"Que sert d’être habile à parler ? Ceux qui reçoivent tout le monde avec de belles paroles, qui viennent seulement des lèvres, et non du cœur, se rendent souvent odieux ..." ( Confucius )
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31 mars 2014
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4 mars 2014
Ukraine , un pays-clé écartelé entre Est et Ouest
Par Sébastien Gobert
12/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English : Ukraine, a country torn between East and West Key
Fin novembre, à quelques jours de la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne, Kiev a soudainement rompu les négociations, accédant ainsi à la demande pressante de Moscou. Coincée entre deux puissances qui voient en elle tantôt un grand marché, tantôt un pion géopolitique, l’Ukraine, sous la
conduite de son gouvernement autoritaire, zigzague sur une voie étroite.
« Nous voulons notre intégration européenne ! L’Ukraine, c’est l’Europe ! » : au soir du 21 novembre, les esprits s’échauffent sur Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance de la capitale ukrainienne, Kiev. Plus d’un millier de manifestants ont résolu d’y passer la nuit, dans un élan apparemment spontané que certains s’empressent de qualifier de « second Maidan ». Il y a neuf ans, le 22 novembre 2004, c’est ici que s’étaient montées les premières tentes du mouvement de protestation civique qui allait devenir la « révolution orange ».
Comme alors, le président Viktor Ianoukovitch est la bête noire des manifestants. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas d’élections truquées. « Le gouvernement a décidé d’abandonner tous les préparatifs en vue de la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne, qui devait avoir lieu à Vilnius dans quelques jours », explique Andriy, 21 ans, étudiant à l’université Taras-Chevtchenko de Kiev. « Et à la place, il a demandé à ses ministres d’intensifier la collaboration avec les pays de la Communauté des Etats indépendants, héritiers de l’URSS ! », s’emporte-t-il.
Après avoir franchi cette première étape en mars 2012, l’Ukraine s’apprêtait à signer un document définitif lors du sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre. Elle était même le poids lourd du partenariat. Avec près de quarante-six millions d’habitants, l’ancienne république soviétique représente aux yeux des investisseurs et des analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique aux portes de l’Union européenne. De nombreuses études prophétisaient que l’établissement d’une zone de libre-échange ouvrirait des perspectives de croissance inédites, à travers une modernisation des structures de production et un assainissement des milieux d’affaires. Pour Mme Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, « l’Ukraine a beaucoup perdu » en renonçant à signer l’accord.
Les restructurations exigées dans l’industrie comme dans les services et la concurrence accrue des produits européens auraient néanmoins exigé d’importants efforts d’adaptation — comprendre : des sacrifices — de la part des Ukrainiens, sans que l’Union offre de contrepartie financière significative. La justification officielle de l’abandon des négociations tient d’ailleurs à la « sécurisation » de l’économie du pays.
Et fortement incité M. Ianoukovitch à rejoindre l’union douanière que la Fédération de Russie forme avec la Biélorussie et le Kazakhstan, embryon d’une vaste union eurasienne à naître d’ici 2015. Des projets incompatibles avec l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Ukraine et l’Union européenne, qui aurait accompagné la mise en œuvre de l’accord d’association.
Cependant, s’il compromet durablement les perspectives européennes de son pays, M. Ianoukovitch ne s’est pas pour autant engagé à rejoindre l’union douanière chère à Moscou. « Le président et les oligarques de son “clan de Donetsk” [ville de l’est du pays] sont nationalistes sur le plan économique. Ils ne veulent céder leur souveraineté ni à l’Union européenne ni à la Russie », explique Taras Kuzio, chercheur à la School of Advanced International Studies de Washington. « Ils souhaitent vivre dans un pays “prémondialisé” » — libre des ingérences de Moscou ou de Bruxelles. « La famille » — les proches du très autoritaire M. Ianoukovitch — affermit depuis quelques mois sa mainmise sur l’Ukraine.
Source
Que ce soit en termes économiques, politiques ou judiciaires, elle tâche d’éviter qu’une puissance se trouve en mesure de mettre en cause ses acquis. Les atermoiements autour de Mme Ioulia Timochenko, ancienne première ministre emprisonnée depuis 2011 pour abus de pouvoir et dont l’Union européenne réclame en vain la libération, illustrent une forme de « double pensée » orwellienne, selon Kuzio : un pas de deux permanent qui permet à l’exécutif ukrainien de louvoyer entre Bruxelles et Moscou, mais aussi de ne pas s’attaquer aux problèmes de fond qui gangrènent la société. A Kiev, la frontière se brouille entre autonomie nationale et isolationnisme.
12/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English : Ukraine, a country torn between East and West Key
L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne
Fin novembre, à quelques jours de la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne, Kiev a soudainement rompu les négociations, accédant ainsi à la demande pressante de Moscou. Coincée entre deux puissances qui voient en elle tantôt un grand marché, tantôt un pion géopolitique, l’Ukraine, sous la
conduite de son gouvernement autoritaire, zigzague sur une voie étroite.
« Nous voulons notre intégration européenne ! L’Ukraine, c’est l’Europe ! » : au soir du 21 novembre, les esprits s’échauffent sur Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance de la capitale ukrainienne, Kiev. Plus d’un millier de manifestants ont résolu d’y passer la nuit, dans un élan apparemment spontané que certains s’empressent de qualifier de « second Maidan ». Il y a neuf ans, le 22 novembre 2004, c’est ici que s’étaient montées les premières tentes du mouvement de protestation civique qui allait devenir la « révolution orange ».
Comme alors, le président Viktor Ianoukovitch est la bête noire des manifestants. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas d’élections truquées. « Le gouvernement a décidé d’abandonner tous les préparatifs en vue de la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne, qui devait avoir lieu à Vilnius dans quelques jours », explique Andriy, 21 ans, étudiant à l’université Taras-Chevtchenko de Kiev. « Et à la place, il a demandé à ses ministres d’intensifier la collaboration avec les pays de la Communauté des Etats indépendants, héritiers de l’URSS ! », s’emporte-t-il.
Results of the re-run second round of the Ukrainian presidential election, 2004
C’est dans le cadre du partenariat oriental que
l’Ukraine avait négocié avec l’Union européenne cet accord
d’association. Lancée en 2009, l’initiative vise à encourager le
rapprochement de six républiques postsoviétiques avec l’Union
européenne, notamment à travers la conclusion d’accords d’association
ambitieux, aux répercussions tant politiques qu’institutionnelles et
économiques. Parmi ces six pays, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la
Biélorussie ne sont guère avancés dans les négociations. En revanche, la
Géorgie et la Moldavie, après avoir fait de l’intégration européenne
une priorité de longue date, sont en position de parapher leurs accords
respectifs.
Menaces du Kremlin
Après avoir franchi cette première étape en mars 2012, l’Ukraine s’apprêtait à signer un document définitif lors du sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre. Elle était même le poids lourd du partenariat. Avec près de quarante-six millions d’habitants, l’ancienne république soviétique représente aux yeux des investisseurs et des analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique aux portes de l’Union européenne. De nombreuses études prophétisaient que l’établissement d’une zone de libre-échange ouvrirait des perspectives de croissance inédites, à travers une modernisation des structures de production et un assainissement des milieux d’affaires. Pour Mme Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, « l’Ukraine a beaucoup perdu » en renonçant à signer l’accord.
Les restructurations exigées dans l’industrie comme dans les services et la concurrence accrue des produits européens auraient néanmoins exigé d’importants efforts d’adaptation — comprendre : des sacrifices — de la part des Ukrainiens, sans que l’Union offre de contrepartie financière significative. La justification officielle de l’abandon des négociations tient d’ailleurs à la « sécurisation » de l’économie du pays.
« Ces accords d’association reflètent en quelque sorte
un esprit colonial, dans le sens où on traite ces pays, très différents
les uns des autres, avec la même approche », admet, sous couvert
d’anonymat, un diplomate occidental en poste à Kiev. « L’incorporation
de l’acquis communautaire et l’ouverture des marchés qu’on leur demande
seraient bien plus avantageuses pour les investisseurs européens que
pour les entrepreneurs ukrainiens. » L’Union a donc, elle aussi,
beaucoup perdu…
Sur le plan diplomatique, Bruxelles subit une débâcle.
Sans l’Ukraine, pièce maîtresse de la géopolitique régionale, le
partenariat oriental et les perspectives d’européanisation et de
stabilisation du voisinage est-européen de l’Union semblent bien mal en
point. « L’oscar politique doit revenir à M. Vladimir Poutine », nous
glisse l’ancien président Viktor Iouchtchenko. Considérant Kiev comme le
berceau historique et spirituel de la Russie, le président russe a en
effet publiquement désapprouvé tout rapprochement avec Bruxelles.
Et fortement incité M. Ianoukovitch à rejoindre l’union douanière que la Fédération de Russie forme avec la Biélorussie et le Kazakhstan, embryon d’une vaste union eurasienne à naître d’ici 2015. Des projets incompatibles avec l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Ukraine et l’Union européenne, qui aurait accompagné la mise en œuvre de l’accord d’association.
Le Kremlin a promis à son voisin des avantages
substantiels en cas d’alignement sur Moscou. Il a aussi multiplié les
avertissements sur de possibles tensions gazières, financières ou
ethnoculturelles. Fin juillet, les autorités russes ont interdit la
vente sur leur territoire de chocolat ukrainien, avant de décréter,
mi-août, un boycott commercial généralisé. A cette occasion, un
conseiller du président Poutine, M. Sergueï Glaziev, a annoncé que des
contrôles stricts seraient imposés de manière permanente si l’Ukraine
prenait la « décision suicidaire » de signer l’accord d’association.
« Tout le monde sait que le Kremlin considère l’Ukraine comme la clé de
son projet d’intégration eurasienne », lâche M. Volodymyr Oliynyk,
député du Parti des régions, majoritaire à la Verkhovna Rada, le
Parlement national. « Mais agir ainsi, ce n’est pas une attitude
civilisée à l’égard d’un partenaire. »
Eviter toute ingérence
Cependant, s’il compromet durablement les perspectives européennes de son pays, M. Ianoukovitch ne s’est pas pour autant engagé à rejoindre l’union douanière chère à Moscou. « Le président et les oligarques de son “clan de Donetsk” [ville de l’est du pays] sont nationalistes sur le plan économique. Ils ne veulent céder leur souveraineté ni à l’Union européenne ni à la Russie », explique Taras Kuzio, chercheur à la School of Advanced International Studies de Washington. « Ils souhaitent vivre dans un pays “prémondialisé” » — libre des ingérences de Moscou ou de Bruxelles. « La famille » — les proches du très autoritaire M. Ianoukovitch — affermit depuis quelques mois sa mainmise sur l’Ukraine.
Que ce soit en termes économiques, politiques ou judiciaires, elle tâche d’éviter qu’une puissance se trouve en mesure de mettre en cause ses acquis. Les atermoiements autour de Mme Ioulia Timochenko, ancienne première ministre emprisonnée depuis 2011 pour abus de pouvoir et dont l’Union européenne réclame en vain la libération, illustrent une forme de « double pensée » orwellienne, selon Kuzio : un pas de deux permanent qui permet à l’exécutif ukrainien de louvoyer entre Bruxelles et Moscou, mais aussi de ne pas s’attaquer aux problèmes de fond qui gangrènent la société. A Kiev, la frontière se brouille entre autonomie nationale et isolationnisme.
Sébastien Gobert
Journaliste, Kiev.
2 mars 2014
30 novembre 2013
Et la frontière devint un marché prospère et militarisé...
Par Elisabeth Vallet
29/11/2013
Source : http://blog.mondediplo.net
English : And the border became a thriving market and militarized ...
Septembre 2013. Enclave espagnole de Melilla (nord du Maroc).
L’assaut est donné juste avant l’aube, le plus violent depuis 2007. Une fois encore, une fois de plus, des migrants se sont jetés contre la barrière frontalière qui sépare le Maroc de Melilla dans l’espoir de pénétrer l’espace Schengen. Le lendemain, une centaine sont passés et viennent grossir les rangs de ceux qui sont déjà retenus dans cette petite enclave de 80 000 habitants, dans des camps en large surcapacité.
Au même moment, à Ceuta, d’autres migrants tentaient la même manœuvre, mais en passant par la mer, à la nage. Les deux petites enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont désormais une des principales portes d’entrée de l’Union européenne pour les migrants qui arrivent de presque partout en Afrique. Et depuis 2011, le « ressac » provoqué par les révoltes arabes a accru la pression aux frontières de l’espace Schengen. Et crispé les Etats européens.
Or depuis 2001, deux « menaces » — les flux migratoires et les mouvements de groupes terroristes — ont fini par se confondre et se superposer dans les discours légitimant l’érection de nouveaux murs — y compris dans des Etats dits démocratiques. Ainsi en va-t-il d’Israël le long des 240 kilomètres de sa frontière avec l’Egypte, le long de la frontière jordanienne (depuis janvier 2012 et confirmé par l’annonce d’une nouvelle barrière en octobre 2013), de la frontière libanaise et, bien entendu, dans les territoires occupés.
De son côté, l’Inde, après celle réalisée pour s’isoler du Pakistan, en achève une deuxième autour du Bangladesh pour limiter la contrebande, l’immigration et l’« éventualité terroriste », et en amorce une troisième (semble-t-il) le long de sa frontière avec la Chine.
L’Espagne figure également au tableau des démocraties fortifiées : le Maroc (qui a construit graduellement depuis 1981, un mur de sable — Berm — au Sahara occidental pour isoler le front Polisario), voit son territoire marqué par deux barrières érigées en 1998 et triplées après 2005 autour des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta pour empêcher le passage des migrants.
De leur côté, les Etats-Unis poursuivent la construction de la barrière de 930 kilomètres qui les sépare déjà du Mexique — même si l’administration Obama a décidé de suspendre, en mars 2010, le programme trop onéreux de « frontière virtuelle ».
La Grèce a achevé, en janvier dernier, un mur le long de sa frontière avec la Turquie pour, là aussi, « freiner » le passage des migrants. Enfin, la Bulgarie vient d’approuver la construction d’une nouvelle barrière frontalière sur 30 kilomètres le long de sa frontière avec la Turquie.
Le premier met l’accent sur le fait de freiner ou d’empêcher le passage des migrants. C’est le cas des frontières entre :
Le
second est axé sur la prévention du terrorisme ou des trafics (drogue,
armes, métaux précieux, êtres humains). C’est le cas des frontières
entre :
Il n’y a donc rien de surprenant au fait de trouver, à quatre kilomètres à l’ouest du point d’entrée de Mariposa à Nogales (Arizona), la brigade d’ingénierie de l’armée de l’air : venue d’Alaska, elle y a été déployée pour construire une route de patrouille. Cette manœuvre présentait deux avantages pour la défense américaine : d’une part la brigade appuyait de facto les travaux du département de la sécurité intérieure (Homeland Security) et d’autre part, ce déploiement permettait de former les soldats sur des terrains similaires à ce qu’ils pouvaient trouver, par exemple, en Afghanistan. Le recyclage de plaques de métal datant de la guerre du Golfe, et fournies par l’armée à titre gracieux, témoigne aussi de cette « fusion » entre le militaire et le civil.
La fusion des univers militaire et sécuritaire est particulièrement patente dans la zone frontalière. Il est logique que la « fortification » frontalière les rassemble : la technologie duale est ainsi au cœur du dispositif. Les exemples abondent.
Israel Aerospace Industries (IAI), à travers l’un de ses sous-traitants, a adapté des technologies militaires au mur, comme celle par exemple du « Plug-in Optronic Payload », constitué de caméras thermiques de haute sensibilité capables de faire le point à quelques kilomètres de distance.
Elbit et ses sous-traitants développent des dispositifs électroniques de détection et des caméras de surveillance LORROS, des véhicules téléguidés terrestres déployés le long du mur israélien sur les routes de surveillance, et le TORC2H system. Kollsman (filiale de Elbit Systems qui est l’une parmi les quelques centaines d’entreprises israéliennes à exporter dans ce domaine) fait partie du consortium agencé autour de Boeing qui travaille à équiper la frontière mexicaine.
De fait, les Israéliens sont présents sur plusieurs marchés, comme en Inde pour les drones et les radars, et en qualité de sous-traitants de certains consortiums, dans les Etats du Golfe. Et toute la technologie des drones et de la robotisation des armées trouve sa traduction dans la « recherche et développement » menée tant en Israël qu’aux Etats-Unis sur la surveillance à distance de la frontière.
Fort de ses 19 milliards de dollars annuels, le marché mondial du « frontalier militaire » est le fruit de la fin de la guerre froide, venu opportunément remplacer le déclin des dépenses militaires et de l’acquisition de systèmes d’armes. Devant ces bouleversements géopolitiques, les industries de défense ont alors dû repenser leurs marchés et leurs objectifs : la « privatisation des marchés de défense » autrefois monopolistiques a facilité la mutation du complexe militaro-industriel.
Les murs multiplient les effets pervers : comme aux Etats-Unis, où ils vont jusqu’à pérenniser l’implantation durable des travailleurs saisonniers qui renoncent à suivre le rythme des migrations pendulaires de peur de ne pouvoir revenir : fermer la frontière, c’est s’assurer d’obtenir l’effet inverse de ce que les autorités recherchent, puisque cela « fixe » les populations sur place. La construction de murs ne résout rien : elle ne fait que poser une chape de plomb sur un problème qui demeure entier.
Lorsque l’Inde a décidé de construire un mur le long de sa frontière bangladaise, elle l’a fait pour trois raisons :
Stopper les flux migratoires (arguant d’une pression accrue du voisin « surpeuplé »).
Enrayer le trafic (la contrebande).
Prétendument
freiner la « menace islamique » (le Bharatiya Janata Party a
instrumentalisé la barrière en agitant la menace de l’islam radical).
Pour autant, elle n’a pas réglé les difficultés économiques de son voisin, elle n’a pas empêché le passage d’immigrants sans papiers (ils sont 10 à 20 millions de Bangladais en Inde) et elle n’a pas non plus bridé la montée de la xénophobie. Les barbelés et le béton d’une barrière de 5 mètres de hauteur ne sont qu’un simple voile sécuritaire. Le Bangladesh est engagé dans un rapport asymétrique avec l’Inde.
À la frontière mexicano-américaine, à Nogales, les migrants évitent les zones clôturées de la frontière pour s’aventurer dans le désert, à la merci de leurs passeurs, de la déshydratation, et des brigands. Au Maroc, les migrants attendent en périphérie des enclaves le bon moment pour passer. Lorsqu’ils réussissent, ils sont souvent ramenés de force de l’autre côté... Ils tentent alors leur chance en parcourant des dizaines de kilomètres à travers le désert pour passer par la mer via les Canaries. Mais cette route est infiniment plus dangereuse.
Puisque les murs ne suffisent pas, les Etats-prescripteurs se lancent aussi dans une surenchère de fortifications, considérant qu’il est devenu indispensable de les doubler d’un ensemble de systèmes plus sophistiqués, incluant d’autres barrières, des avions et des drones, des centres de détention publics ou privés, des agents frontaliers, des structures de communication, du renseignement...
Au même moment, le Maroc a englouti environ 40% de son PIB dans la construction du Berm au Sahara, composé d’un mur de 2 700 kilomètres assorti de quatre murs intérieurs de 2 mètres de haut, et équipé de technologies sophistiquées de surveillance.
Et les coûts sont encore plus élevés lorsque la technologie devient inopérante. Ainsi la « Secure Border Initiative » aux États-Unis s’est soldée par un fiasco total. A défaut de pouvoir couvrir la totalité de la frontière mexicaine avec sa « barrière virtuelle de haute technologie », elle a péniblement couvert 85 kilomètres, en engouffrant au passage près d’un milliard de dollars, avant que le département du Homeland Security ne se décide à y mettre un terme (les câbles des tours de surveillance électronique ne résistaient pas à la chaleur, tout comme cela avait été le cas en 1997 avec le Integrated Surveillance Intelligence System). Le programme qui a pris le relais (Arizona Border Surveillance Technology Plan), fondé sur des drones et des radars mobiles, dont le coût est évalué à 1,5 milliards de dollars, pourrait lui aussi très vite déraper, faute de contrôle effectif.
Enfin, le coût d’entretien est également très élevé. Ainsi, le Customs and Border Protection aux Etats-Unis évalue qu’il lui faut 6,5 milliards de dollars pour s’assurer du fonctionnement de la barrière existante pour les vingt prochaines années, expliquant du même souffle qu’ils ont dû réparer les dégradations liées à 4 037 effractions constatées en 2010 pour un coût total de 7,2 millions de dollars.
Israël a prévu la réfection (pour un montant qui pourrait aller jusqu’à 130 millions de dollars) de la barrière de 130 km qui longe la frontière syrienne et l’installation d’entraves additionnelles (rouleaux de barbelés, creusage de fossés, monticules) et de senseurs. Tout cela parce que, conçue il y a quatre décennies et ayant souffert du rude climat du plateau du Golan, elle ne correspond plus, selon les autorités israéliennes, aux « enjeux de sécurité contemporains ».
Hal Rogers — président républicain de la commission des appropriations à la Chambre des représentants — adopte même une définition plus extensive du complexe « sécuritaro-industriel », puisqu’il inclut les entreprises privées qui sont chargées de construire, d’entretenir et d’approvisionner les centres de détention, mais aussi les fournisseurs (alimentaires, textiles par exemple) des agents frontaliers, les compagnies de transports qui fournissent des moyens de locomotion (aériens et terrestres) pour expulser les immigrants, les entreprises locales.
Ce marché est d’une telle ampleur que les petites entreprises sont éclipsées de facto des appels d’offre, à moins qu’elles ne s’allient à un chef de file qui prend alors la tête d’un consortium, comme ce fût le cas de Boeing puis de EADS avec General Dynamics aux Etats-Unis, de Cassidian dans le cadre du programme de drones frontaliers Talarion.
À l’inverse, les Etats-contracteurs sont parfois tenus d’élaborer des accords avec leurs voisins, de façon à pouvoir peser plus lourd dans le processus d’appel d’offres face à ces grands ensembles militaro-sécuritaro-industriels. Or ce sont presque toujours les mêmes acteurs qui remplissent le rôle de chef de file : EADS, BAE Systems (Royaume Uni), DRS Technologies and la Raytheon Corp.(USA), LG Electronics (Corée du Sud), Thales (France) et une flopée de sous-traitants internationaux (dont beaucoup sont israéliens).
C’est ainsi que les grandes industries de défense ont trouvé, dans la fortification des frontières, un nouveau marché lucratif autour duquel elles se sont réorganisées, recyclant l’expertise acquise au cours de la guerre froide et bénéficiant de la privatisation du marché de la frontière et de la sécurité.
Malgré la contraction des budgets de sécurité, une décennie après le 11-Septembre, en pleine crise économique, les débouchés demeurent importants. En atteste l’ampleur que prend le marché saoudien, qui représente actuellement, selon le Homeland Security Research, le plus gros marché frontalier, pour un montant allant au-delà des 20 milliards de dollars sur les dix prochaines années, et qui pourrait doubler d’ici 2015 en raison de l’effet des révoltes arabes sur la « perception d’insécurité » des dirigeants saoudiens.
Pour preuve, le Saudi Guard Development Program qui inclut la réalisation par EADS, le long de la frontière saoudienne, de près de 5 000 kilomètres de système électronique et de détection (avec 225 stations radars reliées à un centre de commandement, 400 postes frontières et baraquements, la formation de 20 000 gardes frontaliers, la fourniture de 20 avions et hélicoptères et de drones, ainsi que le système de communication ACROPOLE développé pour la police française), tandis que le long de la frontière avec l’Irak, s’élève une barrière de 2,5 mètres de haut, décomposée en trois sections (la première est faite de barbelés, la deuxième d’équipements de détection et la troisième relie le tout aux centres de commandement).
Preuve en est également la relance, en avril 2013 et dans la foulée de la destitution du président yéménite, de la construction d’une barrière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, longue de 1 800 kilomètres, amorcée en 2003 et interrompue en 2004. Et, pour ne citer que le deuxième marché en importance après le marché saoudien, le Homeland Security a ouvert une série d’appel d’offres qui dépasse le milliard de dollars au cours des douze derniers mois, et ce simplement pour permettre une surveillance constante de la frontière américaine.
Même si la carte réalisée par Theo Deutinger d’après le livre de Peter Sloterdijk (In the World Interior of Capital : Towards a Philosophical Theory of Globalization, Polity Press, 2013) comporte quelques omissions (un certain nombre de murs n’apparaissant pas), elle traduit bien l’idée développée par Mike Davis, d’une « grande muraille de la civilisation ».
Alors que le centre de gravité des relations internationales semble se déplacer vers des BRICS avides de sécurité (et qui ont les moyens de la financer), lesquels pays développent un « complexe de l’emmurement », le mouvement ne paraît pas devoir ralentir. Et au cours de la seule année 2013, le rythme des annonces de nouveaux murs frontaliers ne fait que s’accélérer.
Pour autant, le complexe sécuritaro-industriel n’est pas l’unique vecteur de l’essor des murs : bien avant le 11-Septembre, les Etats avaient commencé à penser au « système mur » pour leurs frontières alors qu’ils étaient confrontés au mouvement — anxiogène — toujours plus puissant et rapide de la mondialisation.
Dans le même temps, les industries de défense avaient amorcé leur reconversion avant même la fin de la guerre froide. Il n’en fallait pas plus pour que, face à la perception d’une menace asymétrique, la « barrière frontalière » devienne la panacée, autant pour l’industrie que pour les Etats.
29/11/2013
Source : http://blog.mondediplo.net
English : And the border became a thriving market and militarized ...
Septembre 2013. Enclave espagnole de Melilla (nord du Maroc).
L’assaut est donné juste avant l’aube, le plus violent depuis 2007. Une fois encore, une fois de plus, des migrants se sont jetés contre la barrière frontalière qui sépare le Maroc de Melilla dans l’espoir de pénétrer l’espace Schengen. Le lendemain, une centaine sont passés et viennent grossir les rangs de ceux qui sont déjà retenus dans cette petite enclave de 80 000 habitants, dans des camps en large surcapacité.
Au même moment, à Ceuta, d’autres migrants tentaient la même manœuvre, mais en passant par la mer, à la nage. Les deux petites enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont désormais une des principales portes d’entrée de l’Union européenne pour les migrants qui arrivent de presque partout en Afrique. Et depuis 2011, le « ressac » provoqué par les révoltes arabes a accru la pression aux frontières de l’espace Schengen. Et crispé les Etats européens.
- © Chappatte. Avec l’aimable autorisation de l’auteur. Dessin paru dans la "NZZ am Sonntag", Zürich - www.globecartoon.com
Lire « Voyage aux marges de Schengen », Le Monde diplomatique, avril 2013Les murs reflètent le besoin qu’ont les Etats de se « sanctuariser » (comme l’Inde, l’Arabie saoudite ou encore la Chine dont les tendances à s’emmurer s’affirment de plus en plus) ou de redéfinir leur souveraineté (comme la Russie qui a annoncé — en septembre 2013 — la construction d’une double barrière le long de sa frontière… avec la Norvège !). Dans ce contexte, la frontière devient alors un objet qu’il faut surveiller, filmer, bétonner, blinder, armer.
Du risque à la menace
Le mur cristallise le contraste entre deux espaces : celui de la sécurité et celui du risque. De fait, il devient le moyen de répondre à un enjeu classique (pression migratoire) devenu une question de sécurité (menace terroriste), alors que cet enjeu pourtant très localisé (le long de la frontière) prend des accents nationaux (la frontière est intégrée dans la dimension sécuritaire nationale).
Or depuis 2001, deux « menaces » — les flux migratoires et les mouvements de groupes terroristes — ont fini par se confondre et se superposer dans les discours légitimant l’érection de nouveaux murs — y compris dans des Etats dits démocratiques. Ainsi en va-t-il d’Israël le long des 240 kilomètres de sa frontière avec l’Egypte, le long de la frontière jordanienne (depuis janvier 2012 et confirmé par l’annonce d’une nouvelle barrière en octobre 2013), de la frontière libanaise et, bien entendu, dans les territoires occupés.
De son côté, l’Inde, après celle réalisée pour s’isoler du Pakistan, en achève une deuxième autour du Bangladesh pour limiter la contrebande, l’immigration et l’« éventualité terroriste », et en amorce une troisième (semble-t-il) le long de sa frontière avec la Chine.
L’Espagne figure également au tableau des démocraties fortifiées : le Maroc (qui a construit graduellement depuis 1981, un mur de sable — Berm — au Sahara occidental pour isoler le front Polisario), voit son territoire marqué par deux barrières érigées en 1998 et triplées après 2005 autour des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta pour empêcher le passage des migrants.
De leur côté, les Etats-Unis poursuivent la construction de la barrière de 930 kilomètres qui les sépare déjà du Mexique — même si l’administration Obama a décidé de suspendre, en mars 2010, le programme trop onéreux de « frontière virtuelle ».
La Grèce a achevé, en janvier dernier, un mur le long de sa frontière avec la Turquie pour, là aussi, « freiner » le passage des migrants. Enfin, la Bulgarie vient d’approuver la construction d’une nouvelle barrière frontalière sur 30 kilomètres le long de sa frontière avec la Turquie.
- Toujours plus de murs dans un monde sans frontières : nombre de murs frontaliers, 1945-2012
- Données compilées par Élisabeth Vallet et la Chaire Raoul-Dandurand avec l’appui d’une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
- Ceuta, Melilla et Maroc
- Turkménistan et Ouzbékistan
- Ouzbékistan et Afghanistan
- Chine et Corée du Nord
- Emirats Arabes Unis et Oman
- Brunei et la Malaisie
- Inde et Bangladesh
- Grèce et Turquie
- Turquie et Syrie
- Iran et Pakistan
- Égypte et Gaza
- Ouzbékistan et Kirghizstan
- Israël et Palestine
- Brunei et Malaisie
- Thaïlande et Malaisie
- Arabie Saoudite et Yémen
- Irak et ses voisins
L’émergence d’une industrie de la frontière blindée
Répondre à cet éventail d’objectifs (surveiller et fermer la frontière) exige l’utilisation de technologies élaborées et complexes, lesquelles ont favorisé l’émergence d’un nouveau marché international de la sécurité. Ainsi, le blindage de la frontière, qui s’appuie sur la convergence du civil et du militaire, s’est traduit, avec la fin de la guerre froide, par une mutation du complexe militaro-industriel vers l’industrie de la sécurité.
Il n’y a donc rien de surprenant au fait de trouver, à quatre kilomètres à l’ouest du point d’entrée de Mariposa à Nogales (Arizona), la brigade d’ingénierie de l’armée de l’air : venue d’Alaska, elle y a été déployée pour construire une route de patrouille. Cette manœuvre présentait deux avantages pour la défense américaine : d’une part la brigade appuyait de facto les travaux du département de la sécurité intérieure (Homeland Security) et d’autre part, ce déploiement permettait de former les soldats sur des terrains similaires à ce qu’ils pouvaient trouver, par exemple, en Afghanistan. Le recyclage de plaques de métal datant de la guerre du Golfe, et fournies par l’armée à titre gracieux, témoigne aussi de cette « fusion » entre le militaire et le civil.
La fusion des univers militaire et sécuritaire est particulièrement patente dans la zone frontalière. Il est logique que la « fortification » frontalière les rassemble : la technologie duale est ainsi au cœur du dispositif. Les exemples abondent.
Israel Aerospace Industries (IAI), à travers l’un de ses sous-traitants, a adapté des technologies militaires au mur, comme celle par exemple du « Plug-in Optronic Payload », constitué de caméras thermiques de haute sensibilité capables de faire le point à quelques kilomètres de distance.
Elbit et ses sous-traitants développent des dispositifs électroniques de détection et des caméras de surveillance LORROS, des véhicules téléguidés terrestres déployés le long du mur israélien sur les routes de surveillance, et le TORC2H system. Kollsman (filiale de Elbit Systems qui est l’une parmi les quelques centaines d’entreprises israéliennes à exporter dans ce domaine) fait partie du consortium agencé autour de Boeing qui travaille à équiper la frontière mexicaine.
De fait, les Israéliens sont présents sur plusieurs marchés, comme en Inde pour les drones et les radars, et en qualité de sous-traitants de certains consortiums, dans les Etats du Golfe. Et toute la technologie des drones et de la robotisation des armées trouve sa traduction dans la « recherche et développement » menée tant en Israël qu’aux Etats-Unis sur la surveillance à distance de la frontière.
Fort de ses 19 milliards de dollars annuels, le marché mondial du « frontalier militaire » est le fruit de la fin de la guerre froide, venu opportunément remplacer le déclin des dépenses militaires et de l’acquisition de systèmes d’armes. Devant ces bouleversements géopolitiques, les industries de défense ont alors dû repenser leurs marchés et leurs objectifs : la « privatisation des marchés de défense » autrefois monopolistiques a facilité la mutation du complexe militaro-industriel.
Des résultats mitigés
Mais voilà, les murs n’entravent pas vraiment les flux. Les migrants ne renoncent pas. Ils contournent, utilisent des routes migratoires plus longues, plus dangereuses, sur lesquelles la mortalité est bien plus importante.
- Toujours plus de morts au pied du mur
- Esquisse cartographique de Philippe Rekacewicz, extraite de l’exposition « Cartes en colères » présentée à la maison des métallos à Paris en octobre 2012. Ce document s’appuie sur les méticuleuses recherches du géographe Olivier Clochard, membre du réseau Migreurop.
Les murs multiplient les effets pervers : comme aux Etats-Unis, où ils vont jusqu’à pérenniser l’implantation durable des travailleurs saisonniers qui renoncent à suivre le rythme des migrations pendulaires de peur de ne pouvoir revenir : fermer la frontière, c’est s’assurer d’obtenir l’effet inverse de ce que les autorités recherchent, puisque cela « fixe » les populations sur place. La construction de murs ne résout rien : elle ne fait que poser une chape de plomb sur un problème qui demeure entier.
Lorsque l’Inde a décidé de construire un mur le long de sa frontière bangladaise, elle l’a fait pour trois raisons :
Pour autant, elle n’a pas réglé les difficultés économiques de son voisin, elle n’a pas empêché le passage d’immigrants sans papiers (ils sont 10 à 20 millions de Bangladais en Inde) et elle n’a pas non plus bridé la montée de la xénophobie. Les barbelés et le béton d’une barrière de 5 mètres de hauteur ne sont qu’un simple voile sécuritaire. Le Bangladesh est engagé dans un rapport asymétrique avec l’Inde.
À la frontière mexicano-américaine, à Nogales, les migrants évitent les zones clôturées de la frontière pour s’aventurer dans le désert, à la merci de leurs passeurs, de la déshydratation, et des brigands. Au Maroc, les migrants attendent en périphérie des enclaves le bon moment pour passer. Lorsqu’ils réussissent, ils sont souvent ramenés de force de l’autre côté... Ils tentent alors leur chance en parcourant des dizaines de kilomètres à travers le désert pour passer par la mer via les Canaries. Mais cette route est infiniment plus dangereuse.
Puisque les murs ne suffisent pas, les Etats-prescripteurs se lancent aussi dans une surenchère de fortifications, considérant qu’il est devenu indispensable de les doubler d’un ensemble de systèmes plus sophistiqués, incluant d’autres barrières, des avions et des drones, des centres de détention publics ou privés, des agents frontaliers, des structures de communication, du renseignement...
Les dollars de la frontière
La construction des barrières est particulièrement onéreuse. De l’expropriation à sa réalisation, le coût de construction du mur aux Etats-Unis oscillait (selon un rapport du Government Accountability Office de 2008) entre 1 et 4,5 millions de dollars par kilomètre. Il est même monté, pour la région de la réserve naturelle des montagnes Otay et du côté de Smuggler Gutch près de San Diego, à 6,4 millions de dollars par kilomètre. En Israël, le coup initialement prévu de 1 million de dollars par kilomètre est maintenant proche de 2 millions de dollars. L’Union européenne de son côté a contribué à hauteur de 250 millions d’euros à la réalisation de la clôture de barbelés autour de Ceuta, et avait déjà financé 75% de la première barrière entre 1995 et 2000.
Au même moment, le Maroc a englouti environ 40% de son PIB dans la construction du Berm au Sahara, composé d’un mur de 2 700 kilomètres assorti de quatre murs intérieurs de 2 mètres de haut, et équipé de technologies sophistiquées de surveillance.
Et les coûts sont encore plus élevés lorsque la technologie devient inopérante. Ainsi la « Secure Border Initiative » aux États-Unis s’est soldée par un fiasco total. A défaut de pouvoir couvrir la totalité de la frontière mexicaine avec sa « barrière virtuelle de haute technologie », elle a péniblement couvert 85 kilomètres, en engouffrant au passage près d’un milliard de dollars, avant que le département du Homeland Security ne se décide à y mettre un terme (les câbles des tours de surveillance électronique ne résistaient pas à la chaleur, tout comme cela avait été le cas en 1997 avec le Integrated Surveillance Intelligence System). Le programme qui a pris le relais (Arizona Border Surveillance Technology Plan), fondé sur des drones et des radars mobiles, dont le coût est évalué à 1,5 milliards de dollars, pourrait lui aussi très vite déraper, faute de contrôle effectif.
- Souscription publique de l’État d’Arizona pour prolonger le mur frontalier
- Source : https://www.buildtheborderfence.com...
Enfin, le coût d’entretien est également très élevé. Ainsi, le Customs and Border Protection aux Etats-Unis évalue qu’il lui faut 6,5 milliards de dollars pour s’assurer du fonctionnement de la barrière existante pour les vingt prochaines années, expliquant du même souffle qu’ils ont dû réparer les dégradations liées à 4 037 effractions constatées en 2010 pour un coût total de 7,2 millions de dollars.
Israël a prévu la réfection (pour un montant qui pourrait aller jusqu’à 130 millions de dollars) de la barrière de 130 km qui longe la frontière syrienne et l’installation d’entraves additionnelles (rouleaux de barbelés, creusage de fossés, monticules) et de senseurs. Tout cela parce que, conçue il y a quatre décennies et ayant souffert du rude climat du plateau du Golan, elle ne correspond plus, selon les autorités israéliennes, aux « enjeux de sécurité contemporains ».
Un marché en expansion
Le marché de la frontière combine la construction d’infrastructures, de systèmes d’armes, de renseignement, ainsi que des composantes terrestres, marines et aériennes comme les radars et les drones, un ensemble d’éléments qui appartiennent — encore aujourd’hui — à la sphère du militaire.
Hal Rogers — président républicain de la commission des appropriations à la Chambre des représentants — adopte même une définition plus extensive du complexe « sécuritaro-industriel », puisqu’il inclut les entreprises privées qui sont chargées de construire, d’entretenir et d’approvisionner les centres de détention, mais aussi les fournisseurs (alimentaires, textiles par exemple) des agents frontaliers, les compagnies de transports qui fournissent des moyens de locomotion (aériens et terrestres) pour expulser les immigrants, les entreprises locales.
Ce marché est d’une telle ampleur que les petites entreprises sont éclipsées de facto des appels d’offre, à moins qu’elles ne s’allient à un chef de file qui prend alors la tête d’un consortium, comme ce fût le cas de Boeing puis de EADS avec General Dynamics aux Etats-Unis, de Cassidian dans le cadre du programme de drones frontaliers Talarion.
À l’inverse, les Etats-contracteurs sont parfois tenus d’élaborer des accords avec leurs voisins, de façon à pouvoir peser plus lourd dans le processus d’appel d’offres face à ces grands ensembles militaro-sécuritaro-industriels. Or ce sont presque toujours les mêmes acteurs qui remplissent le rôle de chef de file : EADS, BAE Systems (Royaume Uni), DRS Technologies and la Raytheon Corp.(USA), LG Electronics (Corée du Sud), Thales (France) et une flopée de sous-traitants internationaux (dont beaucoup sont israéliens).
C’est ainsi que les grandes industries de défense ont trouvé, dans la fortification des frontières, un nouveau marché lucratif autour duquel elles se sont réorganisées, recyclant l’expertise acquise au cours de la guerre froide et bénéficiant de la privatisation du marché de la frontière et de la sécurité.
Malgré la contraction des budgets de sécurité, une décennie après le 11-Septembre, en pleine crise économique, les débouchés demeurent importants. En atteste l’ampleur que prend le marché saoudien, qui représente actuellement, selon le Homeland Security Research, le plus gros marché frontalier, pour un montant allant au-delà des 20 milliards de dollars sur les dix prochaines années, et qui pourrait doubler d’ici 2015 en raison de l’effet des révoltes arabes sur la « perception d’insécurité » des dirigeants saoudiens.
Pour preuve, le Saudi Guard Development Program qui inclut la réalisation par EADS, le long de la frontière saoudienne, de près de 5 000 kilomètres de système électronique et de détection (avec 225 stations radars reliées à un centre de commandement, 400 postes frontières et baraquements, la formation de 20 000 gardes frontaliers, la fourniture de 20 avions et hélicoptères et de drones, ainsi que le système de communication ACROPOLE développé pour la police française), tandis que le long de la frontière avec l’Irak, s’élève une barrière de 2,5 mètres de haut, décomposée en trois sections (la première est faite de barbelés, la deuxième d’équipements de détection et la troisième relie le tout aux centres de commandement).
Preuve en est également la relance, en avril 2013 et dans la foulée de la destitution du président yéménite, de la construction d’une barrière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, longue de 1 800 kilomètres, amorcée en 2003 et interrompue en 2004. Et, pour ne citer que le deuxième marché en importance après le marché saoudien, le Homeland Security a ouvert une série d’appel d’offres qui dépasse le milliard de dollars au cours des douze derniers mois, et ce simplement pour permettre une surveillance constante de la frontière américaine.
Même si la carte réalisée par Theo Deutinger d’après le livre de Peter Sloterdijk (In the World Interior of Capital : Towards a Philosophical Theory of Globalization, Polity Press, 2013) comporte quelques omissions (un certain nombre de murs n’apparaissant pas), elle traduit bien l’idée développée par Mike Davis, d’une « grande muraille de la civilisation ».
Alors que le centre de gravité des relations internationales semble se déplacer vers des BRICS avides de sécurité (et qui ont les moyens de la financer), lesquels pays développent un « complexe de l’emmurement », le mouvement ne paraît pas devoir ralentir. Et au cours de la seule année 2013, le rythme des annonces de nouveaux murs frontaliers ne fait que s’accélérer.
Pour autant, le complexe sécuritaro-industriel n’est pas l’unique vecteur de l’essor des murs : bien avant le 11-Septembre, les Etats avaient commencé à penser au « système mur » pour leurs frontières alors qu’ils étaient confrontés au mouvement — anxiogène — toujours plus puissant et rapide de la mondialisation.
Dans le même temps, les industries de défense avaient amorcé leur reconversion avant même la fin de la guerre froide. Il n’en fallait pas plus pour que, face à la perception d’une menace asymétrique, la « barrière frontalière » devienne la panacée, autant pour l’industrie que pour les Etats.
- Un monde sanctuarisé
- Esquisse cartographique de Philippe Rekacewicz, extraite de l’exposition « Cartes en colères » présentée à la maison des métallos à Paris en octobre 2012.
- Etats-Unis, deux frontières, deux réalités : au nord avec le Canada...
- Cultus Lake, Colombie Britannique - Photo : Élisabeth Vallet, 2010.
Quelques ouvrages, quelques liens pour aller plus loin
Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Les Prairies Ordinaires, 2009.
Michel Foucher, L’obsession des frontières, Perrin, 2007.
Reece Jones, Border Walls : Security and the War on Terror in the United States, India and Israel, Zed Books, 2012.
Philippe Rekacewicz, Frontières, migrants et réfugiés (Études cartographiques), exposition présentée aux Carrefours de la pensée au Mans en 2007 et partiellement reprise dans l’exposition « Cartes en colères », présentée à la Maison des Métallos à Paris en 2012.
The Border-Industrial Complex Goes Abroad par Todd Miller, 19 novembre 2013.
Le marché juteux de la surveillance des frontières par , El Watan, 18 novembre 2013.
Elisabeth Vallet est
professeure associée au département de géographie et directrice
scientifique de la Chaire-Raoul-Dandurand, université du Québec à
Montréal (UQAM). Elle dirige l’antenne québécoise du programme de
recherches « Borders in Globalization » de l’Université de Victoria au
Canada.
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21 octobre 2013
Les secrets de la forteresse Europe
Réalisateur : Michael Richter
Source : http://www.arte.tv
Une enquête dans les coulisses de Frontex, l'agence européenne en charge de la lutte contre l'immigration clandestine, que certains défenseurs des droits de l'homme accusent de traitements dégradants et d'entorses à la loi.
La zone d’intervention de l’"Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures", appelée Frontex, s’étend des eaux internationales au large de l’Afrique de l’Ouest jusqu’en Ukraine. Cette agence envoie des policiers et du matériel des plus sophistiqués pour renfort aux autorités nationales dans leur lutte contre l’immigration clandestine. Actuellement, la frontière entre la Grèce et la Turquie est l’une des plus surveillées : dans la vallée de l’Évros, des agents Frontex venus de toute l’Europe patrouillent aux côtés de policiers grecs. En Méditerranée occidentale, les frontières maritimes entre l’Afrique et l’Europe font aussi l’objet d’opérations renforcées supervisées depuis Madrid. L’agence affirme que ces interventions permettent de réduire le nombre d’entrées illicites en Europe. Mais elle est régulièrement montrée du doigt par les associations de défense des droits humains, qui dénoncent les conditions de vie déplorables des réfugiés placés dans des centres de détention, parfois pendant des mois. Dans ce documentaire poignant, le réalisateur Michael Richter recueille les témoignages d’Afghans qui vivent avec la peur au ventre dans les rues d’Athènes.
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Une enquête dans les coulisses de Frontex, l'agence européenne en charge de la lutte contre l'immigration clandestine, que certains défenseurs des droits de l'homme accusent de traitements dégradants et d'entorses à la loi.
La zone d’intervention de l’"Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures", appelée Frontex, s’étend des eaux internationales au large de l’Afrique de l’Ouest jusqu’en Ukraine. Cette agence envoie des policiers et du matériel des plus sophistiqués pour renfort aux autorités nationales dans leur lutte contre l’immigration clandestine. Actuellement, la frontière entre la Grèce et la Turquie est l’une des plus surveillées : dans la vallée de l’Évros, des agents Frontex venus de toute l’Europe patrouillent aux côtés de policiers grecs. En Méditerranée occidentale, les frontières maritimes entre l’Afrique et l’Europe font aussi l’objet d’opérations renforcées supervisées depuis Madrid. L’agence affirme que ces interventions permettent de réduire le nombre d’entrées illicites en Europe. Mais elle est régulièrement montrée du doigt par les associations de défense des droits humains, qui dénoncent les conditions de vie déplorables des réfugiés placés dans des centres de détention, parfois pendant des mois. Dans ce documentaire poignant, le réalisateur Michael Richter recueille les témoignages d’Afghans qui vivent avec la peur au ventre dans les rues d’Athènes.
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10 octobre 2013
Mourir aux portes de l’Europe
Par Philippe Rekacewicz
04/10/2013
Source : http://blog.mondediplo.net
English Die at the gates of Europe
Ils renforcent leurs frontières, dressent des barrières, construisent des murs toujours plus hauts. Une véritable stratégie de guerre mise en œuvre pour contenir « l’envahisseur ».
Par un effet d’entraînement, d’autres grands pays comme le Brésil, la Chine ou la Russie mettent aussi en place une « sanctuarisation intérieure » pour limiter les migrations économiques des régions pauvres vers les zones de forte croissance.
Ces obstacles physiques sont des outils efficaces pour criminaliser l’immigration et rendre acceptable l’emploi d’expressions inacceptables : « immigrant illégal ». On fait croire qu’ils transgressent la loi : grâce à ces nouveaux obstacles, juridiques ou physiques, on crée une nouvelle catégorie de délinquants : le migrant.
Au mépris du droit international et des valeurs universelles.
On meurt aussi en repartant, comme Marcus Omofuma, citoyen nigérian assassiné le 1er mai 1999 par trois policiers autrichiens sadiques dans un avion de la Balkan Air lors de son rapatriement forcé.
Manichéen ?
A peine. La géographie politique européenne des visas montre avec une certaine cruauté la vision européenne du monde, si peu généreuse. Il faudra que l’on m’explique ce qu’il y a de logique dans le fait que l’UE exige des ressortissants du Kosovo – Etat le plus pauvre de toute l’Europe – un visa hors de prix pour circuler dans l’Espace Schengen.
Il y a de multiples façons de partager le monde, les territoires, les régions. Que ce soit selon le principe des nations, du regroupement de nations, d’indicateurs socio-économiques ou politiques, ils nous rappellent avec cynisme ce que nous n’aimons pas voir de nous-même : notre égoïsme, notre violence. Nous feignons l’aide au développement, nous n’exportons chez les pauvres que des modèles inapplicables.
Et nous leur imposons des visas inaccessibles.
Pourtant l’Afrique pauvre, par exemple, offre aussi de la culture, de la musique et du théâtre. Des diplomates, des professeurs. Des étudiants, des travailleurs. Des écrivains. Autant d’êtres humains que l’Europe renvoie parfois ficelés comme des saucissons dans des avions, quand ce n’est pas dans des linceuls, lorsqu’ils ont échoué à obtenir un visa ou un titre de séjour.
Ce projet est largement basé sur le travail méticuleux réalisé par l’ONG United au Pays-Bas, sans qui cette boucherie resterait largement ignorée.
04/10/2013
Source : http://blog.mondediplo.net
English Die at the gates of Europe
« Un nouveau drame de
l’immigration », déclarent les présentateurs de télévision d’un air
contrit : jeudi 3 octobre, le naufrage, au large de l’île italienne de
Lampedusa, d’une embarcation partie de Libye et qui transportait de
quatre cent cinquante à cinq cents migrants s’est soldé par la mort d’au
moins trois cents personnes. Dans l’exposition d’esquisses
cartographiques « Cartes en colère », Philippe Rekacewicz revenait, à
partir de plusieurs figures, sur la « véritable stratégie de guerre »
mise en œuvre par l’Europe pour contenir « l’envahisseur ». Extrait.
Le monde Interdit
C’est étrange, cette peur paranoïaque de l’invasion, cette volonté de se « protéger » coûte que coûte de ces êtres humains qui, chaque année, prennent le chemin de l’exil vers les pays riches qu’ils imaginent terre d’espérance. Mais les riches ont décidé que cette humanité-là était indésirable.Ils renforcent leurs frontières, dressent des barrières, construisent des murs toujours plus hauts. Une véritable stratégie de guerre mise en œuvre pour contenir « l’envahisseur ».
Par un effet d’entraînement, d’autres grands pays comme le Brésil, la Chine ou la Russie mettent aussi en place une « sanctuarisation intérieure » pour limiter les migrations économiques des régions pauvres vers les zones de forte croissance.
Ces obstacles physiques sont des outils efficaces pour criminaliser l’immigration et rendre acceptable l’emploi d’expressions inacceptables : « immigrant illégal ». On fait croire qu’ils transgressent la loi : grâce à ces nouveaux obstacles, juridiques ou physiques, on crée une nouvelle catégorie de délinquants : le migrant.
Au mépris du droit international et des valeurs universelles.
Les trois frontières de l’Europe
Cette carte, nous l’avons dressée pour la première fois en 2003 grâce au méticuleux travail d’Olivier Clochard du laboratoire Migrinter à Poitiers. Nous mettons régulièrement à jour ce document et hélas, à chaque fois, nous devons rajouter des points noirs, grossir toujours plus les cercles rouges.Lire aussi « Rendez-vous à Sharon Stone », novembre 2011.Le 1er janvier 1993, Gerry Johnson, un citoyen du Liberia – pays alors dévasté par une guerre civile meurtrière –, est découvert mort étouffé dans un wagon de marchandises à Feldkirch, en Autriche. Le 3 octobre 2013, un bateau coule près de l’île de Lampedusa avec 500 migrants à bord, la plupart originaires d’Afrique de l’Est. Entre ces deux dates et ces deux lieux, un peu plus de 17 300 autres migrants – estimation a minima d’une hécatombe ignorée – ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe, terre de la liberté et des droits de l’homme.
On meurt aussi en repartant, comme Marcus Omofuma, citoyen nigérian assassiné le 1er mai 1999 par trois policiers autrichiens sadiques dans un avion de la Balkan Air lors de son rapatriement forcé.
Géographie d’une humanité indésirable
A l’Ouest les copains bienvenus chez nous, le portefeuille bien garni, et à l’Est, les indésirables, les gueux, le petit peuple du monde trop pauvre pour nous « mériter ». Symétrie presque parfaite : subsistent des îlots de pauvres à l’Ouest, des îlots de riches à l’Est.Manichéen ?
A peine. La géographie politique européenne des visas montre avec une certaine cruauté la vision européenne du monde, si peu généreuse. Il faudra que l’on m’explique ce qu’il y a de logique dans le fait que l’UE exige des ressortissants du Kosovo – Etat le plus pauvre de toute l’Europe – un visa hors de prix pour circuler dans l’Espace Schengen.
Il y a de multiples façons de partager le monde, les territoires, les régions. Que ce soit selon le principe des nations, du regroupement de nations, d’indicateurs socio-économiques ou politiques, ils nous rappellent avec cynisme ce que nous n’aimons pas voir de nous-même : notre égoïsme, notre violence. Nous feignons l’aide au développement, nous n’exportons chez les pauvres que des modèles inapplicables.
Et nous leur imposons des visas inaccessibles.
Pourtant l’Afrique pauvre, par exemple, offre aussi de la culture, de la musique et du théâtre. Des diplomates, des professeurs. Des étudiants, des travailleurs. Des écrivains. Autant d’êtres humains que l’Europe renvoie parfois ficelés comme des saucissons dans des avions, quand ce n’est pas dans des linceuls, lorsqu’ils ont échoué à obtenir un visa ou un titre de séjour.
Ce projet est largement basé sur le travail méticuleux réalisé par l’ONG United au Pays-Bas, sans qui cette boucherie resterait largement ignorée.
Voir aussi et notamment : « Comment l’Union européenne enferme ses voisins » de Alain Morice et Claire Rodier, dans Le Monde diplomatique (juin 2010) et « Migrations, sauvetage en mer et droits humains » sur ce blog (septembre 2009).
Notes
Esquisses de Philippe Rekacewicz, avec la participation d’Olivier Clochard17 mars 2013
Les deux manières de se perdre
Par Benoît Bréville
04/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English The two ways to lose
04/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English The two ways to lose
La rengaine se récite sans peine : nous vivons dans un village
planétaire où les nouvelles technologies, le commerce, la finance, mais
aussi l’information, le sport et la culture ont fait voler en éclats les
barrières nationales. Mobilité, fluidité, adaptabilité, le tiercé
semble paré de toutes les vertus et chaque métier peut désormais
revendiquer le label « sans frontières ». Médecins, pharmaciens, reporters, électriciens, architectes, archivistes... « On
ne donne pas cher des professions et associations qui oublieraient sur
leur carte de visite ce “Sésame, ouvre-toi” des subventions et des
sympathies. “Douanier sans frontières”, c’est pour demain (1) », ironise un intellectuel français.
Pourtant, loin du « décloisonnement » tant vanté, des séparations de toutes sortes (physiques, culturelles, symboliques...) continuent de fragmenter les sociétés. Dans les villes, les nantis se barricadent dans des gated communities, lotissements-bunkers et résidences privées où alarmes, vigiles, digicodes et caméras de surveillance veillent à leur quiétude ; ils protègent la réputation de leurs écoles grâce à une carte scolaire aux contours rigides qui enferme les jeunes des quartiers populaires dans des « zones urbaines sensibles » au découpage géométrique.Lors de ses loisirs ou sur son lieu de travail, il est rare qu’un cadre supérieur croise un ouvrier : au sein d’un même pays, l’entre-soi domine, le fossé social se creuse.
Quant aux frontières nationales, elles n’ont pas davantage disparu. Au centre de multiples conflits territoriaux, elles se sont même étendues — depuis 1991 et l’implosion de l’URSS, plus de vingt-sept mille kilomètres de frontières ont été créés dans le monde, venant s’ajouter aux deux cent vingt mille kilomètres déjà existants — et renforcées. Aux quatre coins de la planète, des dizaines de milliers de policiers et de militaires, fusil en main, empêchent le passage d’intrus. Entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, l’Inde et le Bangladesh, le Botswana et le Zimbabwe, les Etats-Unis et le Mexique, des murs se dressent pour écarter les voisins indésirables.
Mais ils n’arrêtent pas les migrations : ils les filtrent. Minutieusement gardée, avec sa barrière haute de cinq mètres, ses mille huit cents tours de surveillance et ses vingt mille agents de sécurité, la frontière américano-mexicaine est aussi la plus souvent franchie au monde, en toute légalité, avec plus de cinquante millions de passages par an. Même le mur israélien, construit pour encercler le peuple palestinien, abrite trente et un points de passage (2). Puisqu’il est impossible d’empêcher le mouvement des hommes, faut-il lever toute entrave à la liberté de circulation ?
Soulever cette question peut conduire à découvrir d’étonnantes convergences. Soucieux de préserver un droit humain fondamental, une grande partie des altermondialistes plaident pour une « politique ouverte de l’immigration », afin d’en finir avec des contrôles jugés aussi inutiles et dangereux que coûteux et inefficaces (3). A l’opposé du spectre politique, les porte-voix du néolibéralisme proposent la même réponse, mais avec d’autres arguments. Selon eux, la disparition progressive des frontières économiques, à grand renfort d’accords de libre-échange et autres unions douanières, doit s’accompagner d’une libéralisation des mouvements de population. Une telle mesure permettrait à l’économie mondiale de « s’enrichir de 39 000 milliards de dollars en vingt-cinq ans (4) », prophétise même l’économiste Ian Goldin, ancien vice-président de la Banque mondiale. C’est même au nom du « développement des entreprises » que le patronat britannique s’est opposé au gouvernement conservateur, son allié habituel, quand celui-ci a proposé de limiter les flux migratoires (5)...
La convergence entre banquiers d’investissement et militants progressistes s’explique en partie par l’ambivalence des frontières, qui partagent les peuples et les cultures en même temps qu’elles les rassemblent et les préservent ; qui sont source de guerres, mais constituent des espaces d’échanges, de négociations, de rencontres culturelles, diplomatiques, commerciales. Menaçantes et protectrices, elles cristallisent les « deux manières de se perdre » définies par Aimé Césaire, « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel (6) ».
Pourtant, loin du « décloisonnement » tant vanté, des séparations de toutes sortes (physiques, culturelles, symboliques...) continuent de fragmenter les sociétés. Dans les villes, les nantis se barricadent dans des gated communities, lotissements-bunkers et résidences privées où alarmes, vigiles, digicodes et caméras de surveillance veillent à leur quiétude ; ils protègent la réputation de leurs écoles grâce à une carte scolaire aux contours rigides qui enferme les jeunes des quartiers populaires dans des « zones urbaines sensibles » au découpage géométrique.Lors de ses loisirs ou sur son lieu de travail, il est rare qu’un cadre supérieur croise un ouvrier : au sein d’un même pays, l’entre-soi domine, le fossé social se creuse.
Quant aux frontières nationales, elles n’ont pas davantage disparu. Au centre de multiples conflits territoriaux, elles se sont même étendues — depuis 1991 et l’implosion de l’URSS, plus de vingt-sept mille kilomètres de frontières ont été créés dans le monde, venant s’ajouter aux deux cent vingt mille kilomètres déjà existants — et renforcées. Aux quatre coins de la planète, des dizaines de milliers de policiers et de militaires, fusil en main, empêchent le passage d’intrus. Entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, l’Inde et le Bangladesh, le Botswana et le Zimbabwe, les Etats-Unis et le Mexique, des murs se dressent pour écarter les voisins indésirables.
Mais ils n’arrêtent pas les migrations : ils les filtrent. Minutieusement gardée, avec sa barrière haute de cinq mètres, ses mille huit cents tours de surveillance et ses vingt mille agents de sécurité, la frontière américano-mexicaine est aussi la plus souvent franchie au monde, en toute légalité, avec plus de cinquante millions de passages par an. Même le mur israélien, construit pour encercler le peuple palestinien, abrite trente et un points de passage (2). Puisqu’il est impossible d’empêcher le mouvement des hommes, faut-il lever toute entrave à la liberté de circulation ?
Soulever cette question peut conduire à découvrir d’étonnantes convergences. Soucieux de préserver un droit humain fondamental, une grande partie des altermondialistes plaident pour une « politique ouverte de l’immigration », afin d’en finir avec des contrôles jugés aussi inutiles et dangereux que coûteux et inefficaces (3). A l’opposé du spectre politique, les porte-voix du néolibéralisme proposent la même réponse, mais avec d’autres arguments. Selon eux, la disparition progressive des frontières économiques, à grand renfort d’accords de libre-échange et autres unions douanières, doit s’accompagner d’une libéralisation des mouvements de population. Une telle mesure permettrait à l’économie mondiale de « s’enrichir de 39 000 milliards de dollars en vingt-cinq ans (4) », prophétise même l’économiste Ian Goldin, ancien vice-président de la Banque mondiale. C’est même au nom du « développement des entreprises » que le patronat britannique s’est opposé au gouvernement conservateur, son allié habituel, quand celui-ci a proposé de limiter les flux migratoires (5)...
La convergence entre banquiers d’investissement et militants progressistes s’explique en partie par l’ambivalence des frontières, qui partagent les peuples et les cultures en même temps qu’elles les rassemblent et les préservent ; qui sont source de guerres, mais constituent des espaces d’échanges, de négociations, de rencontres culturelles, diplomatiques, commerciales. Menaçantes et protectrices, elles cristallisent les « deux manières de se perdre » définies par Aimé Césaire, « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel (6) ».
Benoît Bréville
(1) Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard, Paris, 2010.
(2) Michel Foucher. « Actualités et permanence des frontières », Médium, n° 24-25, Paris, 2010.
(3) Attac, Pour une politique ouverte de l’immigration, Syllepses, Paris, 2009.
(4) Ian Goldin, Geoffrey Cameron et Meera Balarajan, Exceptional People : How Migration Shaped Our World and Will Define Our Future, Princeton University Press, 2011.
(5) « Immigration : les patrons britanniques mécontents », Les Echos, Paris, 29 septembre 2010.
(6) Lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, 24 octobre 1956. Publiée dans Black Revolution, Demopolis, Paris, 2010.
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11 juin 2012
L’Europe fermée de l’intérieur
Par Thomas Deszpot
le 6 Juin 2012
pour http://owni.fr
le 6 Juin 2012
pour http://owni.fr
Deux chercheurs mettent en évidence les graves dérives des contrôles aux frontières de l'Union européenne, dans une étude à paraître le 26 juin prochain. Pour lutter contre l'afflux de migrants provoqué par le Printemps arabe, la Commission européenne met en oeuvre un renforcement sécuritaire débridé. Avec de drôles de technologies de surveillance.
Pour gérer les flux migratoires et surveiller ses frontières, l’Europe s’érige en forteresse. C’est la conclusion de deux chercheurs qui rendront publique le 26 juin une étude sur les frontières de l’Union Européenne, réalisée pour le Heinrich Böll Stiftung, un institut allemand proche du parti des Verts. Dans une première version du rapport que s’est procuré Owni, Mathias Vermeulen et Ben Hayes, mettent en évidence la politique du tout sécuritaire vers laquelle s’oriente l’UE en matière de flux migratoires, et, surtout, la surenchère technologique qui l’accompagne.
Depuis 2005, l’Europe s’est dotée d’une force d’intervention spécialement dédiée à ces missions : l’agence Frontex. Basée à Varsovie, elle peut compter sur le soutien financier de l’UE, qui intervient à hauteur de 676 millions d’euros pour la période 2008-2013. Organe majeur dans la régulation de l’immigration, l’agence agit à travers tout le continent grâce à des moyens matériels considérables. En février 2010, l’agence comptait 113 navires, 25 hélicoptères et pas moins de 22 avions.
Depuis plus d’un an, les révoltes arabes font craindre aux dirigeants du vieux continent un afflux massif de migrants, en provenance notamment du Maghreb. Très sollicitée en Méditerranée, où elle effectue une surveillance maritime permanente, l’agence Frontex tente de contrôler l’arrivée des migrants. Mais son action se concentre également à l’est de l’Europe. L’un des exemples le plus frappant concerne la frontière slovaco-ukrainienne où sur une centaine de kilomètres, ce sont près de 500 caméras qui sont déployées. Elles viennent épauler les 850 policiers qui guettent l’entrée des migrants vers l’espace Schengen. L’investissement est colossal : sécuriser un kilomètre de frontière représente ici un million d’euros.
Pourtant, la Commission européenne ne souhaite pas s’arrêter là. En septembre 2011, elle a renforcé les moyens de Frontex, qui peut désormais investir dans des équipements à sa seule disposition et déployer ses propres équipes de gardes-frontières. Pour tenter d’endiguer l’immigration illégale, l’agence peut aussi mobiliser une partie de ses forces au delà des frontières européennes. Des accords de coopération sont passés avec différents pays africains : les bateaux de Frontex sont ainsi autorisés à arpenter les côtes sénégalaises ou mauritaniennes.
Pour compléter les dispositifs existants, le projet Eurosur est dans les cartons de la Commission depuis 2008, avec l’objectif de “limiter le volume de ressortissants de pays tiers pénétrant illégalement sur le territoire de l’UE.” Pour Matias Vermeulen et Ben Hayes qui l’ont étudié en détail, les conclusions sont sévères.
À ce titre, le rapport des deux chercheurs pointe du doigt ce qui pourrait devenir “l’une des plus vastes bases de données pour les empreintes digitales à travers le monde.” Ce fichier global et centralisé se cache derrière l’acronyme RTP, pour “registered traveller programme” (littéralement “programme d’enregistrement des voyageurs“).
Derrière cette volonté incessante de renforcer la sécurité et la surveillance, l’ombre de sociétés privées se dessine. Via les projets de recherche et développement et la mise en place des différents systèmes évoqués ci-dessus, les instances européennes financent de nouveaux marchés, promis aux industries de l’armement. Ces investissements portent en majorité sur du matériel dont les fonctions premières sont d’ordre militaires (drones, caméras thermiques très haute définition…). En 2008 par exemple, le Commissariat à l’énergie atomique a reçu 2,8 millions d’euros pour développer des “outils pour l’inspection non destructive d’objets immergés grâce, principalement, à des capteurs de neutrons”. C’est ainsi qu’est né le projet Uncoss, dont on peut lire sur le site qui lui est dédié qu’il oeuvre à la protection des voies d’eau, jugées “très exposées aux attaques terroristes”.
De grands groupes industriels profitent eux aussi des fonds européens dans le cadre de projets de recherche. Thalès a entre autres touché 1,6 millions d’euros pour mettre en place le système Simtisys, chargé du “contrôle de la pêche, de la protection de l’environnement et du suivi des petits bateaux”. Autre grand groupe français, Sagem a de son côté reçu 10 millions d’euros pour le lancement d’Effisec, un programme de renforcement des postes frontières. Parmi les objectifs affichés, “améliorer la sécurité et l’efficacité des points de contrôle” et “améliorer les conditions de travail des surveillants aux frontières”.
En se basant sur les dépenses déjà engagées, les deux chercheurs estiment le coût global de ces frontières intelligentes à 2 milliards d’euros au minimum, soit le double du montant prévu par la Commission européenne. Ils soulignent a contrario les moyens réduits dont dispose le Bureau européen d’appui en matière d’asile. Son budget est en effet neuf fois inférieur à celui de l’agence Frontex.
Barrière frontalière entre L'Espagne et le Maroc à Ceuta. De l'autre coté des barbelés, c'est le Maroc. Ceuta, Espagne, 2002 - Photographie par ©Bruno Arbesu via Picture Tank
Depuis 2005, l’Europe s’est dotée d’une force d’intervention spécialement dédiée à ces missions : l’agence Frontex. Basée à Varsovie, elle peut compter sur le soutien financier de l’UE, qui intervient à hauteur de 676 millions d’euros pour la période 2008-2013. Organe majeur dans la régulation de l’immigration, l’agence agit à travers tout le continent grâce à des moyens matériels considérables. En février 2010, l’agence comptait 113 navires, 25 hélicoptères et pas moins de 22 avions.
Depuis plus d’un an, les révoltes arabes font craindre aux dirigeants du vieux continent un afflux massif de migrants, en provenance notamment du Maghreb. Très sollicitée en Méditerranée, où elle effectue une surveillance maritime permanente, l’agence Frontex tente de contrôler l’arrivée des migrants. Mais son action se concentre également à l’est de l’Europe. L’un des exemples le plus frappant concerne la frontière slovaco-ukrainienne où sur une centaine de kilomètres, ce sont près de 500 caméras qui sont déployées. Elles viennent épauler les 850 policiers qui guettent l’entrée des migrants vers l’espace Schengen. L’investissement est colossal : sécuriser un kilomètre de frontière représente ici un million d’euros.
L'agence Frontex et ses points d'attache en Europe et au Maghreb (illustration tirée du rapport "Borderline"
Pour compléter les dispositifs existants, le projet Eurosur est dans les cartons de la Commission depuis 2008, avec l’objectif de “limiter le volume de ressortissants de pays tiers pénétrant illégalement sur le territoire de l’UE.” Pour Matias Vermeulen et Ben Hayes qui l’ont étudié en détail, les conclusions sont sévères.
Le système Eurosur et le développement de “frontières intelligentes” représente la réponse cynique de l’Union européenne au Printemps arabe. Il s’agit là de deux nouvelles formes de contrôle européen des frontières [...] pour stopper l’afflux de migrants et de réfugiés (complétés par des contrôles à l’intérieur même de l’espace Schengen). Pour y parvenir, les ministres de l’Intérieur d’un certain nombre de pays sont même prêts à accepter la violation de droits fondamentaux.
Des drones
La mise en place d’Eurosur – qui devrait, selon les chercheurs, être actée dans l’année par le Parlement européen – doit permettre d’exercer un contrôle accru aux frontières, mais également à l’intérieur de l’espace Schengen. Sont visés les migrants illégaux et ceux entrés en situation régulière mais avec un visa expiré, communément appelés ”over-stayers“. Prévu pour agir en complément et en collaboration avec Frontex, Eurosur devrait être doté de moyens technologiques de pointe dans la surveillance, avec notamment des drones qui survoleront les eaux de la Méditerranée. En février 2008, le message porté devant l’Union par Franco Frattini, commissaire en charge de la Justice et des Affaires Intérieures résumait à lui seul les orientations politiques à venir concernant l’immigration, comme la souligne la Cimade dans un de ses rapports.Recourir aux technologies les plus avancées pour atteindre un niveau de sécurité maximal.Parmi ces avancées technologiques figure par exemple la biométrie. Le concept de “frontière intelligente” présenté par la Commission européenne met en avant la reconnaissance de toute personne transitant à l’intérieur des frontières de l’UE, de manière à pouvoir vérifier si sa présence sur le territoire européen est légale.
À ce titre, le rapport des deux chercheurs pointe du doigt ce qui pourrait devenir “l’une des plus vastes bases de données pour les empreintes digitales à travers le monde.” Ce fichier global et centralisé se cache derrière l’acronyme RTP, pour “registered traveller programme” (littéralement “programme d’enregistrement des voyageurs“).
Derrière cette volonté incessante de renforcer la sécurité et la surveillance, l’ombre de sociétés privées se dessine. Via les projets de recherche et développement et la mise en place des différents systèmes évoqués ci-dessus, les instances européennes financent de nouveaux marchés, promis aux industries de l’armement. Ces investissements portent en majorité sur du matériel dont les fonctions premières sont d’ordre militaires (drones, caméras thermiques très haute définition…). En 2008 par exemple, le Commissariat à l’énergie atomique a reçu 2,8 millions d’euros pour développer des “outils pour l’inspection non destructive d’objets immergés grâce, principalement, à des capteurs de neutrons”. C’est ainsi qu’est né le projet Uncoss, dont on peut lire sur le site qui lui est dédié qu’il oeuvre à la protection des voies d’eau, jugées “très exposées aux attaques terroristes”.
De grands groupes industriels profitent eux aussi des fonds européens dans le cadre de projets de recherche. Thalès a entre autres touché 1,6 millions d’euros pour mettre en place le système Simtisys, chargé du “contrôle de la pêche, de la protection de l’environnement et du suivi des petits bateaux”. Autre grand groupe français, Sagem a de son côté reçu 10 millions d’euros pour le lancement d’Effisec, un programme de renforcement des postes frontières. Parmi les objectifs affichés, “améliorer la sécurité et l’efficacité des points de contrôle” et “améliorer les conditions de travail des surveillants aux frontières”.
En se basant sur les dépenses déjà engagées, les deux chercheurs estiment le coût global de ces frontières intelligentes à 2 milliards d’euros au minimum, soit le double du montant prévu par la Commission européenne. Ils soulignent a contrario les moyens réduits dont dispose le Bureau européen d’appui en matière d’asile. Son budget est en effet neuf fois inférieur à celui de l’agence Frontex.
Tel qu’il est développé actuellement, le cadre législatif et financier du projet Eurosur revient à donner un chèque en blanc à l’agence Frontex. La Commission européenne continue elle à financer la recherche et le développement grâce aux fonds de l’UE, en attendant de trouver quelque chose qui fonctionne.
Violences
Le durcissement de la politique migratoire européenne intervient également dans un contexte de drames à répétitions. Porte d’entrée vers l’Europe, l’île italienne de Lampedusa a été le théâtre de nombreux accidents lors des derniers mois. Parmi les milliers de migrants qui prennent la mer, tous n’ont pas la chance d’arriver sains et saufs. Depuis 1988, plus de 18 000 personnes seraient mortes en tentant de rallier l’Europe. Développés pour améliorer le contrôle des frontières, Frontex et le futur Eurosur visent aussi à protéger les migrants. Dans les faits pourtant, ces politiques sécuritaires semblent ne pas tenir compte de la dimension humaine de telles opérations. Des violences sont souvent à déplorer, décrites par le réseau d’associations Migreurop dans une étude datée de novembre 2010.
Ces orientations ne sont pas sans rappeler l’exemple américain. Lancé en 2006, le SBI-net (pour Secure Border Initiative Network) a coûté 3,7 milliards de dollars, avant d’être annulé en 2010. Ce projet piloté par l’entreprise Boeing devait permettre un contrôle intensifié aux frontières canadiennes et surtout mexicaines.
Avec la construction d’un réseau de 1800 tours, équipées de capteurs, caméras, détecteurs de chaleur et de mouvement. Pour justifier ce retour en arrière du gouvernement américain, la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure Janet Napolitano a avancé le manque d’efficacité du système.
Ces sujets ont aussi animé la campagne présidentielle française : le 11 mars à Villepinte, Nicolas Sarkozy s’en est pris aux accords de Schengen qu’il a appelé à réformer.

Les opposants à Frontex tentent eux-aussi de faire porter leur voix : une opération “Anti-Frontex days” (journées anti-Frontex) s’est tenue du 18 au 23 mai à Varsovie, où est situé le siège de l’agence. Les militants mobilisés souhaitaient alerter l’opinion publique et faire part de leur colère face aux expulsions de migrants qui se poursuivent à travers l’Europe. Cette année, ils se sont servis de l’euro de football -organisé conjointement par la Pologne et l’Ukraine- comme d’une tribune.
L’avenir des frontières européennes est désormais entre les mains du Parlement européen. Si le projet Eurosur est appliqué en l’état, l’Europe pourrait bien se condamner à vivre enfermée.
Photographie par Bruno Arbesu via Picture Tank © tous droits réservés Barrière frontalière entre L’Espagne et le Maroc à Ceuta. De l’autre coté des barbelés, c’est le Maroc. Ceuta, Espagne, 2002
Ces opérations – visant à renvoyer dans leur pays d’origine des personnes contre leur gré– sont souvent sources de violences. Il est rare de pouvoir recouper des informations sur leur déroulement, puisque les personnes sont éloignées de force et qu’on ne connaît généralement pas le sort qui leur est réservé à l’arrivée. Il est donc difficile d’établir ou de maintenir avec elles un contact. Cependant, régulièrement, certains témoignages d’expulsés font état de violences se traduisant par des humiliations, des insultes, de l’agressivité, des coups jusqu’au tabassage durant les tentatives d’embarquement.Par ailleurs, le respect du droit d’asile pose lui aussi problème. Suite à leur interception, il n’existe pas aujourd’hui de distinction claire entre les migrants pour raisons économiques et ceux qui fuient des violences. Catherine Teule souhaiterait que les migrants “puissent bénéficier d’un entretien individuel à leur arrivée afin de comprendre leur situation”. La vice-présidente de l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme nous a en effet expliqué que le droit d’asile n’est pas suffisamment respecté à l’échelle européenne, et réclame un contrôle plus strict.
Les problème que posent ces opérations, c’est le manque total de transparence, aucun observateur extérieur n’intervient.
Jurisprudence américaine
Ces orientations ne sont pas sans rappeler l’exemple américain. Lancé en 2006, le SBI-net (pour Secure Border Initiative Network) a coûté 3,7 milliards de dollars, avant d’être annulé en 2010. Ce projet piloté par l’entreprise Boeing devait permettre un contrôle intensifié aux frontières canadiennes et surtout mexicaines.
Avec la construction d’un réseau de 1800 tours, équipées de capteurs, caméras, détecteurs de chaleur et de mouvement. Pour justifier ce retour en arrière du gouvernement américain, la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure Janet Napolitano a avancé le manque d’efficacité du système.
Ce projet a dépassé les budget prévus et pris du retard. Il n’a pas fourni un retour sur investissement qui permette de le justifier. Nous allons désormais réorienter ces ressources vers des technologies déjà éprouvées et adaptées à chaque région frontalière, pour mieux répondre aux besoins des patrouilles sur place.Les failles soulevées outre-atlantique ne semblent pas infléchir les politiques européennes. La question des frontières a resurgi ces derniers mois au sein de l’UE, avec une remise en cause récurrente de l’espace Schengen. Aux Pays-Bas, le projet @MIGO-BORAS actuellement en préparation va se concentrer sur les frontières avec l’Allemagne et la Belgique. Des caméras de surveillance placées à une quinzaine de points stratégiques auront pour mission de faciliter le repérage des “illégaux”.
Ces sujets ont aussi animé la campagne présidentielle française : le 11 mars à Villepinte, Nicolas Sarkozy s’en est pris aux accords de Schengen qu’il a appelé à réformer.
Il y a urgence, car il n’est pas question que nous acceptions de subir les insuffisances de contrôle aux frontières extérieures de l’Europe.
Réplique
La politique migratoire menée au sein de l’UE suscite de vives réactions à travers l’Europe. Les associations d’aide aux migrants déplorent des mesures qui constituent à leurs yeux une entrave aux libertés humaines. C’est le cas de Migreurop qui pointe dans ses travaux la violation de la convention de Genève, laquelle est censée garantir le principe de non refoulement des migrants. Face à ses collègues eurodéputés, Daniel Cohn-Bendit s’en est pris violemment aux déclarations de Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi, qui ont signé une lettre commune pour la révision de Schengen.En acceptant ce débat sur Schengen, en acceptant les pressions populistes, en acceptant le racisme, vous savez ce que va être un contrôle de frontières, si on le fait ? Ca va être un contrôle facial. [...] Tous ceux qui seront bronzés, qui seront différents, eux ils vont se faire contrôler. Et on va faire une Europe à la carte: les blancs ça rentre, les bronzés ça rentre pas.
Les opposants à Frontex tentent eux-aussi de faire porter leur voix : une opération “Anti-Frontex days” (journées anti-Frontex) s’est tenue du 18 au 23 mai à Varsovie, où est situé le siège de l’agence. Les militants mobilisés souhaitaient alerter l’opinion publique et faire part de leur colère face aux expulsions de migrants qui se poursuivent à travers l’Europe. Cette année, ils se sont servis de l’euro de football -organisé conjointement par la Pologne et l’Ukraine- comme d’une tribune.
L’avenir des frontières européennes est désormais entre les mains du Parlement européen. Si le projet Eurosur est appliqué en l’état, l’Europe pourrait bien se condamner à vivre enfermée.
Photographie par Bruno Arbesu via Picture Tank © tous droits réservés Barrière frontalière entre L’Espagne et le Maroc à Ceuta. De l’autre coté des barbelés, c’est le Maroc. Ceuta, Espagne, 2002
15 novembre 2011
Hotel Sahara (Reportage)
Direct Link : DP , FSO , WP
Bettina Haasen (*1969) a étudié les langues africaines et les sciences politiques à l’université de Hambourg et à Paris. Entre 1997 et 2001 elle a travaillé en tant que productrice pour la boîte de production EGOLI Films à Berlin.
Ses premières réalisations de films documentaires sont récompensées en 1999 avec le Prix FIPRESCI (du meilleur premier film à IDFA) pour son film «Entre 2 mondes». Entre 2001 et 2004 elle a travaillé pour la coopération allemande au Niger. A son retour en Allemagne, elle a réalisé «La tente de l’inconnu» (IDFA, Lussas, Thessalonique), puis «Shadows of the Desert» (43’ & 52’ pour SWR/Arte), «Irene Dische–Ma Vie» (43’, ZDF/Arte). HOTEL SAHARA est son premier documentaire long-métrage. Actuellement Bettina Haasen vie en tant qu’auteure indépendante à Berlin.
La liberté de circulation n’est pas un droit universel, mais est réservé à un petit cercle de privilégiés. Parce que l’univers de la migration me préoccupe depuis bien longtemps, il me tenait à cœur de montrer son développement par le prisme du film documentaire. Dans ce monde des migrants tel que je l’ai découvert, les personnages déchirés sont sur le qui-vive en permanence ou emprisonnés dans une immobilité non désirée. C’est un espace irréel, de transit qui accueille des personnes d’issues du Ghana, du Cameroun, du Togo, du Nigeria et autres pays d’Afrique. «Nouadhibou» en Mauritanie est la dernière escale avant la destination, tant rêvée, tant prisée: l’Europe. Un dernier obstacle les sépare de leur rêve, ce petit bout d’océan atlantique à traverser. Au début, cette obsession du départ à n’importe quel prix me fascinait. Cependant, pourquoi tant d’hommes et de femmes risquent tous les jours cette traversée dont l’issue est entièrement aléatoire au péril leur vie ? «Le grand gendarme européen» FRONTEX (Agence Européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle) vient d’avouer son échec dans la lutte contre l’immigration clandestine. Le flux s’avère non seulement incontrôlable, mais de plus les efforts des aventuriers pour éviter les brigades de FRONTEX au cours de la traversée rend le périple encore plus dangereux. Seule une minorité arrive sur les îles Canaries, à peine 1000 km de distance des côtes mauritaniennes.
Quatre années de recherche ont précédé les premiers tournages. J’ai tenté de comprendre, de découvrir les nuances du monde du transit, en rencontrant les migrants et tous les acteurs. Quels sont les visages derrière les stéréotypes, les statistiques et les images de naufragés qu’on voit sans cesse, depuis 2001 dans les médias ? Que veut dire être déjà en route mais pas encore arrivé ? Comment définir cette vie «entre deux» ? Une vie en attente. En stand-by. J’avais l’intention de trouver un langage au niveau de l’image mais aussi sonore qui pourrait traduire cet état de transit, de capter cette ambiance morbide que j’ai pu observer lors de mes repérages. Nous connaissons tous le besoin plus ou moins fort de pouvoir se réinventer autrement, ailleurs, en mouvement, afin de satisfaire nos rêves.
Pendant les années de repérages dans des lieux de transit j’ai pu rencontrer des destins et biographies multiples. Ces rencontres m’ont confrontée avec ma propre définition de la liberté de mouvement. Les personnes que j’ai pu rencontrer ont toutes un point commun: une sensation d’invulnérabilité et la conviction qu’il n’y a plus rien à perdre.
HOTEL SAHARA est synonyme d’un lieu qui héberge des existences disloquées, entre le désert et l’Atlantique, des vies qui se sont installées dans une sorte de faille temporelle et qui ne s’attachent à rien, sauf à leur rêve.
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17 octobre 2011
Un Etat palestinien est-il encore possible ?
DL : MC , DP , ES , FSO
Un Etat en marche ?
Un reportage de Martine Laroche-Joubert et Thierry Breton
En Palestine, il y a déjà pourtant une administration qui marche. La gestion des affaires courantes est saluée par les instances internationales. Lutte contre la corruption, sécurité renforcée, relance de l’économie, les résultats sont spectaculaires. La Cisjordanie est beaucoup plus moderne que le Sud-Soudan, dernier accueilli comme membre de l’ONU…
Les 1000 visages de Gaza.
Un reportage de Katia Clarens et Valérie Lucas
A côté de la Cisjordanie, il y a la bande de Gaza, dirigée par les islamistes du Hamas, tristement célèbres pour des attentats-suicides sanglants en Israël. En représailles, le territoire est soumis à un blocus. En rétorsion, le Hamas envoie des roquettes sur Israël, qui riposte... Une violence qui pénalise durement les civils. Une majorité n’a rien à voir avec le Hamas et souhaite son départ. Mais il y a aussi des groupes salafistes qui le trouvent trop modéré… Gaza a 1000 visages. Un reportage exclusif.
Les frontières de la discorde
Un reportage de Alexis Monchovet et Sophie Claudet
Il y a d’autres obstacles à la création d’un Etat palestinien. D’abord, celui de ses frontières. Les Israéliens ne veulent plus entendre parler du tracé qui existait avant la guerre des Six jours. Pour des raisons stratégiques ou religieuses, leurs colonies se multiplient en Cisjordanie, accaparant l’eau et les meilleures terres. Et les colons juifs s’implantent aussi dans et autour de Jérusalem-Est. Comment créer un État viable dans ces conditions ?
Et le droit au retour ?
Un reportage de Negar Zoka et Malek Sahraoui
Autre souci, la question des réfugiés palestiniens. Il y en a près de cinq millions
recensés hors des territoires. Plus qu’en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Le
droit au retour se transmet de génération en génération. Au Liban, certains
croupissent depuis plus de 60 ans dans des camps insalubres. Seule, une minorité
pourra revenir en Israël ou en Palestine.
Le lobby pro-israélien aux Etats-Unis
Un reportage d’Estelle Youssouffa et Christophe Obert
Quelles que soient les résolutions de l’ONU, Israël a longtemps pu compter sur le soutien sans faille de la première puissance mondiale. Car le lobby pro-israélien est très influent aux États-Unis, mêlant organisations juives et chrétiens conservateurs. Ses pressions pèsent de tout leur poids sur la politique étrangère américaine. Mais le printemps arabe a redistribué les cartes.
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