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22 février 2014

Inondations à Jakarta : Les pauvres meurent pour rendre les riches encore plus riches

Par Andre Vltchek
06/02/2014
Source : http://www.counterpunch.org
English : Floods in Jakarta : The poor die to make the rich richer

Jakarta inondation carte
Jakarta

Et c’est reparti pour un tour! Nous sommes en janvier 2014 mais on se croirait en janvier 2013*, ou en janvier de l’année d’avant, ou même il y a 10 ans. Jakarta est sous les eaux; les gens essayent de sauver tout ce qu’ils peuvent mais leur maison est foutue…Des hommes, des femmes et des enfants meurent….des dizaines de milliers sont malades, souffrant de typhoïde et de diarrhée.

Alors que je m’enfonce dans les zones inondées, mon ami, un expert médical m’envoie un sms: «s’il te plaît, fais attention à Jakarta…..à la leptospirose, la typhoïde et aux autres maladies infectieuses…» Il y a déjà des douzaines de morts juste dans la capitale ou tout du moins c’est ce qui a été rapporté dans les médias locaux. Comme toujours, nous ne connaîtrons jamais les vrais chiffres. Comme toujours, ils sont beaucoup plus élevés que les chiffres officiels.

Cette année, ils ont installé beaucoup plus de Posko’s qu’en 2013. En principe, un posko est un poste de sauvetage, mis en place durant les désastres naturels, en théorie pour fournir de l’aide, distribuer de l’eau et de la nourriture ou offrir un abri. Tout autour de Kampung Melayu, il y a des douzaines de posko’s: même les forces spéciales Koppasus réputées pour leur brutalité s’y sont mis, de même que la police qui en gère un autre, juste à côté suivie d’une organisation islamique qui en fait de même. Chaque poste fait sa propre publicité. Mais à l’intérieur, c’est vide; policiers et soldats se divertissent à des jeux, mangent ou dorment. Dans l’abri, il y a seulement une poignée de femmes et d’enfants. Les bateaux en caoutchouc sont au sec; en train d’être gonflés et dégonflés tandis que d’autres bateaux de sauvetage sont adossés contre le mur. Grues, ambulances, bateaux; beaucoup sont totalement à l’arrêt.

flooded Kampung Melayu
Kampung Melayu sous les eaux

«Cette année, les inondations sont pires que celles de l’an dernier», m’explique un officier de police, s’appelant Nurasid. Dans l’abri, la fille d’un chef de quartier me dit qu’elle est ici depuis déjà six jours: «Cette fois l’eau est montée jusqu’à deux mètres, je l’ai mesurée dans notre maison. Je ne sais pas pourquoi.» Bonne question, parce que cette administration a effectivement été élue principalement pour ses promesses de réduire les problèmes de circulation qui paralysent presque toute la ville et pour empêcher les inondations dévastatrices.
A quelques minutes de voiture, sous un échangeur, des douzaines de personnes vivent dehors au milieu de ballots de vêtements, avec leurs enfants et même plusieurs animaux domestiques. L’une des personnes déplacées, Mr Ilyas me raconte: «Nous sommes allés à la mosquée Tahiriyah mais elle était surchargée. Nous n’avons pas pu entrer dans d’autres mosquées -Ils ont refusé de nous accueillir prétextant que si nous entrions, cela serait considéré comme najis et kotor, ce qui signifie impur et crasseux. Nous n’avions aucune idée pourquoi ils pensaient à ça…Nous sommes environ deux cents maintenant sous ce pont. Il y a une cantine tenue par la police à proximité mais ils cuisinent pour eux, et non pour nous.»

La rivière est déchaînée et les maisons le long de ses rives sont clairement coupées du reste du monde. Les habitants, ceux qui sont au sec, passent la journée avec leurs enfants, à regarder ceux qui ne sont pas aussi chanceux.
L’ennui dans les villes indonésiennes est légendaire. Et chaque malheur ou désastre draine une large foule de curieux. Il n’y a même pas la moindre tentative de fournir un peu de secours de la part du gouvernement ou du voisinage. En tout cas, pas en ce moment alors que je suis ici. C’était la même chose l’an dernier…Je sais que des gens obtiennent un peu d’aide. Mais c’est sporadique, insuffisant et sans aucune coordination.

L’eau monte et descend. Des gens meurent. Des milliers d’entre eux n’ont plus de toit, des centaines de milliers, parfois des millions, voient leur habitation endommagée. Le système capitaliste indonésien ne se sent pas concerné. Il méprise tout ce qui est public. Seules des entreprises rentables sont prises au sérieux et mises en oeuvre. En clair: seules des activités qui pouvant enrichir des individus déjà riches, sont sérieusement prises en considération.

trying to direct traffic in flood
La police tente de diriger le trafic les pieds dans l’eau

Alors que Jakarta est sous les eaux, le reste de l’Indonésie a son lot de dévastations: les flots ont submergé au moins 22 villages de Java centre et des glissements de terrain ont fait des victimes à Malang Java-est. 90 personnes ont été emportées par les inondations et glissements de terrain à Manado et ses environs, sur l’île de Sulawesi. Il y a quelques années, l’Onu a désigné l’Indonésie comme «la nation sur terre qui subit le plus de catastrophes».

Il est vrai que le pays est assis sur la ceinture de feu. Il est vrai que le pays est périodiquement secoué par des tremblements de terre, ravagé par des tsunamis et même par des nuées ardentes de volcans en éruption. Certaines calamités sont imprévisibles et inéluctables. Mais la plupart des vies perdues sont dues sans l’ombre d’un doute à des désastres non naturels déclenchés eux mêmes par des éléments totalement artificiels -l’étrange fondamentalisme du marché. L’Indonésie est gouvernée par des voyous, par une clique de voleurs impitoyables qui ont survécu en tant qu’espèces depuis le coup d’état de 1965 soutenu par les Usa dans lequel des citoyens indonésiens de premier plan furent massacrés, emprisonnés ou exilés.

Le pays est paralysé par un mélange violent de féodalisme/capitalisme, fondamentalisme religieux (non seulement islamique, mais aussi chrétien et hindou), ajouté à une désinformation ainsi qu’un piètre niveau d’éducation.
Les infrastructures du pays sont en voie d’implosion. Prêtres corrompus, propriétaires d’usine, lobbies d’affaires: tous n’ont pas de temps à consacrer aux choses qu’ils voient comme futiles ou même insensées: les travaux publics, le développement des transports en commun, de meilleures écoles et hôpitaux ou des choses simples telle la prévention des tsunamis, un système de drainage, la gestion des déchets ou la distribution d’eau potable.

under the flyover
 Sous l’échangeur

Le système du pays est basé essentiellement sur l’optimisation des profits, sur le pillage de tout ce qui est encore dans le sol et en surface. Ensuite pour faire bonne figure, quelques miettes de charité sont lancées aux pauvres qui représentent la majorité. Comme un membre de l’Académie des Sciences en Indonésie me le disait il y a quelques années, Jakarta et toutes les grandes villes du pays ont un accès à l’eau potable pire que les villes indiennes et même que celles du Bangladesh. La gestion des déchets est considérée comme une dépense inutile et de ce fait, les rivières et canaux des grandes villes sont encombrés de détritus.

Le système de drainage est inadapté et vieillissant, datant souvent de l’époque coloniale hollandaise lorsque Jakarta alors nommée Batavia était une petite ville de quelques centaines de milliers d’âmes et non le monstre actuel de 12 millions d’habitants. Comme les urbanistes ont englouti quasiment tous les parcs, il subsiste quelques rares espaces verts en ville. Et dans les montagnes, l’érosion des sols, la surexploitation minière et du ‘développement’ encore et encore, ont causé de telles destructions environnementales que lors de la saison des pluies, l’eau s’écoule des hauteurs de manière imprévisible et incontrôlable.

Bien sûr, la nature reprend ses droits; elle punit ceux qui défigurent et détruisent les paysages. Malheureusement, dans ce pays, les véritables responsables de ce projet national désastreux- l’Indonésie- sont planqués derrière de hauts murs dans des zones confortables et relativement sûres. Les pauvres, privés de tout et sans protection, sont secoués par des glissements de terrain, subissant les inondations et perdant tous leurs biens. Une logique implacable.

in the police tent,  helping flood victims

Dans une tente installée par la police pour secourir les victimes des inondations
«A Jakarta», comme me le disait un homme d’affaires important qui vit désormais à l’étranger: «Ils ne construiront jamais de système de transports en commun décent à cause du lobby automobile. Et ils se fichent pas mal que les grandes villes subissent de graves paralysies liées aux embouteillages et une pollution terrible.» La même chose peut être affirmée concernant l’industrie du bâtiment. Comme me l’avait expliqué Madame Sofya, une victime des dernières inondations qui a littéralement emporté sa maison située au nord de Jakarta: «pourquoi les entreprises devraient t-elles se soucier des projets gouvernementaux? Une fois terminés, les projets ne reviennent plus. Si aucun système d’évacuation n’est installé et que les inondations ne cessent de revenir chaque année, des centaines de milliers de maisons continueront d’être détruites….C’est fantastique n’est ce pas! Pour le business, en effet c’est excellent! Cela signifie des profits juteux pour ceux qui réparent et reconstruisent maisons et bâtiments.»

Le professeur Muslim Muin du prestigieux Institut de Technologie de Bandung (ITB) n’a aucun doute où le problème réside: «Ne blâmons pas les océans. Le niveau de la mer est normal cette année. Le problème se situe dans les rivières et canaux de Jakarta qui ne peuvent pas absorber toute cette quantité d’eau. Avant la saison des pluies, le gouvernement devrait effectuer une simulation hydrodynamique et ainsi il saurait de quelles sortes de pompes il aurait besoin et quel type de système d’évacuation pourrait être utilisé.»

Mais le gouvernement n’a pratiquement jamais effectué ce genre de test. Ainsi, chaque année, les inondations arrivent comme ‘une surprise’. Des gens perdent leur maison. Ceux qui sont au pouvoir réalisent d’énormes profits. Et les religions, d’une manière ou d’une autre, donnent un sens à tout cela. Ainsi les riches restent riches. Rien ne change. Et l’année prochaine, la nation tombera encore une fois des nues devant la catastrophe annoncée.
Andre Vltchek

Article original en anglais : The Floods of Jakarta. The Poor Are Dying to Make the Rich Richer, Counterpunch, 24 janvier 2014.

Traduit par Eric Colonna

Andre Vltchek est un romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il couvre des guerres et conflits dans des douzaines de pays. Auteur de Point of No Return , roman politique acclamé par la critique, réédité et de nouveau disponible (traduit en français), auteur d’un livre très critique sur l’Indonésie post-suharto et son modèle de libéralisme sauvage“Indonesia – The Archipelago of Fear” (non traduit en français). Après avoir vécu de longues années en Amérique du sud et en Océanie, Vltchek habite et travaille entre l’Asie du sud-est et l’Afrique. On peut le contacter sur son website ou Twitter.


Notes du traducteur
Voir l’article de Vltchek du 25/01/13 Jakarta’s killer floods and the Elites


D’autres photos
Indonésie Java Jakarta-centre Inondation Kampung Kebon Sirih
Jakarta inondation sur jalan Kebon Sirih Barat
Indonésie Java inondations
Indonésie Java inondations

17 octobre 2011

L’oligarchie est responsable de la crise écologique

Par Hervé Kempf
pour http://www.goodplanet.info

La crise écologique est aussi une crise sociale, selon Hervé Kempf, éditorialiste au Monde. Les classes dominantes –appelées oligarchie par l’auteur- qui encouragent et profitent du modèle actuel, empêchent sa transformation.


Vos ouvrages s’articulent autour de la notion de crise écologique, comment la caractérisez-vous ?

Pour la première fois dans son histoire, l’humanité fait face à une crise écologique majeure et généralisée. Depuis son origine, il y a plus d’un million d’années, elle a vécu comme si le monde était infini. Mais nous découvrons depuis une ou deux générations que les matières premières, les sources d’énergies et les capacités de résistance et d’équilibre de l’écosystème global atteignent leurs limites. Nos générations se trouvent confrontées à cette mutation culturelle immense, qui est d’adapter l’énergie de l’humanité à la finitude du monde.

Qui sont les responsables de cette crise ?

Une question plus pertinente serait de se demander qui sont les responsables de l’absence de réaction face à cette crise. Car elle découle d’une séquence historique, qu’on peut faire commencer par la révolution cartésienne en Occident et qui s’est poursuivie au travers de la révolution industrielle. L’homme a pris conscience qu’il pouvait changer le monde et il l’a transformé radicalement devenant, comme le disent nombre de scientifiques, une force géologique. Cela a conduit, malgré d’incontestables succès, à la crise que nous connaissons.

Nous en avons pris conscience depuis les années 1960, et depuis elle n’a cessé de s’aggraver, de manière de plus en plus évidente. Mais cette prise de conscience ne s’est pas traduite par une réorientation de nos économies et de notre culture de consommation, en large partie parce que les classes dirigeantes, que je nomme oligarchie, ont bloqué cette réorientation, en maintenant la fiction que la production matérielle illimitée resterait toujours possible.

Cette oligarchie s’est particulièrement constituée au cours des trente dernières années, qui ont vu une progression forte des inégalités dans tous les pays occidentaux, en rupture avec la situation antérieure qui voyait, entre la fin des années 1940 et 1980 une stabilité du partage des richesses entre capital et travail. Un groupe hyper-riche s’est ainsi constitué, contrôlant les leviers de pouvoir politique, économique et médiatique, et imposant sa vision au reste de la société. En particulier, son mode de vie de gaspillage et de surconsommation est devenu le modèle culturel de notre époque, diffusé par les médias et la publicité. Ce modèle et cette vision d’une croissance matérielle portent une très lourde responsabilité dans la crise actuelle.

Justement, vous liez la crise écologique aux inégalités sociales. Les premières ne sont-elles pas un reflet des secondes ?

L’obsession de la croissance matérielle est entretenue par le système. Il s’efforce de maintenir, voire d’améliorer un peu, les conditions de vie des gens pour leur faire oublier, d’une part, l’accroissement des inégalités et, d’autre part, la gravité de la crise écologique. Cela constitue un des leurres de la croissance. De ce fait, il n’y a pas de remise en cause des inégalités, ce qui contribue à maintenir cet ordre social injuste.

Les médias sont-ils en mesure de traiter les questions d’inégalités ?

Bien sûr, mais ils le font très peu. Pourquoi ? Parce que les plus influents d’entre eux appartiennent à l’oligarchie et mettent en forme son discours – qui minimise la question sociale. A l’échelle planétaire, l’inégalité nord-sud est aussi négligée, alors que les pays pauvres subissent davantage les nuisances. Dans nos sociétés aussi, les pauvres sont aussi en première ligne pour subir le dégât environnemental. Regardons par exemple qui habite à proximité des autoroutes et des usines ou qui doit faire ses courses au supermarché hard-discount où se trouve la nourriture la moins chère, produite industriellement avec des pesticides.

Une partie non négligeable de la population aspire à une augmentation de son niveau de vie. N’est-ce pas contradictoire ?

Non, ce n’est pas contradictoire. Une amélioration des conditions d’existence est indispensable pour les plus pauvres, mais le niveau de vie matériel des classes moyennes dans les pays occidentaux ne peut plus augmenter et doit même décroître. Il nous faut réorienter l’activité collective vers des domaines à moindre impact écologique, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, etc.
Mais pour aller dans cette direction, une condition essentielle est de réduire drastiquement l’inégalité : afin que les classes moyennes occidentales sentent que la transformation écologique se fait dans l’équité, et aussi pour changer le modèle de surconsommation qui est propagé par l’oligarchie.

Quelles alternatives proposer ?

Les alternatives et les solutions existent déjà. Les mouvements altermondialistes et écolo les proposent depuis des années, avec de plus en plus d’idées fortes et d’exemples concrets. Pour l’économie, on peut citer le Manifeste des économistes atterrés, Tim Jackson et Jean Gadrey. Pour l’énergie, les scénarios de Negawatt. Pour les idées écologistes, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et la décroissance de Serge Latouche, Paul Ariès et bien d’autres. Et sur le terrain, des milliers d’expériences alternatives qui marchent bien, et qui vont des AMAP à l’agriculture biologique en passant par les sociétés coopératives et les villes en transition.
Pour aller dans cette direction, il y a aussi un enjeu impalpable mais tout aussi important : parvenir à sortir de la culture individualiste dans laquelle nous enferme le capitalisme pour retrouver le goût de la communauté, le sens de l’intérêt général, le souci du bien commun.

Que manque-t-il à ce contre-modèle pour l’emporter ?

Les mesures à entreprendre, les systèmes, les lois, c’est indispensable, mais il y faut l’esprit qui les fait vivre. Nous sommes nombreux à avoir conscience de la gravité des problèmes, comme les internautes de GoodPlanet sans doute, pourtant cela ne suffit pas. Que continue-t-on de regarder le soir à la télé ? Des feuilletons et des émissions qui propagent la culture dominante, dépolitisée et prônant la consommation. De même, les médias les plus importants ne donnent que des aperçus très partiels et anecdotiques du contre-modèle. L’information joue donc un rôle essentiel dans la transformation nécessaire. Et puis, pour reprendre l’idée de la philosophe Cynthia Fleury, il nous faut recultiver le sentiment du courage, ne pas se résigner. Avoir le courage de changer soi, à titre personnel, mais aussi, celui de changer avec les autres. Il reste encore un élan collectif à inventer pour échapper à ce qui nous conditionne à accepter la situation présente sans bouger. C’est de ce courage qu’ont fait preuve les Tunisiens et les Egyptiens. Redécouvrir et redonner une valeur à la vertu dans nos actions, surtout en politique, me semble indissociable de la réflexion sur les politiques à mener.

[Hervé Kempf, auteur de L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie
 
Propos recueillis par Julien LEPROVOST
]


Hervé Kempf Journaliste et éditorialliste au Monde, Hervé Kempf écrit sur les enjeux écologiques. Hervé Kempf vient de publier L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Seuil), qui prolonge sur le plan de l’écologie politique la réflexion ouverte avec Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007) et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (Seuil, 2009). Il participe aussi au site /www.reporterre.net
 

22 septembre 2011

Coupures de presse : Allemagne, Inde, sous-traitance, corruption, télévision

Pour http://www.monde-diplomatique.fr

Modèle rhénan

 

Journaliste au quotidien britannique The Guardian, Aditya Chakrabortty propose un quiz à ses lecteurs.
Quel est le pays développé qui a connu la plus forte croissance des inégalités et du taux de pauvreté au cours des dernières années (selon la très sérieuse OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques]) ? Laissez-moi deviner : vous hésitez entre le Royaume-Uni « en déclin » et les Etats-Unis d’après George W. Bush. Raté : il s’agit d’un pays de la zone euro. Et, dernier indice, les travailleurs y perçoivent certaines des rémunérations les plus faibles d’Europe occidentale. Facile, direz-vous : la Grèce, le Portugal ou l’un de ces pays en proie à la crise de l’euro ? Pas du tout : il s’agit de l’Allemagne.
(« Which is the No 1 problem economy in Europe ? », 8 août.)

Opération de charme

 

Le quotidien sénégalais francophone Wal Fadjri se penche sur l’opération de séduction (économique et diplomatique) que mène actuellement l’Inde en Afrique.
Dans le combat [des puissances émergentes sur le continent noir], New Delhi n’entend pas jouer les figurants. Ainsi, ce ne sont pas moins de 5 milliards de dollars qui ont été prévus dans leur portefeuille pour le continent africain. Et ce dans des domaines aussi variés que le transport, les mines... Avec cette somme, le Sénégal compte bien tirer son épingle du jeu. Récemment, au cours d’une rencontre entre [le président Abdoulaye] Wade et le premier ministre indien Manmohan Singh, ce dernier avait annoncé la mise à la disposition du Sénégal d’un financement de 75 milliards de francs CFA [près de 115 millions d’euros] pour la deuxième phase du programme de mécanisation de l’agriculture sénégalaise. Avec pour cibles la vallée du fleuve Sénégal et la Casamance, deux zones de riziculture.
(« Afrique-Inde : Delhi vante son modèle de coopération », 22 août.)

Fausse bonne idée

 

L’hebdomadaire britannique The Economist suggère que les chefs d’entreprise hésiteraient désormais à sous-traiter certaines activités, les inconvénients l’emportant souvent sur les bénéfices.
Le mécanisme de la sous-traitance peut se détraquer de mille et une façons. Il arrive que les sociétés exercent une telle pression sur leurs prestataires que ces derniers n’ont d’autre choix que de rogner sur la qualité ; un problème particulièrement aigu dans l’industrie automobile, où une poignée d’entreprises imposent leurs conditions à plus de quatre-vingt mille fabricants de pièces détachées. Parfois, les vendeurs promettent plus qu’ils ne sont en mesure de fournir, de façon à obtenir un contrat. (…) Il arrive également que des sociétés affaiblissent leur stratégie d’ensemble en délaissant, de façon peu judicieuse, la responsabilité de certaines activités. Les sociétés de service, par exemple, sous-traitent les plaintes à des centres d’appel étrangers, et s’interrogent après cela sur les raisons pour lesquelles leurs clients les détestent.
(« The trouble with outsourcing », 30 juillet.)

Une Inde corrompue

 

Alors que l’ancien ministre indien des télécommunications est accusé d’avoir organisé le détournement de 28,5 milliards d’euros, un militant « apolitique », M. Anna Hazare, s’est lancé dans une grève de la faim pour obtenir une législation anticorruption. Son arrestation à la mi-août a suscité un tel émoi populaire que le gouvernement a dû le libérer. L’éditorialiste Shoma Chaudhury regrette les erreurs du gouvernement.

Chaque société a besoin d’un projet exaltant et de dirigeants forts pour mobiliser. Or ce gouvernement semble sans tête. Il semble n’avoir ni les mots ni la politique pour se ressaisir, et il se laisse guider au fil des événements, en tablant sur le fait que les partis d’opposition, eux-mêmes en difficulté, ne sont pas en mesure de menacer électoralement son pouvoir.
(« Reign of the Tin Men », Tehelka, 27 août.)

Effondrement démocrate

 

A l’issue d’une analyse très détaillée des scrutins de novembre 2008 et novembre 2010 publiée par la New York Review of Books, Andrew Hacker estime que la victoire écrasante de la droite républicaine lors des élections de mi-mandat s’explique moins par un changement de sentiment de l’électorat que par un effondrement de la participation aux urnes des groupes (jeunes, Hispaniques, Noirs, syndiqués) les plus susceptibles de voter démocrate. Entre 2008 et 2010, la proportion de ces électeurs a baissé d’un tiers.

Les enquêtes réalisées indiquent que, parmi ceux qui avaient participé au scrutin en 2008, les démocrates furent deux fois plus susceptibles que les autres de ne pas voter en 2010. Par conséquent, les électeurs de 2010 eurent un profil très différent de celui de deux ans plus tôt : ils furent plus vieux, plus blancs, plus marqués idéologiquement sur les questions économiques et sociales - et plus fermement républicains. Si le corps électoral de 2010 avait voté en 2008, John McCain serait aujourd’hui président des Etats-Unis.
(« The Next Election : The Surprising Reality », 18 août.)

La télévision tue


Une étude conduite par des chercheurs de l’Université de Queensland (Australie) a mesuré l’impact de la télévision sur l’espérance de vie.

Le visionnage prolongé de la télévision a des répercussions défavorables en matière de mortalité, notamment au niveau cardiovasculaire. (…) Les personnes qui regardent en moyenne 6 heures de télévision par jour au cours de leur existence peuvent s’attendre à vivre 4,8 années de moins que les autres. Dans l’ensemble, chaque heure passée devant la télévision réduit l’espérance de vie de près de 22 minutes.

(« Television viewing time and reduced life expectancy : a life table analysis », sur le site du British Journal of Sport Medecine, 15 août.)

Édition imprimée — septembre 2011 — Page 2

12 août 2010

Où en est l’Equateur de M. Rafael Correa ?

Arrivée à Quito : premier contact. Les boussoles de la gauche s’affolent facilement ; celles des « chefs d’entreprises » s’avèrent parfois plus fiables. La plupart de ceux que nous rencontrons dans les grandes villes du pays (Guayaquil, Quito, Cuenca, Riobamba) fulminent contre le gouvernement de M. Rafael Correa (élu en 2006), qui « gaspille l’argent pour les piojosos [pouilleux]  » et subventionne « les fainéants et les pauvres afin d’obtenir leurs voix ». Allons voir plus loin.
Loin du déchaînement médiatique de l’opposition – un « melting-pot » de droite dure, de gauche « démocratique », de partis sociaux-chrétiens et socialistes, où l’on trouve aussi l’ancien allié « indigéniste » de M. Correa, le Mouvement de l’unité plurinational Pachakutik-Nouveau Pays –, l’incertaine pirogue qui fend les flots tumultueux du fleuve Napo nous ouvre sur d’autres réalités.
Les Indigènes d’Ahuano, ce début d’Amazonie, sont nés avec le fleuve. Pablo, indien quichua, explique : « Avant, nous n’avions qu’une existence folklorisée. » Grâce à la nouvelle Constitution – approuvée en 2008 par 63,93 % des électeurs –, il se sent citoyen « à part entière ». Désormais, l’Equateur reconnaît les droits des communautés indigènes (25 % de la population), leurs langues, leurs cultures (14 nationalités), au même titre que les droits de la nature (chapitre 7 de la Constitution). L’objectif ? Atteindre « une nouvelle forme de coexistence citoyenne, en diversité et en harmonie avec la nature, pour parvenir au “buen vivir” [bien vivre] ou Sumak Kawsay  » (préambule de la Constitution).
La construction d’un « Etat interculturel, plurinational » ne va pas sans accrocs. Le président Correa, au pouvoir depuis janvier 2007, est récemment intervenu contre certaines traditions de justice coutumière : la justice indigène « doit être régulée (1)  » estime-t-il, rappelant que le droit commun, national, prime pour les délits majeurs. On passe parfois outre : début juillet, la communauté La Cocha (Cotopaxi) rendait elle-même justice. Plusieurs personnes étaient lynchées.
Un conflit ouvert oppose le président à la direction de la Confédération des Nationalités Indigènes d’Equateur (Conaie), dont le président, M. Marlon Santi, dénonce un « Etat dictatorial (2) ». M. Mario Conejo, maire indigène de la ville d’Otavalo depuis 2000, reconnaît que les torts sont partagés : « Je crois en une société interculturelle, et pas dans une société où il y aurait des institutions, un système de santé et d’éducation indigènes séparés. » Or, selon lui, « après l’adoption de la nouvelle Constitution, des revendications extrêmes ont été avancées ».
Les effets de la « Révolution citoyenne » du président Correa (six victoires électorales consécutives) s’observent aussi dans le domaine économique, notamment avec la renégociation des contrats sur les hydrocarbures avec les multinationales. M. Juan Pérez, syndicaliste dans le secteur pétrolier explique : « Jadis, 70 % des bénéfices revenaient aux magnats du pétrole, et 30 % à l’Etat. C’est désormais l’inverse. Le gouvernement discute d’égal à égal avec les multinationales, et cherche une relation équilibrée entre la société, l’Etat et le marché ». Si le Parlement n’adopte pas la nouvelle loi réformant la Loi des hydrocarbures et fiscale (renégociation des contrats avec les compagnies pétrolières, pour que toute la production appartienne à l’Etat) (3), elle pourrait être soumise à consultation populaire.
Des réserves considérables de pétrole (850 millions de barils) ont été découvertes dans le sous-sol du Parc National du Yasuní (Amazonie). Afin d’en préserver la faune et la flore (endémiques), l’Equateur propose de ne pas exploiter ces gisements en échange d’une compensation internationale : « les pays riches doivent payer leur dette écologique », estime le M. Correa (4). Le 3 août 2010, Quito signera avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) un accord pour commencer à recueillir l’aide des pays qui soutiennent le projet. Toutefois, à part l’Allemagne, qui s’est engagée à hauteur de 50 millions d’euros par an sur treize ans, la « communauté internationale » fait la sourde oreille.
En Equateur – comme dans de nombreux pays d’Amérique latine –, les grands médias sont aux mains du secteur privé et donc… de l’opposition. C’est vrai de la télévision (chaînes 2, 4, 8, 10) et de la presse écrite (El Comercio, El Universo, El Expreso, El Mercurio, La Hora, Hoy sauf El Telégrafo). Pour ces organes de presse, la liberté d’expression n’a jamais été aussi vigoureuse. Ce n’est pas le point de vue de l’administration Correa.
Selon le journaliste Henry Ortiz, le projet de loi dite « de communication » vise à « mettre plus d’éthique et de pluralisme dans un univers de libertinage, de mercenariat, sans intervenir pour autant dans la ligne éditoriale des médias ». Si l’intention est louable, les bousculades au Parlement, la cacophonie, les divisions au sein du bloc majoritaire, ont desservi le projet. Les médias, qui bâillonnent le gouvernement, dénoncent, comble du cynisme, « la mordaza » (le bâillon) et les « mentalités totalitaires » d’un gouvernement qui ne respecterait pas la liberté… des grands groupes de presse.
Les classes populaires ne partagent pas la colère des classes dominantes. Et pour cause : toutes les études confirment une réduction de l’indice de pauvreté. Le taux de chômage a chuté de 8,6 % en 2009 à 7,7 % en juin 2010, en partie du fait des politiques publiques nationales qui contribuent, comme ailleurs en Amérique latine, à la sortie de crise. Les salaires ont été quasiment multipliés par deux : M. Galo Brunis, professeur à Babahoyo, gagnait 240 dollars (soit 185 euros) en 2007. Il en touche désormais 500 (soit 385 euros). L’Assemblée nationale propose une augmentation des pensions de retraite de 57 dollars (environ 43 euros). L’Etat attribue 5 000 dollars (soit 3 850 euros) non-remboursables aux familles pauvres qui souhaitent édifier leur logement.
M. Gustavo Larrea – ancien « numéro deux » de M. Correa, puis ministre de la Sécurité intérieure et extérieure en 2008, et aujourd’hui opposant en passe de créer son propre parti –, reconnaît au gouvernement une « politique sociale audacieuse, et une avancée historique en matière économique ». Pour preuve, selon lui, « le FMI ne fait plus la loi ». Mais il pointe du doigt « une révolution citoyenne sans citoyens », rejoignant en cela d’autres critiques, au sujet d’un « présidentialisme excessif (5) »
Peut-être mais, petit pays au centre du monde, l’Equateur – fier de sa ligne équinoxiale – recherche un équilibre nouveau entre les « indigènes » et les « autres », entre les démunis et les puissants, et entre les Hommes et la Nature.

Jean Ortiz
Maître de conférences, Université de Pau et des Pays de l’Adour.
(1) El Telégrafo, 19 juillet 2010.
(2) El Comercio, 14 juillet 2010.
(3) El Telégrafo, 27 juillet 2010.
(4) Rafael Correa, Ecuador : de « Banana Republic » a « No República », ed. Debate, Bogotá, 2010, pp. 186-187.
(5) Interview de Germán Muenala, Otavalo, 15 juillet 2010.

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