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13 mai 2012

L'art de la guerre : Aube rouge sang à Kaboul

Par Manlio Dinucci
le 8 Mai 2012
pour http://www.mondialisation.ca





Après la traversée du sombre nuage de la guerre, la lumière pointe maintenant à l’horizon du nouveau jour : c’est avec cette image rhétorique banale que le président Obama a annoncé l’accord signé avec le président Karzaï. Les plumes qui lui écrivent ses discours, à l’évidence, tirent leur flemme. On ne peut pas en dire autant des stratèges qui on rédigé « l’Accord de partenariat stratégique durable » avec l’Afghanistan. Celui-ci assure qu’après le retrait des troupes en 2014, les Etats-Unis continueront à protéger l’Afghanistan, en lui conférant le statut de « plus grand allié non-OTAN ». Dans le cadre d’un nouvel « Accord de sécurité bilatéral », les Usa chercheront des fonds pour que l’Afghanistan « puisse se défendre des menaces internes et externes ». Ce n’est pas eux qui les alloueront, donc, mais ils les « chercheront » en impliquant les alliés (Italie comprise) (et France : nous sommes aussi des membres de l’Alliance, NdT) dans le paiement de la majeure partie des au moins 4 milliards de dollars annuels pour entraîner et armer les « forces de sécurité » afghanes. Selon  « les standards OTAN », de façon à les rendre « inter-opérationnelles avec les forces de l’Alliance ».  De son côté, Kaboul « fournira aux forces étasuniennes l’accès et l’utilisation continus des bases afghanes jusqu’en 2014 et au-delà ».
















La base militaire de Bagram en Afghanistan à 50 km de Kaboul
 

Ce que l’accord ne dit pas c’est que les principales « bases afghanes », qui seront utilisées par des forces étasuniennes, sont les mêmes que celles qu’ils utilisent aujourd’hui (Bagram, Kandahar, Mazar-e-Sharif et d’autres) : avec la différence qu’y flottera le drapeau afghan à la place de celui des Etats-Unis.  L’accord ne dit pas non plus qu’en Afghanistan opèreront encore plus qu’aujourd’hui des forces USA-OTAN pour les opérations spéciales, flanquées de compagnies militaires privées. Les Etats-Unis promettent qu’ils n’utiliseront pas les bases contre d’autres pays mais, en cas d’ « agression extérieure contre l’Afghanistan », ils fourniront une « riposte appropriée » comprenant « des mesures militaires ». L’accord, précise l’ambassadeur Ryan Crocker, n’empêche pas les Etats-Unis de continuer à attaquer depuis l’Afghanistan, avec les drones, les insurgés au Pakistan, car « il n’exclut pas le droit à l’autodéfense ».

Mais les piliers sur lesquels reposera le « partenariat stratégique durable » ne sont pas seulement militaires. Washington encouragera « l’activité du secteur privé étasunien en Afghanistan », en particulier pour l’exploitation de la « richesse minière, dont le peuple afghan doit être le principal bénéficiaire ».  Le peuple afghan peut en être sûr : ce sont des géologues du Pentagone qui ont découvert, dans le sous-sol afghan, de riches gisements de lithium, cobalt, or et autres métaux. L’Afghanistan, rapporte un mémorandum du Pentagone, pourrait devenir « l’Arabie saoudite du lithium », métal précieux pour la production de batteries (et industries pharmaceutiques, NdT).




Carte des ressources minières, Afghanistan
Source : Magazine Carto


Et puis il y a surtout une autre ressource à exploiter : la position géographique même de l’Afghanistan, de première importance aussi bien militaire qu’économique. Ce n’est pas un hasard si, dans l’accord, les Etats-Unis s’emploient à faire retrouver à l’Afghanistan « son rôle historique de pont entre l’Asie centrale et méridionale et le Moyen-Orient », en réalisant des infrastructures pour les transports, en particulier des « réseaux énergétiques ». La référence est claire au gazoduc Turkmenistan-Inde, à travers Afghanistan et Pakistan, sur lequel mise Washington dans la bataille des gazoducs contre Iran, Russie et Chine. Qui sera contrôlé par des forces spéciales et des drones étasuniens au nom du « droit à l’autodéfense ».



Edition de mardi 8 mai de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Manlio Dinucci est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.

3 décembre 2011

Katanga Business

http://www.katanga-lefilm.com 
Réalisé par Thierry Michel
(2009 , 2h 00min)

La province du Katanga, située au sud-est de la République Démocratique du Congo (RDC), est l'une des plus riches régions du monde. Elle produit du cuivre et du cobalt, mais aussi de l'uranium et d'autres minerais stratégiques. Pourtant, la population du Katanga continue de vivre dans une pauvreté extrême, tandis que des multinationales et les mafias du monde entier s’y implantent à toute vitesse au rythme des guerres, des rébellions et de la récente stabilisation politique.

Les anciennes mines, creusées par les Belges au début du XXe siècle, et qui constituèrent la puissante Union Minière du Haut Katanga durant la période coloniale, sont en pleine réhabilitation. Elles étaient quasi abandonnées après trois décennies de prédations et de mauvaise gestion suite à leur nationalisation par le Président Mobutu en 1967.

Aujourd’hui, de nouvelles mines sont creusées dans toute la province pour exploiter au plus vite ces minerais indispensables au développement technologique des pays occidentaux, et de l’Asie. Les minerais de ce nouvel eldorado sortent en grande partie frauduleusement du pays, à destination principale de la Chine, en manque crucial de matières premières.

Ce film, à travers le portrait de personnages clés de la nouvelle révolution industrielle du Katanga, montrera sur une durée longue et plusieurs périodes de tournage, comment les grandes sociétés multinationales se font une guerre sans merci au fil de recapitalisations et de prises de participation. Il suivra également le parcours de creuseurs artisanaux menacés de disparaître à cause de l'industrialisation.

Hommes politiques, capitaines d'industries, ingénieurs, nouveaux colons, creuseurs artisanaux, travailleurs salariés seront les personnages principaux de cette parabole sur la mondialisation qui prendra la forme d’un thriller économico-politique sur fond de violence sociale. Les archives du passé colonial belge permettront de mieux saisir les racines et les fondations historique de cette province dont le malheur fut d’être trop riche, et qui fit si souvent la une de l'actualité, des bombes de Hiroshima à l'assassinat de Lumumba.

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25 novembre 2011

Pérou : Réflexions sur les manifestations contre les compagnies minières

Ecrit par Juan Arellano · Traduit par Noele Belluard-Blondel

 

La semaine qui s'est écoulée a été une semaine assez compliquée pour le gouvernement péruvien. A peine venait-on de fêter les 100 premiers jours du gouvernement d'Ollanta Humala que trois conflits sociaux liés à l'activité minière se sont intensifiés, à savoir une grève des agriculteurs dans la province d'Andahuaylas, qui exigeaient la fermeture de deux usines de traitement du cuivre et la suspension des concessions et des activités minières dans la région, une journée de manifestation à Cajamarca contre le projet minier Conga,  déclenchée par la disparition possible de vingt lagunes et le blocage des routes à Huari et Cátac, dans la région d'Ancash par des membres de communautés autochtones pour exiger le respect des engagements environnementaux quant aux mines d'Antamina et de Huallanca.

De tous les conflits, celui qui s'est aggravé le plus a été celui de la province d'Andahuaylas où la manifestation, faute d'un accord avec la commission de haut niveau réunie pour négocier, s'est soldée par l'incendie de quelques locaux et par environ 38 blessés suite à un affrontement entre les habitants et la police. Tout ceci s'est passé alors que l'affaire de trafic d'influence présumé du vice-Président Omar Chehade faisait encore la Une des médias et que le Président Humala était à l'étranger.
Les journalistes  se sont empressés de mentionner dans les éditoriaux et les articles d'opinion entre autres choses la fin de la lune de miel entre le peuple et le nouveau gouvernement et la conspiration existante contre les compagnies minières.
Mais dans les blogs, les opinions et les points de vue sont quelque peu différents. Par exemple, sur le blog Consulta Previa, après avoir analysé le soutien aux manifestations du candidat d'alors, à savoir Ollanta Humala ,dans ses promesses de campagne, on va droit au cœur du sujet:
Le sujet de fond est de savoir si l'exploitation minière peut se développer dans l'aquifère. Notre réponse est NON. Une fois seulement que ceci sera clair,  on pourra parler d'un dialogue juste. Que ce point de départ engendre des coûts plus importants pour les investisseurs, cela ne fait pas de doute. Mais il ne s'agit pas de subordonner le développement à l'asséchement des lagunes et des zones humides ou à la pollution des sources et des eaux souterraines. C'est déjà extrêmement clair pour tout le monde. Pourquoi le Pérou ne devrait-il pas avoir le droit de réclamer à ce sujet la modernité ?
Dans le blog ¿Estamos jodidos? (Sommes-nous des salauds?) on s'intéresse à l'exploitation minière mais pour des raisons plus discutables, en lien avec le contrôle de la production déclarée :
Nous avons insisté des tas de fois sur le fait que dans les projets miniers c'est à l'État de participer aux extractions et ce, pour deux raisons : d'abord, pour contrôler  ce qui est extrait, ensuite, pour s'occuper de toutes les conséquences sur l'environnement, c'est pourquoi les investissements, qu'ils soient extrêmement importants ou non, doivent être faits avec une prise de participation du gouvernement de 50 à 51% dans le conseil d'administration et, si ceci s'avère aussi rentable qu'il est dit, la participation doit à plus forte raison demeurer sous le contrôle de l'Etat.
Mina Yanacocha, Cajamarca, Perú
La mine Yanacocha à Cajamarca au Pérou

Mais la méfiance n'est pas uniquement éprouvée à l'égard des compagnies minières, elle l'est aussi à l'encontre du gouvernement :
Humala n'est pas idiot. Il se rend parfaitement compte des dégâts qu'engendrent dans le pays tous ces abus sociaux et qu'on a  besoin de lui dans le pays, non à l'étranger. […] Alors que trame-t-il ? … Ne serait-ce pas qu'on en arrive à une situation  ingérable et qu'il vienne à nous dire que la situation est telle que pour son bien, le pays a décidé de l'expropriation des principales mines et banques du pays. Attention, attention… Le Président, un ancien militaire, n'est en rien idiot.
Dans la même optique, on trouve cette critique du blog “Políticamente Incorrecto” (Politiquement incorrect) de Víctor Robles sur l'action du Premier Ministre Salomón Lerner :
Le message qu'il a laissé est le même que celui des Premiers Ministres Simon et Del Castillo : “Si tu veux que nous t'écoutions et que nous satisfaisions tes demandes, tu n'as qu'à assiéger des villes, bloquer des routes,  mettre à sac des marchés et caillasser des bus”. Est-ce la grande transformation que nous a promis le candidat Ollanta Humala ? […] A juste titre, beaucoup d'entre nous se demandent si par hasard ce climat de violence contre l'investissement privé ne serait pas encouragé de manière souterraine par le gouvernement lui-même.
Dans le blog Gran Combo Club, Silvio Rendón critique aussi le Président Ollanta Humala mais pour d'autres raisons  :
Nous nous dirigeons vers une parfaite dictature ou une nouvelle “super cohabitation”.  Ollanta Humala ne va pas honorer ses promesses de faire fermer les mines ni ne va rien faire contre les abus commis  à l'égard des travailleurs. Humala est aujourd'hui le même chien (ou chat) du jardinier qu'avant. * Il a donné un faible coup , un faible coup de “barre”.   […]   Humala n'en fera assurément qu'à sa tête si les gens le laissent faire. […]  Mais si les gens réagissent rapidement et comprennent qu'Humala a déjà manqué à ses promesses et lui brandissent un carton rouge très rapidement, on pourrait alors éviter le fait accompli.  Toledo a dû reculer,  García a dû reculer. Il ne resterait pas d'autre alternative  à Humala que celle de reculer.
Reliant les votes des dernières élections aux manifestations actuelles, Rendón ajoute:
Les gens en ont assez qu'on les trompe. […] Peu importe que quelques-uns, principalement à Lima, justifient et camouflent le  mépris du vote populaire  par de la “maturité politique” ou “de l'apprentissage démocratique”. On a besoin d'un gouvernement qui fasse ce qu'il promet. Les grandes entreprises devront renoncer à certaines exploitations minières comme elles ont dû renoncer à privatiser l'électricité à Arequipa. […] Si Humala fait ce qu'ont fait les précédents gouvernements, il obtiendra les mêmes résultats qu'eux : la révolte des citoyens. Ceux-ci n'accepteront pas que leur vote soit méprisé.
En analysant en particulier le cas de la compagnie minière Yanacocha qui  gère, à Cajamarca, un projet minier du nom de Conga, Jacqueline Fowks de Notas de Lenovo résume la position tout à la fois toute puissante et arrogante de l'entreprise:
L'histoire récente de la compagnie Yanacocha-Newmont dans sa relation avec les communautés en matière de sécurité et d'environnement  explique sa situation actuelle: à savoir que ses détracteurs ont des arguments contre elle. Rappelons que l'entreprise ne reconnaît pas totalement sa responsabilité quant aux conséquences du déversement de mercure à Choropampa et qu'elle a obtenu de ‘pouvoir dédommager des plaignants en dehors des tribunaux mais sans commune proportion avec l'ampleur du préjudice. En matière de sécurité, un rapport de 2009 a mis en évidence les pratiques illégales et irrégulières du personnel de Forza [NDLT: Forza amazonica est une des quatre plus grandes sociétés de sécurité du Pérou], des policiers rémunérés par l'entreprise, c'est ce qui est arrivé en particulier à Combayo. Lorsque j'ai demandé en 2010 une interview afin de savoir si ces pratiques de sécurité avaient changé suite à cette évaluation et aux recommandations faites, l'entreprise a refusé de répondre sur le sujet.
Les conflits sont loin d'être terminés. Dans la province d'Andahuaylas, la manifestation se poursuit en dépit de la trêve décidée par les paysans car une faction continue la lutte tandis qu'on mentionne  ici et là sa probable manipulation par des groupes infiltrés. A Cajamarca, le Président de la Région est accusé d'avoir appelé à la grève et la compagnie minière Yanacocha est loin de faire l'unanimité car les critiques sur sa gestion de l'environnement continuent de pleuvoir. Il est clair qu'il s'agit de sujets graves comme le démontre cette vidéo et interview du parlementaire Javier Diez Cansecoen en laquelle il expose divers points de ce problème qu'est l'exploitation minière.

Ndt :  Il est fait ici référence au proverbe “Il est comme le chien du jardinier, qui ne mange point de choux et n'en laisse pas manger aux autres” selon lequel celui qui ne peut se servir de quelque chose empêche les autres aussi de s'en servir. L'ancien Président Alan Garcia utilisa cette expression pour dénoncer ceux qui ne faisaient rien pour développer le pays et empêchaient les autres de le faire.

21 octobre 2011

En Papouasie, la grève oubliée des mineurs

Par Philippe Pataud Célérier,
mercredi 19 octobre 2011


Les ressources naturelles abondent en Papouasie occidentale. Pourtant, depuis son annexion forcée en 1963, cette province indonésienne concentre les populations les plus pauvres de l’archipel (1). Nouvelle illustration de ce paradoxe ordinaire en terre papoue, le conflit qui oppose depuis la mi-septembre huit mille grévistes — 70 % des mineurs, selon les syndicats — à la société Freeport Indonesia (PT-FI), filiale à 91 % du géant minier américain Freeport-McMoRan Copper & Gold Inc, basé à Phoenix, dans l’Arizona. Déjà, la répression a fait deux morts et au moins sept blessés graves parmi les grévistes.

Cette filiale de vingt-quatre mille salariés exploite depuis 1990 la plus grande mine de cuivre et d’or au monde en termes de réserves récupérables : le site minier de Grasberg, situé à quelques kilomètres du Puncak Jaya, point culminant d’Océanie et terre sacrée pour nombre de groupes ethniques. Le cuivre, dont celui de Papouasie occidentale, génère près de 80 % des revenus de Freeport-McMoRan.

A l’origine du conflit, des revendications salariales sur fond de terribles frustrations sociales : la grande majorité des mineurs sont nés sur ces terres si généreuses, dont ils ne tirent aucun profit. Ne gagnant que 1,50 dollar de l’heure (à peine plus de 1 euro), ils dénoncent la faiblesse des rémunérations payées par la multinationale, alors même que leurs conditions de travail sur ce site — entre 3 200 et 4 200 mètres d’altitude --- sont des plus éprouvantes. « N’aurions-nous droit qu’aux préjudices de cette exploitation ? », clame l’un des mineurs affiliés à la section mines du Syndicat des travailleurs de la chimie, de l’énergie et des mines de PT Freeport Indonesia. Le syndicat réclame une multiplication par huit du salaire de base.

La mine d’or de Grasberg est en effet la plus haute du monde et son exploitation — une folie technologique — est aussi un écocide qui saccage plus de 6 % de la Papouasie, presque l’équivalent du territoire de la Belgique. A raison de quelques grammes de précieux minerai extraits (0,98 gramme d’or par tonne par exemple), la mine rejette chaque jour plus de 700 000 tonnes de déchets aux dépens des autochtones, spoliés de leurs terres quand ils n’ont pas été empoisonnés par les eaux de leurs fleuves.
Mais que peuvent peser ces groupes ethniques locaux, souvent divisés, face à ce géant minier qui est le premier contribuable de l’archipel ? De 1992 à juin 2011, Freeport a versé pas moins de 13 milliards de dollars au gouvernement indonésien, propriétaire par ailleurs des 9% restants de la filiale Freeport Indonesia. La multinationale bénéficie donc d’un label d’acteur éminemment respectable, dont on entend moins vilipender les excès que protéger les actifs. L’an dernier, Freeport aurait dépensé 14 millions de dollars pour protéger son complexe industriel. Un marché de la sécurité lucratif, que se disputent factions militaires et forces spéciales policières indonésiennes. Celles-ci n’hésitent d’ailleurs pas à s’entretuer pour s’assurer les contrats les plus juteux. Les conséquences de ces rivalités meurtrières seront de toutes façon imputées à leur ennemi commun, l’OPM — Mouvement de libération papou —, pour lequel Freeport Indonesia incarne l’aliénation de l’indépendance papoue.

En attendant, ce sont encore ces forces spéciales policières qui sont responsables de la mort des deux mineurs, alors même qu’un millier d’entre eux tentaient de repousser les briseurs de grève appelés par Freeport Indonesia auprès de ses sous-traitants. Car la direction a rapidement fait son choix. Les rémunérations demandées par les grévistes sont bien trop « irréalistes », « sans rapport, dit-elle, avec le niveau des salaires en Indonésie et nettement supérieures aux salaires de mineurs d’autres pays effectuant un travail similaire ». Une augmentation de 25% était quand même proposée, mais elle a immédiatement été rejetée par les grévistes.

Depuis l’affrontement, les négociations sont au point mort. Pis, l’activité de la mine est arrêtée et ses voies d’accès sont bloquées par les grévistes. La dernière production quotidienne (230 000 tonnes de minerai d’or, 150 000 tonnes de minerai de cuivre) est en attente d’exportation. Certains pipelines ont même été sabotés, rendant impossible tout acheminement des métaux précieux vers les ports. Au grand dam de M. Darwin Zahedy Saleh, ministre indonésien chargé de l’énergie, qui fait état d’une perte quotidienne de 6,7 millions de dollars pour son gouvernement. Mais les grévistes sont plus que jamais déterminés à faire durer le mouvement. Non seulement pour faire aboutir leurs revendications, mais aussi pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce qu’ils appellent un nouveau « meurtre Freeport ».

Responsable ou non, celle qu’on accuse de tous les maux depuis quelques décennies devra ouvrir le dialogue. Les marchés boursiers sont volatiles quand les revendications s’enflamment et font tache d’huile. Les travailleurs péruviens de la mine de cuivre de Cerro Verde, contrôlée par Freeport-McMoRan, ne viennent-ils pas à leur tour de lancer une grève illimitée pour réclamer des augmentations de salaires ? « Nous sommes parvenus à réaliser en 2010 les meilleurs résultats financiers de l’histoire de notre entreprise », annonçait récemment le géant minier à ses actionnaires (2). Ceci explique peut-être aussi cela.
(1) Lire « Vers la disparition des peuples papous en Indonésie ? », Le Monde diplomatique, février 2010.
(2) Rapport annuel 2010 (PDF), mai 2011.

22 septembre 2011

De la Zambie à l’Ouganda : arbre chinois, forêt indienne

Par Alain Vicky
Pour http://blog.mondediplo.net

Le gagnant de l’élection présidentielle zambienne qui se tient le 20 septembre ? Le ressentiment à l’égard des investisseurs étrangers. « La plupart des investissements ne sont pas menés par des Zambiens mais par des entreprises étrangères, ce qui explique que les profits sont aussi externalisés », explique Euziah Bwalya, chauffeur pour une société de distribution à Lusaka, dans un radio trottoir réalisé à l’occasion de ces élections par le quotidien sud africain Mail and Guardian [1].

Depuis le milieu des années 2000, la Zambie, 13,3 millions d’habitants, apparaissait surtout comme l’une des nations africaines parmi les plus « hostiles » à l’encontre des entreprises chinoises venues s’installer dans sa copperbelt — l’expression « ceinture de cuivre » désigne la province la plus riche en gisements minéraux du pays. Pratiques de management calquées sur celles menées au pays, les Chinois de Zambie — une diaspora que certains estiment compter 80 000 personnes — étaient devenus les mauvais élèves de la Chinafrique. Bon client des médias occidentaux, M. Michael Sata, opposant historique et leader du Front patriotique, qui affronte une nouvelle fois le président sortant Rupiah Banda, avait d’ailleurs fait de cette rhétorique anti-chinoise l’une de ses thématiques clefs durant les campagnes de 2006 puis de 2008. Aujourd’hui, celui-ci a sérieusement adouci ses propos. Pour son collègue de parti, M. Given Lubinda, M. Sata n’a d’ailleurs « jamais dit qu’il était contre les investissements chinois ». Ce changement de ton pragmatique ne garantit pas pour autant la victoire pour ce candidat populiste de 74 ans que l’on surnomme King Cobra. Ni d’ailleurs une baisse du taux d’abstention. En trois ans de présidence Banda, élu après avoir dû remplacer au pied levé le défunt Levy Mwanawasa, l’opinion publique zambienne, avec à sa tête une nouvelle génération d’activistes et de bloggeurs [2], a eu en effet le temps de découvrir la réalité des grandes manœuvres internationales qui se poursuivent sur ses gisements de cuivre.

L’arbre des négligences chinoises — en premier lieu dans le domaine des libertés syndicales — cache en fait une forêt d’infractions tout aussi graves commises par des transnationales de l’extraction minière issues du Vieux Monde comme des pays émergents. Malgré les 7 % de croissance prévue pour 2011, tirée en premier lieu par les investissements dans le secteur du cuivre, 64 % de la population continue à vivre sous le seuil de la pauvreté. Etonnamment, ces pratiques de pirate ont été beaucoup moins relayées par la presse internationale que les méfaits du capitalisme chinois en Zambie.

Evasion fiscale et pluies acides : le dossier du Suisse Glencore [3], qui gère le site zambien de Mufulira, est-il jugé trop peu spectaculaire — contrairement à la mort d’une cinquantaine d’employés en 2005 dans une usine d’explosifs chinoise — pour demeurer hors des radars de la grande presse internationale ? Et quid des pratiques délictueuses des multinationales indiennes ?

Société fondée en 1976 à Bombay par Anil Agarwal, cotée à la Bourse de Londres depuis 2003, le géant Vedanta est une valeur bien établie dans la black list des transnationales de l’exploitation minière. Le combat remporté par une communauté de l’Etat de l’Orissa contre l’un de ses projets miniers eut des résonances planétaires [4]. Dans cette lutte à la Avatar, la tribu Dongria Kondh était allée jusqu’à faire appel au réalisateur de ce film, l’Américain James Cameron. Ce dernier pourrait se rendre en Zambie, vendue parallèlement comme un sanctuaire animalier alternatif au Zimbabwe encore trop défaillant. Là-bas, à Chingola, la filiale de Vedanta KCM (Konkola Copper Mine) s’est rendue responsable, en automne dernier, d’un nouvel acte de pollution de la rivière Kafue, affluent du fleuve Zambie [5]. Hasard de l’actualité, Vedanta était au même moment condamnée pour un autre acte de pollution commis en 2006, toujours dans la rivière Kafue. Des rejets dix fois supérieurs à la tolérance en cuivre, 770 fois supérieurs à celle en manganèse et cent fois à celle du cobalt y avaient été alors déversés. Pour cette atteinte à l’environnement, l’entreprise a écopé d’une amende de… 4 000 dollars [6].

Afin de « réhabiliter une réputation qui a été ternie par plusieurs allégations dans les domaines de l’environnement et des droits de l’homme », Vedanta vient de s’attacher les services de Senjam Raj Sekhar, l’un des meilleurs communicants indiens au service des entreprises indiennes [7]. Ce dernier a été arraché au premier opérateur indien en téléphonie, Bharti Airtel, qui s’est taillé ces deux dernières années de conséquentes parts de marché sur le continent africain. Vedanta vient au même moment de rallier « la ruée sur minerai qui est en cours en Afrique de l’ouest » en prenant la majorité, moyennant 91 millions de dollars versés en cash, d’une entreprise d’exploitation de minerai de fer libérienne, la Western Cluster LTD [8]. Vedanta rejoint dans cette région un autre géant indien, le groupe sidérurgique ArcelorMittal.
Le commerce Inde-Afrique représente près de 40 milliards de dollars, trois fois moins que celui que mène la Chine avec le continent. Ce qui n’est pas une raison de s’en désintéresser. Pour Alex Vines, directeur régional auprès du centre britannique en relations internationales de Chatham House, « L’Inde a jusqu’ici été l’objet de beaucoup moins d’attention rigoureuse que la Chine en ce qui concerne sa politique africaine. » A l’occasion du second sommet Chine-Afrique organisé fin mai 2011 à Addis Abeba, le premier ministre indien Manmohan Singh a répété que ce partenariat reposait sur trois piliers : la mise en valeur du potentiel africain et les transferts de compétences, le commerce et le développement des infrastructures [9]. Officiellement, l’Inde cherche en effet à « tisser des liens politiques et économiques de manière à se positionner différemment d’une Chine qui renvoie une image de nouvelle puissance impériale », note Brahma Chellaney, professeur au New Delhi Centre for Policy Research [10]. Mais dans la réalité, les entreprises indiennes font preuve de tout autant de pragmatisme sans pitié que leurs rivales chinoises, en premier lieu dans le secteur agricole. Plusieurs géants indiens de l’agro-alimentaire envisagent ainsi de participer aux « plus grands achats de terres agricoles africaines en l’espace de cinquante ans » : 2,5 milliards de livres britanniques d’investissements entre Ethiopie, Tanzanie et Ouganda [11].

D’autres Indiens ont des projets pour ce dernier pays. Le groupe agro-alimentaire Metha s’est associé dans une joint venture avec l’Etat ougandais : la Sugar Corporation of Uganda Limited. Le quart des 30 000 hectares de la forêt de Mabira pourrait être attribué à leur projet de culture de canne à sucre, en vue de produire du bio-ethanol. Or la forêt de Mabira est un écosystème sacré, seulement exploité par les tradipraticiens. En 2007, un premier projet initié par la même société indienne avait débouché à Kampala sur des manifestations de mécontentement, provoquant le lynchage d’un Indien. La nouvelle affaire de Mabira, rajoute non seulement de l’huile sur le feu de la question foncière [12] mais pressurise un peu plus le régime Museveni. Depuis sa réélection contestée, au printemps 2011, l’homme fort de Kampala, au pouvoir depuis 25 ans, est en effet confronté à un mouvement de résistance et de protestations pacifiques qui s’est déjà soldé par la mort de neuf manifestants.

Le ressentiment anti-asiatique qu’instrumentalisa sous son règne ubuesque le dictateur Idi Amin Dada, en expulsant d’Ouganda 40 000 Indiens, peut il ressurgir à Kampala ? Une chose est sûre, pour l’opposant Norbert Mao, président du Parti démocratique ougandais, et révélation des dernières présidentielles : « Je prévois des heurts violents lors des prochaines manifestations. »

Sur le radar


Chimurenga. Basée au Cap, cette exceptionnelle publication africaine (lire Alain Vicky, « Une arme pour le futur », septembre 2011) a été fondée en 2002 par le camerounais Ntone Edjabe. Consécration : elle vient de se voir décerner le Grand Prix 2011 de la Fondation Prince Claus « pour son rôle important dans la destruction des tabous sur le continent africain ».

E-déchets. Après Nollywood, le photographe sud africain Pieter Hugo a posé ses boîtiers parmi les petites mains de la décharge ghanéenne d’Agbobloshie, considérée comme l’un des principaux points de chute des déchets électroniques exportés par containers vers le continent africain. Réunissant les portraits pris sur ce site, son livre Permanent Error est publié aux éditions Prestel.

Cacao. Publié aux éditions Zed Books, Chocolate Nations est une enquête menée par la journaliste britannique Orlan Ryan entre Ghana et Cote d’Ivoire au sein de la filière cacao. Pour découvrir les coulisses, dessous et dossiers noirs — des petits producteurs précaires aux multinationales en passant par les limites du commerce éthique et l’affaire Guy André Kieffer — d’une industrie qui vend dans le monde pour plus de 75 milliards de dollars de chocolat par an.

 

Notes

 

[1] Louise Redvers, « Zambia’s election voices », Mail and Guardian, 9 septembre 2011.
[2] Voir entre autres le site Zambian Watchdog.
[3] Sophie Verney-Caillat, « Le docu “Zambie : à qui profite le cuivre ?” mouille l’Europe », Rue 89, 31 mai 2011.
[4] Antoine Guinard, « Un rapport officiel barre la route à Vedanta en Orissa », Aujourd’hui le monde, 19 août 2011.
[5] Kapembwa Sinkamba, « Vedanta : serial offending in Zambia too ? », Mines and communities, 28 décembre 2010.
[6] Lire « On achève bien les mineurs zambiens », Le Monde diplomatique, mai 2009.
[7] Arun Sudhaman, « Controversial mining giant Vedanta taps Senjam for new global comms role », Holmes Report, 6 juin 2011.
[8] Alex MacDonald, « Vedanta enters west africa with Liberia iron ore stake buy », Dow Jones Newswires, 8 août 2011.
[9] David Smith, « India starts trade talks with african countries in an effort to rival China, The Guardian, 23 mai 2011.
[10] Henry Foy, « India PM eyes trade, catch-up with China in Africa visit », Reuters, 23 mai 2011.
[11] John Vidal, « Indian agribusiness sets sights on land in east Africa », The Guardian, 24 août 2011.
[12] Lauriane Gay, « L’instrumentation politique des questions foncières en Ouganda » (PDF), Ceri, juin 2011, et Alain Vicky, « En Ouganda, les rois, l’Etat, la terre, Le Monde diplomatique, juillet 2001.

8 décembre 2009

Bolivie : une exploitation minière agressive

http://www.dailymotion.com/cite-des-sciences

Exploitées depuis 500 ans, les mines boliviennes offrent un spectaculaire exemple de pollution environnementale. Un reportage photo de Clara Delpas.



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