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8 mars 2012

Espions des sables

Par
6 Mars 2012
pour http://owni.fr

Fin 2011, des unités d'élite occidentales, comptant des Français, auraient été déployées en Syrie. En partenariat avec OWNI, l'organisation WikiLeaks poursuit la publication des cinq millions d'emails de Stratfor, la société de renseignement privé proche des états-majors américains. Avec aujourd'hui des centaines de messages sur le Moyen-Orient.

WikiLeaks avait entamé, le 27 février, la publication progressive de cinq millions de messages internes de l’entreprise de renseignement privée américaine Stratfor. Aujourd’hui, le site dévoile des emails indiquant la présence de forces spéciales occidentales en Syrie, notamment françaises, ainsi que des emails détaillant des aspects opérationnels, jusque-là ignorés, de la guerre en Libye. Créée en 1996 à Austin, au Texas, l’agence passait jusqu’ici pour une “CIA privée”, une réputation quelque peu exagérée.
En réalité, Stratfor développe ses analyses depuis des bureaux aux États-Unis, qu’elle vend aux entreprises, en entretenant des contacts avec quantité d’officiers supérieurs et d’agents de renseignement, en particulier américains.

Forces spéciales en Syrie

 

En Syrie, sujet abondamment traité par Stratfor, le compte-rendu d’une réunion, daté du 6 décembre 2011 laisse entendre que des forces spéciales occidentales auraient été présentes sur le terrain dès la fin de l’année 2011. Le message évoque quatre “gars, niveau lieutenant colonel dont un représentant français et un britannique” :
Après deux heures de discussion environ, ils ont dit sans le dire que des équipes de SOF [Special Operation Forces ou forces spéciales, NDLR] (sans doute des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, de France, de Jordanie et de Turquie) étaient déjà sur le terrain, travaillant principalement à des missions de reconnaissance et à l’entraînement des forces de l’opposition.
Les participants rejettent l’hypothèse d’une opération aérienne sur le modèle libyen, affirmant que “l’idée ‘hypothétiquement’ serait de commettre des attaques de guérilla, des campagnes d’assassinats, d’essayer de venir à bout des forces des Alaouites [le groupe confessionnel, minoritaire en Syrie, auquel appartient le président syrien Bachar al-Assad, NDLR], de provoquer un effondrement de l’intérieur.”
La situation syrienne est jugée beaucoup plus complexe que la Libye. “Les informations connues sur l’OrBat syrien [l'ordre de bataille, soit la composition des armées, NDLR] sont les meilleures qu’elles ne l’ont jamais été depuis 2001″ détaille un membre des services de renseignement de l’US Air Force, selon l’analyste de Stratfor. Les membres présents à cette réunion insistent sur les difficultés militaires d’une intervention directe :
Les défense aériennes syriennes sont bien plus robustes et denses, particulièrement autour de Damas et le long des frontières israélienne et turque. [Les participants] s’inquiètent des systèmes de défense aériens mobiles, en particulier les SA-17 [missiles sol-air, NDLR] qu’ils ont obtenus récemment. L’opération serait faisable, mais ne serait pas facile.
À ce moment de la réflexion stratégique, l’opération serait conduite depuis les bases de l’Otan à Chypre. Mais une telle campagne n’était alors pas encore entièrement d’actualité. “[Les représentants des services de renseignement] ne pensent pas qu’une intervention aérienne aurait lieu tant qu’aucun massacre, comme celui par Kadhafi à Benghazi [en Libye, NDLR], ne retiendra l’attention des médias. Ils pensent que les États-Unis auront une forte tolérance aux meurtres tant qu’ils n’atteindront pas l’opinion publique.”

Des troupes égyptiennes au sol en Libye

 

Parmi les centaines de milliers d’emails consacrés au Moyen-Orient, un grand nombre porte sur la guerre en Libye, sur la base de correspondance avec des militaires de haut rang. Ainsi, dans un message daté du 18 mars 2011, soit la veille du début des bombardements de la Libye par les forces de l’Otan, l’analyste Reva Bhalla partage avec force de détails un “rendez-vous privé” avec “quelques colonels américains de l’US Air Force, un homologue français et un Britannique”. Le ton est donné d’entrée :
Ils sautent pratiquement de joie à l’idée de faire cette opération [le bombardement de la Libye, NDLR] — une opération de rêve comme ils l’appellent – terrain plat, proche des côtes, cibles faciles. Aucun prob.
Les militaires gradés réunis affirment alors que “les Égyptiens sont déjà positionnés au sol, qu’ils arment et entraînent les rebelles.” Un sujet pour le moins tabou. A cette date, le 18 mars, deux résolutions ont été votées par le Conseil de sécurité des Nations Unies. La première à l’unanimité le 26 février, prévoit la mise en place de sanctions économiques et financières contre le régime libyen, doublées d’un embargo sur les armes.
Le 17 mars, un jour avant le “rendez-vous privé” relaté, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1973 qui met en place une zone d’exclusion aérienne. Le texte est adopté à l’arraché : l’Allemagne, la Chine, la Russie, le Brésil et l’Inde s’abstiennent. Selon les participants, la résolution a été “presque entièrement rédigée par les Brits [les Britanniques, NDLR]“. A ce stade, il n’est nullement question de troupes présentes au sol, ni d’en envoyer dans le futur. Des enquêtes ultérieures démontrent que des forces spéciales occidentales ont bien participé aux opérations, sur le sol libyen.

Le pétrole de la gloire

 

Au lendemain du blanc-seing du Conseil de sécurité, les militaires analysent les motivations de chaque participant. “De leur point de vue, l’opération entière est menée par le tandem franco-britannique. Par bien des aspects, les États-Unis ont été forcés de les suivre” écrit l’analyste de Stratfor. Côté britannique, les motifs de l’entrée en guerre sont assez prosaïques et plutôt éloignés des raisons humanitaires officiellement invoquées :
Le gars britannique dit que la Grande-Bretagne est guidée par des intérêts énergétiques dans cette campagne. Depuis la marée noire [dans le Golfe du Mexique, NDLR], BP souffre aux États-Unis . Les autres options sont d’aller vers la Sibérie (problèmes avec la Russie), le Vietnam et… la Libye. Selon eux, le renversement de Kadhafi est le meilleur moyen de remplir ces objectifs énergétiques.
Côté français, la situation est moins claire pour les intervenants de l’armée et pour les analystes de Stratfor. Le gradé français affirme que “la France a entendu parler de menaces d’AQMI [Al-Qaïda au Maghreb islamique, NDLR], soutenues par Kadhafi, contre des cibles françaises. Ça les a soûlés. Sarkozy s’est mis dans une impasse” conclut-il. Surtout, la France voulait prouver qu’elle “pouvait très bien” conduire ce genre d’opérations, “prouver sa pertinence.”
Entre Français et Britanniques, la coordination est d’abord passée par le Pentagone, rapporte la même analyste de Stratfor dans un message daté du 19 mai 2011. La veille, elle a assisté à un“briefing avec le groupe stratégique de l’US Air Force [pour] aider à préparer le séjour du chef d’État major de l’USAF en Turquie la première semaine de juin”. À cette réunion assistent deux colonels des services de renseignement américain et français, un capitaine britannique et un représentant du Département d’État. Reva Bhalla écrit :
Au début de la campagne en Libye, la France se coordonnait encore avec la Grande-Bretagne par l’intermédiaire du colonel des services de renseignement de liaison au sein du Pentagon, et non pas directement avec la Grande-Bretagne. Maintenant, les Britanniques ont enfin installé un bureau de commandement à Paris pour la coordination.
Lors de la même réunion, les participants estiment le coût de la guerre à 1,3 million “par mois”, ce qu’un expert de Stratfor corrige dans un mail en réponse : “1,3 million par jour”. “Un coût, mais pas une opération coûteuse” estiment-ils de concert.

11 février 2012

Les coupeurs de tête modernes

Par Manlio Dinucci
Le 11 février 2012 
pour  http://www.mondialisation.ca

Comme don emblématique de l’"amitié italo-libyenne" rénovée, par l’opération des nouveaux gouvernements des deux pays, le premier ministre Mario Monti a rapporté en Libye la tête de Domitille, que quelqu’un avait volé il y a vingt ans en décapitant une statue antique. En matière de têtes coupées, Mario Monti en effet s’y entend.  Avant de recevoir du président Napolitano la charge de chef de gouvernement, il a fait partie pendant des années de la banque étasunienne Goldman Sachs, une des plus grandes banques du monde, dont les spéculations (parmi lesquelles l’arnaque des crédits subprime) ont provoqué des coupes dans les postes de travail et les vies humaines (à la suite de l’augmentation des prix internationaux des céréales).

En tant que consultant international, il était, selon Le Monde,  « "ouvreur de portes", chargé de pénétrer au coeur du pouvoir européen pour défendre les intérêts de la banque d'affaires » [1]. Intérêts non seulement économiques mais politiques : les plus grands actionnaires de cette banque font partie de l’omnipotente élite financière, organisée en véritable gouvernement ombre transnational, dans les salons duquel se décident non seulement les grandes opérations spéculatives, comme l’attaque contre l’euro, mais aussi celles visant à substituer un gouvernement par un autre plus utile.

C’est dans ces salons secrets qu’il a été décidé de faire tomber politiquement la tête de Berlusconi : un affairiste très utile pour le démantèlement de la chose publique et les « libéralisations », qui s’est cependant fait mal voir à cause de ses accords économiques avec la Libye de Kadhafi et la Russie de Poutine. Devenu encore plus incommode quand, comme le révèle le Washington Post, il s’est mis dans une grande colère à cause du coup joué par la France le 19 mars, d’attaquer la Libye, la première : Berlusconi menaçant alors d’enlever aux alliés l’usage des bases italiennes. Rappelé par H. Clinton, il est rentré dans les rangs et l’Italie, une fois le traité de non-agression avec la Libye déchiré, a joué son rôle dans la guerre « avec honneur ». Ceci n’a cependant pas sauvé Berlusconi : abandonné et tourné en dérision par les alliés, il a dû lui-même mettre la tête sur la guillotine quand, sous la gestion du gouvernement ombre transnational, les « marchés » ont menacé de faire écrouler son empire économique.

Et c’est dans ces salons secrets qu’on a décidé de faire tomber la tête de Kadhafi, matériellement, en démolissant l’état qu’il avait construit et en l’assassinant. Ce n’est pas par hasard que la guerre a commencé par l’assaut aux fonds souverains, au moins 170 milliards de dollars que l’État libyen avait  investi à l’étranger, grâce aux revenus de l’export pétrolier qui affluaient pour leur plus grande part dans les caisses de l’État, en laissant des marges restreintes aux compagnies étrangères. Fonds de plus en plus investis en Afrique, pour développer les organismes financiers de l’Union africaine (la Banque d’investissement, le Fonds monétaire et la Banque centrale) et créer le dinar d’or en concurrence au dollar. Projet démantelé avec la guerre décidée, avant les gouvernements officiels, par le gouvernement ombre dont fait partie Goldman Sachs, dans laquelle aujourd’hui n’a formellement plus aucune charge ce Mario Monti qui, en habit de chef du gouvernement italien, a débarqué à Tripoli, accompagné par l’amiral Di Paola, aujourd’hui ministre italien de la défense, lequel, comme président du Comité militaire de l’OTAN, a joué un rôle fondamental dans la guerre contre la Libye.

Ils ont apporté en cadeau la tête de Domitille à un « gouvernement » créé artificiellement par l’OTAN, avec le devoir de couper (matériellement) les têtes de ceux qui veulent une Libye indépendante du nouveau colonialisme.


Edition de mardi 24 janvier 2012 de il manifesto
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Note

Manlio Dinucci est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.  Articles de Manlio Dinucci publiés par Mondialisation.ca

25 novembre 2011

Mali, Niger : Sous les cris des armes, le murmure des Touaregs

Par Marc-Andre Boisvert

pour  http://fr.globalvoicesonline.org

This post is part of our special coverage Libya Revolution 2011.
Depuis le début de la guerre en Libye, les experts en sécurité et les politiques multiplient les interventions contre une menace touarègue au Mali et au Niger. Menace fantôme ou réel danger? Pour le moment, la seule façon d’entendre une voix touarègue, c’est le net.

Tout arrive avec un flot de migrants en provenance de Libye qui inquiète les pays voisins.  Jadis, Kadhafi aurait recruté plusieurs Touaregs [en]  autant pour sécuriser le sud du pays que pour soutenir la croissance économique libyenne en se servant de main d’œuvre importée (moins chère). La mort du Roi des rois d’Afrique [en]  a poussé des milliers de ces Touaregs [en] à regagner le Mali et le Niger.
Le retour de combattants bien armés tout autant que des civils aux mains vides alimente toutes les rumeurs dans la sous-région, y compris celle d’héberger le fils de Mouammar Kadhafi, Seif Al Islam, information qui s’est avérée fausse. Le 11 novembre dernier, 14 combattants de retour de Libye auraient été tués [en] dans un échange de feu avec les forces de sécurité nigériennes entre Niger et Libye.

Mais, surtout, les médias locaux et internationaux soulignent une menace fantôme de rébellion qui plane sur le nord. On parle de l’inquiétude des autorités qui craignent une nouvelle rébellion. Les gouvernements multiplient les émissaires et les initiatives pour s’assurer de l’ordre [en] dans les régions touarègues. Le bruit s’intensifie, mais on entend peu les Touaregs s’exprimer.


Capture d'écran de la vidéo de la marche des Touaregs à Kidal revendiquant l’autonomie de la région Azawad

Isolés et sans voix
Géographiquement, la région que les Touaregs habitent est à des milliers de kilomètres de la capitale malienne Bamako. A ceci s’ajoute le kidnapping de plusieurs ressortissants étrangers par Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) qui a découragé les visiteurs de s’aventurer dans la région saharienne. L’isolation est autant physique que psychologique, ce qui rend difficile toute compréhension du terrain.
Au-delà de quelques communiqués et déclarations, c’est surtout grâce à Youtube que le monde a pu comprendre qu’il se passait quelque chose. A Kidal, un nombre imprécis de Touaregs revendiquant l’autonomie de la région Azawad a marché le 1er novembre dernier ( vidéo ajoutée sur YouTube le 2 novembre par l'utilisateur )



D’autres ont suivis l’appel lancé par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) à Ménaka, Gao et Tombouctou.
Le MNLA s’est organisé sur le net où il affiche ses couleurs sur son site:
[Le MNLA] a pour objectif de renforcer les relations humaines et sociales entre les communautés de ce milieu et le reste du pays dans un processus démocratique. Il adopte une action politique légale dans un esprit démocratique, et condamne la violence sous toutes ses formes.
Les mots ne sont pas clairs : on demande plus d’autonomie sans pour autant préciser les conditions.
Le blogueur Kal-Azawad souligne les visées pacifiques du MNLA. Il parle d’un mouvement social, pas d’une rébellion et dénonce les rumeurs qui circulent :

Que l’opinion publique nationale et internationale sachent que les combattants rentrés de Libye n’ont nullement pas l’intention de jouer le jeu d’A.Q.M.I, ni de se laisser emporter par les tentations de quelles que nature quelle soit. Au contraire, nos compatriotes rentrent au bercail avec une panoplie de projets : notamment ces du développement durable de leur terroir, la sécurisation de l’ensemble des populations azawadies dans toutes leur composantes : Songhoy,Touareg,Arabes,Peuls, de leurs biens, la lutte contre les cas isolés de banditisme et autres enlèvements de véhicules œuvre de groupuscules armés incontrôlés,une grande campagne de sensibilisation pour lutter contre tout endoctrinement quelconque par A.Q.M.I et la reconstitution du tissu social local afin de réussir l’Unité du Peuple de l’Azawad !


Tout comme un observateur de France 24 l'explique,  on parle ici d’un combat politique pour l’auto-détermination : pas d’une revanche pour la mort de Kadhafi ou un alignement par rapport à AQMI.
La voix des Touaregs est discrète vis-à-vis du bruit de panique qui suit. Il reste à savoir comment le murmure des Touaregs réussira à répondre à la panique post-Kaddhafi.
 

23 novembre 2011

L’impérialisme humanitaire au nom de la Justice Internationale : la croisade de la NED en Afrique

Par Julien Teil
pour http://laguerrehumanitaire-lefilm.tumblr.com

Lorsque la National Endowment for Democracy est crée en 1982, elle prévoit d’utiliser le prétexte des “droits de l’homme et de la démocratie” pour justifier ses activités. Elle va ainsi parvenir à sceller de très importants partenariats avec différentes associations de renommée internationale dans les années 90, comme par exemple avec la FIDH ( Fédération Internationale des Droits de l’Homme). La même décennie sera marquée par la participation des organisations de droits de l’homme, dont celles de la NED, aux premiers travaux qui conduiront à la naissance d’une cour de justice internationale permanente. Ces travaux démarrent en 1994 et aboutissent à l’adoption du statut de Rome en 1998. Mais seuls 121 pays sur 200 ratifieront les statuts de la Cour Pénale Internationale (CPI). Les ONG de la NED et de l’IEEDH (Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’Homme) s’engagent alors dans un véritable lobby afin de convaincre les pays méfiants à l’égard de la Cour Pénale Internationale. Par ailleurs, certains intellectuels ont à l’époque vivement critiqué ce projet, dénonçant une chose prévisible: Cette nouvelle cour de justice pourrait en définitive devenir un instrument supplémentaire des puissants contre les faibles. En cette fin d’année 2011 le comportement de la Cour Pénale Internationale et de son actuel procureur Luis-Moreno Ocampo, ne font que montrer la légitimité de ces inquiétudes. La crédibilité de la CPI est plus qu’atteinte, son fonctionnement contesté, mais par-dessus tout son impartialité. Elle a en effet, dans le cas libyen, pris position en faveur d’un camp dans une Guerre Civile et cela sur la base d’aucune preuve solide.


Le double jeu des Etats-Unis face à la CPI.
Après deux réunions de l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1995, un comité préparatoire (PrepCom) est crée afin d’élaborer les statuts de la future Cour Pénale Internationale. Ce comité se réunira plusieurs fois par an jusqu’en 1998 - année de l’adoption du Statut de Rome. Au nom de la lutte pour la reconnaissance de la responsabilité des auteurs de crimes, de nombreuses ONG ont participé à PrepCom notamment en se réunissant au sein d’une organisation : La Coalition pour la Cour Pénale Internationale.
Cette dernière regroupe aujourd’hui plus de 1000 ONGs qui, au delà d’avoir participé à PrepCom, poursuivent une activité de lobbying auprès des Etats qui n’auraient pas encore reconnus la Cour Pénale Internationale. L’organisation est administrée par un Comité exécutif rassemblant une vingtaine d’ONGs parmi lesquelles Amnesty International ; la FIDH ; Human Rights Watch ; mais aussi des organisations de la NED comme l’ Associacion Pro Derechos Humanos (APRODEH). L’organisation se dote également d’un Conseil Consultatif dont le président est Kofi Annan et de membres parmi lesquels Lloyd Axworthy (un des pères de la R2P - responsabilité de protéger) ; le Juge Richard Goldstone ; le Prince Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein de Jordanie ; etc.

Parmi les ONG ayant participé à PrepCom, certaines incarnent de façon évidente les intérêts des États-Unis que l’on peut résumer ainsi: Les États-Unis ne souhaitent pas ratifier certains statuts de la Cour Pénale Internationale et ainsi rester à l’abri de cette justice. Mais ils souhaitent néanmoins pousser les États du monde entier, et en particulier ceux du Sud et leurs concurrents stratégiques à se soumettre à cette justice et donc à reconnaître la Cour et le Statut de Rome. A la suite de l’entrée en vigueur, le 1er juillet 2002, du Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale , l’hostilité états-unienne s’exprime premièrement par un refus catégorique de toute coopération avec la Cour Pénale Internationale dans le cadre des possibles crimes américains commis dans la “lutte contre le terrorisme”. Cette volonté est formalisée par l’ American Service Members Protection Act (ASPA) signé le 2 Août 2002 par l’ex-président George W. Bush et garantit d’utiliser « tous les moyens nécessaires et appropriés pour libérer un citoyen américain détenu par la CPI ». Par ailleurs, les États-Unis tentent d’instrumentaliser la base légale de l’article 98 du Statut de Rome qui oblige une coopération des États signataires avec la CPI. Or les États-Unis n’entendent pas se soumettre à ceci et signent plus de 60 Accords Bilatéraux d’Immunité (ABI) afin d’exclure ses officiels et ex-officiels résidents dans les pays signataires de ces ABI de se rendre à la Cour Pénale Internationale dans le cadre d’un mandat d’arrêt.

Cette pratique est dénoncée par les mêmes ONG de la Coalition pour la Cour Pénale Internationale mais sans réel effet. En effet, les conséquences de la condamnation de la pratique états-unienne ne vont pas plus loin que les différentes condamnations concernant l’application partiale de la R2P (Responsabilité de Protéger) - qui n’a par exemple jamais été appliquée pour la protection du peuple palestinien. Les États-Unis se posent donc officiellement au dessus d’une justice internationale dont ils font par ailleurs la promotion auprès des États qui sont soient leurs adversaires stratégiques ; soient ceux vis à vis desquels ils ont des ambitions impériales.
Pour y parvenir, la NED et ses partenaires sélectionnent et forment des personnes à devenir des “défenseurs des droits de l’homme” et créent ainsi un véritable réseau de “société civile internationale”, ce à quoi on peut être assimilé le World Movement for Democracy de la NED. Les membre de ce réseau, bien qu’ayant une capacité d’action locale et indépendante, demeurent sous le contrôle de la NED et fournissent ainsi un support aux volontés impériales des États-Unis et de leurs alliés.

La Ned en Afrique

L’Afrique Sub-Saharienne est longtemps restée une zone d’influence francophone dont la France se servait pour poursuivre une politique post-coloniale de prédation des richesses (Uranium ; Pétrole ; Gaz). Mais au cours des années 90, les partenariats entre la National Endowment for Democracy et les ONG de droits de l’homme françaises se sont multipliés. Cette réalité peut être interprétée comme un manque de sérieux de la part des associations françaises dans la critique du néo-colonialisme mais en réalité c’est avant tout la question politique qui va influencer le travail et les réseaux des ONG de droits de l’homme en Afrique.

Un document daté d’Octobre 1998 peut attester de l’influence alors croissante de la NED en Afrique. Il s’agit d’un appel lancé par l’ONG Derechos Human Rights, une organisation financée par la NED en Amérique Latine. En réalité ce document a été écrit et publié par l’ Observatory for the Protection of Human Rights defenders (Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme). Cette organisation a été conjointement fondée par la FIDH et l’organisation mondiale contre la torture - une organisation présidée par l’ex-fonctionnaire français aux Nations Unies Yves Berthelot. Le contenu du document fait état de l’arrestation de plusieurs “défenseurs des droits de l’homme” en République Démocratique du Congo (RDC) :
  • Immaculé Biraheka

Immaculé Biraheka est la Directrice de l’organisation PAIF (Promotion et Appui aux Initiatives Feminines) basée à Goma, en République Démocratique du Congo (RDC). Cette organisation reçoit dés 1996 une bourse de la NED par l’intermédiaire de l’International Human Rights Law Group puis directement par la NED pour les années 2000, 2001, 2003, 2004, et 2005. Elle reçoit le Democracy Award en 2006, la récompense de la NED. Elle est officiellement arrêtée le 8 mai 1998 pour avoir rencontré Dave Peterson, le responsable de la NED pour l’Afrique depuis 1998.
  • Paul Nsapu

Paul Nsapu est l’actuel vice-président de la FIDH. Selon le Comité pour la Solidarité avec le Congo Kinshasa, il est arrêté en compagnie de Sabin Banza, le lundi 27 avril 1998 à la sortie d’un rendez-vous à l’ambassade de Belgique à Kinshasa. Ils sont alors respectivement président et vice-président de la Ligue des Électeurs (Elector’s League). Le président Laurent Désiré Kabila les accuse d’être des “espions au service de la Belgique et fomentant un complot pour le renverser”. La Ligue Des Électeurs est une organisation membre du réseau de la FIDH et du World Movement for Democracy (NED). Paul Nsapu est par ailleurs le coordinateur du Bureau National pour l’Observatoire et la Surveillance des Elections en République Démocratique du Congo.
Le 28 Octobre 2011, il est cette fois arrêté à Dakar alors qu’il y était attendu pour une conférence de presse où il devait présenter le dernier rapport de la FIDH et de l’Organisation Mondiale de la Torture. Il est cette fois arrêté en compagnie d’Alioune Tine, le président de la RADDHO.
  • Alioune Tine

Alioune Tine est connu pour être un violent opposant au président Wade. En effet, il multiplie depuis un certain temps ses voyages à l’étranger afin d’y obtenir le support des pays occidentaux. Il est par ailleurs le président de la RADDHO (Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme). La réunion fête cette année ses 20 ans et est financée par des ambassades (États-Unis , Suède, Pays-Bas, Royaume-Uni, Allemagne) ; des ONG et fondations (Human Rights Watch, Fondation Ford ; etc.) mais surtout par AEDH (Agir ensemble pour les Droits de l’Homme), un partenaire français essentiel de la NED en Afrique. Son récent voyage aux États-Unis afin de demander une “intervention occidentale” au Sénégal ne fait aucun doute quant à ses ambitions.
La NED et la France partent en croisade droits-de-l’hommiste.



En décembre 2009, le président de la NED Carl Gershman se rend en France afin de resserrer les liens de la NED avec la France. Il y rencontre par la même occasion François Zimmeray, l’ex-Ambassadeur pour les droits de l’homme de l’ex-Ministre des Affaires Étrangères Bernard Kouchner. Des rencontres avec AEDH, la FIDH et d’autres associations sont organisées.
  • AEDH développe des programmes internationaux dont CIVIK (Consolider, Impulser et Valoriser les Initiatives de la société civile au Kivu). Le Kivu est une province du Congo Kinshasa (RDC) théâtre d’affrontements réguliers. Ce programme est réalisé avec le soutien de la Commission Européenne et de la NED.
        
  • AEDH propose également un “Programme de formation pratique de jeunes défenseurs des droits de l’Homme en Afrique”. Mis en œuvre avec 7 associations partenaires de la NED et de la FIDH (RADDHO ; OCDH ; Groupe Lotus, etc.), le programme a formé près de cent jeunes qui rejoignent ensuite des équipes associatives locales et partenaires. Ce programme est quant à lui financé par la NED, le Ministère Français des Affaires Étrangères, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (lui même partenaire de la NED), etc.
Comme on le voit, la NED et le couple AEDH/FIDH qui représentent en réalité les deux pays membres de l’OTAN les plus impliqués dans la prétendue défense des droits de l’homme et la démocratie, ont su depuis un certain temps nouer d’étroits partenariats afin de former des individus qui donneront une influence à leur réseau de société civile internationale.
La NED et la CPI.
Il est difficile de mesurer avec précision l’influence de la NED dans le soutien à la Cour Pénale Internationale et à sa reconnaissance internationale (États-Unis exclus). Il y a néanmoins des grandes lignes qui se dégagent des rapports entretenus par les membres de la NED et la Cour Pénale Internationale.
Alioune Tine, le président de la RADDHO s’est personnellement investi dans les travaux PrepCom de la CPI de 1996 à 1998. Par ailleurs et sur un autre volet relatif à la CPI, il a participé à la médiation en Côte d’Ivoire sous l’égide du National Democratic Institute (NDI), l’organisation démocrate de la NED. En 2009, il avait également appelé à la saisine de la Cour Pénale Internationale pour les “crimes commis en Guinée”.

Luis-Moreno Ocampo , l’actuel procureur de la Cour Pénale Internationale dont les preuves publiques attestant des crimes contre l’humanité commis par la Jamahiriya arabe libyenne se limitent à des articles de presse et des déclarations d’associations liées à la FIDH où à la NED, a lui même co-fondé une organisation de la NED en Argentine. Il s’agit de l’organisation Poder Ciudadano qui vise à “promouvoir la responsabilité citoyenne et la participation à la vie publique”.




Plus généralement, le travail de lobby auprès de la Cour Pénale Internationale a été délégué à la Coalition pour la Cour Pénale Internationale ainsi qu’à l’IEDDH (Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’Homme). L’IEEDH est un projet qui fut initié par le parlement européen et son actuel vice-président Edward McMillan-Scott.
L’IEEDH est en réalité un instrument similaire à la NED pour l’Union Européenne et fonctionne sur le même modèle : c’est à dire en finançant des milliers d’organisations dans le monde. Au delà de s’attribuer un combat en faveur des droits de l’homme et de la démocratie, l’IEEDH favorise le travail de la NED en Europe et à l’international. Par ailleurs, son fondateur Edward Mc-Millan est un très bon ami de Carl Gershman, le président de la NED. Celui-ci le remercia chaleureusement pour son discours lors d’un séminaire de l’IRI (International Republican Institute) - la branche républicaine de la NED.
La Coalition pour la Cour Pénale Internationale quant à elle poursuit officiellement un travail de lobby pour pousser des pays comme le Salvador à ratifier le statut de Rome. Elle revendique certains succès comme la ratification du Sénégal ou l’organisation de sempiternels plaidoyés en faveur de la ratification du Statut de Rome par les pays du Sud.

La Cour Pénale Internationale est manifestement un outil de domination dont les propres principes ne sont pas respectés par ceux qui sont chargés de la conduire. Le cas libyen est gravissime et reflète de façon évidente l’incarnation du colonialisme contemporain qui entend utiliser les droits de l’homme comme principe colonisateur. La codification du droit d’ingérence dans la R2P (Responsabilité de Protéger), alliée à une cour de justice partiale et au conseil de sécurité des Nations Unies, empêchent la possibilité même de l’exercice des principes dont ils prétendent pourtant être les outils. La National Endowment for Democracy et leurs alliés quant à eux fournissent la substance essentielle sans laquelle ce système de domination moderne ne pourrait fonctionner. Et il ne s’agit pas simplement d’un système idéologique et virtuel mais également d’hommes formés à ces idéologies ainsi que de structures financées et soutenues diplomatiquement. Ceci met en lumière l’alliance de l‘“Impérialisme Humanitaire” avec la “Justice Internationale” et révèle qu’ils ne peuvent exister de manière strictement indépendante.

4 novembre 2011

Sahel : L'artillerie perdue de Kadhafi, une menace sur la région

Par Abdoulaye Bah
Pour http://fr.globalvoicesonline.org

Depuis l’éclatement des hostilités qui ont renversé le régime libyen, la circulation des armes de toute nature pourrait avoir approvisionné des groupes terroristes dans la vaste zone désertique du Sahel, déjà en ébullition. Cela fait peser une lourde hypothèque sur la paix dans les pays de la région dont les conséquences sont imprévisibles. Les pays du Sahel sont en général vastes et parmi les plus pauvres du monde. Le Comité inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS), compte parmi ses membres les pays suivants : Burkina Faso, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad.  A part le Cap-Vert qui est protégé par la mer, ils sont tous exposés à de graves risques de déstabilisation. A ces pays,  il faut aussi ajouter les pays du Maghreb, l'Égypte, les deux Soudans,  l'Éthiopie, le Nigéria et le Sénégal.
Africa Boyebi reprend sur son blog [fr] un rapport de l'AFP  dans lequel on peut lire, décrivant un des sites découverts sans surveillance:
L'arsenal compte quelque 80 bunkers de béton peints couleur sable destinés au stockage de munitions, essentiellement de fabrication russe et française.
Dans un seul de ces bunkers, l'AFP a compté environ 8.000 obus de 100 mm. Dans d'autres, des centaines de bombes de 250, 500 et 900 kg larguées par avion, sont empilées sur plusieurs mètres de haut, mais aussi des roquettes, des bombes à fragmentation, des obus d'artillerie et de mortier de tout calibre, des munitions de canon antiaérien…
Peter Bouckaert directeur Urgences HRW fournit des détails sur les armes qu’il a trouvées sans surveillance dans une installation de stockage à environ 100 km au sud de Syrte dans cette vidéo. Il y déclare que des traces de certaines de ces armes auraient été retrouvées dans le désert du Sinaï et peut-être à Gaza.



Bien avant l’éclatement des affrontements en Libye, il y avait des armes, mais légères, qui circulaient sur toute l’étendue désertique du Sahara que se partagent de nombreux pays aux armées sous-équipées qui ne contrôlent pas leurs longues frontières. Cela fait déjà des mois que l’introduction de nouvelles armes de guerre plus sophistiquées a été signalée. Dans un billet publié en mars sur le site sahel-intelligence.com, Samuel Benshimon faisait savoir que :
Des informations sûres provenant de plusieurs capitales des pays du Sahel (Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso, Algérie, Mauritanie), font état de l’acheminement d’armes lourdes, notamment des missiles anti-aériens, récupérées en territoire libyen par des mercenaires à la solde de la nébuleuse terroristes. Selon une source militaire à Bamako, plusieurs lots de ces armes ont été déjà convoyés vers des bases d’Ami [AQMI ?] au nord du Mali, par des mercenaires africains.
Selon Samuel Benshimon, un haut responsable malien aurait confirmé l’exactitude de ces informations et aurait ajouté que :
les autorités de son pays sont « très inquiètes » pour ce surarmement d’Aqmi qui constitue « un vrai danger » pour toute la sous-région du Sahel. Il a en outre, précisé que parmi ces armes figurent des missiles anti-aériens Sam7, de fabrication russe. Les mêmes inquiétudes ont été formulées par le président tchadien Driss Deby. Les armes sont récupérés par les mercenaires africains ou par des éléments exfiltrés par Aqmi et sont convoyées de nuit jusqu’à leur destination finale. Contrôlées par les émirs algériens émirs, Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zaid, les Katiba de la nébuleuse terroriste Aqmi, ont installé leurs bases-arrières au nord du Mali.
Ce qui devrait inquiéter encore plus c’est que comme l’indique un billet publié sur le blog de Thérèse Zrihen-Dvir, écrivain et blogueuse:
La révolution s'est achevée, la Libye est libérée. Mais les anciens combattants ne sont pas prêts à abandonner les armes de si tôt. Au cas où. La région n'est pas encore stabilisée, la police est composée pour moitié de bénévoles. Et aucune armée nationale n'est encore constituée. Alors les populations se sentent obligés de continuer à assurer leur sécurité -elles-mêmes et garder le fusil à portée de main.
Dans un billet publié par le blog fr.elkhabar.com, le chercheur marocain Mohamed Drif, spécialiste des mouvements islamistes, prévoit que la région du Sahel sera contrôlée par trois groupes issus de la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye:
le premier groupe est constitué des partisans de Kadhafi, des tribus targuies qui ont combattu à ses cotés, et sont rentrés chez eux particulièrement dans le nord du Niger. C’est un groupe qui, selon le chercheur, a acquis une expérience dans le combat et possède des armes « ce qui lui permet d’adhérer à la lutte contre le nouveau pouvoir en Libye, et tentera de cibler les intérêts occidentaux
… Le deuxième groupe, ajoute l’analyste marocain, est constitué de nombreux africains qui étaient liés au régime Kadhafi et dont une partie a la nationalité libyenne. Ce groupe pourrait s’organiser pour ébranler la sécurité dans la région, pas pour venger Kadhafi mais pour tenter de récupérer ces pertes, sachant qu’il était soutenu financièrement par l’ancien régime libyen. Ce groupe dont les membres viennent de plusieurs pays sahélo-sahariens pourraient mener des guérillas pour obtenir des butins financiers ». …. le troisième groupe est constitué de partisans libyens de Kadhafi qu’ils soient en Libye ou dans des pays voisins, et qui seront motivés par des raisons tribales pour ébranler la sécurité de la région ».
C'est dans ce contexte que le Conseil national de transition (CNT) a confirmé avoir découvert des stocks d'armes chimiques, selon une dépêche de l'AFP publiée par le blog cafeaboki.com.  Ces armes peuvent une grande capacité d'élimination d'êtres humains et de destruction de l'environnement, elles sont faciles à transporter et à utiliser. Dans une étude intitulée”L'attentat à l'arme chimique: évaluation et probabilité” publiée par la Fondation pour la Recherche Stratégique, il observe:
D’autres caractéristiques font de ces armes des moyens particulièrement adaptés aux actions terroristes dont notamment l’absence de systèmes de détection fiable des agents chimiques et biologiques, la faible « traçabilité » de certains agents, la facilité relative avec laquelle il est possible de fabriquer de telles substances (surtout si l’on compare avec le processus de fabrication d’une arme nucléaire), leur capacité à répandre la terreur et la panique au sein de la population civile

11 septembre 2011

ARTE Reportage : Libye / Somalie (2011)

Par http://www.arte.tv

Tripoli : chronique d’une libération10 jours après l’entrée des rebelles à Tripoli, ARTE Reportage propose le carnet de route de son envoyé spécial, Gwenlaouen Le Gouil.Cette chronique quotidienne témoigne des scènes de liesse, d’espoir et d’exaltation suite à la prise de la capitale libyenne par les rebelles, des déceptions face aux dernières poches de résistance, des règlements de compte infligés par les nouveaux maîtres des lieux, des charniers découverts par les insurgés… Plongée dans la réalité quotidienne d’une capitale en cours de libération. Kenya : une note d’espoirLa situation dans la Corne de l’Afrique empire de jour en jour. Plus de 12 millions de personnes sont menacées par une redoutable sécheresse en Somalie, au Kenya, en Éthiopie, en Érythrée et à Djibouti. Dans le Nord-Est du Kenya, près de 4 millions de personnes, soit 10% de la population, ont un besoin urgent de nourriture, d’eau et d’abri. Pourtant, à quelques kilomètres des scènes de désolation et de mort, des semences d’espoir voient le jour. Les initiatives locales et la solidarité humaine tiennent tête à l’adversité. ARTE Reportage s’est rendu dans certains villages qui ont réussi à sauver leurs troupeaux et assurent leur subsistance par la production de fruits et de légumes…Somalie : le rap de la paix "Al Shabaab vous ment. Al Shabaab emmène les jeunes et les enfants vers la mort..." Ces paroles sans équivoque ont été écrites par les membres du groupe de rap somalien Waayaha Cusub. Depuis Nairobi, ces jeunes musiciens militent contre les insurgés islamistes d'Al-Shabaab qui contrôlent une grande partie de leur pays d'origine. Au péril de leur vie, ils multiplient les brûlots scandés sur fond de rap et de hip-hop. Il ya un an, un des chanteurs du groupe a échappé de justesse à une tentative d'assassinat dans les rues de la capitale kenyane. Blessé par balle à la hanche et à la jambe, il a survécu. Une des chanteuses a eu la joue lacérée d'un coup de couteau. Et tous les autres membres du groupe reçoivent régulièrement des menaces de mort sur leur téléphone portable. Ils se sont finalement résolus à fuir le quartier somalien de Nairobi, trop exposé. Et pourtant, il leur en faudrait plus pour les faire renoncer à la musique et à leur combat contre Al Shabaab. Leurs CD, produits en partie avec le soutien des Nations-Unies se vendent comme des petits pains dans les échoppes. Leurs chansons continuent d'appeler au dialogue et à lutter contre la haine. Un moyen imparable pour ces jeunes somaliens d’oeuvrer pour la paix dans leur pays. Un jour, ils en sont persuadés, ils pourront retourner en Somalie.


DIRECT LINK ou DIRECT LINK

8 septembre 2011

Bull et l'Etat français impliqués dans une affaire de surveillance d'Internet en Libye ?

Par Christophe Auffray, ZDNet France. Publié le vendredi 02 septembre 2011

Amesys, propriété du français Bull, est soupçonné d’avoir livré un système de surveillance d’Internet au régime libyen de Kadhafi. Des cadres de l’entreprise ainsi que des militaires français auraient par ailleurs formé les agents des services secrets.
 
Le président Nicolas Sarkozy mise notamment sur le dossier libyen pour soigner sa stature internationale et de future candidat pour 2012. Une nouvelle affaire pourrait toutefois égratigner cette image.

En mai puis en juin, Reflets.info et Owni.fr révélaient que la société française Amesys, propriété du groupe Bull, avait vendu des technologies de surveillance à la Libye de Kadhafi. Depuis, le WSJ, la BBC ainsi que le Figaro sont venus corroborer ces soupçons.

La France a-t-elle vendu de la technologie de surveillance, à défaut de Rafale ?

Amesys aurait ainsi livré à la Libye un système baptisé Eagle permettant d’effectuer, en masse, des interceptions des flux Internet (emails, chats, VoIP…). Selon le Figaro, des ingénieurs de Bull, ainsi que des militaires de la direction du renseignement militaire (DRM), auraient même formé les services de renseignements du dictateur libyen.

Après plusieurs jours de silence, Amesys a publié un commentaire officiel, contestant, en partie, les informations révélées par la presse. La société reconnaît avoir signé un contrat en 2007, dans un contexte international dit de « rapprochement diplomatique avec la Libye qui souhaitait lutter contre le terrorisme et les actes perpétrés par Al-Qaida. »

Quant au dispositif technique livré en 2008, il s’agissait « d'un matériel d'analyse portant sur une fraction des connexions internet existantes, soient quelques milliers. Il n'incluait ni les communications internet via satellite - utilisées dans les cybercafés -, ni les données chiffrées - type Skype -, ni le filtrage de site Web. »

Amesys ne nie donc pas que le dispositif ait pu servir à une surveillance d’Internet, mais en limite le périmètre à quelques milliers de connexions. La filiale de Bull réfute par ailleurs avoir fourni une solution permettant des écoutes téléphoniques sur les lignes fixes et mobiles.

Amesys reconnaît de "l'analyse", mais sur "quelques milliers de connexions"

Toutefois, les discussions sur Internet en VoIP, non chiffrées, pouvaient elles être interceptées. « Toutes les activités d'Amesys respectent strictement les exigences légales et réglementaires des conventions internationales, européennes et françaises » assure cependant le groupe français.
Mais plusieurs éléments de sa défense sont directement contestés par le témoignage paru dans le Figaro d’un militaire intervenu, aux côtés d’ingénieurs de Bull (une mission facturée 10 millions d’euros), dans la formation des agents du renseignement libyen.

« En se branchant sur l'interconnexion internationale, nous avions déjà 98% du trafic, il y avait très peu de points de captures » déclare-t-il, ajoutant que cadres de Bull et militaires français étaient en relation directe avec le chef des services secrets libyens.

Suite à la publication de ces différentes informations, le député Christian Paul a interpellé le gouvernement par le biais d’une question parlementaire (reproduite sur Owni.fr). Le député souhaite savoir si l’Etat a donné son aval à la vente et à l’emploi d’armes technologiques en Libye - et dans d’autres pays.

Christian Paul souhaite également être informé des conditions dans lesquelles « des services civils ou militaires français auraient été chargés […] d'accompagner la livraison de ces outils, voire d'en former les utilisateurs. »

3 août 2011

La Cour pénale internationale en question

Par http://www.monde-diplomatique.fr

Le 26 février 2011, un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) a été émis contre le colonel Mouammar Kadhafi et d’autres dirigeants libyens pour crimes contre l’humanité. Mais cette apparente bonne nouvelle dans le domaine de la lutte contre l’impunité cache des réalités moins réjouissantes.
La juridiction de la Cour internationale pour la Libye a été établie non pas parce que le pays aurait reconnu sa compétence, mais parce que le cas lui a été déféré par le Conseil de sécurité des Nations unies (1). Le statut de Rome, qui a mis en place la CPI, donne le pouvoir à ce dernier de transmettre des cas à la Cour afin que les criminels ressortissant d’Etats ne reconnaissant pas sa compétence ne restent pas impunis.
Mais les problème commencent avec le fait que trois membres du Conseil de sécurité qui possèdent le droit de veto, à savoir la Russie, la Chine et les Etats-Unis, n’ont toujours pas signé le statut de Rome. Ces Etats – tous suspectés d’avoir commis de graves crimes – sont donc, eux, totalement à l’abri.

Et le paradoxe va encore plus loin : ces pays refusant de reconnaître la CPI comme institution légitime, au lieu de la boycotter, peuvent la saisir – et ils le font quand cela convient à leurs objectifs politiques. C’est ainsi que les Etats-Unis, qui figurent parmi les opposants les plus résolus à la Cour, ont non seulement voté pour déférer le cas du Soudan (le premier cas porté devant la Cour en 2005), mais aussi financé les investigations nécessaires à la procédure et à l’inculpation du président soudanais Omar Al-Bachir. M. Kadhafi est devenu le second chef d’Etat visé par un mandat d’arrêt. Pourtant, le quotidien Le Monde (29 juin 2011) notait que « certains officiels aux Etats-Unis – pays non membre de la CPI – ont exploré l’idée d’offrir une forme d’impunité au colonel Kadhafi. C’était la tentation de l’échappatoire : lui faire miroiter un exil protégé, dans un pays ne reconnaissant pas la CPI. » La France et le Royaume-Uni semblent s’être ralliés aussi à cette solution.

Aussi longtemps que le droit international sera soumis aux règles du pouvoir plutôt qu’à celles du droit, il n’obtiendra aucune crédibilité comme un outil qui applique la justice, même lorsqu’il fait des pas importants vers la lutte contre l’impunité.

Certains diront, comme l’ancien président du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), le juge Antonio Cassese, que jusqu’à l’avènement d’un système de droit pénal international s’appliquant de la même manière à tous les Etats, il faut accepter les limites politiques actuelles. Mais on court alors le risque que le système pénal international, au lieu de lutter contre l’impunité, devienne un outil de pouvoir qui fournira à certains une légitimité non seulement légale mais aussi morale. Pour la majorité des Etats, en revanche, ce même système perdra toute crédibilité, car il deviendra évident que les grandes puissances luttent contre l’impunité de façon partiale, ou, dit plus simplement, qu’elles appliquent leur propre politique avec l’aide de la CPI. Le refus de la grande majorité des pays africains et arabes de reconnaître le mandat lancé contre le président Al-Bachir témoigne de cette fracture.
Sharon Weill
Doctorante en droit international à l’Université de Genève ; chargée de cours à l’université de Tel-Aviv et à Paris-II.

(1) La situation en Libye a été déférée au procureur de la CPI par la résolution 1970, adoptée le 26 février 201 par le Conseil de sécurité des Nations unies. Ce dernier, agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte de l’ONU, a décrété que « les autorités libyennes doivent coopérer pleinement avec la Cour et le Procureur et leur apporter toute l’assistance voulue » et, tout en reconnaissant que le statut de Rome n’impose aucune obligation aux Etats qui n’en sont pas signataires, a « demandé instamment » à tous les pays et à toutes les organisations régionales et internationales concernées de coopérer pleinement avec la Cour et le procureur (« La Chambre préliminaire I délivre trois mandats d’arrêt à l’encontre de Muammar Gaddafi, Saif Al-Islam Gaddafi et Abdualla Al-Senussi », CPI, 27 juillet 2011.).

25 juillet 2011

Entre surchauffe et bleus à l’âme

Par Philippe Leymarie
pour http://blog.mondediplo.net

L’approche du 14 juillet est traditionnellement l’occasion de sonder « les cœurs et les esprits » des militaires. Avec la toujours dangereuse intervention en Afghanistan, et la course de vitesse de ces derniers jours en Libye pour obtenir, coûte que coûte, l’élimination du « diable » Kadhafi, ils ont du grain à moudre, alors que douze mille de leurs collègues sont embarqués en « opérations extérieures ». Mais aussi quelques états d’âme…
On passera vite sur l’anecdote : le défilé aérien du 14 juillet, sur les Champs-Elysées, serait allégé pour cause de guerre en Libye. « Priorité aux opérations », explique-t-on, au ministère de la défense. Et pour atteindre un parc convenable, il a tout de même fallu inclure les Extra-330 de présentation acrobatique, ou les bombardiers d’eau Dash-8… On est une puissance « moyenne », ou on ne l’est pas !
Il est vrai qu’outre l’engagement en Afghanistan, lourd et lointain, l’opération en Libye – dont la France se veut la tête pensante – consomme, toutes armées confondues, un effectif de 4 000 hommes (autant qu’en Afghanistan), une centaine d’avions effectuant une quarantaine de « sorties » par jour en territoire libyen (où ils assurent en gros un tiers des frappes), ainsi qu’une vingtaine de navires de tous types.
Surcoût avoué officiellement : 1 million d’euros par jour (comme en Afghanistan). Mais certaines évaluations vont jusqu’à 1,2 million, notamment pour financer l’achat de munitions supplémentaires. Et ces « surcoûts » n’incluent ni la maintenance à long terme et l’usure accélérée des matériels ni bien sûr les salaires des personnels concernés (qu’il aurait fallu payer de toute manière).

Inénarrable Guide 

 

On sait qu’une course de vitesse est engagée, les Français ayant notamment fait pression pour tenter de boucler l’opération avant le débat prévu le 12 juillet à l’Assemblée nationale, au sujet d’un prolongement de l’engagement militaire français. C’est raté concernant les délais : l’inénarrable Kadhafi sera vraisemblablement toujours là le 12. L’actuelle offensive des rebelles à l’ouest, aux approches de Tripoli, déclenchée en milieu de semaine, est dangereuse pour le régime du « Guide », mais ne semble pouvoir emporter la décision dans l’immédiat.

Chez les militaires, on est toujours étonné de voir les civils impatients d’en découdre… et d’en finir vite. On affirme qu’il n’y a aucune « surprise stratégique » : la Libye, qui avait vécu en autarcie jusqu’en 2006, s’était organisée, avec par exemple des centaines de casernements, bunkers, soutes à munitions, etc. On rappelle le précédent du Kosovo (1 000 sorties par jour, durant quatre mois). Et on fait valoir qu’une guerre, de toute façon, ne se gagne pas par l’aérien : la diplomatie et les arrangements politiques entre Libyens auront une importance considérable. Les Occidentaux en Libye sont « squeezés », comme au bridge, explique l’amiral Guillaud, le chef d’état-major des armées en France : « Soit on ne faisait rien, et on nous tombait dessus. Soit on fait, mais ce n’est pas assez bien, assez vite… Donc, coincés. »

Dans l’immédiat, les chasseurs et hélicoptères, très majoritairement français et britanniques, continuent d’aider les troupes rebelles ou de pilonner les « centres de commandement » (dont on peut se demander ce qu’il reste, depuis le temps…). Pour tenter d’accélérer le dénouement de la crise, le gouvernement français a même pris sur lui de parachuter des armes, présentées comme « légères » [1] afin d’aider les combattants de tribus berbères dans les montagnes de Nefoussa (mais sans doute ailleurs : saura-t-on jamais ?) à « organiser leur autonomie » – selon le mot de Gérard Longuet. Bref, c’était quasiment de l’humanitaire, à en croire le ministre…

Feu vert de l’OTAN 

 

Depuis, Paris a apparemment mis fin à ces largages, qui – relève l’AFP le 6 juillet – « ont souligné les divergences au sein de la coalition internationale », avec les réserves des Britanniques, et les critiques renforcées des adversaires de l’intervention armée, en particulier de la Russie. Selon le même « principe de réalité » invoqué par le ministre Gérard Longuet, qui annonçait mardi à des journalistes l’arrêt de ces largages, une grande offensive des rebelles sur Tripoli paraissait peu opportune, et délicate : « Nous ne sommes pas aujourd’hui dans un système stabilisé, centralisé, obéissant dans toutes ses implications sur le terrain à une autorité unique. »

Le ministre paraissait donc douter quelque peu de la capacité des rebelles à agir dans l’unité, selon un plan et des directives homogènes, en dépit des « conseils » qui leur sont prodigués par des officiers de liaison français, britanniques et italiens installés à Benghazi. Mais on s’y efforce. Un membre du « Comité révolutionnaire de Zenten », dans les montagnes berbères au sud-ouest de la capitale, affirmait ainsi mercredi : « Nous attendions avant de lancer cette attaque, nous avons finalement eu le feu vert de l’OTAN ce matin, et l’offensive a commencé. » Les largages du mois dernier leur auraient donné le punch nécessaire pour se lancer maintenant dans une tentative d’encerclement de la capitale…

Mais, côté débat au parlement français, la droite peut se rassurer : l’affaire ne s’annonce pas très controversée. Par la voix de son bureau national, le parti socialiste, principale formation d’opposition en France, a jugé le 5 juillet dernier que « la poursuite de cet engagement en Libye est nécessaire à ce stade, dans le cadre du mandat des Nations unies (…). En prenant part à cette intervention, la France, membre permanent du Conseil de sécurité, assume ses responsabilités à l’égard d’une population en danger. » Fermez le ban ! Le généralissime Sarkozy peut donc attendre sereinement son joli 14 juillet sur les Champs, avec soldats de plomb et joujoux pétaradant sur le bitume ou dans les airs.

Au bord de la casse ? 

 

Dans la pratique, les armées sont au taquet. Depuis 1962, explique l’amiral Guillaud, elles ont encaissé la fin du service national, une tendance à l’augmentation des opérations extérieures, et des contraintes financières plus ou moins sévères. Mais « jamais, depuis 1962, on n’avait eu les trois à la fois : la réforme, le budget limité, et les « opex » à monter ». C’est difficile, juge l’amiral, qui assure cependant : « On n’est pas du tout au bord de la casse. »

Pourtant, on a compté ces derniers mois jusqu’à neuf théâtres d’engagements simultanés, avec notamment – outre la Libye, l’Afghanistan et la Côte d’Ivoire – le Liban, le Sahel, la piraterie, l’orpaillage clandestin en Guyane, etc. Et en parallèle toujours, en application du Livre blanc de 2008 et de la réforme en cours des politiques publiques (RGPP), des baisses d’effectifs, une réduction des emprises territoriales, avec fusion d’unités et création de « bases de défense » inter-armées : « Pendant les travaux, la vente continue » se satisfait l’amiral – alors que les chefs d’état-major des armées de terre, de l’air et de mer ont tendance à renâcler, assurant qu’ils sont aux limites de leurs capacités, et qu’ils constatent un moral en baisse [2].

Anonymat des corps 

 

Mais ce sont les « bleus à l’âme » qui font le plus de mal aux militaires, plus sensibles qu’à l’ordinaire aux approches du 14 juillet, moitié fête nationale, moitié fête des armées, et apothéose d’un lien armée-nation toujours fragile, sans cesse à recoudre… Ainsi, le Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM), peu suspect de mauvais esprit [3], s’est-il plaint dans ses recommandations à l’issue de sa dernière session, le mois dernier, du « scandaleux » retard dans les remboursements de frais… mais surtout du « manque de reconnaissance de la Nation, et des médias et de la société civile, à l’égard des camarades morts ou blessés dans l’accomplissement de leur mission ».

Ces élus du CSFM ont demandé l’édification d’un monument à la mémoire des morts en opération, l’instauration d’une « journée » destinée à les honorer, l’attribution systématique de décorations, et d’emplois réservés aux militaires blessés ou à leurs conjoints. Ils réclament aussi une meilleure sensibilisation des jeunes au cours des journées défense et citoyenneté (JDC), l’obligation faite aux médias télé publics de « diffuser une information plus exhaustive et plus fréquente » sur ces morts et blessés en mission opérationnelle, et la fin du « quasi-anonymat du rapatriement des corps de nos camarades tués au combat »… alors que la société civile et médiatique préfère célébrer jusqu’à plus soif la libération des journalistes-otages (et imprudents, selon les militaires) d’Afghanistan, ou les frasques sexuelles de DSK…

Notes

 

[1] Les Français se seraient limités aux mitrailleuses et lance-roquettes, ce qui n’est déjà plus de l’armement individuel pur. Mais les Qataris auraient distribué de leur côté des missiles antichars Milan. Les uns et les autres ne paraissent pas s’être souciés de ce que deviendraient ces armes, surtout si elles passent de main en main…
[2] C’est le cas aussi en Grande-Bretagne, où – ces dernières semaines – les généraux de la Royal Air Force et les amiraux de la Royal Navy ont multiplié les bémols et gestes de grogne.
[3] Il joue un peu le rôle de syndicat-maison, les militaires n’étant pas autorisés à s’affilier à une organisation syndicale civile.

20 mai 2011

« Elargissement des cibles » en Libye

par Philippe Leymarie
pour http://blog.mondediplo.net

Silence assourdissant, en Europe, pendant que l’OTAN mène en son nom une guerre qui ne dit pas son nom : en deux mois, deux mille six cents « frappes » sur des cibles en Libye. L’opération « Unified protector », vendue à l’ONU sous un manteau humanitaire, a conduit à prendre parti dans une guerre civile, et à glisser de l’imposition d’une « zone d’exclusion aérienne » à une expédition punitive visant un régime et un homme, promus au rang de « nouveaux Satans » – quitte à générer des victimes civiles supplémentaires, des destructions, la désorganisation d’un pays… A fabriquer encore plus de réfugiés, d’émigrés… Voire à courir un risque de partition du pays – avec au final un rapport coût-efficacité pour le moins contestable.
Plus vite, plus fort : les dirigeants européens les plus en pointe dans l’actuelle opération en Libye souhaitent des résultats plus déterminants et rapides :

- ils sont soucieux de ne pas ajouter des tensions sur un marché du pétrole déjà très nerveux depuis quelques mois ;
- ils craignent que la prolongation du conflit ne favorise le courant islamiste d’AQMI, et ne provoque un afflux supplémentaire d’immigrés d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire ;
- en outre, leurs opinions publiques, bien que plutôt indifférentes au sort des Libyens eux-mêmes, regardent avec méfiance cet engagement coûteux, avec risque d’enlisement à la clé.

D’où ces appels, côté français et britannique, ces derniers jours, à « intensifier les frappes » et à « élargir les cibles ». Et un début de réalisation, dans la nuit du 16 au 17 mai : le bombardement, à Tripoli, d’un siège de la police et du département chargé de l’anti-corruption, visés par des missiles tirés depuis le sous-marin Triumph et des chasseurs Tornado britanniques.
Le ministère de la défense à Londres présente ces objectifs sous un jour un peu différent : il s’agirait des locaux d’une agence de renseignement, et d’une base d’entraînement des gardes du corps qui assurent la protection des dignitaires du régime de Mouammar Kadhafi. Mais, dans les deux versions, on s’éloigne de la « protection des populations » (mandat délivré par le Conseil de sécurité le 17 mars 2001), qui avait été très vite élargie à la destruction des installations militaires libyennes et à l’appui aux combattants du Conseil national de transition (CNT) basé à Benghazi.

Régime « fini » 

 

Deux déclarations récentes éclairent cette problématique de « l’élargissement » :

- « Nous souhaitons intensifier la pression militaire parce que, compte tenu de la personnalité de Kadhafi, il ne comprendra que cela, c’est-à-dire la force », fait valoir le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, pour qui le régime est « fini »(entretien avec Al-Hayat, samedi 14 mai).
- « Il faut sérieusement envisager d’élargir le champ de nos objectifs », affirme le général David Richards le chef d’état-major britannique : « Pour l’instant, l’OTAN n’attaque pas les infrastructures en Libye. Si nous n’augmentons pas la mise, Kadhafi risque de s’accrocher au pouvoir » (Sunday Telegraph, 15 mai).
Au passage, le patron de l’armée britannique trouve un « arrangement » pour justifier une éventuelle élimination physique du numéro un libyen : l’OTAN ne cherche pas, dit-il, à l’atteindre directement, mais « s’il se trouve qu’il est dans un centre de commandement au moment d’un raid et qu’il est tué, cela n’a rien “d’illégal” ».

L’Organisation transatlantique assure (contre toute vraisemblance) qu’elle ne vise pas les individus, et que, n’étant pas présente au sol en Libye, elle n’a aucun moyen d’établir les bilans des frappes, de suivre les déplacements des dirigeants libyens. Une pirouette qui avait déjà été utilisée le mois dernier, pour passer par pertes et profits la mort d’un fils et de deux petits enfants du dictateur libyen, tués lors du bombardement d’un « centre de commandement ».

« Lâches croisés » 

 

Le chef de la diplomatie italienne, Franco Frattini, se référant à des indications de Mgr Giovanni Martinelli, l’évêque catholique de Tripoli, resté en contact avec les autorités libyennes [1], croyait savoir le 13 mai dernier que Kadhafi a « probablement quitté Tripoli et qu’il a sans doute également été blessé ». Ce que le gouvernement libyen a aussitôt démenti, après avoir fait diffuser le même jour par la chaîne de télévision Jamahiriah un message audio du « Guide » : « Je dis aux lâches croisés que je me trouve dans un lieu que vous ne pouvez pas atteindre et où vous ne pouvez pas me tuer. »
Certes, l’ex-« bouillant colonel » est indéfendable. Mais « Unified protector » sent maintenant la chasse à l’homme. Bien enfoncé dans un bunker, Kadhafi peut résister à tout ou presque, et même fanfaronner : combien de personnes faudra-t-il tuer avant d’arriver à lui ? Combien de destructions devront endurer le pays et sa population, pour obtenir la peau d’un homme promu au rang de nouveau Satan par ceux qui, il y a quelques mois, commerçaient tranquillement avec l’ex- et futur diable.

« Papa, reviens ! » 

 

L’action psychologique fait également partie de l’opération « Unified protector ». L’agence Reuters rapportait lundi que l’OTAN, utilisant les fréquences de la radio militaire libyenne, s’adresse en ces termes aux membres des forces de sécurité libyennes :

- Nul n’a le droit de transformer la vie de son peuple en enfer sur terre…
- Cessez de combattre votre peuple…
- Vos dirigeants ont perdu le contrôle du pays...
- Ils ont recruté des mercenaires non libyens et les ont laissés violer votre population...
- Vous avez le choix. Bâtir une Libye pacifique au profit de votre famille et un avenir meilleur pour votre pays, ou vous exposer à la poursuite des raids aériens qui ont commencé le 19 mars…
- on entend aussi la voix d’une femme qui déclare : « Pourquoi, mon fils, pourquoi vas-tu tuer les tiens ? »
- et un enfant en pleurs qui crie : « Papa, reviens à la maison, arrête de te battre » [2].

Sanctions et défections 

 

Outre ces frappes qu’ils demandent à l’OTAN d’intensifier et d’élargir, les dirigeants européens tablent :
- sur les sanctions internationales, comme le lancement le 16 mai, par Luis Moreno-Ocampo, le procureur de la Cour pénale internationale, de mandats d’arrêts internationaux à l’encontre de Mouammar Kadhafi, d’un de ses fils, et du chef des renseignements, pour « crimes contre l’humanité » (il leur est reproché d’avoir planifié et ordonné des attaques étendues contre la population civile, d’avoir ouvert le feu sur les manifestants, attaqué des civils chez eux, bombardé des processions funéraires, et déployé des tireurs embusqués pour tuer les fidèles sortant des mosquées) [3].

- sur des défections, comme récemment celle du ministre des pétroles libyens, Choukri Ghanem, venant après celles de plusieurs ministres et militaires. Selon Franco Frattini, « les heures du régime (libyen) sont comptées » et une partie de son entourage chercherait « une porte de sortie » pour un exil du colonel Mouammar Kadhafi. « Nous travaillons avec l’ONU pour que soit trouvée une porte de sortie politique, afin que le dictateur et sa famille se retirent de la scène », a assuré le ministre italien des affaires étrangères [4].

Abonnés absents 

 

Alors que la Ligue arabe et l’Union africaine – les deux organisation régionales qui avaient apporté leur caution à l’offensive lancée par le trio américano-franco-britannique – restent aux abonnés absents, ou sont en tout cas inaudibles, deux médiations ont été tentées ces derniers jours, pour tenter de trouver une solution politique au conflit :

- l’envoyé spécial de l’ONU, Adbel-Elah al Khatib, a été reçu dimanche 15 mai à Tripoli par le chef du gouvernement, Baghadadi Mahmoudi, qui lui a indiqué que le régime était prêt à « un cessez-le-feu immédiat qui coïnciderait avec un arrêt des bombardements de l’OTAN » (selon l’agence officielle Jana).
- la Russie, par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, qui recevait des émissaires libyens à Moscou, a appelé le régime libyen à « pleinement mettre en œuvre la résolution du Conseil de sécurité (…), le principal maintenant, c’est de se mettre d’accord sur le délai et les conditions d’un armistice » [5].
« Si l’on arrive à le faire, alors il n’y aura plus aucune raison pour continuer les bombardements de l’aviation de l’OTAN, qui dépassent largement le cadre des objectifs fixés par les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU », a encore déclaré M. Lavrov qui considère le groupe de contact formé sur la Libye à l’initiative des Occidentaux (et auquel ne participent ni Moscou ni Pékin) comme une « structure autoproclamée ». Le diplomate russe a également critiqué l’intention, selon lui, d’étendre la compétence de ce groupe à d’autres crises de la région, comme celle qui se déroule en Syrie. Moscou souhaite recevoir prochainement des émissaires de la rébellion.

Occasions manquées 

 

Du côté du parlement européen, ça bouge un peu : le rapport Gualtieri, adopté mercredi 11 mai, il « déplore que les Etats membres de l’Union se montrent réticents à définir une position commune sur la crise en Libye ». Il met en garde sur le fait qu’un « usage disproportionné de la force » outrepasse le mandat de la résolution 1973 du Conseil de sécurité, et invite la Haute représentante « à prendre des mesures concrètes afin de garantir au plus tôt l’instauration d’un cessez le feu, pour stopper l’effusion de sang et la souffrance de la population libyenne ».
Pour Leslie Gelb, qui commente de longue date la politique étrangère américaine [6], l’objectif de « débarquer » en priorité Kadhafi a conduit à passer à côté de plusieurs occasions diplomatiques, comme la tentative de médiation tentée à la mi-avril par l’Union africaine pour obtenir un cessez-le-feu.
Le professeur Sean Kay, qui suit les questions de l’OTAN, estime que « l’élimination du “Guide” libyen ne serait pas d’un grand secours si le pays tombe dans une guerre civile de type somalien – le mieux que l’on puisse espérer, à ce stade, étant une partition de facto de la Libye, ce qui n’est certainement pas ce à quoi aspirait l’OTAN lorsque cette aventure a commencé ».
Tandis que Tony Cordesman, du Centre d’études stratégiques de Washington, regrette que l’opération n’ait pas été préparée plus sérieusement, avec un plan d’action, des moyens et la volonté de frapper fort et vite, alors qu’aujourd’hui les Britanniques, Français et Américains se retrouvent, deux mois après le déclenchement des hostilités, sans « plan B », sinon celui de poursuivre les frappes.

Dégâts et surcoût 

 

Selon des sources de l’OTAN, il n’y a pas « d’enlisement » : après trois mois de guerre civile, le régime serait « sur la défensive » (mais on le serait à moins !), l’aviation libyenne serait détruite à plus de 80 % et l’armée de terre aurait subi de lourdes pertes avec plus de 30 % du matériel lourd détruit et 50 % de ses stocks de munitions anéantis. Le conflit a fait 800 000 réfugiés, 50 000 personnes sont entrées en Tunisie, plusieurs centaines de milliers en Egypte, plusieurs dizaines de milliers ont fui vers l’Europe par la mer. Et il y a plusieurs milliers de victimes – sans plus de précision.
Pour la France, qui assure un cinquième des sorties aériennes et un tiers des frappes, le sur-coût de l’opération « Harmattan » (déclinaison française de « Unified Protector ») serait d’environ 1,2 millions d’euros par jour – soit, en deux mois, 72 millions (dont plus de la moitié en missiles). Un coût comparable à l’engagement français en Afghanistan. Le surcoût total des « opex » françaises pour cette année devrait approcher le milliard d’euros (contre 850 millions en 2010).

Notes

 

[1] Depuis le début des opérations de l’OTAN, explique l’agence Reuters, Mgr Martinelli s’est montré critique envers la stratégie occidentale, affirmant que de nombreux civils avaient trouvé la mort lors des raids de la coalition. Il a fini par quitter Tripoli pour Tunis, a indiqué l’évêché de Tripoli.
[2] Le message, selon Reuters, est diffusé en anglais et dans un arabe prononcé avec un accent irakien.
[3] Conférence de presse à La Haye, lundi 16 mai 2011.
[4] Entretien diffusé par Canale5, 16 mai 2011.
[5] Allié traditionnel de la Libye, la Russie s’était – tout comme la Chine – abstenue le 17 mars, lors du vote de la résolution 1973 qui a permis l’intervention d’une coalition internationale en Libye, mais avait renoncé à exercer son droit de veto.
[6] Cité par Jonathan Marcus, spécialiste des questions de défense à la BBC. The Guardian, 11 mai 2011.

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