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15 octobre 2011

La fin de la propriété de soi

Par Jean-Claude Paye
Bruxelles (Belgique)
pour http://www.voltairenet.org

La dernière loi psychiatrique française, le rapport de l’Assemblée nationale sur la prostitution, tout comme le développement des suicides dans l’entreprise, dévoilent l’existence d’un pouvoir maternant avec lequel les individus entretiennent une relation fusionnelle. Nous ne sommes plus dans un société de surveillance. Il ne s’agit plus de contrôler et de modeler les corps, afin de les rendre aptes à la machine économique, mais de s’attaquer à leur être même en fixant les modalités de jouissance des individus.



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Dans « Les Temps modernes » (1936), Charlie Chaplin ne dénonce pas seulement l’organisation tayloriste du travail. Il anticipe la mise à disposition complète du corps de l’ouvrier au service de la production et la fin de la vie privée. Son personnage en vient à se réfugier en prison pour retrouver paradoxalement une forme d’intimité et de liberté intérieure.
Quel rapport peut-il exister entre une loi psychiatrique, créant une injonction de soins à domicile, avec un rapport parlementaire visant à pénaliser les clients des prostituées ? [1] Les deux textes opèrent une dissociation du sujet de droit. La propriété de soi est scindée. La jouissance de son corps reste aux mains de l’individu, mais à condition qu’il en fasse un bon usage. L’utilisation doit être conforme à l’image de la dignité humaine, dont les autorités sont le dépositaire légal.
La dissociation de la propriété de soi se révèle être un paradigme de la post-modernité. Non seulement elle résulte de l’action de l’État qui affirme sa nue propriété sur nos existences, mais peut aussi prendre la forme du contrat, comme, par exemple, celui imposé à ses employés par la firme chinoise Foxconn qui interdit à ses employés de se suicider tout en leur recommandant de « chérir leur vie ». Le suicide des travailleurs, comme protestation contre la détérioration de leur conditions de travail, est un symptôme de cette mutation de la propriété de soi qui efface le corps individuel et social au profit de l’image du corps. Il est le phénomène de l’émergence d’une nouvelle forme de subjectivité qui fusionne l’existence du travailleur avec la jouissance de son employeur.

La notion de soins sous contrainte

La loi du 5 juillet 2011 relative « aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge » [2] opère une nouvelle dérogation au principe général du consentement nécessaire du malade. La notion existante d’hospitalisation sous contrainte est étendue à celle de soins sous contrainte. Elle rend ainsi possible une surveillance du malade à son domicile, supprimant au passage toute séparation entre espace public et domaine privé. La possibilité pour chaque patient de se déplacer librement se verra strictement encadrée par un « programme de soins » qui fixera les lieux, le contenu et la périodicité des rendez-vous médicaux, avec la menace de se voir hospitalisé d’office si un élément du protocole n’est pas strictement respecté.
Obligation de soins et enfermement, sont ainsi étroitement liés. L’enfermement physique et chimique fait taire. Il nie le symptôme qui fait parler le corps. Il réduit ce dernier à une chose muette. Le corps devient ainsi le simple support de l’invisible, du regard porté sur l’individu. Ce double enfermement est la condition de transformation du corps en image. Ce projet institue une sorte de garde à vue sanitaire, l’institution d’un délai de 72 heures, durant lequel on pourra maintenir l’hospitalisation d’office d’un patient, sans statuer sur son état et sur la nécessité de l’internement. L’hospitalisation d’office s’inscrit dans une tendance lourde de retour à l’enfermement psychiatrique. Depuis quelques années, refleurissent les murs des hôpitaux. Sont créées de nouvelles unités fermées et des chambres d’isolement. Il est aussi de plus en plus difficile de sortir d’une institution psychiatrique fermée, les préfets ne validant plus systématiquement les sorties des malades hospitalisés d’office, même si elles sont soutenues par les psychiatres. Cette politique sécuritaire s’étend aux hospitalisés volontaires qui, eux aussi, peuvent être privées de leur liberté d’aller et venir.
La capture du corps, dans l’hospitalisation forcée ou dans la garde à vue sanitaire, se complète d’une camisole de force chimique. À travers cette suspension du corps, il s’agit de faire taire, afin que la souffrance ne puisse se dire et de poser le malade en tant que victime de lui-même.
L’injonction de soins, à l’hôpital ou à domicile, intime au patient qu’il doit faire un bon usage de son corps, qu’il ne peut le laisser se dégrader, en épuiser la substance. Il n’a pas le droit de porter atteinte à son image humaine. Ainsi, le corps devient transparence. Il se réduit à être une image, la visibilité de l’invisible. Placé dans la transcendance du regard du pouvoir, il n’est plus médiation entre l’extérieur et l’intérieur. Sa fonction n’est plus de séparer et d’articuler le dedans et le dehors, mais d’être dans la matérialité du regard de l’autre.
Cette procédure psychotique, qui fait exister l’image de la dignité humaine aux côtés des individus réels, opère une dissociation du sujet de droit. La propriété de soi est démembrée, la jouissance se sépare de la nue propriété.
Comme nue propriété, l’image humaine est le patrimoine des autorités instituées. Le malade n’a plus que l’usus, l’usufruit de son corps et à condition qu’il soit la transparence de la propriété exercée par le pouvoir. La possibilité de réduire ce dernier à une chair sans parole permet ce démembrement.

La criminalisation de la prostitution

La dissociation de la propriété de soi se lit également dans un rapport parlementaire, intitulé En finir avec le plus vieux métier du monde [3]. Il propose de créer un nouveau délit de recours à la prostitution. Le client deviendrait passible d’une peine de six mois de prison ferme, assortie d’une amende de 3 000 euros. Le rapport devrait servir de base à une proposition de loi devant être déposée après les présidentielles de 2012. La « lutte contre la prostitution » et son élément le plus avancé, la criminalisation du client, en niant à la prostituée le droit de disposer de son propre corps, a pour objectif déclaré la défense de la dignité de la femme et de la personne humaine. C’est bien l’image de la Femme qu’il s’agit de préserver [4] au dépends des femmes concrètes qui seront, suite à l’application de telles mesures, mises en danger par le développement de la clandestinité. L’image de la dignité de la femme, que l’on retrouve dans le rapport de l’Assemblée Nationale, s’intègre dans une conception du droit qui fait de la dignité de la personne humaine un élément supérieur d’organisation du système juridique. Cette conception consacre ce principe comme un droit absolu, de nature supérieure par rapport à d’autres droits fondamentaux, dont le principe de liberté ou le droit de disposer de son propre corps.
Cette conception s’inscrit dans la jurisprudence du Conseil Constitutionnel et du Conseil d’État. Ce dernier, dans un arrêt du 27 octobre 1995, dans l’affaire du « lancer de nain » [5], avait décrété que personne ne pouvait consentir à la dégradation de sa qualité d’homme, limitant ainsi le droit de disposer son corps.
Quant au Conseil Constitutionnel, lors de sa décision du 27 juillet 1994, il parle du « principe de sauvegarde de la dignité de la personne contre toute forme d’asservissement et de dégradation » Il consacre la dignité de la personne humaine comme un élément d’organisation du système juridique.
La loi psychiatrique du 5 juillet et le rapport parlementaire, criminalisant les clients des prostituées, opèrent une dissociation de la propriété de soi. Les individus ne conservent qu’un droit de jouissance de leur corps qui doit être conforme à l’image de la dignité humaine dont la puissance publique a la propriété.

Contrat et abandon de la propriété de soi

La dissociation de la propriété de soi est bien un paradigme de la post-modernité. Non seulement elle est le résultat de l’action de l’État, mais elle peut également prendre la forme du contrat, par lequel un employé abandonne la nue propriété de sa vie à son employeur. Foxconn, sous-traitant chinois d’Apple, HP, Dell et Nokia, a été accusé de faire signer à ses employés un contrat, par lequel ils s’engagent à ne pas se suicider et à « chérir leur vie » [6].
Le texte indique que désormais, Foxconn ne pourra, en aucun cas, être désigné comme responsable du suicide d’un employé et ne devra payer aucun dommage et intérêt aux familles. Cette dernière clause a provoqué la colère des médias chinois, puisque Foxconn versait environ 13 000 euros à chaque famille des ouvriers suicidés, soit 10 ans du salaire minimum dans une usine de la firme [7].
L’initiative de la firme Foxconn est à replacer dans le cadre d’une société dans laquelle il subsiste encore des éléments résiduels d’un ordre symbolique antérieur au développement du capitalisme. Cette survivance implique que la société reconnaisse une responsabilité par rapport au suicide de ses employés et indemnise les familles concernées. Les mots utilisés « chérir sa vie » pour se dédouaner et « responsabiliser » ses employés, trahissent ce décalage dans l’expression verbale, entre l’exigence de la rentabilité capitaliste et le langage, lié à un ordre symbolique antérieur.
Dans les pays occidentaux, les entreprises touchées par le suicide de leurs employés dénient toute responsabilité. L’exemple de France Télécom est emblématique [8]. Le PDG Didier Lombart avait simplement évoqué une "mode du suicide" après le décès de treize salariés en 2008, puis de dix-neuf en 2009. Les syndicats ont aussi comptabilisé vingt-sept suicides et seize tentatives en 2010.
Dans les faits, les suicides de salariés, en protestation de leurs conditions de travail, sont plus nombreux dans des entreprises telle que France Télécom que dans les firmes chinoises [9]. Le délitement plus important des rapports sociaux, le caractère monadique de la société fait que qu’il y a moins de résistance au passage à l’acte.

Suicide et nue propriété de soi

Lorsqu’il vend sa force de travail, le salarié, le propriétaire de la marchandise force de travail, en cède la valeur d’usage à l’employeur, à charge de celui-ci d’en assurer l’exploitation durant la journée de travail.
Le salarié vend ainsi au patron la jouissance de sa force de travail et en garde formellement la nue propriété. Cette propriété n’est pas cependant un donné, mais un résultat. Sa réalité dépend de la capacité du salarié à limiter la jouissance du patronat, les conditions d’exploitation ne devant pas détériorer son être. Historiquement, la capacité ouvrière à mettre un cran d’arrêt à l’exploitation est de nature collective. Cette action porte aussi bien sur la durée du travail que sur les conditions de travail.
Les suicides des salariés de France Télécom nous montrent que la capacité ouvrière de mettre un frein à l’usage de la force de travail par le patronat est actuellement démantelée. Les travailleurs ne sont plus en mesure de s’opposer à la détérioration de leur force de travail, si bien que leur nue propriété est, dans les faits, remise en cause.
La possibilité pour le patronat de menacer l’intégrité du travailleur résulte de l’intensification de la dépense nerveuse et surtout de la création d’un travail invisible qui dépasse le cadre de la journée de travail. Le travail visible se double d’un travail invisible, celui qui est nécessaire pour intérioriser les nouvelles contraintes imposées par l’entreprise [10].
France Télécom a entrepris une « politique de modernisation » à marche forcée qui s’est notamment traduite par la suppression de 16 000 emplois entre 2006 et 2008, une politique qui a contraint les travailleurs à une forte mobilité. Elle a non seulement augmenté le travail visible, mais a surtout fait exploser le travail invisible, si bien que le travailleur ne disposait plus d’aucun espace privé lui permettant d’assurer sa reproduction.
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Pour Chaplin, le capitalisme finira par priver l’ouvrier de toute forme de jouissance, y compris le plaisir de manger, pour affecter son corps à la seule tache de produire.

Big Mother Compagny

Le développement considérable du travail invisible est tel qui tend à accaparer l’ensemble de la vie du travailleur. Non seulement il n’y a plus de séparation nette entre l’entreprise et le privé de l’individu, mais il n’y a plus non plus de coupure entre le temps pendant lequel le travailleur est contractuellement au service de la jouissance de l’employeur et le déroulement de la vie privée, celle d’une jouissance [11] existant hors de la machine productive. L’absence de séparation, privé/public et temps de travail/temps de la vie quotidienne, place l’individu dans la transparence, dans la fusion entre son être et celui de l’employeur. Il s’agit là d’une structure psychotique qui produit l’identité de la vie du travailleur avec celle de l’entreprise.
En tant qu’agir collectif, la lutte ouvrière porte notamment sur la valeur d’usage de la force de travail. Il s’agit de préserver cette dernière d’un excès de jouissance du patron qui produirait la perte de la nue propriété de l’ouvrier. Ce levier collectif permet aux travailleurs de reproduire celle-ci à travers l’aménagement d’un espace privé qui est lieu de jouissance de sa propre existence. À travers la réorganisation du procès de travail de l’entreprise, le salarié perd non seulement la nue propriété de sa force de travail, la substance de celle-ci étant altérée, mais aussi l’entièreté de son existence. La croissance du travail invisible est telle qu’elle supprime tout espace privé, tout lieu séparé de reproduction de la force de travail et de tout lieu d’existence de la propriété de soi.
Le suicide du travailleur est le symptôme d’une condition ouvrière qui est transparence, fusion avec l’entreprise. Le travailleur ne peut plus lutter car il est enfermé dans un rapport maternel avec cette dernière. Il n’a d’autre jouissance que celle de la machine productive.

Pouvoir maternant et règne de l’image

L’absence de luttes d’envergure, capables de s’opposer à l’organisation du capital, supprime tout ordre symbolique. Nous « n’ex-istons » plus en dehors du réel de la machine économique. Nous n’avons plus d’espace propre et sommes placés hors langage. Nous n’avons plus les mots pour opposer une critique. Désormais, le capitalisme ne peut plus être désigné négativement. Nous entretenons avec lui une relation fusionnelle. La domination s’appelle partenariat et l’exploitation se nomme gestion des ressources humaines [12]. Ne devant plus faire face à une négativité, à un agir et une conscience collective, l’organisation du pouvoir consiste essentiellement à gérer les monades, les modes de jouissance des individus.
La loi psychiatrique du 5 juillet, créant une injonction de soins à domicile, ainsi que le rapport parlementaire sur la prostitution, limitent la jouissance qu’ont les individus de leur corps, en établissant qu’elle ne doit pas altérer l’image de la dignité humaine dont le pouvoir s’attribue la propriété. Jouissance et nue propriété fusionnent dans l’image de la dignité humaine. Elles ne portent plus sur le corps, qui est annulé, mais sur l’image de celui-ci.
Du fait de son annulation en tant qu’objet, en tant que frontière entre intérieur et extérieur, le corps n’est plus limite à la jouissance du pouvoir. La propriété de l’image du corps devient une jouissance sans limite de celui-ci et conduit à son anéantissement.
L’identité, dans l’image, de la jouissance des travailleurs et de celle du patron, explique pourquoi ceux-ci ne peuvent plus confronter ce dernier. Ils établissent avec l’entreprise un rapport fusionnel d’ordre maternel.
Comme attributs séparés de la propriété, les notions juridiques, de nue propriété et de jouissance, ont une origine pré-capitaliste. Elles enregistrent un « pas tout » de la propriété et de la jouissance, une limitation de chaque attribut l’un par rapport à l’autre. Il s’opère, dans la société capitaliste, surtout dans cette post-modernité, un déplacement, en ce qui concerne la propriété de soi, de l’objet à l’image qui produit un renversement de des attributs de celle-ci. La propriété, qui était barrage à la jouissance d’autrui, devient jouissance de l’autre, de celle, sans limite, de l’État ou de l’entreprise. Ainsi, dans l’image, jouissance et propriété se confondent et la valeur d’usage de la chose s’identifie avec sa valeur d’échange, avec sa mesure.
[1] « La prostitution et l’image de la femme », par Tülay Umay, Réseau Voltaire, 29 juillet 2011.
[2] « Loi n° 2011-803 du 5 juillet 2011 relative aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge ».
[3] En finir avec le plus vieux métier du monde, Rapport d’information 3334, présenté par Guy Geoffroy, Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 13 avril 2011.
[4] « La prostitution et l’image de la femme », ibid.
[5] « Prostitution : sale temps pour les michetons », par Georges Moréas, LeMonde.fr Blogs, 7 avril 2011.
[6] « Suicide interdit par voie de contrat chez Foxconn », par Anouch Seydtaghia, Le Temps, 7 mai 2011.
[7] « Les suicidés de l’iPad », par Farhad Manjoo, Slate.fr, 3 juin 2010
[8] « France Télécom : un salarié se suicide en s’immolant par le feu », LeMonde.fr avec AFP, 26 avril 2011.
[9] On enregistre une dizaine de suicides de la société Foxconn sur un total de 800 000 salariés et les syndicats comptabilisent une cinquantaine de suicides sur les trois dernières années pour les sièges français de France Télécom, pour environ 80 000 travailleurs.
[10] « La légende du travail », par Jean-Marie Vincent, Arbeit Macht Nicht Frei, 15 août 2010.
[11] Jacques Lacan a introduit, dans le champ de la psychanalyse, le terme de jouissance en rapport avec son usage juridique, à savoir la jouissance d’un bien se distinguant de sa nue propriété
Lacan apportera un redéfinition de cette pulsion de mort freudienne comme étant une pulsation de jouissance, et une pulsation de jouissance qui insiste au moyen et dans la chaîne signifiante inconsciente. Lacan replace donc toute l’affaire de la jouissance au cœur même du champ et de la fonction de la parole et le langage.
Jacques Lacan, Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.235.
[12] « Inculture(s) ou le nouvel esprit du capitalisme. Petits contes politiques et autres récits non autorisés », par Frank Lepage, TVbruits.org, 8 août 2008.

19 avril 2011

La Démocratie réelle expliquée par Étienne Chouard

Tirer au sort nos représentants, au lieu de les élire

Par Etienne Chouard
pour http://etienne.chouard.free.fr

On n'est pas préparés à cette idée : la première fois qu'on nous parle de tirage au sort en politique, on ouvre tous des yeux incrédules et on se demande quelle est cette nouvelle lubie. Le mythe de l'élection est très puissant et il n'est pas facile de s'en déprendre, même quelques minutes pour voir.

Portant, je vous conseille chaleureusement de laisser une chance à l'idée et de lire seulement quelques lignes sur le sujet : vous allez vite sentir en vous-même que, loin d'être une nouvelle lubie, c'est une bonne idée, et même une très bonne —et très vieille— idée, bien connue de nos aïeux et bien testée (pendant des siècles !) avec d'excellents résultats.


 

Ø Pour se mettre en jambes, écoutez d'abord ce résumé en 6 minutes chrono :


Pourquoi faut-il s’intéresser au tirage au sort ?

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(source : ITV audio pour Hervé Kempf, sur Reporterre.net, le 11 février 2011.)



Ø Lisez ensuite cette synthèse :
« 1) Élection ou tirage au sort ? Aristocratie ou démocratie ?

   2) Qui est légitime pour faire ce choix de société ?
Le peuple lui-même ou ses élus ? »


        (pdf, MAJ : 2 août 2007).






Ø Voyez ensuite cette vidéo :
« Faut-il tirer au sort nos députés ? »

un débat télévisé sur LCP (La Chaîne Parlementaire)
dans l’émission 'Impertinences' avec Bruno Masure (en deux parties)
(vidéo, MAJ : 15 mai 2007) :


ÉTIENNE CHOUARD 1/2 - LE TIRAGE AU SORT DES DÉPUTÉS - LCP.


ÉTIENNE CHOUARD 2/2 - LE TIRAGE AU SORT DES DÉPUTÉS - LCP.

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Hervé Chaygneaud-Dupuy, dont l'intervention est diffusée au coeur du débat ci-dessus, est quelqu'un de passionnant. C'est lui qui m'a donné, il y a quelques années,l'idée géniale de combiner l'élection et le tirage au sort avec deux chambres, l'une élue, qui serait la chambre des professionnels de la politique, la Chambre des Partis, et l'autre tirée au sort, qui serait la chambre des non professionnels de la politique, la Chambre des Citoyens : aucune loi ne pourrait être imposée au corps social sans l'aval des deux chambres, chacune aurait un droit de veto. Voyez son plaidoyer, je l'ai trouvé formidable :


« DES DÉPUTÉS TIRÉS AU SORT - PROPOSITION ICONOCLASTE POUR DES CITOYENS LÉGISLATEURS  »



http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/HCD_deputestiresausort.pdf



Ø Consultez ensuite ce florilège que j'ai composé pour nos ateliers de l'UPPA (Université Populaire du Pays d'Aix en Provence) : « UP_d_Aix_sur_le_tirage_au_sort_kleroterion_Sintomer_Montesquieu_Tocqueville.pdf »




Vous trouverez, dans cet assortiment de textes importants :


• Un extrait (du chapitre 2) du livre littéralement passionnant d’Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », La découverte, mars 2007.


• Des images de klérotérion, la machine à tirer au sort qui a servi il y a 2500 ans à désigner les magistrats tous les matins parmi les milliers de citoyens présents chaque jour. Yves Sintomer explique cette formidable procédure antique ; livre à connaître,


• Le jugement très favorable que Montesquieu portait au tirage au sort, rappelé par Bernard Manin, dans son livre enthousiasmant, "Principes du gouvernement représentatif",


• Le plaidoyer formidable de Tocqueville pour les jurys citoyens tirés au sort, institution politique émancipatrice et pédagogique : le chapitre VIII de l a 2e partie « De la démocratie en Amérique » est une pure merveille. Ne ratez pas ça, c'est superbement écrit,



• ... et quelques textes réglementaires sur les procédures actuelles du tirage au sort des jurys d'Assises en France.




Ø Je vous propose ensuite un enregistrement sonore d'une conférence récente, à Paris, où j'ai pu résumer pourquoi une démocratie digne de ce nom NE PEUT PAS se passer du tirage au sort : l'élection est la négation même de la démocratie, le chemin forcé vers une oligarchie ploutocratique : il faut comprendre pourquoi, par quels mécanismes. Il faut aussi (et surtout) comprendre par quelles astucieuses institutions les Athéniens s'étaient durablement protégés contre les risques — qu'ils redoutaient, eux aussi, bien sûr — du tirage au sort :


Le tirage au sort comme bombe politiquement durable contre l'oligarchie

Conférence à Paris, samedi 26 février 2011 (audio, 2 h):

http://www.demosphere.eu/node/22964

'

• Format mp3 (122 mo)

http://dl.free.fr/eHe6pnMHQ
• Format Ogg Vorbis (62 mo)

http://dl.free.fr/dIv9HDCk6
• Format FLAC non destructif (open source), qualité CD, identique à l’enregistrement (722 mo)

http://dl.free.fr/dyApdrjB2

Merci à Stéphane pour avoir enregistré et diffusé cette conférence.




Voyez aussi ce fragment d'un entretien à la maison :


4 Le tirage au sort :




Entretien avec Etienne Chouard - 4 - le tirage... par culture-libre




Ø Vous pourrez ensuite consulter quelques fils très importants du FORUM, spécifiquement consacrés, ou pas, au tirage au sort et à ses modalités :

Attention, chacune des cinq lignes ci-dessous est un océan de bonnes idées à consulter soigneusement. Ne ratez pas ces discussions. Et venez nous rejoindre ! :-)


Ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir

  http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=16


Désignation des représentants politiques : élections (et avec quel mode de scrutin) ou tirage au sort ?

  http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=20


Quelle Assemblée Constituante ?

  http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=32


Le cœur de la Démocratie : formation, expression et respect de la volonté générale
  http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=84



Une Assemblée Constituante tirée au sort pour constituer l'Union Européenne


En fait, vous verrez dans le forum que le tirage au sort fait encore l'objet d'âpres et passionnantes discussions.







Ø Je vous signale aussi ces billets relatifs au tirage au sort sur le BLOG :

Là aussi, bien sûr, vous pouvez participer.

Recul de nos libertés sous prétexte de "sécurité" : NOUS N'AVONS PAS DE CONSTITUTION (oct. 2007)
  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2007/10/19/84-recul-de-nos-libertes-sous-pretexte-de-securite-nous-n-avons-pas-de-constitution



Bien fait pour vous ! (nov. 2008)
  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2008/11/18/97-bien-fait-pour-vous


Méconnue, l'arme suprême du peuple contre la corruption des riches : le tirage au sort à la place de l'élection (2011)
  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2010/12/17/111-meconnue-l-arme-supreme-du-peuple-contre-la-corruption-des-riches__le-tirage-au-sort-a-la-place-de-l-election


Conférence 20 février 2011 à Six-Fours : le tirage au sort comme bombe politiquement durable contre l'oligarchie

  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/02/03/113-le-tirage-au-sort-comme-bombe-politiquement-durable-contre-l-oligarchie


L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie ! Oui, mais pas de démocratie sans tirage au sort ! (2011)
  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/02/08/116-l-oligarchie-ca-suffit-vive-la-democratie-mais-pas-de-democratie-sans-tirage-au-sort



Par ailleurs, il a été question du tirage au sort sur des lieux de débat extérieurs à mon site, assez fréquentés :





• « Le tirage au sort, d’Étienne Chouard à Ségolène Royal : Wiki-enquête sur un revival athénien »
un débat très intéressant ; c'est polémique, mais justement : on ne progresse jamais tant que dans la contradiction :
http://web.archive.org/web/20070620232350/www.bigbangblog.com/article.php3?id_article=457

Quelques jours après, ce billet de Daniel a été suivi par cet autre billet :


• « Et si la 6ème République venait de commencer ? Le BBB s’autoproclame jury-tiré-au-sort de Royal »
http://web.archive.org/web/20070620231153/www.bigbangblog.com/article.php3?id_article=459
Dans le débat ci-dessus, je vous recommande les commentaires de "Sam", souvent littéralement passionnants sur le tirage au sort de l'Assemblée constituante (cherchez l'expression "par Sam" dans la page).

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• « Des bases juridiques pour les contre-pouvoirs, par Etienne Chouard, sur le blog de Paul Jorion »

http://www.pauljorion.com/blog/?p=2797
   « Commentaires relatifs au billet d’Etienne Chouard, sur le blog de Paul Jorion »
http://www.pauljorion.com/blog/?p=2809


On trouvera aussi quelques explications utiles sur le tirage au sort dans l'immense fleuve, 8 511 pages, de réflexions accumulées pendant deux ans sur le blog de Paul Jorion et que j'ai compilées en un fichier unique (43 Mo, à télécharger une fois pour toutes) :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Tout_notre_debat_sur_la_monnaie_chez_Paul_Jorion.pdf


Voyez notamment mon échange avec Scaringella (p 713 et 718), avec Fab (p 2221 et s.), avec Daniel (p 2331 et s.), page 4299, avec Barbe-toute-bleue (p 4306 et s.), pages 4365 à 4488, sur l'iségoria (p 6326 et s.)...





Ø Mais pour comprendre en profondeur la force de cette idée révolutionnaire, il faut absolument appronfondir la question et lire quelques LIVRES.


Je vous recommande chaleureusement les sept ouvrages suivants, que je ne saurais classer par ordre de préférence tant ils m'ont tous emballé, SEPT livres qui m'ont donné un plaisir rare ; je n'exagère pas : on y parle librement de ce qui, à mon avis, décidera du bonheur ou du malheur de l'humanité, rien que ça :



Bernard Manin, « Principes du gouvernement représentatif » (Champs Flammarion, 1995).







M. H. Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène » (Les Belles Lettres, 2003).







Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (Petite bibliothèque Payot, 2003).






Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative » (La Découverte, 2007).







Jacques Rancière, « La haine de la démocratie » (La Fabrique, 2005).







Cornelius Castoriadis, « Post-scriptum sur l'insignifiance. entretiens avec Daniel Mermet » (Poche Essai, 1998).






Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » (Climats, 1957).







• Mais aussi, il ne faut surtout pas rater le monument d'Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », où il est parfois question du tirage au sort, et dans quels termes élogieux !




Voyez surtout l'extrait que j'ai reproduit dans ce florilège pour l'UP : « UP_d_Aix_sur_le_tirage_au_sort_kleroterion_Sintomer_Montesquieu_Tocqueville.pdf »









Sur la critique de l'élection, des partis et de la corruption associée


(sujets évidemment connexes de celui du tirage au sort),

vous lirez aussi avec intérêt :

Jacques Lazure, « Abolir les partis politiques » (Libre pensée, 2006).


Philippe Bréaud, « le suffrage universel contre la démocratie », (PUF, 1980).

Fabrice Wolff, « Qu'est-ce que la démocratie directe ? Manifeste pour une comédie historique », (éditions antisociales 2010).



Robert Michels, « Les Partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (2011)., (PUF, 1980).




Alain Garrigou, « Les élites contre la République, Sciences Po et l'ENA », (La Découverte 2001).


• Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent la planète », (Seuil 2007)

• Hervé Kempf, « L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie », (Seuil 2011)

Alain Soral, « Comprendre l'Empire. Demain la gouvernance globale ou la révolte des nations », (Éd. Blanche 2011).





Sur la très nécessaire VIGILANCE, quotidienne, intime, de tous les citoyens, il y a un phare de la pensée, un livre immense, peut-être LE livre que j'emporterais sur une île déserte si je devais en choisir un seul, une merveille, un précieux collier de perles de pensées, toutes plus utiles les unes que les autres, toutes fortes et simples... Un livre que chacun devrait lire, relire, travailler et annoter toute sa vie, depuis la petite école jusqu'au bout :

Émile Chartier, dit 'ALAIN', « PROPOS SUR LE POUVOIR »




Et comment on fait,

concrètement ?

Vous trouverez ici une vidéo un peu plus longue où j'explique en détail mes propositions d'Assemblée constituante tirée au sort, et les raisons solides que nous pouvons tous avoir de ne PAS craindre la procédure aléatoire :

J'ai rendu visite à Thierry Crouzet chez lui et il a filmé notre conversation : ça permet de faire le tour tranquillement de mes analyses et de mes propositions, concrètement, en réfutant paisiblement la plupart des objections.
Thierry a publié cet entretien sur son blog, "Le peuple des connecteurs" :



Pour une Assemblée constituante citoyenne 1/2

Pour une Assemblée constituante citoyenne 2/2.
Les objections habituelles qui essaie de discréditer la démocratie athénienne (au motif que la démocratie athénienne tenait à l'écart les femmes, les esclaves et les étrangers, ce qui est une remarque à la fois vraie et hors sujet) sont méthodiquement réfutées (vidéo n°2, minute 6:30 et s.).

Ne vous laissez pas embobiner par ces mauvais procès contre la démocratie athénienne, qui est à coup sûr la meilleure protection inventée par les humains contre les voleurs de pouvoir.





Si vous êtes très pressé, vous avez bien 10 minutes, quand même... :-)
Voici une très courte vidéo où j'arrive à dire à peu près tout ce qui compte vraiment sur l'Assemblée constituante tirée au sort :


ÉTIENNE CHOUARD AU LIEU UNIQUE DE NANTES .1




Ø Il y a aussi sur Internet de nombreuses ressources téléchargeables sur le sujet passionnant du tirage au sort. Le système qui consiste à tirer au sort tous nos représentants s’appelle la stochocratie ou la clérocratie :


http://stochocratie.free.fr/
• et le livre de "Roger de Sizif", « La stochocratie » (Les Belles Lettres, 1998).



http://www.clerocratie.com
• et le livre de "a href="http://www.amazon.fr/Pour-en-finir-avec-d%C3%A9mocratie/dp/2876031841">François Amanrich, « Pour en finir avec la démocratie » (Papyrus, 2006).





http://www.mic-fr.org/indexf.html (précieuse ressource sur le référendum d'initiative citoyenne)

• et cette synthèse extraordinaire de Jos Verhulst & Arjen Nijeboer, « Démocratie directe, faits et arguments sur l'introduction de l'initiative et du référendum » : http://www.democracy-international.org/fileadmin/pdfarchiv/di/chapters-fr/02-democratie-directe-fr.pdf




Voyez aussi les expériences pratiques ayant utilisé le tirage au sort :

« Conférence de Citoyens sur les OGM : une expérience enthousiasmante » par Michel Pimbert :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/2006-05-20_Michel_Pimbert_Terre_a_terre.htm




Ø J'attire aussi votre attention sur ce livre particulier, téléchargeable uniquement sur mon site, à qui je dois une fière chandelle parce que c'est lui qui m'a fait découvrir le tirage au sort pour la première fois, en septembre 2005 : c'est un des mes milliers de lecteurs du printemps 2005 qui m'a envoyé d'autorité son livre et ses disquettes à la maison, puis qui m'a appelé maintes fois, et quand j'ai enfin lu son livre, ça m'a scotché, bouleversé, et j'ai passé ensuite des milliers d'heures à appronfondir ce sujet décisif et méconnu.
Donc, merci à toi, Pierre :-) (André Tolmere est un pseudo).

Chers amis, lisez donc André Tolmère, « Manifeste pour la vraie démocratie », ça remue.






Dernière mise à jour de cette page : 17 mars 2011

(je suis affreusement en retard, j'ai des centaines de livres à vous signaler... Pas le temps, pardon.)

Étienne.

28 mars 2011

Le régime d’opinion

Par Alain Garrigou
pour http://blog.mondediplo.net

« Démocratie d’opinion », entend-on répéter dans les médias ou les dîners en ville. Sorte de sésame des Bouvard et Pécuchet d’aujourd’hui. On n’est pas sûr de bien saisir s’il s’agit d’un pas en avant de la démocratie ou si cela en désigne une forme abâtardie. C’est probablement ce qui fait la valeur du propos. On ne fâche personne, ni les optimistes ni les pessimistes : on a dit l’inverse, mais entre gens de bonne compagnie, l’important est de montrer qu’on est en bonne compagnie. L’ascension vers les hauteurs de la théorie fait l’affaire. Après tout, on se saurait être trop exigeant sur la qualité des propos tenus entre le fromage et la poire. Qui n’a jamais fauté ? Cela est plus ennuyeux quand ce sont des commentateurs à prétention scientifique qui lancent sur les plateaux et sur le papier les idées reçues. Que veulent-ils dire alors ? Pour le savoir, car on chercherait vainement une définition de l’expression, il faut remarquer qu’ils en parlent à propos des sondages ou d’Internet. En somme, ils ne font que recycler la vieille idée de George Gallup de sondages qui court-circuiteraient les corps intermédiaires et institueraient les mécanismes de la démocratie directe. Internet est venu à point pour réactiver les passions tristes des petits prophètes médiatiques.

Démocratie d’opinion, donc. Il faut refuser l’évidence pour assurer en effet que l’opinion publique bénéficie aujourd’hui d’une ubiquité nouvelle. Ce n’est pas simplement un fétiche qu’on invoquait quand on prétendait avoir une certaine lucidité sur le monde, à l’exemple des salons du XVIIIe siècle, mais des informations chiffrées, celles des sondages, sans cesse invoqués pour justifier les prises de position politique. Il faudrait être un esprit chagrin pour s’en plaindre.

L’opinion peut-être… La démocratie non. Ce n’est pas une humeur en effet que d’observer que cette omniprésence de l’opinion ne favorise pas forcément la démocratie et même qu’elle la pervertit. Quelle est cette opinion qu’on nous inflige à longueur de sondages ? Plutôt que de la formuler en termes abstraits selon les récurrents débats de philosophie médiatique de comptoir, observons la chose et non l’idée. En somme, comment les sondages objectivent-ils l’opinion ?

A partir de ce qu’il appelait un « rebut » des sondages, les non-réponses, Pierre Bourdieu avait élaboré des analyses classiques de la compétence politique statutaire, constatant d’abord que la probabilité de réponse était inégalement distribuée selon le genre (les hommes plus que les femmes) et la catégorie sociale (les classes élevées plus que les classes populaires). L’opinion n’était donc pas une propriété personnelle, naturelle et universelle, mais une capacité socialement distribuée. Les haussements d’épaule moquant aujourd’hui cette évidence font sourire, car voilà trente ans, les mêmes hurlaient d’indignation devant le « sociologisme ». Il s’agit ici de remarquer qu’un sociologue aurait bien du mal à réfléchir sur de telles données. Les sondages n’en donnent plus. Quels étaient les pourcentages sur lesquels travaillait Pierre Bourdieu ? Dans un sondage Sofres sur les relations de la France, de l’Algérie et du tiers-monde de 1971, pas moins de 16 %, autant de femmes que d’hommes, ne répondent pas à une question sur l’effort de la France pour loger les travailleurs étrangers. A une autre question sur les relations avec les pays sous-développés, la proposition selon laquelle la France devrait s’intéresser aux pays qui ont un régime démocratique « obtient », si l’on peut dire, 26 % de non-réponse chez les hommes mais 41 % chez les femmes (La Distinction, p. 471). Dans les sondages d’aujourd’hui, les NR sont réduites à des chiffres négligeables. Elles le sont d’ailleurs si bien que des sondages oublient de les signaler.

Les Français auraient-ils gagné en compétence ou en confiance pour répondre à toutes les questions ? Il suffit de se pencher sur le dispositif de production des chiffres pour savoir que les sondages n’enregistrent pas passivement les chiffres comme une photo instantanée, selon un autre cliché, faux mais répété en dépit de toutes les démonstrations.

La surévaluation de la généralité de l’opinion est d’abord le produit de la relation d’enquête. Comment sont interrogés les sondés ? La plupart des sondages sont effectués par téléphone, et de plus en plus en ligne, à la suite de la difficulté croissante à trouver des sondés. Trouver des gens qui acceptent conduit forcément à surévaluer la capacité ou la disposition à dire son opinion. Pour accepter de répondre à un enquêteur, plus souvent une enquêtrice, il faut supposer avoir quelque chose à dire. Le sondé n’aurait-il rien à dire, il s’est placé lui-même dans la situation d’obligation de répondre, de ce qu’on pourrait appeler le devoir d’opinion – assez proche d’une relation pédagogique, sauf qu’il met en œuvre un risque de honte ou de perdre la face faute d’avoir réponse à tout.

Si le sondé avoue ne pas avoir d’opinion, les consignes de l’enquêteur lui intiment de pousser à la réponse en répétant, en encourageant son interlocuteur. Autre mécanisme d’incitation à forcer les réponses, cette condition pour être rémunéré de ne pas recourir plus de trois fois à la non-réponse. Une sorte de joker que les enquêteurs essaient de repousser à la fin des questionnaires pour ne pas échouer. Si un sondé déclare ne pas avoir d’opinion sur le sujet, l’enquêteur prétend alors ne pas avoir cette case sur son écran d’ordinateur.
A l’opposé de cet alibi technique, la relation d’enquête entre un travailleur précaire et un enquêté bienveillant conduit à jouer de ressorts affectifs. L’enquêteur joue souvent du sentiment pour obtenir une réponse, allant jusqu’à supplier en évoquant explicitement le fait d’être payé ou pas selon la bonne volonté du sondé : petit chantage affectif de l’enquête. Les sondés sont généralement compatissants, une fois la relation établie. Enfin, il faut bien évoquer la pratique banale du bidonnage, puisque c’est le seul moyen, pour des travailleurs précaires sous-payés, de gagner modestement leur vie. On est bien loin de la légende d’enquêteurs heureux de contacter des sondés qui leur disent tout leur bonheur d’être enfin interrogés. Un propos de sondeurs qui avait d’autant moins de chances d’être démenti que l’on n’invitait guère dans les médias les critiques et les enquêteurs. Les premiers étaient accusés de mentir quand ils évoquaient une hausse des refus de répondre aux enquêtes d’opinion, et les seconds n’avaient pas travaillé dans une bonne entreprise, comme l’était forcément celle du sondeur invité à s’exprimer.

Quant à l’enquête en ligne, il suffit de dire que le questionnaire est auto-administré, selon le terme consacré. L’internaute volontaire se doute qu’il n’a aucune chance d’obtenir les gratifications promises s’il multiplie les non-réponses… Comment pourrait-il ne pas comprendre qu’on le sollicite pour qu’il donne des opinions ? On sait qu’il se comporte d’ailleurs largement en stratège pour maximiser ses chances de gagner. Et il n’y a effectivement pas, ou très peu de non-réponses dans ces questionnaires en ligne. Le résultat manifestement erroné sur tous les sujets, mais dont l’erreur apparaît manifestement sur des questions électorales : il n’y a pas d’abstentions.

Il est juste d’affirmer que les sondages fabriquent de plus en plus l’opinion. Depuis l’article de Pierre Bourdieu « L’opinion publique n’existe pas », on savait que les sondages agrégeaient des opinions inégalement constituées allant de l’opinion mobilisée jusqu’au simple artefact. Les prudences d’antan on été oubliées. Aujourd’hui, il s’agit seulement de donner des chiffres. Peu importe leur valeur. On ne peut assimiler la prolifération de mesures aussi falsifiées avec une « démocratie d’opinion » sans une immense crédulité. On ne s’intéresse que depuis peu à la réalité du travail d’enquête [1]. Il faut vouloir croire pour ne pas perdre sa foi dans les sondages. En même temps, on comprend mieux l’effort des sondeurs pour contrôler les médias. Dans cette lutte, politique s’il en est, il s’agit d’empêcher les critiques de s’exprimer, de les déconsidérer, de les encadrer, de les circonvenir.

Il faut un présupposé d’universalité de l’opinion : tout le monde en aurait une sur tous les sujets. Tant pis si c’est manifestement faux. C’est un dogme auquel il est difficile de s’attaquer, sauf à être taxé d’hostilité à la démocratie, de même que discuter les dogmes religieux dans un temps passé exposait aux bûchers de l’Inquisition. On risque aujourd’hui beaucoup moins. Le dogme de l’universalité conduit aux interrogations les plus surprenantes pour peu que l’on rompe avec l’évidence de la banalité. Ainsi, en pleine affaire du Mediator, ce médicament du laboratoire Servier accusé d’avoir tué plusieurs centaines de personnes, on interrogeait des sondés sur les responsabilités quelques jours avant que l’IGAS rende son rapport. On objectera qu’il ne s’agissait pas de substituer un rapport d’opinion à une enquête d’experts : il n’empêche. En voulant évaluer le sentiment public, pour vendre du papier, pour les conseils en communication politique, on fait comme si les registres vulgaires et experts étaient homologues. D’ailleurs, des sondages peuvent se permettre de soumettre le jugement des experts à la non-expertise des sondés. On peut continuer à interroger sur le Mediator des gens qui n’ont pas lu le rapport de l’IGAS, comme on peut interroger sur le réchauffement climatique des sondés qui ne savent pas ce qu’est le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Il ne s’agit pas d’opposer un principe de compétence scientifique à un principe démocratique, mais de marquer combien le principe d’opinion s’immisce dans des sujets qui relèvent d’autres registres. Les scandales offrent un autre exemple de la confusion. Dans l’affaire Woerth-Bettencourt, les sondeurs ont demandé à leurs échantillons représentatifs si le ministre Eric Woerth devait démissionner ; question reproduite pour les vacances en Tunisie de Michèle Alliot-Marie. On pourrait penser que c’est une affaire de droit et de responsabilité politique. En faire une affaire d’opinion est sans doute intéressant pour les politiques et les commentateurs, mais tend à objectiver un droit d’opinion équivalent à tout autre autorité.


On ne s’étonnera pas alors de l’invocation généralisée de l’opinion dans les commentaires journalistiques. Le point de vue se fonde alors sur la souveraineté de l’opinion collective. Chacun peut en tirer une conséquence pour soi, avec la souveraineté de l’opinion personnelle qui se déploie à longueur de forums Internet où tant de réactions ne s’encombrent ni de justification ni de démonstration : c’est ainsi parce que je le pense. Dans d’autres arènes, même savantes, des interventions commencent facilement par des formules qui indiquent moins la prudence que la légitimité du jugement. « Moi, je crois », « moi, je pense », amorcent les points de vue les plus catégoriques. Ils n’ont pas besoin de se fonder en raison. Le régime d’opinion est une expression non pas démocratique mais plutôt narcissique, qu’un slogan publicitaire avait décliné par cette formule : « Parce que je le vaux bien ». Ce régime est une nouvelle forme d’obscurantisme, puisqu’il suffit de croire pour s’opposer à toutes les démarches de la raison.

Notes

[1] Il faut signaler l’excellent livre de Rémy Caveng, Un laboratoire du « salariat libéral ». Les instituts de sondage, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2011, 262 pages.

3 mars 2011

La menace iranienne

Par Noam Chomsky
Chomsky.info, 2 juillet 2010
Traduction et notes par Jc Mourrat, 11 février 2011 
 
 
La terrible menace iranienne est largement reconnue comme le problème de politique internationale le plus important pour le gouvernement d'Obama. Le général Petraeus a informé le Comité sénatorial des forces armées en mars 2010 que "le régime iranien est la principale menace étatique pour la stabilité" dans la sphère d'influence du US Central Command [1], le Moyen-Orient et l'Asie centrale, la principale région du monde intéressant les Etats-Unis. Le terme "stabilité" a ici son sens technique usuel : fermement sous contrôle étasunien. En juin 2010, le Congrès des Etats-Unis a renforcé les sanctions contre l'Iran, avec des peines encore plus sévères contre les entreprises étrangères [2]. Le gouvernement Obama augmente rapidement sa capacité d'attaque sur l'île africaine de Diego Garcia, revendiquée par le Royaume-Uni, qui avait expulsé la population pour permettre aux Etats-Unis de construire une base militaire pour les attaques dans la zone d'action du Central Command. L'US Navy rapporte avoir envoyé un navire ravitailleur de sous-marins vers l'île, pour des sous-marins à propulsion nucléaire équipés de missiles guidés Tomahawk pouvant porter des têtes nucléaires. Chaque sous-marin a la force de frappe d'un groupe de combat aéronaval typique. Selon un rapport de cargaison de la US Navy obtenu par le Sunday Herald de Glasgow [3], l'équipement militaire expédié par Obama comprend 387 "bunker busters" [4], servant à détruire les structures souterraines renforcées. Le projet de développement de ces bombes, les plus puissantes de l'arsenal après les bombes nucléaires, avait été inité sous l'administration Bush, mais languissait. A sa prise de pouvoir, Obama a immédiatement accéléré le projet, et ces bombes sont sur le point d'être déployées plusieurs années en avance sur les prévisions, visant spécifiquement l'Iran.
"Ils se préparent totalement pour la destruction de l'Iran", selon Dan Plesch, directeur du Centre d'études internationales et de diplomatie de l'université de Londres [5]. "Les bombardiers et missiles de longue portée étasuniens sont prêts pour détruire 10 000 cibles en Iran en quelques heures", dit-il. "La force de frappe des Etats-Unis a quadruplé depuis 2003", accélérant sous Obama.
La presse arabe raporte qu'une flotte étasunienne (avec un navire israëlien) est passée par le canal de Suez en route pour le golfe persique [6], où sa mission est de "mettre en oeuvre les sanctions contre l'Iran et superviser les bateaux en provenance ou à destination de l'Iran." Des medias britanniques et israëliens rapportent que l'Arabie Saoudite garantit à Israël un couloir de passage pour bombarder l'Iran (démenti par l'Arabie Saoudite) [7]. De retour d'Afghanistan pour assurer aux pays de l'OTAN que les Etat-Unis maintiendraient leur engagement après le remplacement du général McChrystal par son supérieur, le général Petraeus, le président du Comité des chefs d’États-majors interarmées [8] Michael Mullen s'est rendu en Israël pour rencontrer le chef des forces armées israëliennes Gabi Ashkenazi, les hauts responsables militaires ainsi que les services de renseignement, poursuivant la coopération stratégique entre Israël et les Etats-Unis. La rencontre a porté sur "la préparation, par Israël et les Etats-Unis, à la possibilité d'un Iran nucléarisé", selon Haaretz, Mullen insistant sur le fait qu'il "cherche toujours à voir les problèmes sous la perspective israëlienne." Mullen et Ashkenazi maintiennent un contact régulier par une ligne téléphonique sécurisée.
Les menaces grandissantes d'action militaire contre l'Iran sont bien sûr en violation de la Charte des Nations unies, et en violation spécifique de la résolution 1887 du Conseil de sécurité de septembre 2009, qui réaffirme l'appel à tous les Etats à résoudre pacifiquement les différends liés au nucléaire, en accord avec la Charte, qui bannit l'usage ou la menace de la force.
Certains analystes qui semblent être pris au sérieux décrivent la menace iranienne en termes apocalyptiques. Amitai Etzioni prévient que "les Etats-Unis devront affronter l'Iran ou abandonner le Moyen-Orient", rien de moins. Si le programme nucléaire iranien se poursuit, affirme-t-il, la Turquie, l'Arabie Saoudite et d'autres Etats vont "se déplacer vers" la nouvelle "superpuissance" iranienne. Dans une rhétorique moins fiévreuse, une alliance régionale indépendante des Etats-Unis pourrait prendre forme. Dans le journal militaire étasunien Military review, Etzioni exhorte à une attaque étasunienne qui ciblerait non seulement les équipements nucléaires iraniens, mais aussi les équipements militaires non nucléaires, y compris l'infrastructure — c'est-à-dire la société civile. "Cette sorte d'action militaire est semblable aux sanctions : faire "mal" pour faire changer de comportement, mais par des moyens beaucoup plus puissants."
Mettant de côté ces discours enflammés, qu'est-ce exactement que la menace iranienne ? Une réponse qui fait autorité est donnée par le rapport de l'armée et des services de renseignement pour le Congrès d'avril 2010 [9].
Le régime clérical brutal iranien est assurément une menace pour son propre peuple, bien qu'il ne soit pas très haut placé dans la liste sur ce point en comparaison des alliés des Etats-Unis de la région. Mais ce n'est pas ce qui préoccupe l'armée et le renseignement. Ils sont plutôt préoccupés par la menace que l'Iran représente pour la région et le monde.
Le rapport exprime clairement que la menace iranienne n'est pas d'ordre militaire. Les dépenses militaires de l'Iran sont "relativement basses comparées au reste de la région", et bien sûr minuscules comparées à celles des Etats-Unis. La doctrine militaire iranienne est strictement "défensive, conçue pour ralentir une invasion et forcer une solution diplomatique à des hostilités." L'Iran a seulement "une capacité de projection de forces limitée hors de ses frontières". Concernant l'option nucléaire, "le programme nucléaire de l'Iran, et sa volonté de laisser ouverte la possibilité de développer des armes nucléaires, sont un élément central de sa stratégie de dissuasion."
Même si la menace iranienne n'est pas une agression militaire, cela ne veut pas dire qu'elle pourrait être tolérable pour Washington. La capacité de dissuasion iranienne est considérée comme un exercice illégitime de souveraineté, interférant avec les grands desseins étasuniens. Spécifiquement, elle menace le contrôle des ressources énergétiques du Moyen-Orient par les Etats-Unis, une haute priorité depuis la seconde guerre mondiale. Comme l'a fait remarquer une personalité influente, exprimant ainsi un point de vue courant, le contrôle de ces ressources donne "un contrôle considérable sur le monde" (A.A. Berle).
Mais la menace de l'Iran va au delà de la dissuasion. L'Iran cherche aussi a étendre son influence. Son "plan quinquennal actuel cherche a étendre les relations bilatérales, régionales et internationales, à renforcer les liens de l'Iran avec les Etats amis, et augmenter ses capacités de défense et de dissuasion. Dans la lignée de ce plan, l'Iran cherche à gagner en importance, en contrant l'influence étasunienne et développant des liens avec les acteurs régionaux, tout en défendant la solidarité islamique." En bref, l'Iran cherche à "déstabiliser" la région, dans le sens technique du terme utilisé par le général Petraeus. L'invasion et l'occupation militaire des pays voisins de l'Iran par les Etats-Unis est la "stabilisation". Les efforts de l'Iran pour étendre son influence aux pays voisins est la "déstabilisation", donc clairement illégitime. Il faut remarquer qu'une utilisation aussi révélatrice des termes est banale. Ainsi, l'expert en relations étrangères renommé James Chace, ancien éditeur du journal Foreign Affairs [10], utilisait également le terme "stabilité" dans son sens technique quand il expliquait que pour retrouver la "stabilité" au Chili, il était nécessaire de "déstabiliser" le pays (en renversant le gouvernement élu d'Allende pour y installer la dictature de Pinochet).
Au-delà de ces crimes, l'Iran participe et soutient le terrorisme, poursuit le rapport. Les Gardiens de la révolution "sont derrière certaines des attaques terroristes les plus meurtrières des trois décennies", notamment des attaques contre des installations militaires étasuniennes, et "beaucoup d'attaques insurgées contre les forces de sécurité iraquiennes et de la Coalition en Iraq depuis 2003." De plus, l'Iran soutient le Hezbollah et le Hamas, les forces politiques majeures an Liban et en Palestine — si les élections ont une quelconque importance. La coalition formée autour du Hezbollah a rassemblé le vote populaire lors des dernières élections libanaises, en 2009. Le Hamas a gagné les élections palestiniennes de 2006, forçant les Etats-Unis et Israël à mettre en place le blocus brutal de la bande de Gaza, pour punir les mécréants d'avoir mal voté lors d'élections libres. Ce sont les seules élections relativement libres du monde arabe. Il est normal pour l'élite de redouter la menace démocratique et d'agir pour la contenir, mais le cas est ici frappant, particulièrement en comparaison avec le fort soutien étasunien pour les dictatures de la région, mis en avant par Obama et ses éloges pour le brutal dictateur égyptien Mubarak, alors qu'il se rendait au Caire pour donner son célèbre discours adressé au monde musulman.
Les actes terroristes du Hamas et du Hezbollah font pâle figure en comparaison du terrorisme israëlo-étasunien dans la région, mais méritent tout de même notre attention.
Le 25 mai, le Liban a fêté le jour de la Libération, commémorant le retrait des troupes israëliennes du sud du Liban après 22 ans d'occupation, par suite de la résistance du Hezbollah — décrite par les autorités israëliennes commes une "agression iranienne" contre Israël dans le Liban sous occupation israëlienne (Ephraim Sneh). Voilà un autre exemple de rhétorique impériale courante. Ainsi, le président John F. Kennedy condamnait "l'assaut de l'intérieur" au Sud Vietnam, "qui est orchestré depuis le Nord". Cet assaut criminel par la résistance sud-vietnamienne contre les bombardiers, les armes chimiques, les programmes pour ammener les paysans dans ce qui s'apparentait à des camps de concentration, et d'autres mesures aussi insignifiantes prises par Kennedy furent dénoncées comme une "aggression interne" par l'ambassadeur étasunien aux Nations unies, le héros libéral Adlai Stevenson. Le soutien nord-vietnamien pour leurs compatriotes du Sud occupé par les Etats-Unis est une aggression, une interférence intolérable avec la vertueuse mission de Washington. Les conseillers de Kennedy Arthur Schlesinger et Theodore Sorenson, considérés comme des opposants à la guerre, faisaient l'éloge de l'intervention étasunienne visant à renverser l'"aggression" au Sud Vietnam — par la résistance locale, comme ils le savaient, au moins s'ils lisaient les rapports des services de renseignement. En 1955, le Comité des chefs d’États-majors interarmées des Etats-Unis avait défini plusieurs types d'"aggression", y compris "aggression autre qu'armée, c'est-à-dire, guerre politique, ou subversion." Par exemple, un soulèvement intérieur contre un Etat policier imposé par les Etats-Unis, ou des élections donnant le mauvais résultat. Une telle utilisation des termes est aussi courante dans les commentaires académiques ou politiques, et ont un sens sous l'hypothèse en vigueur que "Le monde nous appartient".
Le Hamas résiste à l'occupation militaire d'Israël et à ses actions violentes et illégales dans les territoires occupés. Il est accusé de refuser de reconnaître Israël (les partis politiques ne reconnaissent pas les Etats). En comparaison, les Etats-Unis et Israël non seulement ne reconnaissent pas la Palestine, mais ont toujours agit avec fermeté pour s'assurer que la Palestine ne pourra jamais exister sous une forme significative. Le parti au pouvoir en Israël, dans son programme de campagne de 1999, interdit l'existence de tout Etat palestinien — un pas supplémentaire vers le compromis, depuis la position officielle des Etats-Unis et Israël une décennie auparavant, assurant qu'il ne pouvait pas y avoir "un Etat palestinien supplémentaire" entre Israël et la Jordanie, ce dernier étant décrété "Etat palestinien", quoi qu'en pensent les ignorants habitant ou gouvernant ce pays.
Le Hamas est accusé de lancer des roquettes sur les implantations israëliennes, sans conteste des actes criminels, mais qui font pâle figure devant la violence d'Israël à Gaza, sans parler d'ailleurs. Sur ce point, il faut garder en mémoire que les Etats-Unis et Israël savent exactement comment mettre fin à la terreur qu'ils déplorent avec tant de passion. Israël reconnaît officiellement qu'il n'y avait pas de tirs de roquettes du Hamas tant qu'Israël respectait partiellement la trêve avec le Hamas de 2008 [11]. Israël a rejeté l'offre du Hamas de renouveler la trêve, préférant lancer l'"opération plomb durci" contre Gaza en décembre 2008, avec total soutien étasunien, une aggression meurtrière exceptionnelle sans le moindre prétexte moral ou légal crédible.
Le modèle de démocratie dans le monde musulman, malgré certains problèmes sérieux, est la Turquie, qui a des élections relativement libres, et a été l'objet de critiques sévères de la part des Etats-Unis. Le cas le plus extrême a été lorsque le gouvernement a suivi l'avis de 95% de la population en refusant de participer à l'invasion de l'Iraq, provoquant la condamnation sévère de Washington pour son incapacité à comprendre comment un gouvernement démocratique doit se comporter : selon notre idée de la démocratie, la voix du Maître détermine les choix politiques, pas l'opinion presque unanime de la population.
Le gouvernement Obama était également furieux lorsque la Turquie s'est jointe au Brésil pour trouver un accord avec l'Iran visant à restreindre sa capacité à enrichir de l'uranium. Obama avait loué l'initiative dans une lettre au président brésilien Lula da Silva, supposant apparemment qu'elle allait échouer et donnerait ainsi une arme de propagande contre l'Iran. Lorsque l'initiative a abouti, les Etats-Unis étaient furieux, et l'ont rapidement sapée en lançant une résolution du Conseil de sécurité comportant de nouvelles sanctions contre l'Iran, des sanctions si dépourvues de sens que la Chine a joyeusement soutenu la résolution — reconnaissant que les sanctions pourraient seulement empêcher les intérêts occidentaux d'être en compétition avec la Chine pour les ressources iraniennes. Une nouvelle fois, Washington a agi sans détours pour s'assurer que personne ne pourrait gêner le contrôle de la région par les Etats-Unis.
Sans surprise, la Turquie (comme le Brésil) a voté contre la motion étasunienne de sanctions au Conseil de sécurité. L'autre pays membre de la région, le Liban, s'est abstenu. Ces actions ont causé davantage de consternation à Washington. Philip Gordon, responsable sous l'administration Obama des relations diplomatiques avec l'Europe, a prévenu la Turquie que les Etats-Unis ne comprenaient pas ses actions, et que la Turquie devait "démontrer son implication dans le partenariat avec l'Occident", rapporte Associated Press, "un rappel à l'ordre rare pour un allié crucial de l'OTAN" [12].
La classe politique comprend très bien. Steven A. Cook, un universitaire du Conseil des relations étrangères, a observé que la question centrale est : "comment garde-t-on les Turcs à leur place ?" — à suivre les ordres comme de bons démocrates. Un gros titre du New York Times captura le sentiment général : "l'accord iranien, point noir de l'héritage du leader brésilien". En résumé, faites ce qu'on vous dit, sinon...
Rien n'indique que d'autres pays de la région soutiennent les sanctions étasuniennes davantage que la Turquie. Par exemple, le Pakistan et l'Iran se sont rencontrés en Turquie pour signer un accord concernant un nouveau gazoduc [13]. Encore plus préoccupant pour les Etats-Unis, le gazoduc pourrait être étendu jusqu'en Inde. L'accord des Etats-Unis avec l'Inde soutenant son programme nucléaire — et indirectement, son programme d'armes nucléaires — avait pour but d'empêcher l'Inde d'être reliée à ce gazoduc, selon Moeed Yusuf, un conseiller sur l'Asie du Sud auprès de l'Institut des Etats-Unis pour la paix, exprimant un point de vue courant. L'Inde et le Pakistan sont deux des trois puissances nucléaires ayant refusé de signer le Traité de non-prolifération (TNP), le troisième étant Israël. Tous ont développé des armes nucléaires avec le soutien des Etats-Unis, et continuent de le faire.
Aucune personne saine d'esprit ne souhaite que l'Iran développe des armes nucléaires; ou qui que ce soit. Une façon simple d'atténuer ou d'éliminer cette menace est d'établir une Zone exempte d'armes nucléaires (ZEAN) au Moyen-Orient. La question a été soulevée (une nouvelle fois) à la conférence du TNP au siège des Nations unies en mai 2010. L'Egypte, qui menait les 118 pays du Mouvement des non-alignés, proposa que la conférence soutienne un appel à négociations en 2011 concernant une ZEAN au Moyen-Orient, comme convenu par l'Occident, y compris les Etats-Unis, lors de conférence de révision du TNP de 1995.
Washington est toujours formellement d'accord, mais insiste pour qu'Israël en soit exemptée. L'heure n'est pas encore venue de créer la zone, a déclaré la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton lors de la conférence du TNP, tandis que Washington soutenait qu'aucune proposition ne pourrait être acceptée si elle exigeait de placer le programme nucléaire israëlien sous le contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), ou si elle obligeait des signataires du TNP, en particulier Washington, à divulguer les informations concernant "les activités et équipements nucléaires israëliens, incluant les informations concernant de précédents transferts nucléaires vers Israël" [14]. La méthode d'Obama pour esquiver le problème est d'adopter la position d'Israël, selon laquelle toute proposition doit être conditionnée à un vaste accord de paix, que les Etats-Unis peuvent repousser indéfiniment, comme ils l'ont fait ces 35 dernières années à de rares et passagères exceptions près.
Au même moment, Yukiya Amano, directeur général de l'AIEA, demandait aux ministres des affaires étrangères des 151 pays membres de faire savoir leur point de vue sur comment mettre en application une résolution demandant à Israël d'adhérer au TNP et de permettre l'inspection de ses installations nucléaires par l'AIEA, selon Associated Press.
Il est rarement noté que les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont une responsabilité particulière pour travailler à l'établissement d'une ZEAN au Moyen-Orient. A la recherche d'une maigre couverture légale pour leur invasion de l'Iraq de 2003, ils firent appel à la résolution 687 du Conseil de sécurité (1991), qui appelait l'Iraq à mettre un terme au développement d'armes de destruction massive. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni prétendirent que l'Iraq n'avait pas respecté la résolution. Il n'est pas nécessaire de s'attarder sur cette excuse, mais cette résolution engage ses signataires vers l'établissement d'une ZEAN au Moyen-Orient.
Entre parenthèses, ajoutons que l'insistance des Etats-Unis de maintenir ses installations nucléaires à Diego Garcia sape la ZEAN mise en place par l'Union africaine, et de même, Washington bloque une ZEAN du Pacifique en excluant ses territoires de la région.
La rhétorique engagée d'Obama vis-à-vis de la non-prolifération a reçu beaucoup d'éloges, y compris un prix Nobel. Une action concrète dans ce sens est l'établissement de ZEAN. Une autre est de ne plus soutenir les programmes nucléaires des trois pays non signataires du TNP. Comme souvent, la rhétorique et l'action sont en désaccord, en fait en contradition directe dans ce cas, des faits auxquels on porte peu d'attention, comme la plupart de ce qui vient d'être rappelé ici.
Au lieu de prendre des mesures concrètes visant à réduire la vraiment terrible menace de prolifération des armes nucléaires, les Etats-Unis entreprennent des actions majeures visant à renforcer le contrôle étasunien sur le Moyen-Orient, région vitale de production de pétrole, par la violence si d'autres moyens ne suffisent pas. C'est compréhensible et même raisonnable, sous la doctrine impériale en vigueur, quelles qu'en soient les conséquences. Voilà une nouvelle illustration de "l'injustice sauvage des Européens" que déplorait Adam Smith en 1776, le centre de commandement ayant depuis traversé l'océan vers leur ancienne colonie.
  1. Le US Central Command est l'un des dix Commandements interarmées de combat ("Unified Combattant Command") du département de la défense étasunien. Six d'entre eux ont une zone géographique d'action spécifique ("area of responsibility"), dont le US Central Command.
  2. Il s'agit du Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act of 2010. [lien]
  3. Rob Edward. Final destination, Iran ? The Herald, 14 mars 2010. [lien]
  4. En anglais "Massive ordnance penetrator", il s'agit d'une bombe anti-bunker de 13 600kg, beaucoup plus grosse que la bombe anti-bunker qui pénètre le plus profondément actuellement, faisant "seulement" 2 270 kg. [lien]
  5. Voir la référence [3].
  6. Jack Khoury. Report: U.S., Israeli warships cross Suez Canal toward Red Sea. Haaretz.com, 19 juin 2010. [lien]
  7. Hugh Tomlinson. Saudi Arabia gives Israel clear skies to attack Iranian nuclear sites. The Times, 12 juin 2010. [lien]
  8. En anglais "Joint Chiefs of Staff", ce comité est formé de haut gradés des forces armées des Etats-Unis, chargés de conseiller le gouvernement.
  9. Lieutenant General Ronald L. Burgess, Director, Defense Intelligence Agency. Statement before the Committee on Armed Services, US Senate, 14 Avril 2010. Unclassified Report on Military Power of Iran, Avril 2010. John J. Kruzel, American Forces Press Service, "Report to Congress Outlines Iranian Threats," Avril 2010, (note dans la version originale). [lien]
  10. Foreign Affairs est un bimestriel influent traitant de politique étrangère et de relations internationales, qualifié par Chomsky de "main establishment journal".
  11. Voir le rapport du Israeli Intelligence and Terrorism Centre [lien] ou l'interview de Mark Regev, porte-parole du premier ministre israëlien [lien].
  12. Associated Press. U.S.: Turkey must prove its commitment to the West. Haaretz.com, 26 juin 2010. [lien]
  13. Zeeshan Haider. Pakistan, Iran sign deal on natural gas pipeline. Reuters, 17 mars 2010. [lien]
  14. Eli Lake. Clinton in struggle for Israel’s nuke secret. The Washington Times, 3 mai 2010. [lien]

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