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2 novembre 2013

Syrie, champ de bataille médiatique

Par Antonin Amado et Marc de Miramon
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
09/2012
English : Syria, field media battle

Comment rendre compte d’un soulèvement qui dure depuis dix-huit mois, alors que l’accès au terrain est périlleux ? Si la férocité du régime ne fait aucun doute, la manière dont certains médias relaient, sans les vérifier, les communiqués de tel ou tel groupe d’opposition et occultent le jeu de puissances comme l’Arabie saoudite, les Etats-Unis ou la Turquie relève plus de la propagande que de l’information.

En Syrie, « les armes chimiques sont sous surveillance », informe Le Figaro (22 juillet 2012) ; « des forces spéciales américaines ont été déployées pour prévenir leur dispersion ». Et un diplomate en poste en Jordanie avertit : « C’est la menace des armes chimiques qui peut déclencher une intervention américaine ciblée. » Nous voilà donc replongés avec Damas, à quelques nuances près, dans le scénario écrit pour Bagdad dix ans plus tôt. M. Bachar Al-Assad lâchera-t-il ses armes de destruction massive sur son opposition ? L’accusation est pourtant déjà vieille de plusieurs mois : « Des tueurs d’Assad [ont] lancé dans la région d’Al-Rastan, non loin de la ville rebelle de Homs, des opérations aériennes avec utilisation de gaz toxiques », rapportait dès septembre 2011 le site de Bernard-Henri Lévy (1).

«  [Nous avons] entendu cette affirmation de dizaines d’interlocuteurs dans la province de Hama, écrivait l’Agence France-Presse (AFP), avec une prudence exceptionnelle, le 27 juillet 2012. Mais, en dépit d’une semaine de recherches, aucun chef rebelle, chef de tribu, médecin, simple combattant ou civil n’a pu produire de preuve irréfutable. » La guerre en Syrie, conclut la dépêche, « est aussi celle de l’information et de la désinformation ».

29 janvier 2012. L’intox est partie d’un compte Twitter (@Damascustweets) appartenant à « des militants proches de l’opposition (2) » : M. Al-Assad aurait fui la Syrie. Le palais présidentiel serait encerclé par l’Armée syrienne libre (ASL), et le dictateur acculé aurait tenté de rejoindre l’aéroport international de la capitale avec femme, enfants et bagages pour se réfugier à Moscou. Invérifiable, la « rumeur » n’est pourtant « pas sans fondement », assure le site Internet du Nouvel Observateur : « Selon le correspondant de la BBC au Moyen-Orient, Jeremy Bowen, l’ASL n’est plus qu’à trente minutes du palais présidentiel de Bachar Al-Assad. Une situation militaire qui pourrait pousser le dictateur à la fuite (3)...  »

18 juillet 2012. Tandis qu’une nouvelle offensive des rebelles entraîne des affrontements d’une intensité inédite à Damas, une bombe explose au quartier général de la Sécurité nationale, tuant notamment le ministre de la défense ainsi qu’Assef Chaoukat, beau-frère de M. Al-Assad. Sur les chaînes d’information françaises, les représentants de l’opposition, essentiellement issus du Conseil national syrien (CNS), commentent l’événement en direct. Le régime, croit-on, vit ses derniers jours, voire ses dernières heures. « Oui, nous pouvons dire que c’est le début de la fin », estime Mme Randa Kassis (4), présidente de la Coalition des forces laïques et démocratiques syriennes, membre du CNS. Des sources anonymes, citées par le quotidien britannique The Guardian, affirment que M. Al-Assad en personne a été blessé lors de l’attaque. Son épouse a une fois encore pris l’avion pour Moscou. L’ASL ainsi qu’un groupuscule islamiste revendiquent l’attentat, tandis que le régime y voit la main des « puissances étrangères » soutenant l’opposition armée (Turquie, Qatar, Arabie saoudite...).

Tout compte fait indemne, M. Al-Assad acceptera de « partir » deux jours plus tard, « mais d’une façon civilisée ». C’est une dépêche de l’AFP qui l’annonce, le 20 juillet peu avant 9 heures. Confirmé une trentaine de minutes plus tard par le concurrent britannique Reuters, le « scoop » reprend en réalité un entretien accordé à Radio France Internationale (RFI) par l’ambassadeur de Russie en France. Qui n’annonçait en aucun cas le départ de M. Al-Assad, mais se contentait de rappeler l’engagement pris par la Syrie le 30 juin à Genève d’aller « vers un régime plus démocratique »…

La démocratie, voilà ce pour quoi se battent les Syriens depuis le soulèvement de mars 2011, réprimé avec une brutalité et une cruauté largement documentées (5). Mais le conflit se livre aussi sur le terrain médiatique ; une guerre que taisent la plupart des organes de presse occidentaux. Certes, la réalité du terrain est particulièrement difficile à percevoir. Le régime accorde ses visas au compte-gouttes. Ceux qui réussissent, au péril de leur vie, à rejoindre les insurgés empruntent tous ou presque les mêmes filières de l’ASL ; leurs récits épousent ensuite le storytelling développé par cette même ASL ainsi que par ses parrains turcs, saoudiens et qataris : un régime barbare écrase dans le sang des manifestations pacifiques, défendues par des militants prodémocratie riches en courage mais pauvres en armes, munitions, médicaments…

Quant aux quelques journalistes ayant accepté l’invitation du régime (6) de M. Al-Assad, ils racontent sans surprise des histoires radicalement différentes : celles de cadavres de soldats atrocement mutilés qui s’entassent dans les morgues des hôpitaux, de minorités (chrétiennes, alaouite, etc.) terrorisées par des bandes armées ne menant pas une guerre de libération, mais une guérilla confessionnelle soutenue par les pétromonarchies du Golfe.

Embarrassante pour l’opposition armée, la présence en Syrie de groupes djihadistes, dont certains se réclament d’Al-Qaida, est désormais avérée. Une raison de plus, martèle Libération (6 août 2012), pour « aider politiquement et militairement » les insurgés, « ne serait-ce que pour ne pas laisser le champ libre et la victoire finale aux islamistes ».

Séparer le bon grain révolutionnaire de l’ivraie djihadiste s’avère parfois délicat. Abou Hajjar, « moudjahid qui a quitté la région parisienne il y a quatre mois pour participer au soulèvement contre le régime de Bachar Al-Assad », se définit comme un « activiste islamiste, et non pas comme un djihadiste proche d’Al-Qaida ». Témoignant dans les colonnes du Figaro, il jure que les « minorités chrétiennes ou alaouite », qui soutiennent majoritairement le régime, « seront représentées au Parlement » dans la Syrie de demain (7). Tout en indiquant avoir ouvert un « bureau de la prédication » dans le village de Sarjeh pour diffuser les « livres interdits » d’Ibn Taymiyya, un « grand théoricien du djihad », rappelle Le Figaro, sans préciser qu’il est aussi l’auteur d’une fatwa appelant à la guerre sainte contre les alaouites.

Mais ces quelques témoignages n’entament pas la trame de la dramaturgie syrienne : pilonnage de Homs, massacre de Houla, mort des journalistes Marie Colvin, Rémi Ochlik et Gilles Jacquier — dont il semble maintenant qu’il ait été tué par des tirs provenant des positions rebelles. Une poignée d’acteurs dominent la narration du conflit. Parmi eux, les principales chaînes satellitaires du Proche-Orient, dont Al-Arabiya et Al-Jazira, propriété des deux poids lourds de la Ligue arabe, nouveau haut-parleur de la diplomatie du Golfe : l’Arabie saoudite et le Qatar. Ces monarchies absolues, qui ne s’appuient sur aucune légitimité démocratique tout en promouvant la « liberté » chez leurs voisins, mènent une « guerre froide régionale » à la Syrie, dernier régime arabe participant, selon elles, à l’« arc chiite » qui s’étendrait de Beyrouth à Bagdad, en faisant vaciller Bahreïn.

Ces chaînes bénéficient d’un a priori bienveillant quant à la fiabilité des informations qu’elles diffusent, si fantaisistes soient-elles. Ainsi l’essayiste Caroline Fourest écrit-elle dans Le Monde (25 février 2012) : « D’après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d’Alep, il tournerait à plein régime… Pour brûler les cadavres des opposants ? »

La dictature de l’instantané 

 

Pour le reste, les médias s’appuient sur l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), organisme qui fournit, par le biais des agences de presse AFP, Associated Press (AP) et Reuters, les bilans des affrontements et les récits de l’opposition armée. Son fondateur, M. Rami Abdel Rahmane, raconte avoir émigré en 2000 au Royaume-Uni, où il tient une boutique de vêtements. Depuis son appartement de Coventry, il affirme être le « seul membre de son organisation vivant en Angleterre. Mais j’ai deux cents correspondants bénévoles en Syrie, en Egypte, en Turquie et au Liban. Ce sont des militaires, des médecins, des militants de l’opposition ». Il revendique une complète neutralité : « Je ne suis financé par personne. J’ai créé l’OSDH en 2006 parce que je voulais faire quelque chose pour mon pays. » Comment, aidé d’un simple secrétaire, peut-il obtenir et vérifier quasiment en temps réel les chiffres (morts et blessés) des affrontements militaires aux quatre coins du pays ?

L’AFP a en tout cas décerné à l’OSDH le statut de source incontournable, comme le détaille Ezzedine Said : « La première utilisation de l’OSDH date de novembre 2006. Cette organisation s’est montrée fiable et crédible dans le passé, raison pour laquelle nous continuons à l’utiliser. » Le rédacteur en chef de l’antenne de Nicosie, à Chypre, où sont centralisées les dépêches sur le Proche-Orient, reconnaît néanmoins que « nos journalistes n’ont pratiquement aucun contact avec les correspondants de cette organisation sur le terrain. Ceux qui sont en poste à Damas ne peuvent pas travailler librement. Ils ne sont pas en mesure de donner une vision d’ensemble de la situation dans le pays. L’OSDH, qui ne s’engage jamais politiquement dans ses communiqués, n’est pas une source parfaite. Mais c’est celle qui donne les chiffres les moins fantaisistes sur le nombre de morts sur le terrain ». A l’AFP, certains ne cachent pas leur malaise : « Nous savons parfaitement que l’OSDH n’est pas fiable, déplore un grand reporter du service international. Mais nous continuons quand même à diffuser ses chiffres. Quand on interroge la direction, sa réponse est toujours la même : “Vous avez probablement raison, mais les autres agences font la même chose. Et notre secteur est très concurrentiel.” »

La manière dont l’OSDH a par exemple couvert le massacre de Houla pose question sur son impartialité revendiquée, de même que sur la fiabilité de ses correspondants. Le 25 mai 2012, à Houla, cent huit personnes ont bien été tuées. Les corps de quarante-neuf enfants et trente-quatre femmes gisent dans cette localité regroupant plusieurs villages et située au nord de la ville de Homs. Dans un communiqué daté du 26 mai et relayé par l’AFP, l’OSDH rapporte dans un premier temps la mort de quatre-vingt-dix personnes, tuées dans des bombardements. Les observateurs mandatés par l’Organisation des Nations unies (ONU) et la Ligue arabe affirmeront, le 29 mai, que la plupart des victimes ont été exécutées à l’arme blanche. Les Nations unies révèlent le même jour que le secteur du massacre était tenu par des forces de la rébellion.

Un rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU publié le 16 août impute finalement « la plupart » des morts aux forces gouvernementales, même si ses enquêteurs n’ont pas pu se rendre sur place et ne sont pas en mesure de « déterminer l’identité des auteurs » du massacre. Ce qui n’a pas empêché le rapport initial de l’OSDH d’être largement diffusé et exploité par la diplomatie française pour faire plier la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU : « Le massacre de Houla peut faire évoluer les esprits », espérait le ministre des affaires étrangères, M. Laurent Fabius, dans un entretien au Monde (29 mai 2012).

Mme Donatella Rovera, qui travaille pour Amnesty International, s’est rendue clandestinement en Syrie durant trois semaines, en avril et en mai derniers, pour essayer d’établir un bilan humain du conflit. Elle pointe la difficulté d’une telle entreprise : « Les hôpitaux ne sont pas des sources fiables, car les blessés ne peuvent pas s’y rendre sans se faire arrêter par les forces de sécurité. Je me trouvais à Alep lors d’une opération massive de l’armée. J’ai vu les petites antennes médicales de fortune installées dans des appartements où des médecins sous-équipés tentaient de soulager les blessés. Dans ces conditions, les bilans sont plus simples à établir. Quand on arrive après les faits, il faut recueillir les témoignages des survivants, des voisins, relever des indices laissés sur le terrain comme des éclats d’obus ou des traces de balles sur les murs. » Et de souligner qu’il est « possible de travailler de l’extérieur du pays, mais des difficultés supplémentaires se présentent alors. Notamment sur la fiabilité de sources que l’on connaît mal et qui peuvent être tentées de nous manipuler ».

Fin juillet, Amnesty International dénombrait douze mille tués, contre dix-neuf mille pour l’OSDH. La rigueur dont prétend faire preuve l’organisation non gouvernementale contraste avec les chiffres avancés par M. Abdel Rahmane. Surtout, elle n’est pas compatible avec la dictature de l’instantané qui conditionne l’économie médiatique, et en particulier ses réseaux numériques.

Antonin Amado et Marc de Miramon
Journalistes. 
(1) «  Syrie : la révolution s’arme et a besoin de l’OTAN  », La Règle du jeu, 30 septembre 2011.
(2) «  Bachar el-Assad s’est enfui... sur Twitter  », LePoint.fr, 30 janvier 2012.
(3) «  Bachar Al-Assad a-t-il tenté de fuir la Syrie vers Moscou  ?  », NouvelObs.com, 30 janvier 2012.
(4) «  Bataille de Damas : les jours d’Assad sont-ils comptés  ?  », «  Le débat  », France 24, 19 juillet 2012.
(6) Cf. par exemple les reportages de Patricia Allémonière, diffusés en juillet sur TF1.
(7) «  Abou Hajjar, combattant français en Syrie  », Le Figaro, Paris, 4-5 août 2012.

3 février 2013

Les infos dont on parle peu n°17

Source : http://www.info-libre.fr
02/02/2013



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15 avril 2012

Pourquoi l’empire Murdoch se déleste d’un joyau devenu trop pesant

Par Jean-Claude Sergeant
 octobre 2011
Pour http://www.monde-diplomatique.fr

 Il arrive que l’arbre révèle la forêt. En juillet 2011, les Britanniques, scandalisés, découvraient la nature des pratiques journalistiques de l’hebdomadaire « News of the World ». Mais cette dérive en éclairait d’autres : concentration de la propriété des médias, marchandisation de l’information, connivences politiques. Une conception de la presse qu’incarne à lui seul le magnat Rupert Murdoch.


Ce fut l’enquête de trop. Le 5 juillet 2011, News Corp., le troisième empire médiatique mondial, propriété de M. Rupert Murdoch (dont les cinquante-trois mille employés œuvrent sur quatre continents), vacille (1) : la révélation qu’un journaliste de News of the World, principal tirage de la presse dominicale britannique (deux millions sept cent mille exemplaires), a eu accès à la messagerie vocale de Milly Dowler, petite fille de 13 ans assassinée en 2002, provoque un sursaut d’indignation parmi le public. Les Britanniques apprennent que le piratage a également concerné les boîtes vocales de familles de militaires tués en Afghanistan. Si ce type d’intrusion dans la vie privée de personnalités à forte notoriété était connu depuis longtemps, le recours à ce mode d’immixtion dans l’intimité des simples particuliers frappés par l’affliction dépasse les bornes de l’acceptable, déjà largement repoussées par la presse populaire du pays.

Cible de l’indignation, News of the World. Hebdomadaire racheté par M. Murdoch en 1969 et premier jalon de sa carrière médiatique au Royaume-Uni, ce titre se fait très vite une spécialité de la révélation tapageuse de scandales, de malversations et de trafics mis au jour par une équipe de journalistes passés maîtres dans l’art du travestissement et de l’infiltration.

Cette ligne éditoriale conduit la rédaction à alimenter ses sujets par des moyens illicites : hier les clichés pris au zoom dans des lieux réputés privés, aujourd’hui le piratage des communications déposées dans les boîtes vocales. En 2006, leurs intrusions dans la messagerie des princes Harry et William avaient valu quelques mois de prison à deux des collaborateurs du journal : Clive Goodman et Glenn Mulcaire.

Reconnaissant sa responsabilité professionnelle, le directeur de la rédaction, Andy Coulson, décide de démissionner. Non sans affirmer que ce genre de pratique n’était le fait que d’un journaliste dévoyé et qu’il n’avait, personnellement, jamais cautionné le piratage de boîtes vocales comme méthode d’investigation. Mais ce brevet autodécerné d’éthique journalistique ne convainc guère : en mars 2003, Rebekah Brooks, alors directrice de la rédaction du Sun, premier tirage de la presse britannique et propriété de M. Murdoch depuis 1969, avait admis que des membres des services de police avaient été rétribués, dans le passé, en échange d’informations. Pour sa part, Coulson avait affirmé que, si les journalistes sous sa direction avaient pour consigne de respecter les lois, ils étaient prêts à les transgresser au nom de l’intérêt public.

On doit à l’opiniâtreté du Guardian d’avoir maintenu sa vigilance sur l’affaire du piratage des messageries téléphoniques. Ultime défenseur des positions sociales- démocrates avec The Independent et, accessoirement, le Daily Mirror, le quotidien et son complément dominical The Observer se sont constamment opposés à l’emprise croissante de M. Murdoch sur les médias et la vie politique britanniques. En septembre 2010, Nicholas Davies y rapporte le témoignage d’un ancien journaliste de News of the World corroborant celui de cinq autres membres de la rédaction interviewés par le Guardian : les pratiques délictueuses du dominical s’avèrent routinières.

Certains parlementaires laissent alors entendre que leurs propres messageries ont été visitées à leur insu. M. John Prescott, par exemple : l’ancien numéro deux du gouvernement de M. Anthony Blair (aujourd’hui pair du Royaume) se dit convaincu d’avoir été l’objet de l’attention clandestine de News of the World lorsque sa liaison avec une collaboratrice avait été rendue publique en 2006. Quand il était chargé des finances du pays (1997-2007), M. Gordon Brown avait également été la cible des professionnels du piratage téléphonique employés par News of the World. En jeu dans cette affaire : l’atteinte à la liberté d’expression conférée aux parlementaires par la Déclaration des droits (Bill of Rights) de 1689 et l’inviolabilité de l’ensemble de leurs communications en vertu de la doctrine que le travailliste Harold Wilson (2) avait instituée pour protéger les relations entre les parlementaires et leurs mandants.

Les membres du Parlement se montrent d’autant plus sourcilleux à cet égard qu’ils ont subi, deux ans plus tôt, la mortifiante révélation de leur laxisme en matière de notes de frais, que le Daily Telegraph s’est fait un plaisir de révéler jour après jour à partir de sources dont certaines auraient été rémunérées. Les parlementaires saisissent-ils cette occasion d’épingler un organe de presse, si peu recommandable soit-il, pour tenter de rétablir leur intégrité aux yeux du public ? Dans les rangs travaillistes, de surcroît, nul n’a oublié le camouflet infligé par la direction du Sun : choisir le jour du discours de clôture de M. Brown au congrès travailliste de septembre 2009 pour annoncer son soutien aux conservateurs, après avoir, plus ou moins fidèlement, apporté son appui au « New Labour » depuis 1997.

L’opposition comprend vite que le scandale offre la possibilité de reprendre l’initiative. M. Edward Miliband, le nouveau chef du Labour, sait sa crédibilité fragile. Il ne tarde pas à remettre en cause la décision du premier ministre David Cameron, qui, au lendemain des élections de mai 2010, avait fait de Coulson son directeur de communication. Les stratèges conservateurs étaient persuadés que cet expert de la presse populaire serait capable de contrebalancer l’effet potentiellement répulsif auprès de l’électorat des origines patriciennes de l’équipe conservatrice aux commandes (3). Mais avait-il été judicieux de confier ce poste à un homme dont M. Cameron ne pouvait pas ignorer l’implication, au moins tacite, dans les pratiques délictueuses qui avaient cours, sous son autorité, à News of the World ?

En outre, l’affaire du piratage des messageries vocales intervient au moment où M. Murdoch cherche à acquérir les 61 % du capital de British Sky Broadcasting (BSkyB) qu’il ne détient pas encore. Principal opérateur de télévision à péage, la chaîne compte aujourd’hui onze millions d’abonnés et dégage un chiffre d’affaires supérieur au montant de la redevance qui alimente la British Broadcasting Corporation (BBC), environ 3,5 milliards de livres sterling, soit environ 4 milliards d’euros. BSkyB, produit de la fusion en 1990 de SkyTV, contrôlé par M. Murdoch, et du consortium British Satellite Broadcasting, conçu par les principaux opérateurs privés de télévision britanniques, offre aux abonnés un bouquet d’environ cent cinquante chaînes, essentiellement de sport et de cinéma, dont l’une, Sky News, spécialisée dans l’information en continu, pose problème. Est-il acceptable que le groupe News Corp., qui contrôle déjà 35 % du marché de la presse nationale par l’intermédiaire de sa filiale News International, soit autorisé à mettre la main sur une chaîne d’information (quelle que soit la faiblesse de sa part d’audience) ?

Par l’entrée dérobée du jardin 

 

En décembre 2010, l’affaire semble réglée. Le ministre chargé des médias, M. Jeremy Hunt, décide de ne pas soumettre l’offre de M. Murdoch à l’appréciation de la commission des monopoles, traditionnellement responsable de l’évaluation des risques de constitution de positions monopolistiques. En échange, il obtient l’engagement de M. Murdoch d’extraire Sky News du bouquet BSkyB et d’en confier la gestion à une structure indépendante. Compte tenu des révélations de juillet 2011 relatives aux pratiques de News of the World, certains s’interrogent : M. Murdoch présente-t-il toutes les qualités de respectabilité requises par le régulateur de l’audiovisuel — Office of Communications (Ofcom) pour que lui soit confiée l’exploitation de la licence de BSkyB ? Des parlementaires évoquent le précédent de 1981 qui avait permis à M. Murdoch d’acquérir les titres du groupe Times Newspapers, avec l’assentiment de Mme Margaret Thatcher, sans que le ministre du commerce de l’époque en réfère, comme il aurait dû le faire, à la commission des fusions et des monopoles. A compter de cette époque, avec 35 % de la diffusion de la presse, M. Murdoch avait pu peser sur la vie politique du pays.

La mobilisation des parlementaires travaillistes et libéraux-démocrates, soutenue par certains titres de Fleet Street (4) et renforcée par les reportages du New York Times, a conduit à de spectaculaires résultats. En janvier 2011, Coulson remet sa démission au premier ministre. Quelques mois plus tard, M. Murdoch renonce à son projet de rachat de BSkyB. Le 7 juillet, M. James Murdoch — son fils, responsable des opérations de News Corp. en Europe — annonce la fermeture de News of the World, entraînant la mise à pied de ses deux cents journalistes et employés. C’est la fin de l’un des plus anciens titres de la presse nationale britannique, fondé en 1843 — mais qui ne représente, ainsi que le dira par la suite M. Murdoch, que 1 % des revenus du groupe. De leur côté, les plus hauts responsables de la Metropolitan Police (Scotland Yard) reconnaissent leurs manquements dans la conduite de l’enquête concernant les pratiques illicites de News of the World : elle s’était limitée au seul journaliste Goodman et à son informateur, au domicile desquels onze mille pages de notes, identifiant environ quatre mille victimes potentielles, avaient été saisies mais étaient restées inexploitées. Dans un entretien au Daily Telegraph (5), le numéro deux de Scotland Yard, M. John Yates, concède que, focalisée sur les menaces terroristes, la police n’avait certainement pas mobilisé les moyens nécessaires pour poursuivre l’enquête engagée en 2006, d’autant que le service s’en tenait alors au principe selon lequel ne tombent sous le coup de la loi que les captations de messages téléphoniques qui n’ont pas été entendus par leurs destinataires. M. Yates est finalement acculé à la démission (le 18 juillet) dans la foulée de son supérieur hiérarchique, M. Paul Stephenson, dont l’engagement comme conseiller d’un ancien directeur adjoint de News of the World, lui-même entendu dans le cadre de la nouvelle enquête ouverte en janvier 2011 sur les pratiques du journal, venait d’être révélé.

Dans l’espoir de contenir la propagation d’une crise politico-médiatique, qui allait contraindre le premier ministre à écourter son voyage en Afrique, News International publie dans la presse nationale un mea culpa sous le titre « Putting right what’s gone wrong » (« réparer les erreurs »). Il est assorti d’engagements concernant l’indemnisation des victimes d’intrusions pratiquées par le journal et la volonté du groupe de collaborer avec les enquêteurs de Scotland Yard et la commission de la Chambre des communes chargée de faire la lumière sur ces dérives.

A partir du 15 juillet, News Corp. fait profil bas. Ce jour-là, Brooks démissionne de News International. Elle en était devenue directrice générale en 2009. M. Les Hinton, responsable de la société jusqu’en 2005, l’imite. Pourtant, il dirige alors le groupe Dow Jones (racheté en 2007), qui édite le Wall Street Journal. Quatre jours plus tard, le magnat consent à comparaître, en compagnie de son fils James et de Brooks, son héritière spirituelle, devant la commission de la Chambre des communes réunie spécialement pour établir les responsabilités dans l’affaire du piratage des messageries pratiqué par News of the World. On retiendra des trois heures d’audition l’image d’un Murdoch affaibli et amnésique, s’exprimant par monosyllabes et convenant, tel le loup se faisant ermite, qu’il ne s’était jamais senti aussi « humble », pour ne pas dire humilié. Quant au fond, rien de bien nouveau : regrets, promesses de remettre de l’ordre dans les affaires du groupe et de punir, comme ils le méritent, les coupables, quand ils seront connus.

On aurait voulu croire à la prophétie de Polly Toynbee, chroniqueuse au Guardian, qui écrivait en 2006 : « L’homme politique qui aura le courage d’affronter Murdoch sera peut-être surpris de s’apercevoir que ce n’est, après tout, qu’un tigre de papier (6). » Mais l’homme qui comparaît le 19 juillet devant un petit nombre de parlementaires, plus ou moins affûtés, ne fait pas mystère de vouloir continuer à peser sur les destinées du groupe, passagèrement chahuté sur les marchés. Si les actions de News Corp. perdent 18 % entre les 4 et 18 juillet, elles reprennent 6 % à la suite de l’audition des Murdoch père et fils, tandis qu’à Londres celles de BSkyB s’apprécient de près de 3 %. Les enquêtes en cours au Royaume-Uni et aux Etats-Unis conduiront-elles à restructurer l’empire Murdoch et à marginaliser son fondateur, ainsi que le souhaitent un certain nombre d’actionnaires influents ? Rien n’est moins sûr.

Cette crise politico-médiatique aura été salutaire à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle a permis de souligner la proximité du pouvoir politique avec les médias et, particulièrement, du Parti conservateur avec les dirigeants de News International. Les relations amicales qui s’étaient nouées entre le couple Cameron et Brooks au cours de réunions dans leurs résidences de week-end ont été détaillées par la presse. Lors de son audition, M. Murdoch rappelait, d’un souffle, qu’il avait rendu visite au premier ministre à Downing Street, par l’entrée dérobée du jardin, peu de temps après les élections de mai 2010.

Cette connivence n’est pas, bien entendu, le fait des seuls conservateurs. Sans remonter au début du xxe siècle, qui a vu Lloyd George, alors premier ministre, subventionner le rachat du Daily News pour défendre sa politique, il suffit de rappeler le voyage qu’effectua M. Blair en Australie en juin 1995 pour y rencontrer M. Murdoch et ses collaborateurs. Il y était accompagné de M. Alastair Campbell, son conseiller médias, ancien journaliste politique au Daily Mirror, qui, une fois chargé de la communication de M. Blair, fit de la gestion de ses relations avec les médias un redoutable instrument de pouvoir. On lui prête l’obsession de prévoir ce qui fera la « une » du Sun du lendemain et de vouloir contribuer à la rédiger. Le 6 juillet 2011, M. Christopher Bryant, ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes de M. Brown, dénonçait, à la Chambre des communes, la servilité des dirigeants politiques vis-à-vis des médias : « Nous dépendons d’eux, nous recherchons leurs faveurs, nous faisons dépendre notre vie et notre mort politiques de ce qu’ils écrivent et de ce qu’ils montrent. Et, quelquefois, cela signifie que nous manquons de courage pour dénoncer les dérives. »

L’affaire aura donc mis au jour l’arrogance d’un groupe de presse qui s’estimait en mesure d’assurer la victoire électorale au parti qu’il décidait de soutenir. On se souvient du brevet d’efficacité que s’autodécernait le Sun au lendemain de la défaite des travaillistes en 1992 en publiant en première page : « It’s the Sun wot won it ! » C’est le Sun qui a gagné ! »). Son soutien n’aura toutefois pas permis aux conservateurs d’obtenir la majorité absolue espérée aux élections de 2010.

Le deuxième effet bénéfique concerne l’assainissement des relations entre les services de police et les médias. Il est apparu à l’occasion des investigations conduites depuis l’émergence de l’affaire de News of the World que les enquêteurs de Scotland Yard n’avaient guère poussé leur travail initial pour ne pas embarrasser le groupe Murdoch. A en croire un ancien responsable du service de presse de la Metropolitan Police passé à la rédaction du Mail on Sunday : « Il y a [à Scotland Yard] une réelle admiration pour la façon dont le journal [News of the World] a mené à bien des opérations clandestines qui ont permis de traduire en justice des criminels notoires. Il en résulte une proximité entre le Yard et tous les titres de News International (7). » Le pantouflage de policiers à la retraite dans les rédactions de Fleet Street facilite naturellement l’accès aux sources policières mais conduit à s’interroger sur la capacité des services à conserver leur liberté d’action dans les affaires impliquant les organes de presse, problème déontologique qu’il appartient à une commission parlementaire d’éclairer.

Reste, enfin, la question centrale de la régulation de la presse qui a été mise en cause après qu’à deux reprises la Press Complaints Commission (PCC) — instance d’autorégulation mise en place en 1991 — eut classé sans suite les plaintes relatives aux intrusions pratiquées par News of the World. Plus fondamentalement, se trouve au cœur du débat le problème de la protection de la vie privée inscrite à l’article 3 du code déontologique de la PCC, lequel proscrit explicitement l’interception des communications téléphoniques et la captation de courriels (article 10).

Que cette instance soit financée par les éditeurs de journaux et qu’une partie substantielle de ses membres soit issue des rédactions pose nécessairement un problème, déjà identifié par la commission Calcutt, chargée entre 1990 et 1993 de réfléchir au moyen de renforcer l’autonomie de l’organisme. Dans son ultime rapport (8), sir David Calcutt recommandait l’abolition de la PCC — qui, estimait-il, n’avait pas fait la preuve de son indépendance — et son remplacement par un tribunal spécialisé ayant pouvoir d’imposer la publication de rectificatifs et d’excuses ainsi que de sanctionner financièrement les éditeurs récalcitrants. « Tout système de régulation doit comporter une forme de sanction », insistait sir David, qui préconisait en outre l’adoption par le législateur d’un texte protégeant la vie privée, notamment contre les incursions des journalistes.

En 1995, le gouvernement — celui de M. John Major — rejetait les recommandations de la commission, estimant que l’instauration d’un système de contrôle réglementé serait interprétée comme une forme de censure par les éditeurs de journaux, qu’il fallait naturellement ménager.

S’agissant de la création d’un droit au respect de la vie privée, le gouvernement faisait valoir, à l’appui de sa décision de ne pas retenir cette recommandation, que les atteintes étaient en fait plus limitées que ne le laissaient supposer quelques affaires excessivement médiatisées et que, en outre, une telle protection irait à l’encontre de la capacité d’enquête de la presse. Enfin, le gouvernement reprenait à son compte l’idée selon laquelle le concept de vie privée était d’une telle complexité qu’il valait mieux ne pas tenter de le définir (9).

« J’en ai assez de tous ces snobs... » 

 

La tempête déclenchée par l’affaire de News of the World a incité le chef de file travailliste et le dirigeant libéral-démocrate Nicholas Clegg, numéro deux du gouvernement, à réclamer une refonte du mode de régulation de la presse, demande à laquelle s’est rallié M. Cameron : le 15 juillet, il a nommé une commission dirigée par un magistrat unanimement respecté, sir Brian Levenson. Composée de six membres, dont deux journalistes, cette commission, qui a toute latitude pour recevoir les témoignages sous serment des personnes qu’elle aura décidé d’entendre, aura fort à faire. Chargée, au premier chef, de préconiser un nouveau mode de régulation de la presse écrite, elle a également reçu pour mandat de se pencher sur l’éthique professionnelle de la presse audiovisuelle, notamment de la BBC, fort critiquée par les conservateurs pour sa couverture de l’affaire de News of the World, et sur le fonctionnement des réseaux sociaux.

La presse n’a pas tardé à réagir, voyant déjà se profiler derrière cette réforme annoncée un contrôle qui n’ose pas dire son nom : « La classe politique britannique, s’estimant libérée du joug de Murdoch, pourrait renforcer la réglementation. Il deviendrait alors plus difficile de gagner de l’argent dans le secteur des médias », s’alarmait l’hebdomadaire The Economist le 23 juillet.

« Le premier ministre, écrivait le Daily Telegraph deux jours plus tôt, a déclaré qu’il ne voulait pas réglementer la presse. Il ne souhaite pas non plus le maintien du système d’autorégulation par l’intermédiaire de la PCC. Il veut un organisme indépendant, mais celui-ci sera inévitablement sous-tendu par la réglementation et ouvrira la porte à des contrôles législatifs qui iront à l’encontre de la liberté d’expression que M. Cameron dit vouloir préserver. »

Les conclusions de la commission Levenson ne sont pas attendues avant la fin 2012. D’ici là, le gouvernement aura eu connaissance du rapport d’une autre commission mise en place en mars 2011, chargée de préparer un éventuel projet de loi définissant les droits des citoyens britanniques — British Bill of Rights — qui aménagerait la loi relative aux droits de l’homme adoptée en 1998, dont l’article 8, analogue à celui de la convention européenne des droits de l’homme, protège la vie privée des individus. C’est par le biais de cet article que les magistrats britanniques ont eu progressivement tendance à privilégier le respect de la vie privée au détriment de la liberté d’informer garantie par l’article 10.
Selon M. Cameron, une telle évolution constituait une dérive qu’il importait de corriger : « Les magistrats utilisent la convention européenne des droits de l’homme pour promouvoir une sorte de loi protégeant la vie privée, sans que le Parlement ait son mot à dire. Il convient de réfléchir et de nous demander si c’est ainsi qu’il faut procéder (10). »

Si ce nouveau Bill of Rights voyait le jour, il devrait nécessairement définir de façon précise l’essence de la vie privée ainsi que le champ d’application de la liberté d’informer, laissant inévitablement aux magistrats le soin d’arbitrer les cas problématiques : ceux-ci ne pourront être résolus que par référence à une stricte définition de l’intérêt public qui seul autoriserait un empiétement dans le domaine de la vie privée (11). Par rapport à la situation dans laquelle la loi relative aux droits de l’homme de 1998 invite les magistrats, en son article 12.4, à donner priorité à la liberté d’informer dans les cas d’incertitude, on ne voit guère le progrès qu’apporterait ce nouveau texte. A moins que la commission ne se rallie à l’opinion de sir Harry Woolf, magistrat très impliqué dans les affaires de presse, qui estimait en 2002 que « les tribunaux ne doivent pas oublier que, si les journaux ne publient pas les informations qui intéressent le public, on publiera moins de journaux, ce qui ira à l’encontre de l’intérêt public (12) ». Source à laquelle s’abreuve la logique de marchandisation de l’information, cette vision des choses épousait parfaitement celle de M. Murdoch : « J’en ai assez de tous ces snobs qui nous expliquent que mes journaux sont mauvais, a expliqué le magnat. De ces snobs qui lisent des journaux que personne n’a envie de lire [et qui] s’estiment fondés à imposer leur goût au reste de la société (13). »

La crise consécutive à la révélation des pratiques de News of the World, dont l’hebdomadaire n’avait d’ailleurs pas le monopole, a permis de prendre conscience de la nocivité de certains modes de fonctionnement de la presse britannique, notamment populaire, et de s’engager dans la réforme de son système de régulation. Plus profondément, elle aura suscité une réflexion sur la quasi-promiscuité entre pouvoir politique et médias qui permettra, sans doute pour un temps, de restaurer la primauté du politique par rapport aux priorités des rédactions les plus populistes. Cet étonnant déballage pourrait avoir un impact sur la gestion de l’empire Murdoch s’il est prouvé que les agissements délictueux de l’une de ses filiales, en l’occurrence News International, ont eu une incidence sur la conduite du groupe. Il n’est pas sûr, en revanche, que cette crise, qui touche aux rouages de la démocratie, ait sensibilisé en profondeur une opinion publique plus attentive à la dégradation de son pouvoir d’achat et aux violences urbaines qu’à la mise à nu de celui qui prétendait en être l’interprète.


Jean-Claude Sergeant
Professeur émérite à l’université Paris-III (Sorbonne nouvelle). Auteur de l’ouvrage Les Médias britanniques, Ophrys-Ploton, Paris, 2004. 
 
 
(1) Lire «  M. Rupert Murdoch, empereur des médias  », Le Monde diplomatique, janvier 1999.
(2) Premier ministre de 1964 à 1970 et de 1974 à 1976.
(3) Le premier cabinet de M. Cameron comptait dix-huit millionnaires sur vingt-neuf membres.
(4) Désignation métonymique de la presse britannique dans son ensemble (à partir du nom de la rue où étaient installés les principaux titres avant leurs déménagements).
(5) «  John Yates : Phone hacking investigation was a “cock up”  », The Daily Telegraph, Londres, 9 juillet 2011.
(6) «  This is a good time to strike at the monstrous power of the media  », The Guardian, Londres, 1er décembre 2006.
(7) Chester Stern, «  Getting cosy with the Yard  », The Guardian, 7 septembre 2010.
(8) Department of National Heritage, Review of Press Self-Regulation , Stationery Office Books, Londres, janvier 1993.
(9) Privacy and Media Intrusion : The Government’s Response to the House of Commons National Heritage Select Committee  », Stationery Office Books, juillet 1995.
(10) «  Celebrities would lose super-injunctions in Bill of Rights plan  », The Daily Telegraph, 27 avril 2011.
(11) «  Editors tangle with the zip code  », The Guardian, 2 mai 2011.
(12) Rapporté par Joshua Rozenberg, Privacy and the Press, Oxford University Press, 2004, p. 56.
(13) Cité dans le documentaire «  Murdoch 1er  », diffusé par Canal+ le 9 juillet 1997.

3 mars 2012

La France, acteur-clé de la crise malgache

Par Thomas Deltombe
mars 2012
pour http://www.monde-diplomatique.fr

La visite officielle à l’Elysée, le 8 décembre 2011, de M. Andry Rajoelina, président de la Haute autorité de transition (HAT) à Madagascar, a été largement perçue comme la confirmation de la partialité de l’administration Sarkozy dans la crise politique malgache, qui dure depuis plus de trois ans. Si, sur le papier, une telle visite pouvait se justifier, quelques semaines après la signature par la majorité des forces politiques malgaches d’une feuille de route censée organiser de façon « consensuelle et inclusive » une sortie de crise, elle jouait en réalité sur une illusion qui ne dupait pas grand monde : l’idée qu’un simple paraphe allait, comme par enchantement, dissiper les profonds contentieux qui paralysent depuis si longtemps la scène politique malgache.

Depuis le 17 septembre 2011, date de la signature de la « feuille de route », les choses ont en effet bien peu évolué. L’ancien président Didier Ratsiraka (au pouvoir de 1975 à 1993 et de 1997 à 2002) a certes pu rentrer au pays le 24 novembre, après plusieurs années d’exil en France. Mais le principal adversaire de M. Rajoelina, l’ex-président Marc Ravalomanana (au pouvoir de 2002 à 2009), n’a, lui, jamais pu rentrer d’Afrique du Sud, où il est en exil depuis qu’il a été chassé du pouvoir en mars 2009. Condamné par contumace pour la mort de plusieurs dizaines de manifestants lors des troubles qui ont abouti à sa chute, M. Ravalomanana s’est vu interdire l’accès au territoire, le 21 janvier dernier, par les autorités de « transition » (1).

Alors que la sortie de crise achoppe aujourd’hui sur la question de l’amnistie (2), prévue par la feuille de route, qui doit bénéficier aux acteurs politiques « pour tous les événements politiques intervenus entre 2002 et 2009 », et alors que nul ne sait quand pourront se tenir les prochaines élections, seule issue « consensuelle »possible à la crise, la proximité affichée par la France officielle avec M. Rajoelina irrite bien des Malgaches.

Pour nombre d’entre eux, la France est même la première responsable de la crise qui mine le pays. L’ancienne puissance coloniale a toujours été suspectée — souvent à juste titre — de s’ingérer dans les affaires intérieures malgaches (3). Mais, depuis la chute de M. Ravalomanana, rumeurs et informations se bousculent sur le sujet.

Il faut dire que les relations qu’entretenaient les autorités françaises avec le président déchu étaient plus que tendues. Perçues comme favorables à M. Ratsiraka lors du grave contentieux post-électoral qui opposa ce dernier à M. Ravalomanana en 2002, les autorités françaises mirent de longs mois à reconnaître, bien après les autres pays occidentaux, la victoire du second sur le premier.

Mal engagées, ces relations se détériorèrent les années suivantes. De l’adhésion en 2005 de Madagascar à la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC), dont l’Afrique du Sud est le poids lourd, à l’introduction de l’anglais comme troisième langue officielle, avec le malgache et le français, en 2007, les décisions du président Ravalomanana furent mal vécues à Paris, où l’on était habitué à des dirigeants malgaches plus « francophiles ». M. Ravalomanana avait un « tropisme très fort en faveur des Etats-Unis, de l’Allemagne, et [...] de la Chine et son modèle de “démocratie autoritaire », insiste aujourd’hui encore le site Internet du ministère des affaires étrangères français (4). Pour ne rien arranger, M. Ravalomanana faisait figure de mascotte pour les institutions financières internationales, dont il appliquait les préceptes néolibéraux avec un enthousiasme qui ne plaisait pas toujours aux milieux économiques français installés de longue date sur la Grande Ile (5).

Ainsi, les sujets de crispation franco-malgaches se multiplièrent tout au long de la présidence Ravalomanana. Le groupe Bolloré fut, dit-on, fort marri de se voir souffler la concession du port de Toamasina, privatisé en 2005, par un concurrent philippin. Quant à Total, il fallut une très forte pression de l’Elysée pour que le gouvernement malgache signe, en septembre 2008, une licence permettant à la multinationale française d’explorer les sables bitumineux de Bemolanga, à l’ouest de Madagascar. Les quelque sept cents entreprises à capitaux français recensées à Madagascar furent en réalité loin d’être balayées. Les anciennes structures coloniales, à l’exemple de l’historique Henri Fraise Fils et Cie, comme les multinationales françaises (Orange, Colas, etc.), n’ont pas autant souffert qu’on le dit sous la présidence Ravalomanana. Elles ont elles aussi profité, directement ou indirectement, de l’injection massive de crédits internationaux après la prise de pouvoir du très libéral président malgache. Mais l’ambiance avait changé.

A cela s’ajouta bientôt un contentieux diplomatique. En juillet 2008, l’ambassadeur de France Gildas Le Lidec dut quitter son poste six mois seulement après son arrivée. Il s’est fait « chasser comme un malpropre, soupçonné par Marc Ravalomanana de porter le mauvais œil », rappellera en mai 2009, quelques semaines après l’éviction de M. Ravalomanana, Stéphane Gompertz, directeur Afrique et Océan Indien au Quai d’Orsay, devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. « Paradoxalement, ajouta M. Gompertz, s’il [M. Le Lidec] était resté sur place et que le président [Ravalomanana] avait écouté ses conseils, ce dernier serait peut-être encore au pouvoir (6)  ».

Il n’en fallut pas plus pour instiller l’idée qu’une main française avait agi pour faciliter le renversement de M. Ravalomanana. Dans les cortèges organisés pour soutenir ce dernier au début de 2009, la France était d’ailleurs vivement prise à partie. « France, arrête de semer la zizanie au Peuple Malagasy », pouvait-on lire sur une banderole lors d’un rassemblement pro-Ravalomanana au stade Mahamasina d’Antananarivo, le 14 février 2009 (7). D’autres menacèrent avec véhémence les Français installés à Madagascar. « On va s’en prendre physiquement à eux, s’époumona une passante devant une caméra française. Ils vont rentrer chez eux en cercueil, je vous le certifie (8) . » Des intimidations qui ne sont jamais prises à la légère dans un pays qui abrite une des plus importantes « communautés françaises » d’Afrique (vingt-cinq mille personnes, dont treize mille binationaux).

La thèse d’un « complot français » ne prospéra pas que dans les rues d’Antananarivo. Dans les câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks à l’automne 2011, la même idée est mentionnée par M. Pierre Van den Boogaerde,ancien représentant du Fonds monétaire International (FMI) à Antananarivo. « Van den Boogaerde a affirmé que la France a payé la facture pour les “extras” du CAPSAT », note l’ambassadeur américain de l’époque, M. Niels Marquart, en référence aux mutins du Corps des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT), qui ont joué un rôle central dans le renversement de M. Ravalomanana et l’accession de M. Rajoelina au pouvoir en mars 2009. Relevant que le représentant du FMI ne « peut pas prouver un lien direct avec le gouvernement français », l’ambassadeur américain note toutefois que d’autres personnalités, y compris des diplomates étrangers, partagent la même conclusion (9).

Si l’hypothèse d’un soutien français au coup d’Etat a la vie dure, c’est aussi que la France n’a jamais masqué sa proximité avec le président de la HAT Andry Rajoelina. L’inauguration en grande pompe d’un immense hôtel Ibis (groupe Accor) à Antananarivo, le 23 juin 2009, est un exemple intéressant des bonnes relations retrouvées entre la France et Madagascar. Outre les dirigeants du groupe Accor et leurs partenaires malgaches (la puissante famille Rajabali), on voit sur les photos se congratuler pêle-mêle M. Rajoelina, l’ambassadeur de France Jean-Marc Châtaigner — nommé à Antananarivo au lendemain de la prise du pouvoir par M. Rajoelina — et l’intriguant homme d’affaires franco-malgache Patrick Leloup, « conseiller spécial » du président de la HAT et considéré comme « l’homme de Robert Bourgi » — l’ex-« homme de l’ombre » de la Françafrique sarkozienne — à Madagascar (10).

Une ambiance étonnamment chaleureuse, entre les coupes de champagne et les crépitements des flashes, quand on sait que M. Nicolas Sarkozy qualifiait quatre mois plus tôt le renversement de M. Ravalomanana de « coup d’Etat », observant de surcroît que « la suppression du Parlement », première décision prise par M. Rajoelina, n’était « quand même pas un signe très positif (11) »...

« C’est notre chouchou »

 

Au cours des négociations entamées depuis 2009 entre les différentes « mouvances » présidentielles malgaches (MM. Ratsiraka, Zafy, Ravalomanana, Rajoelina), la France s’est toujours montrée très favorable à M. Rajoelina.C’est par exemple ce qu’expliquait début septembre 2009 M. Leonardo Simao, ancien chef de la diplomatie mozambicain et membre de l’équipe de médiation de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) pour Madagascar, dans une discussion rapportée par l’ambassadeur des Etats-Unis. Après avoir rappelé les contentieux opposant la France et M. Ravalomanana, souligné le soutien apporté par la France au régime de M. Rajoelina et mentionné la pression qu’essaient d’exercer certains Français sur les négociateurs malgaches engagés dans le processus de « sortie de crise », M. Simao tira cette conclusion dénuée d’ambiguïté : « L’ingérence française dans les affaires malgaches équivaut à un quasi-colonialisme (12). »

Un fin connaisseur français du dossier malgache nous confirme en ces termes le soutien dont jouit effectivement M. Rajoelina à Paris : « C’est notre chouchou. » Reste qu’il faut apporter quelques nuances. Si M. Rajoelina a les faveurs de la France, encore faut-il savoir de quelle « France » il s’agit. Car Paris a toujours eu plusieurs canaux d’intervention parallèles en Afrique subsaharienne. Ainsi, pendant que M. Stéphane Gompertz, par exemple, tentait au Quai d’Orsay de convaincre M. Rajoelina de ne pas se présenter à l’élection présidentielle qui doit intervenir, un jour, pour mettre fin à la « transition » (13), d’autres, du côté notamment de M. Claude Guéant, ancien secrétaire général de l’Elysée et actuel ministre de l’intérieur, adoptaient une ligne nettement moins consensuelle, défendant l’idée d’une élection rapide susceptible d’imposer le « chouchou » par les urnes et de prendre de court les intérêts concurrents (14).
Cette « double commande » de la politique africaine explique sans doute pourquoi la position de la France est parfois apparue fluctuante. Les autorités françaises, qui disposent de toute façon d’autres « amis » à Madagascar, se seraient même, à un moment donné, montrées prêtes à sacrifier M. Rajoelina pour s’assurer de l’exclusion définitive de M. Ravalomanana du jeu politique malgache. Il y avait, nous explique notre source, un « deal » entre les Français, soutiens de M. Rajoelina, et les autorités sud-africaines, plus favorables à M. Ravalomanana. Les uns et les autres devaient en parallèle faire pression sur leurs « chouchous » respectifs pour qu’ils acceptent de se retirer. Ainsi s’expliquerait la promesse faite le 12 mai 2010 par M. Rajoelina de ne pas se porter candidat à la prochaine présidentielle. « J’ai pris la décision de ne pas être candidat à l’élection présidentielle pour terminer la transition dans la neutralité », avait-il alors assuré, ajoutant : « Je me sacrifie pour ne pas sacrifier les Malgaches. » Les Sud-Africains n’ayant pas honoré leur part du « deal », ou M. Ravalomanana ayant refusé de s’y plier, M. Rajoelina est prestement revenu sur ses promesses et semble aujourd’hui plus déterminé que jamais à s’imposer à l’issue de la « transition ». Reste à savoir quand, et comment, se terminera cette interminable crise politique.

Thomas Deltombe
Journaliste. 
 
 
(1) Cf. «  Madagascar : retour d’exil avorté pour Ravalomanana  », RFI, 22 janvier 2012.
(2) Cf. le point de vue du SeFaFi-Observatoire de la Vie Publique : «  Quelle amnistie, et pour quoi faire  ?  » (PDF), 3 février 2012.
(3) Faranirina V. Rajaonah, «  Les imaginaires de l’étranger dans la crise malgache  », Politique africaine, n° 86, juin 2002.
(4) «  La France et Madagascar   ».
(5) En particulier à travers le Madagascar Action Plan (MAP), adaptation locale de l’Africa Action Plan de la Banque mondiale.
(6) «  Table ronde sur la situation à Madagascar  », Commission des affaires étrangères, Assemblée nationale, 6 mai 2009.
(7) Voir le blog photographique «  Madagascar : crise de 2009   ».
(8)  «  Madagascar : Marc Ravalomanana refuse de partir   », AFP, 15 mars 2009.
(9) «  Madagascar : How long can the HAT governement sustain itself    », WikiLeaks, 4 juin 2009.
(10) «  L’homme de Robert Bourgi à Tana   », La Lettre de l’océan Indien, 6 juin 2009.
(11) «  Madagascar : Sarkozy parle d’un coup d’Etat, demande des élections rapides   », AFP, 20 mars 2009.
(12) «  Madagascar talks : local reactions ton Maputo II   », WikiLeaks, 2 septembre 2009.
(13) L’idée de M. Gompertz étant, explicitement, de l’inviter à «  suivre l’exemple d’Amadou Toumani Touré, au Mali, qui a cédé volontairement le pouvoir et est revenu à la faveur de nouvelles élections   ». «  Table ronde sur la situation à Madagascar  », Commission des affaires étrangères, op. cit.
(14) Voir par exemple : «  Madagascar : to re-engage with the French     », WikiLeaks, 16 juin 2009.

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