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4 avril 2013

Le livre selon Google

Source : http://www.arte.tv
04/2013

Dès 2002, Google entreprend de scanner tous les ouvrages de la littérature mondiale. L’entreprise californienne signe des contrats avec, notamment, les bibliothèques universitaires de Harvard, de Stanford et du Michigan, la Bodleian Library d’Oxford et la bibliothèque de Catalogne. Plus de dix millions de volumes finissent ainsi sous forme de fichiers numérisés dans la gigantesque mémoire de Google. Sauf qu’environ six millions de ces livres sont encore protégés par le droit d’auteur… En 2005, une société d’auteurs (l‘Authors Guild of America) et un groupement d’éditeurs (l‘Association of American Publishers) assignent Google devant les tribunaux. En 2008, la justice tranche en faveur de Google et de son projet de bibliothèque numérique, en lui accordant un quasi-monopole avec le Google Book Settlement. Mais des acteurs du monde du livre et des instances politiques se mobilisent en dehors des États-Unis. Ainsi en France avec Jean-Noël Jeanneney, ancien président de la BNF, qui lance le projet d’Europeana, la bibliothèque numérique européenne. Après une longue bataille juridique, la justice américaine déclare en 2011 nulle et non avenue la réglementation de 2008…

(Royaume Uni , Allemagne, 2012, 89mn)
ZDF


28 mai 2012

La transformation du public en masse (de Charles Wright Mills)

Pour http://www.acrimed.org
le 18 Mai 2012

Charles Wright Mills, sociologue américain décédé en 1962, a travaillé sur la place des élites aux États-Unis. Véritable icône de la gauche intellectuelle, il a publié « L’élite au pouvoir » en 1956. L’éditeur Agone a eu la bonne idée de traduire et de rééditer cet ouvrage en 2012. Nous vous proposons quelques extraits consacrés aux médias. (Acrimed)
La transformation du public en masse nous intéresse particulièrement, car elle nous fournit un indice essentiel pour comprendre l’élite au pouvoir. Si cette élite est vraiment responsable devant une communauté de publics, ou même si son existence est simplement reliée à cette communauté, elle a une signification tout à fait différente de celle qu’elle a si ce public se transforme en une société de masse. Et il faut étudier au moins quatre dimensions si l’on veut saisir les différences entre public et masse.

1. Il y a d’abord le rapport numérique entre les donneurs d’opinion et les receveurs ; c’est la façon la plus simple d’évaluer la signification sociale des médias de communication organisés. C’est la transformation de ce rapport, plus que tout autre facteur, qui représente l’élément essentiel des problèmes du public et de l’opinion publique dans l’évolution récente de la démocratie. À une extrémité de l’échelle des communications, on a deux hommes qui parlent personnellement l’un avec l’autre. À l’extrémité opposée, on a un porte-parole qui parle impersonnellement, par l’intermédiaire d’un réseau de communications, à des millions d’auditeurs et de spectateurs. Entre ces deux extrêmes, il y a les rassemblements et les réunions politiques, les sessions parlementaires, les débats des tribunaux, les petits cercles de discussion dominés par un homme, les cercles de discussion ouverts dans lesquels la parole circule librement entre cinquante personnes, etc.

2. La deuxième dimension dont nous devons nous occuper est la possibilité de répondre à une opinion par une autre sans craindre de représailles internes ou externes. Les conditions techniques des moyens de communication, en imposant un rapport numérique plus faible entre les parleurs et les auditeurs, peuvent supprimer la possibilité de répondre librement. Il peut exister des règles non officielles, reposant sur la sanction des conventions et sur la structure non officielle des groupes qui mènent l’opinion, pour décider qui peut parler, quand et pendant combien de temps. Ces règles peuvent être compatibles ou non avec les règles officielles et avec les sanctions institutionnelles qui régissent le processus de communication. A la limite, nous pouvons concevoir un monopole absolu des communications s’adressant à des groupes soumis de consommateurs de médias qui ne peuvent pas répondre, même « en privé ». A l’extrême inverse, il peut exister des conditions et des règlements favorisant le développement vaste et symétrique de l’opinion.

3. Il nous faut aussi considérer la relation qui existe entre la formation de l’opinion et sa réalisation sous forme d’action sociale, la facilité avec laquelle l’opinion peut influencer les décisions capitales. Bien entendu, la possibilité qu’ont les hommes de mettre collectivement en pratique leurs opinions est limitée par la position qu’ils occupent dans la structure du pouvoir. Cette structure peut être telle qu’elle limite de façon décisive leur capacité d’agir ; elle peut au contraire permettre ou même favoriser une telle action. Elle peut confiner l’action sociale au domaine local, ou elle peut élargir le champ des possibilités ; elle peut rendre l’action intermittente, ou lui donner une plus ou moins grande continuité.

4. Enfin, il faut se demander à quel point l’autorité institutionnelle, avec ses sanctions et ses moyens d’action, pénètre dans le public. Le problème ici est de connaitre le degré d’autonomie véritable dont le public dispose vis-à-vis de l’autorité instituée. À un extrême, aucun agent de l’autorité officielle ne se manifeste dans le public autonome. A l’extrême inverse, le public est terrorisé et uniformisé par l’infiltration de mouchards et la méfiance universelle. […] À la limite, la structure officielle du pouvoir coïncide, pour ainsi dire, avec le mouvement libre des discussions, et par conséquent le supprime. En combinant ces divers points, nous pouvons construire de petits modèles ou diagrammes de plusieurs types de sociétés. Comme le « problème de l’opinion publique », tel que nous le connaissons, est posé par l’éclipse du public bourgeois classique, nous ne nous occupons ici que de deux types, le public et la masse.

Dans un public, comme nous le comprenons :

a. il y a pratiquement autant de gens qui expriment des opinions que de gens qui en reçoivent ;
b. les communications publiques sont organisées de telle sorte qu’on a la possibilité immédiate et réelle de répondre à toute opinion exprimée en public ;
c. l’opinion formée par une discussion de ce genre aboutit facilement à une action réelle, dirigée même, si c’est nécessaire, contre le système d’autorité existant ;
d. les institutions d’autorité ne pénètrent pas dans le public, qui fonctionne donc de façon plus ou moins autonome. Quand ces conditions se trouvent réunies, nous avons le modèle pratique d’une communauté de publics, et ce modèle se conforme de très près aux divers principes de la théorie démocratique classique.

À l’extrémité inverse, dans une masse  :

a. il y a beaucoup moins de donneurs d’opinion que de receveurs – en effet, la communauté de publics devient un assemblage abstrait d’individus qui reçoivent leurs impressions des médias de masse ;
b. les communications sont organisées de telle sorte qu’il est difficile ou impossible à un individu de répondre immédiatement et de façon efficace ;
c. la réalisation de l’opinion sous forme d’action est dirigée par des autorités qui organisent et canalisent cette action ;
d. la masse n’a aucune autonomie vis-à-vis des institutions – au contraire, les agents des institutions autorisées pénètrent dans la masse et réduisent toute autonomie qu’elle pourrait avoir dans la formation d’une opinion par discussion.

Pour distinguer le public et la masse, le plus facile est de comparer leurs modes de communication dominants : dans une communauté de publics, la discussion est le moyen de communication primordial, et les médias de masse, s’ils existent, ne font qu’élargir et animer la discussion, en reliant un public primaire aux discussions d’un autre. Dans une société de masse, les médias organisés sont le type de communication dominant, et les publics se transforment en marchés de médias, formés de tous les hommes exposés au contenu des divers médias. Quel que soit le point de vue adopté, nous nous rendons compte, quand nous regardons le public, que nous avançons à grands pas vers la société de masse.

[…Et] à bien des égards, la vie publique actuelle ressemble plus à une société de masse qu’à une communauté de publics. Pour décrire l’évolution qui s’est produite, nous pouvons une fois de plus employer le parallèle historique entre le marché économique et le public d’opinion. En résumé, c’est la transformation de pouvoirs petits et disséminés en pouvoirs concentrés, et la tentative de monopole faite par des centres puissants qui, étant partiellement cachés, sont des centres d’autorité mais aussi de manipulation. La petite boutique qui sert les habitants du quartier est remplacée par l’anonymat de la compagnie d’importance nationale. La publicité de masse remplace l’influence personnelle de l’opinion dans les relations entre le marchand et le client. Le dirigeant politique branche son discours sur un réseau national et parle, en mettant la note personnelle appropriée, à un million d’hommes qu’il n’a jamais vus et ne verra jamais. Certaines catégories professionnelles, certaines industries « travaillent dans l’opinion » et sont payées pour manipuler impersonnellement le public.
Dans le public primaire, la compétition d’opinions se déroule entre des hommes défendant certaines idées qui correspondent à leurs intérêts et à leur mode de pensée. Mais dans la société de masse formée de marchés de médias, la compétition, si elle existe se déroule entre les manipulateurs et leurs médias de masse d’une part, et d’autre part les hommes qui subissent cette propagande. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’apparaisse une conception de l’opinion publique considérée comme une simple réaction – nous ne pouvons pas l’appeler « réponse » – au contenu des médias de masse. Selon cette idée, le public est simplement une collectivité d’individus dont chacun subit passivement l’action des médias de masse et accepte sans se défendre les suggestions et les manipulations issues de ces médias. La manipulation à partir de postes de commandement centralisés constitue pour ainsi dire une expropriation de l’ancienne multitude de petits producteurs et consommateurs d’opinion fonctionnant dans un marché libre et équilibré. Dans les milieux officiels, le terme même de « public » a pris un sens fantomatique, qui révèle de façon frappante le déclin de cette notion. Du point de vue de l’élite, on peut identifier certains des hommes qui se revendiquent à cor et à cri comme « syndicalistes », d’autres comme « hommes d’affaires », et d’autres encore comme « agriculteurs ». Ceux qu’on ne peut pas identifier aussi facilement forment « le public ». Dans cette acception, le public se compose des gens non identifiés et non partisans dans un monde gouverné par les intérêts définis et partisans. Socialement, il se compose d’intellectuels salariés – principalement des professeurs des premiers cycles universitaires ; d’employés non syndiqués – principalement des cols blancs ; et aussi de membres des professions libérales et de petits commerçants ou industriels. Dans ce faible écho de la notion classique, le public est formé de vestiges des classes moyennes, ancienne et nouvelle, dont les intérêts ne sont pas explicitement définis, organisés ou exprimés sous forme de revendications. Par une application curieuse du terme, le « public » devient souvent l’« expert indépendant » qui, tout en étant bien informé, n’a jamais pris publiquement une position nette sur les controverses soulevées par les groupes d’intérêts organisés. Les hommes de cette espèce sont les représentants du « public » dans les conseils d’administration, les comités, les commissions. Par conséquent, ce que représente le public, c’est souvent une politique floue (baptisée « ouverture d’esprit »), une absence de passion pour les affaires publiques (baptisée « modération ») et une indifférence de professionnel (baptisée « tolérance »). […]

Les tendances institutionnelles qui engendrent la société de masse sont en très grande partie provoquées par une évolution impersonnelle, mais les vestiges du public sont aussi soumis à certaines forces « personnelles » et intentionnelles. Avec l’élargissement de la base politique dans un contexte folklorique de décision démocratique, et avec l’augmentation des moyens de persuasion disponibles, le public de l’opinion publique est désormais l’objet d’efforts intenses visant à le tenir en main, à le diriger, à le manipuler et, de plus en plus, à l’intimider. Dans les domaines politique, militaire et économique, le pouvoir se trouve plus ou moins mal à l’aise devant les opinions attribuées aux masses, et par conséquent l’orientation de l’opinion devient une des techniques nécessaires pour conserver ou obtenir le pouvoir. L’électorat minoritaire composé de propriétaires et de gens instruits est remplacé par le suffrage universel, et par les campagnes intensives visant à s’assurer des voix. La petite armée professionnelle du XVIIIe siècle est remplacée par l’armée de masse fondée sur la conscription, avec les problèmes que posent le moral et le patriotisme des troupes. Le petit atelier est remplacé par la production de masse et par la publicité nationale. Les efforts des faiseurs d’opinion se sont élargis et centralisés comme les institutions. En fait, les moyens d’orienter l’opinion se sont développés parallèlement aux autres institutions plus vastes qui donnent naissance à la société de masse. Par conséquent, l’élite moderne, en plus de ses moyens élargis et centralisés d’administration, d’exploitation et de violence, a en main des instruments de gestion et de manipulation psychiques jusqu’alors inconnus, qui englobent l’enseignement universel obligatoire en même temps que les médias de communication de masse. […]

Les observateurs pensaient jadis que l’augmentation en portée et en intensité des moyens de communication organisés donnerait au public primaire plus d’ampleur et plus d’animation. Dans ces théories optimistes – énoncées avant l’apparition de la radio, de la télévision et du cinéma –, on considère les médias organisés comme de simples moyens de multiplier la portée et le rythme des discussions personnelles. […] Les nouveaux moyens de communication favoriseraient la dynamique des discussions chère à la démocratie classique, et avec elle le développement de la personnalité libre et raisonnable. Personne ne connaît vraiment toutes les fonctions des médias de masse, car ces fonctions dans leur intégralité sont probablement si envahissantes et si subtiles que les moyens de recherche sociale disponibles ne peuvent les saisir entièrement. Mais nous avons, dès à présent, de bonnes raisons de croire que les médias ont servi moins à élargir et à animer les discussions des publics primaires qu’à transformer ceux-ci en un ensemble de marchés de médias dans une société à caractère de masse. Je ne me réfère pas seulement ici à la banalisation violente et stéréotypée de nos organes des sens qui constitue le langage employé par ces médias pour se disputer notre « attention ». Je pense à une sorte d’analphabétisme psychologique que ces médias facilitent, et qui s’exprime de plusieurs façons. Dans ce que nous croyons savoir des réalités sociales du monde, bien peu de choses nous viennent d’une connaissance de première main. La plupart des « images que nous avons en tête », nous les avons tirées de ces médias – au point même que souvent nous ne croyons pas vraiment ce que nous voyons avant de l’avoir lu dans le journal ou de l’avoir entendu à la radio. Non seulement les médias nous donnent des informations, mais ils dirigent notre expérience même. Ce sont ces médias, et non nos expériences fragmentaires, qui tendent à fixer nos critères de crédulité, nos critères de réalité. Par conséquent, même si l’individu a une expérience directe et personnelle des événements, elle n’est pas vraiment directe et primaire : elle est organisée en stéréotypes. Il faut tout un apprentissage long et compliqué pour extirper ces stéréotypes et permettre à l’individu de voir les choses avec fraîcheur, d’une façon non stéréotypée. On pourrait supposer, par exemple, que si tous les hommes subissaient une crise économique ils en « feraient l’expérience » et que, par rapport à cette expérience, ils démoliraient, rejetteraient, ou du moins réfracteraient, ce qu’en disent les médias. Mais pour que l’expérience d’un tel changement structurel compte vraiment dans la formation de l’opinion, il faut qu’elle soit organisée et interprétée. […]

Tant que les médias ne sont pas entièrement monopolisés, l’individu peut faire jouer les médias l’un contre l’autre ; il peut les comparer, et par conséquent résister à ce que l’un d’eux lui raconte. Plus la concurrence est réelle entre les divers médias, plus l’individu est susceptible de leur résister. Mais dans quelle mesure cela est-il vrai ? Les gens comparent-ils réellement les divers comptes rendus des événements et des décisions politiques, en opposant le contenu des différents médias ? La réponse est : non, rares sont ceux qui le font.

1. Nous savons que les hommes ont fortement tendance à choisir les médias dont le contenu s’accorde avec leurs idées. Il se produit une sorte de sélection des opinions nouvelles en fonction des opinions anciennes. Personne ne semble rechercher les contre-affirmations que d’autres médias peuvent proposer. Les émissions de radio, les magazines et les journaux ont souvent un public assez cohérent, et ils peuvent ainsi renforcer leurs messages dans l’esprit de ce public.

2. L’idée de faire jouer les médias les uns contre les autres suppose que les médias ont vraiment des contenus différents. Elle suppose une véritable concurrence, qui n’existe généralement pas. Les médias se donnent une apparence de variété et de concurrence, mais si l’on y regarde de près, leur concurrence se fait sous forme de variations sur quelques thèmes standardisés, et non sous forme de conflits d’opinion. Il semble que la liberté de soulever réellement les problèmes soit de plus en plus l’apanage exclusif des petits groupes d’intérêts qui ont continuellement et facilement accès à ces médias.

3. Non seulement les médias se sont infiltrés dans notre expérience des réalités externes, mais ils ont pénétré jusque dans l’expérience que nous avons de notre moi. Ils nous ont donné de nouvelles identités et de nouvelles aspirations vers ce que nous voudrions être et vers ce que nous voudrions paraître. Dans les modèles de comportement qu’ils nous proposent, ils offrent un ensemble de critères nouveau, plus vaste et plus souple, pour évaluer notre moi. En utilisant les termes de la théorie moderne du moi, nous pouvons dire que les médias mettent le lecteur, l’auditeur, le spectateur en contact avec des groupes de référence plus vastes et plus haut placés – groupes réels ou imaginés, perçus directement ou par personne interposée, connus personnellement ou d’un coup d’oeil distrait – qui servent de miroir à son image de lui-même. Les médias ont multiplié le nombre de groupes auprès desquels nous cherchons une confirmation de l’image que nous avons de notre moi.

Allons plus loin :
— les médias disent à l’homme de la masse qui il est : ils lui donnent une identité ;
— ils lui disent qui il veut être : ils lui donnent des aspirations ;
— ils lui disent comment y arriver : ils lui donnent une technique ;
— ils lui disent comment avoir l’impression d’y être arrivé même quand il n’a pas réussi : ils lui donnent l’évasion. Le fossé qui sépare l’identité et l’aspiration conduit à la technique et/ou à l’évasion. C’est probablement la formule psychologique fondamentale des médias de masse à notre époque. Mais cette formule n’est pas en harmonie avec le développement de l’être humain. C’est la formule d’un pseudo-univers que les médias inventent et entretiennent.

4. Les médias de masse, et surtout la télévision, empiètent souvent sur la discussion en petit groupe et détruisent la possibilité d’un échange d’opinions raisonnable, réfléchi et humain. Ils sont en grande partie responsables de la destruction de la vie privée au vrai sens humain de ce mot. C’est pour cette raison majeure que, non seulement ils ne peuvent pas avoir une influence éducative, mais ont même une influence néfaste : ils ne formulent pas pour le spectateur ou pour l’auditeur les sources générales de ses tensions et de ses angoisses intimes, de ses mécontentements informulés et de ses espoirs à demi conscients. Ils ne permettent pas à l’individu de transcender son milieu étroit ni de préciser la signification intime de ce milieu.

Les médias nous proposent beaucoup d’informations et de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, mais ils permettent rarement à l’auditeur ou au spectateur d’établir un véritable lien entre sa vie quotidienne et ces réalités plus vastes. Ils ne relient pas les informations qu’ils donnent sur les problèmes publics aux difficultés ressenties par l’individu. Ils ne facilitent pas l’analyse rationnelle des tensions, celles de l’individu ou celles de la société qui se reflètent dans l’individu. Au contraire, ils le distraient et l’empêchent de comprendre son moi ou son monde, en fixant son attention sur des agitations artificielles qui, dans le cadre de l’émission, se résolvent soit par une action violente soit par ce qu’on appelle humour. Bref, elles ne sont jamais résolues pour le téléspectateur.
La principale tension des médias, et leur principal élément de distraction, est le conflit entre le désir de posséder certains biens de consommation ou certaines femmes considérées généralement comme belles, et le fait qu’on ne les possède pas. Il y a presque toujours une atmosphère générale de distraction animée, d’agitation dramatique, mais elle ne mène nulle part et ne débouche sur rien. Mais les médias, tels qu’ils sont organisés et dirigés, sont bien plus qu’une cause essentielle de la transformation [des démocraties] en sociétés de masse. Ils comptent aussi parmi les plus importants moyens de pouvoir accrus dont dispose l’élite de la fortune et du pouvoir ; en outre, certains agents supérieurs de ces médias font eux-mêmes partie de l’élite ou en sont les distingués serviteurs.
À côté de l’élite, ou immédiatement au-dessous d’elle, se trouvent le propagandiste, l’expert en publicité, le spécialiste des relations publiques, qui voudraient diriger la formation même de l’opinion publique, afin d’en faire une nouvelle donnée utilisable pour les calculs visant à rendre le pouvoir efficace, à accroître le prestige, à assurer la richesse. Depuis le début l’entre-deux guerres, l’attitude de ces manipulateurs vis-à-vis de leur tâche a traversé une sorte d’évolution dialectique. Au début, ils avaient foi dans le pouvoir des médias de masse. Les mots font gagner les guerres et vendre les savons ; ils font agir les hommes, ils empêchent les hommes d’agir. « Seul le prix de revient, proclame le publicitaire des années 1920, nous empêche d’orienter l’opinion publique dans n’importe quelle direction sur n’importe quel problème. » La foi que le faiseur d’opinion proclame dans les médias considérés comme persuasion de masse va presque jusqu’à la magie – mais il ne peut croire en l’omnipotence des communications de masse que si le public lui garde sa confiance. Or le public se méfie. Les médias de masse disent tant de choses, font tellement assaut d’exagérations : ils banalisent leur message et s’annulent réciproquement. La « phobie de la propagande », en réaction contre les mensonges de la guerre et le désenchantement de l’après-guerre, ne facilite pas les choses, même si les hommes ont la mémoire courte et soumise aux déformations officielles. Cette méfiance envers la magie des médias se traduit chez les faiseurs d’opinion sous forme d’un slogan. Sur leurs bannières ils inscrivent : « La Persuasion de Masse Ne Suffit Pas » ! Frustrés dans leurs espoirs, ils se mettent à raisonner, et en raisonnant ils finissent par accepter le principe du contexte social. « Pour transformer l’opinion et l’activité des autres, disent-ils entre eux, nous devons faire très attention à tout le contexte et à toute l’existence des hommes que nous voulons diriger. À côté de la persuasion de masse, il faut utiliser d’une façon ou d’une autre l’influence personnelle. Il faut toucher les gens dans le contexte de leur vie, et par l’intermédiaire d’autres gens, leurs compagnons de tous les jours, ceux en qui ils ont confiance : il faut les toucher par une certaine forme de persuasion “personnelle”. Il ne faut pas montrer notre présence trop directement ; au lieu de donner simplement des conseils ou des ordres, nous devons manipuler. » […]

Mais les hommes ne sont-ils pas plus instruits à notre époque ? Pourquoi ne pas insister sur le développement de l’instruction plutôt que sur les effets croissants des médias de masse ? La réponse est, en résumé, que l’instruction de masse est devenue, à bien des égards, un autre moyen de communication de masse…


C. Wright Mills

Extrait de L’Élite au pouvoir (Agone, 2012)
Préface de François Denord
Traduit de l’anglais par André Chassigneux
Chap. XIII « La société de masse », p. 448-471

14 décembre 2011

Le dessous des cartes - Le Savoir , une question geopolitique

Par http://ddc.arte.tv
décembre 2011




DL : MC , DF , FS



Aujourd’hui, avec la démocratisation et la mondialisation de l’enseignement supérieur, les étudiants sont de plus en plus nombreux et de plus en plus mobiles. Le Dessous des Cartes analyse les nouveaux rapports de force dans le domaine du savoir, et notamment les stratégies des grands acteurs de ce secteur : les étudiants, les établissements d’enseignement supérieur, les États et les entreprises.



Lectures

À quoi sert le savoir 72 intellectuels d’aujourd’hui - 72 textes pour penser et agir
Presses Universitaires de France
Les PUF fêtent en cette fin d’année leur 90e anniversaire (1921/2011). A cette occasion, l'éditeur a demandé à ses auteurs de répondre à la question « A quoi sert le savoir ? », question brûlante pour la société d’aujourd’hui, question au cœur du métier d'éditeur et de la pratique des auteurs, universitaires chargés de transmettre les connaissances, chercheurs appelés à réfléchir et à anticiper dans tous les domaines. 72 intellectuels d'aujourd'hui, philosophes, psychanalystes, sociologues, historiens, politologues, juristes, tous auteurs des PUF, proposent leurs réponses variées, parfois polémiques, toujours engagées. Avec 5500 titres, parmi lesquels Freud, Bergson, Durkheim, Mauss, Bachelard et bien d'autres, la maison est née en 1921, et aujourd'hui, se positionne comme l'éditeur universitaire parmi les plus importants en France, dans le domaine du savoir. Les PUF, c'est aussi la mythique collection « Que-sais-je ? », qui a vu publier depuis sa naissance 3800 titres diffusés à plus de 160 millions d'exemplaires en France. « Que-sais-je ? » est toujours la collection française la plus traduite au monde. Elle compte aujourd'hui 800 titres disponibles, organisés en 9 discipline. Ce livre est aussi offert en librairie jusqu’à la fin de l’année 2011 pour tout achat d’un livre PUF.
L'année stratégique 2012 - Analyse des enjeux internationaux
Sous la direction de Pascal Boniface Armand Colin
Soulèvements dans le monde arabe, catastrophe de Fukushima, crise de l’euro, mort de Ben Laden, retrait programmé d’Afghanistan : ces événements ont eu des répercussions à l’échelle mondiale. Dans quelle mesure ont-ils modifié les rapports stratégiques sur la scène internationale ? Une synthèse complète de la situation géopolitique de l’année et un outil de compréhension des relations internationales, ouvrage de référence en géopolitique, « L’Année stratégique 2012 » donne les clés pour comprendre les tensions et les enjeux de l’actualité internationale, ainsi que les défis à venir. Directeur de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), Pascal Boniface est enseignant à l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8. Il a écrit et dirigé une quarantaine d’ouvrages sur les questions stratégiques.
Atlas historique mondial - Édition 2011
Sous la direction de Georges Duby Larousse
Plus de 300 cartes commentées. L'Atlas historique mondial présente, dans le temps et dans l'espace, les grandes étapes de l'aventure humaine, de la préhistoire à aujourd'hui. Plus de 300 cartes commentées permettent de visualiser, de comprendre et de mémoriser les principaux phénomènes et événements, proches ou lointains, survenus dans le monde entier. Ses cartes tout en couleurs, sa chronologie universelle, son index et sa table analytique font de l'Atlas historique mondial un outil irremplaçable, la référence des étudiants et de tous les passionnés d'histoire et de cartographie. Cette édition a bénéficié pour la partie contemporaine d'une importante mise à jour qui rend compte des bouleversements géopolitiques les plus récents. Georges Duby, (1919-1996), historien internationalement reconnu, professeur au Collège de France, membre de l'Académie française, a dirigé chez Larousse une Histoire de la France et le volume "Moyen Âge" de l'Histoire du monde.
Le grand atlas encyclopédique du monde
Collectif Glénat / Éditions Atlas livres - Collection : Atlas géographiques
Véritable œuvre de référence, cet atlas a été élaboré par les Éditions Atlas et le célèbre institut géographique De Agostini, en exploitant les innovations technologiques les plus récentes en matière d'infographie numérique au service de la connaissance géographique.
- Une cartographie de nouvelle génération.
La section cartographique de l'atlas comprend 280 pages de cartes physiques et politiques du globe terrestre, en grand format et entièrement à jour. À la fois claires et modernes, les cartes offrent un niveau de précision exceptionnelle grâce à l'agrandissement à l'échelle 1 : 1 250 000.
La toponymie de l'atlas est particulièrement riche, l'index se composant de plus de 120 000 noms de lieux.
Un glossaire de quelque 1 000 termes géographiques ainsi que des tableaux d'assemblage sont fournis en annexes afin de faciliter la consultation et la compréhension des cartes.
- Une encyclopédie de la Terre.
L'atlas se complète d'une section encyclopédique de 136 pages articulée en trois parties :
• la géographie de la Terre, qui offre une description et une analyse géographique de notre planète (origines de la Terre, géologie, climatologie, démographie, économie...) ;
• les photographies satellite permettant de visualiser la diversité des formations physiques terrestres grâce aux spectaculaires images prises depuis l'espace ;
• les États du monde, dont les tableaux de synthèse répertorient les principales données économiques et géopolitiques liées à chaque pays du monde.
L'excellence universitaire : leçons des expériences internationales - Rapport d'étape
Philippe Aghion Documentation française / Ministère français de l'enseignement supérieur et de la recherche
Comment faire émerger, en France, des pôles d'excellence dans l'enseignement supérieur et la recherche ? Philippe Aghion, professeur d'économie à l'université de Harvard et membre du Conseil d'analyse économique, s'est vu confier, par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, une mission d'analyse des systèmes d'enseignement supérieur et de recherche.
Dans ce rapport d'étape, sur la base d'exemples étrangers, la mission s'attache à définir les caractéristiques de l'excellence académique, "facteur majeur de la croissance potentielle des pays développés".
La mission décrit l'organisation et la gouvernance des pôles universitaires d'excellence, basées notamment sur le principe d'autonomie des établissements. Enfin, elle fait référence à des exemples d'initiatives gouvernementales pour stimuler l'excellence, parmi lesquelles l'Excellenzinitiative allemande.
Le rapport est téléchargeable sur le site de la Documentation française : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000043/

Agenda

Les Rencontres de Bamako - Pour un monde durable
Bamako, Mali Jusqu'au 01/01/2012
« Selon Joseph Beuys, “Une activité artistique sans prise de conscience de la nature est impossible, et la prise de conscience la plus directe est celle de la terre sur laquelle nous marchons."
Les Rencontres de Bamako proposent en 2011 une réflexion sur la quête d’un monde durable, avec la volonté d’esquisser un état des lieux et de prêter une attention particulière aux signes et aux formes de résistances possibles. La forte adhésion au thème proposé n’a fait que confirmer l’engagement social et politique des artistes africains.
Les préoccupations écologiques, jadis limitées à un cercle restreint de visionnaires alertes, font désormais partie de notre quotidien et sont au cœur de tous les débats. Le réchauffement climatique, le tarissement des ressources minières et alimentaires, le déboisement des forêts, la pénurie d’eau, sont aujourd’hui au centre de tous les enjeux et équilibres planétaires.
Si le libéralisme économique basé sur la société de consommation a généré l’amélioration de la productivité et le développement, il a également et surtout renforcé les profits et les inégalités au détriment du respect fondamental des hommes et de leurs environnements.
En 2010, un grand nombre de pays africains ont fêté le cinquantenaire de leur indépendance. Pour beaucoup cet événement a été le moment de dresser un bilan des acquis nationaux et de porter un regard critique sur les structures politiques et sociales et sur la répartition des richesses.
Pour ces Rencontres, (...) les photographes et vidéastes ont été invité à témoigner, à dénoncer, mais aussi à identifier des axes d’action, des signes de résistance ou de prévention pour la construction d’un monde durable. Les différentes œuvres présentées approchent la thématique à travers des démarches documentaires et journalistiques ou des récits métaphoriques et fictionnels.
La variété des thématiques et des langages choisis par les artistes, permet ainsi de faire le point sur la production artistique aujourd’hui sur le continent et dans la diaspora.
Elle donne la mesure de l’effervescence et du renouveau permanent de la scène photographique africaine, avec notamment l’émergence d’une nouvelle génération qui invente ses propres codes expressifs. »
Michket Krifa et Laura Serani, directrices artistiques 2011.

17 novembre 2011

La Googlisation est dans l’Entonnoir

Par Hubert Guillaud
pour http://www.internetactu.net

Pour conclure le dossier sur la société de la requête, il semblait important de montrer que les réflexions sur Google sont assez nourries en France et qu’elles ne se résument pas, loin de là, au pamphlet de Jean-Noël Jeanneney, comme l’estimait Geert Lovink.


La publication de L’entonnoir, aux éditions C&F, réunissant plusieurs contributions de chercheurs provenant essentiellement des sciences de l’information et de la communication, est un condensé de quelques-unes des nombreuses interrogations qui agitent l’univers de la recherche quand on évoque Google. Il nous a semblé intéressant de vous en livrer l’introduction qui donne un bon aperçu de la richesse de son contenu, notamment en questionnant la notion de la pertinence du moteur ou en analysant le discours que porte Google sur lui-même.

Comme le dit Hervé Le Crosnier, éditeur et préfacier de l’ouvrage : “La formation du citoyen du vingt-et-unième siècle passe par le décryptage des processus de condensation des méga-entreprises du web, non pour les mettre de côté, ce qui est impossible, il faut et il a toujours fallu des filtres à information pour éviter la noyade, mais plus simplement pour les mettre “à leur place”.” Comprendre Google, décoder les projections mentales de l’entreprise et nos propres représentations, sont nos premières armes pour donner place au recul critique nécessaire pour comprendre l’évolution de la société de la connaissance.

 

Introduction à l’Entonnoir

 

Depuis leur avènement au milieu des années 1990, les moteurs de recherche commerciaux ont pris une place de choix dans les habitudes des internautes. Le succès rencontré par ces outils n’a cessé de se renforcer et oblige à l’analyse. La position hégémonique du moteur de recherche Google dans le paysage français et occidental, son positionnement particulier et le changement de modèle qu’il a imposé dans la recherche d’information en ligne en font un dispositif qui mérite d’être interrogé.

Cet ouvrage cherche à passer au-delà du fonctionnement intrinsèque des services de Google pour mettre en débat les valeurs qu’ils promeuvent et les pratiques dont ils font l’objet. Dans l’entonnoir de Google se joue à la fois la contraction de “tout le web” dans un champ de recherche unique, devenu indispensable, et la construction d’un discours auto-justificatif et moralisateur qui en retour inonde tout le web. Double circulation en entonnoir. Nous souhaitons au long des divers articles qui composent cet ouvrage rendre compte de phénomènes distincts et pourtant connexes.

Pour une partie des usagers, la méconnaissance des outils de recherche tend à objectiver les résultats fournis par Google. Ce phénomène nous semble lié à l’intelligibilité des typologies et techniques documentaires, des techniques (algorithmiques) stochastiques et à la surcharge informationnelle. De l’autre côté, nous avons des usagers désorientés par la déconstruction/reconstruction de leur univers documentaire. En cause la versatilité des services, des sources, des interfaces d’interrogation, rythmée par les rachats et les fusions d’entreprises et par l’évolution des techniques. Aussi, même si chacun des textes de l’ouvrage peut être lu indépendamment des autres, l’ensemble est agencé selon un fil rouge, une certaine progression entre une perte d’intelligibilité (flou cognitif) et une perte de repères (flou sémiotique).

Nous avons organisé les articles proposant les résultats de recherches en sciences de l’information et de la communication des universités françaises en trois parties : les pratiques, les méthodes et l’analyse du discours de Google. De l’usage de l’outil Google à la volonté de pouvoir de l’entreprise Google Inc.
Nous ouvrons l’ouvrage par une démonstration du flou cognitif des usages dans l’appréhension des outils de recherche d’information par le public estudiantin. Public intéressant à observer, puisqu’il constitue un échantillon parmi les personnes acculturées aux moteurs de recherche, qui plus est placées dans une situation d’acquisition de méthodologie de travail. Ceux qui arrivent à l’université de nos jours font un usage banalisé des moteurs commerciaux en ligne. À partir d’une enquête menée auprès d’étudiants de première année, Brigitte Simonnot cherche à cerner les représentations des outils chez ce public. L’enquête, comme d’autres menées ailleurs, montre la position hégémonique qu’occupe le moteur Google, plébiscité pour sa facilité d’usage et son côté intuitif. Cependant, le recours fréquent aux moteurs n’amène pas les étudiants à questionner les fondements d’une démarche informationnelle aboutie et n’améliore pas leurs connaissances info-documentaires. Il leur donne surtout une illusion d’autonomie dans ce domaine. Illusion entretenue par un manque d’intelligibilité des outils de recherche et des ressources documentaires. L’illusion constitue-t-elle un frein à la connaissance ? Les formations dispensées à l’université méritent d’être repensées pour promouvoir et approfondir les compétences info-documentaires et offrir aux étudiants des catégories permettant de mieux gérer, évaluer et maîtriser la densité d’information, d’acquérir une meilleure autonomie et ne pas laisser le moteur régler la sélection des sources à leur place.

Autre public dont l’observation peut se révéler charnière, celui d’une catégorie essentielle de spécialistes de l’information : les journalistes. Ils ont fait la part belle à la communication marketing du moteur dans leurs colonnes. Ils ne sont pas non plus les derniers à utiliser les moteurs de recherche dans leur activité professionnelle. Nicolas Pélissier et Mamadou Diouma Diallo interrogent la place grandissante qu’occupent les moteurs dans les pratiques journalistiques. Ils constatent la montée en puissance des sources électroniques par rapport aux sources traditionnelles – orales et imprimées – dans cette profession. À partir d’une série d’entretiens menés avec des journalistes d’un grand quotidien français, les auteurs évoquent des pratiques d’enquêtes de plus en plus sédentaires où les réseaux télématiques, qu’il s’agisse d’internet ou du téléphone, prennent une part grandissante. Chez les journalistes avec lesquels ils se sont entretenus, Google occupe une place de choix, mais, paradoxalement, ces professionnels de l’information semblent prendre peu de recul par rapport à leurs usages du moteur. Une fois de plus le flou cognitif s’installe et les formations des journalistes devraient prendre en compte cet aspect pour doter les futurs professionnels d’éléments méthodologiques et éthiques plus poussés dans ce domaine.

Au chapitre des méthodes, nous retrouvons au cœur la question de la formation. Alexandre Serres et Olivier Le Deuff font directement écho aux besoins de formation évoqués dans les deux précédents textes. Les auteurs interrogent principalement l’intelligibilité des moteurs de recherche, le flou cognitif dans lequel peuvent être plongés les utilisateurs. Mais plus généralement, ils soulignent qu’une formation aux outils de recherche doit s’appuyer plus largement sur le développement de la culture informationnelle. Les auteurs relèvent plusieurs “confusions sémantiques” induites par les moteurs qui participent à un “brouillage” des notions info-documentaires. Confusion entre les différentes approches de la pertinence : pertinence thématique ou topicale (relevance), pertinence-système calculée par agrégation ou conjonction de mesures statistiques, et pertinence-utilisateur, c’est-à-dire adéquation à un besoin d’information en contexte. Confusion entre mesure d’audience (affluence et fréquentation des sites) et influence. Confusion enfin entre autorité et popularité. Face aux enjeux sociopolitiques soulevés par les nouveaux infomédiaires machiniques que représentent les moteurs de recherche, ils plaident pour une nouvelle approche de la formation documentaire dans les universités et la mise en œuvre d’un véritable travail de réflexion sur la didactique de l’information.

Pour poursuivre sur cette voie, Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot et Éric Boutin se penchent sur le fameux algorithme PageRank du moteur. Inspiré à l’origine par des indicateurs scientométriques, cet algorithme s’en est ensuite éloigné pour s’adapter à l’évolution des ressources en ligne. L’application de tels indicateurs à des corpus de documents aussi hétérogènes que ceux que l’on trouve sur le web visible pour évaluer leur pertinence documentaire par rapport aux requêtes des internautes ne va pas sans poser question. Les auteurs soulignent l’instrumentalisation du concept de pertinence par le moteur et son détournement au profit d’une logique marchande. Des situations de flou et d’ambiguïté s’installent, comprises entre une vision appauvrie de la réalité documentaire et une fuzzy search contrôlée. À l’origine de ces situations, des cultures informationnelles diverses et des pratiques documentaires variées qui relèvent d’un paradigme qui pourrait être celui de la sérendipidité. Pour réduire leurs propos, les usagers ont ou n’ont pas la possibilité ou la capacité de subjectiver leur recherche, du moins ne savent pas ou peu se défaire de l’”objectivation” imposée par les outils de recherche du web.

Ces pratiques et réflexions méthodologiques rencontrent un discours diffusé avec insistance par Google Inc. Nous passons de l’usage technique des ressources au positionnement économique et idéologique de l’entreprise. Les visées de celle-ci dépassent la promotion pour se placer comme référent dans l’imaginaire des usagers. C’est la construction d’un discours qui organise le flou sémiotique, au travers des mots, des concepts, de la communauté des usages et des implicites de l’interface qui sont passés au crible dans la troisième partie du livre.

Après avoir appréhendé les usagers des moteurs de recherche, souligné le flou cognitif qu’ils semblent entretenir et la nécessité de formation à une culture informationnelle capable de rendre intelligibles les outils de recherche d’information, Philippe Dumas et Daphné Duvernay rendent compte d’une dialectique entre usagers et concepteurs des moteurs. Le flou est ici dans la co-construction, à la fois cognitive et sémiotique : qui se sert de qui, en toute connaissance de cause ou par mimétisme ? Les repères sont brouillés ou du moins difficiles à démêler. Les auteurs procèdent à une analyse du googling, usage banalisé du moteur de recherche, en s’appuyant sur les travaux de Patrice Flichy définissant l’imaginaire technique. Dans une approche anthropologique, ils décortiquent certains mythes qui entourent Google et qui participent à la popularité du service qu’ils qualifient de postmoderne. Selon eux, par son cycle incessant d’innovations, le moteur transforme les internautes en usagers-concepteurs, ce qui est emblématique d’une nouvelle culture.
L’usager ne connaît du moteur que son interface, dans lequel il se perd comme sujet, comme avalé par le moteur. Avec Le grand avaleur (The Big Swallow), Jacques Araszkiewiez apporte une contribution riche et inédite par le biais d’une analyse sémiologique de l’interface du moteur de recherche Google. S’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau et de Georgio Agamben, il mobilise le concept de dispositif socio-technique pour le caractériser. Son analyse sémiologique de la page d’accueil du moteur et de certains éléments des pages de résultats l’amène à qualifier l’énonciation du moteur de “voix moyenne”, entre le “je” et le “il”, “à mi-chemin entre l’actif et le passif”. Il discute à partir de cet exemple l’hypothèse de Georgio Agamben selon laquelle de tels dispositifs sociotechniques agiraient par des processus de désubjectivation. Enfin, l’auteur souligne qu’avec le web, les médias comme dispositifs ne sont plus seulement des représentations métaphoriques du monde mais ont une dimension métonymique, jetant en cela un flou sur notre réel.
Nouvelle culture, innovation ininterrompue, Céline Masoni-Lacroix et Paul Rasse montrent que le discours de la société Google pour introduire l’innovation, oscille entre culture d’entreprise et valeurs culturelles universelles. En étudiant le corpus des pages de rubrique du site Google, les auteurs dégagent les métaphores récurrentes. Le discours de Google s’appuie à la fois sur des valeurs politiques (notamment la démocratie) et économiques dont il joue à contre-pied pour finalement mettre en exergue deux sentiments : la croyance et la confiance, qui sont dès lors érigées en valeurs. Beaucoup reconnaissent que la société de Mountain View a imposé un nouveau modèle économique des services commerciaux du web. Ce texte tente de démontrer qu’elle cherche aussi à imposer un nouveau modèle en matière de communication d’entreprise. Comme l’expose John Battelle en 2005 dans son ouvrage La révolution Google. Comment les moteurs de recherche ont réinventé notre économie et notre culture, les deux créateurs de l’entreprise étaient réticents à l’origine vis-à-vis de la publicité classique. Ils ont inventé leur forme de communication. Cependant, le discours affiché sur le site de Google procède d’une rhétorique publicitaire masquée faite de glissements de sens, un flou sémiotique bien entretenu.

L’ouvrage que vous tenez dans vos mains ou dont vous consultez une version électronique, propose un regard souvent original mais toujours critique sur les moteurs de recherche commerciaux, les discours qui les accompagnent et les valeurs qui les sous-tendent. Il aborde sous un angle différent l’analyse de ces dispositifs, et ouvre de nouvelles questions sur la façon de les étudier.

Les sciences de l’information et de la communication proposent en général des approches holistiques des dispositifs de médiatisation, des rapports contenu-contenant et de la distorsion apportée par les usages, en ce qu’ils éclairent des intentions cachées. C’est au crible de cette approche scientifique que les universitaires réunis ici veulent analyser le phénomène Google. Après les discours de glorification, souvent repris par les médias de masse, après les dénonciations, voici venu le temps des analyses. Nous espérons que ce livre offrira aux étudiants, aux chercheurs, aux professionnels de l’information, depuis les journalistes jusqu’aux bibliothécaires, des outils pour mieux comprendre et décrypter ce qui se joue derrière le flou entretenu par les moteurs de recherche.

Mais un livre vraiment sérieux ne saurait se contenter d’une approche strictement universitaire. Les auteurs de nouvelles, notamment les auteurs de science fiction, savent aussi produire des analyses au travers de la force des situations. Il s’agit d’une respiration nécessaire et quand les éditeurs nous ont proposé de publier la nouvelle enGooglés (Scroogled) publiée dans la revue Radar en 2007 par Cory Doctorow, auteur souvent primé et coresponsable du blog Boing-Boing, nous avons évidemment accepté ce bol d’air. La déconstruction du discours de Google par le biais de la SF, loin de nous effrayer, nous incite à continuer l’étude académique pour que toute la société puisse éviter que n’advienne le cauchemar décrit dans la nouvelle.


Gabriel Gallezot & Brigitte Simonnot

Gabriel Gallezot est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, enseignant à l’URFIST (Unité Régionale pour la Formation à l’Information Scientifique et Technique). Il est membre du laboratoire I3M (Information, Médias, Milieux, Médiations). Gabriel Gallezot est co-fondateur de l’Archive Ouverte (@rchiveSIC). 

Brigitte Simonnot est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paul Verlaine-Metz. Elle est membre du Centre de Recherche sur les Médiations. Ses travaux portent sur l’analyse des dispositifs d’accès à l’information et leurs usages, notamment dans le domaine de la formation.

17 octobre 2011

L’oligarchie est responsable de la crise écologique

Par Hervé Kempf
pour http://www.goodplanet.info

La crise écologique est aussi une crise sociale, selon Hervé Kempf, éditorialiste au Monde. Les classes dominantes –appelées oligarchie par l’auteur- qui encouragent et profitent du modèle actuel, empêchent sa transformation.


Vos ouvrages s’articulent autour de la notion de crise écologique, comment la caractérisez-vous ?

Pour la première fois dans son histoire, l’humanité fait face à une crise écologique majeure et généralisée. Depuis son origine, il y a plus d’un million d’années, elle a vécu comme si le monde était infini. Mais nous découvrons depuis une ou deux générations que les matières premières, les sources d’énergies et les capacités de résistance et d’équilibre de l’écosystème global atteignent leurs limites. Nos générations se trouvent confrontées à cette mutation culturelle immense, qui est d’adapter l’énergie de l’humanité à la finitude du monde.

Qui sont les responsables de cette crise ?

Une question plus pertinente serait de se demander qui sont les responsables de l’absence de réaction face à cette crise. Car elle découle d’une séquence historique, qu’on peut faire commencer par la révolution cartésienne en Occident et qui s’est poursuivie au travers de la révolution industrielle. L’homme a pris conscience qu’il pouvait changer le monde et il l’a transformé radicalement devenant, comme le disent nombre de scientifiques, une force géologique. Cela a conduit, malgré d’incontestables succès, à la crise que nous connaissons.

Nous en avons pris conscience depuis les années 1960, et depuis elle n’a cessé de s’aggraver, de manière de plus en plus évidente. Mais cette prise de conscience ne s’est pas traduite par une réorientation de nos économies et de notre culture de consommation, en large partie parce que les classes dirigeantes, que je nomme oligarchie, ont bloqué cette réorientation, en maintenant la fiction que la production matérielle illimitée resterait toujours possible.

Cette oligarchie s’est particulièrement constituée au cours des trente dernières années, qui ont vu une progression forte des inégalités dans tous les pays occidentaux, en rupture avec la situation antérieure qui voyait, entre la fin des années 1940 et 1980 une stabilité du partage des richesses entre capital et travail. Un groupe hyper-riche s’est ainsi constitué, contrôlant les leviers de pouvoir politique, économique et médiatique, et imposant sa vision au reste de la société. En particulier, son mode de vie de gaspillage et de surconsommation est devenu le modèle culturel de notre époque, diffusé par les médias et la publicité. Ce modèle et cette vision d’une croissance matérielle portent une très lourde responsabilité dans la crise actuelle.

Justement, vous liez la crise écologique aux inégalités sociales. Les premières ne sont-elles pas un reflet des secondes ?

L’obsession de la croissance matérielle est entretenue par le système. Il s’efforce de maintenir, voire d’améliorer un peu, les conditions de vie des gens pour leur faire oublier, d’une part, l’accroissement des inégalités et, d’autre part, la gravité de la crise écologique. Cela constitue un des leurres de la croissance. De ce fait, il n’y a pas de remise en cause des inégalités, ce qui contribue à maintenir cet ordre social injuste.

Les médias sont-ils en mesure de traiter les questions d’inégalités ?

Bien sûr, mais ils le font très peu. Pourquoi ? Parce que les plus influents d’entre eux appartiennent à l’oligarchie et mettent en forme son discours – qui minimise la question sociale. A l’échelle planétaire, l’inégalité nord-sud est aussi négligée, alors que les pays pauvres subissent davantage les nuisances. Dans nos sociétés aussi, les pauvres sont aussi en première ligne pour subir le dégât environnemental. Regardons par exemple qui habite à proximité des autoroutes et des usines ou qui doit faire ses courses au supermarché hard-discount où se trouve la nourriture la moins chère, produite industriellement avec des pesticides.

Une partie non négligeable de la population aspire à une augmentation de son niveau de vie. N’est-ce pas contradictoire ?

Non, ce n’est pas contradictoire. Une amélioration des conditions d’existence est indispensable pour les plus pauvres, mais le niveau de vie matériel des classes moyennes dans les pays occidentaux ne peut plus augmenter et doit même décroître. Il nous faut réorienter l’activité collective vers des domaines à moindre impact écologique, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, etc.
Mais pour aller dans cette direction, une condition essentielle est de réduire drastiquement l’inégalité : afin que les classes moyennes occidentales sentent que la transformation écologique se fait dans l’équité, et aussi pour changer le modèle de surconsommation qui est propagé par l’oligarchie.

Quelles alternatives proposer ?

Les alternatives et les solutions existent déjà. Les mouvements altermondialistes et écolo les proposent depuis des années, avec de plus en plus d’idées fortes et d’exemples concrets. Pour l’économie, on peut citer le Manifeste des économistes atterrés, Tim Jackson et Jean Gadrey. Pour l’énergie, les scénarios de Negawatt. Pour les idées écologistes, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et la décroissance de Serge Latouche, Paul Ariès et bien d’autres. Et sur le terrain, des milliers d’expériences alternatives qui marchent bien, et qui vont des AMAP à l’agriculture biologique en passant par les sociétés coopératives et les villes en transition.
Pour aller dans cette direction, il y a aussi un enjeu impalpable mais tout aussi important : parvenir à sortir de la culture individualiste dans laquelle nous enferme le capitalisme pour retrouver le goût de la communauté, le sens de l’intérêt général, le souci du bien commun.

Que manque-t-il à ce contre-modèle pour l’emporter ?

Les mesures à entreprendre, les systèmes, les lois, c’est indispensable, mais il y faut l’esprit qui les fait vivre. Nous sommes nombreux à avoir conscience de la gravité des problèmes, comme les internautes de GoodPlanet sans doute, pourtant cela ne suffit pas. Que continue-t-on de regarder le soir à la télé ? Des feuilletons et des émissions qui propagent la culture dominante, dépolitisée et prônant la consommation. De même, les médias les plus importants ne donnent que des aperçus très partiels et anecdotiques du contre-modèle. L’information joue donc un rôle essentiel dans la transformation nécessaire. Et puis, pour reprendre l’idée de la philosophe Cynthia Fleury, il nous faut recultiver le sentiment du courage, ne pas se résigner. Avoir le courage de changer soi, à titre personnel, mais aussi, celui de changer avec les autres. Il reste encore un élan collectif à inventer pour échapper à ce qui nous conditionne à accepter la situation présente sans bouger. C’est de ce courage qu’ont fait preuve les Tunisiens et les Egyptiens. Redécouvrir et redonner une valeur à la vertu dans nos actions, surtout en politique, me semble indissociable de la réflexion sur les politiques à mener.

[Hervé Kempf, auteur de L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie
 
Propos recueillis par Julien LEPROVOST
]


Hervé Kempf Journaliste et éditorialliste au Monde, Hervé Kempf écrit sur les enjeux écologiques. Hervé Kempf vient de publier L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Seuil), qui prolonge sur le plan de l’écologie politique la réflexion ouverte avec Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007) et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (Seuil, 2009). Il participe aussi au site /www.reporterre.net
 

15 octobre 2011

La fin de la propriété de soi

Par Jean-Claude Paye
Bruxelles (Belgique)
pour http://www.voltairenet.org

La dernière loi psychiatrique française, le rapport de l’Assemblée nationale sur la prostitution, tout comme le développement des suicides dans l’entreprise, dévoilent l’existence d’un pouvoir maternant avec lequel les individus entretiennent une relation fusionnelle. Nous ne sommes plus dans un société de surveillance. Il ne s’agit plus de contrôler et de modeler les corps, afin de les rendre aptes à la machine économique, mais de s’attaquer à leur être même en fixant les modalités de jouissance des individus.



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Dans « Les Temps modernes » (1936), Charlie Chaplin ne dénonce pas seulement l’organisation tayloriste du travail. Il anticipe la mise à disposition complète du corps de l’ouvrier au service de la production et la fin de la vie privée. Son personnage en vient à se réfugier en prison pour retrouver paradoxalement une forme d’intimité et de liberté intérieure.
Quel rapport peut-il exister entre une loi psychiatrique, créant une injonction de soins à domicile, avec un rapport parlementaire visant à pénaliser les clients des prostituées ? [1] Les deux textes opèrent une dissociation du sujet de droit. La propriété de soi est scindée. La jouissance de son corps reste aux mains de l’individu, mais à condition qu’il en fasse un bon usage. L’utilisation doit être conforme à l’image de la dignité humaine, dont les autorités sont le dépositaire légal.
La dissociation de la propriété de soi se révèle être un paradigme de la post-modernité. Non seulement elle résulte de l’action de l’État qui affirme sa nue propriété sur nos existences, mais peut aussi prendre la forme du contrat, comme, par exemple, celui imposé à ses employés par la firme chinoise Foxconn qui interdit à ses employés de se suicider tout en leur recommandant de « chérir leur vie ». Le suicide des travailleurs, comme protestation contre la détérioration de leur conditions de travail, est un symptôme de cette mutation de la propriété de soi qui efface le corps individuel et social au profit de l’image du corps. Il est le phénomène de l’émergence d’une nouvelle forme de subjectivité qui fusionne l’existence du travailleur avec la jouissance de son employeur.

La notion de soins sous contrainte

La loi du 5 juillet 2011 relative « aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge » [2] opère une nouvelle dérogation au principe général du consentement nécessaire du malade. La notion existante d’hospitalisation sous contrainte est étendue à celle de soins sous contrainte. Elle rend ainsi possible une surveillance du malade à son domicile, supprimant au passage toute séparation entre espace public et domaine privé. La possibilité pour chaque patient de se déplacer librement se verra strictement encadrée par un « programme de soins » qui fixera les lieux, le contenu et la périodicité des rendez-vous médicaux, avec la menace de se voir hospitalisé d’office si un élément du protocole n’est pas strictement respecté.
Obligation de soins et enfermement, sont ainsi étroitement liés. L’enfermement physique et chimique fait taire. Il nie le symptôme qui fait parler le corps. Il réduit ce dernier à une chose muette. Le corps devient ainsi le simple support de l’invisible, du regard porté sur l’individu. Ce double enfermement est la condition de transformation du corps en image. Ce projet institue une sorte de garde à vue sanitaire, l’institution d’un délai de 72 heures, durant lequel on pourra maintenir l’hospitalisation d’office d’un patient, sans statuer sur son état et sur la nécessité de l’internement. L’hospitalisation d’office s’inscrit dans une tendance lourde de retour à l’enfermement psychiatrique. Depuis quelques années, refleurissent les murs des hôpitaux. Sont créées de nouvelles unités fermées et des chambres d’isolement. Il est aussi de plus en plus difficile de sortir d’une institution psychiatrique fermée, les préfets ne validant plus systématiquement les sorties des malades hospitalisés d’office, même si elles sont soutenues par les psychiatres. Cette politique sécuritaire s’étend aux hospitalisés volontaires qui, eux aussi, peuvent être privées de leur liberté d’aller et venir.
La capture du corps, dans l’hospitalisation forcée ou dans la garde à vue sanitaire, se complète d’une camisole de force chimique. À travers cette suspension du corps, il s’agit de faire taire, afin que la souffrance ne puisse se dire et de poser le malade en tant que victime de lui-même.
L’injonction de soins, à l’hôpital ou à domicile, intime au patient qu’il doit faire un bon usage de son corps, qu’il ne peut le laisser se dégrader, en épuiser la substance. Il n’a pas le droit de porter atteinte à son image humaine. Ainsi, le corps devient transparence. Il se réduit à être une image, la visibilité de l’invisible. Placé dans la transcendance du regard du pouvoir, il n’est plus médiation entre l’extérieur et l’intérieur. Sa fonction n’est plus de séparer et d’articuler le dedans et le dehors, mais d’être dans la matérialité du regard de l’autre.
Cette procédure psychotique, qui fait exister l’image de la dignité humaine aux côtés des individus réels, opère une dissociation du sujet de droit. La propriété de soi est démembrée, la jouissance se sépare de la nue propriété.
Comme nue propriété, l’image humaine est le patrimoine des autorités instituées. Le malade n’a plus que l’usus, l’usufruit de son corps et à condition qu’il soit la transparence de la propriété exercée par le pouvoir. La possibilité de réduire ce dernier à une chair sans parole permet ce démembrement.

La criminalisation de la prostitution

La dissociation de la propriété de soi se lit également dans un rapport parlementaire, intitulé En finir avec le plus vieux métier du monde [3]. Il propose de créer un nouveau délit de recours à la prostitution. Le client deviendrait passible d’une peine de six mois de prison ferme, assortie d’une amende de 3 000 euros. Le rapport devrait servir de base à une proposition de loi devant être déposée après les présidentielles de 2012. La « lutte contre la prostitution » et son élément le plus avancé, la criminalisation du client, en niant à la prostituée le droit de disposer de son propre corps, a pour objectif déclaré la défense de la dignité de la femme et de la personne humaine. C’est bien l’image de la Femme qu’il s’agit de préserver [4] au dépends des femmes concrètes qui seront, suite à l’application de telles mesures, mises en danger par le développement de la clandestinité. L’image de la dignité de la femme, que l’on retrouve dans le rapport de l’Assemblée Nationale, s’intègre dans une conception du droit qui fait de la dignité de la personne humaine un élément supérieur d’organisation du système juridique. Cette conception consacre ce principe comme un droit absolu, de nature supérieure par rapport à d’autres droits fondamentaux, dont le principe de liberté ou le droit de disposer de son propre corps.
Cette conception s’inscrit dans la jurisprudence du Conseil Constitutionnel et du Conseil d’État. Ce dernier, dans un arrêt du 27 octobre 1995, dans l’affaire du « lancer de nain » [5], avait décrété que personne ne pouvait consentir à la dégradation de sa qualité d’homme, limitant ainsi le droit de disposer son corps.
Quant au Conseil Constitutionnel, lors de sa décision du 27 juillet 1994, il parle du « principe de sauvegarde de la dignité de la personne contre toute forme d’asservissement et de dégradation » Il consacre la dignité de la personne humaine comme un élément d’organisation du système juridique.
La loi psychiatrique du 5 juillet et le rapport parlementaire, criminalisant les clients des prostituées, opèrent une dissociation de la propriété de soi. Les individus ne conservent qu’un droit de jouissance de leur corps qui doit être conforme à l’image de la dignité humaine dont la puissance publique a la propriété.

Contrat et abandon de la propriété de soi

La dissociation de la propriété de soi est bien un paradigme de la post-modernité. Non seulement elle est le résultat de l’action de l’État, mais elle peut également prendre la forme du contrat, par lequel un employé abandonne la nue propriété de sa vie à son employeur. Foxconn, sous-traitant chinois d’Apple, HP, Dell et Nokia, a été accusé de faire signer à ses employés un contrat, par lequel ils s’engagent à ne pas se suicider et à « chérir leur vie » [6].
Le texte indique que désormais, Foxconn ne pourra, en aucun cas, être désigné comme responsable du suicide d’un employé et ne devra payer aucun dommage et intérêt aux familles. Cette dernière clause a provoqué la colère des médias chinois, puisque Foxconn versait environ 13 000 euros à chaque famille des ouvriers suicidés, soit 10 ans du salaire minimum dans une usine de la firme [7].
L’initiative de la firme Foxconn est à replacer dans le cadre d’une société dans laquelle il subsiste encore des éléments résiduels d’un ordre symbolique antérieur au développement du capitalisme. Cette survivance implique que la société reconnaisse une responsabilité par rapport au suicide de ses employés et indemnise les familles concernées. Les mots utilisés « chérir sa vie » pour se dédouaner et « responsabiliser » ses employés, trahissent ce décalage dans l’expression verbale, entre l’exigence de la rentabilité capitaliste et le langage, lié à un ordre symbolique antérieur.
Dans les pays occidentaux, les entreprises touchées par le suicide de leurs employés dénient toute responsabilité. L’exemple de France Télécom est emblématique [8]. Le PDG Didier Lombart avait simplement évoqué une "mode du suicide" après le décès de treize salariés en 2008, puis de dix-neuf en 2009. Les syndicats ont aussi comptabilisé vingt-sept suicides et seize tentatives en 2010.
Dans les faits, les suicides de salariés, en protestation de leurs conditions de travail, sont plus nombreux dans des entreprises telle que France Télécom que dans les firmes chinoises [9]. Le délitement plus important des rapports sociaux, le caractère monadique de la société fait que qu’il y a moins de résistance au passage à l’acte.

Suicide et nue propriété de soi

Lorsqu’il vend sa force de travail, le salarié, le propriétaire de la marchandise force de travail, en cède la valeur d’usage à l’employeur, à charge de celui-ci d’en assurer l’exploitation durant la journée de travail.
Le salarié vend ainsi au patron la jouissance de sa force de travail et en garde formellement la nue propriété. Cette propriété n’est pas cependant un donné, mais un résultat. Sa réalité dépend de la capacité du salarié à limiter la jouissance du patronat, les conditions d’exploitation ne devant pas détériorer son être. Historiquement, la capacité ouvrière à mettre un cran d’arrêt à l’exploitation est de nature collective. Cette action porte aussi bien sur la durée du travail que sur les conditions de travail.
Les suicides des salariés de France Télécom nous montrent que la capacité ouvrière de mettre un frein à l’usage de la force de travail par le patronat est actuellement démantelée. Les travailleurs ne sont plus en mesure de s’opposer à la détérioration de leur force de travail, si bien que leur nue propriété est, dans les faits, remise en cause.
La possibilité pour le patronat de menacer l’intégrité du travailleur résulte de l’intensification de la dépense nerveuse et surtout de la création d’un travail invisible qui dépasse le cadre de la journée de travail. Le travail visible se double d’un travail invisible, celui qui est nécessaire pour intérioriser les nouvelles contraintes imposées par l’entreprise [10].
France Télécom a entrepris une « politique de modernisation » à marche forcée qui s’est notamment traduite par la suppression de 16 000 emplois entre 2006 et 2008, une politique qui a contraint les travailleurs à une forte mobilité. Elle a non seulement augmenté le travail visible, mais a surtout fait exploser le travail invisible, si bien que le travailleur ne disposait plus d’aucun espace privé lui permettant d’assurer sa reproduction.
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Pour Chaplin, le capitalisme finira par priver l’ouvrier de toute forme de jouissance, y compris le plaisir de manger, pour affecter son corps à la seule tache de produire.

Big Mother Compagny

Le développement considérable du travail invisible est tel qui tend à accaparer l’ensemble de la vie du travailleur. Non seulement il n’y a plus de séparation nette entre l’entreprise et le privé de l’individu, mais il n’y a plus non plus de coupure entre le temps pendant lequel le travailleur est contractuellement au service de la jouissance de l’employeur et le déroulement de la vie privée, celle d’une jouissance [11] existant hors de la machine productive. L’absence de séparation, privé/public et temps de travail/temps de la vie quotidienne, place l’individu dans la transparence, dans la fusion entre son être et celui de l’employeur. Il s’agit là d’une structure psychotique qui produit l’identité de la vie du travailleur avec celle de l’entreprise.
En tant qu’agir collectif, la lutte ouvrière porte notamment sur la valeur d’usage de la force de travail. Il s’agit de préserver cette dernière d’un excès de jouissance du patron qui produirait la perte de la nue propriété de l’ouvrier. Ce levier collectif permet aux travailleurs de reproduire celle-ci à travers l’aménagement d’un espace privé qui est lieu de jouissance de sa propre existence. À travers la réorganisation du procès de travail de l’entreprise, le salarié perd non seulement la nue propriété de sa force de travail, la substance de celle-ci étant altérée, mais aussi l’entièreté de son existence. La croissance du travail invisible est telle qu’elle supprime tout espace privé, tout lieu séparé de reproduction de la force de travail et de tout lieu d’existence de la propriété de soi.
Le suicide du travailleur est le symptôme d’une condition ouvrière qui est transparence, fusion avec l’entreprise. Le travailleur ne peut plus lutter car il est enfermé dans un rapport maternel avec cette dernière. Il n’a d’autre jouissance que celle de la machine productive.

Pouvoir maternant et règne de l’image

L’absence de luttes d’envergure, capables de s’opposer à l’organisation du capital, supprime tout ordre symbolique. Nous « n’ex-istons » plus en dehors du réel de la machine économique. Nous n’avons plus d’espace propre et sommes placés hors langage. Nous n’avons plus les mots pour opposer une critique. Désormais, le capitalisme ne peut plus être désigné négativement. Nous entretenons avec lui une relation fusionnelle. La domination s’appelle partenariat et l’exploitation se nomme gestion des ressources humaines [12]. Ne devant plus faire face à une négativité, à un agir et une conscience collective, l’organisation du pouvoir consiste essentiellement à gérer les monades, les modes de jouissance des individus.
La loi psychiatrique du 5 juillet, créant une injonction de soins à domicile, ainsi que le rapport parlementaire sur la prostitution, limitent la jouissance qu’ont les individus de leur corps, en établissant qu’elle ne doit pas altérer l’image de la dignité humaine dont le pouvoir s’attribue la propriété. Jouissance et nue propriété fusionnent dans l’image de la dignité humaine. Elles ne portent plus sur le corps, qui est annulé, mais sur l’image de celui-ci.
Du fait de son annulation en tant qu’objet, en tant que frontière entre intérieur et extérieur, le corps n’est plus limite à la jouissance du pouvoir. La propriété de l’image du corps devient une jouissance sans limite de celui-ci et conduit à son anéantissement.
L’identité, dans l’image, de la jouissance des travailleurs et de celle du patron, explique pourquoi ceux-ci ne peuvent plus confronter ce dernier. Ils établissent avec l’entreprise un rapport fusionnel d’ordre maternel.
Comme attributs séparés de la propriété, les notions juridiques, de nue propriété et de jouissance, ont une origine pré-capitaliste. Elles enregistrent un « pas tout » de la propriété et de la jouissance, une limitation de chaque attribut l’un par rapport à l’autre. Il s’opère, dans la société capitaliste, surtout dans cette post-modernité, un déplacement, en ce qui concerne la propriété de soi, de l’objet à l’image qui produit un renversement de des attributs de celle-ci. La propriété, qui était barrage à la jouissance d’autrui, devient jouissance de l’autre, de celle, sans limite, de l’État ou de l’entreprise. Ainsi, dans l’image, jouissance et propriété se confondent et la valeur d’usage de la chose s’identifie avec sa valeur d’échange, avec sa mesure.
[1] « La prostitution et l’image de la femme », par Tülay Umay, Réseau Voltaire, 29 juillet 2011.
[2] « Loi n° 2011-803 du 5 juillet 2011 relative aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge ».
[3] En finir avec le plus vieux métier du monde, Rapport d’information 3334, présenté par Guy Geoffroy, Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 13 avril 2011.
[4] « La prostitution et l’image de la femme », ibid.
[5] « Prostitution : sale temps pour les michetons », par Georges Moréas, LeMonde.fr Blogs, 7 avril 2011.
[6] « Suicide interdit par voie de contrat chez Foxconn », par Anouch Seydtaghia, Le Temps, 7 mai 2011.
[7] « Les suicidés de l’iPad », par Farhad Manjoo, Slate.fr, 3 juin 2010
[8] « France Télécom : un salarié se suicide en s’immolant par le feu », LeMonde.fr avec AFP, 26 avril 2011.
[9] On enregistre une dizaine de suicides de la société Foxconn sur un total de 800 000 salariés et les syndicats comptabilisent une cinquantaine de suicides sur les trois dernières années pour les sièges français de France Télécom, pour environ 80 000 travailleurs.
[10] « La légende du travail », par Jean-Marie Vincent, Arbeit Macht Nicht Frei, 15 août 2010.
[11] Jacques Lacan a introduit, dans le champ de la psychanalyse, le terme de jouissance en rapport avec son usage juridique, à savoir la jouissance d’un bien se distinguant de sa nue propriété
Lacan apportera un redéfinition de cette pulsion de mort freudienne comme étant une pulsation de jouissance, et une pulsation de jouissance qui insiste au moyen et dans la chaîne signifiante inconsciente. Lacan replace donc toute l’affaire de la jouissance au cœur même du champ et de la fonction de la parole et le langage.
Jacques Lacan, Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.235.
[12] « Inculture(s) ou le nouvel esprit du capitalisme. Petits contes politiques et autres récits non autorisés », par Frank Lepage, TVbruits.org, 8 août 2008.

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