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29 octobre 2012

Contre le nationalisme japonais, le romancier Oe Kenzaburo reprend la plume

Par Martine Bulard
26/10/2012
source : http://blog.mondediplo.net

english version 

Les provocations succèdent aux provocations en mer de Chine. L’été a été occupé par le face-à-face entre les bateaux chinois et philippins. Depuis la rentrée, c’est à l’est que les escarmouches prolifèrent : entre le Japon et la Corée du Sud, autour de l’île Dodko — pour les Coréens — ou Takeshima — pour les Japonais ; entre le Japon et la Chine pour les îles Senkaku (nom japonais) ou Diaoyu (nom chinois). Pourquoi ce regain de tension ? Stephanie Kleine-Ahlbrandt apporte une série d’éclairages pour comprendre la stratégie de Pékin dans le prochain numéro du Monde diplomatique (daté de novembre, en vente le 28 octobre).

Au Japon, la montée du nationalisme inquiète les citoyens — non sans raison. L’un des fers de lance de ce courant de pensée, le gouverneur de Tokyo, M. Ishihara Shintaro, a démissionné de son poste afin de créer un parti nationaliste en bonne et due forme. Il est à l’origine de la relance du conflit entre Pékin et Tokyo. En août, il avait lancé une souscription pour la nationalisation de trois îlots des Senkaku qui appartenaient à un richissime homme d’affaires nippon, et le gouvernement lui a officiellement emboîté le pas.

Plusieurs intellectuels japonais se sont émus de cette escalade. Dans un texte publié à la « une » du quotidien Asahi Shimbun (28 septembre), l’écrivain Murakami Haruki regrette que ces tensions distendent les liens construits avec la Chine. On peut, écrit-il, comparer le nationalisme à « un alcool bon marché et de mauvaise qualité que l’on distribue aux gens gratuitement. En quelques verres, ils sont pris de frénésie et perdent le contrôle d’eux-mêmes. Mais quand ils se réveillent le lendemain, il ne reste qu’un vilain mal de tête. Nous devons être très prudents face aux hommes politiques et aux polémistes qui distribuent à tout-va ces mauvais breuvages ».

Enfin, porté par des intellectuels de renom, dont le romancier Oe Kenzaburo, Prix Nobel de littérature en 1994, un manifeste contre le nationalisme d’Etat avait déjà recueilli deux mille signatures (au 22 octobre) avant d’être remis au premier ministre le vendredi 26. Une mobilisation que l’on n’avait pas vue depuis longtemps.

Voici une traduction de ce manifeste.

En finir avec le cercle vicieux des conflits territoriaux

 

Un appel des citoyens japonais.

1. Les tensions s’avivent autour des îles Senkaku et Takeshima. C’est particulièrement triste et regrettable, car elles interviennent sous un gouvernement dirigé depuis 2009 par le Parti démocratique du Japon (PDJ), qui se fixait comme priorité de tourner le Japon vers l’Asie de l’Est et d’établir des relations d’égal à égal avec les Etats-Unis ; elles se déroulent après le mouvement de sympathie qui s’est manifesté après le tsunami du 11 mars 2011, ainsi que l’élan de solidarité des dirigeants chinois et coréens Wen Jiabao et Lee Myung-bak, qui ont alors visité les zones sinistrées. La Corée et la Chine sont deux amis importants pour le Japon, et des partenaires pour construire la paix et la prospérité dans la région. Les liens économiques entre les nations ne peuvent être rompus, et ces relations sont appelées à s’approfondir. En tant que citoyens du Japon, nous sommes profondément préoccupés par la situation actuelle, et faisons la déclaration suivante.

2. On parle de « conflit territorial ». Mais il ne faut pas oublier le contexte historique de ces problèmes — et notamment l’histoire du Japon, en tant qu’agresseur en Asie. En arrière-plan de la visite de M. Lee Myung-bak sur les îles Takeshima/Dokdo se trouve l’affaire des esclaves sexuelles des anciens militaires japonais, connues sous l’appellation de « femmes de réconfort ». Durant l’été 2011, la Cour constitutionnelle de Corée a adopté une résolution sur cette question. A la fin de la même année, lors du sommet de Kyoto, le président coréen a, de nouveau, soulevé ce sujet dont on dit qu’il est à la source des problèmes actuels. Mais le premier ministre Noda Yoshihiko a évité de répondre. Lors de son discours pour l’anniversaire de la libération de la Corée, le 15 août dernier, le président Lee a une nouvelle fois appelé le Japon à prendre « des mesures responsables » pour régler cette question des « femmes de réconfort ». Les revendications du Japon sur les Takeshima/Dokdo remontent à 1905, lors de la guerre russo-japonaise, au moment où la colonisation de la Corée était lancée et où le droit international reculait. Les Japonais doivent comprendre que, pour le peuple coréen, il ne s’agit donc pas de simples « îles », mais du point de départ symbolique de l’invasion et de la colonisation. De plus, les îles Senkaku (Diaoyu, pour la Chine continentale et Taïwan) ont été incorporées au territoire japonais en janvier 1895, pendant la guerre sino-japonaise ; trois mois plus tard, Taïwan et les îles Penghu devinrent des colonies nippones. Ces deux territoires ont été annexés à une période, où tant la Corée que la Chine étaient en état de faiblesse et dans l’incapacité de faire valoir le droit international.

3. Cette année marque le quarantième anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la Chine, et plusieurs événements célébrant l’amitié entre les deux pays sont d’ores et déjà prévus. Cette atmosphère amicale s’est détériorée quand le gouverneur de Tokyo Ishihara Shintaro a fait savoir qu’il voulait acheter trois des îlots des Senkaku et qu’en réponse, le gouvernement a décidé de les nationaliser. Il est normal que la Chine ait interprété ce geste comme une provocation et une volonté de rompre le statu quo en vigueur jusqu’alors. Et l’on peut regretter que les propos de M. Ishihara n’aient soulevé que peu de critiques. En outre, la décision de M. Noda a été annoncée le 7 juillet — jour anniversaire de l’incident du pont « Lu Gou » (Marco Polo) de 1937 [1], qui a marqué le début de l’invasion du territoire chinois par le Japon. Ce qui est connu en Chine comme l’incident du « 7.7 » et reste ancré dans les mémoires.

4. Dans tous les pays, les disputes territoriales alimentent le nationalisme et sont utilisées par les autorités politiques comme un exutoire aux frustrations et contradictions internes. Une action d’un côté engendre une réaction de l’autre, et l’escalade continue au point de rendre la situation incontrôlable et d’en arriver à un affrontement armé. Nous nous opposons à tout usage de la violence et nous insistons sur le fait que la question doit être résolue par le dialogue pacifique. Les dirigeants politiques et les médias ont une responsabilité dans la lutte contre le nationalisme et dans la promotion du dialogue. Alors que l’on est en train de tomber dans un cercle vicieux, le rôle des médias pour stopper l’escalade nationaliste, faciliter la réflexion sur l’histoire et appeler au calme devient plus crucial que jamais.

5. Quant aux questions territoriales proprement dites, les seules options possibles sont le dialogue et les négociations. C’est pourquoi le Japon doit sortir de sa position fictive, selon laquelle il n’existerait pas de « problème de territoire » (à propos des Senkaku). Sans reconnaissance de l’existence du problème, il ne peut y avoir de consultation ni de dialogue. De plus, il faut ajouter que la notion de « territoire naturel » [employée par le gouvernement japonais] n’est acceptable pour aucune des parties.

6 . Durant la période nécessaire de consultation et de négociation, le statu quo devrait prévaloir et les actions provocatrices devraient être bannies de tous côtés. Des règles de bonne conduite devraient être adoptées. A l’image de ce qu’a proposé, le 5 août dernier, le président taïwanais Ma Ying-jeou avec son « initative de paix en mer de Chine orientale ». Il a appelé à une modération des actes de chacun afin de prévenir toute escalade, d’éviter tout affrontement, de ne pas abandonner les voies du dialogue, d’aller vers un consensus et l’établissement de normes communes pour les activités dans cette zone maritime — des recommandations extrêmement calmes et raisonnables. De telles voix devraient être partagées et renforcées.

7. La zone maritime autour des Senkaku a été un espace de pêche, d’échanges et de vie pour les habitants d’Okinawa [île japonaise] comme pour ceux de Taïwan. Aucun des pêcheurs ne souhaite voir ces îles transformées en zone de conflits. Nous devons respecter l’opinion de ceux qui y vivent et y travaillent.

8. Le plus important aujourd’hui est que le Japon exprime clairement ce qui fut son histoire — l’invasion des pays voisins — et présente ses regrets. Il devrait réaffirmer les accords internationaux : avec la Chine, le communiqué commun de 1972 et le traité de paix et d’amitié de 1978 ; avec la Corée du Sud, la déclaration de partenariat de 1998 ; avec la Corée du Nord, la déclaration de Pyongyang de 2002. Il devrait également respecter ses propres déclarations reconnaissant sa responsabilité historique : la déclaration du secrétaire général du gouvernement Kono Yohei en 1993, celle des premiers ministres Murayama Tomiichi en 1995 et Kan Naoto en 2010. Dans la foulée, le Japon doit clairement s’engager dans la voie de la réconciliation, de l’amitié et de la coopération avec ses voisins. Les résultats d’une recherche historique, tant au niveau gouvernemental qu’à celui des citoyens, entre le Japon et la Corée d’une part, le Japon et la Chine d’autre part, devraient être réexaminés, comme devrait l’être la déclaration commune d’intellectuels japonais et sud-coréens, qui en 2010 ont déclaré nul le traité d’annexion de la Corée de 1910.

9. La seule voie pour sortir du conflit dans les zones contestées est le codéveloppement et l’utilisation conjointe des ressources dans les territoires litigieux. Si la souveraineté ne peut être partagée, la gestion et la distribution des richesses peuvent l’être, y compris celles de la pêche. Plutôt que de s’affronter, les nations devraient poursuivre le dialogue, la consultation de toutes les parties pour arriver à une meilleure connaissance des ressources et à un partage des intérêts. Nous devons sortir du conflit qui alimente le nationalisme pour jeter de nouvelles bases de coopération régionale.

10. Le fardeau pesant sur Okinawa [qui abrite les principales bases américaines, fort contestées par la population] ne doit pas s’alourdir au nom des tensions régionales, ni à travers un renforcement du pacte de sécurité américano-japonais ou au déploiement des V-22 Osprey, un nouveau type d’avion de transport à décollage vertical.

11. Enfin, nous proposons de créer un cadre de concertation à un niveau non gouvernemental réunissant des citoyens du Japon, de la Chine, de la Corée, de Taïwan et d’Okinawa, avec un point de vue tourné vers l’avenir dans un esprit de confiance mutuelle et de bonne foi.

Notes

 

[1] Tokyo prétexta l’enlèvement d’un de ses soldats, qui s’entraînaient à une quinzaine de kilomètres de Pékin, près du pont Marco Polo, pour s’emparer de la capitale chinoise et étendre la guerre à tout le pays.

16 janvier 2012

Taiwan, des élections sous influence

Par Martine Bulard
mercredi 11 janvier 2012
pour http://blog.mondediplo.net

Deux grands enjeux seront déterminants pour les scrutins présidentiel et législatifs qui se tiennent à Taiwan le 14 janvier : les relations avec Pékin et les questions sociales. Les deux principaux partis – les nationalistes et les indépendantistes – restent au coude à coude.
« Pour des gens comme nous, les élections, ça ne change rien », explique avec le sourire une jeune femme qui, à l’entrée du temple de la Montagne des dragons (Longshan) – l’un des plus vieux de Taipeh –, assemble des pétales de fleurs fraîches aux odeurs sucrées qu’elle vend aux visiteurs venus faire leurs offrandes aux divinités pour que leurs vœux soient exaucés. C’est dit comme une évidence, quelques semaines avant l’élection présidentielle, le 14 janvier prochain à Taiwan.

A deux pas de là, dans la célèbre rue aux herbes médicinales (Dihua Street), une « mama », assise à l’entrée de son stand, nous raconte avec force détails tous les bienfaits de ses tisanes (à l’aspect et aux parfums étranges) avant de consentir à aborder la question des élections. Son verdict est sans appel : « Il faut que cela change. Le changement de personnes ne suffit pas. Il faudrait quelqu’un qui sache écouter les petites gens comme nous, comme les pauvres qui sont sur la place », juste devant le temple et le début de cette ruelle. De fait, les sans domicile fixe que le gouvernement avait chassés du centre ville afin de rendre l’endroit plus attrayant pour les touristes ont repris peu à peu leur place, aux cotés des vendeurs à la sauvette de produits les plus improbables, tel ce paysan complètement édenté qui, pour 1 dollar taïwanais (0,20 centime d’euro), vous accorde le droit de laisser s’envoler un oiseau capturé la veille dans la campagne et enfermé dans un sac – l’envol étant le gage d’une longue vie.

Cet univers est aux antipodes de l’ambiance aseptisée du quartier « Taipei 101 », à quelques stations de métro, où s’élevait la tour plus haute du monde avant que celle de Dubaï ne vienne la détrôner. En se bouchant les oreilles, on pourrait se croire à New York, tant le paysage est américanisé. Costume-cravate, tailleurs stricts et talons fins y tiennent le haut du pavé. Ici, nul n’est très prolixe sur les élections. Sans préciser pour quel parti ils voteront, deux employés d’une banque d’affaires, avalant leur repas à la va-vite, s’accordent pour insister sur les « relations avec la “Grande Chine”[qui] se sont pacifiées grâce à l’actuel président et c’est bien pour tout le monde ». Nous n’en saurons pas plus.
Entre ces deux quartiers, la capitale de Taiwan abrite toute la palette des catégories sociales, dans une société qui s’est fortement développée au cours de ces dernières décennies mais qui a vu grandir les inégalités et l’inquiétude des couches moyennes sur l’avenir.

Lequel des candidats va l’emporter, de M. Ma Ying-jeou, actuel président de la République, partant pour un deuxième mandat sous l’étiquette du parti nationaliste Guomindang (KMT), ou de Mme Tsai Ing-wen, du Parti démocratique progressiste (PDP), partisan d’une prise de distance avec Pékin ? Ceux qui veulent souligner leurs penchants centristes et leur formation technocratique les surnomment les « deux Ying  [1] : M. Ma, 61 ans, a fait ses études à la New York University School of Law et à Harvard ; Mme Tsai, 55 ans, est diplômée de la London School of Economics et de Yale. Pour l’heure, aucun ne se détache et, depuis la fin de la dictature nationaliste en 1986 et l’élection au suffrage universel du président de la République, il y a seulement seize ans, les Taïwanais ont déjà imposé trois alternances.

En 1996, lors de la première élection, le KMT, qui avait régné d’une main de fer sur l’île et en possédait toutes les richesses [2], gagna la présidentielle ; il fut balayé en 2000 par le PDP sur la base d’un renouveau démocratique et d’une voie inédite vers l’indépendance. Deux mandats plus tard, le PDP fut lui aussi renvoyé à ses turpitudes, le président Chen Shui-ban se retrouvant en prison pour corruption. Depuis 2008, c’est donc un élu du KMT qui occupe la plus haute fonction de l’Etat.

Jusqu’à la rentrée 2011, tout le monde le donnait gagnant. Mais les écarts avec Mme Tsai se sont réduits – et même inversés dans les derniers jours. Un troisième larron, M. Jame Soong, 70 ans, ancien du KMT, fondateur du Parti du peuple, est venu perturber encore un peu plus le jeu. Plus à droite et accroché à l’idée d’une seule Chine, il peut prendre des voix à M. Ma, dont une fraction du parti est déstabilisée par ses choix plus modérés vis-à-vis de Pékin et une autre déçue par son bilan social et économique.
Après les tensions qui avaient marqué la présidence précédente, M. Ma s’est attaché à pacifier les relations avec la Chine continentale, qui ne voit toujours dans Taiwan qu’une province plus ou moins renégate, tentée par le séparatisme – voire par une indépendance proclamée à la face du monde. Ce que Pékin aurait du mal à faire avaler à ses militaires. De leur côté, les nationalistes du KMT (les « bleus », comme on les appelle ici), arrivés en 1949 après avoir perdu la guerre civile en Chine continentale, ont longtemps considéré Taiwan comme base de leur reconquête du continent chinois.

Autrement dit, des deux rives du détroit, les ennemis avaient le même objectif : une seule Chine. Les communistes rêvaient d’avaler ce caillou de 36 000 kilomètres carrés. Les nationalistes se voyaient battre à plate couture les communistes de la « grande Chine » (avec l’appui éventuel des Japonais et des Américains) avant de se réinstaller à Pékin. Aucun de ces projets n’a vu le jour et ni les uns ni les autres ne peuvent espérer les concrétiser rapidement. Du côté de Pékin, on parle donc « d’une Chine, deux systèmes » (en référence involontaire au système démocratique taïwanais) ; du côté de Taipeh (et du KMT), on évoque l’idée « d’une Chine, différentes interprétations » (selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de la rive). Chacun garde la face et tout le monde s’embrasse.

De poignées de main en rencontres, de réalisme politique en opportunisme affairiste, les présidents chinois et taïwanais ont multiplié les accords. Aujourd’hui, on peut aller de Taipeh à Pékin en trois heures, alors qu’il y a trois ans encore, il fallait passer par Hongkong, New Delhi ou Tokyo. Chaque jour, plusieurs vols relient Taiwan aux plus grandes villes chinoises. Les grands groupes taïwanais ont investi plus de 100 milliards de dollars américains en territoire chinois – certains parlent même du double. La nouvelle entente s’est concrétisée, en juin 2010, par la signature d’un vaste accord cadre de coopération économique (Economic Cooperation Framework Agreement – ECFA), qui exonère de droits de douane certains produits, facilite les investissements réciproques, les échanges touristiques… Un accord contesté par l’opposition démocrate qui estime que M. Ma « a vendu Taiwan à Pékin », comme on peut le lire dans certains tracts électoraux.
Le PDP, né de la lutte contre la dictature imposée par le KMT et pour la reconnaissance de Taiwan comme un pays à part entière, a fait de l’indépendance le pilier de sa politique. Le précédent président démocrate, M. Chen Shui-ban, avait d’ailleurs porté cette question au cœur de la campagne électorale de 2008, en liant l’élection présidentielle à un référendum sur les relations avec la Chine – ce qui avait entraîné une vive réaction chinoise, verbale et militaire (des missiles supplémentaires pointés sur l’île), un appel américain à la modération et finalement le rejet des électeurs.

L’actuelle candidate n’a pas fait ce choix. Sans rien abandonner de l’affirmation identitaire de Taïwan, elle sait que plus de 40 % des exportations taiwanaises aboutissent de l’autre côté du détroit. Nul, donc, ne peut se permettre une confrontation directe. Telle est d’ailleurs l’opinion des jeunes générations, pour qui la Chine n’est plus le mal absolu, et qui se polarisent sur la question centrale de l’emploi et du salaire [3].
Il faut bien se rendre compte qu’en à peine plus de trois générations, cette petite île a tout connu : l’occupation par un Japon militariste (de 1895 à 1945) qui n’a eu de cesse de détruire ses racines historiques ; la « libération » par les troupes chinoises en 1945 ; la dictature des nationalistes du Guomindang (1947- 1986), qui ont imposé une sinisation du territoire, des esprits, de la langue…

Aujourd’hui encore, les origines ethniques pèsent : 13 % de la population sont constitués de waishengren (extérieurs à la nation), arrivés de Chine en 1947-1949, d’où sont issues les élites étatiques et économique du KMT ; 85 % sont des han taiwanais (Bendiren – Chinois venus du Fujan ou du Guangdong à partir du XVIIe siècle) qui se considèrent comme Taiwanais de souche. Les premiers se sont plutôt installés au Nord, très largement modernisé, et constituent le gros des troupes électorales du KMT ; les seconds vivent principalement au Sud, qui s’est développé autour du commerce (avec le port de Kaohsiung) et de l’agriculture et qui représente le bastion du PDP.

Ces clivages ethniques continueront-ils à déterminer le vote de dimanche prochain ? Pékin préfèrerait un statu quo, même si ses relations avec les représentants de PDP se sont normalisées. Washington y verrait également un avantage au moment où les Etats-Unis cherchent à se recentrer sur l’Asie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dès le début de la campagne électorale, la modernisation des chasseurs F16 [américains], réclamée depuis longtemps par le gouvernement taïwanais, a été annoncée. Candidat de Pékin et de Washington, l’actuel président réussira t-il à faire oublier son bilan social ?

Rendez-vous dans le numéro de février du Monde diplomatique – où sera publié un reportage sur le résultat du vote et ses conséquences, mais également des rencontres avec des jeunes, des intellectuels, des dirigeants… – pour tenter de comprendre comment les nationalistes d’hier sont devenus les amis des communistes et les démocrates des nationalistes vigilants ; comment Taiwan – qui dispose d’un Président élu, d’un gouvernement, d’un Parlement, d’une monnaie – n’a aucune existence reconnue…

Notes

[1] Jeu de mot à partir du premier caractère de chacun de leurs prénoms – le yin s’opposant au yang dans l’harmonie.
[2] La corruption était généralisée, le KMT confondant biens publics et biens de son parti.
[3] Lire Tanguy Le Pesant, « Les jeunes diplômés taïwanais, victimes collatérales du rapprochement avec la Chine » (PDF), 4e Congrès des réseaux Asie Pacifique.

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