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30 décembre 2011

Brésil : Combien de vies valent les terres des indiens guaraní ?

Ecrit par Yohana de Andrade · Traduit par Octavie Anne Perlembou



[Liens en portugais, sauf mention contraire] En quelques dizaines d’années, le Brésil s’est hissé au rang des principaux exportateurs mondiaux de denrées agricoles et d'agrocarburants. le Mato Grosso do Sul, un des plus vastes états brésiliens, est le leader national de la production de soja et de canne à sucre.

Ce n’est certainement pas par hasard que dans le même état, le nombre des disparitions d'indiens guaranis kaiowá augmente chaque jour. Près de 250 indigènes sont morts en Mato grosso do sul ces dernières années, faisant de cet état l’endroit le plus dangereux pour les indiens.
En novembre dernier, 42 hommes armés ont envahi le camp de Amambaí à Mato Grosso do Sul, pour assassiner Nisio Gomes, 59 ans, chef des indigènes Guarani Kaiowá. Après avoir assassiné Nisio et d'autres membres du village, ils ont emporté le corps du chef, vraisemblablement pour ne laisser aucune preuve.
Screenshot do documentário À Sombra de Um Delírio Verde
Capture d'écran du documentaire À Sombra de Um Delírio Verde

Après le massacre, les étudiants guarani kaiowá de l'université fédérale du Mato Grosso do Sul (UFMS) ont écrit une lettre ouverte dans laquelle ils décrivent la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui :
Parece que o nazismo está presente aqui. Parece que o Mato Grosso do Sul se tornou um campo de fuzilamento dos povos indígenas. (…) Nós podemos dizer que o estado, os políticos e a sociedade são cúmplices dessa violência quando eles não falam nada, quando não fazem nada para isso mudar. Os índios se tornaram os novos judeus.
Il semble que le nazisme existe ici. Il semble que Mato Grosso do Sul est devenu un camp d’entrainement au tir sur les peuples autochtones. (…) Nous pouvons dire que l'État, les politiciens et la société sont complices de cette violence puisqu’ils ne disent rien, puisqu’ils ne font rien pour changer cet état de fait. Les Indiens sont devenus les nouveaux juifs.
Comme cela s'est produit autrefois dans les camps de détention, aujourd'hui, les indiens du Brésil finissent par travailler - souvent dans des situations analogues à l'esclavage - pour leurs propres bourreaux. Après avoir été sans terres, ils sont obligés de travailler pour les usines de sucre, coupant la canne à sucre du lever au coucher du soleil, pour survivre avec 500 dollars à la fin de chaque mois.

Screenshot do documentário À Sombra de um Delírio Verde
Capture d'écran du documentaire À Sombra de um Delírio Verde

Le documentaire À Sombra de um Delírio Verde (­«À l'ombre d'un délire vert ») s'interroge sur la relation entre l'augmentation des disparitions des Guarani kaiowá et celle de la production de canne à sucre. Geraldine Kutis, conseillère des affaires internationales de l'Union de l'industrie de la canne à sucre (UNICA), interviewée dans le documentaire, semble voir l'éthanol comme une marchandise au potentiel mondial, et déclare :
em termos de crescimento, costumamos dizer que o céu é o limite.
en termes de croissance, le ciel est la seule limite.


À Sombra de um Delírio Verde from Mídia Livre on Vimeo.

Leonardo Sakamoto rapporte que la production des industries agricoles et les profits liés atteignent des niveaux exorbitants :
o guarani continua sendo persona non grata em sua própria terra. Do total de 74 Terras Indígenas homologadas pelo governo federal do início de 2003 até outubro de 2009, apenas três contemplaram o povo guarani, uma das maiores populações indígenas do país.
Le Guarani est persona non grata sur sa propre terre. Sur un total de 74 territoires autochtones reconnus par le gouvernement fédéral, entre début 2003 et fin 2009, seulement trois concernent le peuple Guarani, l'une des plus importantes populations indigènes du pays.
Selon une enquête réalisée pour le documentaire À Sombra de um Delírio Verde, plus de 90% des familles Guarani Kaiowá dépendent des rations alimentaires du gouvernement pour survivre, ce qui ne couvre pas les besoins quotidiens.

Martyrs des terres ancestrales 

Screenshot do documentário À Sombra de um Delírio Verde
Capture d'écran du documentaire À Sombra de um Delírio Verde

Le chef Nísio Gomes devient un martyr du génocide subi par les indiens Guarani au Brésil et un symbole de la lutte pour les terres autochtones ancestrales.

En novembre 2010, Global Voices avait publié un article sur le procès concernant la mort de Marcos Veron [en français], un autre chef indien sauvagement assassiné en 2003. Les tueurs de Marcos Veron ont été libérés en 2007. Le procès initialement prévu en mai de cette année a finalement été annulé et reporté encore une fois en février 2011.

C'est seulement au début de ce mois de décembre que la 1ère Cour pénale fédérale de São Paulo est parvenue à un jugement : les accusés Carlos Roberto Dos Santos, Jorge Cristaldo Insabralde Estevão Romero, ont été acquittés pour la mort de Marcos Veron, mais reconnus coupables d'enlèvement, de torture, de blessures et d’association de malfaiteurs.
Début décembre également, Ladio Veron, le fils du défunt chef, réaffirme dans une interview vidéo la nécessité de continuer à dénoncer la situation des Guarani-Kaiowá
O que se vê hoje nas nossas terras, ali em Mato Grosso do Sul, é uma devastação total, onde o pé de cana vale mais que o índio, vale mais que uma criança indígena. Onde o boi vale mais do que uma comunidade indígena. Onde o pé de soja tem mais valor, e as nossas terras hoje são cobertas de vários outros empreendimentos, por enquanto construíram 18 usinas em cima das terras indígenas (…) mas no total são 40 usinas para ser construídas. Não se vê mais mato além de cana, soja e boi.
Ce que vous voyez aujourd'hui dans notre pays, dans le Mato Grosso do Sul, est une abomination ; la tige de la canne vaut plus qu’un Indien, vaut plus qu’un enfant indien. Même une vache a plus de valeur qu’un groupe d’autochtones. Même un plant de soja a plus de valeur, et nos terres sont maintenant envahies par différentes entreprises, qui ont jusqu'ici construit 18 usines (…), et au total 40 sont prévues. Vous ne voyez plus de bois, il ne reste que la canne à sucre, le soja et le bœuf.



7 août 2011

Pérou : Retour au calme à Puno après conclusion d'accords

27 juillet 2011

L’environnement sacrifié du Bassin de Maracaibo (2/2)

Par Federico Labanti et Nieves López Izquierdo
pour http://blog.mondediplo.net


Sur les côtes du lac de Maracaibo se trouvent une trentaine de villages sur pilotis. Pendant des siècles, ces peuples autochtones ont vécu en parfaite symbiose avec leur environnement lagunaire, mais cette fragile interdépendance a été compromise ces dernières années par la pression démographique et par des niveaux de pollution du lac toujours plus élevés, qui mettent en péril leur principale source de revenus : la pêche.

Essence en contrebande 

 

Située au nord de Maracaibo, la lagune de Sinamaica est une sorte de paradis naturel, un dédale de canaux et de mangroves au cœur duquel s’est développée la culture Añú. Puisque les habitants de la lagune ne peuvent pratiquement plus pêcher tant l’eau est polluée, ils se spécialisent dans… le transport illégal d’essence. Carlos, un pêcheur de la lagune, raconte comment fonctionne ce trafic tout en dirigeant son bateau au milieu du labyrinthe aquatique : « Depuis quelques années, le transport de bidons d’essence marche très bien. Il n’y a pas beaucoup d’autres sources de revenus ici, il est de plus en plus difficile de pêcher et la vie est toujours plus chère. Grâce à Dieu, le transport de bidons aide certains pères de famille. »

« Les contrebandiers font le plein des voitures aux stations-service, poursuit-il, ce sont des grosses voitures, avec des réservoirs modifiés dont la capacité est plus importante que des réservoirs normaux. Sur les rives de la lagune, à Carrasquero, ils transvasent l’essence dans des bidons, et ils marchandent avec les propriétaires des barques qui les transportent de l’autre côté, au nord, où ils sont récupérés par des camions qui les revendent près de la frontière colombienne, à un prix bien plus élevé qu’au Venezuela. Grâce aux bateaux, on évite le Río Limón et la route côtière où se concentrent les contrôles de police. Ils paient environ 50 bolívares [9 euros] le bidon en moyenne, mais le prix dépend beaucoup du marché. »

Magalay, une vieille femme Añú qui habite un petite maison sur pilotis, raconte : «  Aujourd’hui, nous sommes envahis par la pollution. Avec tous ces allers-retours pour transporter les bidons, l’eau est pleine d’essence, c’est pour ça que les poissons meurent. C’est aussi très dangereux parce que les bidons sont stockés dans les palafittes, et il suffit d’une étincelle pour faire tout exploser. C’est déjà arrivé trois fois. Bien sûr, si je dois choisir entre les bidons d’essence ou voir les enfants mourir de faim… C’est vrai qu’aujourd’hui il n’y a pas d’autre travail possible. Le problème, c’est que les gens n’ont pas encore compris qu’il serait possible de développer d’autres activités en respectant notre terre, notre écosystème. »

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Carlos - Lagune de Sinamaica
Photo : Federico Labanti
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Pêcheurs – Lagune de Sinamaica
Fe. La.
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Palafitte Añu – Lagune de Sinamaica
Fe. La.
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Contrebande d’essence et stockage de réservoirs dans une maison – Lagune de Sinamaica
Photos : Fe. La.
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Jeune Añu – Lagune de Sinamaica
Fe. La. 

Une nouvelle périphérie dégradée 

 

Une autre enclave historique de la culture « amphibie » Añú est la localité de Santa Rosa de Aguas, à quelques kilomètres du centre de Maracaibo, à l’endroit où la baie se rétrécit pour laisser place au détroit. Il y a seulement vingt ans, c’était une petite bourgade séparée de la métropole, construite entièrement sur l’eau grâce aux pilotis faits avec le bois de la mangrove, et dans laquelle l’activité économique traditionnelle, la pêche, faisait bon ménage avec celle, plus moderne, du tourisme. En peu de temps, ce fragile écosystème a été phagocyté par la croissance incontrôlée des banlieues entourant la ville de Maracaibo.

L’afflux constant de nouveaux habitants à la recherche d’emplois, attirés par la localisation et le faible niveau économique de Santa Rosa, a encouragé le remblaiement d’une partie de la côte pour permettre la construction de nouvelles habitations modestes, unissant de cette manière à la terre ferme ce qui auparavant était exclusivement un habitat sur pilotis. Avec la croissance démographique, les problèmes environnementaux et sociaux se sont accentués. Analcy Rodríguez, coordinatrice du Centre d’éducation populaire de Santa Rosa, explique : « D’un côté, l’explosion démographique nous a entraînés dans le gouffre de l’insécurité, et de l’autre elle a fait disparaître le tourisme. Avant, nous nous connaissions tous, nous étions seulement quelques familles et la délinquance n’existait pas. Aujourd’hui, les conditions de misère généralisée ont favorisé l’augmentation des vols et des agressions. »

Le site a perdu beaucoup de son intérêt touristique depuis que tout est bétonné et l’eau contaminée. « Un autre des problèmes auxquels nous avons dû faire face durant ces dernières années, continue Analcy, est le rejet des déchets urbains directement dans le lac. Santa Rosa n’a pas de système de récupération des déchets, ni de traitement des eaux usées, et bien que nous ayons lancé de nombreuses campagnes de sensibilisation dans le voisinage, les gens continuent de tout jeter dans le lac. Les courants du lac, qui remontent de l’embouchure du Rio Catatumbo jusqu’à l’entrée du lac, portent jusqu’ici les déchets produits tout le long de la côte. Tout arrive ici. »

Le patrimoine naturel de Santa Rosa compte aussi une grande forêt de mangrove, la Punta Capitán Chico, qui est actuellement le seul poumon vert de la ville de Maracaibo. « La forêt est soumise à une forte pression, entre la contamination directe due aux émissions du complexe pétrochimique et l’accumulation de déchets, plastique, boîtes de conserve, rejet des égouts à ciel ouvert… »

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Cité lacustre de Santa Rosa de Agua, Maracaibo
Fe. La.
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Chucho, pêcheur de Santa Rosa de Agua, dans la Baie el Tablazo
Fe. La.
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Radio communautaire au Centre d’éducation populaire Jesus Rosario Ortega – Santa Rosa de Agua
Fe. La.
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Jeune pêcheur – Santa Rosa de Agua
Fe. La.
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Cité lacustre de Santa Rosa de Agua, Maracaibo
Fe. La. 

Reconnus sur le papier,
ignorés dans la pratique 

 

En 1999, la Constitution vénézuélienne reconnaît pour la première fois les droits des populations autochtones, marquant un important progrès culturel dans l’histoire du pays. Malgré cela, une grande partie de ces peuples vit encore aujourd’hui dans des conditions de grande marginalité sociale et économique. La dégradation croissante de leur cadre de vie et l’échec de la démarcation de leurs terres ancestrales sont en général les principaux problèmes auxquels ils doivent faire face.
Les populations autochtones Añú, Wayuú, Yukpa et Barí, qui vivent sur la langue de terre se trouvant entre la Colombie et la côte occidentale du lac de Maracaibo, souffrent plus que les autres des pressions dues à la pollution et aux intérêts économiques liés à la présence de ressources stratégiques. S’ils se trouvent aujourd’hui dans une des phases les plus critiques de leur histoire, ils ont tout de même, bien plus qu’auparavant, la possibilité de se faire entendre et de faire reconnaître leurs droits constitutionnels.
Nieves López Izquierdo est architecte et géographe. Federico Labanti est photographe et ethnologue.
Cet article a été traduit de l’italien.

Remerciements :

Ce reportage a été réalisé grâce à la collaboration de spécialistes qui, durant le mois d’août 2010, nous ont guidé, conseillé et fournit des informations et documents précieux. A eux tous vont nos sincères remerciements : Nicanor Cifuentes e Ángel Oroño (Universidad Bolivariana de Venezuela, Maracaibo) ; Lusbi Portillo e Elpidio González (Sociedad Homo et Natura) ; Deysi Cure (Gobernación del Zulia, Dir. Estadística e Información) ; Ingrid Muñoz (Instituto para la conservación del Lago de Maracaibo) ; Johel Salas (Instituto Zuliano de estudios frontalizos) ; Ofelia del Pino (Gobernación del Zulia, Sec. Ambiente, Tierras y Ordenación del Territorio) ; Pilar Conada (Instituto Geográfico de Venezuela) ; Giovanny Villalobos e Analci Rodríguez (Centro de Educación Popular de Maracaibo) ; José Gregorio González (Biblioteca Pública del Zulia).

Brésil : Le Gouvernement impose la centrale de Belo Monte malgré les manifestations

3 octobre 2010

Mapuches, les Chiliens dont on ne parle pas

Par Alain Devalpo

Ils sont chiliens. Ils sont une trentaine. Ils sont privés de liberté et en danger de mort, mais ce ne sont pas les mineurs bloqués dans une mine du nord du Chili dont les médias relatent le calvaire. Ce sont les « PPM » – les « prisonniers politiques mapuches », tels qu’ils se définissent eux-mêmes –, en grève de la faim depuis le 12 juillet dans les pénitenciers du sud du pays.
Le Chili renâcle à reconnaître sa composition multiculturelle et laisse peu d’espace d’expression à ses huit peuples autochtones. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), seul accord international relatif aux peuples indigènes, n’est entrée en vigueur qu’en septembre 2009. Le fait que Mme Michèle Bachelet, présidente du pays de 2006 à 2010, ait tenu cet engagement de campagne, ne peut occulter qu’elle en a oublié un autre : celui de ne plus appliquer la législation antiterroriste aux militants mapuches. A la veille de trois procès les concernant, les PPM ont lancé le plus important mouvement collectif de grève de la faim que ce pays ait connu. Ils dénoncent l’acharnement des autorités à qualifier de « terroristes (1)  » des pratiques communes au reste du continent — occupations de propriétés d’entreprises ou de grands propriétaires par des groupes ethniques paupérisés (2).
Du zapatisme mexicain à l’indigénisme de M. Evo Morales en Bolivie, depuis les années 1990, les revendications des peuples autochtones gagnent du terrain dans toute l’Amérique latine. Reconnaissance, dignité et volonté de s’émanciper sont les points communs à toutes ces luttes qui privilégient une relation à la « terre-mère » inconcevable pour la pensée libérale. Cette philosophie, partagée par les « mapu-che » (« gens de la terre »), s’oppose souvent aux intérêts économiques des classes dirigeantes. C’est le cas au Chili.
La première grande bataille débute au tournant du millénaire. Dans la région du Haut Bio-bio, au cœur des Andes chiliennes, des Pehuenches (Mapuches de la Cordillère) contestent la construction du barrage hydroélectrique El Ralco par la compagnie espagnole ENDESA. Durant des années, Mmes Nicolasa et Berta Quintremán vont tenir tête à un mastodonte de la globalisation et au gouvernement chilien pour sauver leur territoire. Le combat des sœurs Quintremán a un retentissement national et international. Malgré le soutien de nombreux secteurs de la « société civile », les communautés Pehuenches ne parviennent pas à arrêter le projet. Elles obtiendront un dédommagement.
Cette lutte réveille le sentiment d’injustice au sein des communautés confrontées à la voracité de grands propriétaires, d’entreprises forestières ou d’industriels de la salmoniculture. Dans le sillon des deux « anciennes », les jeunes, victimes de discriminations quotidiennes, se mobilisent… de façon pacifique (3).
Pour enrayer cette menace, l’oligarchie chilienne sort casques, boucliers et matraques : la violence se fait étatique, à la hauteur des intérêts financiers en jeu. Elle profite d’un arsenal législatif qui provient directement de la dictature… et qui fut réactivé par la Concertation (coalition de centre-gauche qui s’installe au Palais de la Moneda, le palais présidentiel chilien, de 1989 à l’élection de M. Sebastián Piñera, en décembre 2009). Alors que certains de ses membres avaient fait les frais de cette législation anti-terroriste instaurée sous Pinochet, la coalition fait usage des mêmes lois pour bâillonner les populations indigènes, au grand dam des défenseurs des droits humains (4).
Depuis des années, ces derniers dénoncent des lois d’exceptions qui valident des détentions préventives à rallonge, le recours à des témoins « sans visages », anonymes, payés par la police pour dénoncer les militants les plus actifs, et qui condamnent à de lourdes peines des Mapuches accusés de banals incendies de véhicules. Ces protestations ont été relayées par l’Organisation des Nations unies (ONU). En 2007, le Comité des droits de l’homme, puis, en 2009, le rapporteur spécial sur la situation des droits et des libertés des autochtones, M. James Anaya (5), ont dénoncé les politiques de discrimination raciale en vigueur.
Mais l’impasse est d’autant plus avérée que, sur le plan politique, les Mapuches se heurtent au blocage des élites de Santiago, lesquelles verrouillent tous les chemins débouchant sur un espace de décision. L’arrivée au pouvoir d’une droite sans complexe, alliée aux barons de « l’ère Pinochet », ne pacifie pas la situation.
M. Piñera, le « Berlusconi chilien », ne se préoccupe pas plus du sort du peuple mapuche que ses prédécesseurs. En témoignent les suites du violent tremblement de terre de février 2010, dont l’épicentre se situe à la limite nord du pays mapuche. Alors que les communautés côtières ont été ravagées par les tsunamis postérieurs à la secousse tellurique, l’Observatoire citoyen (6), une organisation non gouvernementale (ONG) basée dans la ville de Temuco, observe qu’elles figurent au nombre des grands oubliés de la reconstruction.
Parallèlement, le gouvernement Piñera intensifie la répression. Les descentes musclées de bataillons de carabineros se multiplient dans les communautés. Depuis 2002, trois jeunes militants ont été tués par la police. Les arrestations sont légions et les autorités évoquent une « internationale du terrorisme » : le mouvement mapuche se voit mis sur le même plan que la guérilla colombienne.
De tout ceci, les grands médias – proches du pouvoir économique – ne parlent pas. Ni de la grève de la faim des militants mapuche. Seuls certains sites Internet (7) acquis à la cause mapuche relaient leurs témoignages et revendications.
Les semaines passant, la volonté des détenus ne faiblit pas. Leur santé, si. Des organisations reconnues ont fait part de leur inquiétude. Amnesty International a dénoncé le recours à la force pour nourrir les détenus : M. Piñera n’eut d’autre choix que de réagir.
Il appelle désormais à la « réouverture » d’un dialogue qui n’a jamais été engagé. Il promet une réforme imprécise des vestiges de la dictature. Les prisonniers, eux, souhaitent l’abrogation de la loi antiterroristes. Ils ont été rejoints, début septembre, par deux autres prisonniers. Tous se souviennent qu’en 2008, la Chepa (8) (« la lionne »), militante mapuche, avait jeûné 112 jours avant d’obtenir quelque avancée.
 
Alain Devalpo
 
Journaliste, auteur de Voyage au pays des Mapuches, Cartouche, Paris, 2007.

(2) Voir le photoreportage de Fred Jacquemot et Alain Devalpo, « Résistance mapuche ».
(3) Lire Alain Devalpo, « Opposition pacifique des Mapuches chiliens », Le Monde diplomatique, février 2006.
(4) « Chile : Terror Law Violates Due Process for Mapuche », Human Rights Watch (HRW), 27 octobre 2004.
(5) « Informe del Relator Especial sobre la situación de los derechos humanos y las libertades fundamentales de los indígenas, James Anaya » (PDF), Assemblée générale des Nations Unies, Conseil des droits de l’homme, 5 octobre 2009.
(7) Voir le site Mapuexpress.
(8) Lire « Portraits de femmes mapuches, prisonnières politiques », Réseau d’information et de soutien au peuple mapuche, décembre 2003.

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