Source : http://www.arte.tv
Après 1 560 jours d’une guerre extrêmement meurtrière – et pour la
première fois mondiale –, le 11 novembre 1918, à 11 h précises, les
cloches sonnent partout en France pour annoncer que les combats ont
cessé. Un armistice a été signé, à l’aube, entre l’Allemagne et les
Alliés vainqueurs, mais en France comme en Angleterre la nouvelle n’a
été annoncée qu’à 11 h du matin. De l’autre côté de l’Atlantique, à
cause du décalage horaire, l’événement a commencé à être fêté beaucoup
plus tôt.
À Paris, à Londres, à Washington comme à New York, de
nombreuses caméras étaient dans la rue pour immortaliser un moment aussi
important dans l’histoire du monde. Mais cette liesse qu’elles nous
montrent était-elle générale, spontanée ou mise en scène ? Les reporters
étaient-ils libres d’aller où ils voulaient et de montrer ce qu’ils
souhaitaient ? Et pour qui travaillaient-ils ? Dernière question, la
censure mise en place durant la guerre avait-elle été déjà levée ?
Mystères d'archives - Saison 3
Directeur de la collection Serge Viallet
Une coproduction ARTE France, Ina
Seize épisodes de 26 mn
RÉCOMPENSES
• Prix FOCAL 2009 « Best use of archive footage » (Londres)
• Prix ITFA 2009 « Best use of archive footage » (Beijing)
• Prix ITFA 2011 « Best Archive Preservation Project » (Turin)
"Que sert d’être habile à parler ? Ceux qui reçoivent tout le monde avec de belles paroles, qui viennent seulement des lèvres, et non du cœur, se rendent souvent odieux ..." ( Confucius )
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3 août 2013
Le Golfe par ses mots
Par Akram Belkaïd *
08/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English Gulf by his words
* Journaliste
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais – la lingua franca dans le Golfe – en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’oeil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » – exigez l’accent – de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».
Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-blingbling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.
Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » – en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.
Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…
Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats- Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » – milliards – de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National – tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture – donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.
LE projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » – marché émergent –, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de noeud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.
Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »
Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste (« strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable (« sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».
Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain » (« human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.
Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sousentendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.
A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).
Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désoeuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh – terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » – mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » – loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente –, et le maître verbe, « enjoy » – prendre du plaisir ?
Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de malêtre et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée – du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…
MAIS, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?
La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
Notes :
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
08/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English Gulf by his words
* Journaliste
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais – la lingua franca dans le Golfe – en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’oeil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » – exigez l’accent – de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».
Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-blingbling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.
Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » – en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.
Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…
Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats- Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » – milliards – de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National – tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture – donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.
LE projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » – marché émergent –, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de noeud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.
Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »
Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste (« strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable (« sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».
Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain » (« human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.
Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sousentendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.
A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).
Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désoeuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh – terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » – mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » – loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente –, et le maître verbe, « enjoy » – prendre du plaisir ?
Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de malêtre et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée – du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…
MAIS, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?
La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
Notes :
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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10 juillet 2013
Samsung ou l’empire de la peur
Par
MARTINE BULARD
07/2013
Source :
http://www.monde-diplomatique.fr
english
Samsung
or empire of fear
Sa
tablette Galaxy l’a propulsé sur le devant de la scène, au point
qu’il dépasse Apple. Du coup, Samsung et son concurrent se livrent
une guerre sans merci devant les tribunaux et les
instances internationales.
Mais, au-delà de l’électronique, le groupe sud-coréen, aux
activités multiformes, constitue un conglomérat si puissant qu’il
influence aussi bien la politique
que la justice ou la presse
du pays.
IMPOSSIBLE
de la rater, même au milieu de cette forêt d’immeubles en verre
aux formes plus biscornues les unes que les autres – ici,
l’originalité est signe de distinction. La tour Samsung trône en
plein cœur de Gangnam, l’un des districts les plus « bling-bling
» de Séoul avec ses avenues gigantesques, ses voitures de luxe et
ses jeunes branchés,rendus mondialement célèbres par le chanteur
Psy dans son clip Gangnam Style.
Samsung
Electronics y présente, sur trois niveaux, ses inventions les plus
spectaculaires : écrans géants où l’on se transforme en joueur
de golf ou en champion de base-ball ; télévisions en 3D ;
réfrigérateurs aux parois transparentes et dotés d’un système
pouvant suggérer des recettes à partir de leur contenu ; miroirs
avec capteurs indiquant votre rythme cardiaque, votre température…
Sans oublier, en très bonne place, le dernier bijou du groupe : le
smartphone Galaxy S4, lancé dans le monde entier.
C’est
la face lumineuse de Samsung. En cette fin d’après-midi de mai,
des dizaines d’adolescents se retrouvent ici, l’université de
Séoul se situant à quelques centaines de mètres. Ils vont d’un
stand à l’autre, s’ébahissent devant les prouesses, se défient,
s’interpellent. Tous ceux que l’on a pu interroger assurent que
travailler chez Samsung serait « le rêve »
Une
opinion que l’on entendra très souvent. N’est-ce pas Samsung qui
a damé le pion au colosse américain Apple et au japonais Sony sur
le marché des téléphones portables et des tablettes ?
N’est-ce
pas « le géant du XXIe siècle dans les technologies les plus
avancées », comme l’énonce un jeune chercheur récemment
embauché chez Samsung Design, temple de l’innovation ? Et la plus
grande tour du monde à Dubaï ? Et la centrale nucléaire d’Abou
Dhabi ?, interroge notre jeune interlocuteur, un brin ironique, car
la France a perdu le marché. Samsung, encore Samsung, toujours
Samsung…
Fiche
d’identité
SAMSUNG
Chiffre
d’affaires : 185,1
milliards d’euros.
Bénéfice
net : 13,7
milliards.
Salariés
: 369 000
personnes, dont 40 000 chercheurs.
Part
des ventes mondiales de téléphones
portables
: 29 %
(22 % pour Apple).
Principales
filiales : Samsung
Electronics (téléphones portables, semi-conducteurs, écrans LCD,
panneaux solaires...), Samsung Heavy Industries (construction
navale,lates-formes pétrolières), Samsung Techwin (armement),
Samsung Life Insurance (assurances), Everland (parcs d’attractions),
The Shilla Hotels and Resorts, Samsung Medical Center, Samsung
Economic Research Institute.
Principaux
pays d’implantation, outre la
Corée : Chine
(assemblage des téléphones
portables), Malaisie, Vietnam, Inde,
Ukraine, Pologne, Etats-Unis, etc.
Sources
: rapport officiel de Samsung 2012,
IDC
Worldwide Mobile Phone Tracker 2012
Le
groupe étend ses tentacules des chantiers navals au nucléaire, de
l’industrie lourde à la construction immobilière, des parcs de
loisirs à l’armement, de l’électronique à la grande
distribution et même aux boulangeries de quartier, sans oublier le
secteur des assurances ou encore les instituts de recherche. Il forme
ce que l’on appelle un chaebol, sans équivalent dans le monde (1).
«
En Corée du Sud, déclare Park Je-song, chercheur au Korean Labor
Institute (KLI), vous naissez dans une maternité qui appartient à
un chaebol, vous allez dans une école chaebol, vous
recevez
un salaire chaebol – car la quasi-totalité des petites et moyennes
entreprises en dépendent, vous habitez un appartement chaebol, vous
avezune carte de crédit chaebol, et même vos loisirs et votre
shopping seront assurés par un chaebol. » Il aurait pu ajouter : «
Vous êtes élu grâce à un chaebol », puisque ces mastodontes
financent indifféremment droite et gauche.
Il
en existe une trentaine dans le pays, dont Hyundai, LG (Lucky
Goldstar) ou SK Group (Sunkyung Group), chacun détenu par une grande
famille dynastique. Le plus puissant est Samsung,
qui
opère dans les nouvelles technologies et soigne son image – le
groupe a dépensé 9 milliards d’euros en marketing en 2012 (2) –,
même si la saga familiale, avec procès spectaculaires, querelles
fratricides, corruption et dépenses somptuaires, ferait passer
Dallas pour un feuilleton à l’eau de rose.
Son
histoire symbolise l’évolution de la République de Corée, passée
du statut de pays en développement dans les années 1960 –
derrière la Corée du Nord, alors plus industrialisée à celui
de
quinzième économie mondiale. Le créateur du groupe, Lee Byung-chul
(1910-1987), a commencé au bas de l’échelle, en tenant un petit
commerce avec pour emblème trois étoiles – samsung en coréen. La
légende met l’accent sur son sens des affaires, qui lui a permis
de miser sur les biens de grande consommation (télévisions,
réfrigérateurs), puis sur l’électronique, gagnant ainsi ses
lettres de noblesse et remplissant ses caisses en Corée comme sur
les marchés occidentaux. Il a légué sa fortune à ses enfants,
sans payer d’impôts ou presque, et désigné l’un de ses fils,
M. Lee Kun-hee, pour lui succéder.
Autodafé
de
téléphones portables
Ce
dernier développera le groupe au point de le hisser à la première
place dans les ventes de semi-conducteurs (il fournit Apple), de
smartphones, d’écrans plats, de téléviseurs, et parmi les tout
premiers dans l’engineering ou la chimie. Il se situe au vingtième
rang mondial (3), affichant un chiffre d’affaires équivalent à
un cinquième du produit intérieur brut (PIB) de la Corée. Avec une
fortune personnelle évaluée à 13 milliards de dollars, M. Lee
Kun-hee est l’homme le plus riche du pays et occupe le 69e rang
mondial.
La
légende omet de rappeler que Lee Byungchul a démarré ses affaires,
en 1938, avec l’aval de l’occupant japonais. Elle ne dit pas non
plus que le groupe s’est développé avec l’aide sonnante et
trébuchante du dictateur Park Chung-hee, qui a apporté terrains,
financements, fiscalité réduite, normes spécifiques pour
protéger le marché intérieur. Pur produit de la dictature, Samsung
conserve de beaux restes.
A
71 ans, le patron actuel « exerce un pouvoir absolu sur les
orientations du groupe comme sur le personnel, assure Park Je-song,
bien qu’il ne détienne qu’une infime partie du capital » :
moins de 3 % (lire l’encadré page suivante). Dès qu’il parle,
chacun obtempère sans barguigner. En 1993, foin du sexisme, il lance
à l’ensemble du personnel : « Vous devez tout changer, sauf vos
femmes. » Du jour au lendemain, produits, méthodes, management sont
chamboulés. Cette fameuse « réactivité au marché » fera le
succès du groupe et la légende de son chef.
Deux
ans plus tard, constatant la piètre qualité des téléphones, m.
lee kun-hee organise un gigantesque autodafé de cent cinquante mille
portables, qui partent en fumée devant les travailleurs ahuris.
L’image
est retransmise dans la totalité des usines, histoire de montrer
qu’un travail bâclé ne vaut pas plus que ce tas de cendres. le
«zéro défaut» devient la norme à respecter et la culpabilisation
des travailleurs, un dogme.
Avocat
réputé, M. Kim Yong-cheol a travaillé au secrétariat général,
le saint des saints, aussi appelé « groupe central pour la réforme
» (Reformation Headquarter Group). Il raconte que lors des réunions
avec le grand patron, qui peuvent durer plus de six heures, pas un
seul cadre ne boit un verre d’eau, de peur d’être contraint
d’aller aux toilettes : M. Lee ne le supporterait pas. Nul ne peut
parler sans son autorisation. Oser émettre le moindre doute ne
viendrait à l’idée de personne. « C’est comme un dictateur. Il
ordonne, on exécute. »
Pour
les sous-traitants aussi, pas de salut hors la soumission. Fin
connaisseur de la Corée, le dirigeant français d’une entreprise
dans le secteur ultraprisé des aménagements urbains de luxe, qui a
réclamé l’anonymat, confie : « Pour travailler ici, il faut
être adoubé. L’appel d’offres n’existe pas. Tout est fondé
sur la confiance. Si ça marche, vous devez être entièrement
dévoué au groupe, obéir au doigt et à l’œil. L’avantage est
que vous pouvez innover, mais sous sa protection. » Impossible de
travailler pour un autre chaebol ou de refuser unecommande. « Ce
sont des rapports féodaux », finit il par admettre. D’autres
sous-traitants moins prestigieux peuvent du jour au lendemain voir
leur marge autoritairement réduite, ou être rayés de la liste des
fournisseurs.
L’avocat
Kim Yong-cheol a vécu le système Samsung de l’intérieur. Pendant
« sept ans et un mois », précise-t-il, il a mis son talent au
service du grand homme et de ses pratiques plus ou moins licites :
double comptabilité, caisses noires pour acheter journalistes et
élus, comptes cachés pour subvenir aux besoins personnels, dont
ceux de Mme Lee, grande amatrice d’art contemporain. « Je suis
resté jusqu’au moment où j’ai découvert qu’on avait ouvert
un compte bancaire à mon nom crédité de plusieurs dizaines de
millions de wons (4). »
Excédé
par cette injustice, M. Kim Yong-cheol trempe sa plume dans l’acide
et publie en 2010 Penser Samsung (6). Il y détaille les exactions de
la famille et la corruption jusqu’au plus haut niveau de l’Etat :
« Je devais apporter la preuve que je ne mentais pas. » Aucun des
trois grands journaux,
Chosun,
JoongAng et Donga – « Chojoodong », comme on nomme ici cette
presse de connivence n’accepte d’encart publicitaire pour le
livre. Aucun n’en rendra compte. Tous sont liés à
Samsung
par la publicité, par les enveloppes régulièrement versées aux
journalistes, ou par des relations intimes avec la famille. Seul
Hankyoreh brisera l’omerta, ce qui lui vaudra d’être privé des
annonces publicitaires du groupe.
Les
réseaux sociaux feront néanmoins connaître le livre, qui se vendra
à deux cent mille exemplaires. Beau succès de librairie, mais
toujours pas d’emploi pour l’avocat. Lui qui se définit comme
un conservateur a dû retourner dans sa ville natale, Gwangju, fief
des démocrates mais seul endroit où il a pu trouver un poste. Il
n’a qu’un regret : « Le débat public n’a pas eu lieu. Samsung
a qualifié mon livre de “pure fiction”. » Et le manège a
repris.
Même
constat du côté du cinéaste Im Sangsoo. Lui a choisi d’emblée
la fiction avec son film L’Ivresse de l’argent (7), en 2012. Il
y décrit avec maestria le comportement des chaebols : la
corruption,
l’arrogance, le mépris du personnel, les querelles familiales,
jusqu’au meurtre. «Les chaebols transforment les gens en esclaves.
Je devais démonter leurs mécanismes », explique-t-il dans les
locaux de l’édition coréenne du Monde diplomatique (8).
Toutefois, « ce ne fut pas un succès au box-office ». Silence
médiatique et refus de diffusion des grandes salles de cinéma. Pour
lui, « le plus décevant, c’est que le film n’a guère
intéressé la gauche, car elle n’ose pas s’attaquer à cette
forteresse. Pourtant, il y a deux dynasties dans la péninsule : les
Kim en Corée du Nord et les Lee en Corée du Sud. »
L’image
est à peine excessive quand on voit le sort réservé au député du
Nouveau Parti progressiste Roh Hoe-chan, déchu de son mandat en
février dernier pour avoir rendu publique une liste des
personnalités corrompues par Samsung. Pas n’importe quelle liste :
celle établie par les services secrets, qui, pour d’obscures
raisons, avaient enregistré des conversations entre le patron du
groupe et celui du journal JoongAng. Il y est beaucoup question
d’argent versé à du très beau monde : le vice- ministre de la
justice, un ou deux procureurs, plusieurs journalistes,
quelques
candidats aux élections.
Ne
pas manger avec un syndicaliste à la cantine
Les
syndicalistes, également, ont droit au bâillon. L’un des
porte-parole du groupe, M. Cho Kevin, dément pourtant toute chasse
aux sorcières. Il nous fait savoir par courriel (il est plus facile
de rencontrer un ministre ou un député qu’un représentant de
Samsung) : « Des syndicats existent dans de nombreuses filiales, et
le groupe respecte le droit du travail ainsi que les normes éthiques.
» Des syndicats maison, oui ; mais pas la Confédération coréenne
des syndicats (Korean Confederation of Trade Union, KCTU), dont
l’ancêtre a joué un rôle décisif pour mettre fin à la
dictature dans les années 1980. Enlèvements, licenciements,
menaces, chantage : la direction ne lésine pas sur les moyens, si
l’on en croit l’étude du professeur Cho Don-moon, sociologue à
l’Université catholique de Corée (9).
Jusqu’en
2011, un seul syndicat était autorisé dans l’entreprise, et le
salarié qui voulait en créer un devait se faire enregistrer auprès
de l’administration publique. Dès qu’un dossier arrivait, le
fonctionnaire prévenait la direction de Samsung, laquelle pouvait
enlever l’impétrant pendant plusieurs jours, le temps de créer
son propre syndicat dans l’usine. Depuis janvier 2011, le
pluralisme syndical est reconnu, mais la KCTU reste l’ennemi.
Ils
sont six, âgés de 30 à 50 ans. Tous travaillent chez Samsung,
autour d’Ulsan, à deux heures et demie de train à grande vitesse
au sud-est de Séoul. Mais pour les rencontrer, il faudra faire des
tours et des détours jusqu’à une auberge coréenne
traditionnelle, entourée de fleurs et d’arbres, tout au bord d’un
lac, loin de leur domicile, afin qu’ils passent incognito. Le coin
est plus enchanteur que les environs des usines où ils fabriquent
des batteries de portable, des écrans à cristaux liquides ou des
panneaux solaires. Et surtout plus discret :
«C’est trop dangereux de rencontrer une journaliste –
étrangèrequi plus est », expliquent-ils. Syndiqués à la KCTU,
ils vivent dans une semi-clandestinité. Tous sont catalogués « MJ
», pour moon jae,
transcription
phonétique en alphabet occidental du coréen « problème ». «
Dans chaque secteur, raconte
l’un
d’entre eux, il y a des personnes chargées de repérer les MJ, de
les harceler, de les acheter et d’empêcher la “contamination”.
» L’un de ses collègues enchaîne : « Si une personne prend un
verre par hasard dans une soirée avec un MJ, elle est immédiatement
convoquée par la direction, qui lui demande ce qu’elle a entendu
et ce qu’elle a dit. Même à la cantine, il est peu recommandé de
manger avec un MJ. »
Permission
de minuit pour les ouvrières
Les
sanctions pleuvent : un seul de ces syndicalistes a conservé son
travail à la chaîne. L’un a été muté dans un bureau où il
s’occupe, seul, des oeuvres caritatives de l’usine. Un autre a
été placé dans un service d’approvisionnement bien encadré. Une
question sur l’activité du quatrième fait rire la tablée : «
Rien, je ne fais littéralement rien. Avant, j’étais ouvrier ;
maintenant, je suis dans un bureau, tout seul, sans aucune tâche. »
Il en rigole, mais il a dû consulter un psychiatre. A son collègue
qui vient de rejoindre le syndicat, la direction a proposé un «
stage obligatoire » de plusieurs mois… en Malaisie. Il a refusé ;
il attend la sanction. Quant au sixième, il a été licencié il y a
quatre ans. Sans recours.
Nous
avons rencontré d’autres MJ à Suwon, la ville-phare de Samsung,
dans la banlieue de Séoul. M. Cho Jang-hee, ancien manager d’un
restaurant au parc d’attractions Everland, a eu l’audace de créer
avec trois de ses collègues un syndicat affilié à la KCTU. Toutes
les tentatives précédentes avaient échoué, certains ayant eu une
promotion, ou de l’argent pour payer les études des enfants,
d’autres ayant cédé aux pressions. « Tout d’un coup, les
collègues n’osent plus vous regarder, ils ne vous parlent plus,
raconte-t-il. Il y a même des “séances de formation” au cours
desquelles les cadres expliquent que nous sommes des voyous qui
mettons en péril l’entreprise. » Eux ont été suivis
vingt-quatre heures sur vingt-quatre et filmés. Leurs téléphones
ont été piratés, leurs proches menacés. Mais ils ont tenu.
Certes,
leur influence est marginale : onze adhérents « au grand jour » et
soixante-huit clandestins, sur dix mille salariés. Ils ne sont pas
près d’être élus pour représenter le personnel dans ces
commissions paritaires concoctées par le groupe pour contourner les
syndicats et composées pour moitié de gens de la direction, pour
moitié de représentants des salariés chaudement recommandés par
la direction. Reste que,
pour la première fois, la KCTU a une existence légale, sinon
reconnue, chez Samsung. M. Cho Jang-hee l’a payé cher, puisqu’il
a été licencié. Quant aux deux autres cofondateurs, ils ont été
mis à pied pendant trois mois et mutés dans deux restaurants
différents « pour bien [les] isoler ».
A
Ulsan comme à Suwon, ces syndiqués reconnaissent que pour eux,
travailleurs à plein temps, « les salaires sont corrects ». En
revanche, les précaires touchent entre 40 et 60 % de moins pour un
travail parfois identique, ne bénéficient d’aucune protection,
d’aucun bonus, et sont jetés à la rue dès que les commandes
baissent (10). Or, qu’ils soient estampillés Samsung ou employés
par les soustraitants, ils représentent selon les estimations (les
statistiques officielles n’existent pas) entre 40 et 50 % des
effectifs. Quant aux plus de 50 ans, cadres compris, ils sont
ardemment invités à démissionner, car ils coûtent trop cher. Pour
tous, les conditions de travail sont difficiles, les amplitudes
horaires démesurées, les tensions fortes, les accidents nombreux.
En janvier 2013, un salarié précaire est mort après une fuite
d’acide fluorhydrique à l’usine de Hwasung, près de Suwon.
De
l’extérieur, rien ne laisse présager du moindre danger dans cette
unité. Soucieux du décorum, M. Lee Kun-hee a construit avec soin sa
digital city (« ville numérique »), qui s’étend sur trois
communes, Hwasung, Giheung et Onyang. Le savant assemblage de gros
cubes d’un blanc pur, d’immeubles en verre élégants et de
pelouses bien entretenues fait penser à un campus universitaire. A
chaque extrémité, des dortoirs : ceux des filles sont imposants,
car les « opératrices » sont les plus nombreuses. Plus loin, celui
des garçons, chargés de la maintenance et de l’approvisionnement.
Venus de tout le pays, ces jeunes gens fabriquent des
semi-conducteurs.
Tous
les ans, des cadres de Samsung partenten chasse. Ils descendent dans
les collèges de province afin de dénicher de nouvelles recrues, à
charge pour les enseignants de les présélectionner. Au dire de
tous, il y a plus de demandes que d’élus. Samsung jouit d’une
belle réputation, et les salaires y sont relativement élevés :
l’équivalent de 2 000 euros, une fortune pour ces débutants (le
salaire minimum ne dépasse pas 600 euros). « En travaillant chez
Samsung, témoigne une employée, je peux aider mes parents et
préparer mon mariage. »
Mais
les rêves de jeune fille s’évanouissent souvent dans les salles
blanches de production. De l’extérieur, tout paraît aseptisé
avec ces « opératrices » aux allures de cosmonautes, en tenue
immaculée, dont seuls les yeux apparaissent. On imagine des lieux
hautement sécurisés. Ce décor futuriste dissimule cependant des
pratiques moyenâgeuses.
Il
faut travailler au moins douze heures par jour ; participer aux
activités caritatives afin de développer l’esprit de solidarité,
dixit le management ; puis, éventuellement, retourner au travail
avant d’aller se coucher. Six jours sur sept. Le septième, les
ouvrières sont si fatiguées qu’elles dorment sur place et
rentrent rarement dans leur famille. « On se lève Samsung, on mange
Samsung, on travaille Samsung, on s’entretient Samsung, on dort
Samsung », résume Kab-soo, heureuse d’en être partie après
avoir amassé un petit pécule et trouvé un autre emploi un peu
moins dur.
Bien
sûr, ces jeunes filles ont le droit de sortir le soir. « Nous ne
sommes pas en Chine », me réplique, un peu vexé, un ex-cadre du
groupe. Cependant, reconnaît-il, ce n’est pas très bien vu. Et
si, par égarement, elles rentrent après le couvrefeu (minuit),
elles reçoivent un « carton rouge » qui ne sera effacé que
lorsqu’elles auront dûment participé aux activités caritatives
maison.
La
fatigue est telle que les indisciplines sont rares. Pourtant,
encapuchonnées dans leur costume de Bunny, les travailleuses
résistent à cette robotisation. Interdites de maquillage, elles
mettent des faux cils. Couvertes jusqu’aux yeux du bonnet
réglementaire, elles trouvent des façons élégantes de le porter,
raconte Lee Kyung-hong, jeune cinéaste documentariste qui les a
filmées pendant trois ans (11)… après leur départ de
l’entreprise, car il leur est totalement interdit de parler tant
qu’elles y sont employées.
Ce
sont leurs seules fantaisies. « On travaille dans la peur », se
souvient Kab-soo. Peur de se tromper. Peur de ne pas y arriver. Peur
de la maladie. La fabrique des semi-conducteurs nécessite en effet
de grandes quantités de produits chimiques, des gaz extrêmement
dangereux, des champs électromagnétiques. Les ouvrières doivent
remper leurs dalles dans plusieurs bains avec une grande rapidité,
ne pas se tromper, vérifier...
Deux
mille violations des lois sur la sécurité au travail
Sur
le papier, les normes de sécurité existent. Mais dans l’unité de
Hwasung, il y a déjà eu deux fuites d’acide fluorhydrique entre
janvier et mai 2013. Les systèmes de ventilation ne fonctionnent pas
toujours. Enfin, souvent, les opératrices elles-mêmes
déverrouillent les vannes de sécurité pour aller plus vite et
remplir leur mission. Sans être payées à la pièce, elles se
sentent responsables du résultat commun.
A
ce rythme, elles ne tiennent pas plus de quatre à cinq ans. Ensuite,
soit elles trouvent un autre emploi, soit elles repartent chez leurs
parents et se marient – seules 53,1 % des femmes travaillent (12).
Quelques-unes en meurent. La jeune Hwang Yumi, âgée de 22 ans, est
décédée en 2007 après quatre ans de travail à l’unité de
Giheung. Son père Hwang Sang-gi, taxi à Dokcho, à deux heures et
demie de voiture de Séoul, se souvient de chaque instant du cancer
qui l’a rongée pendant de longs mois. Il est devenu un symbole. Il
a beau, selon son expression, « parler moins bien que les
bureaucrates de Samsung », il a beau avoir reçu des menaces et des
offres financières pour se taire, il n’a jamais abandonné la
partie. Il veut que le cancer de sa fille soit reconnu comme maladie
professionnelle non seulement par l’administration – ce qui est
acquis –, mais aussi par Samsung, qui nie toujours. Pour Yumi, et
pour tous ceux qui meurent encore.
La
première à l’avoir écouté est l’avocate Lee Jong-ran. Elle
est intarissable sur les dégâts provoqués par ce concentré de
substances dangereuses. « Les fabricants disent qu’il n’y a rien
à craindre, mais aucun ne veut donner la liste exacte des produits
utilisés, au nom du “secret de fabrication”. Et des jeunes
meurent en secret. » Avec le docteur Kong Jeong-ok et l’association
Supporters for the Health and Rights of People in the Semiconductor
Industry (Sharps), elle a recensé cent quatre vingt-un anciens
employés Samsung souffrant d’affections diverses (leucémie,
cancer du sein, sclérose en plaques…) entre 2007 et mai 2013.
Pour
beaucoup de spécialistes du groupe, ces maladies professionnelles
sont un secret de Polichinelle. Il
aura cependant fallu les fuites de liquide toxique à Hwasung, à dix
minutes à vol d’oiseau des résidences de luxe autour de Suwon,
pour que certains commencent à s’inquiéter. Le ministère de
l’emploi a effectué une inspection spéciale et trouvé plus de
deux mille violations du droit du travail en matière de sécurité.
La direction a promis d’y remédier…
Mais
quand, après des mois et des mois de procédures pour que soit
examiné un cas précis, l’agence publique d’indemnisation
mandatée par l’administration entre enfin en lice, elle ne manque
pas d’inclure dans la commission un médecin… Samsung (13) dont
la voix est prépondérante.
Notes :
(1)
Lire Laurent Carroué, « Les travailleurs coréens à l’assaut du
dragon », et Jacques Decornoy, « Délicate fin de guerre dans la
péninsule
de Corée », Le Monde diplomatique, respectivement février 1997 et
novembre 1994.
(2)
« Samsung a dépensé 9 milliards en marketing en 2012 », Le
Figaro, Paris, 14 mars 2013.
(3)
« Global 2000 leading companies », Forbes, New York, mai 2013,
www.forbes.com
(4)
1 000 wons représentent environ 0,60 euro.
(5)
Aucun lien de parenté avec les propriétaires de Samsung. Les noms
de famille sont peu nombreux en Corée : les cinq plus courants (Lee,
Kim...) représentent la moitié de la population.
(6)
Uniquement en coréen.
(7)
Disponible chez Wild Side Video, Paris.
(8)
Lire l’entretien sur notre site : «L’univers impitoyable des
dynasties sud-coréennes », Planète Asie,
http://blog.mondediplo.net (9) Cho Don-moon, « La stratégie antisyndicale de Samsung. Histoire de la lutte des travailleurs pour la création d’un syndicat », étude (en coréen), 2012.
(10) Cf. Jean Marie Pernot, « Corée du Sud. Des luttes syndicales pour la démocratie », Chronique internationale de l’IRES, no 135, Paris, mars 2012.
(11)
Lee Kyung-hong, L’Empire de la honte (en coréen), Purn Production,
Séoul, 2013.
(12)
La moyenne pour les pays de l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) est de 56,7 %.
(13)
« South Korean government rejects Samsung victim’s workers
compensation based on Samsung doctor’s opinion », Sharps, 31 mai
2013, http://stopsamsung.wordpress.com
Un
contrôle circulaire
COMMENT,
avec 3 % du capital, la famille Lee peut-elle diriger un
groupe
qui pèse l’équivalent d’un cinquième du produit intérieur de
la
République de Corée ? Pendant plus de trois heures, l’économiste
Kim
Sang-jo, professeur à l’université Hansung à Séoul et président
de l’association
Solidarité
pour la réforme de l’économie (1), prend le temps d’expliquer
ses
mille et une ficelles, que l’on peut ainsi résumer : dissimulation
de
capitaux, nébuleuse de participations. « On
dit que les fonds de pension étrangers
détiennent
Samsung. Le plus probable est que la famille dispose de sociétés
offshore,
dans les paradis fiscaux. » Tous les
spécialistes rencontrés soupçonnent
qu’une
partie des fonds d’investissement dits étrangers lui
appartiennent,
mais
nul ne sait combien. Et le gouvernement n’est guère curieux.
«
A l’intérieur, poursuit Kim Sang-jo,
beaucoup de petits actionnaires sont des
prête-noms.
Des filiales comme Samsung Life Insurance permettent également de
dissimuler
les capitaux familiaux. » On peut selon lui
estimer la fortune de l’actuel
patron
de Samsung, M. Lee Kun-hee, et de sa femme à 30 milliards de
dollars,
soit deux fois plus que son montant officiel. Du reste, son frère
Lee
Maeng-hee
et sa soeur Lee Sook-hee lui intentent un procès, l’accusant
d’avoir
sous-estimé
l’héritage. L’affaire est en cours devant les tribunaux.
Le
groupe est contrôlé par un système de participations circulaires :
A
contrôle
B, qui contrôle C, qui contrôle A. Selon
un autre spécialiste, Jason
Chung,
créateur du site Chaebul.com, l’équivalent à l’échelle
coréenne du
magazine
américain Forbes, le
jeu se mène à partir de trois entités majeures :
Samsung
Everland, qui regroupe les parcs de loisirs et constitue une sorte
de
holding, Life Insurance et Samsung Electronics.
Le
tout s’accompagne d’un management ultracentralisé et
autoritaire, exercé
publiquement
par M. Lee Kun-hee, et secrètement par ce qui est parfois appelé
le
secrétariat général, ou « groupe central pour la réforme »
(Reformation
Headquarter
Group, RHG). C’est cette équipe d’une centaine de personnes
qui,
selon Kim Sang-jo, détient le pouvoir réel, surtout après la
diversification
ratée
dans l’automobile menée par M. Lee Kun-hee au milieu des années
1990.
«
Du reste, celui-ci a disparu de la scène publique entre 1995 et 2004
», note Kim
Sang-jo.
Après la crise de 1997, le RHG a massivement restructuré et a
concentré
le groupe sur ses coeurs de métier, dont l’électronique, en
développant
la
qualité et en misant sur l’innovation, quitte à acheter des
chercheurs
à
l’étranger. Avec le succès que l’on connaît. M. Lee Kun-hee
régnait mais ne
gouvernait
pas. Il a repris les rênes. Ce qui n’est pas sans danger.
A
71 ans, il a déjà adoubé son fils Lee Jea-yong, 46 ans, actuel
patron d’Electronics,
pour
lui succéder. Mais celui-ci est divorcé, ce qui est fort mal vu en
Corée
; et surtout, il n’a guère brillé jusqu’à présent. Sa soeur
Boo-jin, qui
dirige
Everland et Samsung Chimie, se pose déjà en rivale. A cela s’ajoute
le
fait
que près de 80 % des profits du groupe proviennent de la seule
filiale Electronics
:
un mauvais choix de produit, comme chez Nokia, ou une mauvaise
stratégie,
comme chez Sony, et c’est tout le groupe qui serait fragilisé.
Si
les chaebols (lire ci-dessus) en
général et Samsung en particulier « ont
acquis
une
puissance telle qu’aucun politique n’a su s’en libérer »,
souligne Kim Sang-jo, il
n’est
pas sûr que cela puisse perdurer. La «
démocratisation [économique] des
chaebols
» promise par la
présidente de la République, Mme Park Geun-hye, est
pour
l’instant restée lettre morte, mais une partie des actionnaires,
notamment
à
l’étranger, commencent à ruer dans les brancards. Les relations
féodales avec
les
petites et moyennes entreprises (PME) écrasent les jeunes pousses
innovantes
:
« Ici, des entreprises comme Google ou
Microsoft ne pourraient pas exister »,
assure
l’économiste. Enfin, quoique encore marginale, la contestation
sociale
et
politique s’amplifie en même temps que les inégalités, note de
son côté Jason
Chung
: 1 % de la population détenait 65 % de la richesse nationale en
2012,
contre
40 % en 1990. De là à mettre en cause le champion national…
- B.
(1)
L’association regroupe des économistes, des juristes et des
comptables. Elle vise,
comme
son nom l’indique, une réforme structurelle de l’économie et
une réduction du
poids
des chaebols.
Libellés :
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7 avril 2013
Tour d’horizon de la cybercensure
Source : http://surveillance.rsf.org
English Cyber-censorship in 2012 overview
English Cyber-censorship in 2012 overview
Une sélection de faits marquants liés à la censure et à la surveillance du Net
Gouvernance du Net et neutralité
Reconnaissance onusienne du droit à la liberté d'expression sur Internet
Le 5 juillet 2012, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU affirme pour la première fois le droit à la liberté d'expression sur Internet. La haute instance de Genève affirme que les droits en vigueur dans le monde physique doivent être reconnus également sur Internet indépendamment des frontières. La résolution appelle les Etats “à promouvoir et à faciliter l'accès à Internet et la coopération internationale visant à faciliter le développement des médias et des communications dans tous les pays”.
La Conférence mondiale des télécommunications internationales (CMTI)
En décembre 2012 à Dubaï, la Conférence mondiale des
télécommunications internationales, organisée par l’Union internationale
des télécommunications (UIT), est le théâtre d’une confrontation, voire
d’un affrontement, entre des visions de la gouvernance d’Internet et du
futur de l’information en ligne. A l’issue des travaux, moins de la moitié des Etats membres de l’UIT (89 sur 193) signent le nouveau traité révisant le Règlement des télécommunications internationales (RTI). Une coalition de 55 États refuse de signer le traité. Parmi ces réfractaires, les États-Unis et les États de l’Union européenne,
qui pointent certaines dispositions sur la gestion des spams et la
sécurité des réseaux, ainsi qu’une résolution impliquant l’UIT dans la
gouvernance du Web, adoptée dans la confusion la plus totale (résolution
PLEN/3). Ils clament que ces dispositions pourraient légitimer les
efforts de censure et la mise en place de blocage et de filtrage par des
pays aux traditions de contrôle du Web.
L’absence de participation de la société civile et de
transparence des procédures est vivement critiquée sur le moment par
nombre d’ONG, appuyées par le Rapporteur Spécial pour la liberté d’expression aux Nations Unies, Frank La Rue.
Occasion manquée de préserver Internet en tant qu’espace d’échanges et
de liberté, le sommet de Dubai révèle des luttes d’influence en ligne
entre les États. Plus d’informations : Center for Technology and Democracy.
Le traité anti-contrefaçon ACTA rejetée par l’UE
Le 4 juillet 2012, le Parlement européen
rejette le traité anti-contrefaçon ACTA, qui menaçait les libertés
fondamentales en ligne, et notamment la liberté d’information, la
neutralité du Net, l’innovation, l’accès et le partage des technologies
libres. Une victoire pour la mobilisation citoyenne qui a vu le jour
grâce à l’action de groupes comme La Quadrature du Net et Panoptikon.
Les Pays-Bas et la Slovénie font avancer la neutralité du net, le Brésil piétine
Après les Pays-Bas ou le Chili, au tour de la Slovénie d’adopter, en décembre 2012, une loi qui consacre la neutralité du net et interdit aux fournisseurs d’accès à Internet de discriminer différents types de trafics en ligne. L’adoption de la proposition de loi “Marco Civil” au Brésil continue d’être renvoyée aux calendes grecques suite aux pressions de l’industrie du film et de la musique. Largement soutenue par la société civile brésilienne, qui la considère comme une loi modèle, cette disposition entend définir les droits et devoirs de l’État, des usagers mais aussi des intermédiaires techniques en matière d’usage du réseau Internet, de droit d’auteur et de protection des données personnelles, tout en préservant la neutralité du Net, la vie privée et la liberté de circulation de l’information en ligne.
Le filtrage contraire aux droits fondamentaux ?
Le 18 décembre 2012, dans une décision rendue contre la Turquie, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a jugé pour la première fois
qu’une mesure de blocage d’un site Internet était contraire à l’article
10. Les juges ont précisé que : “Internet est aujourd’hui devenu l’un
des principaux moyens d’exercice par les individus de leur droit à la
liberté d’expression et d’information ; on y trouve des outils
essentiels de participation aux activités et débats relatifs à des
questions politiques ou d’intérêt public”. La Cour de justice de l’Union
européenne avait déjà précisé dans une décision du 24/11/2011 que le filtrage généralisé portait atteinte aux droits fondamentaux.
Les intermédiaires techniques jouent la carte de la transparence
La dernière édition du “Rapport Transparence”
de Google, rendue publique en novembre 2012, indique une forte hausse
de la cybersurveillance gouvernementale et montre que “les requêtes
gouvernementales relatives aux données des utilisateurs ont
régulièrement augmenté depuis la publication de notre premier
Transparency Report”. En juin 2012, Google s’inquiétait de la recrudescence des demandes de suppression de pages où sont publiés des messages politiques. Il est possible de consulter pays par pays l’évolution des demandes de renseignements sur les utilisateurs ici et les demandes de suppression des contenus ici.
La démarche de Google fait des émules. Twitter lance en juillet 2012 son propre rapport sur la transparence.
Il met en avant les requêtes gouvernementales relatives aux données
personnelles d’utilisateurs (les Etats-Unis occupent la première place),
aux retraits de contenus par des gouvernements ou des ayants-droits.
Twitter s’engage également à indiquer par un message tout tweet retiré pour des raisons de copyright et de les transmettre au site Chilling Effects.
Offensive legislative ou hemorragie legislative
Surveillance généralisée pour assurer la cybersécurité ?
Les régimes autoritaires n’ont pas le monopole des
initiatives législatives liberticides. Des pays considérés comme
démocratiques et respectueux des libertés individuelles prennent des
initiatives d’autant plus préoccupantes qu’elles justifient ensuite les
dérives des premiers.
Grande-Bretagne
En décembre 2012, le Premier ministre adjoint Nick Clegg annonce le retrait du British Communications Data Bill. Ce texte sera donc revu.
La première mouture du projet, rendue publique au printemps 2012,
visait à instaurer un dispositif de surveillance généralisée des
communications en mettant à la disposition du renseignement britannique tous les relevés de communication téléphonique et électronique des citoyens, au nom de la lutte contre les cybercrimes.
Etats-Unis
La proposition de loi américaine Cyber Intelligence Sharing
and Protection Act (CISPA) a été accusée par ses détracteurs
d’autoriser des violations de la vie privée au nom de la protection de
la cybersécurité. Alors qu’elle semblait susciter un large soutien au
sein du Congrès américain, elle s’est heurtée à un tollé général qui a
permis des modifications substantielles en terme de protection de la vie
privée, la menace d’un veto de la Maison Blanche et un nombre très
éloquent de votes “contre”. Une nouvelle version de CISPA est introduite en janvier 2013 et pourrait être examiné par le Congrès dès avril 2013.
Le Foreign Intelligence Surveillance Amendments Act (FISAA)
de 2008 a été renouvelé en décembre 2012 pour une période s'étendant
jusqu'à 2017. Ce texte octroie un pouvoir de surveillance exceptionnel à l’État américain.
Il autorise celui-ci à accéder aux données des citoyens non américains
si ceux-ci utilisent un service de cloud computing mis à disposition par
une société américaine. À titre d’exemple, après l’émission d’un mandat
secret émis par un tribunal spécial, ce texte permet aux autorités
américaines d'obliger Google à donner accès à l’ensemble des données
(emails, documents, contacts, agenda) de l’un de ses clients pour peu
que celui-ci ne soit pas citoyen américain. Le parlement européen s’est
inquiété de l’étendue de ces nouveaux pouvoirs de surveillance sélectifs
dans un rapport, Fighting cyber crime and protecting privacy in the cloud, publié fin 2012.
Pays-Bas
Accusant les outils d’anonymisation tels que Tor de rendre plus difficile la traque des cybercriminels et des pédophiles, le gouvernement a fait pression sur les députés
afin qu’ils adoptent une loi destinée à renforcer les pouvoirs de
surveillance de la police, y compris hors des frontières nationales.
Cette dernière serait ainsi en mesure d’installer des logiciels espions,
de fouiller des ordinateurs dans le pays et à l’étranger et de
supprimer des fichiers jugés illégaux sur des ordinateurs situé à
l’extérieur du pays sans demander auparavant l’assistance légale des
gouvernements concernés. Lire l’analyse de Electronic Frontier Foundation.
Philippines
Le 9 octobre 2012, la Cour suprême des Philippines suspend l’application du Cybercrime Prevention Act 2012 (Republic Act n° 10175), qui intégrait la diffamation sur Internet parmi les “cybercrimes”. Après avoir reçu une quinzaine de pétitions
lui demandant de se prononcer sur la validité de la loi, la Cour s’est
prononcée à l’unanimité. Reporters sans frontières demande l’abrogation
de ce texte qui, sous couvert d’une lutte légitime contre la
cybercriminalité, présente une véritable menace pour la liberté de
l’information.
Malawi
Le projet de loi E-Bill obligerait les responsables de
publications en ligne à rendre leurs coordonnées personnelles publiques
et créerait une cyberpolice chargée d’inspecter les sites Internet à la
recherche d’activités illégales. D’après le Media Institute of Southern Africa (MISA), les autorités cherchent ainsi à réguler et contrôler les publications en ligne.
Pérou
Une proposition de loi sur le cybercrime risque de mettre en place de potentielles restrictions à la liberté sur Internet. A l’initiative de l’ONG Access, des universitaires et membres de la société civile péruvienne ont adressé une lettre ouverte au parlement péruvien pour dénoncer ce texte.
Irak
Le Parlement irakien a révoqué en janvier 2013 la loi sur
le cybercrime, critiquée pour sa définition très large des délits
(“violation des principes religieux, moraux et sociaux”) et les
sanctions très lourdes prévues (perpétuité pour “utilisation
d’ordinateurs” dans le but de “porter atteinte à la réputation du
pays”). Lire l’analyse de Access Now.
Protection de l’enfance, l’alibi parfait
Russie
Au nom de la “protection de l’enfance”, une liste noire a été mise en place le 1er novembre 2012 par une agence fédérale, pour répertorier les sites Internet “néfastes”
promis au blocage sans débat contradictoire ni décision judiciaire. La
définition vague et large des contenus visés (pornographie, extrémisme,
apologie du suicide et de l’usage de drogue...) et le manque
d’indépendance de l’instance de contrôle ouvrent la porte au surblocage.
En outre, un marquage par catégorie d’âge (“interdit aux moins de 6,
12, 16 ou 18 ans”) a été imposé à l’ensemble des sites d’information en
ligne. Pour garantir une meilleure application de ces dispositions, un
projet de loi destiné à interdire les outils de contournement de la
censure en ligne a été introduit en commission parlementaire à la Douma.
Canada
Déposé à la Chambre des Communes en février 2012 par le ministre de la Sécurité publique, le projet de loi C-30,
appelé Protecting Children from Internet Predators Act, entérine une
surveillance disproportionnée de tous les internautes et permet aux
autorités d’obtenir des renseignements d’utilisateurs sans mandat
judiciaire. Les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) et opérateurs de
téléphonie mobile pourraient ainsi être obligés de mettre en place des
outils pour surveiller et enregistrer les communications de leurs
abonnés. La police pourrait également installer, sans mandat judiciaire,
un dispositif permettant de relever l’adresse IP de tout appareil
connecté à Internet.
Copyright vs liberté d’expression en ligne
Etats-Unis
Les propositions de loi américaines antipiratage, "Stop Online Piracy Act" (SOPA) et "Protect IP Act" (PIPA) ont suscité une énorme mobilisation
dans le pays et à l’international, dénonçant des risques de censure du
Net sans précédent. En obligeant notamment un site tiers à bloquer
l’accès à d’autres sites soupçonnés de violation du droit d’auteur, dont
la définition reste vague, elles affecteraient ainsi un nombre
incalculable d’internautes sans aucun lien avec des actions de violation
de la propriété intellectuelle. Ces deux propositions de loi ont
finalement été enterrées. Jusqu’à quand ?
Panama
En septembre 2012, le Parlement adopte la loi 510 qui
restreint la liberté d’expression et l’accès à l’information en ligne.
Elle donne naissance à une autorité administrative, le Directorat général du copyright,
chargée d’identifier les responsables d’infractions et le cas échéant
de les condamner - sans décision de justice - à de lourdes amendes. Des
ONG et des membres de la société civile ont adressé une lettre ouverte au Président Ricardo Martinelli, lui demandant de ne pas signer la loi, qualifiée de “pire loi de toute l’histoire sur la protection du droit d’auteur”. Lire les réactions de net-citoyens sur Global Voices.
Autre législation inquiétante
En Malaisie, un amendement à la Loi sur les preuves de 1950
crée une présomption de culpabilité contre le propriétaire du réseau
sur lequel transitent des publications en ligne jugées diffamatoires.
Propriétaires de cybercafés ou responsables de plate-formes de blogs
sont dans la ligne de mire des autorités. Le Center for Independent Journalism a organisé un mouvement de protestation autour de cette législation.
Filtrage à tout va
Internationale du filtrage
Le film L’Innocence des Musulmans est certainement à ce jour l’un des contenus filtrés dans le plus grand nombre de pays.
Sa diffusion en ligne a engendré des actions en justice ou des
décisions administratives et des blocages de YouTube, voire des
communications en Arabie Saoudite, en Afghanistan, au Pakistan, au
Bangladesh, en Egypte, en Turquie, en Russie, au Kazakhstan, au
Kirghizstan, en Inde, au Bahreïn, etc.
Chine - Course à la montre
Les censeurs chinois ont eu fort à faire pour tenter
d’endiguer la diffusion en ligne d’informations sur des affaires
sensibles qui se sont multipliées ces derniers mois :
- enquête du New York Times sur la fortune du Premier ministre Wen Jiaobo et de sa famille,
- résistance à la censure de l’éditorial du Nouvel An du Nanfang Zhoumo appelant à des réformes constitutionnelles en Chine,
- multiplications des immolations au Tibet,
- affaires de corruption,
- critiques de la gestion des inondations de l’été 2012.
Un effort particulier
a été fourni à l’approche du Congrès du parti communiste qui a désigné
la nouvelle équipe dirigeante et placé Xi Jinping à la tête du pays.
La censure d’Internet gagne du terrain en Asie centrale
Au-delà de l’Ouzbékistan et du Turkménistan, “ennemis
d’Internet” de longue date, la cybercensure tend à se banaliser en Asie
centrale.
Au Tadjikistan, l’année 2012 a été marquée par plusieurs vagues de blocage de sites d’information de référence tels que Asia Plus, RIA-Novosti, BBC, Radio Ozodi, Lenta.ru, Fergananews.com, Centrasia.ru,
ainsi que YouTube et Facebook. Le service national des
Télécommunications a pris l’habitude d’intimer des ordres de blocages
aux fournisseurs d’accès pour empêcher la circulation d’informations
sensibles : enquêtes mettant en doute la stabilité du régime, couverture
d’affrontements armés, critiques à l’encontre du Président de la
République sur les réseaux sociaux...
En décembre 2012, la justice kazakhe a interdit les
principaux médias d’opposition nationaux, jugés “extrémistes” au terme
de parodies de procès. Cette mesure implique le blocage au Kazakhstan de
l’ensemble des sites Internet relayant les journaux Respublika et
Vzgliad, ainsi que leurs comptes sur les réseaux sociaux. La chaîne de
télévision en ligne K+ et le portail d’information Stan.tv ont également
été bloqués.
En Inde, la censure pour étouffer les rumeurs ?
En août 2012, pour tenter de mettre un terme à de violents troubles inter-ethniques, les autorités indiennes ont ordonné aux fournisseurs d’accès à Internet, de bloquer l’accès
à plus de 300 contenus en ligne. Si certains incitaient en effet à la
violence en relayant des rumeurs infondées, d’autres présentaient un
caractère informatif (des pages du site d’informations de la chaîne
australienne ABC et d’Al-Jazeera, ainsi que des photos de l’AFP - voir la liste publiée par le Center for Internet and Society).
La Grande Muraille électronique pakistanaise : réalité ou fiction ?
Un projet gouvernemental de filtrage du Web au Pakistan a
été révélé en début d’année 2012. Il viserait à mettre en place un
système permettant de filtrer et bloquer des millions de sites web
“indésirables”, en utilisant la technologie “DPI” (Deep Packet
Inspection). D’après le Daily Times, le Fonds national de recherche et développement rattaché au ministère des Technologies et de l’Information aurait émis un appel d’offres pour un montant de 10 millions de dollars, en février 2012, auxquelles plusieurs entreprises étrangères auraient répondu. Une pétition a été lancée pour appeler les entreprises à ne pas répondre à l’appel d’offre du gouvernement. Des articles de presse ont ensuite relayé des déclarations de responsables politiques s’opposant au projet. La société civile pakistanaise reste vigilante.
Accès restreint ?
Deux milliards de personnes bénéficient à ce jour d’un
accès à Internet. Un tiers d’entre elles souffre d'un accès limité en
raison de censure gouvernementale, de filtrage et de surveillance. Des
problèmes de développement d’infrastructures limitent parfois
l’extension de cet accès. Tout comme des considérations purement
politiques.
Internet national en Iran
En septembre 2012, le gouvernement accélère la mise en
place d’un réseau parallèle, doté d’une vitesse de connexion élevée,
surveillé et censuré dans son intégralité. Justification officielle? Les
cyberattaques contre les installations nucléaires du pays. A terme, les
serveurs locaux sont censés héberger tous les sites iraniens. Les
applications et services tels que boîtes mails, moteurs de recherche,
réseaux sociaux et opérateurs devraient être développés sous le contrôle
du gouvernement. Seules les administrations sont pour l’instant
connectées au réseau national, mais il est à craindre que les citoyens
iraniens n’aient à terme pas d’autre choix que de leur emboîter le pas.
(Lire le chapitre Iran - Champion de la Surveillance)
Coupures régulières en Syrie
Des suspensions de communications et d’Internet se
produisent régulièrement dans des endroits ciblés. Il faut également
compter sur les coupures d’électricité. Fin novembre 2012, la Syrie est
complètement déconnectée d’Internet au moment où le régime est accusé de planifier un massacre à l’échelle nationale.
Le haut-débit et la fibre optique enfin disponible à Cuba ?
Le câble sous-marin vénézuélien apportant la fibre optique et le haut-débit à Cuba, opérationnel depuis 2011, a été mis en service
seulement en août 2012, comme l’a constaté la société spécialisée en
réseaux, Renesys. D’après Global Voices, un article du quotidien
officiel Granma note que la phase de test
a beau être terminée, les Cubains ne doivent pas s’attendre à une
augmentation drastique de leurs opportunités d’accès au Web à court
terme. Jusqu’ici, l’île utilisait des liaisons satellites pour des accès
très limités au Web (lire le chapitre Cuba des Ennemis d’Internet
2012).
Discriminations régionales
Le Tibet
et le Xinjiang sont coutumiers des suspension de l’accès à Internet ou
des communications en période de crise (lire le chapitre Chine des Ennemis d’Internet 2012).
En août dernier, jour de la célébration du 66ème
anniversaire de l’indépendance de l’Inde, un événement sensible, les
opérateurs téléphoniques suspendent leur service dans la vallée du
Cachemire, suite à une décision du gouvernement de l’Etat du
Jammu-Cachemire.
A l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du Pakistan en août 2012, les réseaux de téléphones portables sont coupés temporairement dans la province du Balouchistan.
Net-citoyens pris pour cibles
Hommage
Quarante-sept net-citoyens et citoyens-journalistes ont été
tués dans le monde en 2012, la plupart en Syrie. Sans l’action de ces
reporters, photographes ou vidéastes, le régime syrien serait en mesure
d’imposer un blackout total de l’information dans certaines régions et
de massacrer à huis clos.
En Iran, le blogueur Sattar Beheshti,
incarcéré le 31 octobre 2012, a perdu la vie dans des circonstances
inconnues. Les éléments actuels portent à croire qu’il a succombé à des
coups reçus lors de son interrogatoire. Les responsables de sa mort
n’ont toujours pas été inquiétés.
Au Bangladesh, le blogueur Ahmed Rajib Haider a été égorgé en 15 février 2013 près de son domicile dans la capitale, Dacca.
Au Pakistan, la jeune blogueuse Malala Yousufzai, 14 ans, cible des Taliban, a échappé de peu à la mort.
D’arrestations en rafles
Près de 180 net-citoyens sont incarcérés à ce jour pour leurs activités d’information. Les cinq plus grandes prisons du monde pour les net-citoyens sont dans l’ordre la Chine (69), Oman (32), Vietnam (31), l’Iran (20) et la Syrie (18).
Des arrestations en masse - voire des rafles - se sont déroulées en Syrie, mais également dans le Sultanat d’Oman ou en Iran, lors du “Dimanche noir”. Au Sri-Lanka, ce sont neuf employés du journal en ligne Sri Lanka Mirror qui ont été pris dans un coup de filet en juillet 2012.
Le Vietnam continue d’arrêter des net-citoyens à tour de bras et de les condamner à de lourdes peines de prison, en témoignent les douze années de prison dont a écopé le célèbre blogueur Dieu Cay. Des moines tibétains soucieux de témoigner des immolations finissent derrière les barreaux. L’Azerbaïdjan s’en prend aux blogueurs qui s’écartent de la ligne officielle.
Les conditions de détention de ces net-citoyens sont très
souvent déplorables, les mauvais traitements récurrents. Certains -
notamment en Iran - ne reçoivent pas les soins médicaux adéquats. Leurs
jours sont en danger.
Violences et menaces
Au Bangladesh, en février 2013, ce sont 19 blogueurs qui ont été ouvertement menacés
sur des sites Internet islamistes, et au cours de manifestations, en
marge du procès de plusieurs anciens leaders de partis islamistes, dont
le parti Jaamat-E-Islami.
Au Mexique, une page Facebook “Courage for Tamaulipas”,
qui couvre les violences infligées à la région par le crime organisé,
suscite l’ire des trafiquants. Ces derniers promettent 600 000 pesos (soit près de 46 000 USD) à qui découvrira la véritable identité du responsable de cette page Facebook.
Des menaces ont conduit le blogueur Ruy Salgado,
responsable du site El Santuario, notamment célèbre pour ses couvertures
d’affaires de corruption, à abandonner ses activités en ligne.
Les proches des net-citoyens engagés, notamment des
détenus, subissent souvent harcèlement, pression et font l’objet de
menaces. C’est le cas en Iran,
en particulier pour les familles des journalistes ou blogueurs iraniens
basés à l’étranger, mais aussi au Vietnam. Ta Phong Tan, créatrice du
blog La justice et la vérité, qui a écopé de dix années de prison, a
payé encore plus cher le prix de son engagement : en juillet 2012, sa mère s’était donné la mort en s’immolant devant les bureaux du Comité populaire de Bac Lieu.
Procès de Bradley Manning, “donneur d’alerte” pour WikiLeaks
Le
soldat américain Bradley Manning a reconnu, le 28 février 2013, devant
la cour martiale qui le juge, avoir transmis des documents militaires et
diplomatiques au site WikiLeaks. Qu’aurait-il transmis ? Des câbles
diplomatiques américains, des dossiers de détenus de Guantanamo, des
vidéos de frappes aériennes dans lesquelles des civils ont trouvé la
mort. La vidéo la plus célèbre, Collateral Murder, montre une attaque
aérienne de l’armée américaine en Irak en juillet 2007, au cours de
laquelle deux employés de l’agence Reuters et une dizaine d’autres personnes avaient été pris pour cibles et tués.
La motivation de Manning : “éclairer le public sur ce qui se passe” et
“susciter un débat sur la politique étrangère”. Il a expliqué avoir
tenté en vain de transmettre ces documents au New York Times et au
Washington Post. Et avoir choisi avec soin les documents révélés afin
que leur publication ne soit pas nuisible. Il risque 20 ans de prison.
De nombreuses ONG ont dénoncé les conditions dégradantes de détention dont il a fait l’objet.
Parallèlement, la société DataCell, qui collectait les donations pour WikiLeaks, a saisi la Commission européenne,
pour violation des règles communautaire de concurrence, suite à la
suspension des moyens de paiement à WikiLeaks (mise en place) par Visa
Europe, Mastercard et American Express en décembre 2010. La Commission a
indiqué dans une décision préliminaire que cette suspension n’était
probablement pas de nature à violer le droit européen de la concurrence.
Actes de résistance - mobilisation en ligne
Face à l’offensive des gouvernements et groupes d’intérêts
soucieux de contrôler le Web, les net-citoyens et acteurs de
l’information en ligne ont su se mobiliser et faire acte de résistance,
avec plus ou moins de succès.
Parmi les initiatives notables de ces derniers mois :- le phénomène des “mèmes” Internet, ces éléments ou phénomènes repris et déclinés en masse sur Internet, donnant naissance à une forme de culture populaire sur le Web. Ils utilisent, notamment en Chine, l’humour et des montages avec Photoshop pour se moquer de problèmes sociaux ou politiques et contourner ainsi les filtres des censeurs. Pour exemple, Grass Mud Horse ou les graines de tournesol de l’artiste Ai Weiwei room full of sunflower seeds
- la résistance en ligne contre la censure de l’éditorial du journal chinois Nanfang Zhoumo réclamant, à l’occasion de la Nouvelle année, des réformes constitutionnelles
- le rôle joué par WCITLeaks pour plus de transparence dans la négociation sur le nouveau traité de l’UIT à la Conférence mondiale des Télécommunications de Dubaï, en décembre 2012
- la campagne de La Quadrature du Net contre le traité anti-contrefaçon ACTA
- la première campagne Stop Cyber Spying, une semaine de mobilisation en ligne contre la proposition de loi américaine Cyber Intelligence Sharing and Protection Act of 2011 (CISPA), et la nouvelle campagne du même nom en réponse à la proposition de loi américaine Cybersecurity Act of 2012 (CSA).
- la campagne Save Your Voice, fruit de la mobilisation de la société civile et des internautes indiens demandant l’abrogation des IT Rules, une législation dangereuse pour la liberté d’expression sur Internet. Deux cyberactivistes ont même mené une grève de la faim.
- le blackout de 500 sites Internet en Jordanie le 29 août 2012 pour protester (#BlackoutJO et #FreeNetJO) contre des amendements liberticides à la loi sur la presse et les publications
- la campagne Stop Online Spying, lancée en septembre dernier par l’organisation canadienne Open Media avec une pétition contre le projet de loi C-30.
- la campagne pour un Internet libre en Azerbaïdjan, menée à l’occasion de la tenue du 7e Internet Governance Forum à Bakou en novembre 2012 (en particulier, par la plate-forme Expression Online)
- L’initiative Rublacklist, lancée par le Parti pirate russe en réponse au filtrage du Net : l’équipe réalise un monitoring régulier des blocages, propose des outils de contournement de la censure en ligne, et fournit des sites miroirs ou des solutions d’hébergement aux sites bloqués injustement.
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