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8 décembre 2012

La sourde oreille des grands médias sur la situation à Gaza

Source : http://www.acrimed.org
19/11/2012

english

Nous publions ci-dessous une tribune initialement parue en anglais le 14 novembre 2012 sur le site Mondoweiss et signée par Hagit Borer (Royaume-Uni), Antoine Bustros (Canada), Noam Chomsky (États-Unis), David Heap (Canada), Stephanie Kelly (Canada), Máire Noonan (Canada), Philippe Prévost (France), Verena Stresing (France) et Laurie Tuller (France).
Nous accusons ! La sourde oreille des grands médias sur la situation et la gravité des atrocités commises par Israël à Gaza
 
Tandis que les nations d’Europe et d’Amérique du Nord commémoraient, le 11 novembre, les pertes militaires de guerres passées et présentes, Israël ciblait des civils. Le 12 novembre, à l’orée d’une nouvelle semaine, les lecteurs étaient inondés, pendant leur petit-déjeuner, de comptes rendus déchirants relatant les pertes humaines militaires passées et actuelles. Cependant, on semblait taire le fait essentiel selon lequel les pertes humaines les plus importantes lors des conflits armés contemporains touchent les populations civiles. Le matin du 12 novembre était également marqué par une absence criante d’information relatant les attaques militaires sur Gaza qui se sont poursuivies pendant tout le week-end. Une recherche superficielle confirme cette omission sur le réseau de télévision canadien Canadian Broadcasting Corporation (CBC) et les journaux canadiens dont le Globe and Mail, la Gazette de Montréal et le Toronto Star. De même en ce qui concerne le New York Times, la BBC, et les chaînes françaises de télévision France 2 et TF1.

Selon le rapport du Centre palestinien pour les droits de l’homme (PCHR) daté du 11 novembre, cinq civils palestiniens, dont trois enfants, avaient été tués dans la bande de Gaza dans les soixante-douze heures précédentes, en plus de deux membres de la sécurité palestinienne. Quatre de ces décès étaient dus à des tirs d’obus de Tsahal sur des enfants jouant au football. De plus, cinquante-deux civils ont été blessés, dont six femmes et douze enfants. (Depuis que nous avons commencé à rédiger ce texte, le nombre de victimes palestiniennes a d’ailleurs augmenté et continue de croître.)

Les articles qui rapportent les meurtres commis se concentrent en grande majorité sur l’élimination des membres de la sécurité palestinienne. Par exemple, un article d’Associated Press (AP) publié par la CBC le 13 novembre, intitulé Israel mulls resuming targeted killings of Gaza militants (« Israël réfléchit à la reprise des éliminations ciblées de militants de Gaza ») ne fait aucune mention des morts et des blessés parmi la population civile. Il caractérise les meurtres « d’assassinats ciblés ». Le fait que les pertes humaines soient dans une large mesure des victimes civiles, indique qu’Israël n’est pas tant engagée dans des meurtres « ciblés » que dans des assassinats « collectifs », commettant ainsi à nouveau le crime de punition collective.

Un autre article d’AP, paru au bulletin d’informations de la CBC le 12 novembre et intitulé Gaza rocket fire raises pressure on Israel government (« Des tirs de roquettes mettent la pression sur le gouvernement israélien »), est accompagné de la photo d’une femme israélienne regardant un trou dans le plafond de son salon. Et là encore, aucune image, ni aucune mention des nombreuses victimes et des cadavres à Gaza. Dans le même ordre d’idées, la BBC titrait, le 12 novembre, Israel hit by fresh volley of rockets from Gaza (« Israël frappée par une nouvelle pluie de roquettes tirées depuis Gaza »). La même tendance se retrouve dans d’autres grands médias européens.

La couverture des premiers moments de la présente exacerbation insiste principalement sur les roquettes tirées depuis Gaza, dont aucune n’a causé de blessés ni de morts [1]. Ce qu’on ignore sciemment, ce sont les bombardements touchant la bande de Gaza qui, eux, ont causé de nombreuses victimes, dont des morts et plusieurs blessés graves. Nul besoin d’être un expert en science des médias pour comprendre qu’on a affaire au mieux à des reportages bâclés et biaisés, et au pire à une manipulation sciemment malhonnête du lectorat.

De plus, les articles mentionnant les victimes palestiniennes à Gaza rapportent systématiquement que les opérations militaires israéliennes était en représailles à des tirs de roquettes et à deux soldats blessés. Cependant, si l’on examine la chronologie des événements, la flambée de violence actuelle a débuté le 5 novembre dernier, quand un innocent âgé de 20 ans et souffrant apparemment de troubles mentaux, Ahmad al-Nabaheen, a été tué alors qu’il déambulait près de la frontière. Les médecins ont dû patienter pendant six heures avant d’être autorisés à le secourir, et ils pensent que son décès est très certainement dû à cette attente. Puis, le 8 novembre, un garçon âgé de 13 ans qui jouait au football devant sa maison a été tué par les forces d’occupation israéliennes qui avaient fait une incursion dans le territoire de la bande de Gaza avec des chars d’assaut et des hélicoptères. Le fait que quatre soldats israéliens aient été blessés à la frontière le 10 novembre faisait donc partie d’une série d’événements incluant la mort de civils de Gaza, et n’en constituait en aucun cas l’élément déclencheur.

Nous, les signataires de ce texte, sommes récemment rentrés d’un séjour dans la bande de Gaza. Certains d’entre nous sommes en contact direct avec des Palestiniens vivant à Gaza à travers les réseaux sociaux. Pendant deux nuits d’affilée, le 10 et le 11 novembre, les Palestiniens de Gaza ont été privés de sommeil à cause du survol incessant de drones et d’avions F16 et de bombardements aveugles de leur territoire densément peuplé. L’objectif de ces opérations semble clair : il est de terroriser la population, objectif atteint d’ailleurs, comme nous pouvons l’affirmer grâce aux témoignages de nos contacts sur place. S’il n’y avait pas eu de messages affichés sur Facebook, nous n’aurions pas conscience du degré de terreur ressenti par les civils palestiniens ordinaires de Gaza. Ceci contraste vivement avec ce que le monde sait du choc ressenti par les citoyens israéliens victimes des tirs de roquettes.

Selon un rapport non officiel envoyé le 11 novembre par un médecin canadien qui se trouvait à Gaza et qui a apporté son aide au service d’urgences de l’hôpital de Shifa durant le week-end, « les blessés étaient tous des civils présentant de multiples blessures de perforation provenant d’éclats d’obus : lésions cérébrales, blessures au cou, hemo-pneumothorax, tamponnade péricardiale, rupture de la rate, perforations intestinales, membres déchiquetés, amputations traumatiques. Tout ceci sans aucun écran de contrôle, avec peu de stéthoscopes, une seule machine à ultrasons… Plusieurs victimes souffrant de blessures graves mais n’engageant pas leur pronostic vital ont été renvoyées chez elles avant d’être examinées de nouveau le lendemain matin à cause du nombre considérable de blessures graves à traiter. La profondeur des blessures dues aux éclats d’obus donnait froid dans le dos. De petites blessures au demeurant, mais avec des dégâts internes massifs… Et tout cela avec très peu de morphine disponible pour atténuer la douleur. » Apparemment, ce genre de scènes n’est pas digne d’être rapporté par le New York Times, la CBC, la BBC.

Les préjugés et la malhonnêteté qui caractérisent la couverture de l’oppression palestinienne par les médias occidentaux ne sont pas nouveaux ; ceci a été amplement documenté. Pourtant, Israël continue à commettre des crimes contre l’humanité avec l’assentiment total et le soutien moral, financier et militaire de nos gouvernements, que ce soit les États-Unis, le Canada ou l’Union européenne. Benyamin Netanyahu est en ce moment même en train de recueillir le soutien diplomatique des pays occidentaux en vue d’attaques à venir sur Gaza, ce qui nous fait craindre qu’une nouvelle opération du même type que « Plomb durci » se profile à l’horizon. En fait, les événements les plus récents confirment qu’une telle escalade est déjà en état de marche, tel que le montre le décompte des morts aujourd’hui. L’absence d’indignation populaire massive face à ces crimes est une conséquence directe de la dissimulation systématique des faits et de la manière distordue dont ces crimes sont rapportés.

Nous souhaitons exprimer notre indignation concernant la couverture médiatique scandaleuse de ces événements dans les grands médias. Nous appelons les journalistes du monde entier travaillant pour des antennes de ces grands médias à refuser d’être instrumentalisés à travers cette politique systématique de manipulation. Nous appelons également les citoyens à s’informer en consultant les médias indépendants et à laisser leur conscience s’exprimer ouvertement de la manière qu’ils jugent la plus efficace et appropriée.

 

Notes

 

[1] Le texte a été écrit avant la mort de trois civils israéliens dans un tir de roquettes, qui s’est produite le 15 novembre, soit le lendemain du déclenchement “officiel” de l’opération israélienne et plusieurs jours après les événements relatés ci-dessus.


17 novembre 2012

Gaza, assassinats et désinformation

Par Alain Gresh
15/11/2012
Source : http://blog.mondediplo.net
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Pour comprendre l’escalade à Gaza, il faut toujours rappeler quelques données sur ce territoire (360 kilomètres carrés, plus de 1,5 million d’habitants, soit plus de 4 500 personnes par kilomètre carré — ce qui en fait un des endroits de la planète où la densité de population est la plus élevée), occupé depuis 1967 par Israël. Même si l’armée s’en est retirée, ses accès avec le monde extérieur sont toujours contrôlés par Israël ; la circulation à l’intérieur même de cette mince bande de terre est limitée et le blocus mis en place depuis des années perdure : pour les Nations unies, Gaza reste un territoire occupé.

Les données qui suivent sont fournies par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires dans les territoires palestiniens (OCHA oPt), dans un document de juin 2012 intitulé : « Five Years of Blockade : The Humanitarian Situation in the Gaza Strip » :

- C’est en juin 2007 que le gouvernement israélien a décidé d’intensifier le blocus de ce territoire, qui était déjà sévèrement « contrôlé ».
- 34 % de la population (et la moitié des jeunes) est au chômage.
- 80 % de la population dépend de l’aide alimentaire.
- Le PNB par habitant était, en 2011, 17 % en dessous de celui de 2005 (en termes constants).
- En 2011, un camion par jour sortait de Gaza avec des produits pour l’exportation, soit moins de 3 % du chiffre de 2005.

- 35 % des terres cultivables et 85 % des eaux pour la pêche sont partiellement ou totalement inaccessibles aux Gazaouis à la suite des restrictions israéliennes.
- 85 % des écoles doivent fonctionner en « double service » — un le matin, l’autre l’après-midi —, en raison de la surpopulation.

Toute guerre s’accompagne d’une propagande intense et le gouvernement israélien est passé maître dans cet art. Déjà lors de l’offensive de décembre 2008-janvier 2009, on avait assisté à un déferlement médiatique (Marie Bénilde, « Gaza : du plomb durci dans les têtes »). Des intellectuels français, dont l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, avaient contribué à cette désinformation.

L’homme assassiné par Israël, Ahmed Jabari, était le chef de l’aile militaire du Hamas (sur cette organisation, lire « Qu’est-ce que le Hamas ? »). Nombre de médias le présentent comme « un terroriste » responsable de toutes les attaques contre Israël. La réalité est assez éloignée de ce portrait — au-delà même de l’usage du terme « terrorisme », pour le moins ambigu. Une nouvelle fois, c’est un journaliste israélien Aluf Benn qui fait remarquer (« Israel killed its subcontractor in Gaza », Haaretz, 15 novembre) :

« Ahmed Jabari était un sous-traitant, en charge du maintien de la sécurité d’Israël dans la bande de Gaza. Cette qualification paraîtra sans aucun doute absurde pour tous ceux qui, au cours des dernières heures, ont vu Jabari décrit comme un “archi-terroriste”, “le chef du personnel de la terreur” ou “notre Ben Laden”.
C’était pourtant la réalité durant ces cinq années et demi. Israël a exigé du Hamas qu’il observe la trêve dans le sud et la fasse appliquer par les nombreuses organisations armées dans la bande de Gaza. L’homme à qui avait été confiée cette tâche était Ahmed Jabari. »

Il suffit de regarder les graphiques publiés par le ministère des affaires étrangères israélien lui-même sur les tirs de roquettes (« Palestinian ceasefire violations since the end of Operation Cast Lead », 14 novembre 2012), pour se rendre compte que, de manière générale, la trêve a bien été observée. Elle a été rompue par des raids de l’armée israélienne les 7 et 8 octobre 2012, puis les 13 et 14 octobre, provoquant une escalade qui a continué sans discontinuer depuis. Et, à la veille de l’assassinat de Jabari, une trêve avait été finalisée par l’Egypte, ce que confirme le témoignage du militant de la paix Gershon Baskin, repris dans Haaretz, « Israeli peace activist : Hamas leader Jabari killed amid talks on long-term truce », 15 novembre)

Chaque escalade fait suite à des assassinats ciblés de militants palestiniens à Gaza. Ces exécutions extra-judiciaires sont une pratique ancienne du gouvernement israélien (à laquelle les Etats-Unis se sont ralliés depuis longtemps). Vous avez dit « terrorisme » ? (lire « De Gaza à Madrid, l’assassinat ciblé de Salah Shehadeh », par Sharon Weill, Le Monde diplomatique, septembre 2009).

Le scénario avait été exactement le même en 2008. Alors que la trêve était respectée du côté palestinien depuis juin 2008 (« List of Palestinian rocket attacks on Israel, 2008 », Wikipedia), c’est l’assassinat de sept militants palestiniens en novembre qui devait déboucher sur une escalade et l’opération « Plomb durci ».
Sur les violations par Israël des cessez-le-feu au cours des dernières années, on pourra lire Adam Horowitz, « Two new resources : Timeline of Israeli escalation in Gaza and Israel’s history of breaking ceasefires » (Mondoweiss, 14 novembre 2012).

D’autre part, il est difficile de parler d’un affrontement entre deux parties : les F-16 israéliens et les roquettes palestiniennes ne sont pas des armes équivalentes. Le bilan humain, depuis la trêve de janvier 2009 qui a suivi l’opération « Plomb durci », le confirme.

L’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem dresse le compte des Palestiniens et des Israéliens tués à Gaza depuis le 19 janvier 2009 jusqu’au 30 septembre 2012 (« Fatalities after operation “Cast Lead” ») :
271 Palestiniens (dont 30 mineurs) contre 4 Israéliens.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes...

14 novembre 2011

Ormuz, détroit de la peur

Par Philippe Leymarie
jeudi 10 novembre 2011
pour  http://blog.mondediplo.net

Et si l’Iran, qui en est le principal riverain, fermait le détroit d’Ormuz ? La crainte d’un blocage de cette voie d’eau stratégique, par laquelle transite 40 % du pétrole exporté du Proche-Orient, ressurgit à chaque montée de tension à propos de l’Iran : c’est à nouveau le cas après la déclaration du président israélien Shimon Pérès, le 5 novembre dernier, selon laquelle la perspective d’une option militaire contre l’Iran pour l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire se rapproche. Et après la publication le 8 novembre du rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) évoquant de « sérieuses inquiétudes concernant une possible dimension militaire du programme nucléaire » de Téhéran, alors que de son côté le président français Nicolas Sarkozy assurait le 9 novembre à une délégation à Paris du Congrès juif mondial vouloir accentuer les pressions sur l’Iran, « Israël n’ayant n’a pas de meilleur partenaire pour sa sécurité que le gouvernement français ».
Sur Israël-Infos, Gerard Fredj relève que le numéro un français a reçu mercredi « durant quatre vingt onze minutes » cette délégation du Congrès juif mondial, conduite par son président Ronald Lauder, ainsi que Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives (CRIF), désireux d’obtenir de M. Sarkozy l’assurance qu’il inciterait les pays occidentaux à agir rapidement pour empêcher l’Iran de parvenir à assembler une bombe nucléaire. Selon Richard Prasquier, Nicolas Sarkozy aurait effectivement assuré qu’il « pousserait » à un renforcement des sanctions internationales contre Téhéran, qui rendraient difficiles les transactions de la Banque centrale iranienne et les exportations de pétrole. En revanche, le président français aurait insisté sur les « conséquences lourdes » d’une intervention militaire destinée à frapper les sites nucléaires iraniens.
Deux mentions récentes de ce qui pourrait se passer autour de ce passage d’Ormuz, long de 63 km et large de 40 km, avec deux rails de navigation de 3 km de large essentiellement situés dans les eaux omanaises - détroit qui relie la mer d’Oman au Golfe arabo-persique, et voit passer chaque année deux mille quatre cents pétroliers, au long de la côte iranienne [1]. Pour Kaveh L. Afrasiabi, professeur de science politique aux universités de Téhéran et Boston, « l’Iran peut couper le détroit d’Ormuz pratiquement à tout moment, et cela mettrait un coup d’arrêt à l’exportation des quelque 6 millions de barils de pétrole embarqués chaque jour [2] ».

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Le détroit d’Ormuz
Philippe Rekacewicz 
 
Comme une éventuelle intervention militaire israélienne contre les implantations nucléaires en Iran « nécessiterait, pour avoir des chances de réussite, d’effectuer des frappes sur une douzaine de sites, certains dans ou autour de secteurs peuplés, avec une forte probabilité de faire de nombreuses victimes civiles », cela déclencherait selon lui « un tsunami de colère populaire » dans le pays, qui conduirait les responsables politiques iraniens à lancer des représailles aussi dures que possible contre les intérêts américains et israéliens, avec notamment un blocage d’Ormuz.

« Rhétorique incendiaire » 

 

Cet intellectuel, réputé proche du président Ahmadinejad, estime – comme d’autres experts de politique étrangère en Iran – que l’exécutif américain ne fait rien pour apaiser ce qu’il appelle la « rhétorique incendiaire » d’Israël : « C’est sans doute parce que le président Barack Obama est trop occupé par d’autres problèmes, mais cela peut constituer une erreur grave et coûteuse. »
« La pose de mines dans le Golfe arabique, surtout dans le détroit d’Ormuz, est la principale menace à prendre en compte », considère de son côté Ahmed Al Attar, un commentateur emirati, spécialiste des questions de défense et d’énergie. Il rappelle qu’en 1988, la frégate américaine Samuel B. Roberts avait heurté une mine iranienne, et avait été presque perdue. « L’installation de champs de mines à grande échelle entraverait considérablement le trafic de pétrole et l’ensemble du commerce maritime dans le Golfe, et serait difficile à contrer, quoique pas impossible, estime-t-il. Mais la pose de mines, ou l’utilisation de missiles, affecterait également le commerce pétrolier de l’Iran, autant sinon davantage que celui de ses ennemis. L’aviation et la marine iraniennes seraient rapidement annihilées ; les forces armées se retrouveraient sans couverture air, aux prises avec des attaques aériennes répétées. Et il serait vite l’heure d’abandonner la partie… »

Durant la guerre Iran-Irak des années 1980, des tankers avaient été bombardés par la chasse iranienne dans le Golfe persique. Les prix du brut avaient explosé, tout comme les tarifs d’assurances. L’Iran peut être tenté d’agiter la menace de sa « marine de guérilla » – constituée notamment d’escadrilles de vedettes rapides – et d’une éventuelle fermeture du détroit, au cas où Israël, les Etats-Unis ou l’Europe iraient trop loin dans les sanctions, ou dans des projets d’attaque de ses installations nucléaires.

Le dernier incident sérieux dans la région remonte au 5 janvier 2008. Des vedettes rapides iraniennes s’étaient faites menaçantes contre une petite escadre de l’US Navy, de passage dans le détroit : des bâtiments américains qui rasaient, semble-t-il, la côte iranienne. L’ancien président George W. Bush était alors attendu dans la région. L’incident, qui n’avait pas débouché sur une poursuite ou un tir, avait permis en revanche à la diplomatie américaine de battre le tam-tam auprès des pays du Golfe en faveur d’une coalition anti-iranienne, et au président lui-même de se poser en garant de la libre circulation dans le golfe et le détroit.

La perspective d’une option militaire 

 

Les présidents américain et français ont profité du récent sommet du G20 à Cannes pour dénoncer le programme nucléaire militaire iranien, et agiter la menace de nouvelles sanctions, tandis qu’en Israël on débattait gravement d’une possible expédition punitive des forces armées, dans la foulée d’une déclaration du président israélien. Shimon Pérès [3] avait estimé le vendredi 5 novembre que la perspective d’une option militaire contre l’Iran pour l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire se rapprochait, et suscité une avalanche de débats et commentaires dans la presse israélienne.
Il semble admis, une semaine plus tard, que ce nouvel accès de fièvre était essentiellement verbal, à usage politique, dans l’attente de la publication d’un rapport « favorable » de l’AIEA ouvrant la voie à un nouveau train de sanctions internationales.

Au contraire de l’Egyptien Mohamed El Baradei, qui faisait preuve d’une certaine indépendance, même s’il a peut-être eu une tendance pan-islamique à minorer les tentatives iraniennes pour se doter de l’arme atomique, le Japonais Yukiya Amano – son successeur à la tête de l’AIEA – semble parfaitement en phase avec Washington (qu’il a consulté quelques heures avant de sortir son rapport), et avec Israël (qui a aussitôt clamé que ce rapport confirmait et même légitimait ses inquiétudes répétées). Selon Téhéran, qui ne compte pas changer de politique, ce rapport est fabriqué à l’aide d’éléments communiqués opportunément par des services secrets occidentaux, et ne reflète pas la réalité.

Sur un plan technique, on relève dans la lettre confidentielle TTU, spécialisée dans les questions de défense [4], « qu’à partir de la fin de l’année, l’aviation israélienne n’aura plus à demander la permission aux Etats-Unis pour survoler l’Irak et mener d’éventuelles attaques contre les installations nucléaires iraniennes ». La clause dans l’accord militaire entre l’Irak et les Etats-Unis signé en novembre 2008, incluse sous la pression du premier ministre chiite Nouri al-Maliki, qui a institué une zone interdite de vol au-dessus du territoire irakien en vue d’empêcher des raids israéliens contre l’Iran, arrive en effet à expiration à la fin 2011, après le départ officiel des troupes américaines d’Irak. Or, rappelle TTU, le plus court chemin vers l’Iran pour l’aviation israélienne passe par l’Irak. Par ailleurs, les vives tensions de ces derniers mois entre Israël et la Turquie excluent un passage par ce dernier pays [5].

Ne pas délaisser le Golfe 

 

Plus généralement, si l’ex-président Bush rêvait de remodeler le Proche-Orient, c’est ce même Proche-Orient avec ses évolutions politiques récentes qui, en attendant, contraint l’exécutif conduit par Barack Obama à redéfinir la posture stratégique des Etats-Unis dans le Golfe. Dans un dossier de la revue Diplomatie (juin-juillet 2011) sur « la géopolitique des Etats-Unis : la fin d’un empire ? », Anthony Cordesman, titulaire d’une chaire de stratégie au Center for Strategic and international Studies (CSIS), conseille au gouvernement américain - auquel il n’est pas hostile ! - de ne pas délaisser le Golfe, qui doit rester une priorité absolue pour les Etats-Unis (comme pour la plupart des pays dépendants du pétrole proche-oriental), quitte à laisser à l’Inde, la Chine, et la Russie le « grand jeu » dans l’Asie du Sud, et à « oublier » ou presque l’Afghanistan, le Pakistan, etc., en évitant en tout cas d’y contrarier les fragiles équilibres actuels.

Cordesman, qui dresse un tableau inquiétant des failles et zones de fracture au Proche-Orient, dans des pays qui étaient jusqu’ici des partenaires privilégiés des Etats-Unis (Egypte, Tunisie, Yémen, Bahrein), suggère par exemple :

- de traiter l’Iran comme s’il était déjà une puissance nucléaire potentielle, de ne pas compter sur une opération israélienne, ni sur une évolution favorable du régime, et d’examiner avec les pays du sud du Golfe un possible dispositif de défense antimissiles, en leur offrant une garantie globale de sécurité ;
- de s’appuyer sur le nouvel Irak, comme gardien du trublion iranien, en y maintenant dans la mesure du possible une présence militaire significative, en continuant à former son armée à la contre-insurrection et au contre-terrorisme, etc. ;
- de rassurer les petits riverains du sud du Golfe (Koweït, Bahrein, Qatar, Oman) quant au maintien des installations militaires américaines actuelles ;
- de maintenir une présence navale et aérienne forte dans le Golfe, pour dissuader toute action iranienne sur le détroit d’Ormuz, le Golfe persique, le Golfe d’Oman, l’océan Indien ;
- de considérer l’Egypte et la Jordanie comme des « partenaires critiques » pour la sécurité à l’ouest du Golfe, en mer Rouge,etc. ;
- de développer des programmes de formation, équipement, etc. des armées locales, pour éviter aux forces américaines d’apparaître en première ligne (le fameux « leadership from behind » qui fait florès ces temps-ci) ;
- et aussi de maintenir un partenariat stratégique avec les grands alliés extérieurs au théâtre que sont notamment la Grande-Bretagne, la Turquie, ou la France.

Notes

 

[1] Une base française interarmées permanente a été créée en 2009 à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis, aux approches du détroit, face à l’Iran.
[2] Voir son autre article dans Asia Times, « False bells on Iran’s nuclear program ».
[3] Le même Shimon Pérès avait contribué à faire d’Israël une puissance nucléaire dans les années 1960, avec l’aide technique de la France.
[4] 9 novembre 2011 – n° 821.
[5] En septembre 2007, lorsqu’elle a attaqué un site nucléaire dans le nord de la Syrie, ses appareils avaient largué accidentellement des réservoirs de carburant sur le territoire turc.

17 octobre 2011

Un Etat palestinien est-il encore possible ?


DL : MC , DP , ES , FSO


Un Etat en marche ?

Un reportage de Martine Laroche-Joubert et Thierry Breton

En Palestine, il y a déjà pourtant une administration qui marche. La gestion des affaires courantes est saluée par les instances internationales. Lutte contre la corruption, sécurité renforcée, relance de l’économie, les résultats sont spectaculaires. La Cisjordanie est beaucoup plus moderne que le Sud-Soudan, dernier accueilli comme membre de l’ONU…

Les 1000 visages de Gaza.

Un reportage de Katia Clarens et Valérie Lucas
A côté de la Cisjordanie, il y a la bande de Gaza, dirigée par les islamistes du Hamas, tristement célèbres pour des attentats-suicides sanglants en Israël. En représailles, le territoire est soumis à un blocus. En rétorsion, le Hamas envoie des roquettes sur Israël, qui riposte... Une violence qui pénalise durement les civils. Une majorité n’a rien à voir avec le Hamas et souhaite son départ. Mais il y a aussi des groupes salafistes qui le trouvent trop modéré… Gaza a 1000 visages. Un reportage exclusif.

Les frontières de la discorde

Un reportage de Alexis Monchovet et Sophie Claudet
Il y a d’autres obstacles à la création d’un Etat palestinien. D’abord, celui de ses frontières. Les Israéliens ne veulent plus entendre parler du tracé qui existait avant la guerre des Six jours. Pour des raisons stratégiques ou religieuses, leurs colonies se multiplient en Cisjordanie, accaparant l’eau et les meilleures terres. Et les colons juifs s’implantent aussi dans et autour de Jérusalem-Est. Comment créer un État viable dans ces conditions ?

Et le droit au retour ?

Un reportage de Negar Zoka et Malek Sahraoui
Autre souci, la question des réfugiés palestiniens. Il y en a près de cinq millions
recensés hors des territoires. Plus qu’en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Le
droit au retour se transmet de génération en génération. Au Liban, certains
croupissent depuis plus de 60 ans dans des camps insalubres. Seule, une minorité
pourra revenir en Israël ou en Palestine.

Le lobby pro-israélien aux Etats-Unis

Un reportage d’Estelle Youssouffa et Christophe Obert
Quelles que soient les résolutions de l’ONU, Israël a longtemps pu compter sur le soutien sans faille de la première puissance mondiale. Car le lobby pro-israélien est très influent aux États-Unis, mêlant organisations juives et chrétiens conservateurs. Ses pressions pèsent de tout leur poids sur la politique étrangère américaine. Mais le printemps arabe a redistribué les cartes.

Entretien avec Avraham Burg

3 août 2011

Feu sur les embargos

Par Philippe Leymarie
Pour http://blog.mondediplo.net

La première moitié de cette année 2011 aura été marquée, sur le plan des équipements militaires, par la fin discrète de deux embargos de fait : l’un contre la Russie, ex-Union soviétique, à qui la France a fini par vendre quatre Bâtiments de projection et de commandement (BPC) – le premier équipement militaire majeur acquis par Moscou dans un pays occidental. L’autre contre Israël, l’Elysée ayant décidé de confier à son industriel de l’armement fétiche (Dassault) le soin de fournir d’ici 2014 à l’armée française les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) dont elle manque – des engins sans pilote dérivés en fait du Heron TP, développé, construit et donc vendu par le groupe d’armement israélien IAI.
Ce que n’a pas manqué de souligner à sa manière par exemple - et parmi beaucoup d’autres - le site Jforum, « portail juif francophone » : « Après l’embargo honteux, la France achète ses armes en Israël. Signé en fin de semaine dernière, le “deal” avec Israël Aerospace Industries (IAI), le numéro un israélien, est estimé à environ 500 millions de dollars, selon des responsables de cette entreprise. (…) Pour les médias israéliens, l’interdiction de la vente et de l’achat d’armement décrété par le général De Gaulle en juin 1967, au moment de la guerre israélo-arabe, était vécue comme une blessure. A l’époque, la France était de très loin le plus important fournisseur d’armes d’Israël. » (Voir aussi le billet d’Alain Gresh, « France-Israël, comme en 1956 », Nouvelles d’Orient, 25 juillet 2011.)

«  (…) Ce contrat massif et officiel a donc un arrière goût de revanche. Les responsables de la défense israéliens ne manquent pas de rappeler que le boycottage français a en fait donné une formidable impulsion au développement d’une industrie aéronautique israélienne de pointe. Dans un premier temps, Israël a copié les plans du Mirage pour produire des avions de combat, avant de tenter de mettre au point le Lavi, un modèle original, dans les années 80. Mais le véto américain à la production d’un appareil qui risquait de faire concurrence aux avions américains a encouragé Israël à miser sur l’avionique, les systèmes de défense anti-aériens, ainsi que sur les drones (...), réussissant à exporter pour 7,2 milliards de dollars d’armes l’an dernier, grâce notamment aux ventes des drones. »
«  (…) Les médias israéliens oublient que la France utilise les technologies avioniques d’Israël depuis des années. Paris collabore discrètement avec Israël en matière de technologie de drones depuis au moins 1995, lorsque le ministre de la défense François Léotard a signé pour l’achat de quatre drones. La France utilise discrètement l’expertise israélienne dans le programme SIDM (système de drone moyenne altitude longue endurance), car le célèbre Eagle One est le fruit d’une collaboration discrète entre IAI et EADS. »

Pays pionnier 

 

On ne s’étonnera pas de trouver, derrière cette apparente « solution de souveraineté nationale » à l’actuel manque (criant) de drones en France, la patte de l’industrie militaire israélienne – un pays pionnier dans ce domaine, immédiatement derrière les Etats-Unis : des entreprises de pointe comme Israeli Aeronautics Industries (IAI) et Silver Arrow (filiale d’Elbit Systems), ou encore Rafael, occupent une position-clé sur le marché mondial, avec leurs familles de drones tactiques Hunter, Hermes, Heron, Eitan ou leurs dérivés, développés en partenariat avec les pays européens – dont, désormais, la France.

A l’exception des Etats-Unis, la plupart des armées occidentales engagées en Afghanistan – notamment l’Allemagne, l’Australie, l’Espagne, le Canada, la France – mettent déjà en œuvre des engins sans pilote de fabrication israélienne. L’Inde, le Brésil, la Russie s’en sont procurés également. La vente de ces engins n’est pas soumise aux mêmes restrictions qu’aux Etats-Unis, où les engins UAV (Unmanned aerial vehicles) sont classés administrativement dans la même catégorie que les missiles de croisière, et soumis au Missile Technology Control Regime, un groupe informel de trente-quatre pays qui se donne pour but d’empêcher la prolifération des systèmes d’armes de destruction massive.

Cette procédure écarte nombre de clients, au grand dam de Gary Ervin, qui dirige la division « aerospace » de Northrop : « Si nous disons à nos clients qu’ils ne peuvent acquérir de Global Hawk [1], ils se rendent en Israël et achètent un Hermes 450. Ce n’est pas tout à fait un Global Hawk, mais c’est un engin assez efficace. C’est un de nos problèmes… » James Pitt, chef de la division des systèmes électroniques dans la même compagnie, remarque qu’alors que « les pays ont un appétit insatiable pour les drones, » les Etats-Unis – faute d’un changement de politique dans le secteur des UAV – risquent de dresser dans cinq ans un constat de carence : « Là aussi, nous avons manqué le bateau. » 

« Combat proven » 

 

Israël se pose en spécialiste des robots en tous genres, et ses universités, en lien étroit avec les entreprises spécialisées, se font fort de trouver des solutions techniques adaptées à tous les problèmes que rencontrent les forces armées de ce pays [2] : au fil des ans, et des tensions au nord comme au sud d’Israël, elles ont mis au point des robots escaladeurs de murs, des robot-serpents explorant des cavités ou abris, des robots blindés et armés pour patrouiller le long des frontières, des drones d’observation ou de tir, etc. Déjà, comme aux Etats-Unis, l’armée de l’air israélienne forme plus de contrôleurs de drones que de pilotes embarqués.
En quasi-guerre permanente, Israël ne cesse de tester des matériels en conditions réelles (« combat proven ») : un argument de vente décisif. Même si les dépenses militaires absorbent un dixième de sa richesse nationale, le secteur des industries high-tech – avec le plus souvent des branches défense fouettées par le climat guerrier du pays – est devenu la principale locomotive de l’économie israélienne. Une créativité qui s’explique aussi par l’osmose entre l’université et l’industrie de l’armement, et les liens avec « Tsahal » : les scientifiques comme les industriels sont souvent d’anciens militaires, et même d’ex-membres des commandos ou autres unités spéciales, partageant un même socle culturel et politique.

Une série de facteurs jouent, en Israël plus qu’ailleurs, en faveur de cette « robotisation du champ de bataille », qui serait près de toucher jusqu’à un tiers du parc terrestre et aérien de Tsahal :

— les contraintes du combat en zone urbaine, au milieu des populations, qui tend à se généraliser ;
— la nécessité politique d’éviter au maximum les victimes civiles « collatérales » ;
— le manque d’effectifs ;
— le souci de préserver la vie des soldats (mines, IED) ;
— les besoins en matière d’« ’assassinats ciblés », actions préventives, sabotages, etc. – facilités par le recours aux robots et drones.

Large spectre 

 

« Les drones, avions pilotés à distance, sont devenus des capacités indispensables à tout système de défense, explique de son côté le ministère français de la défense pour justifier l’initiative prise en faveur de l’avionneur Dassault, tout en minorant l’importance du fournisseur israélien. Leur endurance assure la permanence de la surveillance des théâtres d’opération, sans engager de vie humaine. Leur large spectre d’emploi permet le recueil de renseignement de toute nature ou le ciblage d’objectifs. Leur système de communication raccourcit les boucles de décision et leur furtivité diminue leur vulnérabilité. Ils s’inscrivent parfaitement dans la mission de connaissance et d’anticipation, définie par le Livre blanc comme l’une des cinq fonctions stratégiques dont les forces de défense et de sécurité doivent avoir la maîtrise [3]. »

A l’issue d’un Comité ministériel d’investissement , le ministre français de la défense Gérard Longuet a annoncé « l’entrée en négociations » avec Dassault Aviation pour l’acquisition d’ un nouveau système de drones MALE, « destiné à remplacer le système de drones actuellement utilisé par l’armée de l’air (le système Harfang) en attendant l’entrée en service, à l’horizon 2020, d’une nouvelle génération d’appareils, développée dans le cadre de l’accord de coopération franco-britannique de novembre 2010 ». Selon le ministère, le développement de cette solution (à partir du F-Heron TP israélien) impliquera autour de Dassault Aviation plusieurs entreprises françaises, ce qui « va permettre de commencer à structurer une filière industrielle en préparation du futur système de drones MALE franco-britannique ».

Ce choix présenté comme « national » met fin à deux ans d’atermoiements, dans un domaine où la France est notoirement absente, sur le plan industriel comme militaire. Un choix stratégique, car il engagera le pays pour plusieurs décennies. EADS, qui a une longue expérience des drones, [4]. et a déjà fourni à l’armée française plusieurs types d’engins sans pilote, paraissait un candidat plus naturel, surtout au moment où les restrictions budgétaires imposent – recommande-t-on au sommet de l’Etat – de rationaliser les investissements, de restructurer l’industrie européenne de l’armement, de mutualiser la conception et la production de certains équipements.

Louis Gallois, le patron d’EADS, plaidait encore au salon aéronautique du Bourget, en juin dernier, pour une solution largement européenne, autour du bi-réacteur MALE Talarion, un programme destiné à répondre à la demande de l’Allemagne, de l’Espagne... et de la France. Mais la réorganisation en cours de la branche défense de son groupe, rebaptisée Cassidian, et penchant de plus en plus côté allemand, semble avoir compté dans la décision de Paris de se rabattre sur l’ami Dassault.

Sous prétexte d’éviter de se placer sous la coupe américaine (premier producteur mondial de drones), qui proposait des achats « sur étagères » de ses Reaper ou Predator, et pour éviter de dépendre de l’« allemand » Cassidian, Paris se retrouve dans les bras exclusifs de son fournisseur unique de chasseurs (constructeur des fameux, très bons, mais invendables Rafale). On renouvelle donc, dans ce nouveau secteur-clé des drones, le schéma suicidaire qu’on a connu avec celui des chasseurs, dans les années 1980 : une concurrence intra-européenne, et même partiellement franco-française, comme ce fut (et est encore) le cas entre l’Eurofighter d’EADS et le Rafale de l’avionneur tricolore [5].

Notes

 

[1] Un drone de haute altitude et longue endurance, champion du monde de sa catégorie.
[2] Cf. Jean-Marie Hosatte, « La guerre télécommandée », Le Monde Magazine, septembre 2010.
[3] Communiqué du ministère de la défense, 21 juillet 2011.
[4] Cf. la lettre TTU, supplément au n° 765, 30 juin 2010 : « Drones : EADS au service de l’autonomie stratégique » (PDF).
[5] Cf. Dominique Gallois, « L’Etat choisit Dassault plutôt qu’EADS pour sept nouveaux drones », Le Monde, 23 juillet 2011.

31 mai 2011

Résistance à Jérusalem-Est

Par Dominique Vidal et Michel Warschawski.
pour http://blog.mondediplo.net

Pour la première fois — depuis vingt mois qu’elle se déroule — la manifestation du vendredi contre la colonisation juive à Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, s’est tenue dans un autre quartier : celui de Ras Al-Amoud.

Depuis des années, cette zone de la Jérusalem arabe a vu aussi s’implanter une petite colonie, dite Maale Zeitim, tout aussi illégale. Celle-ci comptait jusqu’ici 110 appartements. Or, viennent de s’y ajouter dix-sept autres, à la suite d’un étrange échange. Baptisés Maale David, ces nouveaux logements sont en effet installés dans les deux bâtiments de l’ancien quartier général de la police israélienne pour la Cisjordanie, rénové à cet effet. De son côté, l’organisation de colons Elad a financé la construction du nouveau QG dans la fameuse zone E1, à proximité de Maale Adoumim, dont l’annexion définitive rendrait littéralement impossible la transformation de Jérusalem-Est en capitale d’un Etat palestinien [1].

C’est pour protester contre ce nouveau fait accompli que, ce vendredi après-midi, plusieurs centaines de manifestants juifs et arabes, de toutes générations et de sensibilités visiblement diverses — dont de nombreux porteurs de kippa — ont bloqué, deux heures durant, l’entrée de Maale Zeitim.
Au son des tambours, ils se sont livrés à un véritable concours de slogans comme : « L’occupation est un crime, libérez la Palestine », « Pas de nouvel Hébron à Jérusalem », « Ras Al-Amoud, ne désespère pas, l’occupation s’achèvera », « Voleurs, voleurs, foutez le camp de ces maisons », « Dans votre intérêt, sortez de cette cage », « Réveillez-vous, le fascisme est déjà là », « Colons, prends garde, Dieu ne t’absoudra pas », « Il n’y a pas de sainteté dans une ville occupée ».

Après un temps d’observation, la population du quartier s’est jointe au sit-in. Tandis que toutes les voitures passant dans la rue klaxonnaient à qui mieux mieux, les shebab (jeunes), juchés sur des camions, drapeaux palestiniens déployés, défiaient les enfants des colons. Un rappeur arabe a régalé l’assistance de ses rimes humoristiques...

Un temps débordés, les gardiens de la colonie et les quelques policiers présents sur place ont fini par appeler des renforts pour « libérer » les colons. Et c’est avec une soudaine et brutale violence qu’ils ont déplacé les manifestants assis devant l’entrée, tirant les uns par les bras ou les jambes, sans hésiter à jouer du taser. Les policiers municipaux se sont notamment acharnés sur la jeune organisatrice de l’initiative, à qui ils ont cassé un bras, et sur son frère, blessé à la tête à coups de matraque.

Il y a quelques jours, le premier ministre Benjamin Netanyahou exhortait le Congrès américain avec ces mots : « Jérusalem ne doit jamais être divisée. Jérusalem doit rester la capitale unifiée d’Israël. Je sais que c’est une question difficile pour les Palestiniens. Mais je crois qu’avec de la créativité et de la bonne volonté une solution peut être trouvée. »

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Occupation israélienne à Jérusalem-Est
Carte : Philippe Rekacewicz, 2007.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Dominique Vidal, 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.

 

Notes

 

[1] Lire Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, « Comment Israël confisque Jérusalem-Est », Le Monde diplomatique, février 2007.

15 avril 2011

ARTE Reportage - Israël , Sécurité nucléaire, un enjeu mondial

http://videos.arte.tv
(France, 2011, 42mn)
ARTE


Israël
Depuis 2010, Israël fait face à déferlement d'immigrants clandestins en provenance d’Afrique. Plus particulièrement des Africains d'Erythrée, du Soudan, du Nigeria ou de Côte d'Ivoire… Rien que le nombre de réfugiés érythréens tournerait autour de 17.000 personnes.
Dans un quartier pauvre du sud de Tel Aviv, le pasteur Jeremiah Dairo, originaire du Nigéria a réussi à créer une petite paroisse dans une ancienne usine. Tous les soirs, il recueille ici 70 à 80 sans papiers, Africains pour la plupart. Sans argent, sans permis de travail, sans assurance. Et aucune chance de faire valoir un quelconque droit d’asile.
En Israël, seul un sans papier sur 100 a l’espoir d’être régularisé. Tous les autres sont considérés comme des intrus. La population est à cran : le racisme est palpable. Les réactions extrêmes aussi. Les citoyens israéliens manifestent une colère proportionnelle à l’arrivée des immigrés. Ici, on veut clairement éviter les mariages entre Africains et femmes juives.
En embuscade, derrière ces citoyens en colère, le parti du Likoud de Benyamin Netanyahou… favorable à la construction de « camps d’internement » supplémentaires. C'est là que les soldats amènent tous ceux qui pénètrent illégalement en territoire israélien. Depuis plus d’un an, plus aucune caméra n’est autorisée à témoigner du quotidien de ces réfugiés politiques dont le nombre s'est multiplié par 10. Le camp est au bord de l'asphyxie.

Sécurité nucléaire, un enjeu mondial
Derrière l’émotion suscitée par l'accident de Fukushima, l'inquiétude sur la sûreté globale des centrales nucléaires du monde entier a rapidement surgi.
Quelle est la réalité du risque nucléaire dans le monde ?
Il existe de réels sujets d’inquiétude, au cœur d’un dispositif pour autant globalement sous contrôle. Quant aux risques en tant que tels, ce ne sont pas forcément ceux brandis par certains militants plus ou moins informés – et qui pourraient être surpris de découvrir les « failles » que nous avons pu déceler. Inversement, certaines menaces évoquées restent parfois fantasmatiques.
Un écheveau que l’équipe d’ARTE Reportage a choisi de démêler, grâce à l'intervention de tous les acteurs de la filière nucléaire. Experts indépendants, militants anti-nucléaires, responsables incontournables, en première ligne en période crise. Mais surtout, des interlocuteurs méconnus, mais qui jouent un rôle central dans la sûreté, telle que l’association WANO, - World Association of Nuclear Operators-, fondée après Tchernobyl, qui mène ses propres investigations en parallèles aux autorités de sûreté nationales, dans le monde entier.
Aux Etats-Unis, depuis des années, des opérateurs américains issus du Nuclear Energy Institute-, relayés par des experts, soulèvent les risques que font encourir des centrales identiques à Fukushima. La centrale de Diablo Canyon, construite sur la côte ouest, tout près de la célèbre et menaçante faille de San Andreas, exposée au double risque sismique et tsunami, présente d’inquiétantes similitudes… Et ce n’est pas la seule.
Qu'en est-il des autres nations, et notamment des pays de l'Est, équipés de vieux réacteurs russes RMBK, les mêmes que ceux de Tchernobyl ? Et que font les nouvelles puissances, comme la Chine et l'Inde ? Enfin, la France et l'Europe sont-elles à l'abri ? Parmi les nombreuses questions posées, celle de la technologie des réacteurs, mais aussi le facteur humain et les failles dans l'organisation, notamment dans l'acheminement des générateurs de secours... Pour se rendre compte de la sûreté au quotidien, notre équipe a pu pénétrer dans la plus grande centrale nucléaire d'Europe, au bord de la Mer du nord, et se rendre compte de la complexité de la gestion d'une telle installation au quotidien.

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21 février 2011

ARTE Reportage - Israël Palestine , Mali

http://videos.arte.tv
(France, 2011, 42mn)
ARTE
PERMALINK
PERMALINK

Hebron : le chemin de la paix
Hébron, deuxième ville de Palestine, à 30 km au sud de Jérusalem, vit une situation apparemment inextricable. Au cœur d’une vieille ville palestinienne sous haute surveillance, quelques micro colonies juives, des pâtés de maison qui cristallisent les tensions.
La ville est divisée en deux zones - H1 la zone palestinienne -, et H2, - la zone contrôlée par l’armée israélienne. Kyriat Arba, avec ses 7500 habitants, est la colonie la plus importante. Mais au cœur de la ville palestinienne, il y a d’autres sites d’implantation israélienne, des confettis où se cristallisent les tensions…
Pour assurer la sécurité de quelques 500 colons, 1500 soldats israéliens quadrillent une zone de quelques kilomètres carrés à peine. Check points, vérifications et contrôles continuels entre la vieille ville arabe et celle qu’on appelle ici « la zone juive ».
Une tension perpétuelle, avec des poussées de fièvre. Dans le centre ville, les zones de contacts entre israéliens et palestiniens ont été condamnées.
Sur place, dans une cité dont la rue principale a été tout simplement fermée, la réponse de la non-violence tente de faire son chemin…

Mali : main basse sur le riz
En 2008, le prix des matières premières avait atteint des sommets, celui du riz était multiplié par six en quelques mois provoquant des émeutes de la faim dans les pays pauvres.
Deux ans plus tard, retour sur la situation au Mali et ses ambitions agricoles. Un périple jusqu’au delta du fleuve Niger, la grande zone rizicole du Mali. Un territoire porteur de beaucoup d’espoir, mais aussi de convoitises.
Au lendemain de la crise, le gouvernement malien annonçait haut et fort sa volonté de devenir autosuffisant en riz et même, exportateur pour l’Afrique de l’Ouest. Deux ans plus tard, le constat est sans appel. Le riz malien ne parvient toujours pas à concurrencer celui venant de Thaïlande ou encore de Birmanie ou du Pakistan.
La ruée sur les terres depuis la crise de 2008 s’est poursuivie, le grand projet libyen d’aménagement de 100.000 hectares dans le delta du fleuve Niger est devenu emblématique. Si les infrastructures (comme l’immense canal d’irrigation et une nouvelle route) ont bien été réalisées, aucun aménagement des terres n’est en vue. Et le canal risque de devenir un enjeu majeur car de l’eau, il n’y en aurait pas assez pour tout le monde.
Entre temps, bien d’autres projets venant d’investisseurs étrangers, et aussi (et c’est un phénomène nouveau !), d’investisseurs maliens sont en cours.
Le grand développement agricole promis est bien en route mais il reste encore flou et suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes.
Une grande partie de la population malienne confrontée à la pauvreté devra, elle, encore attendre.

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19 janvier 2011

La couleur du phosphore vire au soleil couchant (Kai Wiedenhöfer : PhotoJournalist)

GAZA 2010 
GAZA 2010 - video

par Guy Lavigerie

Quatre-vingt-une photos couleur de grandes dimensions, dont trente-cinq paysages et quarante-six portraits et compositions (couples de frères, de sœurs, homme à l’enfant, femme à l’enfant…). Une particularité : paysages et sujets ont cessé de brûler, de fumer et de saigner. Ils portent les marques d’armes de destruction moderne.
Voici le vestige d’un hôtel-restaurant au nord de la ville. La lumière adoucie par le coucher du soleil donne à l’ensemble une unité de ton. Sable ocre-rouge, gris de la mer, bleu de certaines parois, de quelques carreaux de faïence et d’étroites colonnes, blanc rosé des murs au dehors et blanc des murs intérieurs. Pas de trace de vie. Des lieux béants comme un théâtre antique vide et ruiné, avec en toile de fond la mer paisible et grise. Au premier plan, un terre-plein circulaire avec une rare et rase herbe sauvage et verte tient le spectateur à distance de l’immeuble détruit.
Cette autre photo en plan large représente des maisons en ruine à Rafat. La destruction a mis en scène de larges plaques de béton effondrées dessinant une courbe convexe au premier plan du paysage.
Celle-ci donne à voir les vestiges d’une ancienne maison dans le quartier d’Al Salma. La scène est au soleil couchant. La courbe du premier plan est tracée dans la terre par le sillon de gros engins tracteurs.
Une autre maison en ruine dans le quartier d’Izbet Abed Rabbou : les pans de béton y sont suspendus ou encore debout. Certains supportent les couleurs orientales bleu, vert, rose, de cloisons tournées vers l’extérieur par le génie d’un obus destructeur.
Là une œuvre dont le titre désigne une maison proche de la frontière, dans le quartier de Chejaya. La formidable brisure des lignes de l’objet photographié l’emporte sur la réalité de la destruction qui souffla les dalles porteuses de colonnes en béton armé. Aux extrémités des colonnes, les fers lancent des appels au ciel. Vulcain est-il l’auteur de cet ouvrage ? Si ce n’est le dieu des matières fusibles, quelle force technologique a permis cet exploit ? Et pourquoi l’auteur de cette abstraction concrète n’en revendique-t-il pas les droits ?
Est-ce un portrait ou une composition ? On ne saurait comparer cette image au portrait, « effigie de buste grandeur nature » [1], du soldat américain Rick Yarosh, réalisé par Matthew Mitchell et exposé en août 2009 à la National Portrait Gallery de Washington. Le cas de Yachia Al-Adham, 23 ans, marié en mai après avoir été défiguré en janvier, les yeux et le nez détruits, offre-t-il alors un sujet si différent de celui qu’une photographe américaine réalisa [2] avec un autre jeune ancien soldat américain en Irak, aveugle et défiguré, posant en studio pour fixer une image officielle de mariage aux côtés de sa femme, jeune aussi, tournant vers l’objectif un regard plein d’effroi ? En effet, la photo ayant pour sujet Yachia Al-Adam diffère par le décor où la scène se passe, devant un mur de parpaings distordu, avec un dallage de terre cuite à même la terre d’enceinte de la maison ouverte. On voit le long du mur, derrière le jeune homme assis sur une chaise, des débris végétaux, une section de tube de plastique gris, un tissu vert ; et blanc un sac de nourriture provenant de l’aide internationale. Elle diffère aussi par l’absence de drapeau, par le costume que porte le jeune homme : sandales aux pieds nus, pantalon de survêtement en nylon, veste Nike, tee-shirt gris portant une inscription qu’on peut lire en partie. Elle diffère encore par le fait qu’il est seul au centre et qu’il tient entre ses jambes une canne rustique au pommeau largement recourbé.
Ici les vestiges d’une résidence de vacances autrefois utilisée par le gouvernement palestinien sur la côte. C’est une œuvre réellement picturale. Au premier plan, une première ligne de bris de brique rouge le long d’un mur de soutènement couvert de carreaux de faïence bleu piscine. Puis de nouveau une ligne rouge de débris de brique, une allée plantée de quatre palmiers assoiffés et jonchée de petits morceaux de béton. Au troisième plan un mur blanc marque la limite derrière laquelle, en perspective et au centre de la photo, deux hommes se tiennent debout sur une langue de béton, saillante parmi les ruines, sur le fond bleu du ciel. On pense à deux plongeurs en méditation.
Vu cette maison détruite dans le quartier d’Al Salam, en forme de vaisseau lunaire par la seule grâce de la bombe qui la sculpta ainsi, ou par le regard de l’enfant tête en l’air qui s’accroche à un fer de béton descendu du « mobile » suspendu au plafond.
Autre sujet, cette femme, Heba, 24 ans, comme une « Olympia » de Manet vous regarde si fermement dans les yeux, le visage ceint d’un voile aux tons harmonieux et doux mauve et vert, sur fond d’une tenture rouge. Seuls sont nus son visage, sa main gauche au premier plan à plat sur le tissu fleuri du lit, et la chair de sa cuisse estropiée contrastant avec le noir profond de sa tunique brodée. En appui contre le mur tendu de rouge, au fond à gauche, la forme grise d’une béquille médicale.
Les photos sont de Kai Wiedenhöfer, un photographe allemand influencé entre autres par August Sander. Il met en avant l’aspect documentaire de son travail. Certains, à Paris, ont vu dans ces photos un insupportable travail partisan et ont prétendu interdire l’expo au nom de leur combat violent contre l’antisionisme qu’ils confondent avec l’antisémitisme. Ils sont venus, ils n’ont rien vu, ils ont fait assaut d’inculture.


Guy Lavigerie est metteur en scène.

Notes

[1] « Le portrait d’un ancien soldat défiguré en Irak exposé dans un musée de Washington », LePoint.fr, 26 octobre 2009.
[2] Etait-ce en 2007, l’année où Libération publia la photo pleine page ?

16 mars 2010

« Jaffa, la mécanique de l’orange », un film d’Eyal Sivan

Jaffa, histoire d’un symbole

par Marina Da Silva

Jaffa, l’une des plus anciennes villes du monde, était aussi l’une des villes les plus prospères et les plus peuplées de Palestine. Avec ses orangeraies déployées à perte de vue, elle fournissait du travail, depuis la cueillette du fruit jusqu’à sa préparation pour l’exportation, non seulement aux Palestiniens mais à des ouvriers venus d’Egypte, de Syrie, du Liban.

En 1948, plus de 4 000 bombes tombent sur Jaffa. Sur les 85 000 Arabes qui y vivaient, il ne va plus en rester que 3 000. Le gouvernement israélien confisque les orangeraies et s’approprie l’orange de Jaffa, qui est devenue le symbole des produits de la colonisation.

Pour nous raconter cette « mécanique de l’orange » et le recouvrement de Jaffa, Eyal Sivan met à l’écran une foule d’images et de représentations et donne la parole à de nombreux interlocuteurs palestiniens et israéliens, historiens, écrivains, chercheurs, ouvriers… Un travail remarquable autour d’un fonds d’archives, photographies, peintures, vidéo, et de témoignages percutants.

On y voit d’abord, dans les années 1920, Arabes et Juifs travailler ensemble dans une relation qui a été extirpée des deux mémoires. Les Juifs ne possédaient alors que 7 ou 8 % des terres et les paysans palestiniens, qui transmettaient leur savoir-faire, étaient loin d’imaginer que dans le sillage de leurs élèves viendraient leurs colonisateurs.

La rupture est intervenue avec l’arrivée des kibboutzim : « Pour eux, nous étions des traîtres », indique un agriculteur israélien qui se souvient : « Ils voulaient imposer le travail juif. Mais l’idéal était une chose, la réalité une autre : Ils pelaient au soleil. » Leur peau claire et leur incapacité à travailler la terre ne les empêcheront pas de persister. La colonisation sera méthodique et rigoureuse, donnée à voir avec documents et images d’avant 1948 en abondance.

Le début de la photographie remonte à 1839 et Khalil Khaed est le premier photographe palestinien à avoir immortalisé les Palestiniens dans les champs d’agrumes et leur relation charnelle à la terre. Puis les Israéliens vont effacer la présence arabe et imposer leurs propres représentations. « On s’est d’abord approprié l’image et après la terre », précise une historienne israélienne : « Les Juifs veulent donner une vision européenne de la Palestine : l’Orient vu de l’Occident. » Avec la peinture aussi, les colons se veulent dans la continuation de l’orientalisme. Ils se travestissent en celui qu’ils viennent remplacer. Le discours de la « terre arabe mal exploitée et peu fertile » se met en place. La propagande sioniste a recours à une iconographie très organisée et contrôle totalement les images produites pour échafauder le mythe d’une terre à l’abandon où ils viennent introduire la modernité. « Le cliché selon lequel la colonisation apporte le progrès ! », souligne Elias Sanbar. Et qui va se décliner dans des images de la bonne santé dans le travail, les chants, les danses, les femmes radieuses, émancipées et en short... C’est le réalisme socialiste à l’israélienne, le rêve colonial qui produit les oranges que l’Orient envoie à l’Occident.

L’orange va devenir un symbole de l’idéologie sioniste. « L’Israël des oranges, c’est un Israël sans Arabes », résume un historien. Dès 1948, les Israéliens déposeront la marque Jaffa. Près de 5 millions de caisses par an seront produites jusqu’en 1970. Les investissements en budgets publicitaires sont considérables : « Jaffa est aux fruits ce que Coca-Cola est à la boisson. » En devenant une marque, la « Jaffa » a effacé la ville de Jaffa, absorbée aujourd’hui par Tel-Aviv.

Jaffa, la mécanique de l’orange, un film d’Eyal Sivan, durée : 90 minutes.

Eyal Sivan, opposant à la politique israélienne, a refusé que le film soit projeté au Forum des images dans le cadre de la campagne internationale de célébration du centenaire de Tel-Aviv (qui bénéficiait du soutien du gouvernement israélien). Le film sera visible en salles en avril 2010 dans les cinémas Utopia (Toulouse, Avignon, Montpellier, Saint-Ouen-l’Aumône) et aux 3 Luxembourg (Paris).

Une version de 52 minutes sera également diffusée le 28 mars à 21 h 30 et le 2 avril à 23 h 50 sur France 5.



29 août 2009

Dubaï, Leviev et le boycott d’Israël

Officiellement, les Etats arabes, à l’exception de l’Egypte, boycottent Israël et se refusent à traiter avec des sociétés israéliennes ou à importer des produits israéliens. Ces mêmes Etats se font souvent les porte-parole d’une politique de sanctions à l’égard de l’Etat hébreu. Pourtant, ces déclarations se heurtent parfois à d’étranges faits.

Quelques semaines après le début de la crise financière, un hôtel de luxe, L’Atlantis, était inauguré à Dubaï, aux Emirats arabes unis. « 2 000 stars à l’inauguration de l’Atlantis Hotel de Dubai », pouvait-on lire sur LePost.fr, le 21 novembre 2008.

« Dubai, Dubai, Dubai ! Les princes arabes, les tapis volants, le pétrole, les dollars... et l’Atlantis Hotel ! Un palace extraordinaire qui aura coûté plus de 1,5 milliard d’euros et qui vient de fêter son inauguration hier en grande pompe. »

« Ecoutez bien, la petite fête aurait coûté la bagatelle de 30 millions d’euros ! Tout ça pour annoncer à la Terre entière l’ouverture de l’hôtel de luxe qui se veut le plus incroyable palace de la planète avec aquarium géant intégré... »

« L’hôtel Atlantis est situé en plein cœur de la Palm Island de Dubaï, une île artificielle construite en forme de palmier. Les plus grands architectes et designers du monde entier ont travaillé sur ce projet pharaonique. »

On peut voir dans cette cérémonie, et dans l’hôtel lui-même, le signe d’une époque de gaspillage, d’argent fou. Il suffit de se promener dans ses immenses couloirs, au mois de mai 2009, pour mesurer à quel point tout cela est vain, de mauvais goût, et, bien sûr, largement inoccupé, les touristes attendus ayant déserté depuis la crise.

Il existe évidemment dans ces couloirs des boutiques de luxe, des magasins qui vendent des habits hors de prix ou des diamants. Levant est l’un de ces magasins. Sur sa devanture, une annonce promeut les diamants Leviev, comme on le voit sur cette photographie.

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Qu’est-ce que Leviev ? Laissons la parole à Abe Hayeem, qui a écrit, le 28 avril 2009, un article dans The Guardian, « Boycott this Israeli settlement builder ». Il rappelle que le ministère des affaires étrangères britannique a décidé de renoncer à un contrat de location pour l’ambassade britannique à Tel-Aviv du fait des activités de cette société. Loin de se limiter à la vente de diamants, Leviev est impliqué dans des activités dans les territoires palestiniens occupés : elle possède notamment la colonie de Zufim bâtie grâce à la confiscation de terres palestiniennes du village de Jayyous. Les habitants de ce village ont écrit aux autorités norvégiennes pour leur demander qu’un fonds d’investissement retire ses avoirs dans la compagnie (« The village of Jayyous asks Norway to divest from Lev Leviev’s Companies », 5 mai 2009, Stopthewall). Cette affaire de confiscation de terres avait été évoquée il y a de nombreuses années par David Bloom,« Update From Jayyous : ISRAELI SETTLEMENT SEIZES PALESTINIAN FARMLAND », sur le site World War 4 Report, 10 décembre 2004). Gadi Algazi en avait parlé dans Le Monde diplomatique, en août 2006,« La Cisjordanie, nouveau "Far Est" du capitalisme israélien »

A Bil’in aussi, la compagnie est active Lieviev, et c’est là que, le 17 avril, l’armée israélienne a tué un manifestant non violent de 29 ans, Bassem Abou Rahmeh. Cette même compagnie dispose de deux boutiques à Dubaï.

Cette présence a soulevé quelques interrogations dans l’émirat. Le quotidien en langue anglais Gulf News publiait, le 30 avril 2008, un article intitulé « Israeli jeweller has no trade licence to open shop in Dubai », et signé Abbas Al Lawati. L’article reprenait le démenti d’un officiel disant que l’émirat n’avait accordé aucune licence à Leviev, mais il indiquait clairement que, en réalité, ces boutiques étaient en activité. Seul Gulf News a rendu compte à plusieurs reprises de cette question, y compris lors d’une manifestation à Dubaï (« Call to boycott Israeli jeweller », par Abbas Al Lawati, 14 décembre 2008). Lors de l’Arab Media Forum auquel j’ai assisté au mois de mai, les différents quotidiens locaux en langue arabe à qui j’ai donné un entretien dans lequel je soulevais le problème m’ont expliqué qu’ils n’étaient pas autorisés à reprendre ces propos.

A l’heure où Israël viole impunément toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, un mouvement s’affirme en faveur de sanctions, d’un boycott, d’une politique de désinvestissement (retrait des investissements étrangers en Israël et dans les territoires occupés). C’est le sens de la campagne engagée en France contre Alstom et Veolia pour leur participation à la construction d’un tramway dans Jérusalem occupée (« Tramway à Jérusalem, mensonge à Paris », 24 octobre 2007). Il est étonnant dans ces conditions que des pays arabes collaborent avec ces mêmes sociétés qui travaillent dans les territoires occupés.

Christine Lagarde, ministre française du commerce, était à la mi-mai en Arabie saoudite, notamment pour promouvoir la participation d’Alstom et de la SNCF à un projet de train à grande vitesse entre La Mecque et Médine. On peut espérer que les autorités saoudiennes conditionnent leur accord à un retrait d’Alstom de ses travaux pour le tramway de Jérusalem.

Libération de Michel Kilo

L’agence de presse Reuters annonce la libération de l’intellectuel Michel Kilo, emprisonné sous de faux prétextes par les autorités et qui vient de purger une peine de trois ans de prison. Nous avons évoqué à plusieurs reprises le cas de ce prisonnier de conscience dont l’emprisonnement reflète le refus du pouvoir de la moindre critique (« Rencontre avec Bachar Al-Assad », 9 juillet 2008). Espérons que cette libération marquera une ouverture dans la politique intérieure syrienne.

mercredi 20 mai 2009, par Alain Gresh

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