Ce mercredi 8 janvier marque l’ouverture des soldes d’hiver, une période
de liesse notamment propice à l’achat de vêtements à prix sacrifiés.
L’occasion aussi de s’intéresser aux conditions de travail de ceux qui
les confectionnent, par exemple au Bangladesh, troisième fournisseur de
la France après la Chine et l’Italie. En juin dernier, Olivier Cyran
menait l’enquête sur le secteur du prêt-à-porter dans ce pays où
.
Avant même que l’effondrement des ateliers du Rana Plaza, à Dacca, ne
tue plus d’un millier d’ouvriers, d’autres drames avaient mis en lumière
les conditions de travail dans les usines de confection bangladaises.
Comment le pays en est-il arrivé à une telle situation
Visible à plusieurs centaines de mètres à la ronde, l’étincelante
tour de verre qui se dresse en solitaire sur la berge du lac Hatirjheel
évoque un greffon de la City de Londres transplanté au cœur d’un
gigantesque bidonville. C’est le siège de l’Association des fabricants
et exportateurs de textile du Bangladesh (Bangladesh Garment
Manufacturers and Exporters Association, BGMEA), l’organisation des
employeurs du prêt-à-porter.
Contrairement à l’immeuble du Rana Plaza, qui ne respectait aucune
loi en matière de construction et dont l’effondrement, le 24 avril, a
entraîné la mort d’au moins mille cent vingt-sept personnes,
majoritairement des ouvriers du textile, la tour du BGMEA ne menace pas
de s’écrouler. Ce ne serait pourtant que justice : dans un verdict rendu
le 19 mars dernier, la Haute Cour du Bangladesh a ordonné la
destruction du gratte-ciel patronal dans un délai de trois mois, au
motif qu’il a été illégalement bâti sur un terrain public dont
l’organisation patronale s’est emparé sans droit ni titre, grâce à la
complicité du ministère du commerce. Le BGMEA a fait appel du jugement.
Quelle que soit l’issue de la procédure, personne n’imagine que la
« tumeur cancéreuse de Hatirjheel », comme l’appellent les magistrats, puisse un jour prochain tomber en poussière.
A l’entrée, le visiteur a droit au salut militaire des agents de
sécurité. A Dacca, où le touriste est rare, l’homme blanc se confond
souvent avec l’acheteur de prêt-à-porter, négociant de Mango, Benetton
ou Hennes & Mauritz (H&M), auquel vigiles et portiers se doivent
de marquer leur déférence. L’intéressé s’accommode volontiers de ce
statut seigneurial. Sa considération pour l’homme de la rue transparaît
dans la brochure
Dhaka Calling, offerte aux clients des grands hôtels, dans laquelle figure cette sage recommandation :
« Ne riez pas des gens que la pauvreté a rendus malades, ne vous moquez pas d’eux. »
Nous sommes le 9 avril, et le Rana Plaza, à une vingtaine de
kilomètres de la tour du BGMEA, tient encore debout. Le pire massacre de
l’histoire industrielle du Bangladesh n’aura lieu que dans deux
semaines, mais la question de la sécurité et des conditions de travail
dans le textile se pose néanmoins déjà avec insistance. Le 7 janvier
dernier, un incendie a provoqué la mort de huit ouvriers chez Smart
Export Garment, une petite usine de trois cents salariés située dans le
centre de Dacca.
« Ils avaient tous moins de 16 ans »,
assure Saydia Gulrukh, une anthropologue qui a fondé un groupe de
solidarité avec les victimes du textile. Un mois et demi plus tôt, le
24 novembre 2012, un autre incendie ravageait l’usine de Tazreen
Fashions à Ashulia, un faubourg au nord de la capitale bangladaise,
faisant cent douze morts et un millier de blessés, selon le bilan
officiel.
Dans les neuf étages de Tazreen s’entassaient trois mille salariés,
majoritairement des jeunes femmes venues des campagnes les plus pauvres
en quête d’un gagne-pain pour leur famille. A raison de 3 000 takas par
mois, l’équivalent de 30 euros, elles confectionnaient dix heures par
jour et six jours sur sept des vêtements destinés à des marques
prestigieuses, parmi lesquelles Disney, Walmart et le groupe français
Teddy Smith. Les produits hautement inflammables avaient été stockés au
rez-de-chaussée, à côté de la cage d’escalier, au mépris des règles de
sécurité les plus élémentaires. Les issues de secours ayant été
verrouillées pour empêcher tout vol de marchandise, conformément aux
usages en vigueur, les victimes piégées par les flammes sont mortes
brûlées vives ou défenestrées. Leur patron, M. Delwar Hossain, n’a
jamais été inquiété par la justice et court toujours. Son appartenance
au BGMEA aurait-elle joué un rôle dans la garantie de son impunité
?
« Le patronat tient les commandes du pays »
Pour étudier la question, rendez-vous a été pris avec le président du
BGMEA, M. Atiqul Islam. L’homme fort de l’économie bangladaise — le
textile compte entre quatre et cinq millions de salariés et représente
80
% des exportations, ce qui fait du pays
le deuxième exportateur mondial de prêt-à-porter après la Chine — n’est
en poste que depuis un mois. La promotion de ce jeune entrepreneur peu
connu dans le milieu en a surpris plus d’un.
« C’est un petit joueur sans expérience ni relief, lâche un professionnel du secteur.
S’il
a été bombardé président, c’est grâce à sa malléabilité, qui permet aux
gros bonnets de tirer les ficelles sans se mettre en avant. »
En décembre 2012, une mission d’inspection diligentée par le BGMEA —
initiative peu habituelle, comme on s’en doute — identifiait quatre
usines jugées dangereuses, car bâties en violation du code de
construction. Parmi elles, Rose Dresses Limited, une fabrique implantée à
Ashulia et détenue par… M. Islam. Trois mois plus tard, ce dernier
était élu à la tête du BGMEA. Sachant que l’immense majorité des cinq
mille ateliers de confection du pays piétinent ouvertement la loi, le
soupçon s’est fait jour que l’inspection avait pour seule finalité de «
coincer
» le futur président et de faire peser sur ses épaules l’amicale pression de ses protecteurs.
En attendant le patron des patrons, on se remémore l’histoire
économique du pays. Anu Mohammed, professeur d’économie à l’université
de Jahangirnagar, la résume en ces termes :
« Le
Bangladesh n’a pas toujours vécu sous la tutelle du prêt-à-porter.
Jusqu’au milieu des années 1980, c’est la culture du jute qui
constituait la première richesse du pays. Puis sont arrivés le FMI [Fonds monétaire international]
et
la Banque mondiale. Sous leur égide, les plans de privatisation et de
réduction des dépenses publiques provoquent un envol du chômage, un
recours massif aux importations et le dépérissement des industries
locales. Les bureaucrates des grands partis politiques, les officiers de
l’armée, les gradés de la police et les fils de bonne famille se
précipitent sur l’aubaine. » Les
incitations à investir dans le textile sont irrésistibles : main-d’œuvre
à bas prix, affaiblissement des syndicats du fait de la privatisation
des entreprises d’Etat, suppression des taxes douanières sur les
importations de machines destinées à l’industrie d’exportation. La
corruption fera le reste.
Séduits, l’Europe et les Etats-Unis récompensent cette politique en ouvrant grand leurs portes aux vêtements
made in Bangladesh. Dans un discours prononcé à Dacca le 21 novembre 2001, M. Pascal Lamy, alors commissaire européen au commerce, lance son «
Je vous ai compris
» :
« L’Union européenne est disposée à soutenir le Bangladesh dans ses efforts pour parvenir à (…)
une meilleure intégration dans le système commercial mondial, en
ouvrant de nouvelles possibilités commerciales et en favorisant une plus
grande pénétration sur le marché. »
Entre 2000 et 2012, le chiffre d’affaires du textile bangladais va plus
que quadrupler, passant de 4,8 à 20 milliards de dollars. Goldman Sachs
exulte : en juin 2012, la banque new-yorkaise place le pays, l’un des
plus pauvres du monde, en tête de sa liste des «
Next Eleven
», les «
onze prochains
» susceptibles de rejoindre les puissances émergentes des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).
La poule aux œufs d’or donne naissance à une nouvelle élite
occidentalisée, qui roule en 4 x 4, dîne au Pizza Hut (le comble du
snobisme à Dacca), joue au golf et envoie ses enfants étudier aux
Etats-Unis.
« Le prêt-à-porter, c’est la
promesse de l’argent facile, un moyen lucratif pour investir dans
n’importe quel secteur ou briguer un siège au Parlement, poursuit Anu Mohammed.
Officiellement,
sur trois cents députés, vingt-neuf possèdent une usine textile. En
réalité, si l’on tient compte de ceux qui s’abritent derrière un
prête-nom, ils sont beaucoup plus nombreux. Au Bangladesh, il est
difficile de trouver des hommes de pouvoir qui ne soient pas liés au
monde du textile. Et c’est le BGMEA qui tient les commandes du pays. »
Retour au siège de l’organisation patronale. Alors que M. Islam se
fait attendre, l’un de ses proches vient nous tenir compagnie dans le
salon attenant au bureau présidentiel. M. Hassan Shahriar Chowdhury
rentre tout juste des Etats-Unis, où il dit avoir collaboré avec un
groupe de congressistes sur une
« affaire de contre-terrorisme ». Officier dans l’armée de l’air, ce
« fan d’Angela Merkel » ne possède pas d’usine textile — c’est du moins ce qu’il affirme. Que fait-il alors au BGMEA
? Il esquive la question, mais se montre ravi de bavarder avec un journaliste français.
« J’adore
la France. Vous savez, l’Etat bangladais prévoit d’acquérir deux
sous-marins. D’habitude, on achète nos armements à la Chine. Je connais
bien la première ministre, Sheikh Hasina. Je lui ai donc glissé à
l’oreille qu’elle ferait mieux de prendre des sous-marins français.
C’est plus cher, mais il y a moins de corruption, vous ne croyez pas ? »
Devant le scepticisme de son interlocuteur, M. Chowdhury préfère
changer de sujet en lui ouvrant avec insouciance son carnet d’adresses.
« Puisque
vous êtes journaliste, est-ce que cela vous intéresserait de rencontrer
ma cousine, qui est ministre de la condition féminine ? Je peux aussi vous présenter les directeurs des principaux journaux du Bangladesh, ce sont tous des amis. »
L’apparition de M. Islam abrège cet échange prometteur. Serré de près
par cinq conseillers, le patron des patrons annonce qu’il a changé
d’avis : l’entretien est annulé.
« Il vous faut une accréditation auprès du ministère de l’intérieur, fait-il, la mine sombre,
sans quoi il m’est impossible de vous parler, surtout sur des sujets aussi sensibles. »
En retournant vers l’ascenseur, on prend note de l’avertissement collé
sur la vitre derrière laquelle s’affairent managers et secrétaires : «
Parlez moins, travaillez plus.
»
Pour mesurer la puissance du BGMEA, les survivantes de Tazreen
fourniront peut-être de meilleurs éléments d’appréciation. Guidé par
Sherin, la cheville ouvrière de la Fédération nationale des travailleurs
du textile (National Garments Workers Federation, NGWF), un syndicat
proche du Parti communiste, on se met en route pour Ashulia. Peu à peu,
l’invraisemblable chaos urbain de Dacca fait place à un paysage lunaire,
hérissé de cheminées vomissant des fumées noires dans lesquelles des
adolescents dépenaillés enfournent des lingots de terre. Les briques
sorties du fourneau serviront à la construction des résidences pour
classes moyennes visibles à l’horizon, mais aussi à celle des usines qui
continuent de croître plus au nord. Quittant la route, on s’engage sur
un petit chemin de terre. Au bout, la carcasse calcinée d’un cube de
béton habillé d’échafaudages en bambou : bienvenue à Tazreen Fashions,
récemment encore fournisseur officiel des liquettes de Disney.
Nasreen est âgée de 25 ans, mais en paraît 40. Contrairement à
d’autres rescapées, retournées précipitamment dans leur village, elle
n’a pas quitté Nishchintapur, le quartier-dortoir aux ruelles
tranquilles et presque douces qui s’étend au pied de l’usine. Le
24 novembre 2012, à 18 h 50, Nasreen était rivée à sa machine à coudre,
au deuxième étage, quand elle a entendu la sirène d’alarme.
« Le contremaître nous a dit que c’était un exercice, qu’on devait rester à nos postes, raconte-t-elle d’une voix atone.
Puis
l’alarme a sonné une deuxième fois. Là, on s’est mises à paniquer. On
commençait à sentir l’odeur de brûlé. Le contremaître ne voulait
toujours pas qu’on bouge, mais on a couru quand même. Il y avait deux
portes de sortie ; l’une était ouverte,
l’autre fermée. L’escalier auquel on accédait par la porte ouverte était
déjà en flammes. Si on avait pu emprunter l’autre, qui ne brûlait pas,
on serait toutes encore en vie. »
Certaines fenêtres aussi sont verrouillées. Avec une poignée de
camarades, Nasreen parvient à en ouvrir une et à se jeter dans le vide.
Elle s’en sortira avec une jambe cassée, des cauchemars qui la hanteront
à vie et la peur bleue de devoir un jour remettre les pieds dans une
usine.
Elle n’aura pourtant pas le choix. A ce jour, elle a reçu pour seule aide
« vingt-cinq kilogrammes de riz, vingt-cinq kilogrammes d’oignons et un litre d’huile ».
Le maigre salaire de son mari ne suffisant pas à nourrir la famille,
elle va devoir vaincre ses insomnies et se rasseoir devant une machine à
coudre. Au Bangladesh, lorsqu’une usine brûle ou s’effondre, c’est le
BGMEA qui indemnise les victimes. Ses tarifs sont pittoresques :
100 000 takas (1 000 euros) par blessé au titre de l’aide médicale,
600 000 takas (6 000 euros) par cadavre en guise de compensation pour la
famille. L’employeur ne s’en mêle pas, la justice non plus. Et seuls
les plus chanceux toucheront les miettes distribuées par le BGMEA. Car
c’est ce dernier aussi qui établit la liste des victimes. Comme la
plupart des embauches se font oralement, sans contrat de travail, nombre
de survivants ne disposent d’aucun document pour prouver leur bonne
foi. Après tout, n’importe qui peut se casser une jambe ou tomber dans
un feu de cheminée.
Dans le cas de Tazreen, l’affaire se durcit encore du fait de
l’impossibilité d’identifier les corps trop abîmés ou réduits en
cendres. Selon Saydia Gulrukh, qui suit de près les familles
abandonnées, au moins vingt-sept ouvrières disparues dans l’incendie ont
été exclues de la liste des victimes. D’autres évoquent un chiffre cinq
à dix fois supérieur.
« Le bilan
officiel n’a rien à voir avec ce qui s’est passé. Chacun de nous a des
collègues qui ne sont jamais ressorties vivantes de cette usine et que
le BGMEA refuse de reconnaître, sous prétexte qu’elles n’ont pas laissé
de traces, s’insurge Shilpee, une autre survivante.
Mais quelles traces peux-tu laisser quand tu es morte et que ta famille au village n’est même pas au courant ? »
Alors que Tazreen fumait encore, le gouvernement, par la voix de la première ministre, imputait l’incendie à une
« action de sabotage »
— ce que chaque Bangladais a instantanément traduit comme une mise en
cause des islamistes. Cette accusation étonnante, qu’aucun élément n’est
venu étayer par la suite, visait-elle à protéger le propriétaire de
l’usine et le BGMEA
? Anu Mohammed n’en doute pas une seconde. La meilleure preuve en est, dit-il, qu’
« au
bout du compte rien ne s’est passé : pas d’enquête pour déterminer les
causes de l’incendie, pas de mandat d’arrêt contre le patron et ses
contremaîtres, aucune mesure pour protéger les travailleurs contre les
risques d’incendie. A part les victimes elles-mêmes, personne ne songe à
réclamer des comptes à l’employeur, Delwar Hossain. Depuis des mois,
son nom a totalement disparu des journaux. C’est comme s’il n’avait
jamais existé ».
Chez Carrefour : « Nous sommes très vigilants ! »
Ses clients étrangers l’ont eux aussi rayé de leur mémoire. Le
15 avril, à l’initiative du syndicat international IndustriAll et d’un
réseau d’organisations non gouvernementales, les marques approvisionnées
par Tazreen étaient conviées à Genève pour une réunion visant à mettre
en place un fonds d’indemnisation. Disney a décliné l’invitation : les
amis de Donald disent avoir plié bagage après la combustion de leur
main-d’œuvre, troquant le Bangladesh pour le Cambodge ou le Vietnam, de
sorte qu’ils s’en lavent les mains. Refus catégorique aussi de Walmart,
qui a d’abord nié le moindre lien avec Tazreen, avant de faire
volte-face et de se défausser sur le cabinet d’audit qui avait certifié
conforme cette usine modèle. Quant au président-directeur général (PDG)
de Teddy Smith, M. Philippe Bouloux, occupé à vendre du
« look rock’n’roll »
pour 163 euros dans sa boutique parisienne de l’Opéra, impossible de le
joindre au téléphone ou par courrier électronique. A force d’insister,
on finit par intercepter l’une de ses collaboratrices et par lui
arracher cette déclaration :
« Nous sommes une toute petite entreprise, nous n’avons pas les moyens d’aller à Genève… »
Le groupe Carrefour, lui, feint de tomber des nues lorsqu’on
l’interpelle. Le numéro un français de la grande distribution, qui
possède ses propres bureaux à Dacca (sous l’enseigne de Carrefour Global
Sourcing Bangladesh and Pakistan), admet certes avoir été client de
Tuba Group, l’entreprise de M. Hossain, mais nie énergiquement avoir
jamais passé commande à Tazreen. Il est vrai que le fournisseur
bangladais possédait au moins dix usines, et que les tee-shirts vendus
chez Carrefour ne proviennent pas nécessairement de la plus mortelle
d’entre elles à ce jour. Mais, au dire d’un bon connaisseur du textile
bangladais, cet argument ne vaut pas un bouton de caleçon :
« Quand
un client passe une commande, ce n’est pas auprès de telle ou telle
usine, mais auprès d’un fournisseur. C’est lui qui signe le contrat, les
chartes sociales, éthiques, environnementales et tout le baratin. Quand
la commande est importante, et elle l’est nécessairement dans le cas
d’un client comme Carrefour, le fournisseur va ventiler la production
sur tous les sites dont il dispose. Dans le cas présent, Tazreen servait
d’usine de délestage quand les autres unités de Tuba Group étaient
engorgées. Carrefour ne pouvait pas l’ignorer. Pour quelles raisons
d’ailleurs auraient-ils rayé de la liste cette usine-là, alors que rien
ne la distinguait des autres ? »
Mais le géant français n’en démord pas.
« Nous
avons nos standards et nos rapports d’audit, en vertu desquels nous
avons formellement interdit Tazreen comme lieu de production. Nous
sommes très vigilants ! »,
proteste M. Bertrand Swiderski, le directeur du développement durable.
On serait ravi de pouvoir consulter ces fameux rapports, mais ils sont,
hélas,
« confidentiels ».
« Au premier tract, on se ferait arrêter par la police »
M. Swiderski accepte bien volontiers, en revanche, de nous adresser la «
charte sociale
»
que son groupe s’enorgueillit de faire signer à ses fournisseurs
exotiques. Ce document brille comme une feuille de papier cadeau sur le
charnier des couturières bangladaises. Au chapitre du «
respect de la liberté d’association
», la charte de Carrefour stipule par exemple que
« les
travailleurs ont le droit d’adhérer au syndicat de leur choix ou d’en
créer un, et de procéder à des négociations collectives, sans l’accord
préalable de la direction ». On imagine
que M. Hossain a signé de bon cœur cette pieuse exhortation. Dans les
usines de son groupe, toute forme de vie syndicale était, comme il va de
soi au Bangladesh, strictement interdite.
A preuve, le récit de Faizul (
1).
Cet ancien ouvrier de Tazreen reçoit dans une pièce nue surmontée d’un
toit de tôles donnant sur une ruelle en terre battue de Nishchintapur.
C’est le siège local de la NGWF, le syndicat dont il est le secrétaire
pour le secteur d’Ashulia. Secrétaire clandestin s’entend. Du conte de
fées sorti des cerveaux de la direction du développement durable de
Carrefour, il donne une version plus lapidaire :
« A
l’usine, si tu prononces le mot “syndicat”, tu te fais virer tout de
suite, et tu ne retrouves plus de boulot après. A Tazreen, on était une
centaine d’ouvriers syndiqués, mais en secret. On n’en parlait jamais au
travail. »
Après l’incendie, son local a vite été submergé par les
rassemblements spontanés de survivants déterminés à en découdre, mais
désespérément impuissants à agir.
« Tous les ouvriers qui nous connaissaient sont venus partager leur deuil et leur colère, raconte Faizul.
Cinquante-trois
de nos camarades sont morts dans l’incendie. On était furieux contre le
patron qui les a conduits à la mort, et contre le gouvernement et le
BGMEA qui le protègent. Mais on n’a pas su quoi faire. » Diffuser un tract, organiser un meeting
? Lancer un appel à la grève dans les autres usines
? Regard peiné de Faizul, mal à l’aise devant la naïveté de son visiteur français :
« Rien
de tout ça n’est possible ici. Au premier tract, on se ferait arrêter
par la police. Et on ne retrouverait plus jamais de travail. »
Lorsqu’on lui demande en quoi consistent alors ses activités syndicales depuis l’incendie, il explique avoir
« pris
contact avec des ouvriers d’autres usines pour qu’ils vérifient que les
portes et les issues de secours restent ouvertes, comme le patronat s’y
est engagé ». Et si elles ne le sont pas
?
« Alors les camarades nous avertissent par SMS. Tout le monde possède un téléphone portable ici, c’est comme ça qu’on communique. »
Difficile de savoir si Faizul n’aspire pas à des modalités d’action
plus franches : il s’exprime en présence et sous le contrôle d’un cadre
du syndicat venu de Dacca. On finit le thé au gingembre offert par notre
hôte. Avant de nous raccompagner, Faizul nous remet la photo d’identité
de sa femme : ouvrière à Tazreen comme lui, elle est morte le jour de
l’incendie en se jetant du troisième étage.
On appelle «
maison d’achat
»
le lieu stratégique qui sert d’intermédiaire entre les marques
étrangères et les fournisseurs locaux. Il en existe environ deux cents
au Bangladesh. Celle de M. Nizam Uddin met un point d’honneur à ce que
tous ses clients — majoritairement européens —
« se
rendent au Bangladesh pour voir par eux-mêmes comment tournent les
usines. On les accueille, on les bichonne, on s’en occupe bien ».
A l’étage, une dizaine d’opérateurs téléphoniques traitent les
commandes dans un chuintement de voix sourdes, tandis que dans la cave
trois couturiers confectionnent en silence les modèles destinés au
fabricant, suivant les spécifications techniques de l’acheteur.
« Notre
client principal vient de baisser ses commandes, ce qui nous oblige à
prospecter de nouveaux acheteurs. C’est la première fois que cela nous
arrive en treize ans », soupire
M. Uddin. Sur un présentoir, dans un coin de son bureau, l’élégant
directeur expose les coupes et les médailles qu’il a gagnées au golf, sa
« passion ».
On s’étonne que son entreprise tourne à plein régime alors que
l’opposition islamiste du Jamaat-e-Islami a décrété pour ce matin un
jour de
hartal (grève), vidant les rues de Dacca et bloquant l’activité économique. M. Uddin hausse les épaules :
« Oh,
cela ne nous inquiète pas. Quel que soit leur bord, les manifestants ne
s’attaquent pas à nos intérêts. Ils brûlent parfois des voitures ou des
magasins, mais ils laissent les usines tranquilles. Vous savez, le
BGMEA compte des membres dans tous les grands partis. Aujourd’hui, il
soutient la Ligue Awami de la première ministre Sheikh Hasina, mais il
s’entend tout aussi bien avec les nationalistes du BNP [Bangladesh Nationalist Party],
ou même avec les islamistes du Jamaat. »
Le champion de golf nous présente l’un de ses collaborateurs,
M. Georges Paquet. Cet expatrié français de 67 ans fume des Gitanes maïs
qu’il rapporte de Dubaï, où il vit la moitié de l’année. Arrivé au
Bangladesh en 1994, il se dit
« en fin de carrière » et s’autorise un franc-parler rafraîchissant.
« On
fait de tout, ici, y compris des culottes pour incontinents qui se
vendent en France dans les grandes surfaces. Le problème, c’est que mes
clients écrasent de plus en plus les prix. Ils veulent quoi, que les
gens travaillent gratuitement ? Les marques
européennes font au moins une marge de sept, c’est-à-dire qu’elles
revendent nos produits à un tarif sept fois supérieur au prix d’achat,
si ce n’est dix. Il n’y a plus de limite à la volonté de profit. De
vieux clients nous quittent du jour au lendemain parce qu’un concurrent
leur propose 10 centimes de moins sur un article. Il règne une
hypocrisie incroyable. Figurez-vous qu’au moment où les dirigeants de H
& M rencontraient Sheikh Hasina pour réclamer de meilleures
conditions de travail dans les usines bangladaises, leurs subordonnés
négociaient une baisse de 15 % sur les prix de vente de leurs fournisseurs. “Débrouillez-vous, on se fiche du reste”, voilà leur philosophie. »
Quand on l’interroge sur l’incendie de Tazreen, M. Paquet lève les yeux au ciel et reprend son souffle.
« Delwar Hossain, je le connais depuis dix ans. C’est quelqu’un de bien et de pieux ;
la mosquée près de chez lui, c’est lui qui l’a payée de sa poche. Au
début, j’étais son deuxième meilleur client, mais il a été grisé par le
succès. Il a acheté une usine après l’autre, une douzaine en tout, et
puis il s’est retrouvé patron d’une boîte qui faisait 65 millions de
dollars de chiffre d’affaires. Il a perdu le contrôle. Quand Tazreen a
brûlé, cela faisait un an qu’il n’y avait pas mis les pieds. » L’impunité de son ami ne pose aucun problème au vieux briscard des sous-vêtements absorbants.
« Faut
pas croire qu’il mène la belle vie : Tazreen lui a coûté un bras et une
jambe. Delwar est criblé de dettes, il n’a plus un seul client et tout
le monde lui tourne le dos, même ses copains du BGMEA. Vous voulez quoi,
qu’il aille en prison ? »
Dommage que cette judicieuse question ne soit pas soumise à l’examen de
Rehanna, dont l’image nous revient à l’esprit en cet instant : depuis
qu’elle s’est faufilée par la conduite d’aération du quatrième étage
pour se jeter dans le vide, fuyant les flammes où rôtissaient ses
camarades, cette jeune ouvrière de Tazreen a effectivement perdu un bras
et une jambe. Elle utilise désormais une brouette en bois en guise de
fauteuil roulant.
« Rien ne changera
tant que le système ne sera pas dissous »
Les survivants de l’hécatombe industrielle d’Ashulia ne prédisent pas
un avenir souriant à leurs collègues des usines environnantes.
« D’autres catastrophes sont à venir, qui seront peut-être encore pires que celle-là », redoute un jeune rescapé au bras entortillé dans un linge sale. Saydia Gulrukh partage ce pronostic :
« Tazreen
n’a pas changé d’un iota la situation désastreuse des ouvriers du
textile, du fait de l’indifférence des élites pour leur sort. Il faut
donc s’attendre à d’autres horreurs. Des mesures cosmétiques seront sans
doute prises pour que le BGMEA rassure ses clients étrangers et que ces
derniers rassurent leurs consommateurs. Mais rien ne changera tant que
le système ne sera pas démantelé, dissous et rebâti sur des bases
philosophiques nouvelles. » Deux
semaines plus tard, le carnage du Rana Plaza faisait dix fois plus de
morts que l’incendie de Tazreen, suscitant cette épitaphe du ministre
bangladais des finances, M. Abul Maal Abdul Muhith :
« Je ne pense pas que ce soit très sérieux. C’est juste un accident. »