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3 novembre 2012

Les infos dont on parle peu n°13 (1er Novembre 2012)

Par cptanderson
02/11/2012
Source : http://www.info-libre.fr



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30 décembre 2011

Chine : le soulèvement du Guangdong se poursuit à Haimen

Ecrit par Oiwan Lam · Traduit par Gael Brassac



Ces derniers mois, de nombreux incidents ont eu lieu dans la province du Guangdong. Alors que le soulèvement du village de Wukan [en français] est en passe d’être résolu, depuis que le gouvernement de Shanwei a accepté de suspendre ses programmes de développement et de rétrocéder les terres aux agriculteurs, une autre ville, Haimen, près de la ville de Shantou, s’est à son tour massivement mobilisée contre la construction d’une deuxième centrale dans la ville. Des milliers de citoyens ont assiégé les locaux du gouvernement local et bloqué l’autoroute entre Shenzhen et Shantou, exigeant que le gouvernement de la ville de Haimen renonce à son projet de construction.

Outre la manifestation distincte à Shantou le 18 décembre 2011, également contre une acquisition de terrain illégale, ces séries d’incidents montre l’échec de l’actuel système chinois de  “maintien de la stabilité” (« weiwen ») dans la résolution des conflits populaires au jour le jour.
L’utilisateur de Sina Weibo fycanly relate les origines du soulèvement de Haimen :
fycanly:海门渔港是国家一级良港和国家中心渔港:坐落在汕头市潮阳区海门镇的莲花峰是国家“AAA”级旅游景区。世代在此生活的海门人以海为生,耕三渔七,代代繁衍。然而,2006年6月开始,海门的生态灾难降临了!
Le port de pêche de Haimen est un port de pêche national et un centre de pêche de premier ordre. La colline de Lianhua de la ville de Haimen, qui se trouve à Shantou dans le district de Qiaoyang, est classée comme site touristique « AAA ». Malgré le fait que les habitants de Haimen dépendent de la pêche, Haimen a souffert de catastrophe écologique depuis juin 2006.
fycanly:海门人都知道,华能电厂为冷却设备而从海上抽水,每次能带上两东风汽车的鱼虾,而这些受到污染的鱼虾都被都不法之徒卖往市场。华能电厂号称绿色发电,但2011年,却因为废水偷排而被广东省环保厅处于罚款2000万元。
Tous les habitants de Haimen savent que la centrale de Huaneng utilise l’eau de mer pour refroidir les turbines. A chaque fois que l’eau est extraite de la mer, un nombre conséquent de crevettes et de poissons sont introduits dans le système de refroidissement et contaminés. Certains vendent ces animaux marins contaminés sur le marché. Huaneng prétend ne pas nuire à l’environnement, mais en 2011 l’entreprise a été mise à l’amende à hauteur de 20 millions de yuans par le bureau environnemental de Guangdong pour avoir déversé de l’eau polluée directement dans la mer.
fycanly: 这些年,有条件的海门人纷纷迁离家乡,而没有条件移民的海门人,只能苦守这片曾经美丽、而今满目疮痍的故土。谁来对十几万海门人民的生计负责?谁来对海门 的子子孙孙的未来负责?谁来对海门港这片遭践踏的海洋负责?海门港区水域面积万190万平方米,全港拥有渔船1000多艘,年鱼货卸港量18万吨之多。
Dans un passé récent, les habitants fortunés de Haimen sont partis de la ville, laissant les pauvres contempler la détérioration d’un magnifique endroit. Qui est là pour prendre la responsabilité des moyens d’existence des habitants de Haimen et du futur de leurs rejetons ? Qui trouver pour prendre la responsabilité de la mer polluée ? La taille du port de Haimen est de 1,9 millions de m² et plus d’un millier de bateaux de pêche y mouillent. Notre récolte annuelle s’élève à plus de 180000 tonnes.
fycanly: 广东省汕头市潮阳区的海门镇,一个镇两个发电厂,一个以渔业为主的大镇,由于电厂偷排,海洋无鱼可捕。国家已明令控制采用,各级政府文件也明确规定,对于 投资项目要严格控制“高耗能,高污染”企业进入,蛤为何顺利通过,电厂对海门造成的生态危机,近年来海门镇人口非正常成亡率高居广东省首位。
Désormais nous allons accueillir une deuxième centrale dans notre ville, où la population dépend de la pêche pour vivre. A cause de l’eau polluée, il y a de moins en moins de poissons. Les gouvernements central et provincial ont publié des documents officiels restreignant le développement des industries polluantes, alors pourquoi le gouvernement de la ville approuve toujours ce projet ? Depuis quelques années, le taux de mortalité non naturelle est le plus élevé dans la province de Guangdong ; tel est le prix de la catastrophe écologique.
Un nombre important d’utilisateurs de Weibo se font l’écho du commentaire de fycanly :
Fuson-: 当年建电厂时,平台坍塌致6死2重伤,然后事到如今,环境污染不断上升,癌症人数不断攀升,先父也是因为这样的病魔在今年去世,现在政府还想建多多一个电 厂,那是不可能的,曾经家乡美好的环境,如今乌烟瘴气,环境恶劣,十多万#海门#同胞,我们需要站出来,但是今天的我们不是骚乱,而是我们该愤怒了。
Fuson : Lors de la construction de la première centrale, une plate-forme s’est effondrée, tuant 6 ouvriers et blessant gravement 2 autres ouvriers sur son passage. Aujourd’hui le nombre de patients souffrant du cancer est en constante augmentation. Mon père est mort à cause d’un cancer en début d’année. A présent, le gouvernement veut en construire une autre, cela ne doit pas avoir lieu. Notre terre était autrefois magnifique et elle est dorénavant tellement polluée. J’envoie un message à mes 100000 camarades de Haimen : résistons. Ce n’est pas une révolte, mais nous devons montrer notre colère.

Thousands of people blocked the entrance of an express road. Photos widely circulated in Weibo.
Des milliers de personnes ont bloqué l'entrée d'une autoroute. Photos largement diffusées sur Weibo.

En effet, les habitants de Haimen sont vraiment en colère. Bien que les établissements scolaires aient verrouillé leurs portes, ce qui a forcé les étudiants à rester dans leur établissement et loin de la manifestation, des milliers de personnes étaient dans la rue. Des utilisateurs de Weibo décrivent ci-dessous la situation à Haimen :
蕴婷这个娃: 今天对海门人来说是不平凡的一天。我没有去现场,但是通过图片,通过微博影响力,也能感受得到人们的团结。再不是敢怒不敢言的社会了,对环境有毁灭性影响 的工程,再也啃不下了。买了那么多方便面去学校阻止学生放学,这个最可笑。尊敬民意而不是打压民意的社会什么时候才会到来?海门人好样的!
Aujourd’hui est un jour extraordinaire pour les habitants de Haimen. Rien qu’en regardant les photos téléchargeables sur Weibo, on peut sentir la solidarité parmi les habitants. Le peuple ne peut plus rester silencieux face à ce projet extrêmement polluant. [Les autorités] pensent qu’elles peuvent stopper les étudiants en leur offrant des nouilles instantanées, c’est ridicule. Ils devraient savoir respecter les opinions des habitants plutôt que les réprimer. Peuple de Haimen, faites un bon exemple pour nous, s’il vous plait.
yaochunjing:#中央电视台#广东省汕头市潮阳区海门镇要建第二座煤发电厂,一座发电厂已经威协到海门了,还要建第二座,十几万海门的民众去围堵镇政府,镇政府不理,教育部通知各校不让学生放学回家,软禁学生。实在是无助啊!!
La ville de Haimen dans le district de Qiaoyang, dans la ville-préfecture de Shantou, dans la province de Guangdong, est sur le point de construire une seconde centrale à charbon. Une première a déjà porté préjudice à Haimen, mais ils en veulent désormais une deuxième. Des dizaines de milliers d’habitants de Haimen encerclent à présent le gouvernement de la ville, et ses représentants doivent déjà donner une réponse. Le département consacré à l’éducation a ordonné à tous les établissements scolaires de retenir leurs étudiants après les cours. Vu d’ici, nous sommes d’aucune utilité.
lin泽平:海门的商家于上午11时罢市,现在满载的矿泉水和食物正纷纷赶往高速现场,免费发放。据目击者说,群众最少有三万人。许多人正在赶往现场。这才是真正的海门人,这就是团结
Tous les magasins de Haimen sont fermés depuis 11 heures du matin. Des gens ont emballé des bouteilles d’eau et de la nourriture à l’entrée de l’autoroute et les distribuent gratuitement aux militants. Des témoins disent qu’au moins 30000 personnes y participent. Nombreux sont ceux qui s’y rendent. C’est ce qu’on appelle la solidarité.

23 juillet 2011

L’environnement sacrifié du Bassin de Maracaibo (1/2)

Par Federico Labanti et Nieves López Izquierdo
Pour http://blog.mondediplo.net

Les efforts pour assurer la répartition égalitaire des ressources promue par le président Hugo Chávez à travers la « révolution bolivarienne », bien qu’ayant atteint d’importants objectifs dans les secteurs sanitaire et éducatif, ont relégué à l’arrière-plan les graves conséquences du développement économique sur l’environnement. Les populations de la région doivent faire face à des niveaux de pollution très préoccupants et à des dommages à la biodiversité susceptibles de remettre en cause la survie des communautés rurales et des pêcheurs.
Dans l’état de Zulia, à l’extrême ouest du Venezuela, s’étend le bassin hydrographique du lac de Maracaibo, un système géographique et naturel unique au monde. Ses richesses (eau, minéraux, hydrocarbures, terre très fertile) et sa position stratégique en ont fait le moteur économique du pays dès le début du XXe siècle. Historiquement ce sont les compagnies étrangères qui ont bénéficié de ces conditions avantageuses, partageant la gestion des principales activités économiques de la région avec une élite vénézuélienne restreinte.

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Niveaux de déforestation
Cartographie : Nieves López Izquierdo
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Quelques données démographiques
Ni. Ló. Iz.
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Conditions de vie, développement et pauvreté
Ni. Ló. Iz.
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L’industrie pétrolière
Ni. Ló. Iz.
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Siège de la Petróleos de Venezuela Sociedad Anónima (PDVSA), Maracaibo
Photos : Federico Labanti
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Bidonville dans la municipalité de San Francisco
Fe. La.

 

« Le lac de Maracaibo n’est pas un lac »

La ville de Maracaibo, capitale de l’Etat de Zulia, est située à hauteur d’un détroit, sur la côte occidentale du lac du même nom. Avec près de trois millions et demi d’habitants, la métropole concentre 70% de la population du bassin et se prolonge en une succession de « barrios » (quartiers) non planifiés et bien souvent dépourvus des services urbains les plus fondamentaux.

« Maracaibo est une ville hydrophobe, qui tourne le dos au lac. Aujourd’hui, l’image du lac qui prévaut est une vision urbaine, centraliste, qui part de la capitale, explique Nicanor Cifuentes, biologiste et professeur à l’Université bolivarienne de Zulia. Or, il faudrait comprendre le lac dans sa complexité, dans la relation entre les diverses parties du système : la sierra, la plaine, les fleuves qui l’alimentent et le territoire qu’ils traversent... Tout est interconnecté. Nous parlons tous du “Lac de Maracaibo”, mais ce n’est pas un lac à proprement parler, c’est un estuaire », affirme t-il encore.

A cet endroit, l’eau salée de la mer des Caraïbes s’engouffre dans la Baie de El Tablazo, puis, traversant le détroit, elle se mélange à l’eau douce qui arrive de la montagne. « L’équilibre est très fragile et à force de draguer le canal pour permettre le passage de grands navires, il commence à se rompre. Le canal dragué facilite l’entrée de grandes quantités d’eau salée dans le lac, ce qui a entraîné la formation, en son centre, sur le fond, d’un “cône anoxique”, c’est-à-dire d’une zone sans oxygène dans laquelle ne peuvent survivre que quelques bactéries anaérobies. »

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Le bassin du lac de Maracaibo
Ni. Ló. Iz.

Malgré ces conditions difficiles, les caractéristiques morphologiques de ce système géographique complexe favorisent l’élimination des substances polluantes. « D’énormes quantités d’eau entrent dans le lac. Le fleuve le plus important, le Rio Catatumbo, apporte 3 000 litres par seconde. Cette eau nouvelle purifie et oxygène le lac. En général, les lacs fermés vieillissent et subissent un phénomène d’eutrophisation, mais dans ce cas, la connexion avec la mer et l’apport permanent d’eau douce et salée permettent – apparemment – de supporter une forte charge polluante. Ce qui manque ici cependant, c’est surtout la volonté politique de réorganiser les activités économiques, et en particulier l’industrie pétrolière, et de construire des centrales de traitement des eaux résiduelles. »
Les résidus liquides des ménages s’ajoutent aux résidus industriels, aux fuites de pétrole, aux fertilisants et aux pesticides employés massivement sur les sols agricoles. « Il existe plusieurs centrales de traitement, mais elles sont insuffisantes pour répondre aux besoins d’une population en forte croissance. »

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Tours de forage en face de Cabimas, Lac de Maracaibo
Fe. La.
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Ville de Maracaibo
Fe. La.

 

Agriculture industrielle et pétrole :
économie contre nature

Dès les premiers temps de la colonisation, un empire commercial prospère, fondé sur les produits agricoles destinés à l’exportation comme le café et le cacao, s’est développé sur ces terres très fertiles, où les vents alizés du nord-est, retenus par la sierra andine, concentrent la pluie. De grandes haciendas agricoles ont progressivement occupé la plupart des terres disponibles, au détriment de la forêt et des populations autochtones. « Avec la déforestation et la disparition des arbres et des racines, continue Nicanor Cifuentes, le sol devient très vulnérable à l’érosion. La pluie et les courants de surface emportent l’humus, et avec lui les produits agro-chimiques. Ainsi, de grandes quantités de glyphosate, de mercure, de vanadium, etc., finissent dans le lac. »

La présence de pétrole dans la région avait déjà été remarquée par les populations autochtones, qui l’employaient comme imperméabilisant et l’appelaient mene, « excrément du diable » en langue locale... En 1916, les missions exploratoires des compagnies pétrolières américaines et européennes ont commencé leurs recherches, mais c’est en 1922, avec l’explosion du puits Los Barrosos, proche de Cabimas, qu’a été confirmé l’énorme potentiel pétrolier du sous-sol : pendant dix jours, le puits a libéré un jet incontrôlable de plus de 90 000 barils par jour de cru de première qualité. Dès lors, l’industrie du pétrole est devenue le moteur économique de la région et du pays tout entier. « Avec le début de l’exploitation du pétrole, naît l’idée qu’on peut faire beaucoup d’argent en peu de temps et avec peu d’efforts. Il n’est plus nécessaire de continuer à produire : avec l’argent du pétrole, nous pouvons importer ce que nous voulons. Commencent à arriver les multinationales françaises, allemandes, américaines, qui recherchent une main-d’œuvre bon marché. Un grand nombre d’ouvriers d’autres régions du Venezuela arrivent ensuite, auxquels s’ajoutent, après la seconde guerre mondiale, des immigrants européens. Zulia s’est transformée en une région d’intégration, mais, en même temps, la situation sociale et environnementale est devenue très complexe. »

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Un défi majeur : le développement des infrastructures
Ni. Ló. Iz.
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Les liens stratégiques du Venezuela dans le monde
Cartographie : Riccardo Pravettoni

Des milliers de puits d’extraction et de canalisations immergées se sont accumulés en peu d’années dans les eaux peu profondes du lac. « Au fond du lac circulent 45 000 kilomètres d’oléoducs et de gazoducs, inutilisés pour la plupart. Si on enlevait toute l’eau du lac, il resterait une gigantesque assiette de spaghetti métalliques. Certaines zones sont mieux contrôlées que d’autres, les scaphandriers descendent réparer les tubes, mais ça fuit de partout, hydrocarbures et métaux lourds. Un personnage devenu célèbre, le Guasco, volait même des morceaux de tubes du lac et les revendait comme du fer usé. Le président de la Petróleos de Venezuela Sociedad Anónima (PDVSA), Rafael Ramírez, a déclaré en 2008 que le démantèlement des tubes inutilisés allait commencer. Il semblerait que des compagnies chinoises et iraniennes soient intéressées par l’acier qui pourrait être récupéré au fond du lac. Mais depuis, on n’en a plus entendu parler. »

L’industrie pétrolière est une source de contaminations massives d’origines variées : fuites, accidents, mais aussi nettoyage des bateaux (en particulier dans la Baie de El Tablazo), et ce, malgré l’interdiction formelle édictée par le ministère de l’environnement. L’affaissement du sol sur la côte orientale, entre Santa Rita et Lagunillas, est une autre conséquence dévastatrice de l’extraction intensive.

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Richesses naturelles, pauvreté sociale
Ni. Ló. Iz.
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Le marché de l’énergie au Venezuela :
or noir et or bleu
Ni. Ló. Iz.

 

La richesse enfouie de la Sierra de Perijá :
un charbon d’excellente qualité

Les fleuves qui alimentent le lac de Maracaibo prennent leur source – pour l’essentiel – dans la région la plus septentrionale de la Cordillère des Andes, la Sierra de Perijá. Cette chaîne de montagnes marque la frontière nord entre la Colombie et le Venezuela, et accueille diverses communautés autochtones. A ces dernières sont venus s’ajouter des groupes de guérilleros colombiens pour lesquels la forêt représente un refuge parfait, des deux côtés de la frontière, mais aussi de nombreux paysans, dont certains colombiens, qui fuient les guérilleros, les paramilitaires et les trafiquants de drogue.

Depuis 1978, la Sierra de Perijà est classée comme parc national grâce à la richesse de sa biodiversité. Le sous-sol aussi est particulièrement riche : bauxite, baryte, phosphate et cuivre sont pour l’heure conservés sous la dense couche végétale, alors que l’extraction du charbon, entamée dans les années 1980, a gravement endommagé la nature et mis en péril les communautés locales.

« Actuellement, il y a deux mines ouvertes, séparées du Rio Guasare, raconte Lusbi Portillo, anthropologue et président du collectif écologiste Homme et Nature. Elles contribuent toutes les deux à la destruction du fleuve et des régions limitrophes. La Mina Norte est la plus petite, avec une extraction maximale d’un million de tonnes par an, et connaît des difficultés économiques. Elle appartient maintenant entièrement à l’Etat vénézuelien et est gérée par Corpozulia (Corporation pour le développement de la région occidentale). De l’autre côté du fleuve se trouve la Mina Paso Diablo, avec une production de près de 7 millions de tonnes de charbon par an. Elle appartient principalement à la Interamerican Coal Holding, avec une participation de Corpozulia. »

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Cité lacustre de Santa Rosa de Agua, Maracaibo
Fe. La.
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Baie del Tablazo
Fe. La.

Rencontrée au siège central du Corpozulia, Carmen Tudares, du département de l’environnement, explique : « Notre charbon est d’une excellente qualité, à haute capacité calorifique et contenant peu de soufre, ce qui en fait un produit très convoité sur le marché international, surtout pour la production d’énergie. Une partie des revenus que Corpozulia reçoit de l’exploitation des mines est réinvestie dans des projets d’intérêt social, de développement agricole, etc. Je ne peux pas vous donner d’informations supplémentaires parce qu’il s’agit d’une région très délicate, du fait de sa proximité avec la frontière. Pour des informations plus précises, il faut vous adresser au ministère de la défense. Vous devez comprendre qu’il s’agit d’informations confidentielles et que nous avons eu de nombreux problèmes avec des groupes écologistes, des associations autochtones et avec l’université. Cela fait longtemps que nous sommes dans la ligne de mire des écologistes. »

Le professeur Lusbi Portillo lutte depuis vingt-cinq ans pour la défense des droits des populations autochtones de la région. En 2005, il avait organisé avec plusieurs associations autochtones et écologistes une marche jusqu’à Caracas, réussissant à concentrer en face du palais de Miraflores, siège de la présidence, plus de 5 000 personnes qui demandaient au président Chávez l’annulation du projet d’exploitation du charbon. « Il ne nous a pas prêté beaucoup d’attention, dit-il ironiquement, parce que le même jour il recevait Diego Maradona ! »

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Les chemins du charbon
Ni. Ló. Iz.

L’ouverture des mines constitue en soi un obstacle pour les communautés locales : « Les mines isolent les villages, poursuit Lusbi Portillo, Santo Domingo, Sierra Maestra, Santa Fe... Cela représente plus de trois cents personnes. Le terrain autour des mines est clôturé, y compris pour les routes d’accès, de sorte que pour pouvoir aller à la ville, les habitants qui sont de l’autre côté doivent demander l’autorisation de traverser les mines. Normalement, on accorde la permission deux jours par semaine, et en cas d’urgence, si par exemple quelqu’un est malade, ils doivent demander l’autorisation et attendre que la porte s’ouvre... »

Le ruisseau Paso Diablo, qui irriguait les villages, a été dévié et s’est très vite complètement asséché : « Les sources se sont taries, poursuit-il, l’eau est très polluée, on ne peut plus cultiver les champs et on ne sait plus où pêcher. Corpozulia dit que les mines créent des emplois, mais la vérité c’est que seuls quelques privilégiés y travaillent. Ils sont bien payés, mais payent aussi ce privilège par des problèmes de santé. Ils finissent tous avec des maladies pulmonaires et tout ce que la compagnie a réussi à faire pour les protéger, c’est leur donner un verre de lait à la sortie. »

Les protestations des populations autochtones et des écologistes ont eu quelques résultats, au moins sur le papier : la compagnie a présenté plusieurs projets de « mines jardins », c’est-à-dire des mines souterraines qui respectent la couche superficielle du sol. « Les jardins suspendus de Babylone ! rigole Lusbi Portillo. Cela fait des années qu’ils racontent cette histoire. Nous nous sommes informés sur le type de mine qu’ils voudraient construire : on en a construit du même type en Allemagne et on a dû les fermer parce qu’elle provoquaient des secousses dans le sol et des dommages aux bâtiments. »

Une fois le charbon extrait de la mine, son acheminement vers les ports se fait par camion, sur des voies secondaires en piteux état. « Quand la production de charbon est importante, les camions roulent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les routes, déjà très mauvaises, se dégradent encore plus sous le poids des camions chargés et de nombreux accidents se produisent. Même les maisons qui longent la route souffrent de cette intense circulation : beaucoup sont entièrement fissurées. A chaque fois qu’un camion se renverse dans un virage, un grand nuage de poussière de charbon se disperse dans l’air, empoisonnant l’atmosphère pendant de longues journées. On a proposé de remplacer ces vieux camions ouverts par des camions hermétiques, parce qu’en réalité ils laissent échapper de la poussière tout le long du parcours. Mais les camions hermétiques, nous ne les avons jamais vus. »

Une fois arrivé au port, le charbon est « trituré » et chargé sur des barges, qui le transportent jusqu’au port flottant de Bulk-Wayuú, où, nouvelle rupture de charge, il est de nouveau transbordé sur les grands navires qui l’emmèneront vers sa destination finale, généralement les Etats-Unis ou l’Europe. « Il y a quatre ports pour le charbon autour du lac. Du port La Ceiba part le charbon colombien du Cerrejón, qui arrive sur des barges du Rio Catatumbo et traverse ensuite le lac. Les trois autres ports reçoivent le charbon du Guasare. Tous ces ports sont construits près des zones d’habitation, et la poussière de charbon retombe sur les maisons. Le port de Santa Cruz de Mara est le plus technologique et le plus actif. Il a été construit pour une production de 300 000 tonnes par an, mais aujourd’hui ce sont 7,5 millions de tonnes qui y transitent chaque année… »

Développements futurs : nouveau port,
nouvelles mines, augmentation de la production ? 

 

Depuis 1995, on envisage la possibilité de construire un port en eaux profondes dans le Golfe du Venezuela. Le projet a changé plusieurs fois de nom et de localisation, mais l’idée a fait son chemin, malgré les changements politiques et économiques que le pays a subi ces dernières années. Qu’il s’appelle Puerto América ou Puerto Simón Bolívar, qu’il soit construit sur l’île de San Carlos ou dans la Guajira, selon les divers ministres qui l’ont soutenu, ce projet servirait à concentrer toute l’activité portuaire dans un seul lieu et à libérer ainsi le lac du trafic des grands navires. « Le golfe est une aire très importante pour plusieurs espèces marines, poursuit Lusbi Portillo, infatigable. Des tortues y font leur nid, les crevettes y déposent leur œufs, et il constitue un corridor de migration pour les cétacés. La construction du port signerait l’arrêt de mort de cette riche biodiversité. Par ailleurs, ce serait une œuvre d’ingénierie très coûteuse et compliquée à réaliser puisque la profondeur naturelle maximale le long de la côte du Golfe est de huit mètres : il faudrait donc creuser beaucoup plus en profondeur. »

Ce gigantesque projet ferait partie de l’axe andin de l’Initiative pour l’intégration de l’infrastructure régionale de l’Amérique du Sud (IIRSA) et servirait même de liaison avec d’autres mégaprojets d’infrastructure en Amérique Latine, comme le « Puebla-Panamá ». Mais Lusbi Portillo se montre très sceptique devant les annonces officielles assurant que le port en eaux profondes permettrait de supprimer les quatre ports de charbon actuellement implantés autour sur le lac : « S’ils voulaient vraiment les fermer, on ne comprend pas pourquoi certains sont agrandis, comme le port La Ceiba. En réalité, il semble que Puerto América soit une phase ultérieure du plan d’expansion de l’activité liée au charbon dans l’Etat du Zulia. »

En fait, le meilleur charbon de la zone, celui qui est d’une « excellente qualité », est surtout celui qui se trouve dans les bassins des fleuves Socuy et Cachirí. Les projets d’ouverture de nouvelles mines dans cette zone ont soulevé de fortes polémiques. Les conséquences pourraient, de fait, s’avérer encore plus dévastatrices que dans d’autres contextes, puisqu’ils mettraient en danger la qualité des cours d’eau qui alimentent les bassins Manuelote et Tulé, les principaux fournisseurs de la ville de Maracaibo et des autres grands centres urbains de la zone.

Lors d’une conférence à Caracas, le 24 mai 2006, le président Chávez s’est exprimé sur la possibilité d’ouvrir de nouvelles mines dans le Zulia : « Si on ne me démontre pas qu’il existe une méthode qui ne détruit pas la forêt et qui ne contamine pas l’environnement de ces populations... Si on ne me le démontre pas, le charbon restera sous terre, nous ne le sortirons pas de là. » Lusbi Portillo rétorque : « Il l’a déjà dit six ou sept fois ! Et pour l’instant, ce qu’il a fait, c’est autoriser une augmentation de la production de huit à douze millions de tonnes par an. Selon certaines déclarations faites à Radio France par le vice-ministre de l’environnement, Sergio Rodríguez, en 2009, le but est d’arriver à extraire trente-six millions de tonnes par an. Et, pour y parvenir, de nouvelles mines devront nécessairement être ouvertes. Par ailleurs, un accord vient d’être signé avec la Chine pour augmenter la production d’acier vénézuélien de 300% avant 2018, et cet acier sera produit avec du charbon du Zulia. »

La conclusion du processus de démarcation des terres indigènes est une autre plaie ouverte dans cette région du pays. Elle est aussi intimement liée à l’exploitation du charbon, puisque la restitution des terres aux « propriétaires natifs », comme le dit la Constitution bolivarienne de 1999, supposerait la révocation définitive des concessions encore en vigueur.

La « révolution bolivarienne » propose un modèle de développement centré sur les intérêts du « pueblo » (du peuple), c’est-à-dire sur la distribution de la richesse, le respect des économies locales et de l’environnement, patrimoine commun par excellence. L’exploitation sauvage du pétrole et du charbon de la région de Zulia sont deux exemples des contradictions entre la propagande du gouvernement et les mesures politiques mises en œuvre sur le terrain. La dégradation de l’environnement est en effet rarement prise en compte comme étant une source d’inégalités et d’appauvrissement des couches les plus fragiles de la population. Les succès obtenus à travers les Centres de santé, l’éducation et un appel général à la démocratie participative ne pourront jamais compenser la détérioration des conditions de vie des gens obligés de vivre dans de telles situations.

Etant donnée la concentration d’activités à fort impact sur l’environnement que le bassin du Lac Maracaibo accueille depuis des années, la zone concentre un enchevêtrement de situations locales toutes extrêmement problématiques. En restant au nord du lac, sur la côte de la Baia del Tablazo, se trouve la population indigène des Añú, qui vivait en parfaite symbiose avec son environnement lagunaire. Dans la seconde partie de ce reportage, nous nous intéresserons plus particulièrement aux difficultés que rencontrent deux enclaves peuplées par les Añú : la lagune de Sinamaica, véritable paradis naturel qui ne réussit plus à nourrir ses habitants, et Santa Rosa de Aguas, village sur pilotis englouti dans le délire urbanistique de Maracaibo.


Nieves López Izquierdo est architecte et géographe. Federico Labanti est photographe et ethnologue. Texte traduit par Marta López Izquierdo.

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