"Que sert d’être habile à parler ? Ceux qui reçoivent tout le monde avec de belles paroles, qui viennent seulement des lèvres, et non du cœur, se rendent souvent odieux ..." ( Confucius )
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27 avril 2014
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16 avril 2014
23 mars 2014
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14 mars 2014
Terres rares La high-tech à quel prix ?
Documentaire de Christian Schidlowski
Source : http://www.arte.tv
Source : http://future.arte.tv
01/2014
English : Rare earth high-tech at what price ?
Durant des siècles, néodyme, yttrium ou lanthane paraissaient sans valeur. Aujourd'hui, ces métaux appelés terres rares sont indispensables à la fabrication des smartphones, éoliennes et autres véhicules hybrides. Mais leur extraction demeure coûteuse et polluante.
Smartphones, éoliennes, véhicules hybrides ou électriques, toutes les technologies qui nous entourent contiennent des terres rares. Durant des siècles, néodyme, yttrium, dysprosium ou lanthane paraissaient sans valeur ; nous ignorions tout de leurs propriétés – et même jusqu’à leur existence. Aujourd’hui, ce groupe de métaux difficiles à détecter constitue une matière première plus précieuse que le pétrole et représente un marché juteux, en particulier pour la Chine qui extrait la quasi-totalité de ces minerais indispensables à notre avenir. Mais les processus de séparation pour obtenir des métaux de grande pureté demeurent énergivores et extrêmement polluants – et produisent pour certains des déchets radioactifs. Un comble, lorsqu’on sait que la plupart des énergies renouvelables ont recours aux terres rares… Pourtant, personne ne semble prêt à y renoncer : les chercheurs se mettent ainsi en quête de moyens d’extraction plus propres, ou de procédés de recyclage des terres rares contenues dans les déchets industriels. De la Chine à la Saxe, en passant par la mine de Mountain Pass en Californie, ce documentaire dévoile les enjeux environnementaux, économiques et technologiques de cette industrie en plein essor.
La première des terres rares a été
découverte il y a plus de 200 ans. Mais ce n’est qu’avec la révolution
numérique qu’elles sont devenues des ressources convoitées. Et notre
consommation de terres rares continuera d’augmenter à l’avenir.

Source : http://www.arte.tv
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01/2014
English : Rare earth high-tech at what price ?
Durant des siècles, néodyme, yttrium ou lanthane paraissaient sans valeur. Aujourd'hui, ces métaux appelés terres rares sont indispensables à la fabrication des smartphones, éoliennes et autres véhicules hybrides. Mais leur extraction demeure coûteuse et polluante.
Smartphones, éoliennes, véhicules hybrides ou électriques, toutes les technologies qui nous entourent contiennent des terres rares. Durant des siècles, néodyme, yttrium, dysprosium ou lanthane paraissaient sans valeur ; nous ignorions tout de leurs propriétés – et même jusqu’à leur existence. Aujourd’hui, ce groupe de métaux difficiles à détecter constitue une matière première plus précieuse que le pétrole et représente un marché juteux, en particulier pour la Chine qui extrait la quasi-totalité de ces minerais indispensables à notre avenir. Mais les processus de séparation pour obtenir des métaux de grande pureté demeurent énergivores et extrêmement polluants – et produisent pour certains des déchets radioactifs. Un comble, lorsqu’on sait que la plupart des énergies renouvelables ont recours aux terres rares… Pourtant, personne ne semble prêt à y renoncer : les chercheurs se mettent ainsi en quête de moyens d’extraction plus propres, ou de procédés de recyclage des terres rares contenues dans les déchets industriels. De la Chine à la Saxe, en passant par la mine de Mountain Pass en Californie, ce documentaire dévoile les enjeux environnementaux, économiques et technologiques de cette industrie en plein essor.
La marche triomphale des terres rares
ZDF
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8 mars 2014
Chine : cyberstratégie, l’art de la guerre revisité
Par Frédérick DOUZET
12/09/2013
Source : http://www.diploweb.com
English : China : cyberstrategy, the art of war revisited
La Chine est devenue un acteur majeur et incontournable du cyberespace, avec une volonté claire d’exister, de développer ses outils stratégiques et de ne pas dépendre technologiquement d’autres nations pour maîtriser au mieux l’information stratégique. Bien que le régime ait développé d’importantes cybercapacités, elles semblent moins centralisées, coordonnées et maîtrisées que ce que les discours sur la menace chinoise laissent à croire. Dans le brouillard juridico-stratégique du cyberespace, la Chine pousse cependant son avantage en menant des offensives de basse intensité et une politique de renseignement et d’influence qui témoigne de sa volonté de fomenter les outils de sa puissance et de se positionner comme un acteur avec lequel il faudra compter.
Le Diploweb.com est heureux de vous présenter cet article inédit dans le cadre de son partenariat avec le 24ème Festival International de Géographie : "La Chine, une puissance mondiale", 3 au 6 octobre 2013, Saint-Dié-des-Vosges.
12/09/2013
Source : http://www.diploweb.com
English : China : cyberstrategy, the art of war revisited
La Chine est devenue un acteur majeur et incontournable du cyberespace, avec une volonté claire d’exister, de développer ses outils stratégiques et de ne pas dépendre technologiquement d’autres nations pour maîtriser au mieux l’information stratégique. Bien que le régime ait développé d’importantes cybercapacités, elles semblent moins centralisées, coordonnées et maîtrisées que ce que les discours sur la menace chinoise laissent à croire. Dans le brouillard juridico-stratégique du cyberespace, la Chine pousse cependant son avantage en menant des offensives de basse intensité et une politique de renseignement et d’influence qui témoigne de sa volonté de fomenter les outils de sa puissance et de se positionner comme un acteur avec lequel il faudra compter.
Le Diploweb.com est heureux de vous présenter cet article inédit dans le cadre de son partenariat avec le 24ème Festival International de Géographie : "La Chine, une puissance mondiale", 3 au 6 octobre 2013, Saint-Dié-des-Vosges.
A L’HEURE où les grandes puissances occidentales multiplient les initiatives et les investissements pour développer une stratégie cohérente face aux cybermenaces, la Chine fait paradoxalement figure de leader.
Sa capacité à intégrer la dimension cyber dans tous les domaines
stratégiques de sa montée en puissance - aussi bien militaire, que
politique ou économique - impressionne, inquiète et suscite en réaction
de vifs débats qui révèlent les contradictions et les fragmentations de
la réflexion stratégique occidentale, dans un contexte de tensions
géopolitiques qui rappelle le temps de la guerre froide.
Partie tardivement dans la course au développement de l’Internet, la Chine a en effet compensé son handicap technologique par le développement rapide d’une stratégie compréhensive qui s’appuie sur les principes de l’art ancestral de la guerre, notamment la volonté de développer une supériorité informationnelle aussi bien offensive que défensive.
Sur le plan intérieur, le régime s’est montré particulièrement créatif en matière de censure et de propagande, usant d’un savant alliage de technologie de pointe, de pratiques éprouvées d’oppression politique (intimidation, collaboration forcée, délation, surveillance, répression), d’un arsenal juridique et d’offensives de communication pour museler l’opposition collective et contrôler le contenu.
L’impératif de survie du régime autoritaire a stimulé la réflexion stratégique des dirigeants en la matière. D’entrée, le gouvernement a pris le contrôle de la distribution de la connectivité et par la force d’attractivité de sa croissance économique, a contraint les entreprises américaines à développer la technologie de filtrage permettant de contrôler l’information en circulation, construisant ainsi une véritable muraille du Net autour du pays. La Chine s’est dotée d’une patrouille de l’Internet, a contraint les fournisseurs d’accès à fournir les coordonnées des utilisateurs, a fermé des cybercafés dans l’irrégularité par centaines et s’est donné les moyens de couper ou ralentir le trafic vers les serveurs politiquement incorrects, dont le célèbre Google.
Aussi sophistiquée soient-elles, les méthodes n’ont pas résisté à la croissance exponentielle du nombre d’utilisateurs, passé de 137 à 538 millions en 6 ans. Mais là encore le régime n’a cessé de s’adapter. Une étude récente [1] montre que désormais, la stratégie de censure ne vise plus à empêcher l’opposition de critiquer le parti et ses dirigeants, y compris de façon virulente, mais à l’empêcher de s’organiser collectivement. Le régime est ainsi capable de trouver, analyser et tout simplement supprimer de l’Internet les propos qui représentent, renforcent ou encouragent la mobilisation sociale. Sa cohésion interne est aussi un enjeu pour son existence sur la scène internationale. Elle a également su soumettre les acteurs internationaux (notamment américains) à ses velléités de contrôle. On se souvient du bras de fer avec Google en 2010 suite à des intrusions répétées sur des messageries Gmail de dissidents chinois.
Face à la supériorité militaire des Etats-Unis, le régime a choisi l’approche asymétrique, menant une offensive tous azimuts visant à exploiter toutes les ressources du cyberespace, dans une optique de modernisation de son armée. Elle vise à recueillir, par des voies légales ou illégales, de l’information de haut niveau scientifique, technologique, économique mais aussi politique et stratégique (veille, intelligence, intrusions, espionnage).
Le maître mot est « informationisation », une conception stratégique de l’information qui se trouve désormais au cœur de tous les supports de l’expression de la puissance chinoise. La maîtrise de l’information est devenue prioritaire et indissociable de tous les autres domaines, aussi bien militaires que politiques ou économiques. Avoir la capacité de recueillir par de multiples sources, recouper, vérifier l’information pour s’assurer de sa fiabilité, mais aussi de la manipuler, la déformer, la transformer pour tromper ou faire douter l’adversaire, autant de techniques ancestrales qui avec l’interconnexion croissante des réseaux et la rapidité de circulation de l’information des prennent des proportions inédites. Les opérations sur les réseaux d’information et de communication sont désormais indissociables de tout conflit et de toute opération militaire. Cette stratégie explicitée dans l’ouvrage Unrestricted Warfare (la guerre sans limite) de deux anciens colonels de l’Armée de Libération Populaire, Qiao Liang and Wang Xiangsui, publié en anglais en 1999, a renforcé les inquiétudes sur les cybercapacités de la Chine.
La Chine s’affirme aussi au niveau international par son lobbying sur la gouvernance de l’Internet, sa tentative d’autonomisation du réseau, le renforcement de sa zone d’influence et ses démonstrations de force. Comme en Russie, le gouvernement considère son réseau comme un domaine de souveraineté qui doit relever de son contrôle, une position totalement à l’opposée des Etats-Unis qui défendent un Internet libre et ouvert, gouverné par un organe indépendant mais néanmoins sous tutelle du secrétariat du commerce américain.
En 2010, la Chine est accusée d’avoir détourné 15% du trafic internet mondial (« hijacking ») pendant 18 minutes, une façon de laisser entrevoir ses capacités sans pour autant que le gouvernement reconnaisse la moindre implication. En matière de cyber, la question de l’attribution (qui est réellement derrière une attaque et pourquoi) reste entière et la Chine proteste vivement contre les accusations d’espionnage visant le gouvernement ou l’armée, estimant que les Etats-Unis sont largement supérieurs d’un point de vue technologique et que la Chine est la première victime des attaques.
Elle développe enfin une politique industrielle qui la place au cœur du système, avec la fabrication à des coûts défiant toute concurrence d’équipements, notamment de routeurs, matériels très utiles pour qui veut observer le trafic Internet. La Chine a lancé des satellites de navigation auquel ironiquement la NSA a continué à avoir recours, en pleine escalade des tensions sur le cyberespionnage, alors que le Congrès dans une résolution budgétaire interdisait l’utilisation de matériel informatique chinois par le gouvernement et la défense.
A l’égard des grandes puissances mais aussi des puissances régionales de l’ASEAN, la Chine est accusée de multiplier les attaques de faible impact (intrusions sans dommages dans les réseaux), dont l’intensité n’est pas suffisante pour déclencher un conflit ouvert mais qui sont autant de messages sur les cybercapacités du pays et d’outils stratégiques. Les intrusions dans les systèmes permettent non seulement de recueillir des informations cruciales mais aussi de cartographier les vulnérabilités des réseaux ou de constituer des armées de zombies (ordinateurs infectés par un virus mobilisables pour une attaque) qui pourront être exploitées dans d’autres circonstances, en cas de crise.
Du point de vue américain et européen, la cyberstratégie chinoise est souvent présentée comme coordonnée et centralisée au plus haut niveau de gouvernement et commandement militaire, et dotée d’une efficacité redoutable. Pour autant, si le gouvernement a su faire preuve d’ingéniosité et d’adaptabilité, force est de constater que nombre d’initiatives échappent à son contrôle. De jeunes hackers chinois rivalisent d’audace pour assurer leur carrière ou affirmer la puissance de leur employeur (entreprise, agence d’Etat ou civils indépendants…), bien souvent hors de la supervision de stratèges séniors, dépassés par la technique. Les attaques se multiplient au sein même de la Chine, avec des conséquences préoccupantes pour l’économie. Les discussions diplomatiques montrent l’émergence de réelles préoccupations et la recherche d’une stratégie plus centralisée, d’une possible coopération internationale sur l’établissement de règles communes et contre la prolifération des cyberarmes, ce que les Russes dénoncent comme la militarisation du cyberespace.
Alors, la cybermenace chinoise serait-elle exagérée ? Depuis le début de l’année 2013, on assiste à une véritable montée en puissance du discours sur la menace chinoise et une escalade des tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Révélations dans la presse sur les cyberattaques chinoises, sortie du rapport Mandiant à la veille de la plus importante conférence sur la sécurité informatique aux Etats-Unis, accusations de plus en plus directe de l’administration Obama contre le gouvernement chinois, fuite dans la presse d’un rapport juridique secret autorisant le président américain à des frappes pré-emptive pour contrer les cyberattaques… Après avoir sommé les fabricants chinois Huawei et ZTE de s’expliquer devant le Sénat sur la possible implantation de backdoors (portes dérobées) dans leurs équipements, permettant d’espionner les utilisateurs, les dirigeants américains ont expliqué au Congrès que le risque cyber surpassait désormais le risque terroriste.
L’affaire PRISM a révélé ce que nombre d’experts savaient déjà : la Chine n’est pas le seul enfant terrible du cyberespace, loin de là. Et toute la propagande chinoise est désormais axée sur l’affaire Snowden qui a révélé en juin 2013 l’ampleur de la surveillance menée par la NSA aux Etats-Unis et dans le monde. La France, la Russie, Israël sont également réputés pour leur utilisation offensive des cybercapacités. Toutes les attaques dont la trace remonte en Chine ne proviennent pas nécessairement de Chine tant les serveurs sont relativement simples à pénétrer et peuvent faire écran aux desseins d’autres acteurs. Il n’est nullement question de nier l’ampleur des intrusions et de l’espionnage mené par la Chine mais de relativiser le discours que d’autres nations peuvent tenir à son encontre.
Les Chinois pointent à juste titre la très grande centralisation de la politique de cyberdéfense américaine (US CYBERCOMMAND), plutôt surprenante venant d’un Etat fédéral aussi décentralisé, et l’avalanche de moyens qui lui sont consacrés aux Etats-Unis. Le Général Keith Alexander, directeur du cybercom mais également de la NSA, affirme désormais clairement le développement de capacités offensives ainsi que l’augmentation considérable de ses effectifs et de son budget (+ $800 millions), en pleine période de restrictions budgétaires.
Les représentations de la menace chinoise ne sont pas nouvelles et montent en puissance depuis plusieurs années dans le discours stratégique américain, pour des raisons géopolitiques liées au contexte de rivalités internationales et domestiques. La perception de la menace repose sur le prémice d’une volonté hégémonique de la Chine, dont l’ascension économique, militaire et politique serait dangereuse en raison de sa volonté de puissance et d’expansion. C’est une vision partagée par les stratèges réalistes et pessimistes qui perçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle, où l’ascension des uns conduirait nécessairement à la perte de puissance des autres. En l’occurrence, la Chine pourrait remettre en question la puissance d’une Amérique sur le déclin. Cette représentation repose aussi sur le présupposé que la Chine possède les moyens de ses ambitions, ce qui en matière cyber reste à démontrer. Les révélations sur les programmes de la NSA laissent à penser que les Etats-Unis conservent une longueur d’avance.
L’exacerbation de la cybermenace chinoise s’inscrit aussi dans un contexte politique interne aux Etats-Unis de véritable bras de fer entre l’administration Obama et le Congrès. Alors que leurs relations sont tombées dans l’impasse du budget sequester, elle permet de rappeler que les budgets fédéraux servent aussi au maintien de la sécurité nationale. Dans l’impossibilité de légiférer en raison d’une polarisation politique trop importante, l’administration Obama a joué le passage en force par décret présidentiel sur la cyberesécurité, en multipliant les alertes sur l’importance des enjeux.
Le discours de la menace est aussi porté par une multiplicité d’acteurs qui sont susceptibles d’y trouver leur intérêt, notamment financiers, alors que la cybersécurité fait partie des très rares budgets fédéraux en augmentation. Et le marché florissant de la cybersécurité se porte d’autant mieux que la prise de conscience des risques est importante.
Enfin, du point de vue de l’administration Obama, l’agitation de la menace chinoise pouvait aussi permettre de détourner l’attention d’initiatives américaines qui pourraient être considérées comme « hors limites ». Car à ce jour, la première attaque sérieuse qui pourrait être considérée comme un acte de « cyberguerre » reste le virus Stuxnet, élaboré par l’administration américaine en collaboration avec le gouvernement israélien pour perturber les programmes nucléaires iraniens, une sorte de troisième voie expérimentale entre la diplomatie coercitive et le conflit ouvert et dont les conséquences à venir restent à explorer.
Cette représentation de la menace chinoise, si on peut la relativiser, n’est pas pour autant anodine. Elle joue un rôle dans les rivalités de pouvoir géopolitique et pourrait conduire à une escalade des tensions entre les Etats-Unis et la Chine, en dépit de l’interdépendance économique qui lie les deux puissances. Les révélations d’Edward Snowden ont fortement affaibli la position des Etats-Unis, aussi bien à l’égard de la Chine et de la communauté internationale qu’en interne. Il semble désormais impossible, dans le contexte de défiance publique actuelle, de pouvoir mettre en œuvre le plan de cyberdéfense qui jusqu’à récemment n’aurait suscité l’intérêt que d’une petite minorité d’initiés. Pour autant, la Chine semble chercher à sortir de la logique d’escalade pour discuter des règles de conduite dans le cyberespace en se posant comme une alternative à la position américaine. Une tentative dont il est bien trop tôt pour savoir ce qu’il en adviendra.
Une chose est claire, la Chine est devenue un acteur majeur et incontournable du cyberespace, avec une volonté claire d’exister, de développer ses outils stratégiques et de ne pas dépendre technologiquement d’autres nations pour maîtriser au mieux l’information stratégique. Bien que le régime ait développé d’importantes cybercapacités, elles semblent moins centralisées, coordonnées et maîtrisées que ce que les discours sur la menace chinoise laissent à croire. Dans le brouillard juridico-stratégique du cyberespace, la Chine pousse cependant son avantage en menant des offensives de basse intensité et une politique de renseignement et d’influence qui témoigne de sa volonté de fomenter les outils de sa puissance et de se positionner comme un acteur avec lequel il faudra compter.
Copyright Septembre 2013-Douzet/Diploweb.com
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Bibliographie
Séverine Arsène, 2011, Internet et politique en Chine, Karthala, Paris, 420 p.
Frédérick Douzet, « Les frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, n°125, 2007.
Miguel Alberto N. Gomez, « Awaken the Cyber Dragon : China’s Cyberstrategy and the Impact on ASEAN », International Conference on Cybersecurity, Cyber Peacefare and Digital Forensic (CyberSec2013).
Qiao Liang, Wang Xiangsui, Unrestricted Warfare : China’s Master Plan to Destroy America, Pan American Publishing Company, 2002 (original edition : Beijing : PLA Literature and Arts Publishing House, February 1999).
Gary Ping, Jennifer Pan, Margaret E. Roberts, « How Censorship in China Allows Government Criticism but Silences Collective Expression », APSA 2012 Annual Meeting Paper.
Jean-Loup Samaan, La menace chinoise. Une invention du Pentagone ?, Vendémiaire, 2012.
David Sanger, Confront and Conceal : Obama’s Secret War and Surprising Use of American Power, Broadway Books, 2012.
Justin Vaïsse, Barack Obama et sa politique étrangère (2004-2008), Odile Jacob, 2012.
Séverine Arsène, 2011, Internet et politique en Chine, Karthala, Paris, 420p.
Partie tardivement dans la course au développement de l’Internet, la Chine a en effet compensé son handicap technologique par le développement rapide d’une stratégie compréhensive qui s’appuie sur les principes de l’art ancestral de la guerre, notamment la volonté de développer une supériorité informationnelle aussi bien offensive que défensive.
L’élaboration de la cyberstratégie de la Chine
Sur le plan intérieur, le régime s’est montré particulièrement créatif en matière de censure et de propagande, usant d’un savant alliage de technologie de pointe, de pratiques éprouvées d’oppression politique (intimidation, collaboration forcée, délation, surveillance, répression), d’un arsenal juridique et d’offensives de communication pour museler l’opposition collective et contrôler le contenu.
L’impératif de survie du régime autoritaire a stimulé la réflexion stratégique des dirigeants en la matière. D’entrée, le gouvernement a pris le contrôle de la distribution de la connectivité et par la force d’attractivité de sa croissance économique, a contraint les entreprises américaines à développer la technologie de filtrage permettant de contrôler l’information en circulation, construisant ainsi une véritable muraille du Net autour du pays. La Chine s’est dotée d’une patrouille de l’Internet, a contraint les fournisseurs d’accès à fournir les coordonnées des utilisateurs, a fermé des cybercafés dans l’irrégularité par centaines et s’est donné les moyens de couper ou ralentir le trafic vers les serveurs politiquement incorrects, dont le célèbre Google.
Aussi sophistiquée soient-elles, les méthodes n’ont pas résisté à la croissance exponentielle du nombre d’utilisateurs, passé de 137 à 538 millions en 6 ans. Mais là encore le régime n’a cessé de s’adapter. Une étude récente [1] montre que désormais, la stratégie de censure ne vise plus à empêcher l’opposition de critiquer le parti et ses dirigeants, y compris de façon virulente, mais à l’empêcher de s’organiser collectivement. Le régime est ainsi capable de trouver, analyser et tout simplement supprimer de l’Internet les propos qui représentent, renforcent ou encouragent la mobilisation sociale. Sa cohésion interne est aussi un enjeu pour son existence sur la scène internationale. Elle a également su soumettre les acteurs internationaux (notamment américains) à ses velléités de contrôle. On se souvient du bras de fer avec Google en 2010 suite à des intrusions répétées sur des messageries Gmail de dissidents chinois.
Face à la supériorité militaire des Etats-Unis, le régime a choisi l’approche asymétrique, menant une offensive tous azimuts visant à exploiter toutes les ressources du cyberespace, dans une optique de modernisation de son armée. Elle vise à recueillir, par des voies légales ou illégales, de l’information de haut niveau scientifique, technologique, économique mais aussi politique et stratégique (veille, intelligence, intrusions, espionnage).
Le maître mot est « informationisation », une conception stratégique de l’information qui se trouve désormais au cœur de tous les supports de l’expression de la puissance chinoise. La maîtrise de l’information est devenue prioritaire et indissociable de tous les autres domaines, aussi bien militaires que politiques ou économiques. Avoir la capacité de recueillir par de multiples sources, recouper, vérifier l’information pour s’assurer de sa fiabilité, mais aussi de la manipuler, la déformer, la transformer pour tromper ou faire douter l’adversaire, autant de techniques ancestrales qui avec l’interconnexion croissante des réseaux et la rapidité de circulation de l’information des prennent des proportions inédites. Les opérations sur les réseaux d’information et de communication sont désormais indissociables de tout conflit et de toute opération militaire. Cette stratégie explicitée dans l’ouvrage Unrestricted Warfare (la guerre sans limite) de deux anciens colonels de l’Armée de Libération Populaire, Qiao Liang and Wang Xiangsui, publié en anglais en 1999, a renforcé les inquiétudes sur les cybercapacités de la Chine.
La montée en puissance internationale
La Chine s’affirme aussi au niveau international par son lobbying sur la gouvernance de l’Internet, sa tentative d’autonomisation du réseau, le renforcement de sa zone d’influence et ses démonstrations de force. Comme en Russie, le gouvernement considère son réseau comme un domaine de souveraineté qui doit relever de son contrôle, une position totalement à l’opposée des Etats-Unis qui défendent un Internet libre et ouvert, gouverné par un organe indépendant mais néanmoins sous tutelle du secrétariat du commerce américain.
En 2010, la Chine est accusée d’avoir détourné 15% du trafic internet mondial (« hijacking ») pendant 18 minutes, une façon de laisser entrevoir ses capacités sans pour autant que le gouvernement reconnaisse la moindre implication. En matière de cyber, la question de l’attribution (qui est réellement derrière une attaque et pourquoi) reste entière et la Chine proteste vivement contre les accusations d’espionnage visant le gouvernement ou l’armée, estimant que les Etats-Unis sont largement supérieurs d’un point de vue technologique et que la Chine est la première victime des attaques.
Elle développe enfin une politique industrielle qui la place au cœur du système, avec la fabrication à des coûts défiant toute concurrence d’équipements, notamment de routeurs, matériels très utiles pour qui veut observer le trafic Internet. La Chine a lancé des satellites de navigation auquel ironiquement la NSA a continué à avoir recours, en pleine escalade des tensions sur le cyberespionnage, alors que le Congrès dans une résolution budgétaire interdisait l’utilisation de matériel informatique chinois par le gouvernement et la défense.
A l’égard des grandes puissances mais aussi des puissances régionales de l’ASEAN, la Chine est accusée de multiplier les attaques de faible impact (intrusions sans dommages dans les réseaux), dont l’intensité n’est pas suffisante pour déclencher un conflit ouvert mais qui sont autant de messages sur les cybercapacités du pays et d’outils stratégiques. Les intrusions dans les systèmes permettent non seulement de recueillir des informations cruciales mais aussi de cartographier les vulnérabilités des réseaux ou de constituer des armées de zombies (ordinateurs infectés par un virus mobilisables pour une attaque) qui pourront être exploitées dans d’autres circonstances, en cas de crise.
Du point de vue américain et européen, la cyberstratégie chinoise est souvent présentée comme coordonnée et centralisée au plus haut niveau de gouvernement et commandement militaire, et dotée d’une efficacité redoutable. Pour autant, si le gouvernement a su faire preuve d’ingéniosité et d’adaptabilité, force est de constater que nombre d’initiatives échappent à son contrôle. De jeunes hackers chinois rivalisent d’audace pour assurer leur carrière ou affirmer la puissance de leur employeur (entreprise, agence d’Etat ou civils indépendants…), bien souvent hors de la supervision de stratèges séniors, dépassés par la technique. Les attaques se multiplient au sein même de la Chine, avec des conséquences préoccupantes pour l’économie. Les discussions diplomatiques montrent l’émergence de réelles préoccupations et la recherche d’une stratégie plus centralisée, d’une possible coopération internationale sur l’établissement de règles communes et contre la prolifération des cyberarmes, ce que les Russes dénoncent comme la militarisation du cyberespace.
La cybermenace chinoise : une invention américaine ?
Alors, la cybermenace chinoise serait-elle exagérée ? Depuis le début de l’année 2013, on assiste à une véritable montée en puissance du discours sur la menace chinoise et une escalade des tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Révélations dans la presse sur les cyberattaques chinoises, sortie du rapport Mandiant à la veille de la plus importante conférence sur la sécurité informatique aux Etats-Unis, accusations de plus en plus directe de l’administration Obama contre le gouvernement chinois, fuite dans la presse d’un rapport juridique secret autorisant le président américain à des frappes pré-emptive pour contrer les cyberattaques… Après avoir sommé les fabricants chinois Huawei et ZTE de s’expliquer devant le Sénat sur la possible implantation de backdoors (portes dérobées) dans leurs équipements, permettant d’espionner les utilisateurs, les dirigeants américains ont expliqué au Congrès que le risque cyber surpassait désormais le risque terroriste.
L’affaire PRISM a révélé ce que nombre d’experts savaient déjà : la Chine n’est pas le seul enfant terrible du cyberespace, loin de là. Et toute la propagande chinoise est désormais axée sur l’affaire Snowden qui a révélé en juin 2013 l’ampleur de la surveillance menée par la NSA aux Etats-Unis et dans le monde. La France, la Russie, Israël sont également réputés pour leur utilisation offensive des cybercapacités. Toutes les attaques dont la trace remonte en Chine ne proviennent pas nécessairement de Chine tant les serveurs sont relativement simples à pénétrer et peuvent faire écran aux desseins d’autres acteurs. Il n’est nullement question de nier l’ampleur des intrusions et de l’espionnage mené par la Chine mais de relativiser le discours que d’autres nations peuvent tenir à son encontre.
Les Chinois pointent à juste titre la très grande centralisation de la politique de cyberdéfense américaine (US CYBERCOMMAND), plutôt surprenante venant d’un Etat fédéral aussi décentralisé, et l’avalanche de moyens qui lui sont consacrés aux Etats-Unis. Le Général Keith Alexander, directeur du cybercom mais également de la NSA, affirme désormais clairement le développement de capacités offensives ainsi que l’augmentation considérable de ses effectifs et de son budget (+ $800 millions), en pleine période de restrictions budgétaires.
Les représentations de la menace chinoise ne sont pas nouvelles et montent en puissance depuis plusieurs années dans le discours stratégique américain, pour des raisons géopolitiques liées au contexte de rivalités internationales et domestiques. La perception de la menace repose sur le prémice d’une volonté hégémonique de la Chine, dont l’ascension économique, militaire et politique serait dangereuse en raison de sa volonté de puissance et d’expansion. C’est une vision partagée par les stratèges réalistes et pessimistes qui perçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle, où l’ascension des uns conduirait nécessairement à la perte de puissance des autres. En l’occurrence, la Chine pourrait remettre en question la puissance d’une Amérique sur le déclin. Cette représentation repose aussi sur le présupposé que la Chine possède les moyens de ses ambitions, ce qui en matière cyber reste à démontrer. Les révélations sur les programmes de la NSA laissent à penser que les Etats-Unis conservent une longueur d’avance.
L’exacerbation de la cybermenace chinoise s’inscrit aussi dans un contexte politique interne aux Etats-Unis de véritable bras de fer entre l’administration Obama et le Congrès. Alors que leurs relations sont tombées dans l’impasse du budget sequester, elle permet de rappeler que les budgets fédéraux servent aussi au maintien de la sécurité nationale. Dans l’impossibilité de légiférer en raison d’une polarisation politique trop importante, l’administration Obama a joué le passage en force par décret présidentiel sur la cyberesécurité, en multipliant les alertes sur l’importance des enjeux.
Le discours de la menace est aussi porté par une multiplicité d’acteurs qui sont susceptibles d’y trouver leur intérêt, notamment financiers, alors que la cybersécurité fait partie des très rares budgets fédéraux en augmentation. Et le marché florissant de la cybersécurité se porte d’autant mieux que la prise de conscience des risques est importante.
Enfin, du point de vue de l’administration Obama, l’agitation de la menace chinoise pouvait aussi permettre de détourner l’attention d’initiatives américaines qui pourraient être considérées comme « hors limites ». Car à ce jour, la première attaque sérieuse qui pourrait être considérée comme un acte de « cyberguerre » reste le virus Stuxnet, élaboré par l’administration américaine en collaboration avec le gouvernement israélien pour perturber les programmes nucléaires iraniens, une sorte de troisième voie expérimentale entre la diplomatie coercitive et le conflit ouvert et dont les conséquences à venir restent à explorer.
Cette représentation de la menace chinoise, si on peut la relativiser, n’est pas pour autant anodine. Elle joue un rôle dans les rivalités de pouvoir géopolitique et pourrait conduire à une escalade des tensions entre les Etats-Unis et la Chine, en dépit de l’interdépendance économique qui lie les deux puissances. Les révélations d’Edward Snowden ont fortement affaibli la position des Etats-Unis, aussi bien à l’égard de la Chine et de la communauté internationale qu’en interne. Il semble désormais impossible, dans le contexte de défiance publique actuelle, de pouvoir mettre en œuvre le plan de cyberdéfense qui jusqu’à récemment n’aurait suscité l’intérêt que d’une petite minorité d’initiés. Pour autant, la Chine semble chercher à sortir de la logique d’escalade pour discuter des règles de conduite dans le cyberespace en se posant comme une alternative à la position américaine. Une tentative dont il est bien trop tôt pour savoir ce qu’il en adviendra.
Conclusion
Une chose est claire, la Chine est devenue un acteur majeur et incontournable du cyberespace, avec une volonté claire d’exister, de développer ses outils stratégiques et de ne pas dépendre technologiquement d’autres nations pour maîtriser au mieux l’information stratégique. Bien que le régime ait développé d’importantes cybercapacités, elles semblent moins centralisées, coordonnées et maîtrisées que ce que les discours sur la menace chinoise laissent à croire. Dans le brouillard juridico-stratégique du cyberespace, la Chine pousse cependant son avantage en menant des offensives de basse intensité et une politique de renseignement et d’influence qui témoigne de sa volonté de fomenter les outils de sa puissance et de se positionner comme un acteur avec lequel il faudra compter.
Copyright Septembre 2013-Douzet/Diploweb.com
Plus
. Le site du Festival International de Géographie : "La Chine, une puissance mondiale", 3 au 6 octobre 2013 à Saint-Dié-des-Vosges.
. Voir sur le Diploweb.com tous les articles et toutes les cartes sur la Chine.
Bibliographie
Séverine Arsène, 2011, Internet et politique en Chine, Karthala, Paris, 420 p.
Frédérick Douzet, « Les frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, n°125, 2007.
Miguel Alberto N. Gomez, « Awaken the Cyber Dragon : China’s Cyberstrategy and the Impact on ASEAN », International Conference on Cybersecurity, Cyber Peacefare and Digital Forensic (CyberSec2013).
Qiao Liang, Wang Xiangsui, Unrestricted Warfare : China’s Master Plan to Destroy America, Pan American Publishing Company, 2002 (original edition : Beijing : PLA Literature and Arts Publishing House, February 1999).
Gary Ping, Jennifer Pan, Margaret E. Roberts, « How Censorship in China Allows Government Criticism but Silences Collective Expression », APSA 2012 Annual Meeting Paper.
Jean-Loup Samaan, La menace chinoise. Une invention du Pentagone ?, Vendémiaire, 2012.
David Sanger, Confront and Conceal : Obama’s Secret War and Surprising Use of American Power, Broadway Books, 2012.
Justin Vaïsse, Barack Obama et sa politique étrangère (2004-2008), Odile Jacob, 2012.
Séverine Arsène, 2011, Internet et politique en Chine, Karthala, Paris, 420p.
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2 mars 2014
22 février 2014
Biologie de synthèse : comment ingénieurs et multinationales veulent fabriquer la vie
Par Agnès Rousseaux
16/02/2014
Source : http://www.bastamag.net
English : Synthetic biology : how engineers and multinationals want to make life
16/02/2014
Source : http://www.bastamag.net
English : Synthetic biology : how engineers and multinationals want to make life
Thérapies
plus efficaces, bactéries anti-pollution, carburants synthétiques… La
biologie de synthèse nous réserverait un futur plein de promesses. Et
attire les investissements des plus grands groupes mondiaux de
biotechnologies, de l’énergie ou de l’agroalimentaire. Mais fabriquer
artificiellement la vie, à partir d’ADN construit en laboratoire et
d’usines à gènes brevetés, suscite de nombreuses interrogations. Alors
que les premiers organismes intégralement conçus par ordinateur
commencent à prendre vie, des ingénieurs rêvent déjà de planifier
l’évolution et de corriger les « imperfections » de la nature. Enquête.
« Fabriquer
la vie ». Ainsi pourrait se résumer l’ambition de la biologie de
synthèse. Cette branche des biotechnologies veut créer de toutes pièces
des organismes vivants, inconnus à l’état naturel. Et aller plus loin
encore que les OGM, qui modifient le code génétique d’un organisme pour
lui donner une nouvelle fonctionnalité – croître plus vite ou résister à
un pesticide. Avec la biologie de synthèse, nous entrons dans une autre
dimension : on quitte le bricolage des gènes, pour aller vers une
fabrication à grande échelle d’organismes artificiels, après
modélisation et simulation informatique.
« Un nouveau monde s’ouvre à nous », décrit le site de présentation du ministère de l’Économie. La biologie de synthèse, nouvel eldorado techno-scientifique, « pourrait apporter des thérapies plus efficaces, des médicaments moins chers, de nouveaux matériaux facilement recyclables, des biocarburants, des bactéries capables de dégrader les substances toxiques de l’environnement », s’enthousiasment les pouvoirs publics. Les géants de la chimie, de l’énergie, de l’agrobusiness et de la pharmacie – comme BP, Exxon Mobil, BASF ou Cargill – sont sur les rangs, mais aussi ceux de l’informatique, comme Microsoft ou Google [1]. La biologie de synthèse apporterait, selon ses promoteurs, la promesse de remplacer à terme le secteur de la chimie, avec des recettes miracles pour faire face aux pollutions et à l’épuisement des ressources.
Comment ça marche ? Des séquences d’ADN sont fabriquées « sur mesure », après modélisation informatique, puis reliées ensemble via des enzymes et bactéries. L’ADN ainsi synthétisé est inséré dans un châssis biologique – une bactérie ou une levure par exemple – pour pouvoir « fonctionner ». L’ADN synthétique est comme un logiciel, inséré dans un châssis-ordinateur. « Les gènes, les protéines, entre autres, sont à la cellule ce que les transistors, les condensateurs et les résistances sont à l’ordinateur », expliquent les chercheurs de l’université de Princeton [3]. Une sorte de lego du vivant, à base de « bio-briques » d’ADN standardisées, originales ou recopiant des briques d’ADN déjà existantes dans la nature.

Le groupe pétrolier Exxon a déjà investi 100 millions de dollars pour développer un carburant à partir d’algues, en partenariat avec l’entreprise Synthetics Genomics, dirigé par Craig Venter. BP a consacré 500 millions de dollars pour le développement d’agrocarburants synthétiques, au sein de l’Energy Biosciences Institute. Quant à la Fondation Bill & Melinda Gates, elle finance la recherche d’applications médicales à hauteur de 43 millions de dollars... Deux types d’entreprises se partagent actuellement le marché. Celles qui fabriquent les composants de base, les gènes synthétiques : les « fonderies à gènes » comme Tech Dragon à Hong-Kong et Gene Art en Allemagne, dont le catalogue comprend des séquences génétiques du cerveau, du foie ou du cœur humain, ou DNA 2.0 aux États-Unis, qui propose aussi un logiciel gratuit pour « concevoir des séquences [d’ADN] sans être limité par ce que la nature peut offrir ». Ensuite, des entreprises de biotechnologies créent et commercialisent des organismes à partir de ces gènes, comme Synthetic Genomics aux États-Unis. 3 000 chercheurs d’une quarantaine de pays travailleraient dans le secteur de la biologie de synthèse.
Total a créé un département Biotech avec un axe sur la biologie de synthèse en 2009. Le groupe pétrolier est devenu un important actionnaire de la société de biotechnologie Amyris (États-Unis). Celle-ci dispose d’une plateforme de biologie de synthèse de pointe, permettant de construire très rapidement des levures, qui deviennent de « véritables usines vivantes, optimisées pour fermenter des sucres et pour produire des molécules », qui sont ensuite transformées en agrocarburants [6]. Dans le secteur de la santé, c’est le groupe français Sanofi qui mène la danse. En 2013, Sanofi a annoncé la production à grande échelle d’artémisinine semi-synthétique, un principe actif utilisé contre le paludisme. Après dix années de recherche, financées par la Fondation Bill et Melinda Gates, un procédé a été breveté par Amyris [7], et une licence est octroyée à Sanofi.

La concurrence entre production agricole et production industrielle biosynthétique pourrait concerner demain le réglisse, la vanille ou le caoutchouc : des produits de substitution, issus de la biologie de synthèse, sont déjà au point. Le fabricant de pneumatique Goodyear et le groupe DuPont ont lancé des recherches sur un micro-organisme synthétique produisant de l’isoprène utilisé pour la fabrication de pneus. Ce qui pourrait mettre en péril l’économie des vingt millions de familles qui dépendent aujourd’hui de la production de caoutchouc naturel. Michelin travaille sur des projets similaires avec Amyris. La biologie de synthèse permet de produire à moindre coût des produits à haute valeur ajoutée – huiles essentielles, saveurs et fragrances, composés médicinaux ou ingrédients pour cosmétiques. « Des solutions de rechange synthétiques moins coûteuses qui ne dépendent pas de zones de culture, de conditions ou de producteurs spécifiques », décrit l’ONG canadienne ETC, qui a publié de nombreux rapports sur le sujet. Son émergence marquera-t-elle le début de la fin pour l’agriculture ? Car les brevets se multiplient. Amyris déploie beaucoup d’énergie pour faire breveter la biosynthèse des isoprénoïdes : cette classe compte plus de 55 000 composés naturels, dont le caoutchouc, l’huile de neem, l’huile de palme, le parfum de patchouli et l’huile de pin.

Les applications dans les secteurs de la santé et de l’énergie se diffusent déjà. Sans débat public sur les enjeux, sans contrôle par les autorités, sans réflexion sur l’impact sanitaire de la dissémination de ces molécules synthétisées, ou les risques pour l’environnement. Des organismes vivants, même artificiels, ça se reproduit. Donc ça se diffuse ! Et si la biologie de synthèse permet de produire des vaccins beaucoup plus rapidement, ces techniques peuvent aussi servir à fabriquer des virus, avec tous les risques possibles de détournements d’usage et de bioterrorisme. La législation, comme souvent, est en retard. Voire inexistante. Des scientifiques recommandent que les activités de recherche en biologie de synthèse se déroulent uniquement dans des laboratoires très sécurisés, de niveau de biosécurité P3 ou P4 (pour pathogène de classe 3 ou 4) où virus et bactéries sont manipulés sous haute-protection. En 2012, plus d’une centaines d’organisations internationales ont demandé un moratoire sur les usages commerciaux de la biologie de synthèse.
Les chercheurs planchent sur des solutions pour limiter la dissémination. Comme la possibilité que les organismes synthétiques s’autodétruisent quand ils ont terminé leur travail, grâce à un « dispositif-suicide ». Ou qu’ils ne puissent pas se reproduire, à l’image du gène « Terminator », qui rend stériles les graines OGM de seconde génération. Mais les organismes peuvent évoluer et s’adapter, suite au croisement avec d’autres organismes naturels ou modifiés, ou à des mutations spontanées. « On peut faire en sorte que la bestiole dépende de l’homme pour se nourrir. Mais elle peut évoluer. Dans 10-15 ans, elle aura trouvé un autre moyen de s’alimenter, par symbiose par exemple, » explique le chercheur François Kepès, de l’ISSB [10].
La xénobiologie empêcherait donc la contamination d’ADN. Et permettrait le développement de la biodiversité, estime Philippe Marlière [11] : « La biodiversité terrestre est étriquée et imparfaite. Elle pourra être élargie et dépassée en inventant des mondes vivants parallèles ». « La biosphère rafistole ses dispositifs au fil de l’eau et bricole pour en créer de nouveaux », poursuit Philippe Marlière. Cette évolution par bricolage et rafistolage « révèle l’impasse faite sur une multitude d’autres assemblages chimiques qui auraient conduit à des organismes radicalement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. La xénobiologie n’est rien d’autre que le projet d’engendrer cette biodiversité inédite en vue de l’explorer scientifiquement et de l’exploiter industriellement. » Une biodiversité artificielle, construite par des ingénieurs dans des labos. Des ingénieurs qui planifient la vie et son évolution...

On peut commander à un laboratoire, qui le fabrique sur mesure, un segment d’ADN de synthèse conçu sur son ordinateur. En France, cette biologie de synthèse « Do-it-Yourself » se développe notamment autour du biohackerspace La Paillasse, un « laboratoire communautaire pour les biotechnologies citoyennes », à Vitry-sur-Seine. Des collectifs de passionnés fleurissent aux États-Unis. Comme le groupe DIYbio – Do-it-Yourself Biology, à San Francisco, où on apprend à extraire l’ADN de sa salive avec une pincée de sel, du liquide vaisselle, du jus de pamplemousse et du rhum. Vous vous voulez synthétiser de l’ADN humain ? Pas de panique, la recette est en ligne : il est possible de télécharger sur internet des séquences de génome humain (ici), aussi facilement qu’un film !

La diffusion de la biologie de synthèse auprès d’un large public est aussi favorisée par la grande compétition IGEM (International Genetically Engineered Machine). Plus de 200 équipes étudiantes du monde entier sont invitées chaque année à inventer de nouvelles constructions en biologie de synthèse, à partir d’un répertoire d’environ 12 000 bio-briques standardisées et open source. Parmi les créations 2013 : la première machine à calculer bactérienne, par des étudiants de Toulouse [12], une version biologique du jeu Démineur par l’équipe de Zurich, ou une pile bactérienne que l’on peut imprimer soi-même avec une imprimante 3D... Chaque équipe étant sponsorisée par des entreprises, ici EADS, Sanofi, Novartis, Syngenta ou Sofiprotéol.
Vers où ces étudiants, futurs chercheurs en biologie de synthèse, feront-ils avancer la discipline ? Quel contrôle les autorités publiques auront-elles sur les futurs développements ? Quelle formation des citoyens pour comprendre les enjeux ? « Le défi crucial est de créer les conditions pour que les avancées de la biologie de synthèse s’opèrent résolument dans un climat de confiance citoyenne et d’innovation manifestement responsable », avance le ministère de la Recherche. Un débat responsable, préconisé par Geneviève Fioraso, ministre de la Recherche, dans un rapport pour l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, en 2012. Notamment pour « empêcher les dérives qui ont marqué les débats sur les OGM et les nanotechnologies » (sic). Pour le moment, le « dialogue public » est au point mort. Le débat semble déjà tranché.
Agnès Rousseaux
@AgnesRousseaux
Photos de Une : ADN et Nano (source). Par ordre : Cellule (CC rei-san) / Plants de riz mis en culture (CC International Rice Research Institute) / Laboratoire de classe P4 (sécurité maximale) de l’Inserm à Lyon (Inserm/P. Latron) / Banque de ressource génétique (CC International Center for Tropical Agriculture) / Grenouilles fluorescentes (CC de Muhammad Fahim)
« Un nouveau monde s’ouvre à nous », décrit le site de présentation du ministère de l’Économie. La biologie de synthèse, nouvel eldorado techno-scientifique, « pourrait apporter des thérapies plus efficaces, des médicaments moins chers, de nouveaux matériaux facilement recyclables, des biocarburants, des bactéries capables de dégrader les substances toxiques de l’environnement », s’enthousiasment les pouvoirs publics. Les géants de la chimie, de l’énergie, de l’agrobusiness et de la pharmacie – comme BP, Exxon Mobil, BASF ou Cargill – sont sur les rangs, mais aussi ceux de l’informatique, comme Microsoft ou Google [1]. La biologie de synthèse apporterait, selon ses promoteurs, la promesse de remplacer à terme le secteur de la chimie, avec des recettes miracles pour faire face aux pollutions et à l’épuisement des ressources.
Briques d’ADN pour lego vivant
Le développement de la discipline est pourtant récent. En 2010, après 15 ans de travail, une équipe de l’institut Craig Venter aux États-Unis crée une bactérie d’un genre nouveau : son unique chromosome est composé d’ADN entièrement fabriqué par les chercheurs. C’est le premier organisme vivant construit artificiellement. « Voici sur cette planète la première espèce capable de se reproduire ayant pour parent un ordinateur », s’enflamme son créateur, Craig Venter [2]. Même si, pour le moment, il s’agit surtout de recopier la vie, en recréant en laboratoire les composants de base du code génétique.
Comment ça marche ? Des séquences d’ADN sont fabriquées « sur mesure », après modélisation informatique, puis reliées ensemble via des enzymes et bactéries. L’ADN ainsi synthétisé est inséré dans un châssis biologique – une bactérie ou une levure par exemple – pour pouvoir « fonctionner ». L’ADN synthétique est comme un logiciel, inséré dans un châssis-ordinateur. « Les gènes, les protéines, entre autres, sont à la cellule ce que les transistors, les condensateurs et les résistances sont à l’ordinateur », expliquent les chercheurs de l’université de Princeton [3]. Une sorte de lego du vivant, à base de « bio-briques » d’ADN standardisées, originales ou recopiant des briques d’ADN déjà existantes dans la nature.
Des usines à gènes
Les crédits de recherche dans ce domaine connaissent une croissance exponentielle depuis quelques années. Car les applications possibles seraient innombrables. Des produits arrivent déjà sur le marché : des bioplastiques issus du maïs, des tissus synthétiques à base de sucre céréalier, une saveur biosynthétique de pamplemousse ou du biodiésel. Les investissements se concentrent notamment sur le secteur de l’énergie, avec la production de micro-organismes ou d’algues modifiées capables de transformer de la biomasse en carburant. Les recettes de l’après-pétrole sortiront-elles des laboratoires de biologie de synthèse ?
Le groupe pétrolier Exxon a déjà investi 100 millions de dollars pour développer un carburant à partir d’algues, en partenariat avec l’entreprise Synthetics Genomics, dirigé par Craig Venter. BP a consacré 500 millions de dollars pour le développement d’agrocarburants synthétiques, au sein de l’Energy Biosciences Institute. Quant à la Fondation Bill & Melinda Gates, elle finance la recherche d’applications médicales à hauteur de 43 millions de dollars... Deux types d’entreprises se partagent actuellement le marché. Celles qui fabriquent les composants de base, les gènes synthétiques : les « fonderies à gènes » comme Tech Dragon à Hong-Kong et Gene Art en Allemagne, dont le catalogue comprend des séquences génétiques du cerveau, du foie ou du cœur humain, ou DNA 2.0 aux États-Unis, qui propose aussi un logiciel gratuit pour « concevoir des séquences [d’ADN] sans être limité par ce que la nature peut offrir ». Ensuite, des entreprises de biotechnologies créent et commercialisent des organismes à partir de ces gènes, comme Synthetic Genomics aux États-Unis. 3 000 chercheurs d’une quarantaine de pays travailleraient dans le secteur de la biologie de synthèse.
Privatisation des ressources naturelles
En France, quelques équipes de recherche, du Génopole d’Évry, se sont attelés à la biologie de synthèse, ainsi que sept entreprises de biotechnologie [4], selon un recensement du ministère de la Recherche. Celui-ci ambitionne de passer à la vitesse supérieure : « Il existe en France un gisement de compétences à mobiliser, permettant de viser une position mondiale de second ou troisième » [5]. En 2007 a été créé l’Institut de biologie systémique et synthétique (iSBB), qui comprend notamment la plate-forme abSYNTH, dont les équipements sont mis à disposition des entreprises et universités.
Total a créé un département Biotech avec un axe sur la biologie de synthèse en 2009. Le groupe pétrolier est devenu un important actionnaire de la société de biotechnologie Amyris (États-Unis). Celle-ci dispose d’une plateforme de biologie de synthèse de pointe, permettant de construire très rapidement des levures, qui deviennent de « véritables usines vivantes, optimisées pour fermenter des sucres et pour produire des molécules », qui sont ensuite transformées en agrocarburants [6]. Dans le secteur de la santé, c’est le groupe français Sanofi qui mène la danse. En 2013, Sanofi a annoncé la production à grande échelle d’artémisinine semi-synthétique, un principe actif utilisé contre le paludisme. Après dix années de recherche, financées par la Fondation Bill et Melinda Gates, un procédé a été breveté par Amyris [7], et une licence est octroyée à Sanofi.
Vers la fin de l’agriculture « naturelle » ?
Problème : cette production entre en concurrence avec celle d’artémisinine naturelle, dont vivent aujourd’hui des milliers d’agriculteurs. Un cas d’école concernant la biologie de synthèse, estime la Fondation Sciences citoyennes : un projet en apparence inattaquable car répondant à des enjeux de santé publique, des collusions entre scientifiques et entrepreneurs qui innovent dans les universités mais déposent des brevets via leurs start-up, puis cèdent les licences à des grandes entreprises. Avec le risque de captation de profits par des multinationales, pour des ressources génétiques également disponibles à l’état naturel [8].
La concurrence entre production agricole et production industrielle biosynthétique pourrait concerner demain le réglisse, la vanille ou le caoutchouc : des produits de substitution, issus de la biologie de synthèse, sont déjà au point. Le fabricant de pneumatique Goodyear et le groupe DuPont ont lancé des recherches sur un micro-organisme synthétique produisant de l’isoprène utilisé pour la fabrication de pneus. Ce qui pourrait mettre en péril l’économie des vingt millions de familles qui dépendent aujourd’hui de la production de caoutchouc naturel. Michelin travaille sur des projets similaires avec Amyris. La biologie de synthèse permet de produire à moindre coût des produits à haute valeur ajoutée – huiles essentielles, saveurs et fragrances, composés médicinaux ou ingrédients pour cosmétiques. « Des solutions de rechange synthétiques moins coûteuses qui ne dépendent pas de zones de culture, de conditions ou de producteurs spécifiques », décrit l’ONG canadienne ETC, qui a publié de nombreux rapports sur le sujet. Son émergence marquera-t-elle le début de la fin pour l’agriculture ? Car les brevets se multiplient. Amyris déploie beaucoup d’énergie pour faire breveter la biosynthèse des isoprénoïdes : cette classe compte plus de 55 000 composés naturels, dont le caoutchouc, l’huile de neem, l’huile de palme, le parfum de patchouli et l’huile de pin.
Biologie de synthèse : une technologie miracle ?
Les profits attendus sont immenses. La biologie de synthèse « apparaît comme la solution miracle qui devrait permettre de relancer la croissance, tout en préservant l’environnement, décrivent la chercheuse Bernadette Bensaude-Vincent et la journaliste Dorothée Benoit-Browaeys [9]. Tout comme les nanotechnologies, ou comme la géoingénierie, elle fonctionne sur l’espoir de résoudre les problèmes posés par les technologies d’hier grâce aux technologies de demain ». Crise énergétique, maladies de civilisation, pollutions... La biologie de synthèse aurait réponse à tout. Après la bulle internet, voici donc la bulle « synbio » : « Mêmes mécanismes d’investissement sous-tendus par une économie de la promesse, mêmes prévisions de croissance exponentielle. »
Les applications dans les secteurs de la santé et de l’énergie se diffusent déjà. Sans débat public sur les enjeux, sans contrôle par les autorités, sans réflexion sur l’impact sanitaire de la dissémination de ces molécules synthétisées, ou les risques pour l’environnement. Des organismes vivants, même artificiels, ça se reproduit. Donc ça se diffuse ! Et si la biologie de synthèse permet de produire des vaccins beaucoup plus rapidement, ces techniques peuvent aussi servir à fabriquer des virus, avec tous les risques possibles de détournements d’usage et de bioterrorisme. La législation, comme souvent, est en retard. Voire inexistante. Des scientifiques recommandent que les activités de recherche en biologie de synthèse se déroulent uniquement dans des laboratoires très sécurisés, de niveau de biosécurité P3 ou P4 (pour pathogène de classe 3 ou 4) où virus et bactéries sont manipulés sous haute-protection. En 2012, plus d’une centaines d’organisations internationales ont demandé un moratoire sur les usages commerciaux de la biologie de synthèse.
Dispositif-suicide pour gérer l’incertitude
En France, qu’en pensent les pouvoirs publics ? « La Délégation générale pour l’Armement (DGA) a réalisé une base des données des acteurs de la biologie de synthèse et a identifié les options biosécuritaires », décrit de manière lapidaire un rapport du ministère de la Recherche. Une veille sur la biologie de synthèse est organisée, ainsi qu’une « réunion interministérielle annuelle de concertation ». Mais, précise le rapport, « afin de ne pas pénaliser les avancées de la recherche dans ce domaine, il faut intégrer le risque nouveau avec une attitude d’incertitude positive ». Impossible de savoir ce que signifie ce principe de précaution version « positive attitude ».
Les chercheurs planchent sur des solutions pour limiter la dissémination. Comme la possibilité que les organismes synthétiques s’autodétruisent quand ils ont terminé leur travail, grâce à un « dispositif-suicide ». Ou qu’ils ne puissent pas se reproduire, à l’image du gène « Terminator », qui rend stériles les graines OGM de seconde génération. Mais les organismes peuvent évoluer et s’adapter, suite au croisement avec d’autres organismes naturels ou modifiés, ou à des mutations spontanées. « On peut faire en sorte que la bestiole dépende de l’homme pour se nourrir. Mais elle peut évoluer. Dans 10-15 ans, elle aura trouvé un autre moyen de s’alimenter, par symbiose par exemple, » explique le chercheur François Kepès, de l’ISSB [10].
Vers un nouvel « alphabet du vivant » : la xénobiologie
Le nombre limité d’entreprises qui fabriquent les gènes synthétiques laisse penser que le secteur peut être réglementé. Les banques de séquences ADN standardisées comme BioBricks ou GenBank peuvent être soumises à des réglementations. Une autre solution est avancées par des chercheurs : le « confinement sémantique ». Pour éviter les contaminations d’ADN artificiel, il suffirait d’utiliser d’autres bases que celles existantes – les bases A (adénine), T (thymine), G (guanine) et C (cytosine), qui composent le « squelette » de l’ADN. Changer « l’alphabet du vivant » en quelque sorte, le langage génétique qui sous-tend toute forme de vie sur la planète. C’est ce que propose le projet Xenome, piloté par le biologiste Philippe Marlière au Génopole d’Evry, auquel participe le Commissariat à l’énergie atomique. Cette nouvelle branche de la biologie de synthèse – la xénobiologie – vise à créer, à côté de l’ADN qui existe depuis trois milliards d’années, un autre code. Plus les créatures artificielles sont éloignées de la biodiversité terrestre, moins les risques d’interférences seront importants.
La xénobiologie empêcherait donc la contamination d’ADN. Et permettrait le développement de la biodiversité, estime Philippe Marlière [11] : « La biodiversité terrestre est étriquée et imparfaite. Elle pourra être élargie et dépassée en inventant des mondes vivants parallèles ». « La biosphère rafistole ses dispositifs au fil de l’eau et bricole pour en créer de nouveaux », poursuit Philippe Marlière. Cette évolution par bricolage et rafistolage « révèle l’impasse faite sur une multitude d’autres assemblages chimiques qui auraient conduit à des organismes radicalement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. La xénobiologie n’est rien d’autre que le projet d’engendrer cette biodiversité inédite en vue de l’explorer scientifiquement et de l’exploiter industriellement. » Une biodiversité artificielle, construite par des ingénieurs dans des labos. Des ingénieurs qui planifient la vie et son évolution...
Biohackers et bidouille génétique « open source »
Face aux risques de privatisation du vivant par la biologie de synthèse, un autre courant émerge, cette fois inspiré de l’open source et de l’accès libre au savoir. Le principe : pas de brevet sur les gènes. Les « biobriques », bases de la biologie de synthèse, seraient accessibles à tous, et non privatisées par des entreprises ou des labos de recherche. La biologie de synthèse à la portée de tous. C’est ce que défendent les « biohackers », qui bricolent du code génétique à partir d’informations disponibles sur internet et de matériel d’occasion acheté pour trois fois rien. Avec la baisse des coûts du séquençage de l’ADN, il est désormais possible de bidouiller de la génétique dans son garage.
On peut commander à un laboratoire, qui le fabrique sur mesure, un segment d’ADN de synthèse conçu sur son ordinateur. En France, cette biologie de synthèse « Do-it-Yourself » se développe notamment autour du biohackerspace La Paillasse, un « laboratoire communautaire pour les biotechnologies citoyennes », à Vitry-sur-Seine. Des collectifs de passionnés fleurissent aux États-Unis. Comme le groupe DIYbio – Do-it-Yourself Biology, à San Francisco, où on apprend à extraire l’ADN de sa salive avec une pincée de sel, du liquide vaisselle, du jus de pamplemousse et du rhum. Vous vous voulez synthétiser de l’ADN humain ? Pas de panique, la recette est en ligne : il est possible de télécharger sur internet des séquences de génome humain (ici), aussi facilement qu’un film !
Que deviennent les organismes trafiqués ?
« Les débats sur l’open source en matière de biologie de synthèse semblent plus une diversion sur des recherches sans grand enjeu industriel ; les séquences d’ADN stratégiques sont, elles, privatisées », tranche Dorothée Benoit-Browaeys. Le bricolage d’ADN dans la chambre d’ami n’augure rien de bon du point de vue dissémination. Le témoignage de Josh, informaticien et biohacker californien est éloquent : « Quand je modifie mes bactéries pour qu’elles produisent de l’éthanol, j’introduis également une seconde modification qui les rend résistantes aux antibiotiques. Puis j’injecte des antibiotiques dans leur bocal pour faire le tri : seules celles sur lesquelles la modification a réussi survivent. » Que fait Josh avec ces stocks de bactéries génétiquement modifiées résistantes aux antibiotiques, qui « pourraient transmettre leur résistance à d’autres bactéries pathogènes, dangereuses pour l’homme » ? Mystère.
La diffusion de la biologie de synthèse auprès d’un large public est aussi favorisée par la grande compétition IGEM (International Genetically Engineered Machine). Plus de 200 équipes étudiantes du monde entier sont invitées chaque année à inventer de nouvelles constructions en biologie de synthèse, à partir d’un répertoire d’environ 12 000 bio-briques standardisées et open source. Parmi les créations 2013 : la première machine à calculer bactérienne, par des étudiants de Toulouse [12], une version biologique du jeu Démineur par l’équipe de Zurich, ou une pile bactérienne que l’on peut imprimer soi-même avec une imprimante 3D... Chaque équipe étant sponsorisée par des entreprises, ici EADS, Sanofi, Novartis, Syngenta ou Sofiprotéol.
Devenir soi-même un châssis pour ADN artificiel
Novembre 2012. Dans l’amphithéâtre d’une école de chimie de Paris, une équipe d’étudiants présentent son projet pour le concours IGEM. De l’ADN a été injecté dans un têtard, devenu « châssis » pour biologie de synthèse. Le public interroge : quelles limites à la modification du vivant ? Quel statut pour les organismes créés ? « Un têtard, ce n’est pas vraiment un truc vivant », lâche un des étudiants. Certains d’entre eux portent un bracelet en plastique vert, remis lors d’un rassemblement IGEM : « Ça veut dire qu’on est d’accord pour devenir nous-mêmes des châssis », précisent-ils. De faire des tests sur eux-mêmes, donc. « Je suis étonnée de la candeur des étudiants IGEM. On les forme en leur disant que "tout est possible", dans une atmosphère joyeuse et bon enfant, décrit Catherine Bourgain, chercheuse, présidente de la Fondation sciences citoyennes et membre de l’Observatoire national de la biologie de synthèse. Beaucoup de jeunes n’ont pas de recul critique, sont d’une naïveté confondante. La règle, c’est "libère ta créativité". C’est flippant. »
Vers où ces étudiants, futurs chercheurs en biologie de synthèse, feront-ils avancer la discipline ? Quel contrôle les autorités publiques auront-elles sur les futurs développements ? Quelle formation des citoyens pour comprendre les enjeux ? « Le défi crucial est de créer les conditions pour que les avancées de la biologie de synthèse s’opèrent résolument dans un climat de confiance citoyenne et d’innovation manifestement responsable », avance le ministère de la Recherche. Un débat responsable, préconisé par Geneviève Fioraso, ministre de la Recherche, dans un rapport pour l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, en 2012. Notamment pour « empêcher les dérives qui ont marqué les débats sur les OGM et les nanotechnologies » (sic). Pour le moment, le « dialogue public » est au point mort. Le débat semble déjà tranché.
Agnès Rousseaux
@AgnesRousseaux
Photos de Une : ADN et Nano (source). Par ordre : Cellule (CC rei-san) / Plants de riz mis en culture (CC International Rice Research Institute) / Laboratoire de classe P4 (sécurité maximale) de l’Inserm à Lyon (Inserm/P. Latron) / Banque de ressource génétique (CC International Center for Tropical Agriculture) / Grenouilles fluorescentes (CC de Muhammad Fahim)
Notes
[1] Une enquête réalisée en 2012 par l’ONG canadienne ETC Group a révélé qu’à l’échelle planétaire, « les
principaux investisseurs et promoteurs reliés au domaine de la biologie
synthétique comprennent six des dix plus grandes entreprises chimiques,
six des dix plus grandes entreprises productrices d’énergie, six des
dix plus importants négociants en grains et sept des plus grandes
entreprises pharmaceutiques ».
[2] Cette
bactérie est composée d’un seul chromosome, contenant 1,155 million de
paires de base. Une molécule d’ADN est formée de deux brins en forme
d’hélice sur lesquels sont placés quatre types de bases complémentaires,
liées deux à deux : adénine (A) et thymine (T), cytosine (C) et guanine
(G).
[3] Cités par Frédéric Gaillard, Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, Editions L’échappée, 2013. A lire également sur le site du collectif Pièces et main d’oeuvre.
[7] L’entreprise
a conçu une souche de levure modifiée qui produit de l’acide
artémisinique à partir du glucose. Ce composé permet ensuite la
production d’artémisinine.
[8] L’objectif de Sanofi est de « produire
35 tonnes d’artémisinine en 2013 et 50-60 tonnes en moyenne en 2014. Il
permettra de satisfaire en bonne partie la demande du marché ». Source : Sanofi. Voir également la synthèse réalisée par la Fondation Sciences citoyennes sur l’artémisinine.
[9] Bernadette Bensaude-Vincent et Dorothée Benoit-Browaeys, Fabriquer la vie, Où va la biologie de synthèse ?, Éditions du Seuil, 2011.
[10] Intervention lors des Assises du vivant, le 30 novembre 2012, à l’Unesco.
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24 octobre 2013
Géo-ingénierie : scientifiques, milliardaires et militaires s’allient pour manipuler l’atmosphère
Par Sophie Chapelle
14/10/2013
Source : http://www.bastamag.net
English Geo-engineering: scientists, billionaires and military forces to manipulate the atmosphere
Clive Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat : raisons et déraisons de la géo-ingénierie, coll. Anthropocène, Ed. Seuil, 2013.
ETC Group, Géopiraterie : argumentaire contre la géo-ingénierie, 2010, à télécharger ici.
Bertrand Guillaume, Valéry Laramée de Tannenberg, Scénarios d’avenir : futurs possibles du climat et de la technologie, Armand Colin, 2012.
14/10/2013
Source : http://www.bastamag.net
English Geo-engineering: scientists, billionaires and military forces to manipulate the atmosphere
Pulvériser
du soufre dans la stratosphère, modifier la chimie des océans… Pour
contrer le réchauffement climatique, des techniques de manipulation du
climat à grande échelle sont à l’étude. Des projets déjà expérimentés,
hors laboratoire et sans aucun contrôle international, qui attirent
scientifiques, milliardaires et compagnies pétrolières. Alors que des
organisations de la société civile demandent un moratoire, les
militaires s’y mettent et appellent à se doter d’armes météorologiques.
La « géo-ingénierie », une nouvelle menace environnementale et…
anti-démocratique ?
Dans les arcanes gouvernementales, on la surnomme « le plan B ».
Son vrai nom, la « géo-ingénierie ». Pour contrer le réchauffement
climatique, plutôt que de miser sur les réductions de gaz à effet de
serre, des chercheurs étudient des dispositifs de manipulation du climat
à grande échelle. Au menu, des techniques allant de l’ensemencement en
fer des océans à la gestion du rayonnement solaire. Des expérimentations
sont déjà menées. Considérées comme fantaisistes il y a vingt ans, ces
recherches sont désormais suivies de près par les gouvernements. L’ONG
internationale ETC Group,
qui travaille sur les technologies émergentes, a publié une carte de
ces expériences de géo-ingénierie et de modifications du climat, depuis
60 ans.
L’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie font partie des trois zones les plus actives (en rouge sur la carte) en terme de géo-ingénierie.

Modifier la composition chimique des océans
Quelque 45 techniques de géo-ingénierie sont recensées dans l’encyclopédie Wikipedia. Clive Hamilton, dans son livre Les apprentis sorciers du climat [1], examine huit d’entre elles, considérant les autres comme « purement imaginatives », voir « spéculatives ». Chercheurs et investisseurs se concentrent principalement sur les techniques de capture du carbone, avec un intérêt particulier pour les océans. Nos océans constituent une formidable éponge à carbone grâce au rôle joué par les phytoplanctons, qui fournissent par photosynthèse plus de la moitié de l’oxygène de la planète. Pour favoriser l’éclosion de ces planctons marins, une douzaine d’expériences de « fertilisation en fer » ont été conduites par les scientifiques depuis le début des années 90.
Une expérience de trois mois conduite dans l’océan Austral en 2009 a refroidi les espoirs placés dans l’ensemencement en fer. Quatre tonnes de poussières de fer ont été éparpillées sur une zone de 300 km2. Rapidement, une efflorescence de phytoplanctons est observée, mais elle s’arrête au bout de deux semaines. La fertilisation des mers grâce au fer ne donnerait donc naissance à du phytoplancton que pour un court laps de temps. « Ensemencer les mers de fer n’est pas non plus sans conséquence écologique, ajoutent les auteurs de l’ouvrage Scénarios d’avenir [2]. Accroitre leur teneur en fer contribue à accélérer le processus déjà en cours d’acidification des océans. » La fertilisation peut aussi avoir des répercussions sur toute la chaine alimentaire marine. Ces risques n’ont toutefois pas empêché un businessman californien de déverser 100 tonnes de sulfate dans l’océan Pacifique, sur une zone de 10 000 km2, en toute illégalité, en juillet 2012 (lire notre article).
Pulvériser du soufre dans la stratosphère
Autre technique en vogue, la pulvérisation d’aérosols soufrés. En 1991, les cendres projetées dans l’atmosphère par le mont Pinutabo assombrissent suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0,5°C pendant une année. Avant que la situation ne revienne à la normale une fois le nuage de cendres retombé au sol [3]. Partant de ce constat, la Royal Society, l’académie des sciences britanniques, considère la pulvérisation d’aérosols soufrés dans la stratosphère comme « la plus prometteuse » des méthodes de gestion du rayonnement solaire [4]. Ces minuscules particules d’aérosols seraient pulvérisées sous forme de dioxyde de soufre, de sulfure d’hydrogène ou d’acide sulfurique. Paul Crutzen, prix Nobel de chimie, a estimé à 5 millions de tonnes par an la quantité de soufre nécessaire pour bloquer environ 2 % du rayonnement solaire !
Imaginez une flotte d’aéronefs, volant à haute altitude, équipés de réservoirs et de dispositifs de pulvérisation. L’utilisation de canons de l’artillerie navale, de ballons ou d’un tuyau suspendu dans le ciel sont également à l’étude... Si ces aérosols étaient pulvérisés par des avions de chasse, il faudrait chaque année un million de vols d’une durée de 4h chacun ! [5] D’autres études évoquent des impacts sur le niveau des précipitations. Cette technique pourrait gravement perturber la mousson indienne, compromettant les ressources alimentaires de près de 2 milliards de personnes. Dernière objection de taille : « L’impossibilité de tester cette technique sans mise en œuvre grandeur nature », conclut Clive Hamilton.
Des brevets qui attirent les milliardaires
Un duo de scientifiques nord-américains est très impliqué dans la recherche en géo-ingénierie : David Keith, physicien, et Ken Caldeira, spécialiste des sciences de l’atmosphère. David Keith détient avec d’autres le brevet du « Planetary Cooler » (réfrigérateur planétaire), un dispositif d’absorption du carbone. Il a créé une start-up, Carbon Engineering Ltd, pour développer une technique de capture de CO2 dans l’air, à l’échelle industrielle. Parmi les investisseurs de ces sociétés : Bill Gates, mais aussi le milliardaire canadien N. Murray Edwards, magnat du pétrole qui a fait fortune dans les sables bitumineux en Alberta. Quant à Ken Caldeira, il est associé à Bill Gates au sein de la société Intellectual Ventures, qui a fait breveter plusieurs technologies, notamment le « StratoShield » (strato-bouclier) : des tuyaux suspendus à des ballons dirigeables dans le ciel permettant de disperser des aérosols soufrés.
Bill Gates a engagé plusieurs millions de dollars pour financer la recherche en géo-ingénierie [6], et aider au financement d’une série de rencontres sur la géo-ingénierie. La deuxième fortune mondiale a soutenu financièrement deux scientifiques de Harvard pour tester au Nouveau-Mexique du matériel visant à injecter des minuscules particules dans la stratosphère (lire notre article). Il a aussi investi dans la société Silver Lining qui travaille sur les techniques d’éclaircissement des nuages marins. « Pas moins de 10 personnes affiliées à Silver Lining figurent parmi les 25 auteurs d’un des principaux articles sur l’éclaircissement des nuages » relève Clive Hamilton. Richard Branson, un autre milliardaire, propose une récompense de 25 millions de dollars dans le cadre du défi « Virgin Earth Challenge » à quiconque concevra le meilleur plan pour extraire le carbone de l’atmosphère.
Solution miracle pour les pétroliers et les conservateurs
« Ceux-là mêmes qui contestent la réalité du réchauffement montrent un intérêt croissant pour l’ingéniérie du climat », souligne Clive Hamilton (lire notre article sur les climatosceptiques). Quoi de mieux que cette solution miraculeuse permettant de ne pas changer le mode de développement actuel et sa consommation massive d’énergies fossiles ? Plusieurs compagnies sont sur les rangs, à l’instar de la Royal Dutch Shell qui finance une étude sur l’ajout de chaux dans les mers. Steven Koonin, alors directeur scientifique du géant pétrolier BP (avant de travailler au département de l’Énergie des États-Unis), est à l’origine d’une réunion d’experts pour le compte de l’entreprise Novim Group. Elle a abouti en 2009 à un rapport influent sur l’ingénierie du climat.
La géo-ingénierie est aussi appuyée par plusieurs think tanks conservateurs. « La géo-ingénierie apporte la promesse d’une réponse au réchauffement climatique pour seulement quelques milliards de dollars par an. Au lieu de pénaliser les Américains moyens, nous aurions la possibilité de répondre au réchauffement climatique en récompensant l’inventivité scientifique... Stimulons l’ingéniosité américaine. Assez du diktat vert », a déclaré le républicain Newt Gingrich, ancien président de la chambre des représentants des États-Unis. Tout est bon pour maintenir la société de consommation à son niveau actuel. Un intérêt stratégique qui n’a pas échappé aux forces armées.
Développer les « armes météorologiques »
Cela fait des décennies que les stratèges militaires veulent « faire de la météo une arme ». Au milieu du 20ème siècle, Bernard Vonnegut, un physicien américain, découvre la capacité de l’iodure d’argent à agglomérer la vapeur d’eau des nuages en gouttes. II suffit donc d’ensemencer les nuages avec ce composé inorganique pour faire pleuvoir – quasiment – à volonté. En 1967, l’US Air Force lance l’opération Popeye. Chaque jour, des avions bombardent les nuages vietnamiens d’iodure d’argent, modifiant la climatologie locale, pour tenter d’embourber les lignes de communication de la guérilla communiste [7]. Ce premier usage guerrier de la géo-ingénierie sera dévoilé le 3 juillet 1972 par le New York Times. Il faudra quatre ans de négociations pour que les Nations Unies adopte une Convention interdisant la modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles [8]. Mais en 1996, des officiers de l’US Air Force rendent un rapport appelant les États-Unis à de doter d’armes météorologiques d’ici… 2025.
« Parmi
les scientifiques travaillant dans l’armement s’est développée l’idée
que la compréhension et le contrôle exercé sur la technologie
suffiraient à les rendre sûres », analyse Clive Hamilton. Edward
Teller, à qui est attribuée la co-paternité de la bombe H, propose en
1997 de prévenir le réchauffement de la planète en bombardant
l’atmosphère de particules qui réfléchiraient la lumière incidente du
soleil. Coût : un milliard de dollars. « Comme d’autres, Teller ressent la fascination du nucléaire et de la puissance de la technologie moderne, soulignent les auteurs de Scénarios d’avenir. C’est
probablement de cet enthousiasme obsessionnel pour les armes atomiques
et de cette très puissante "arrogance technologique" que Teller en est
venu à la géo-ingénierie ».
En octobre 2011, un autre rapport soutenant fortement la recherche en géo-ingénierie est publié par le think tank Bipartisan Policy Center. Le journaliste du Guardian John Vidal décrit ce groupe de travail comme « la crème du lobby scientifique et militaire émergent en faveur de la gé-oingénierie » [9]. Parmi ce lobby, David Wehlan, directeur des systèmes de défense chez Boeing qui a travaillé pendant de nombreuses années sur des projets d’armement à la DARPA, l’agence de recherche du Pentagone. La DARPA a elle-même convoqué une réunion sur la géo-ingéniérie. Une étude commandée par le Pentagone en 2003 conseillait déjà d’examiner de manière urgente les options de géo-ingénierie pour contrôler le climat... [10]
Quel pays aura la main sur le « thermostat planétaire » ?
Cette arrogance technologique américaine a son pendant en Russie. Le scientifique russe Yuri Izrael, vice-président du Giec jusqu’en 2008, a été le premier à conduire une expérimentation en situation réelle de dispersion d’aérosols, par hélicoptère à basse altitude. Connu pour son climato-scepticisme, il défend la géo-ingénierie plutôt que les réductions d’émissions. « En Chine, des tensions existent déjà entre les provinces au sujet de l’ensemencement des nuages pratiqué depuis longtemps dans le pays, certaines provinces accusant les autres de "voler leur pluie" », pointe également Clive Hamilton. Aujourd’hui, la géo-ingénierie devrait requérir une gouvernance mondiale morale et politique, selon ETC Group. Or, la probabilité que les 193 membres des Nations Unies se mettent d’accord est très faible.
« Si un filtre solaire était entièrement déployé pour réduire la température de la terre, il faudrait au moins dix ans d’observations climatiques mondiales pour séparer les effets de ce filtre, des autres causes liées à la variabilité climatique », illustre Clive Hamilton. Comment savoir par exemple si une sécheresse en Inde ou au Pakistan est causée par le réchauffement climatique ou par ce filtre solaire ? « Et si l’Inde souffre des effets des variations mondiales, alors que les États-Unis bénéficient d’un temps plus clément, il importe beaucoup de connaitre le pays ayant la main sur le thermostat planétaire ».
Quand la science fiction devient une option politique
Dans les années 90, ces projets de manipulation délibérée du climat étaient majoritairement considérés comme de la sympathique science-fiction, ou comme des diversions détournant des politiques de réduction des émissions. « Ce qu’il y a de nouveau, c’est que la géo-ingénierie est sortie de certains cercles fermés de scientifiques, académiques et autres groupes de recherche pour entrer dans les salles de négociation intergouvernementales », commente Joëlle Deschambault, d’ETC Group. Ces techniques sont ainsi mentionnées dans le « résumé à l’intention des décideurs », du dernier rapport du Giec rendu public le 27 septembre 2013.
Le rapport du Giec évoque deux techniques : la gestion du rayonnement solaire et l’élimination du dioxyde de carbone [11]. Les auteurs conviennent qu’ils disposent d’une mince littérature scientifique pour véritablement évaluer ces techniques et leurs impacts. Selon une source proche du ministère du Développement durable, l’idée d’intégrer la géo-ingénierie dans le dernier rapport du Giec remonte à une réunion de 2010 en Corée du Sud. « Il commençait à y avoir des publications dans ce domaine-là, et les représentants des différents pays ont jugé qu’il valait mieux en parler », précise t-il à Basta !. Pour Geneviève Azam de l’association Attac, cette seule évocation leur donne une légitimité, en dépit du moratoire des Nations unies sur ces technologies adopté en 2011 [12].
Les lacunes du droit international
« Tant que n’aura pas lieu un débat approfondi visant à établir comment les divers pays souhaitent procéder en la matière, un moratoire sur l’ensemble des activités de géo-ingénierie hors laboratoire représente la seule voie sensée »,préconise ETC Group. Un certain nombre de traités stipulent déjà l’interdiction de causer des dommages transfrontaliers. Les pays de la Convention de Londres, qui réglemente les rejets en mer, et ceux de la Convention sur la diversité biologique, ont adopté des résolutions interdisant les expériences d’ensemencement par le fer, sauf sous certaines conditions, des études d’impact préalables et un encadrement strict.
Mais le droit international présente d’énormes lacunes. Aucun texte par exemple n’empêche un individu de déployer un bouclier solaire par dispersion d’aérosols soufrés.... Les pays ne sont pas davantage respectueux du droit international de l’environnement. En 2008, l’Allemagne a déclaré que la résolution de la Convention sur la diversité biologique était « non contraignante », lorsque son ministère de la Recherche a décidé d’approuver une expérience de fertilisation des océans avec du fer.
Les nouveaux apprentis sorciers du climat
Une des options portées par des organisations de la société civile serait de créer un nouveau traité ou une nouvelle agence internationale de supervision des différentes techniques de géo-ingénierie. En attendant, les recherches et expérimentations à ciel ouvert se poursuivent. Le gouvernement chinois a inscrit récemment la géo-ingénierie parmi ses priorités de recherche en géosciences, rappelle Clive Hamilton. En France, l’Agence nationale de la recherche finance un atelier de réflexion prospective sur la géo-ingénierie, qui devrait aboutir à un rapport fin 2013.
« Les travaux récents en sciences du système Terre ont fait progresser notre connaissance de manière significative mais ils ont également révélé l’étendue vertigineuse de notre ignorance », rappelle Clive Hamilton. Les modifications du système climatique ne peuvent être isolées des modifications des autres éléments du système Terre. Quelques individus et institutions aspirent néanmoins à mener des expériences aux conséquences bien incertaines pour l’ensemble de la planète. Et Clive Hamilton d’interroger : « Ne sommes-nous pas en train de jouer à Dieu, avec les risques que cela comporte ? »
Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle sur twitter
L’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie font partie des trois zones les plus actives (en rouge sur la carte) en terme de géo-ingénierie.
Modifier la composition chimique des océans
Quelque 45 techniques de géo-ingénierie sont recensées dans l’encyclopédie Wikipedia. Clive Hamilton, dans son livre Les apprentis sorciers du climat [1], examine huit d’entre elles, considérant les autres comme « purement imaginatives », voir « spéculatives ». Chercheurs et investisseurs se concentrent principalement sur les techniques de capture du carbone, avec un intérêt particulier pour les océans. Nos océans constituent une formidable éponge à carbone grâce au rôle joué par les phytoplanctons, qui fournissent par photosynthèse plus de la moitié de l’oxygène de la planète. Pour favoriser l’éclosion de ces planctons marins, une douzaine d’expériences de « fertilisation en fer » ont été conduites par les scientifiques depuis le début des années 90.
Une expérience de trois mois conduite dans l’océan Austral en 2009 a refroidi les espoirs placés dans l’ensemencement en fer. Quatre tonnes de poussières de fer ont été éparpillées sur une zone de 300 km2. Rapidement, une efflorescence de phytoplanctons est observée, mais elle s’arrête au bout de deux semaines. La fertilisation des mers grâce au fer ne donnerait donc naissance à du phytoplancton que pour un court laps de temps. « Ensemencer les mers de fer n’est pas non plus sans conséquence écologique, ajoutent les auteurs de l’ouvrage Scénarios d’avenir [2]. Accroitre leur teneur en fer contribue à accélérer le processus déjà en cours d’acidification des océans. » La fertilisation peut aussi avoir des répercussions sur toute la chaine alimentaire marine. Ces risques n’ont toutefois pas empêché un businessman californien de déverser 100 tonnes de sulfate dans l’océan Pacifique, sur une zone de 10 000 km2, en toute illégalité, en juillet 2012 (lire notre article).
Pulvériser du soufre dans la stratosphère
Autre technique en vogue, la pulvérisation d’aérosols soufrés. En 1991, les cendres projetées dans l’atmosphère par le mont Pinutabo assombrissent suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0,5°C pendant une année. Avant que la situation ne revienne à la normale une fois le nuage de cendres retombé au sol [3]. Partant de ce constat, la Royal Society, l’académie des sciences britanniques, considère la pulvérisation d’aérosols soufrés dans la stratosphère comme « la plus prometteuse » des méthodes de gestion du rayonnement solaire [4]. Ces minuscules particules d’aérosols seraient pulvérisées sous forme de dioxyde de soufre, de sulfure d’hydrogène ou d’acide sulfurique. Paul Crutzen, prix Nobel de chimie, a estimé à 5 millions de tonnes par an la quantité de soufre nécessaire pour bloquer environ 2 % du rayonnement solaire !
Imaginez une flotte d’aéronefs, volant à haute altitude, équipés de réservoirs et de dispositifs de pulvérisation. L’utilisation de canons de l’artillerie navale, de ballons ou d’un tuyau suspendu dans le ciel sont également à l’étude... Si ces aérosols étaient pulvérisés par des avions de chasse, il faudrait chaque année un million de vols d’une durée de 4h chacun ! [5] D’autres études évoquent des impacts sur le niveau des précipitations. Cette technique pourrait gravement perturber la mousson indienne, compromettant les ressources alimentaires de près de 2 milliards de personnes. Dernière objection de taille : « L’impossibilité de tester cette technique sans mise en œuvre grandeur nature », conclut Clive Hamilton.
Des brevets qui attirent les milliardaires
Un duo de scientifiques nord-américains est très impliqué dans la recherche en géo-ingénierie : David Keith, physicien, et Ken Caldeira, spécialiste des sciences de l’atmosphère. David Keith détient avec d’autres le brevet du « Planetary Cooler » (réfrigérateur planétaire), un dispositif d’absorption du carbone. Il a créé une start-up, Carbon Engineering Ltd, pour développer une technique de capture de CO2 dans l’air, à l’échelle industrielle. Parmi les investisseurs de ces sociétés : Bill Gates, mais aussi le milliardaire canadien N. Murray Edwards, magnat du pétrole qui a fait fortune dans les sables bitumineux en Alberta. Quant à Ken Caldeira, il est associé à Bill Gates au sein de la société Intellectual Ventures, qui a fait breveter plusieurs technologies, notamment le « StratoShield » (strato-bouclier) : des tuyaux suspendus à des ballons dirigeables dans le ciel permettant de disperser des aérosols soufrés.
Bill Gates a engagé plusieurs millions de dollars pour financer la recherche en géo-ingénierie [6], et aider au financement d’une série de rencontres sur la géo-ingénierie. La deuxième fortune mondiale a soutenu financièrement deux scientifiques de Harvard pour tester au Nouveau-Mexique du matériel visant à injecter des minuscules particules dans la stratosphère (lire notre article). Il a aussi investi dans la société Silver Lining qui travaille sur les techniques d’éclaircissement des nuages marins. « Pas moins de 10 personnes affiliées à Silver Lining figurent parmi les 25 auteurs d’un des principaux articles sur l’éclaircissement des nuages » relève Clive Hamilton. Richard Branson, un autre milliardaire, propose une récompense de 25 millions de dollars dans le cadre du défi « Virgin Earth Challenge » à quiconque concevra le meilleur plan pour extraire le carbone de l’atmosphère.
Solution miracle pour les pétroliers et les conservateurs
« Ceux-là mêmes qui contestent la réalité du réchauffement montrent un intérêt croissant pour l’ingéniérie du climat », souligne Clive Hamilton (lire notre article sur les climatosceptiques). Quoi de mieux que cette solution miraculeuse permettant de ne pas changer le mode de développement actuel et sa consommation massive d’énergies fossiles ? Plusieurs compagnies sont sur les rangs, à l’instar de la Royal Dutch Shell qui finance une étude sur l’ajout de chaux dans les mers. Steven Koonin, alors directeur scientifique du géant pétrolier BP (avant de travailler au département de l’Énergie des États-Unis), est à l’origine d’une réunion d’experts pour le compte de l’entreprise Novim Group. Elle a abouti en 2009 à un rapport influent sur l’ingénierie du climat.
La géo-ingénierie est aussi appuyée par plusieurs think tanks conservateurs. « La géo-ingénierie apporte la promesse d’une réponse au réchauffement climatique pour seulement quelques milliards de dollars par an. Au lieu de pénaliser les Américains moyens, nous aurions la possibilité de répondre au réchauffement climatique en récompensant l’inventivité scientifique... Stimulons l’ingéniosité américaine. Assez du diktat vert », a déclaré le républicain Newt Gingrich, ancien président de la chambre des représentants des États-Unis. Tout est bon pour maintenir la société de consommation à son niveau actuel. Un intérêt stratégique qui n’a pas échappé aux forces armées.
Développer les « armes météorologiques »
Cela fait des décennies que les stratèges militaires veulent « faire de la météo une arme ». Au milieu du 20ème siècle, Bernard Vonnegut, un physicien américain, découvre la capacité de l’iodure d’argent à agglomérer la vapeur d’eau des nuages en gouttes. II suffit donc d’ensemencer les nuages avec ce composé inorganique pour faire pleuvoir – quasiment – à volonté. En 1967, l’US Air Force lance l’opération Popeye. Chaque jour, des avions bombardent les nuages vietnamiens d’iodure d’argent, modifiant la climatologie locale, pour tenter d’embourber les lignes de communication de la guérilla communiste [7]. Ce premier usage guerrier de la géo-ingénierie sera dévoilé le 3 juillet 1972 par le New York Times. Il faudra quatre ans de négociations pour que les Nations Unies adopte une Convention interdisant la modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles [8]. Mais en 1996, des officiers de l’US Air Force rendent un rapport appelant les États-Unis à de doter d’armes météorologiques d’ici… 2025.
En octobre 2011, un autre rapport soutenant fortement la recherche en géo-ingénierie est publié par le think tank Bipartisan Policy Center. Le journaliste du Guardian John Vidal décrit ce groupe de travail comme « la crème du lobby scientifique et militaire émergent en faveur de la gé-oingénierie » [9]. Parmi ce lobby, David Wehlan, directeur des systèmes de défense chez Boeing qui a travaillé pendant de nombreuses années sur des projets d’armement à la DARPA, l’agence de recherche du Pentagone. La DARPA a elle-même convoqué une réunion sur la géo-ingéniérie. Une étude commandée par le Pentagone en 2003 conseillait déjà d’examiner de manière urgente les options de géo-ingénierie pour contrôler le climat... [10]
Quel pays aura la main sur le « thermostat planétaire » ?
Cette arrogance technologique américaine a son pendant en Russie. Le scientifique russe Yuri Izrael, vice-président du Giec jusqu’en 2008, a été le premier à conduire une expérimentation en situation réelle de dispersion d’aérosols, par hélicoptère à basse altitude. Connu pour son climato-scepticisme, il défend la géo-ingénierie plutôt que les réductions d’émissions. « En Chine, des tensions existent déjà entre les provinces au sujet de l’ensemencement des nuages pratiqué depuis longtemps dans le pays, certaines provinces accusant les autres de "voler leur pluie" », pointe également Clive Hamilton. Aujourd’hui, la géo-ingénierie devrait requérir une gouvernance mondiale morale et politique, selon ETC Group. Or, la probabilité que les 193 membres des Nations Unies se mettent d’accord est très faible.
« Si un filtre solaire était entièrement déployé pour réduire la température de la terre, il faudrait au moins dix ans d’observations climatiques mondiales pour séparer les effets de ce filtre, des autres causes liées à la variabilité climatique », illustre Clive Hamilton. Comment savoir par exemple si une sécheresse en Inde ou au Pakistan est causée par le réchauffement climatique ou par ce filtre solaire ? « Et si l’Inde souffre des effets des variations mondiales, alors que les États-Unis bénéficient d’un temps plus clément, il importe beaucoup de connaitre le pays ayant la main sur le thermostat planétaire ».
Quand la science fiction devient une option politique
Dans les années 90, ces projets de manipulation délibérée du climat étaient majoritairement considérés comme de la sympathique science-fiction, ou comme des diversions détournant des politiques de réduction des émissions. « Ce qu’il y a de nouveau, c’est que la géo-ingénierie est sortie de certains cercles fermés de scientifiques, académiques et autres groupes de recherche pour entrer dans les salles de négociation intergouvernementales », commente Joëlle Deschambault, d’ETC Group. Ces techniques sont ainsi mentionnées dans le « résumé à l’intention des décideurs », du dernier rapport du Giec rendu public le 27 septembre 2013.
Le rapport du Giec évoque deux techniques : la gestion du rayonnement solaire et l’élimination du dioxyde de carbone [11]. Les auteurs conviennent qu’ils disposent d’une mince littérature scientifique pour véritablement évaluer ces techniques et leurs impacts. Selon une source proche du ministère du Développement durable, l’idée d’intégrer la géo-ingénierie dans le dernier rapport du Giec remonte à une réunion de 2010 en Corée du Sud. « Il commençait à y avoir des publications dans ce domaine-là, et les représentants des différents pays ont jugé qu’il valait mieux en parler », précise t-il à Basta !. Pour Geneviève Azam de l’association Attac, cette seule évocation leur donne une légitimité, en dépit du moratoire des Nations unies sur ces technologies adopté en 2011 [12].
Les lacunes du droit international
« Tant que n’aura pas lieu un débat approfondi visant à établir comment les divers pays souhaitent procéder en la matière, un moratoire sur l’ensemble des activités de géo-ingénierie hors laboratoire représente la seule voie sensée »,préconise ETC Group. Un certain nombre de traités stipulent déjà l’interdiction de causer des dommages transfrontaliers. Les pays de la Convention de Londres, qui réglemente les rejets en mer, et ceux de la Convention sur la diversité biologique, ont adopté des résolutions interdisant les expériences d’ensemencement par le fer, sauf sous certaines conditions, des études d’impact préalables et un encadrement strict.
Mais le droit international présente d’énormes lacunes. Aucun texte par exemple n’empêche un individu de déployer un bouclier solaire par dispersion d’aérosols soufrés.... Les pays ne sont pas davantage respectueux du droit international de l’environnement. En 2008, l’Allemagne a déclaré que la résolution de la Convention sur la diversité biologique était « non contraignante », lorsque son ministère de la Recherche a décidé d’approuver une expérience de fertilisation des océans avec du fer.
Les nouveaux apprentis sorciers du climat
Une des options portées par des organisations de la société civile serait de créer un nouveau traité ou une nouvelle agence internationale de supervision des différentes techniques de géo-ingénierie. En attendant, les recherches et expérimentations à ciel ouvert se poursuivent. Le gouvernement chinois a inscrit récemment la géo-ingénierie parmi ses priorités de recherche en géosciences, rappelle Clive Hamilton. En France, l’Agence nationale de la recherche finance un atelier de réflexion prospective sur la géo-ingénierie, qui devrait aboutir à un rapport fin 2013.
« Les travaux récents en sciences du système Terre ont fait progresser notre connaissance de manière significative mais ils ont également révélé l’étendue vertigineuse de notre ignorance », rappelle Clive Hamilton. Les modifications du système climatique ne peuvent être isolées des modifications des autres éléments du système Terre. Quelques individus et institutions aspirent néanmoins à mener des expériences aux conséquences bien incertaines pour l’ensemble de la planète. Et Clive Hamilton d’interroger : « Ne sommes-nous pas en train de jouer à Dieu, avec les risques que cela comporte ? »
Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle sur twitter
P.-S.
A lire sur ce sujet :Notes
[1] Clive Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat : raisons et déraisons de la géo-ingénierie, coll. Anthropocène, Ed. Seuil, 2013.
[2] Bertrand Guillaume, Valéry Laramée de Tannenberg, Scénarios d’avenir : futurs possibles du climat et de la technologie, Armand Colin, 2012.
[3] Alan Robock, Martin Bunzl, Ben Kravitz et Georgiy L. Stenchikov, « A test for geoengineering ? », Science, vol. 327, 29 janvier 2010.
[4] La
stratosphère est la couche de l’atmosphère terrestre située entre 10 et
15 km au dessus du sol (en comparaison, l’Everest culmine à environ 9
km). Lire le document de la Royal Society.
[5] Philip Rasch et al., « An overview of geoengineering of climate using stratospheric sulphate aerosols », p. 4015.
[6] Dans le cadre du fonds pour la recherche innovante sur le climat et l’énergie
[7] Cette
opération visait à ensemencer les nuages d’iodure d’argent afin
d’intensifier et de prolonger les moussons saisonnières au Laos, et
ainsi rendre difficilement praticables la piste Hô Chi Minh aux camions
de ravitaillement du Viêt Nam Nord destinés à alimenter et armer le Viêt
Cong au sud.
[8] Signée en 1976, la Convention
de l’ONU sur l’interdiction des techniques de modification de
l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles bannit la mise en œuvre de « toute
technique ayant pour objet de modifier - grâce à une manipulation
délibérée de processus naturels - la dynamique, la composition ou la
structure de la Terre, y compris ses biotes, sa lithosphère, son
hydrosphère et son atmosphère, ou l’espace extra-atmosphérique. »
[12] La
communauté internationale a adopté en octobre 2011 un moratoire sur les
activités de géo-ingénierie, avec une exception pour les
expérimentations scientifiques à petite échelle, menées dans un
environnement contrôlé et sous juridiction nationale.
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13 septembre 2013
Drones tueurs et guerres secrètes
Jean-Martial Lefranc / Réalisateur
Source : http://www.france5.fr
Comment gagner une guerre sans faire de victimes dans ses rangs ? Comment sécuriser un territoire sans y envoyer de soldats ? Objet volant dénué de pilote, le drone est la nouvelle arme de guerre du XXIe siècle. Les Etats-Unis ont recours depuis plusieurs années à ces espions pour lutter contre le terrorisme. Si les frappes de drones sont commanditées par l'armée américaine dans les pays où les Etats-Unis sont en guerre, c'est la CIA qui opère dans les autres zones. Dans bien des cas, la guerre des drones échappe au contrôle des pouvoirs législatifs et judiciaires et à celui de la hiérarchie militaire. Quelles sont les dérives liées à l'utilisation de ces engins de «guerre propre» et, plus généralement, des systèmes robotisés ? Au Pakistan, les victimes de cette guerre secrète s'organisent.
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Comment gagner une guerre sans faire de victimes dans ses rangs ? Comment sécuriser un territoire sans y envoyer de soldats ? Objet volant dénué de pilote, le drone est la nouvelle arme de guerre du XXIe siècle. Les Etats-Unis ont recours depuis plusieurs années à ces espions pour lutter contre le terrorisme. Si les frappes de drones sont commanditées par l'armée américaine dans les pays où les Etats-Unis sont en guerre, c'est la CIA qui opère dans les autres zones. Dans bien des cas, la guerre des drones échappe au contrôle des pouvoirs législatifs et judiciaires et à celui de la hiérarchie militaire. Quelles sont les dérives liées à l'utilisation de ces engins de «guerre propre» et, plus généralement, des systèmes robotisés ? Au Pakistan, les victimes de cette guerre secrète s'organisent.
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3 août 2013
1918. Les fêtes de l’Armistice
Source : http://www.arte.tv
Après 1 560 jours d’une guerre extrêmement meurtrière – et pour la première fois mondiale –, le 11 novembre 1918, à 11 h précises, les cloches sonnent partout en France pour annoncer que les combats ont cessé. Un armistice a été signé, à l’aube, entre l’Allemagne et les Alliés vainqueurs, mais en France comme en Angleterre la nouvelle n’a été annoncée qu’à 11 h du matin. De l’autre côté de l’Atlantique, à cause du décalage horaire, l’événement a commencé à être fêté beaucoup plus tôt.
À Paris, à Londres, à Washington comme à New York, de nombreuses caméras étaient dans la rue pour immortaliser un moment aussi important dans l’histoire du monde. Mais cette liesse qu’elles nous montrent était-elle générale, spontanée ou mise en scène ? Les reporters étaient-ils libres d’aller où ils voulaient et de montrer ce qu’ils souhaitaient ? Et pour qui travaillaient-ils ? Dernière question, la censure mise en place durant la guerre avait-elle été déjà levée ?
Mystères d'archives - Saison 3
Directeur de la collection Serge Viallet
Une coproduction ARTE France, Ina
Seize épisodes de 26 mn
RÉCOMPENSES
• Prix FOCAL 2009 « Best use of archive footage » (Londres)
• Prix ITFA 2009 « Best use of archive footage » (Beijing)
• Prix ITFA 2011 « Best Archive Preservation Project » (Turin)
Après 1 560 jours d’une guerre extrêmement meurtrière – et pour la première fois mondiale –, le 11 novembre 1918, à 11 h précises, les cloches sonnent partout en France pour annoncer que les combats ont cessé. Un armistice a été signé, à l’aube, entre l’Allemagne et les Alliés vainqueurs, mais en France comme en Angleterre la nouvelle n’a été annoncée qu’à 11 h du matin. De l’autre côté de l’Atlantique, à cause du décalage horaire, l’événement a commencé à être fêté beaucoup plus tôt.
À Paris, à Londres, à Washington comme à New York, de nombreuses caméras étaient dans la rue pour immortaliser un moment aussi important dans l’histoire du monde. Mais cette liesse qu’elles nous montrent était-elle générale, spontanée ou mise en scène ? Les reporters étaient-ils libres d’aller où ils voulaient et de montrer ce qu’ils souhaitaient ? Et pour qui travaillaient-ils ? Dernière question, la censure mise en place durant la guerre avait-elle été déjà levée ?
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10 juillet 2013
Samsung ou l’empire de la peur
Par
MARTINE BULARD
07/2013
Source :
http://www.monde-diplomatique.fr
english
Samsung
or empire of fear
Sa
tablette Galaxy l’a propulsé sur le devant de la scène, au point
qu’il dépasse Apple. Du coup, Samsung et son concurrent se livrent
une guerre sans merci devant les tribunaux et les
instances internationales.
Mais, au-delà de l’électronique, le groupe sud-coréen, aux
activités multiformes, constitue un conglomérat si puissant qu’il
influence aussi bien la politique
que la justice ou la presse
du pays.
IMPOSSIBLE
de la rater, même au milieu de cette forêt d’immeubles en verre
aux formes plus biscornues les unes que les autres – ici,
l’originalité est signe de distinction. La tour Samsung trône en
plein cœur de Gangnam, l’un des districts les plus « bling-bling
» de Séoul avec ses avenues gigantesques, ses voitures de luxe et
ses jeunes branchés,rendus mondialement célèbres par le chanteur
Psy dans son clip Gangnam Style.
Samsung
Electronics y présente, sur trois niveaux, ses inventions les plus
spectaculaires : écrans géants où l’on se transforme en joueur
de golf ou en champion de base-ball ; télévisions en 3D ;
réfrigérateurs aux parois transparentes et dotés d’un système
pouvant suggérer des recettes à partir de leur contenu ; miroirs
avec capteurs indiquant votre rythme cardiaque, votre température…
Sans oublier, en très bonne place, le dernier bijou du groupe : le
smartphone Galaxy S4, lancé dans le monde entier.
C’est
la face lumineuse de Samsung. En cette fin d’après-midi de mai,
des dizaines d’adolescents se retrouvent ici, l’université de
Séoul se situant à quelques centaines de mètres. Ils vont d’un
stand à l’autre, s’ébahissent devant les prouesses, se défient,
s’interpellent. Tous ceux que l’on a pu interroger assurent que
travailler chez Samsung serait « le rêve »
Une
opinion que l’on entendra très souvent. N’est-ce pas Samsung qui
a damé le pion au colosse américain Apple et au japonais Sony sur
le marché des téléphones portables et des tablettes ?
N’est-ce
pas « le géant du XXIe siècle dans les technologies les plus
avancées », comme l’énonce un jeune chercheur récemment
embauché chez Samsung Design, temple de l’innovation ? Et la plus
grande tour du monde à Dubaï ? Et la centrale nucléaire d’Abou
Dhabi ?, interroge notre jeune interlocuteur, un brin ironique, car
la France a perdu le marché. Samsung, encore Samsung, toujours
Samsung…
Fiche
d’identité
SAMSUNG
Chiffre
d’affaires : 185,1
milliards d’euros.
Bénéfice
net : 13,7
milliards.
Salariés
: 369 000
personnes, dont 40 000 chercheurs.
Part
des ventes mondiales de téléphones
portables
: 29 %
(22 % pour Apple).
Principales
filiales : Samsung
Electronics (téléphones portables, semi-conducteurs, écrans LCD,
panneaux solaires...), Samsung Heavy Industries (construction
navale,lates-formes pétrolières), Samsung Techwin (armement),
Samsung Life Insurance (assurances), Everland (parcs d’attractions),
The Shilla Hotels and Resorts, Samsung Medical Center, Samsung
Economic Research Institute.
Principaux
pays d’implantation, outre la
Corée : Chine
(assemblage des téléphones
portables), Malaisie, Vietnam, Inde,
Ukraine, Pologne, Etats-Unis, etc.
Sources
: rapport officiel de Samsung 2012,
IDC
Worldwide Mobile Phone Tracker 2012
Le
groupe étend ses tentacules des chantiers navals au nucléaire, de
l’industrie lourde à la construction immobilière, des parcs de
loisirs à l’armement, de l’électronique à la grande
distribution et même aux boulangeries de quartier, sans oublier le
secteur des assurances ou encore les instituts de recherche. Il forme
ce que l’on appelle un chaebol, sans équivalent dans le monde (1).
«
En Corée du Sud, déclare Park Je-song, chercheur au Korean Labor
Institute (KLI), vous naissez dans une maternité qui appartient à
un chaebol, vous allez dans une école chaebol, vous
recevez
un salaire chaebol – car la quasi-totalité des petites et moyennes
entreprises en dépendent, vous habitez un appartement chaebol, vous
avezune carte de crédit chaebol, et même vos loisirs et votre
shopping seront assurés par un chaebol. » Il aurait pu ajouter : «
Vous êtes élu grâce à un chaebol », puisque ces mastodontes
financent indifféremment droite et gauche.
Il
en existe une trentaine dans le pays, dont Hyundai, LG (Lucky
Goldstar) ou SK Group (Sunkyung Group), chacun détenu par une grande
famille dynastique. Le plus puissant est Samsung,
qui
opère dans les nouvelles technologies et soigne son image – le
groupe a dépensé 9 milliards d’euros en marketing en 2012 (2) –,
même si la saga familiale, avec procès spectaculaires, querelles
fratricides, corruption et dépenses somptuaires, ferait passer
Dallas pour un feuilleton à l’eau de rose.
Son
histoire symbolise l’évolution de la République de Corée, passée
du statut de pays en développement dans les années 1960 –
derrière la Corée du Nord, alors plus industrialisée à celui
de
quinzième économie mondiale. Le créateur du groupe, Lee Byung-chul
(1910-1987), a commencé au bas de l’échelle, en tenant un petit
commerce avec pour emblème trois étoiles – samsung en coréen. La
légende met l’accent sur son sens des affaires, qui lui a permis
de miser sur les biens de grande consommation (télévisions,
réfrigérateurs), puis sur l’électronique, gagnant ainsi ses
lettres de noblesse et remplissant ses caisses en Corée comme sur
les marchés occidentaux. Il a légué sa fortune à ses enfants,
sans payer d’impôts ou presque, et désigné l’un de ses fils,
M. Lee Kun-hee, pour lui succéder.
Autodafé
de
téléphones portables
Ce
dernier développera le groupe au point de le hisser à la première
place dans les ventes de semi-conducteurs (il fournit Apple), de
smartphones, d’écrans plats, de téléviseurs, et parmi les tout
premiers dans l’engineering ou la chimie. Il se situe au vingtième
rang mondial (3), affichant un chiffre d’affaires équivalent à
un cinquième du produit intérieur brut (PIB) de la Corée. Avec une
fortune personnelle évaluée à 13 milliards de dollars, M. Lee
Kun-hee est l’homme le plus riche du pays et occupe le 69e rang
mondial.
La
légende omet de rappeler que Lee Byungchul a démarré ses affaires,
en 1938, avec l’aval de l’occupant japonais. Elle ne dit pas non
plus que le groupe s’est développé avec l’aide sonnante et
trébuchante du dictateur Park Chung-hee, qui a apporté terrains,
financements, fiscalité réduite, normes spécifiques pour
protéger le marché intérieur. Pur produit de la dictature, Samsung
conserve de beaux restes.
A
71 ans, le patron actuel « exerce un pouvoir absolu sur les
orientations du groupe comme sur le personnel, assure Park Je-song,
bien qu’il ne détienne qu’une infime partie du capital » :
moins de 3 % (lire l’encadré page suivante). Dès qu’il parle,
chacun obtempère sans barguigner. En 1993, foin du sexisme, il lance
à l’ensemble du personnel : « Vous devez tout changer, sauf vos
femmes. » Du jour au lendemain, produits, méthodes, management sont
chamboulés. Cette fameuse « réactivité au marché » fera le
succès du groupe et la légende de son chef.
Deux
ans plus tard, constatant la piètre qualité des téléphones, m.
lee kun-hee organise un gigantesque autodafé de cent cinquante mille
portables, qui partent en fumée devant les travailleurs ahuris.
L’image
est retransmise dans la totalité des usines, histoire de montrer
qu’un travail bâclé ne vaut pas plus que ce tas de cendres. le
«zéro défaut» devient la norme à respecter et la culpabilisation
des travailleurs, un dogme.
Avocat
réputé, M. Kim Yong-cheol a travaillé au secrétariat général,
le saint des saints, aussi appelé « groupe central pour la réforme
» (Reformation Headquarter Group). Il raconte que lors des réunions
avec le grand patron, qui peuvent durer plus de six heures, pas un
seul cadre ne boit un verre d’eau, de peur d’être contraint
d’aller aux toilettes : M. Lee ne le supporterait pas. Nul ne peut
parler sans son autorisation. Oser émettre le moindre doute ne
viendrait à l’idée de personne. « C’est comme un dictateur. Il
ordonne, on exécute. »
Pour
les sous-traitants aussi, pas de salut hors la soumission. Fin
connaisseur de la Corée, le dirigeant français d’une entreprise
dans le secteur ultraprisé des aménagements urbains de luxe, qui a
réclamé l’anonymat, confie : « Pour travailler ici, il faut
être adoubé. L’appel d’offres n’existe pas. Tout est fondé
sur la confiance. Si ça marche, vous devez être entièrement
dévoué au groupe, obéir au doigt et à l’œil. L’avantage est
que vous pouvez innover, mais sous sa protection. » Impossible de
travailler pour un autre chaebol ou de refuser unecommande. « Ce
sont des rapports féodaux », finit il par admettre. D’autres
sous-traitants moins prestigieux peuvent du jour au lendemain voir
leur marge autoritairement réduite, ou être rayés de la liste des
fournisseurs.
L’avocat
Kim Yong-cheol a vécu le système Samsung de l’intérieur. Pendant
« sept ans et un mois », précise-t-il, il a mis son talent au
service du grand homme et de ses pratiques plus ou moins licites :
double comptabilité, caisses noires pour acheter journalistes et
élus, comptes cachés pour subvenir aux besoins personnels, dont
ceux de Mme Lee, grande amatrice d’art contemporain. « Je suis
resté jusqu’au moment où j’ai découvert qu’on avait ouvert
un compte bancaire à mon nom crédité de plusieurs dizaines de
millions de wons (4). »
Excédé
par cette injustice, M. Kim Yong-cheol trempe sa plume dans l’acide
et publie en 2010 Penser Samsung (6). Il y détaille les exactions de
la famille et la corruption jusqu’au plus haut niveau de l’Etat :
« Je devais apporter la preuve que je ne mentais pas. » Aucun des
trois grands journaux,
Chosun,
JoongAng et Donga – « Chojoodong », comme on nomme ici cette
presse de connivence n’accepte d’encart publicitaire pour le
livre. Aucun n’en rendra compte. Tous sont liés à
Samsung
par la publicité, par les enveloppes régulièrement versées aux
journalistes, ou par des relations intimes avec la famille. Seul
Hankyoreh brisera l’omerta, ce qui lui vaudra d’être privé des
annonces publicitaires du groupe.
Les
réseaux sociaux feront néanmoins connaître le livre, qui se vendra
à deux cent mille exemplaires. Beau succès de librairie, mais
toujours pas d’emploi pour l’avocat. Lui qui se définit comme
un conservateur a dû retourner dans sa ville natale, Gwangju, fief
des démocrates mais seul endroit où il a pu trouver un poste. Il
n’a qu’un regret : « Le débat public n’a pas eu lieu. Samsung
a qualifié mon livre de “pure fiction”. » Et le manège a
repris.
Même
constat du côté du cinéaste Im Sangsoo. Lui a choisi d’emblée
la fiction avec son film L’Ivresse de l’argent (7), en 2012. Il
y décrit avec maestria le comportement des chaebols : la
corruption,
l’arrogance, le mépris du personnel, les querelles familiales,
jusqu’au meurtre. «Les chaebols transforment les gens en esclaves.
Je devais démonter leurs mécanismes », explique-t-il dans les
locaux de l’édition coréenne du Monde diplomatique (8).
Toutefois, « ce ne fut pas un succès au box-office ». Silence
médiatique et refus de diffusion des grandes salles de cinéma. Pour
lui, « le plus décevant, c’est que le film n’a guère
intéressé la gauche, car elle n’ose pas s’attaquer à cette
forteresse. Pourtant, il y a deux dynasties dans la péninsule : les
Kim en Corée du Nord et les Lee en Corée du Sud. »
L’image
est à peine excessive quand on voit le sort réservé au député du
Nouveau Parti progressiste Roh Hoe-chan, déchu de son mandat en
février dernier pour avoir rendu publique une liste des
personnalités corrompues par Samsung. Pas n’importe quelle liste :
celle établie par les services secrets, qui, pour d’obscures
raisons, avaient enregistré des conversations entre le patron du
groupe et celui du journal JoongAng. Il y est beaucoup question
d’argent versé à du très beau monde : le vice- ministre de la
justice, un ou deux procureurs, plusieurs journalistes,
quelques
candidats aux élections.
Ne
pas manger avec un syndicaliste à la cantine
Les
syndicalistes, également, ont droit au bâillon. L’un des
porte-parole du groupe, M. Cho Kevin, dément pourtant toute chasse
aux sorcières. Il nous fait savoir par courriel (il est plus facile
de rencontrer un ministre ou un député qu’un représentant de
Samsung) : « Des syndicats existent dans de nombreuses filiales, et
le groupe respecte le droit du travail ainsi que les normes éthiques.
» Des syndicats maison, oui ; mais pas la Confédération coréenne
des syndicats (Korean Confederation of Trade Union, KCTU), dont
l’ancêtre a joué un rôle décisif pour mettre fin à la
dictature dans les années 1980. Enlèvements, licenciements,
menaces, chantage : la direction ne lésine pas sur les moyens, si
l’on en croit l’étude du professeur Cho Don-moon, sociologue à
l’Université catholique de Corée (9).
Jusqu’en
2011, un seul syndicat était autorisé dans l’entreprise, et le
salarié qui voulait en créer un devait se faire enregistrer auprès
de l’administration publique. Dès qu’un dossier arrivait, le
fonctionnaire prévenait la direction de Samsung, laquelle pouvait
enlever l’impétrant pendant plusieurs jours, le temps de créer
son propre syndicat dans l’usine. Depuis janvier 2011, le
pluralisme syndical est reconnu, mais la KCTU reste l’ennemi.
Ils
sont six, âgés de 30 à 50 ans. Tous travaillent chez Samsung,
autour d’Ulsan, à deux heures et demie de train à grande vitesse
au sud-est de Séoul. Mais pour les rencontrer, il faudra faire des
tours et des détours jusqu’à une auberge coréenne
traditionnelle, entourée de fleurs et d’arbres, tout au bord d’un
lac, loin de leur domicile, afin qu’ils passent incognito. Le coin
est plus enchanteur que les environs des usines où ils fabriquent
des batteries de portable, des écrans à cristaux liquides ou des
panneaux solaires. Et surtout plus discret :
«C’est trop dangereux de rencontrer une journaliste –
étrangèrequi plus est », expliquent-ils. Syndiqués à la KCTU,
ils vivent dans une semi-clandestinité. Tous sont catalogués « MJ
», pour moon jae,
transcription
phonétique en alphabet occidental du coréen « problème ». «
Dans chaque secteur, raconte
l’un
d’entre eux, il y a des personnes chargées de repérer les MJ, de
les harceler, de les acheter et d’empêcher la “contamination”.
» L’un de ses collègues enchaîne : « Si une personne prend un
verre par hasard dans une soirée avec un MJ, elle est immédiatement
convoquée par la direction, qui lui demande ce qu’elle a entendu
et ce qu’elle a dit. Même à la cantine, il est peu recommandé de
manger avec un MJ. »
Permission
de minuit pour les ouvrières
Les
sanctions pleuvent : un seul de ces syndicalistes a conservé son
travail à la chaîne. L’un a été muté dans un bureau où il
s’occupe, seul, des oeuvres caritatives de l’usine. Un autre a
été placé dans un service d’approvisionnement bien encadré. Une
question sur l’activité du quatrième fait rire la tablée : «
Rien, je ne fais littéralement rien. Avant, j’étais ouvrier ;
maintenant, je suis dans un bureau, tout seul, sans aucune tâche. »
Il en rigole, mais il a dû consulter un psychiatre. A son collègue
qui vient de rejoindre le syndicat, la direction a proposé un «
stage obligatoire » de plusieurs mois… en Malaisie. Il a refusé ;
il attend la sanction. Quant au sixième, il a été licencié il y a
quatre ans. Sans recours.
Nous
avons rencontré d’autres MJ à Suwon, la ville-phare de Samsung,
dans la banlieue de Séoul. M. Cho Jang-hee, ancien manager d’un
restaurant au parc d’attractions Everland, a eu l’audace de créer
avec trois de ses collègues un syndicat affilié à la KCTU. Toutes
les tentatives précédentes avaient échoué, certains ayant eu une
promotion, ou de l’argent pour payer les études des enfants,
d’autres ayant cédé aux pressions. « Tout d’un coup, les
collègues n’osent plus vous regarder, ils ne vous parlent plus,
raconte-t-il. Il y a même des “séances de formation” au cours
desquelles les cadres expliquent que nous sommes des voyous qui
mettons en péril l’entreprise. » Eux ont été suivis
vingt-quatre heures sur vingt-quatre et filmés. Leurs téléphones
ont été piratés, leurs proches menacés. Mais ils ont tenu.
Certes,
leur influence est marginale : onze adhérents « au grand jour » et
soixante-huit clandestins, sur dix mille salariés. Ils ne sont pas
près d’être élus pour représenter le personnel dans ces
commissions paritaires concoctées par le groupe pour contourner les
syndicats et composées pour moitié de gens de la direction, pour
moitié de représentants des salariés chaudement recommandés par
la direction. Reste que,
pour la première fois, la KCTU a une existence légale, sinon
reconnue, chez Samsung. M. Cho Jang-hee l’a payé cher, puisqu’il
a été licencié. Quant aux deux autres cofondateurs, ils ont été
mis à pied pendant trois mois et mutés dans deux restaurants
différents « pour bien [les] isoler ».
A
Ulsan comme à Suwon, ces syndiqués reconnaissent que pour eux,
travailleurs à plein temps, « les salaires sont corrects ». En
revanche, les précaires touchent entre 40 et 60 % de moins pour un
travail parfois identique, ne bénéficient d’aucune protection,
d’aucun bonus, et sont jetés à la rue dès que les commandes
baissent (10). Or, qu’ils soient estampillés Samsung ou employés
par les soustraitants, ils représentent selon les estimations (les
statistiques officielles n’existent pas) entre 40 et 50 % des
effectifs. Quant aux plus de 50 ans, cadres compris, ils sont
ardemment invités à démissionner, car ils coûtent trop cher. Pour
tous, les conditions de travail sont difficiles, les amplitudes
horaires démesurées, les tensions fortes, les accidents nombreux.
En janvier 2013, un salarié précaire est mort après une fuite
d’acide fluorhydrique à l’usine de Hwasung, près de Suwon.
De
l’extérieur, rien ne laisse présager du moindre danger dans cette
unité. Soucieux du décorum, M. Lee Kun-hee a construit avec soin sa
digital city (« ville numérique »), qui s’étend sur trois
communes, Hwasung, Giheung et Onyang. Le savant assemblage de gros
cubes d’un blanc pur, d’immeubles en verre élégants et de
pelouses bien entretenues fait penser à un campus universitaire. A
chaque extrémité, des dortoirs : ceux des filles sont imposants,
car les « opératrices » sont les plus nombreuses. Plus loin, celui
des garçons, chargés de la maintenance et de l’approvisionnement.
Venus de tout le pays, ces jeunes gens fabriquent des
semi-conducteurs.
Tous
les ans, des cadres de Samsung partenten chasse. Ils descendent dans
les collèges de province afin de dénicher de nouvelles recrues, à
charge pour les enseignants de les présélectionner. Au dire de
tous, il y a plus de demandes que d’élus. Samsung jouit d’une
belle réputation, et les salaires y sont relativement élevés :
l’équivalent de 2 000 euros, une fortune pour ces débutants (le
salaire minimum ne dépasse pas 600 euros). « En travaillant chez
Samsung, témoigne une employée, je peux aider mes parents et
préparer mon mariage. »
Mais
les rêves de jeune fille s’évanouissent souvent dans les salles
blanches de production. De l’extérieur, tout paraît aseptisé
avec ces « opératrices » aux allures de cosmonautes, en tenue
immaculée, dont seuls les yeux apparaissent. On imagine des lieux
hautement sécurisés. Ce décor futuriste dissimule cependant des
pratiques moyenâgeuses.
Il
faut travailler au moins douze heures par jour ; participer aux
activités caritatives afin de développer l’esprit de solidarité,
dixit le management ; puis, éventuellement, retourner au travail
avant d’aller se coucher. Six jours sur sept. Le septième, les
ouvrières sont si fatiguées qu’elles dorment sur place et
rentrent rarement dans leur famille. « On se lève Samsung, on mange
Samsung, on travaille Samsung, on s’entretient Samsung, on dort
Samsung », résume Kab-soo, heureuse d’en être partie après
avoir amassé un petit pécule et trouvé un autre emploi un peu
moins dur.
Bien
sûr, ces jeunes filles ont le droit de sortir le soir. « Nous ne
sommes pas en Chine », me réplique, un peu vexé, un ex-cadre du
groupe. Cependant, reconnaît-il, ce n’est pas très bien vu. Et
si, par égarement, elles rentrent après le couvrefeu (minuit),
elles reçoivent un « carton rouge » qui ne sera effacé que
lorsqu’elles auront dûment participé aux activités caritatives
maison.
La
fatigue est telle que les indisciplines sont rares. Pourtant,
encapuchonnées dans leur costume de Bunny, les travailleuses
résistent à cette robotisation. Interdites de maquillage, elles
mettent des faux cils. Couvertes jusqu’aux yeux du bonnet
réglementaire, elles trouvent des façons élégantes de le porter,
raconte Lee Kyung-hong, jeune cinéaste documentariste qui les a
filmées pendant trois ans (11)… après leur départ de
l’entreprise, car il leur est totalement interdit de parler tant
qu’elles y sont employées.
Ce
sont leurs seules fantaisies. « On travaille dans la peur », se
souvient Kab-soo. Peur de se tromper. Peur de ne pas y arriver. Peur
de la maladie. La fabrique des semi-conducteurs nécessite en effet
de grandes quantités de produits chimiques, des gaz extrêmement
dangereux, des champs électromagnétiques. Les ouvrières doivent
remper leurs dalles dans plusieurs bains avec une grande rapidité,
ne pas se tromper, vérifier...
Deux
mille violations des lois sur la sécurité au travail
Sur
le papier, les normes de sécurité existent. Mais dans l’unité de
Hwasung, il y a déjà eu deux fuites d’acide fluorhydrique entre
janvier et mai 2013. Les systèmes de ventilation ne fonctionnent pas
toujours. Enfin, souvent, les opératrices elles-mêmes
déverrouillent les vannes de sécurité pour aller plus vite et
remplir leur mission. Sans être payées à la pièce, elles se
sentent responsables du résultat commun.
A
ce rythme, elles ne tiennent pas plus de quatre à cinq ans. Ensuite,
soit elles trouvent un autre emploi, soit elles repartent chez leurs
parents et se marient – seules 53,1 % des femmes travaillent (12).
Quelques-unes en meurent. La jeune Hwang Yumi, âgée de 22 ans, est
décédée en 2007 après quatre ans de travail à l’unité de
Giheung. Son père Hwang Sang-gi, taxi à Dokcho, à deux heures et
demie de voiture de Séoul, se souvient de chaque instant du cancer
qui l’a rongée pendant de longs mois. Il est devenu un symbole. Il
a beau, selon son expression, « parler moins bien que les
bureaucrates de Samsung », il a beau avoir reçu des menaces et des
offres financières pour se taire, il n’a jamais abandonné la
partie. Il veut que le cancer de sa fille soit reconnu comme maladie
professionnelle non seulement par l’administration – ce qui est
acquis –, mais aussi par Samsung, qui nie toujours. Pour Yumi, et
pour tous ceux qui meurent encore.
La
première à l’avoir écouté est l’avocate Lee Jong-ran. Elle
est intarissable sur les dégâts provoqués par ce concentré de
substances dangereuses. « Les fabricants disent qu’il n’y a rien
à craindre, mais aucun ne veut donner la liste exacte des produits
utilisés, au nom du “secret de fabrication”. Et des jeunes
meurent en secret. » Avec le docteur Kong Jeong-ok et l’association
Supporters for the Health and Rights of People in the Semiconductor
Industry (Sharps), elle a recensé cent quatre vingt-un anciens
employés Samsung souffrant d’affections diverses (leucémie,
cancer du sein, sclérose en plaques…) entre 2007 et mai 2013.
Pour
beaucoup de spécialistes du groupe, ces maladies professionnelles
sont un secret de Polichinelle. Il
aura cependant fallu les fuites de liquide toxique à Hwasung, à dix
minutes à vol d’oiseau des résidences de luxe autour de Suwon,
pour que certains commencent à s’inquiéter. Le ministère de
l’emploi a effectué une inspection spéciale et trouvé plus de
deux mille violations du droit du travail en matière de sécurité.
La direction a promis d’y remédier…
Mais
quand, après des mois et des mois de procédures pour que soit
examiné un cas précis, l’agence publique d’indemnisation
mandatée par l’administration entre enfin en lice, elle ne manque
pas d’inclure dans la commission un médecin… Samsung (13) dont
la voix est prépondérante.
Notes :
(1)
Lire Laurent Carroué, « Les travailleurs coréens à l’assaut du
dragon », et Jacques Decornoy, « Délicate fin de guerre dans la
péninsule
de Corée », Le Monde diplomatique, respectivement février 1997 et
novembre 1994.
(2)
« Samsung a dépensé 9 milliards en marketing en 2012 », Le
Figaro, Paris, 14 mars 2013.
(3)
« Global 2000 leading companies », Forbes, New York, mai 2013,
www.forbes.com
(4)
1 000 wons représentent environ 0,60 euro.
(5)
Aucun lien de parenté avec les propriétaires de Samsung. Les noms
de famille sont peu nombreux en Corée : les cinq plus courants (Lee,
Kim...) représentent la moitié de la population.
(6)
Uniquement en coréen.
(7)
Disponible chez Wild Side Video, Paris.
(8)
Lire l’entretien sur notre site : «L’univers impitoyable des
dynasties sud-coréennes », Planète Asie,
http://blog.mondediplo.net (9) Cho Don-moon, « La stratégie antisyndicale de Samsung. Histoire de la lutte des travailleurs pour la création d’un syndicat », étude (en coréen), 2012.
(10) Cf. Jean Marie Pernot, « Corée du Sud. Des luttes syndicales pour la démocratie », Chronique internationale de l’IRES, no 135, Paris, mars 2012.
(11)
Lee Kyung-hong, L’Empire de la honte (en coréen), Purn Production,
Séoul, 2013.
(12)
La moyenne pour les pays de l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) est de 56,7 %.
(13)
« South Korean government rejects Samsung victim’s workers
compensation based on Samsung doctor’s opinion », Sharps, 31 mai
2013, http://stopsamsung.wordpress.com
Un
contrôle circulaire
COMMENT,
avec 3 % du capital, la famille Lee peut-elle diriger un
groupe
qui pèse l’équivalent d’un cinquième du produit intérieur de
la
République de Corée ? Pendant plus de trois heures, l’économiste
Kim
Sang-jo, professeur à l’université Hansung à Séoul et président
de l’association
Solidarité
pour la réforme de l’économie (1), prend le temps d’expliquer
ses
mille et une ficelles, que l’on peut ainsi résumer : dissimulation
de
capitaux, nébuleuse de participations. « On
dit que les fonds de pension étrangers
détiennent
Samsung. Le plus probable est que la famille dispose de sociétés
offshore,
dans les paradis fiscaux. » Tous les
spécialistes rencontrés soupçonnent
qu’une
partie des fonds d’investissement dits étrangers lui
appartiennent,
mais
nul ne sait combien. Et le gouvernement n’est guère curieux.
«
A l’intérieur, poursuit Kim Sang-jo,
beaucoup de petits actionnaires sont des
prête-noms.
Des filiales comme Samsung Life Insurance permettent également de
dissimuler
les capitaux familiaux. » On peut selon lui
estimer la fortune de l’actuel
patron
de Samsung, M. Lee Kun-hee, et de sa femme à 30 milliards de
dollars,
soit deux fois plus que son montant officiel. Du reste, son frère
Lee
Maeng-hee
et sa soeur Lee Sook-hee lui intentent un procès, l’accusant
d’avoir
sous-estimé
l’héritage. L’affaire est en cours devant les tribunaux.
Le
groupe est contrôlé par un système de participations circulaires :
A
contrôle
B, qui contrôle C, qui contrôle A. Selon
un autre spécialiste, Jason
Chung,
créateur du site Chaebul.com, l’équivalent à l’échelle
coréenne du
magazine
américain Forbes, le
jeu se mène à partir de trois entités majeures :
Samsung
Everland, qui regroupe les parcs de loisirs et constitue une sorte
de
holding, Life Insurance et Samsung Electronics.
Le
tout s’accompagne d’un management ultracentralisé et
autoritaire, exercé
publiquement
par M. Lee Kun-hee, et secrètement par ce qui est parfois appelé
le
secrétariat général, ou « groupe central pour la réforme »
(Reformation
Headquarter
Group, RHG). C’est cette équipe d’une centaine de personnes
qui,
selon Kim Sang-jo, détient le pouvoir réel, surtout après la
diversification
ratée
dans l’automobile menée par M. Lee Kun-hee au milieu des années
1990.
«
Du reste, celui-ci a disparu de la scène publique entre 1995 et 2004
», note Kim
Sang-jo.
Après la crise de 1997, le RHG a massivement restructuré et a
concentré
le groupe sur ses coeurs de métier, dont l’électronique, en
développant
la
qualité et en misant sur l’innovation, quitte à acheter des
chercheurs
à
l’étranger. Avec le succès que l’on connaît. M. Lee Kun-hee
régnait mais ne
gouvernait
pas. Il a repris les rênes. Ce qui n’est pas sans danger.
A
71 ans, il a déjà adoubé son fils Lee Jea-yong, 46 ans, actuel
patron d’Electronics,
pour
lui succéder. Mais celui-ci est divorcé, ce qui est fort mal vu en
Corée
; et surtout, il n’a guère brillé jusqu’à présent. Sa soeur
Boo-jin, qui
dirige
Everland et Samsung Chimie, se pose déjà en rivale. A cela s’ajoute
le
fait
que près de 80 % des profits du groupe proviennent de la seule
filiale Electronics
:
un mauvais choix de produit, comme chez Nokia, ou une mauvaise
stratégie,
comme chez Sony, et c’est tout le groupe qui serait fragilisé.
Si
les chaebols (lire ci-dessus) en
général et Samsung en particulier « ont
acquis
une
puissance telle qu’aucun politique n’a su s’en libérer »,
souligne Kim Sang-jo, il
n’est
pas sûr que cela puisse perdurer. La «
démocratisation [économique] des
chaebols
» promise par la
présidente de la République, Mme Park Geun-hye, est
pour
l’instant restée lettre morte, mais une partie des actionnaires,
notamment
à
l’étranger, commencent à ruer dans les brancards. Les relations
féodales avec
les
petites et moyennes entreprises (PME) écrasent les jeunes pousses
innovantes
:
« Ici, des entreprises comme Google ou
Microsoft ne pourraient pas exister »,
assure
l’économiste. Enfin, quoique encore marginale, la contestation
sociale
et
politique s’amplifie en même temps que les inégalités, note de
son côté Jason
Chung
: 1 % de la population détenait 65 % de la richesse nationale en
2012,
contre
40 % en 1990. De là à mettre en cause le champion national…
- B.
(1)
L’association regroupe des économistes, des juristes et des
comptables. Elle vise,
comme
son nom l’indique, une réforme structurelle de l’économie et
une réduction du
poids
des chaebols.
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