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4 mars 2014

Ukraine , un pays-clé écartelé entre Est et Ouest

Par Sébastien Gobert
12/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English : Ukraine, a country torn between East and West Key

L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne


Fin novembre, à quelques jours de la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne, Kiev a soudainement rompu les négociations, accédant ainsi à la demande pressante de Moscou. Coincée entre deux puissances qui voient en elle tantôt un grand marché, tantôt un pion géopolitique, l’Ukraine, sous la
conduite de son gouvernement autoritaire, zigzague sur une voie étroite.

« Nous voulons notre intégration européenne ! L’Ukraine, c’est l’Europe ! » : au soir du 21 novembre, les esprits s’échauffent sur Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance de la capitale ukrainienne, Kiev. Plus d’un millier de manifestants ont résolu d’y passer la nuit, dans un élan apparemment spontané que certains s’empressent de qualifier de « second Maidan ». Il y a neuf ans, le 22 novembre 2004, c’est ici que s’étaient montées les premières tentes du mouvement de protestation civique qui allait devenir la « révolution orange ».

Comme alors, le président Viktor Ianoukovitch est la bête noire des manifestants. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas d’élections truquées. « Le gouvernement a décidé d’abandonner tous les préparatifs en vue de la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne, qui devait avoir lieu à Vilnius dans quelques jours », explique Andriy, 21 ans, étudiant à l’université Taras-Chevtchenko de Kiev. « Et à la place, il a demandé à ses ministres d’intensifier la collaboration avec les pays de la Communauté des Etats indépendants, héritiers de l’URSS ! », s’emporte-t-il.

 Results of the re-run second round of the Ukrainian presidential election, 2004 

C’est dans le cadre du partenariat oriental que l’Ukraine avait négocié avec l’Union européenne cet accord d’association. Lancée en 2009, l’initiative vise à encourager le rapprochement de six républiques postsoviétiques avec l’Union européenne, notamment à travers la conclusion d’accords d’association ambitieux, aux répercussions tant politiques qu’institutionnelles et économiques. Parmi ces six pays, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Biélorussie ne sont guère avancés dans les négociations. En revanche, la Géorgie et la Moldavie, après avoir fait de l’intégration européenne une priorité de longue date, sont en position de parapher leurs accords respectifs.

 

Menaces du Kremlin


Après avoir franchi cette première étape en mars 2012, l’Ukraine s’apprêtait à signer un document définitif lors du sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre. Elle était même le poids lourd du partenariat. Avec près de quarante-six millions d’habitants, l’ancienne république soviétique représente aux yeux des investisseurs et des analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique aux portes de l’Union européenne. De nombreuses études prophétisaient que l’établissement d’une zone de libre-échange ouvrirait des perspectives de croissance inédites, à travers une modernisation des structures de production et un assainissement des milieux d’affaires. Pour Mme Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, « l’Ukraine a beaucoup perdu » en renonçant à signer l’accord.

Les restructurations exigées dans l’industrie comme dans les services et la concurrence accrue des produits européens auraient néanmoins exigé d’importants efforts d’adaptation — comprendre : des sacrifices — de la part des Ukrainiens, sans que l’Union offre de contrepartie financière significative. La justification officielle de l’abandon des négociations tient d’ailleurs à la « sécurisation » de l’économie du pays.


« Ces accords d’association reflètent en quelque sorte un esprit colonial, dans le sens où on traite ces pays, très différents les uns des autres, avec la même approche », admet, sous couvert d’anonymat, un diplomate occidental en poste à Kiev. « L’incorporation de l’acquis communautaire et l’ouverture des marchés qu’on leur demande seraient bien plus avantageuses pour les investisseurs européens que pour les entrepreneurs ukrainiens. » L’Union a donc, elle aussi, beaucoup perdu…

Sur le plan diplomatique, Bruxelles subit une débâcle. Sans l’Ukraine, pièce maîtresse de la géopolitique régionale, le partenariat oriental et les perspectives d’européanisation et de stabilisation du voisinage est-européen de l’Union semblent bien mal en point. « L’oscar politique doit revenir à M. Vladimir Poutine », nous glisse l’ancien président Viktor Iouchtchenko. Considérant Kiev comme le berceau historique et spirituel de la Russie, le président russe a en effet publiquement désapprouvé tout rapprochement avec Bruxelles.

Et fortement incité M. Ianoukovitch à rejoindre l’union douanière que la Fédération de Russie forme avec la Biélorussie et le Kazakhstan, embryon d’une vaste union eurasienne à naître d’ici 2015. Des projets incompatibles avec l’établissement d’une zone de libre-échange entre l’Ukraine et l’Union européenne, qui aurait accompagné la mise en œuvre de l’accord d’association.
Le Kremlin a promis à son voisin des avantages substantiels en cas d’alignement sur Moscou. Il a aussi multiplié les avertissements sur de possibles tensions gazières, financières ou ethnoculturelles. Fin juillet, les autorités russes ont interdit la vente sur leur territoire de chocolat ukrainien, avant de décréter, mi-août, un boycott commercial généralisé. A cette occasion, un conseiller du président Poutine, M. Sergueï Glaziev, a annoncé que des contrôles stricts seraient imposés de manière permanente si l’Ukraine prenait la « décision suicidaire » de signer l’accord d’association. « Tout le monde sait que le Kremlin considère l’Ukraine comme la clé de son projet d’intégration eurasienne », lâche M. Volodymyr Oliynyk, député du Parti des régions, majoritaire à la Verkhovna Rada, le Parlement national. « Mais agir ainsi, ce n’est pas une attitude civilisée à l’égard d’un partenaire. »

 

Eviter toute ingérence


Cependant, s’il compromet durablement les perspectives européennes de son pays, M. Ianoukovitch ne s’est pas pour autant engagé à rejoindre l’union douanière chère à Moscou. « Le président et les oligarques de son “clan de Donetsk” [ville de l’est du pays] sont nationalistes sur le plan économique. Ils ne veulent céder leur souveraineté ni à l’Union européenne ni à la Russie », explique Taras Kuzio, chercheur à la School of Advanced International Studies de Washington. « Ils souhaitent vivre dans un pays “prémondialisé” » — libre des ingérences de Moscou ou de Bruxelles. « La famille » — les proches du très autoritaire M. Ianoukovitch — affermit depuis quelques mois sa mainmise sur l’Ukraine.

Source

Que ce soit en termes économiques, politiques ou judiciaires, elle tâche d’éviter qu’une puissance se trouve en mesure de mettre en cause ses acquis. Les atermoiements autour de Mme Ioulia Timochenko, ancienne première ministre emprisonnée depuis 2011 pour abus de pouvoir et dont l’Union européenne réclame en vain la libération, illustrent une forme de « double pensée » orwellienne, selon Kuzio : un pas de deux permanent qui permet à l’exécutif ukrainien de louvoyer entre Bruxelles et Moscou, mais aussi de ne pas s’attaquer aux problèmes de fond qui gangrènent la société. A Kiev, la frontière se brouille entre autonomie nationale et isolationnisme.

Sébastien Gobert Journaliste, Kiev.

15 septembre 2013

ÉVASION FISCALE, LE HOLD-UP DU SIÈCLE

Source : http://www.arte.tv
Source : http://www.arte.tv/sites/fr/evasion-fiscale

Documentaire de Xavier Harel, en collaboration avec Rémy Burkel (France, 2013, 1h30mn) – Coproduction : ARTE France, Maha Production

De la Suisse aux îles Caïmans en passant par Jersey, un tour du monde très pédagogique des paradis fiscaux où sont dissimulés des milliards de dollars, détournés de la richesse publique.


Imaginez un monde dans lequel vous pourriez choisir de payer ou non des impôts tout en continuant de bénéficier de services publics de qualité (santé, éducation, sécurité, transport...) payés par les autres. Ce monde existe : c'est le nôtre. Aujourd'hui, les multinationales peuvent dégager des milliards d'euros de bénéfice et ne pas payer un euro d'impôt. De même que des riches contribuables ont tout loisir de dissimuler leurs fortunes à l'abri du secret bancaire suisse ou dans des trusts domiciliés à Jersey. L'évasion fiscale a pris de telle proportion qu'elle menace aujourd'hui la stabilité de nos États. Entre vingt mille et trente mille milliards de dollars sont ainsi dissimulés dans les paradis fiscaux, soit l'équivalent des deux tiers de la dette mondiale !

Le pillage de nos richesses

Xavier Harel, journaliste et auteur de La grande évasion, le scandale des paradis fiscaux, nous emmène aux îles Caïmans, dans le Delaware aux États-Unis, à Jersey, en Suisse ou encore au Royaume-Uni pour nous faire découvrir l'industrie de l'évasion fiscale. Il démonte avec humour les savoureux montages de Colgate, Amazon ou Total pour ne pas payer d'impôt. Il dénonce aussi le rôle des grands cabinets de conseil comme KPMG, Ernst and Young ou Price Water House Cooper dans ce pillage de nos richesses. Il révèle enfin au grand jour l'incroyable cynisme des banques comme UBS ou BNP qui ont été renflouées avec de l'argent public mais continuent d'offrir à leurs clients fortunés des solutions pour frauder le fisc. Mais l'évasion fiscale a un prix. En Grèce, Xavier Harel nous montre comment un pays européen a basculé dans la faillite en raison de son incapacité à lever l'impôt. Faillite qui nous menace tous si rien n'est fait pour mettre un terme à ces incroyables privilèges dont jouissent aujourd'hui les grandes entreprises et les riches fraudeurs.

DL or DL1 , DL2

17 mars 2013

Les infos dont on parle peu n°22

Source : http://www.info-libre.fr
16/03/2013



Liens:

Infos internationales
Économie
Santé / environnement

3 février 2013

Les infos dont on parle peu n°17

Source : http://www.info-libre.fr
02/02/2013



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20 juillet 2012

Le Paraguay repris en main par l’oligarchie

Par Gustavo Zaracho
le 19 Juillet 2012
pour http://www.monde-diplomatique.fr

English Version

Le 4 juillet dernier, l’hebdomadaire brésilien Veja — le plus influent d’Amérique latine — dénonçait une « tentative de coup d’Etat au Paraguay » : pas celle, réussie, ayant conduit à la destitution du M. Fernando Lugo, le 22 juin dernier (1) ; mais celle, ratée, du président vénézuélien Hugo Chávez qui aurait tenté de faire renverser le « nouveau président », M. Federico Franco. Une opération « honteuse », proclamait la « Une » de la revue (2), qui semble ignorer que le renversement de M. Lugo a été condamné par plusieurs organismes de défense des droits de l’homme (dont la Fédération internationale des ligues de droits de l’homme [FIDG] et la Commission interaméricaine des droits de l’homme [CIDH])…

Malgré le soutien des grands médias privés de la région, le Paraguay se trouve isolé : seuls Taiwan et le Vatican reconnaissent pleinement le nouveau gouvernement. Le Marché commun du Sud (Mercosur) et l’Union des nations d’Amérique du Sud (Unasur) ont écarté le Paraguay de leurs enceintes en attendant le rétablissement de l’ordre démocratique : retour au pouvoir de M. Lugo ou nouvelles élections (prévues en 2013). L’activité commerciale commence à faiblir et la population craint une monté en flèche du prix des produits de base.

Moins de préoccupations du côté de l’oligarchie, qui a désormais repris l’intégralité du contrôle de l’administration. M. Lugo a été remplacé par son vice-président, M. Franco. Membre du Parti libéral radical authentique (PLRA, droite), ce dernier avait œuvré à la création de la vaste alliance ayant remporté le scrutin présidentiel d’avril 2008 ; il s’était néanmoins très vite employé à provoquer la destitution du président (3). Le PLRA a d’ailleurs quitté la coalition au pouvoir juste avant le 22 juin, de façon à se rallier aux autres partis politiques en vue de la destitution du président.

Les bénéficiaires du coup d’Etat se comptent en premier lieu parmi les grands cultivateurs de soja et les multinationales céréalières, dont Monsanto, Cargill et Rio Tinto Alcan : leurs porte-parole plus ou moins officiels font leur entrée au gouvernement :

– Le nouveau ministre de l’économie, M. Manuel Ferreira, conseillait hier l’Union des corporations de la production (UGP), un puissant lobby rassemblant les grands cultivateurs de soja et les représentants de l’agrobusiness.

– Le Service national de santé végétale et de semences (Senave) — qui régule et contrôle l’utilisation de pesticides et le type de semences autorisées dans le pays — sera désormais piloté par M. Jaime Ayala, qui dirige une société distribuant des pesticides (4). La première mesure du nouveau gouvernement a d’ailleurs été d’autoriser les (rares) semences génétiquement modifiées encore interdites sous la présidence Lugo.

– M. Francisco Rivas (PLRA) se maintient au ministère de l’industrie, dont M. Diego Zavala, avocat et lobbyiste de la société canadienne Rio Tinto Alcan a été nommé vice-ministre. Tous deux défendent l’installation de l’entreprise minière au Paraguay, contre l’avis de l’ancien vice-ministre des mines et de l’énergie comme de la Commission nationale des entités hydroélectriques du ministère des affaires étrangères (5), qui dénonçaient la perspective de dégâts environnementaux conséquents et l’aberration du tarif subventionné concédé à la société. Avec l’arrivée au pouvoir, de MM. Rivas, Zavala et Franco — lequel avait accepté l’invitation de la multinationale pour visiter du 24 au 26 octobre 2010 (6) ses installations au Canada —, l’avenir s’annonce plus rose pour Rio Tinto Alcan : le gouvernement semble déterminé à signer un accord dans les plus brefs délais.

Du côté des médias privés locaux, contrôlés par des groupes économiques favorables au coup d’Etat et peu entravés par une conception trop exigeante de la déontologie, les articles interrogeant la destitution de M. Lugo sont rares. Ceux qui font référence à la mobilisation de la population pour exiger son retour, encore plus. Seuls les médias publics — la Télévision publique et la Radio Nationale du Paraguay — les ont évoquées. Ils ont par la suite fait l’objet de pressions, d’actes de censure et plusieurs journalistes ont été licenciés pour des raisons politiques. Fátima Rodríguez, de la télévision publique, a ainsi été remerciée : le nouveau ministre de la Communication, M. Martin Sannemann, lui reprochait son engagement contre le coup d’Etat — n’avait-elle pas été aperçue regardant des photos de manifestants anti-Franco sur son ordinateur ? Les manifestations contre le gouvernement se succèdent néanmoins, et les dirigeants politiques qui ont voté le limogeage de M. Lugo éprouvent les plus grandes difficultés à se déplacer sans faire l’objet de protestations populaires (7).

La répression que craignent les partisans de M. Lugo et tous ceux qui défendent l’ordre démocratique aurait-elle débuté ? Le 16 juillet, lors d’une marche contre les coupes budgétaires que vient d’annoncer le nouveau gouvernement dans les programmes sociaux, la police a chargé contre les manifestants. Une jeune artiste, Irene Codas, a été grièvement blessée. Environ trois cents personnes travaillant dans différents programmes sociaux mis en place par le gouvernement Lugo ont été licenciées. Auprès de la Commission parlementaire de l’Union Européenne présente dans le pays depuis lundi dernier, elles ont dénoncé ce qu’elles considèrent comme une forme de persécution politique (8).

Mais le coup d’Etat aurait-il été possible si le pouvoir de M. Lugo ne s’était pas avéré si faible ? En dépit d’une vingtaine de tentatives de destitution depuis 2008, ses partisans n’avaient pas — semble-t-il — anticipé une telle situation. En outre, M. Lugo n’a jamais souhaité miser sur une alliance forte avec les organisations populaires, les fédérations paysannes ou les partis de gauche. Ceux-ci l’avaient d’ailleurs trouvé plus qu’hésitant dans la mise en œuvre de la réforme agraire, promise lors de la campagne présidentielle de 2008. Mais malgré les critiques adressées au gouvernement de M. Lugo, la gauche, les mouvements sans terres et les groupes progressistes se sont rassemblées au sein du Front de défense de la démocratie (FDD), qui organise la mobilisation au sein du pays et à l’étranger.

Alors que le printemps démocratique de l’Amérique latine — qui semblait avoir mis un terme aux années de dictatures militaires et de régimes néolibéraux et autoritaires — semble menacé, faudra-t-il se contenter de déclarations du type de celle de l’Union européenne, qui exprime timidement sa « préoccupation », bien loin de la condamnation (quasi-) unanime des pays sud-américains (9) ?

(1) Lire «  Coup d’Etat au Paraguay  », La valise diplomatique, 23 juin 2012.
(2) Duda Teixeira, «  O golpe fracassado de Chávez no Paraguai  », Veja, São Paulo, 4 juillet 2012.
(3) Lire François Musseau, «  Coup d’Etat rampant au Paraguay  », Le Monde diplomatique, mars 2010.
(6) «  Río Tinto desea invertir US$ 2.500 millones  », ABC Color, Asunción, 6 novembre 2010.
(7) Voir la vidéo publiée par le site E’A le 9 juillet 2012 : http://ea.com.py/video-asi-fue-escr...
(9) Lire le communiqué (PDF) de l’Union européenne du 23 juin 2012.


17 octobre 2011

L’oligarchie est responsable de la crise écologique

Par Hervé Kempf
pour http://www.goodplanet.info

La crise écologique est aussi une crise sociale, selon Hervé Kempf, éditorialiste au Monde. Les classes dominantes –appelées oligarchie par l’auteur- qui encouragent et profitent du modèle actuel, empêchent sa transformation.


Vos ouvrages s’articulent autour de la notion de crise écologique, comment la caractérisez-vous ?

Pour la première fois dans son histoire, l’humanité fait face à une crise écologique majeure et généralisée. Depuis son origine, il y a plus d’un million d’années, elle a vécu comme si le monde était infini. Mais nous découvrons depuis une ou deux générations que les matières premières, les sources d’énergies et les capacités de résistance et d’équilibre de l’écosystème global atteignent leurs limites. Nos générations se trouvent confrontées à cette mutation culturelle immense, qui est d’adapter l’énergie de l’humanité à la finitude du monde.

Qui sont les responsables de cette crise ?

Une question plus pertinente serait de se demander qui sont les responsables de l’absence de réaction face à cette crise. Car elle découle d’une séquence historique, qu’on peut faire commencer par la révolution cartésienne en Occident et qui s’est poursuivie au travers de la révolution industrielle. L’homme a pris conscience qu’il pouvait changer le monde et il l’a transformé radicalement devenant, comme le disent nombre de scientifiques, une force géologique. Cela a conduit, malgré d’incontestables succès, à la crise que nous connaissons.

Nous en avons pris conscience depuis les années 1960, et depuis elle n’a cessé de s’aggraver, de manière de plus en plus évidente. Mais cette prise de conscience ne s’est pas traduite par une réorientation de nos économies et de notre culture de consommation, en large partie parce que les classes dirigeantes, que je nomme oligarchie, ont bloqué cette réorientation, en maintenant la fiction que la production matérielle illimitée resterait toujours possible.

Cette oligarchie s’est particulièrement constituée au cours des trente dernières années, qui ont vu une progression forte des inégalités dans tous les pays occidentaux, en rupture avec la situation antérieure qui voyait, entre la fin des années 1940 et 1980 une stabilité du partage des richesses entre capital et travail. Un groupe hyper-riche s’est ainsi constitué, contrôlant les leviers de pouvoir politique, économique et médiatique, et imposant sa vision au reste de la société. En particulier, son mode de vie de gaspillage et de surconsommation est devenu le modèle culturel de notre époque, diffusé par les médias et la publicité. Ce modèle et cette vision d’une croissance matérielle portent une très lourde responsabilité dans la crise actuelle.

Justement, vous liez la crise écologique aux inégalités sociales. Les premières ne sont-elles pas un reflet des secondes ?

L’obsession de la croissance matérielle est entretenue par le système. Il s’efforce de maintenir, voire d’améliorer un peu, les conditions de vie des gens pour leur faire oublier, d’une part, l’accroissement des inégalités et, d’autre part, la gravité de la crise écologique. Cela constitue un des leurres de la croissance. De ce fait, il n’y a pas de remise en cause des inégalités, ce qui contribue à maintenir cet ordre social injuste.

Les médias sont-ils en mesure de traiter les questions d’inégalités ?

Bien sûr, mais ils le font très peu. Pourquoi ? Parce que les plus influents d’entre eux appartiennent à l’oligarchie et mettent en forme son discours – qui minimise la question sociale. A l’échelle planétaire, l’inégalité nord-sud est aussi négligée, alors que les pays pauvres subissent davantage les nuisances. Dans nos sociétés aussi, les pauvres sont aussi en première ligne pour subir le dégât environnemental. Regardons par exemple qui habite à proximité des autoroutes et des usines ou qui doit faire ses courses au supermarché hard-discount où se trouve la nourriture la moins chère, produite industriellement avec des pesticides.

Une partie non négligeable de la population aspire à une augmentation de son niveau de vie. N’est-ce pas contradictoire ?

Non, ce n’est pas contradictoire. Une amélioration des conditions d’existence est indispensable pour les plus pauvres, mais le niveau de vie matériel des classes moyennes dans les pays occidentaux ne peut plus augmenter et doit même décroître. Il nous faut réorienter l’activité collective vers des domaines à moindre impact écologique, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, etc.
Mais pour aller dans cette direction, une condition essentielle est de réduire drastiquement l’inégalité : afin que les classes moyennes occidentales sentent que la transformation écologique se fait dans l’équité, et aussi pour changer le modèle de surconsommation qui est propagé par l’oligarchie.

Quelles alternatives proposer ?

Les alternatives et les solutions existent déjà. Les mouvements altermondialistes et écolo les proposent depuis des années, avec de plus en plus d’idées fortes et d’exemples concrets. Pour l’économie, on peut citer le Manifeste des économistes atterrés, Tim Jackson et Jean Gadrey. Pour l’énergie, les scénarios de Negawatt. Pour les idées écologistes, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et la décroissance de Serge Latouche, Paul Ariès et bien d’autres. Et sur le terrain, des milliers d’expériences alternatives qui marchent bien, et qui vont des AMAP à l’agriculture biologique en passant par les sociétés coopératives et les villes en transition.
Pour aller dans cette direction, il y a aussi un enjeu impalpable mais tout aussi important : parvenir à sortir de la culture individualiste dans laquelle nous enferme le capitalisme pour retrouver le goût de la communauté, le sens de l’intérêt général, le souci du bien commun.

Que manque-t-il à ce contre-modèle pour l’emporter ?

Les mesures à entreprendre, les systèmes, les lois, c’est indispensable, mais il y faut l’esprit qui les fait vivre. Nous sommes nombreux à avoir conscience de la gravité des problèmes, comme les internautes de GoodPlanet sans doute, pourtant cela ne suffit pas. Que continue-t-on de regarder le soir à la télé ? Des feuilletons et des émissions qui propagent la culture dominante, dépolitisée et prônant la consommation. De même, les médias les plus importants ne donnent que des aperçus très partiels et anecdotiques du contre-modèle. L’information joue donc un rôle essentiel dans la transformation nécessaire. Et puis, pour reprendre l’idée de la philosophe Cynthia Fleury, il nous faut recultiver le sentiment du courage, ne pas se résigner. Avoir le courage de changer soi, à titre personnel, mais aussi, celui de changer avec les autres. Il reste encore un élan collectif à inventer pour échapper à ce qui nous conditionne à accepter la situation présente sans bouger. C’est de ce courage qu’ont fait preuve les Tunisiens et les Egyptiens. Redécouvrir et redonner une valeur à la vertu dans nos actions, surtout en politique, me semble indissociable de la réflexion sur les politiques à mener.

[Hervé Kempf, auteur de L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie
 
Propos recueillis par Julien LEPROVOST
]


Hervé Kempf Journaliste et éditorialliste au Monde, Hervé Kempf écrit sur les enjeux écologiques. Hervé Kempf vient de publier L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Seuil), qui prolonge sur le plan de l’écologie politique la réflexion ouverte avec Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007) et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (Seuil, 2009). Il participe aussi au site /www.reporterre.net
 

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