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11 octobre 2011

Couche d'ozone - Levée de boucliers contre une expérience britannique

Par Louis-Gilles Francoeur
pour http://www.mondialisation.ca

Des organismes internationaux réclament l'abandon d'un projet d'écran solaire dans la stratosphère


Au moment où des chercheurs confirment l'existence d'un trou de plus de 2 millions de kilomètres carrés dans la couche d'ozone au-dessus de l'Arctique, des équipes britanniques s'apprêtent à amorcer une expérience en vue d'injecter dans la stratosphère des sulfates pour refroidir éventuellement la planète. Or les sulfates sont les molécules qui auraient fortement contribué à endommager la couche d'ozone.

Le projet britannique SPICE se propose dans un premier temps de lancer un ballon qui ferait grimper un tuyau permettant de pulvériser de l'eau à un kilomètre dans l'atmosphère. Cette première phase permettrait d'injecter un jour des sulfates dans la stratosphère pour créer un écran solaire qui contribuerait à réduire le réchauffement climatique en cours.

Une cinquantaine d'organismes internationaux ont demandé hier au gouvernement britannique de cesser toute expérimentation dans la stratosphère et de mettre fin au projet SPICE, qui implique quatre universités, trois conseils de recherche, des ministères et la société Marshall Aerospace. Les groupes ont aussi lancé une pétition internationale.

Au même moment, on apprenait qu'un trou d'une ampleur sans précédent s'était créé au-dessus de l'Arctique durant les trois premiers mois de 2011 à environ 20 km de la surface terrestre. Plus de 80 % de l'ozone stratosphérique aurait disparu de cette zone. Les premières observations de ce trou ont été faites au début des années 80 et les deux plus importants ont été relevés en 1996 et 2005.

Pour Olivier Collin-Haubensak, un chercheur de l'UQAM qui a touché aux sciences de l'atmosphère, il y a un lien entre ce trou et les changements climatiques. La rotation de la Terre, dit-il, engendre un vortex qui concentre aux pôles les vapeurs d'eau des régions en voie de réchauffement et les acides des émissions industrielles. Ces sulfates contribuent à augmenter l'intensité de ce vortex et accentuent le refroidissement de l'air entre la troposphère et la stratosphère. Les molécules de chlore transportées par ce vortex réagissent aux froids extrêmes et agissent comme des catalyseurs qui détruisent les molécules de la mince couche d'ozone qui nous protègent des rayons ultraviolets. Ainsi, plus il y aura de chaleur au sol, plus on risque de voir ces sulfates contribuer à l'élargissement des trous dans la couche d'ozone.

C'est pourquoi, dit-il, le projet SPICE des Britanniques est tout simplement «délirant» puisqu'il pourrait contribuer à ces réactions. Il devrait faire l'objet d'une étude d'impacts préalable par la communauté internationale avant d'être autorisé.

En 2009, les parties à la Convention sur la diversité biologique (CBD) ont demandé en 2009 à tous les pays de la planète d'observer un moratoire complet sur les projets de géo-ingénierie. La CBD avait demandé, mais en vain, à l'Allemagne de mettre fin à une tentative de fertiliser avec de la limaille de fer les mers de l'Antarctique pour augmenter leur capacité de captage du CO2 afin de ralentir le réchauffement de la planète. L'expérience a eu cours, mais elle a été un échec.

À retenir

handsoffmotherearth.org

Propagande américaine : comment le Département de la Guerre a imposé un black out médiatique sur les conséquences d'Hiroshima et Nagazaki

Pour  http://www.alterinfo.net

Un journaliste indépendant australien, Wilfred Burchett, s’était rendu au Japon pour couvrir les conséquences du largage de la bombe atomique sur Hiroshima. Mais le sud du Japon avait été déclaré "zone militaire fermée" par le Général Douglas MC Arthur, et la presse interdite d’y pénétrer. Les journalistes occidentaux ont obéi sagement et se sont contentés des déclarations faites par les militaires américains qui les avaient regroupés sur le USS Missouri au large des côtes japonaises, où de là ils couvrirent la capitulation du Japon.

Wilfred Burchett, quant à lui, a décidé de se rendre sur les lieux pour constater par lui-même ce qui c’était passé, les effets de cette bombe nucléaire et en faire un reportage. Passant outre l’interdiction de MC Arthur, il a pris un train qui l'a conduit en 30 heures à Hiroshima. Sorti du train il n'a pu que constater les terribles dévastations causées par la bombe A. La ville d’Hiroshima qui comptait 350 000 habitants avait été littéralement rasée. Il a vu des êtres humains morts encastrés dans des murs, des chaussées, il a rencontré des personnes errantes leur peau déchirée, en lambeaux. Dans les hôpitaux, il a vu des personnes couvertes de plaies hémorragiques violettes sur la peau, atteintes de gangrène, de fièvre, perdant leurs cheveux.

Burchett a été parmi les premiers à décrire ce qu’il avait vu. Son article publié le 5 septembre 1945, presque un mois après le largage de la bombe A sur Hiroshima, à Londres dans le Daily Express, et intitulé "la peste atomique" commençait ainsi :

"Hiroshima ne ressemble pas à une ville bombardée. C’est comme si un rouleau compresseur lui était passé dessus et l’avait complètement écrasée. J’écris ces mots avec le moins de passion possible en espérant que cela servira de mise en garde pour le monde."

Son article a provoqué une onde de choc partout dans le monde. Les réactions candides de Burchett face à l’horreur avaient choqué les lecteurs. Il écrivait :

" sur cet endroit ou a été testée pour la première fois cette bombe atomique, j’ai vu les choses les plus terribles et effrayantes de mes quatre ans de guerre. En comparaison, une île du pacifique ravagée par un bombardement ressemble au jardin d’Eden. Aucune photo ne peut rendre compte des dévastations provoquées".

Le reportage indépendant de Burchett a été un véritable fiasco pour la propagande de l’armée américaine. La version officielle américaine relativisait le nombre des victimes et l’ampleur des dévastations causées, affirmait que les cibles visées étaient militaires et industrielles, se félicitait de leur destruction, et s’employait à nier les conséquences mortelles des radiations subies par les populations civiles. Un reporter américain qui avait réussi à rejoindre Nagasaki, Georges Weller du Chicago Daily News, et qui avait écrit un long article sur les atrocités vues, soumis son papier à la censure militaire. Son journal ne reçu jamais son article.

La censure militaire voulait un black out total sur ce qui c’était passé, elle l’obtint.

En effet, les autorités militaires américaines se sont attaqué au reportage de Burchett. Le Général MC Arthur avait ordonné qu’il soit expulsé du Japon, et sa camera contenant des photos d’Hiroshima disparu mystérieusement alors qu’il visitait un hôpital d’Hiroshima. Elles l’accusèrent de propagande pour le compte du gouvernement japonais.

4 jours après la parution en première page du reportage de Burchett, le Général en Chef Leslie Groves, directeur de projet de la bombe A, a invité 30 journalistes triés sur le volet sur le site de fabrication de la bombe à New Mexico, là où elle avait également été testée pour la première fois. Parmi eux, un journaliste scientifique du New York Times, William L. Laurence. Le Général les a conduit sur les lieux des tests, son intention étant de prouver que le site n’avait pas été contaminé par les radiations.

L’article de W.L Laurence paru le 12 septembre 1945 en première page du New York Times reprenait fidèlement la version militaire titrant :

"Le site américain de la Bombe Atomique, un démenti formel aux racontars distillés par Tokyo. Les tests de New Mexico confirment que c’est l’explosion et non les radiations atomiques qui ont tué.'

Laurence poursuivait sa propagande :

"Cet endroit du Nouveau Mexique, scène de la première explosion atomique sur terre, et berceau d’une nouvelle aire pour la civilisation, fournit aujourd’hui la réponse la plus efficace à la propagande japonaise affirmant que les radiations étaient responsables de la mortalité, même après le jour de l’explosion le 6 août, et que des personnes ayant pénétré dans Hiroshima avaient contracté des maladies mystérieuses dues aux radiations."

Puis, Laurence continuait en disant que l’armée avait organisé ce tour au Nouveau Mexique pour:

"apporter un démenti à ces mensonges", et citait le Général Groves :

"Les japonais prétendent que les gens sont morts à cause des radiations. Si cela est vrai, ce fut le cas d’un petit nombre".

Laurence continuait en donnant sa propre version des faits, renchérissant sur la propagande de l’armée américaine:

"les japonais continuent de répandre leur propagande pour faire croire que nous avons injustement gagné la guerre, essayant ainsi de s’attirer la sympathie de l’opinion publique afin d’obtenir des conditions de rédition moins sévères…Ainsi, au début, les japonais décrivaient des symptômes qui ne paraissaient pas vrais".

Laurence savait exactement ce qui s’était passé, car il avait assisté le 16 juillet 1945 aux premiers essais au Nouveau Mexique, et avait pu constater les conséquences aux alentours : des personnes malades empoisonnées, et la même chose pour le bétail. Par conséquent il dissimulait la vérité, mentait en connaissance de cause. Il continua à écrire toute une série d’articles pour le Times, une dizaine, qui ne tarissaient pas d’éloge sur les prouesses techniques du programme nucléaire américain, tout en continuant à dénier les conséquences mortelles pour les personnes. Laurence fut récompensé pour ses articles et reçu le Prix Pulitzer.

Outre sa rémunération par le New York Times, Laurence était aussi payé par le Département de la Guerre. En Mars 1945, le Général Groves lui avait proposé au cours d’une entrevue secrète un emploi de rédacteur de communiqués de presse pour le Projet nucléaire Manhattan, qu’il a accepté avec empressement. Il a aussi contribué à la rédaction de déclarations du président Truman sur le sujet ainsi que de celles du secrétaire à la Guerre Henri Stimson.

Les nombreux communiqués publiés après la guerre par les militaires furent repris mot pour mot par toute la presse. Ceux-ci étaient en fait tous rédigés par Laurence, un propagandiste zélé, un inconditionnel du programme nucléaire américain qu’il soutenait déjà dans des articles publiés en 1929, bien avant sa mise en chantier

Il possédait un double statut, celui de journaliste, et celui d’agent de propagande des institutions militaires. Ce dernier statut lui donnait accès à des informations ultra sensibles. Il a fait partie de l’équipage de l’escadrille qui a largué la bombe atomique sur Nagasaki. Il a assisté de visu à l’incinération de plus de 100 000 personnes, et a décrit l’évènement dans un article paru 1 mois plus tard, sa publication ayant été retardée par la censure militaire.

Laurence écrivait à propos du champignon atomique:

"nous l’avons vu monter dans les airs comme un météorite, venant de la terre au lieu de l’espace, devenant de plus en plus vif à mesure qu’il montait et rejoignait les nuages blancs… c’était une chose vivante, une nouvelle forme d’être, né juste devant nos yeux incrédules".

Le journal le New York Times, a su aussi garder le secret sur le double statut de Laurence, qu’il connaissait, celui de reporter et de porte parole du gouvernement. Il a transmis fidélement, au mépris du respect de toute déontologie journalistique, la propagande concoctée par le Département de la Guerre devenue par la suite le Département de la Défense plus connu sous le nom de Pentagon.

L’histoire semble se répéter aujourd’hui avec l’affaire de la journaliste Judith Miller du New York Times (encore ce journal) concernant les prétendus ADM possédées par Saddam Hussein, cause factice du déclenchement de la guerre américano britannique en Irak, et sur lesquelles elle a écrit de nombreux articles avant et après le déclenchement de la guerre, en soutien ouvert aux intentions belliqueuses de l’Administration Bush. Miller est directement impliquée dans le Plame/Wilsongate qui secoue sérieusement l’Administration Bush actuellement avec l’inculpation de Scooter Libby ex conseiller du vice président américain Dick Cheney mis lui aussi sur la sellette dans cette affaire.

Source: Les informations contenues dans cet article proviennent d’un article d’Amy Goodman et David Goodman paru sur le site de Common Dreams en août 2004 intitulé "Hiroshima cover up : how the war Department’s Timesman won the Pulitzer".

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28 mars 2011

Les projets secrets pour le Yémen

Par F. William Engdahl*
pour http://www.voltairenet.org

Le 25 décembre 2009 les autorités états-uniennes arrêtaient un Nigérian, Abdulmutallab, à bord du vol de la Northwest Airlines reliant Amsterdam à Detroit ; il était accusé d’avoir tenté de faire exploser l’avion avec une bombe qu’il avait dissimulée à l’embarquement. Les jours suivants, de nombreuses dépêches se succédaient sur CNN, dans le New York Times et dans d’autres medias selon lesquelles il était « soupçonné » d’avoir suivi un entraînement au Yémen pour cette mission terroriste. C’est ainsi que le monde a vu émerger une nouvelle cible de la Guerre contre le terrorisme états-unienne, un État isolé et démuni de la péninsule arabique : le Yémen. En observant de plus près le contexte d’apparition de cette supposée menace, l’agenda secret du Pentagone et des services secrets états-uniens pour le Yémen apparait plus clairement.



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Le détroit de Bab el-Mandab, qui se partage entre le Yémen, l’Érythrée et Djibouti, vu de l’espace
Depuis quelques mois, le monde assiste à l’intensification soutenue des opérations militaires états-uniennes au Yémen, un pays désespérément pauvre, voisin de l’Arabie Saoudite par sa frontière septentrionale, de la mer Rouge à l’ouest, et du golfe d’Aden au sud qui donne accès à la mer d’Arabie, bordant un autre pays désolé ayant également fait la une des médias récemment : la Somalie. Les preuves collectées portent à croire que le Pentagone et les services secrets états-uniens positionnent des unités militarisées autour de l’un des goulots d’étranglement stratégiques du trafic mondial de pétrole, Bab el-Mandab. Profitant des actes de piraterie en Somalie et des annonces faites à propos de la réémergence de la menace d’Al-Qaïda depuis le Yémen, les États-Unis visent à militariser l’une des voies d’acheminement de pétrole les plus vitales. Plus encore, les réserves de pétrole non-exploitées au Yémen et en Arabie Saoudite seraient les plus importantes au monde.
Le Nigérian âgé de 30 ans, accusé de la tentative d’attentat ratée, Abdulmutallab, aurait avoué que cette mission lui avait été confiée par Al-Qaïda pour la péninsule arabique (AQAP), basée au Yémen. Cette déclaration opportune permet de tourner l’attention de l’opinion publique sur le Yémen en le faisant apparaitre comme le nouveau centre névralgique de ce que l’on désigne comme l’organisation terroriste Al-Qaïda.
C’est précisément ce que soutient sur son blog Bruce Riedel (un ancien agent de la CIA durant trente ans, qui a conseillé le président Obama pour élaborer la politique du surge en Afghanistan) en évoquant les liens supposés entre le terroriste présumé et le Yémen : « La tentative de destruction du vol 253 de la Northwest Airlines entre Amsterdam et Détroit le jour de Noël démontre l’ambition grandissante de la branche d’Al-Qaïda au Yémen, qui, partie d’un programme d’action auparavant centré sur le Yémen, joue depuis un an un rôle dans le jihad islamique mondial. Le gouvernement affaibli du président yéménite Ali Abdallah Saleh, qui n’est jamais parvenu à contrôler entièrement le pays et qui fait à présent face à d’innombrables problèmes, aura besoin d’un fort soutien des États-Unis pour contrer l’AQAP. » [1]

Éléments introductifs à la géopolitique du Yémen

Avant de poursuivre notre propos au sujet de cet incident, il faut regarder de plus près la situation actuelle du Yémen. Plusieurs éléments s’avèrent déconcertants dès lors qu’ils sont mis en parallèle avec les annonces répétées de Washington quant à la résurgence de la menace d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique.
Dès le début de l’année 2009, les pièces se sont mises en mouvement sur l’échiquier yéménite. Tariq al-Fadhli, un ancien chef de guerre jihadiste, originaire du Sud-Yémen, brisait l’alliance qu’il avait passée quinze ans auparavant avec le gouvernement yéménite du président Ali Abdallah Saleh. Tariq al-Fadhli annonçait alors qu’il rejoignait la large coalition d’opposition réunie dans le Mouvement du Sud. À la fin des années 1980, Tariq al-Fadhli participait au mouvement des Moudjahidine en Afghanistan. Sa rupture avec le gouvernement de Saleh fut annoncée dans les médias yéménites et arabes en avril 2009. La prise de distance de Tariq al-Fadhli avec la dictature yéménite donna un nouveau souffle au Mouvement du Sud. Al-Fadhli est d’ailleurs devenu l’une des figures majeures de la coalition.
Le Yémen est un agrégat artificiel, créé après la dislocation de l’URSS en 1990, alors le principal soutien de la République démocratique populaire du Yémen (Sud-Yémen). L’unification de la République arabe du Yémen (Nord-Yémen) et du Sud-Yémen généra un optimisme rapidement étouffé par la courte guerre civile de 1994. Les factions de l’armée du Sud-Yémen avaient alors organisé une révolte dénonçant la corruption et le caractère oligarchique du pouvoir du président Ali Abdallah Saleh. Celui-ci dirige seul le pays depuis 1978, d’abord au titre de président de la République arabe du Yémen, puis en tant que président du Yémen unifié depuis 1990. La rébellion menée par l’armée du Sud-Yémen échoua après l’alliance du président Saleh avec Tariq al-Fadhli, avec d’autres leaders salafistes yéménites, partisans d’une interprétation conservatrice de l’Islam, et avec des jihadistes. Cette manœuvre fut exécutée pour peser face à l’héritage marxiste du Parti socialiste du Sud-Yémen.
Avant 1990, Washington et le Royaume d’Arabie Saoudite soutenaient et apportaient leur aide à Saleh dans sa politique d’islamisation ; ils faisaient alors le pari de contenir les ambitions communistes du Sud-Yémen [2]. Depuis lors, Saleh s’est appuyé sur les puissantes mouvances salafistes jihadistes pour affermir son pouvoir despotique. La rupture d’al-Fadhli avec le pouvoir et son ralliement au groupe d’opposition du sud aux côtés de ses anciens ennemis socialistes portèrent un sérieux revers au président Saleh.
Le 28 avril 2009, immédiatement après l’annonce du ralliement d’al-Fadhli à la coalition du Mouvement du Sud, les mouvements de protestation se sont intensifiés dans les provinces de Lahij, Ad Dali et Hadramaout. Des dizaines de milliers de personnes, exerçant dans le civil ou dans l’armée, s’estimant abandonnées, manifestèrent pour réclamer de meilleurs salaires et davantage de protection sociale. Ces manifestations ne cessent de se multiplier depuis 2006. Pour la première fois, al-Fadhli fit une apparition publique lors des manifestations d’avril 2009. Sa présence a transformé le mouvement socialiste du Sud-Yémen, alors moribond, en une puissante vague nationaliste. Elle a également poussé le président Saleh à l’action, et celui-ci, inquiet des conséquences possibles du mouvement dans toute la péninsule arabique, demanda l’aide de l’Arabie Saoudite et des autres États du Conseil de coopération du Golfe.
Dans le nord du Yémen, Saleh fait face à une rébellion chiite d’obédience zaydite menée par al-Houthi, ce qui complique encore un peu plus la situation de ce pays manqué, comme le qualifient certains. Le 11 septembre 2009, lors d’une interview pour Al-Jazeera, Saleh accusait le leader de l’opposition chiite d’Irak, Moqtada al-Sadr, ainsi que l’Iran, d’apporter leur soutien aux rebelles du Nord-Yémen appartenant à la mouvance chiite ralliée à al-Houthi. Le président Saleh déclarait : « Nous ne pouvons pas accuser l’administration officielle iranienne, mais des Iraniens nous ont confié qu’ils étaient préparés à établir une médiation. Ceci signifie que l’Iran a des contacts avec [les partisans d’al-Houthi], étant donné que les Iraniens veulent intervenir entre le gouvernement yéménite et ces rebelles. De même, Moqtada al-Sadr, depuis Nadjaf en Irak, demande à être choisi comme médiateur. Cela montre qu’ils sont tous en contact les uns avec les autres. » [3]
Les autorités yéménites ont annoncé la découverte de caches d’armes obtenues via l’Iran. De leur côté, les partisans d’al-Houthi affirment avoir mis la main sur des équipements de l’armée du Yémen portant la marque d’une fabrication en Arabie Saoudite ; ils donnent ainsi un fondement à l’accusation qu’ils prononcent contre le gouvernement de Sanaa (la capitale du Yémen et le siège de l’ambassade des États-Unis) d’être aux ordres de l’Arabie Saoudite. L’Iran a démenti la découverte d’armes iraniennes dans le Nord-Yémen, qualifiant d’infondées les accusations qui font de l’Iran un soutien aux rebelles. [4]

Que dire d’Al-Qaïda ?

Le portrait qui se dégage à présent du président Saleh est celui d’un dictateur aux abois, soutenu par les États-Unis, en perte fulgurante de pouvoir, après deux décennies de despotisme dans le Yémen unifié. L’économie du pays a connu une phase de ralentissement spectaculaire en 2008, lorsque le prix du pétrole s’est effondré. Près de 70% des richesses du Yémen proviennent de l’exploitation du pétrole. Le gouvernement central de Saleh est installé à Sanaa, dans le nord du pays, tandis que le pétrole se trouve dans le sud du Yémen. Pourtant, c’est bien Saleh qui contrôle les flux de capitaux issus du pétrole. Pour Saleh, l’amoindrissement des bénéfices provenant du pétrole a rendu inévitable la redite de l’option à laquelle il a l’habitude de céder : celle de corrompre les groupes d’opposition.
C’est dans ce contexte intérieur chaotique, qu’est intervenue, en janvier 2009, l’annonce, abondamment reprise sur des sites Internet soigneusement sélectionnés, selon laquelle Al-Qaïda, la supposée organisation terroriste créée par le Saoudien, autrefois entraîné par la CIA, Oussama ben Laden, aurait développé une branche importante au Yémen dédiée aux opérations en Arabie Saoudite et au Yémen.
Le 20 janvier 2009, Nasir al-Wahayshi, le chef d’Al-Qaïda au Yémen, annonçait, via les forums jihadistes en ligne, la formation d’un groupe unique à ses ordres pour la péninsule arabique. Selon al-Wahayshi, ce nouveau groupe, Al-Qaïda pour la péninsule arabique, serait composé des membres d’Al-Qaïda au Yémen, rejoints par ceux du réseau démantelé d’Al-Qaïda en Arabie Saoudite. Il est intéressant de constater que la presse a alors affirmé que le Saoudien Abu-Sayyaf al-Shihri, un ancien détenu de Guantanamo (n° 372) officierait en tant qu’adjoint d’al-Wahayshi.
Quelques jours plus tard, une vidéo était mise en ligne par al-Wahayshi, sous le titre alarmant : « Nous partons d’ici, et nous nous retrouverons à Al-Aqsa ». Al-Aqsa fait référence à la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, que les Juifs nomment le Mont du Temple, le site où s’élevait le temple de Salomon, et que les Musulmans appellent Al-Haram Al-Sharif. Dans cette vidéo, des menaces sont d’abord formulées contre les dirigeants musulmans – dont le président du Yémen Saleh, la famille royale saoudienne et le président égyptien Moubarak. La vidéo affirme ensuite la volonté de l’organisation terroriste d’exporter le jihad du Yémen vers Israël afin de « libérer » les sites sacrés de l’Islam et la bande de Gaza, des opérations qui pourraient déclencher un troisième conflit mondial si certains sont assez fous pour aller jusque-là.
Outre les propos de l’ex-détenu de Guantanamo al-Shihri, la vidéo citent ceux d’Abu Hareth Muhammad al-Awfi, présenté comme un chef militaire, et qui aurait été le détenu n°333 à Guantanamo. Étant entendu que la torture échoue à récolter des confessions fiables, certains analystes ont envisagé que l’objectif réel des interrogatoires menés par la CIA et le Pentagone à Guantanamo depuis 2001 était d’utiliser des techniques brutales afin d’entraîner ou de recruter des cellules terroristes dormantes, activées sur ordre des services secrets états-uniens, une accusation aussi difficile à prouver qu’à réfuter. On ne peut que s’interroger sur la présence de ces deux anciens « hauts diplômés » de Guantanamo au sein de la nouvelle cellule d’AQAP.
En apparence, al-Fadhi et le Mouvement du Sud dont le soutien populaire s’est étendu, considèrent Al-Qaïda au Yémen comme infréquentable. Dans une interview, al-Fadhi déclarait : « J’entretiens des relations très proches avec tous les mouvements jihadistes du nord, du sud et d’ailleurs, mais pas avec Al-Qaïda. » [5] Cela n’a pas empêché le président Saleh d’affirmer que le Mouvement du Sud et Al-Qaïda ne faisait qu’un, une position commode pour s’assurer le soutien de Washington.
Selon des rapports des services secrets états-uniens, le sud du Yémen abriterait tout au plus 200 membres d’Al-Qaïda. [6]
En mai 2009, al-Fadhi s’est démarqué d’Al-Qaïda et affirmait dans la presse : « Il y a quinze ans, nous [le Sud-Yémen] avons été envahis et nous subissons une occupation immorale. Nous sommes donc attelés à servir notre cause et nous ne servons aucune autre cause sur la planète. Nous voulons notre indépendance et mettre un terme à cette occupation. » [7]. Le jour même, profitant de l’aubaine, Al Qaïda promouvait son action et affichait son soutien à la cause du Sud-Yémen.
Le 14 mai 2009, dans une bande sonore diffusée sur Internet, al-Wahayshi, le leader d’AQAP, exprimait sa sympathie envers le peuple des provinces méridionales dans sa tentative de défense contre «  l’oppression  » qu’il subit et déclarait : « Ce qui se passe dans les gouvernorats de Lahij, d’Ad Dali, d’Abyan, de Hadramaout et dans les autres provinces du sud est inacceptable. Nous devons soutenir et aider [les sud-yéménites]. » Il promettait également des représailles : « L’oppression que vous subissez ne saurait se passer de punition… le meurtre de Musulmans dans la rue constitue un crime grave et injustifié. » [8]
La prétendue émergence d’Al-Qaïda au Sud-Yémen, une base modeste dont on ne cesse pourtant pas de parler, sur les terres du Mouvement du Sud dans lequel certains observateurs voient un paravent au programme radical d’Al-Qaïda, est opportunément interprétée par le Pentagone comme un casus belli et sert de prétexte à l’intensification des opérations militaires de cette région stratégique.
En effet, après avoir déclaré que le conflit interne au Yémen était l’affaire du seul Yémen, le président Obama a ordonné des frappes aériennes sur le pays. Le Pentagone a déclaré que les attaques des 17 et 24 décembre avaient tué trois membres importants d’Al-Qaïda ; rien n’a cependant pu le prouver. À présent, le conte de Noël du terroriste de Détroit revivifie le programme de la Guerre contre le terrorisme au Yémen. Obama propose désormais un soutien militaire au gouvernement du président Saleh.

Les pirates somaliens de plus en plus actifs

En même temps que les titres de CNN égrainaient les nouvelles menaces terroristes venues du Yémen, sortaient comme d’un chapeau les annonces de l’intensification des attaques, devenues monnaie courante, de pirates somaliens sur la marine commerciale empruntant le golfe d’Aden et la mer d’Arabie depuis le sud du Yémen [9] ; une intensification faisant suite à une réduction des contrôles de patrouilles internationales.
Le 29 décembre 2009, la chaîne de télévision russe RAI Novosti rapportait que des pirates somaliens avaient capturé un cargo grec dans le golfe d’Aden au large de la Somalie. Plus tôt au cours de la même journée, un chimiquier britannique et les vingt-six membres de son équipage étaient également interceptés par des pirates dans le golfe d’Aden. Prouvant sa maitrise de l’utilisation des médias occidentaux, le chef des pirates, Mohamed Shakir, annonçait par téléphone au journal britannique le Times : « Nous avons intercepté un navire battant pavillon britannique dans le golfe d’Aden tard hier soir. » Un compte-rendu des services secrets états-uniens (cité par Stratfor) rapporte que le Times, propriété de Rupert Murdoch, soutien financier des néo-conservateurs, est parfois utilisé par les services secrets israéliens pour faire germer des histoires accommodantes.
Ces deux derniers événements portèrent le nombre des attaques et des détournements de navires à un niveau record. Pour l’année 2009, au 22 décembre, les attaques par des pirates somaliens dans le golfe d’Aden et au large de la côte orientale de la Somalie s’élevaient à 174, et concernaient 35 navires détournés et 587 personnes prises en otage ; cela représente la quasi-totalité des attaques de piraterie réussis dans le monde, selon le Centre de surveillance de la piraterie du Bureau maritime international. Une question se pose à présent : Auprès de qui les “pirates” somaliens obtiennent-ils les armes et la logistique leur permettant d’éviter les patrouilles internationales dépêchées par de nombreux États ?
Ainsi, le 3 janvier 2009, le président Saleh a reçu un appel téléphonique du président de la Somalie Sharif Sheik Ahmed ; ce dernier l’informait des derniers développements de la situation en Somalie. Sharif Ahmed, dont le propre pouvoir à Mogadiscio est si faible qu’il est parfois surnommé le président de l’aéroport de Mogadiscio, déclara à Saleh qu’il partagerait avec lui toutes les informations à sa disposition concernant les activités terroristes initiées en Somalie qui menaceraient la stabilité et la sécurité du Yémen et de la région.
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Le goulot d’étranglement pétrolier et autres affaires pétrolières

L’importance stratégique de la région située entre le Yémen et la Somalie revêt ici une signification géopolitique particulière. C’est en effet là que se trouve le site de Bab el-Mandab, que le gouvernement états-unien classe parmi les sept principaux goulots d’étranglement stratégiques dans le domaine du transport pétrolier. L’Agence de l’information sur l’énergie (EIA) états-unienne précise que « la fermeture de Bab el-Mandab pourrait empêcher les tankers du Golfe Persique d’atteindre le Canal de Suez et le complexe d’oléoducs de Sumed, les déroutant par le sud de l’Afrique. Le détroit de Bab el-Mandab est un goulot d’étranglement entre la corne africaine et le Moyen-Orient, ainsi qu’un pont stratégique entre la Mer Méditerranée et l’Océan Indien. » [10]
Au carrefour du Yémen, de Djibouti et de l’Érythrée, Bab el-Mandab relie la Golfe d’Aden à la Mer d’Arabie. Le pétrole et les autres marchandises en provenance du Golfe Persique doivent franchir Bab el-Mandab avant d’entrer dans le Canal de Suez. En 2006, le Département de l’énergie à Washington rapportait qu’un volume d’environ 3,3 millions de barils de pétrole transitait chaque jour par cette étroite voie navigable vers l’Europe, les États-Unis et l’Asie. L’essentiel du pétrole, soit environ 2,1 millions de barils par jour, prend la direction du nord par Bab el-Mandab vers le complexe de Suez/Sumed qui débouche sur la Méditerranée.
Un prétexte pour une militarisation par les États-Unis et l’OTAN des eaux entourant Bab el-Mandab serait l’occasion pour Washington de prendre un nouvel nouvel avantage dans sa poursuite du contrôle des sept goulots d’étranglement pétrolier les plus essentiels dans le monde, ce qui représente une part importante de toute future stratégie états-unienne destinée à priver de leur approvisionnement en pétrole la Chine, l’Union européenne ou toute autre région ou pays s’opposant à la politique US. Sachant que des volumes importants de pétrole saoudien transitent par Bab el-Mandab, le contrôle miliataire de ce point par les États-Unis servirait à dissuader l’Arabie Saoudite de contracter de futures ventes de pétrole avec la Chine, ou d’autres, dans une monnaie autre que le dollar, comme l’expliquait récemment Robert Fisk, le journaliste du quotidien britannique The Independent.
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Données de la production pétrolière yéménite (en bleu, la production et en rouge, la consommation)
(Source : EIA, gouvernement états-unien)
Les États-Unis seraient en outre en position de menacer le transport pétrolier chinois depuis Port-Soudan sur la Mer Rouge, juste au nord de Bab el-Mandab, un cordon d’approvisionnement vital pour les besoins énergétiques nationaux de la Chine.
Au-delà de sa situation géopolique en tant qu’important goulot d’étranglement du transit pétrolier mondial, le Yémen est en outre doté de réserves de pétroles importantes. Les bassins de Masila et de Shabwa récèlent d’après les compagnies pétrolières internationales de potentielles « découvertes de premier choix » [11]. Le Français Total et plusieurs autres compagnies pétrolières internationales de moindre taille sont engagés dans le développement de la production pétrolière yéménite. Il est possible que les préoccupations récentes de Washington concernant le Yémen aillent bien au-delà d’une simple organisation Al-Qaïda de bric et de brac dont l’exsitence même en tant qu’organisation terroriste globale a été mise en doute par de nombreux experts avisés de l’Islam.



 F. William Engdahl
Journaliste états-unien, il a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions énergétiques et géopolitiques. Derniers livres parus en français : Pétrole, une guerre d’un siècle : L’ordre mondial anglo-américain (Jean-Cyrille Godefroy éd., 2007) et OGM : semences de destruction : L’arme de la faim (Jean-Cyrille Godefroy éd., 2008).
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Traduction Nathalie Krieg
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[1] « The Menace of Yemen », par Bruce Riedel, The Daily Beast, 31 décembre 2009.
[2] « Yemen : Intensifying Problems for the Government », Stratfor, 7 mai 2009.
[3] Cité dans « Yemen President Accuses Iraq’s Sadrists of Backing the Houthi Insurgency », Terrorism Monitor, Jamestown Foundation, Volume : 7 Numéro : 28, 17 septembre 2009.
[4] NewsYemen, 8 septembre 2009 ; Yemen Observer, 10 septembre 2009.
[5] Albaidanew.com, le 14 mai 2009, cité par la Jamestown Foundation, op.cit.
[6] « Despite U.S. Aid, Yemen Faces Growing al-Qaeda Threat » , par Abigail Hauslohner, Time, 22 décembre 2009.
[7] Tariq al Fadhli, dans Al-Sharq al-Awsat, 14 mai 2009, cité par la Jamestown Foundation, op. cit.
[8] Interview d’al-Wahayshi, al Jazeera, 14 mai 2009.
[9] « Pirates, corsaires et flibustiers du XXIe siècle », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 25 juin 2010.
[10] Département de l’énergie, Energy Information Administration (gouvernement états-unien), consulté ici
[11] Adelphi Energy, « Yemen Exploration Blocks 7 & 74 » Consulté ici.

24 mars 2011

L’Azerbaïdjan fera-t-elle plier l’Europe ?

par Igor Fiatti
pour  http://blog.mondediplo.net

Consciente de sa vulnérabilité après les différents épisodes de la « guerre du gaz » qui a opposé la Russie avec les pays de transit (principalement l’Ukraine), l’Union européenne a depuis quelque temps tourné les yeux vers le gaz et le pétrole de la mer Caspienne. Parmi les Etats riverains, l’Azerbaïdjan est sans doute le rouage le plus irremplaçable de la stratégie de diversification énergétique communautaire, autant comme fournisseur immédiat que futur pays de transit. Mais voilà : l’Europe appelle Bakou, et Bakou ne répond pas. Bakou le « voisin » traîne les pieds, feint d’ignorer les avances de Bruxelles pour faire monter les enchères et profiter à plein de sa position géostratégique clé.
L’Azerbaïdjan compte faire peser lourdement la question énergétique sur le fragile équilibre géopolitique du Caucase, ce qui risque de compliquer la stratégie de l’Union européenne dans la région. A la différence de la Géorgie où il est impossible de trouver un drapeau national qui ne soit accompagné du drapeau européen, Bakou, de son côté, ne montre pas vraiment d’intérêt pour le club des Vingt-Sept. Il suffit pour s’en convaincre — lorsqu’on est dans la capitale — d’un regard à 360°. On découvre une ville-chantier en pleine métamorphose, une modernisation tourbillonnante qui ferait presque pâlir le Berlin de l’après-guerre froide. Gratte-ciel et frises néo-mauresques se mélangent aux bâtiments soviétiques et aux édifices haussmanniens.
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Fièvre de construction à Bakou
Photo : Philippe Rekacewicz, 2004.
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Les « petits châteaux » de la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2006
Dans cette course à la construction, les promoteurs turcs se taillent la part du lion. Les griffes de luxe se sont offert des vitrines hors de prix avec vue sur la mer Caspienne le long de la « Perspective des pétroliers » dont le style « art nouveau astiqué » rappelle les frères Nobel, les Rothschild et autres barons du boom pétrolier de la fin du XIXe siècle. Les dividendes du pétrole ne sont pas perdus pour tout le monde. Et l’on comprend, dans ces circonstances, que Bruxelles n’ait qu’une faible marge de manœuvre. « Que peut-on offrir aux Azéris ? » se demandent certains fonctionnaires européens. « Des programmes phytosanitaires et des échanges d’étudiants », ironise-t-on dans les couloirs de la Commission.
Enchâssé dans l’une des régions les plus instables de la planète, l’Azerbaïdjan est conscient de l’importance de sa position. Comme l’explique le ministre adjoint des affaires étrangères, Araz Azimov, « le meilleur partenaire de l’Azerbaïdjan est l’Azerbaïdjan lui-même. Nous devons compter sur nos ressources : sans doute non seulement sur le gaz et le pétrole, mais aussi sur nos ressources politiques. Nous sommes seuls, écrasés par la géographie et par les circonstances historiques ».
Cette position résume parfaitement les orientations qu’entendent poursuivre les autorités : « Nous rentrons dans la politique de voisinage de Bruxelles, mais nous ne faisons pas partie de l’Union européenne. De toute manière, même si l’on recevait une proposition concrète d’adhésion, il faut comprendre qu’elle pourrait difficilement s’enraciner dans un encadrement géographique si compliqué. Nous ne pouvons pas nous engager unilatéralement, c’est pour cette raison que nous ne sommes pas membres de l’OTAN : nous sommes un carrefour, nous devons avoir la même importance pour tout le monde. »
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Deux projets en concurrence
Esquisse : Philippe Rekacewicz, 2011.
Le chef adjoint de la diplomatie azérie ne rate pas une occasion de souligner les contradictions européennes en matière de politique énergétique en exprimant ouvertement ses doutes sur le projet du gazoduc Nabucco qui, en acheminant le gaz caspien de la Turquie à l’Autriche, doit garantir à l’Europe une alternative réelle aux routes d’importation russes, actuelles et futures (dont les deux mégas-projets russes Nord Stream et South Stream). « Notre mot d’ordre est la diversification, poursuit-il. Nous avons le gaz, nous voulons en vendre le plus possible et en même temps nous voulons éviter de mettre tous nos œufs dans le même panier. » Dans cette perspective, parler de la construction de Nabucco n’est pas réaliste. Le rapprochement entre la Turquie et l’Arménie n’a pas manqué d’inquiéter les autorités azerbaïdjanaises qui ont vu dans la nouvelle ligne politique d’Ankara une trahison de leurs « frères » turcophones alors que le conflit dans la région du Haut-Karabakh – actuellement sous contrôle militaire arménien – est bien loin d’être réglé. Mais, depuis que les deux pays ont rendu publique en septembre 2009 la feuille de route pour l’établissement de relations diplomatiques, il ne s’est pratiquement rien passé !
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Une plage aux alentours de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004
« Il y a des limites à ne pas dépasser. Nous ne menaçons personne, mais qu’est-ce que nous devrions faire dans ce contexte ? La Turquie et l’Arménie vont vers l’ouverture de leurs frontières alors qu’une grande partie de notre territoire est toujours occupé ! » a déclaré M. Azimov. Mais les pourparlers arméno-turcs étant au point mort, le pouvoir azerbaïdjanais en restera au simple niveau des déclarations. La position de Bakou reste la même depuis la fin de la guerre en 1994 : toutes ces questions sont étroitement liées les unes avec les autres, et rien ne pourra être réglé tant que les territoires occupés ne seront pas rendus. La société et l’opposition turques, comme les Azéris, sont très sensibles à ce sujet. Pour donner du corps et de la substance à ce discours, M. Azimov a ajouté que l’idée de contournement de la Turquie via la Mer Noire pour acheminer le gaz en Europe (à travers la Bulgarie) n’était plus une hypothèse mais un projet bien réel…
De son côté, la Russie ne reste pas inactive et entend mettre à profit son réseau de gazoducs hérité de la période soviétique. Elle a d’ores et déjà doublé la mise sur les ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan en révisant un contrat signé en 2009 : au lieu des 500 millions de mètres cubes de gaz prévus dans l’accord initial, le géant russe Gazprom prévoit d’importer un milliard de mètres cubes en 2010 via le gazoduc Bakou-Novo Filya et plus de deux milliards en 2011 ! A Moscou, on minimise l’importance stratégique de l’accord en soulignant que ce gaz est destiné au marché intérieur, surtout à la région du Caucase Nord. « Pour nous c’est un volume négligeable, indique M. Azimov, mais de toutes façons, je ne vois pas pourquoi nous devrions exclure la Russie de notre stratégie de diversification. Quant à l’Iran, poursuit M. Azimov, la situation est pour nous très délicate. »
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Petite échoppe dans la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004.
Bakou observe avec beaucoup d’appréhension le bras de fer qui oppose les Iraniens à la communauté internationale sur le dossier nucléaire, hésitant à prendre ouvertement partie. D’une part, une importante communauté azerbaïdjanaise vit dans le nord-ouest de l’Iran, et d’autre part, l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, qui, en raison des blocus, ne peut survivre que grâce aux approvisionnements iraniens et turcs.
Depuis quelques années déjà, le gaz et le pétrole azerbaïdjanais coulent à flot vers l’Occident à partir du terminal de Sangachal, centre énergétique vital du pays. Depuis Bakou, il faut rouler une cinquantaine de kilomètres vers le sud sur une autoroute en construction entre troupeaux, pâturages et vieux bâtiments soviétiques, avant d’apercevoir le terminal dont la silhouette tranche avec l’aridité de ce paysage côtier. Discret, mais fort bien protégé, c’est une sorte de « Fort Knox » de l’or noir et de l’or bleu. D’ici partent en parallèle le gazoduc sud-caucasien Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE), qui arrive en Turquie pour être raccordé au projet Nabucco, et l’oléoduc Bakou-Tbilisi-Ceyhan (BTC) pour acheminer le pétrole caspien jusque sur la côte turque de la Méditerranée. Le BTC a représenté un investissement d’environ 4 milliards de dollars, risqué par un consortium dirigé par la British Petroleum (BP). Par ces deux tubes transitent chaque jour 1,2 million de barils de pétrole et 50 millions de mètres cubes de gaz.
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Réalisme soviétique : dans la campagne azerbaïdjanaise
Artiste inconnu, photo prise dans un grand hôtel de Bakou en 2004
Malgré la crise économique mondiale, l’Azerbaïdjan a connu depuis 2005 une croissance à deux chiffres, trois à quatre fois plus rapide que celle de ses voisins arménien et géorgien. Le pays est dirigé d’une main de fer par la dynastie Aliev depuis 1993. Ilham, le fils, a remplacé en octobre 2003 Heydar, le père. L’opposition y est soigneusement muselée et la presse étroitement contrôlée. Onze journalistes étaient en prison au début de l’année 2010. M. Panah Huseyn, ex-prisonnier politique, est l’un des cinq députés de « l’opposition » qui, à l’Assemblée azerbaïdjanaise, fait face aux 120 parlementaires de la « majorité ». « Notre accès aux médias est impossible, admet-il, le pétrole est à la fois notre fortune et notre malédiction. Tant qu’il coulera, il faudra oublier la démocratie. » Par ailleurs, mis à part la poignée de privilégiés qui roulent dans de luxueux 4×4 ou des Hummer, le pays reste globalement pauvre et mal approvisionné. « Maintenant nous sommes dans une situation paradoxale en Azerbaïdjan : on discute de Nabucco ou du BRC, rappelle M. Ilham Shaban, qui dirige le Centre d’étude sur le pétrole à Bakou, mais 70 000 personnes dans la région de la capitale n’ont toujours pas le gaz à la maison, et dans de nombreuses zones rurales, il n’y a pas d’eau. »
La plupart des 600 000 personnes déplacées (depuis le début des années 1990) par le conflit du Haut-Karabakh vivent toujours dans des conditions précaires. Ici dans de vieux wagons de voyageurs désaffectés, là dans un immeuble insalubre où des dizaines de familles s’entassent dans des appartements à pièce unique avec pour unique revenu une allocation mensuelle de 20 euros. Ces réfugiés sont largement instrumentalisés par le pouvoir qui leur refuse une installation permanente et les montre volontiers à la télévision — de préférence en loques et racontant les mêmes histoires tragiques — espérant ainsi peser sur l’opinion publique nationale et internationale dans le conflit qui l’oppose à son ennemi arménien.
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Un territoire marqué par un lourd héritage soviétique et amputé de 13 % de sa surface
Carte : Philippe Rekacewicz, 2005. D’après des enquêtes de terrains et des consultations nationales menées en 2003 et 2004.
La situation s’est d’ailleurs tendue au cours de l’hiver 2009-2010 et l’on ne compte plus les déclarations belliqueuses du président Ilham Aliev, qui conditionne le moindre projet de coopération à la récupération de tous les territoires occupés. « Franchement, lorsqu’on a signé tous ces contrats, on attendait beaucoup plus d’aide de l’Ouest dans le conflit qui nous oppose à Erevan, poursuit M. Ilham Shaban. Nous voulons faire comprendre à nos partenaires occidentaux que, s’il veulent profiter du gaz de Shah Deniz qui sera mis en exploitation en 2016 et rentabiliser les projets de gazoducs tels que Nabucco, White Stream, ITGI ou Transadriatic, ils devront avant tout clarifier leur position au regard du conflit du Haut-Karabakh. Cela concerne aussi la Turquie. Ceux qui seront “avec” nous n’auront aucun problème d’approvisionnement. » On ne saurait être plus clair.
En quelques années, les revenus du pétrole et du gaz ont fourni à l’Azerbaïdjan un revenu conséquent qui a permis au pays un solide réarmement — les dépenses militaires représentent plus de trois milliards de dollars en 2011 —, lequel fait craindre une reprise du conflit gelé depuis 1994.
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Des dépenses militaires huit fois plus importantes qu’en Arménie
Esquisse : Ph. Re. 2011
« Ainsi, si toutes les négociations et la diplomatie échouent, affirme le ministre-adjoint de l’intérieur, M.Vilayat Eyvazov, nous serons prêts à utiliser d’autres moyens. Et l’un de ces moyens pourrait être la guerre. » Les Azéris menacent de plus en plus ouvertement de reprendre le contrôle des territoires occupés par la force pendant que la communauté internationale multiplie en vain ses efforts de pacification : Les pourparlers se poursuivent dans le cadre des négociations menées sous l’égide de l’OSCE, mais aucun camp ne semble prêt à faire les concessions nécessaires pour la signature d’un accord de paix.
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A le gare centrale de Bakou, le père et le fils
Photo : Ph. Re. 2003
Les hésitations de l’Union européenne sur la question du Haut-Karabakh ont très largement entamée sa crédibilité auprès de Bakou, désormais tenté de se lancer dans un chantage économique pour ramener ses partenaires ouest-européens à de « meilleurs sentiments ». A Bakou, où l’on raille volontiers l’attitude de l’Europe et de l’Occident en général dans leur politique caucasienne, on raconte cette histoire : On demande à un chien : Pourquoi aboies-tu ? Parce que je veux faire peur, répond le chien. Et pourquoi remues-tu la queue ? Parce que moi aussi, j’ai peur.
Igor Fiatti est journaliste.
L’exploitation du pétrole aux portes de Bakou
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Paysage pétrolier dans la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004
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Paysage pétrolier dans la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004
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Paysage pétrolier dans la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004.
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Paysage pétrolier dans la banlieue de Bakou
Photo : Ph. Re. 2004

26 mai 2010

SAFER – Un projet militaire pour contourner le filtrage sur Internet

Par Korben

3271963755 c7f60143ef b SAFER   Un projet militaire pour contourner  le filtrage sur Internet

La DARPA, l’agence pour les projets de recherche avancée de défense US, s’est lancé dans un nouveau projet baptisé Safer Warfighter Communications dont l’objectif est d’inventer les techniques et outils qui permettront aux militaires de contourner tout ce qui permet de supprimer, localiser et corrompre l’information transitant par internet (Le PDF est ici).

Cela concerne vous l’aurez compris le filtrage IP ou la mise sur liste noire de certains sites internet mais aussi et surtout le DPI (Deep packet inspection) qui permet aux FAI d’analyser le contenu des paquets IP qui transitent par leur réseau et de les modifier / bloquer ou de les relever afin de balancer l’internaute à l’Etat.

Bien sûr SAFER est avant tout destiné aux militaires pour préparer les cyber-guerres à venir et naviguer librement en cyber-territoire ennemi mais on espère que le résultat de ces recherches fera le bonheur de tous ceux qui veulent accéder à Internet librement.

[Source et photo]

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5 avril 2009

L’inquiétante « croisade espagnole » des barons de l’eau français

mercredi 25 mars 2009, par Marc Laimé

Le projet de transfert de l’eau du Rhône en Espagne, véritable serpent de mer hydraulique, est définitivement abandonné. C’est ce qu’a affirmé M. Loïc Fauchon, président de la Société des Eaux de Marseille (SEM), filiale commune de Veolia et Suez, le 16 mars 2009 depuis Istanbul, où se tenait le 5ème Forum mondial de l’eau, qui s’est conclu dans un climat de confusion générale — les participants s’étant déchirés autour de la notion de « droit à l’eau ». Derrière cette affaire qui défraie la chronique depuis des décennies, et a récemment été ravivée par la sévère crise hydrique qui affecte l’Espagne, en affleure une autre. Celle de la mainmise brutale des « barons de l’eau » Français sur les ressources en eau de toute la côte française de la Méditerranée. Une affaire qui éclaire d’un jour cru les errements d’une « politique de l’eau » menée par des coalitions d’intérêts qui conduisent toute une région à sa perte. Dans la plus grande opacité, tant les grandes manœuvres qui président à la (véritable) gestion de l’eau, loin des discours officiels, tiennent de l’invraisemblable thriller.

L’Espagne s’interroge depuis longtemps sur la nécessité de mettre en œuvre sur son territoire des transferts d’eau massifs, voire de recourir à l’eau du Rhône pour assurer la satisfaction de ses besoins. Au fil des décennies ont ainsi émergé des projets pharaoniques, dont la constance ne laisse pas d’étonner.

La crise de l’eau espagnole Retour à la table des matières

Un projet de transfert des eaux de l’Ebre vers le Sud de l’Espagne, le « Proyecto del Levante » a commencé à être étudié dans la péninsule ibérique dès… 1933. Avant même la prise de pouvoir du caudillo Franco, figure à laquelle les ingénieurs hydrauliciens et des travaux publics espagnols vouent une reconnaissance émue, car il a obstinément financé leurs projets de barrages et de grands travaux hydrauliques dans les années 40-50. Travaux qui bénéficieront même des subsides du plan Marshall, et feront de l’Espagne de l’après-guerre le plus grand constructeur de barrages au monde…

Il s’agissait alors d’éviter toute réforme agraire et redistribution de terres en déplaçant la paysannerie pauvre sur de « nouvelles » terres marginales, le sud-est aride de l’Espagne.

Un premier projet "français" de transfert des eaux du Rhône pour l’irrigation du Languedoc, fut initié dès les années 1950 par l’avocat Philippe Lamour, qui arracha in extremis en 1955 la signature d’une concession d’eau du Rhône, acte de naissance de la CNA-BRL, au ministre démissionnaire sur le capot de sa DS Citroën, lors d’un de ces inimitables ballets gouvernementaux de la IVème République…

Inachevé en Languedoc même, n’arrivant qu’à Mauguio, à l’entrée de Montpellier, la relance de ce projet vers l’Espagne suscita une épouvantable bagarre au sein de la « communauté française de l’eau ».

Il était à l’époque ardemment défendu, sous forme d’un canal Rhône-Barcelone, par M. Jacques Blanc, qui ferraillait ferme aux côtés de la Compagnie du canal Bas Rhône Languedoc (BRL), une Société d’aménagement régional (compagnie d’état devenue société d’économie mixte dont la majorité du capital est aujourd’hui détenue par des collectivités locales du Languedoc Roussillon), créée en 1955, avec une participation de la Saur-Bouygues jusqu’en 2005.

Il sera peu glorieusement enterré à l’orée des années 90 après un éprouvant bras de fer qui laissera des traces.

Un second projet de transfert de l’eau du Rhône, qui devait arriver jusqu’à Cardedeu, fit son apparition en 1994, lors de sa proposition par un ingénieur d’AgBar (Aguas de Barcelona), filiale de l’entreprise française Ondeo-Suez, au moment où se discutait l’avant-projet du ministre socialiste espagnol Josep Borrell — qui prévoyait, lui, de recourir à l’eau de l’Ebre pour les bassins internes de Catalogne.

A nouveau l’affaire fit long feu, non sans moult dégâts collatéraux….

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Eclairage sur un projet controversé, par Bernard Barraqué

Le printemps 2008 sera agité par les controverses suscitées par un projet de transfert d’eau vers une Barcelone assoiffée par voie de tankers « hydroliers », mis en œuvre par la Société des eaux de Marseille, filiale commune de Veolia et Suez présidée par M. Loïc Fauchon, qui y songeait depuis 10 ans. Une initiative à laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône mettra rapidement le holà, l’eau provenant d’aménagements publics (ceux de la Durance et du canal de Marseille).

Sur ces décombres, aujourd’hui, une étonnante coalition de barons de l’eau élabore un projet gargantuesque de mise en coupe réglée de tout le littoral méditerranéen français, aux fins d’y perpétuer un modèle d’urbanisation et d’agriculture rien moins que « soutenables ». A l’horizon, peut-être, à nouveau le mirage espagnol. Entre temps, de Montpellier à Perpignan, l’oligarchie de l’eau aura durablement assis son emprise sur des territoires vendus à l’encan, à revers de toutes les proclamations pour colloques (et banquets). Un littoral-Potemkine, dont la reconfiguration annoncée défie le sens commun.

L’échec du Plan hydrologique national Retour à la table des matières

Après la seconde guerre mondiale, l’état franquiste construit donc des quantités phénoménales de barrages, financés par le plan Marshall, afin de doter le pays des infrastructures hydriques qui lui font défaut… et permettent de « loger » la paysannerie surnuméraire sur de petits lopins irrigués.

Dès l’orée des années 60 le « boom touristique » enflamme la Costa del Sol et la Costa Brava. On y édifie des milliers de kilomètres de résidences de vacances. Le sud du pays commence à développer massivement la culture des légumes (celle des agrumes surtout présente autour de Valencia date des années 1880), qui va connaître elle aussi une croissance fulgurante.

Trente ans plus tard, c’est le désastre : l’Espagne manque d’eau. Au sud, plus de trente mille hectares de cultures sous serre ont totalement asséché les réserves en eau. A quinze ans d’intervalle, des photos satellite de la Nasa virent du vert au rouge. C’est le gouvernement de M. Felipe Gonzalez, suivi par celui de M. Jose Maria Aznar, qui élabore le Plan hydrologique national (PHN), drivé par la puissante corporation des hydrauliciens qui gèrent les Confédérations hydrographiques, précurseurs des agences de bassin. On projette de construire un gigantesque aqueduc afin de transporter l’eau de l’Ebre, au nord, vers les terres assoiffées du sud. Remake ibérique du projet plus ancien des années 1930…

Les réactions sont sans précédent.

L’Espagne va vivre les plus importantes mobilisations populaires qu’ait connue l’Europe autour de la question de l’eau. Les « marches bleues » font descendre dans la rue jusqu’à un million d’opposants en un seul jour.

Il faudra attendre l’élection de M. Jose Luis Zapatero pour voir remiser le PHN. Les tenants d’une nouvelle culture de l’eau ont gagné. Pour combien de temps ?

Depuis, l’Espagne a connu un « boom » immobilier sans équivalent en Europe. Il s’y construisait chaque année, à partir des années 2000, plus de 800 000 logements, autant qu’en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne réunies. Logements qui accueillent des centaines de milliers de retraités du nord de l’Europe, pour lesquels on édifie des milliers de « resorts » à l’américaine, dotés de golfs et de marinas.

En 2007, l’ensemble du conseil municipal de Torremolinos est arrêté au terme d’une opération « Mains propres » qui mobilise d’importantes forces de police espagnoles. Plus de deux milliards d’euros d’argent « noir » issu de la spéculation immobilière et de la corruption sont saisis en l’espace d’une semaine…

La question de l’eau n’est pas réglée. Au sud les cultures sous serre s’étendent toujours.

Quelle alternative au PHN ? L’Espagne s’est déjà dotée de plus de 800 unités de dessalement de l’eau de mer, ce qui en fait le champion européen en la matière.

Un modèle ? La gigantesque unité de dessalement de Carboneras voit 70 % de sa production d’eau potable dévolue à l’irrigation dans la région d’Almeria !

A Barcelone, OTV, filiale de Veolia, a édifié une gigantesque unité de retraitement des eaux usées, qui seront utilisées par les agriculteurs et les industriels.

Une fuite en avant éperdue dans la « high-tech » qui fait figure de nouvelle doxa.

Dessalons, réutilisons vous-dis-je !.

Le leader des « marches bleues », Pedro Arrojo, lauréat du prix Goldmann 2004, professeur d’économie à l’Université de Saragosse, dont la Fondation pour une nouvelle culture de l’eau travaille en réseau avec plusieurs centaines de scientifiques européens à promouvoir une politique européenne de l’eau soutenable, espère que l’accent désormais porté à la prise en compte du réchauffement climatique va infléchir la gestion de l’eau en Europe.

Les prochaines années seront décisives. L’Unesco a estimé que l’Espagne sera très probablement le premier pays européen frappé par le stress hydrique à l’horizon des 20 à 30 prochaines années.

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Planification hydrologique et politique territoriale en Espagne

Le Languedoc, laboratoire de la « nouvelle gestion de l’eau » Retour à la table des matières

Un communiqué publié en février 2007 présentait, sobrement, de nouveaux grands projets à l’étude, cette fois, du côté français :

« La région Languedoc-Roussillon et les cinq départements qui composent son territoire (Aude, Gard, Hérault, Lozère, Pyrénées-Orientales), ont chargé en 2005 la compagnie d’aménagement BRL d’animer une démarche prospective, baptisée “Aqua 2020”, touchant les deux enjeux majeurs liés à l’eau : la satisfaction des besoins futurs en eau potable et la maîtrise des risques liés aux inondations.

Le volet “ressources” de cette démarche a donné lieu à la présentation, le 8 février, d’un « document de référence » exposant la stratégie régionale.

“De nombreux travaux avaient déjà été menés dans un cadre départemental ou infra-départemental, explique Claude Allet, président du directoire de Bas-Rhône-Languedoc (BRL). Il était nécessaire de raisonner à une autre échelle et de décloisonner les regards. L’eau ne connaît pas les frontières.

L’autre originalité de la démarche est de prendre en compte tous les usages de l’eau : eau potable, eau agricole, eau urbaine, eau destinée à l’industrie ou aux activités touristiques”.

Le diagnostic établi par Aqua 2020 chiffre à 60 millions de mètres cubes par an les besoins supplémentaires en eau potable liés à l’augmentation de la population à l’horizon 2020, soit 20 % de la consommation actuelle.

Il pointe la dégradation de nombreuses nappes et rivières, menacées par une augmentation des prélèvements.

La stratégie proposée repose sur trois axes : maîtriser l’évolution des besoins par une diminution de 5 à 10 % de la consommation individuelle, améliorer le rendement des réseaux en investissant entre 545 et 680 millions d’euros sur quinze ans et construire de nouveaux équipements.

Aqua 2020 identifie une trentaine d’opérations qui permettraient de stocker ou de transférer l’eau pour sécuriser les approvisionnements au sein des neuf grands territoires qui composent la région. Leur coût global est estimé à 290 millions d’euros.

Principale suggestion : prolonger le canal Philippe-Lamour, de BRL, qui amène l’eau du Rhône jusqu’à Montpellier par un adducteur qui desservirait la plaine littorale jusqu’à Béziers et Narbonne. A l’appui de cette stratégie, une “Charte de gestion durable des ressources en eau” détaille les engagements des six collectivités partenaires sur chacune des grandes orientations retenues. »

Quand l’INRA flingue les grands projets de Georges Frêche… Retour à la table des matières

Mais les projets de nos barons de l’eau sont malignement épinglés dans un rapport commandé à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), pour l’expertise scientifique collective « Sécheresse 2006 ».

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L’analyse de l’INRA

Septimanie et mégalomanie Retour à la table des matières

« Aqua 2020 », le grand schéma directeur qui associe la Compagnie du Bas Rhône Languedoc (BRL), la Région Languedoc-Roussillon et ses conseils généraux, commandé par M. Georges Frêche qui veut faire une grande métropole d’Alès à Sète-Agde, est conçu en « chambre noire », et n’est en fait que la réédition « soft » du canal Rhône-Barcelone des années 90, finalement refusé par les Catalans [1] et fait figure de resucée du schéma initial BRL 1955-64 pour « irriguer le Languedoc », et remplacer cette fichue vigne à excédents chroniques, et ces fichus vignerons à révoltes tout autant chroniques...

C’est typiquement de la gestion de l’offre. Du tuyau ! Donc de l’ingénierie, des grands travaux et du service. Une offre complexifiée à souhait par l’interconnection des réseaux AEP-Eau Brute (voire assainissement ?) — ce qui permettra d’urbaniser les garrigues — et entraîne donc la nécessité de la centralisation de la gestion et d’une « régulation dynamique à la SCP » (Société du Canal de Provence »). Avec la rente de situation gestionnaire (chiffre d’affaires et profits) y afférent.

« Aqua 2020 » signe donc une prise de pouvoir technique et politique de la Région sur les communes et structures/syndicats intercommunales, préparée avec toute sorte d’alliés (scientifiques Polytech-UM2-MSE, techniques BRGM-bureaux d’études divers, politiques, économiques - partage des affermages avec les majors Veolia-Ondeo/SDEI-Saur... ).

D’où la grande opacité du dossier, même si une première réunion publique – aux invitations très ciblées – a été organisée à Gruissan au début du mois de février 2007.

Reste que le projet achoppe encore sur des batailles internes de leadership, à savoir l’obstination de certains départements, dont l’Hérault, qui se démarque de Georges Frêche, ou de quelques intercommunalités à pomper les sources karstiques (Cent Fonts sur l’Hérault, Causses héraultais, Issanka à Sète, sources du Minervois,...) pour s’affranchir de cette dépendance anticipée.

Serait-ce une réminiscence occitane de la mémoire des luttes/frictions des années 60-70 quand BRL — alors société d’Etat — voulait supplanter tous les pouvoirs locaux et gestionnaires de proximité (exemple ASA de Gignac...), dont les périmètres étaient inclus d’autorité dans le schéma d’aménagement des ingénieurs hydrauliciens et des politiciens promoteurs du projet (Philippe Lamour) à l’époque ?

L’Empereur septimanien, Georges Frêche, veut donc son « Pont du Gard » à lui... avec ou sans Barcelone ! Il pourrait même anticiper un renversement de tendance des Espagnols car quand le tuyau arrivera aux Pyrénées, une prolongation ne sera que plus facile à défendre si le dessalement d’eau de mer s’avère coûteux/peu efficace/polluant, si la réduction de la demande de cette mégapole n’est pas confirmée (les projections démographiques montraient un ralentissement en 1995-2000, base du calcul économique de rentabilité défavorable au canal-aqueduc Rhône-Barcelone, refusé par BRL, ce qui provoqua la démission du Conseil Scientifique du projet dont 3 directeurs de recherche du CNRS).

Quand Aqua 2020 devient Aqua Domitia Retour à la table des matières

Dans son délire impérial, M. Georges Frêche rebaptise ensuite « Aqua Domitia » son fameux plan « Aqua 2020 », du nom de la célèbre voie romaine de la Narbonnaise en feue Septimanie.

Ce projet titanesque tentera de prolonger jusqu’aux Pyrénées le très déficitaire Canal du Bas-Rhône (BRL) qui, en plus de 50 ans, n’a guère dépassé les 60 kilomètres, n’utilisant que 16 % de son autorisation de prélèvement sur les eaux du Rhône, en raison de l’échec de la reconversion de la viticulture languedocienne vers les cultures irriguées.

Et il fera revivre feu le Canal Rhône-Barcelone, dont les Espagnols n’ont plus voulu au lendemain d’Atocha en 2004, et des gigantesques manifestations « Agua para la vida » (1 million de personnes à Madrid en 2002 contre le Plan Hydrologique National qui visait à prolonger le canal Rhône-Barcelone de 950 kilomètres vers l’Andalousie pour le tourisme et l’agro-industrie d’exportation espagnole... El Dorado de Plastico).

Ce projet équipementier de bétonneur, alors piloté par Bouygues, actionnaire de BRL, aura fait perdre 20 ans aux Catalans pour trouver des solutions alternatives de gestion de leur demande en eau, allant jusqu’à faire démissionner trois directeurs de recherche du CNRS, membres du Conseil scientifique de BRL, quand les conclusions ont été réécrites à leur insu, mais en faveur du canal, par une certaine « Ecole montpelliéraine de l’eau », très proche du PS local. Qu’à cela ne tienne, on remplace les canaux par des tuyaux.

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Aqua Domitia, pourquoi ? par Thierry Ruf

Ainsi, à la faveur du transfert du capital de BRL, « La Région serait la première en France à maîtriser l’eau. Un patrimoine estimé à 1,4 milliards d’euros transféré de l’Etat à la Région. » claironne en une le n° 40 d’avril 2008 de Vivre en Languedoc-Roussillon, l’organe officiel du Conseil Régional présidé par Georges Frêche.

Les erreurs, maquillages et approximations dans ces articles d’auto-satisfaction « septimaniaque » ne manquent pas.

Quid de la dette de l’Etat envers BRL ? Quid des charges d’entretien et de maintenance du canal BRL et de ses prolongements, alors que les régions se plaignent partout des insuffisances de dotations des budgets territoriaux par l’Etat ? Quid des PCB de l’eau du Rhône que BRL distribue(-ra) pour les actuelles et futures usines de potabilisation (sic !) du Languedoc ? Quid des engagements euro-méditerranéens de la France à mieux gérer la demande en eau en limitant pertes et gaspillages alors que des dizaines de golfs sont prévus jusqu’aux Pyrénées ?

D’un autre côté, l’intégration entre Recherche-Enseignement Supérieur-Région-CG34-Secteur Privé est aussi en marche illustrant un partenariat public-privé pour l’eau dont le missi dominici régional est l’élu PS au Conseil Général de l’Hérault, Louis Calmels, vice-président de Verseau, un prof de physique retraité gentiment surnommé « hydro-céphale ». L’un des massacreurs de la patrimoniale source karstique des Cent Fonts par les pompages du Conseil Général !

Pour cela, il fallait bien invoquer la croissance démographique, le tourisme, la sécheresse et même le changement climatique, dont on a tenté de donner une caution scientifique ad hoc avec un congrès mondial organisé en septembre 2008 à... Montpellier sur le thème : « Changements globaux et ressources en eau ».

Main basse sur le Languedoc Retour à la table des matières

Mais cette intégration révèle des appartenances aquatiques croisées et vraiment consanguines...

Ainsi on notera sur le site web de l’IFR-ILEE (Institut Formation & Recherche-Institut Languedocien Eau et Environnement), qui regroupe unités de recherche et enseignements supérieurs des sciences de l’eau, la naissance annoncée d’un « Cluster Eau » (futur pôle Compétitivité Eau)…

Ce projet de pôle Eau n’était pas encore validé par le gouvernement, suite à la remise à plat du dispositif d’évaluation courant juillet 2008.

Mais la Préfecture de Région n’en mettait pas moins en place notre « Cluster » porté par l’Association Verseau..

Un comité comportant 12 sièges (6 de droit, 6 élus) devait être constitué avant l’été 2008. Les 6 sièges de droit revenant à 4 industriels (BRL, Veolia, 2 pour Swelia, 1 recherche (ILEE), 1 association (Verseau).

Swelia est un groupement d’entreprises du Languedoc-Roussillon dans le secteur Eau et Assainissement, fondé en 2007. Swelia comme une malheureuse contraction de... Suez-Veolia !

BRL-SA (ancienne Compagnie Nationale d’Aménagement du Bas-Rhône Languedoc) est membre du CA de Verseau, Verseau est membre du CA d’Agropolis, dont des chargés de mission sont des anciens du CG34, le directeur d’ILEE siège au CA de Verseau, le Président de Verseau est logé à la Maison des Sciences de l’Eau qui héberge ILEE, qui... etc. etc.)

L’esprit de ce cluster relève de celui d’un pôle, sans en avoir le label scientifique. Il devait fonctionne sur le principe d’un conseil d’administration de 12 membres (6 industriels, 4 Recherche et enseignement supérieur et 2 associations) dont 6 de droit. La présidence en était confiée… au directeur régional de Veolia Eau .

Le concept d’un pôle universitaire de prestige fondé sur une excellence scientifique thématique était ensuite évoqué à Agropolis.

Il s’inscrirait dans le contexte actuel d’émergence de 10 pôles d’excellence, parmi lesquels ne figure pas Montpellier (rapport Attali).

A Montpellier quatre spécialités seraient représentées : agronomie et biologie, chimie, santé, et physique informatique. L’accent est mis sur la nécessité d’imposer la thématique Eau. D’où cette action intense de lobbying aquatique « public-privé » en cours... où tout se tient.

On comprend le manque de transparence regretté par certains élus Verts et LCR. En effet, Veolia Eau est le « fermier » eau et assainissement (gigantesque station de traitement des eaux usées Maera) exclusif de l’agglomération de Montpellier depuis que Georges Frêche est aux commandes, et Veolia a racheté en 2008 le fermier indépendant Ruas qui desservait Alès et Lunel.

Cette mainmise de Veolia sur l’agglomération vient d’ailleurs de susciter des remous au sein du conseil municipal de Montpellier en mars 2009.

Un maillon de plus vers la « grande agglomération » d’Alès à Sète, en passant par Nîmes, et qui n’est que la préfiguration d’une Communauté Urbaine de Montpellier, si désirée par l’imperator Georges Frêche.

Un homme qui a de l’entregent…

Une chaire universitaire sur l’eau est désormais financée par Suez-Lyonnaise des Eaux à l’ENGREF (Ecole nationale du Génie Rural et des Eaux et Forêts) de Montpellier, qui forme les fonctionnaires du GREF…

Alors que la Chaire Veolia est promue par le Cluster Eau (Veolia, BRL, Verseau, ILEE,…) dans le cadre du projet Campus qui vise à regrouper les 3 universités de Montpellier, et à « intégrer » les centres de recherche publics (IRD, CIRAD, CNRS, Cemagref…).

D’ailleurs Pierre Chevallier, hydrologue IRD-MSE-ILEE-Verseau, a été choisi pour piloter le pôle Eau du projet Campus à la place de Patrice Garin (Cemagref). Certainement parce qu’il est le poulain du président de Verseau, Bernard Pouyaud, l’organisateur du Congrès mondial de l’eau de l’IWRA…

Un projet soutenable ? Retour à la table des matières

A la manœuvre donc cette fois, M. Georges Frèche, figure controversée du parti socialiste, et plusieurs de ses commensaux, promoteurs de cet invraisemblable projet « Aqua-Domitia », qu’ils portent sur les fonts baptismaux avec BRL, AXA, Séché environnement, Vinci, et Veolia-Suez évidemment. Surtout que Veolia est en embuscade sur l’agglomération de Montpellier dont M. George Frèche demeure l’irascible président…

Et c’est ici que les choses se corsent.

L’Agence européenne pour l’environnement (AEE) vient tout juste de publier en mars 2009 un rapport : « Water resources across Europe – confronting water scarcity and droughten » (Ressources en eau de l’Europe – faire face à la pénurie d’eau et à la sécheresse), où elle s’inquiète (à juste titre) de la surexploitation de l’eau en Europe et propose une série de recommandations pour une meilleure gestion de cette ressource.

Il souligne que les prélèvements trop importants dans les nappes de surface et souterraines exacerbent le « stress hydrique », y compris en Europe du Nord.

« Cette surexploitation a de fortes répercussions sur la qualité et la quantité de l’eau restante, ainsi que sur les écosystèmes qui en dépendent », déclarait la directrice exécutive de l’AEE dans un communiqué diffusé le 17 mars 2009.

Pour lutter contre la raréfaction de l’eau, elle insiste sur la nécessaire diminution de la demande et l’augmentation de l’efficacité de l’utilisation qui en est faite. Parmi les pistes d’amélioration, figurent plusieurs mesures concernant l’agriculture.

Ce secteur d’activité représente en effet 24 % des prélèvements d’eau européens, en seconde place derrière la production d’énergie (44 %). L’AEE propose notamment une facturation de l’eau sur la base du volume utilisé appliquée à tous les secteurs, y compris celui de l’agriculture, et l’interdiction des cultures bioénergétiques dans les régions les plus touchées par la pénurie d’eau. Elle suggère également d’améliorer le système de surveillance et de pénalités contre l’extraction illégale d’eau, « souvent à usage agricole ».

Enfin, concernant l’approvisionnement en eau, les autorités doivent inciter à l’utilisation de sources diverses, comme les eaux épurées, les eaux de pluie ou les eaux grises (eaux usées savonneuses). Alors que, dans certaines régions d’Europe, plus de 40 % des quantités d’eau destinées à la population sont perdues sous forme de fuites, il existe un potentiel non négligeable d’amélioration de la gestion de la ressource.

La crise espagnole a bon dos Retour à la table des matières

De ce rapport, et du reste, nos barons de l’eau n’en ont cure. Surfant sur la crise espagnole, ils s’apprêtent à pérenniser des modes de gestion de l’eau qui conduisent tout droit le littoral méditerranéen de la France à la catastrophe.

- L’Etat français a cédé l’an dernier, pour la coquette somme d’un milliard trois cent millions d’euros, le contrôle du bureau d’études Compagnie du Bas Rhône Languedoc (BRL) à la région Languedoc présidée par M. Georges Frêche. Il va donc falloir combler son déficit permanent en créant de « nouveaux marchés »…

- Sa filiale SEPA-LRC n’existe plus, elle était dirigée par un cadre de BRL, M. Francis Imbert, du temps où Bouygues et SAUR étaient présents dans le capital de BRL.

- Aujourd’hui, à la 3ème version du projet « Aqua-Domitia », le transfert de l’eau du Rhône vers l’Espagne n’est qu’un prétexte, ou un lointain horizon. Il s’agit d’abord d’interconnecter tous les réseaux hydrauliques agricoles (eau brute) et urbains de la région du Grand Montpellier dans un premier temps, puis jusqu’à l’Aude, et donc d’éliminer les syndicats intercommunaux et petits fermiers (c’est déjà fait avec Ruas, racheté l’an dernier par Veolia) en complexifiant le système et sa gestion. Un seul mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux ingénieurs ! »

- Cette interconnection est en fait destinée à urbaniser l’arrière-pays montpelliérain et faire passer Montpellier, agglomération qui compte aujourd’hui 400 000 habitants au stade d’une Communauté Urbaine de plus de 500 000 habitants... « Pour être visible de la Lune », comme l’affirme le leader de la Septimanie (et sans doute de Paris, dotations budgétaires obligent).

- Vinci BTP veut faire construire le réseau d’interconnection hydraulique par sa filiale Sogea-Sud, qui a été rachetée à Veolia. Qui entend pour sa part reconduire son contrat d’affermage avec l’agglomération puis la (future ?) communauté urbaine de Montpellier.

Le P-DG de Sogea-Sud, M. Gérard Maurice, 60 ans, est dans le groupe Sogea depuis 1971, et avait financé le Palais des Congrès Corum de Montpellier dans le courant du premier contrat d’affermage signé par la CGE en 1989. Il est, depuis 1985, président de Sogea-Sud à Montpellier.

Il est également membre du bureau de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP) et président de Canalisateurs de France depuis janvier 2004. Ainsi que président du Conseil Economique et Social régional Languedoc-Roussillon, où il côtoie l’énarque « passé au privé » Yves-Thibault de Silguy, P-DG de Vinci depuis juin 2006, et Délégué Général de Suez, où il est directeur général aux affaires internationales.

Canalisateurs de France est une organisation professionnelle membre de la Fédération Nationale des Travaux Publics (FNTP). Elle fédère 400 entreprises spécialisées dans la pose et la réhabilitation de canalisations d’eau potable, d’eaux usées et de gaz, soit 30 000 salariés.

- Une fois ce projet d’interconnection réalisé, financé sur fonds régionaux, l’extension vers les Pyrénées-orientales, puis Barcelone et Valence, gérée par des filiales de la Lyonnaise-Suez, pourrait être « poussée » plus facilement, selon ses promoteurs. Contrairement au projet précédent « Canal/aqueduc Rhône-Barcelone », qui visait à desservir d’abord Barcelone. Une stratégie Amont-Aval au lieu d’une stratégie Aval-Amont en quelque sorte.

La crise de l’eau espagnole a bon dos…

A l’heure où des millions de Français ont été interrogés par les Agences de l’eau dans le cadre d’une « grande consultation nationale » sur l’avenir de l’or bleu, on suggère volontiers à nos amis bétonneurs d’organiser au plus tôt un nouveau « Sommet méditerranéen de l’eau », entre Sète et Cadaquès, et d’interroger les Septimaniens :

- Etes vous favorables à l’inscription d’Aqua Domitia dans les SDAGE Rhône Méditerranée Corse et Adour Garonne ?

- Afin d’accroître la compétitivité du pôle agricole méditerranéen, quel taux de croissance du secteur agricole faut-il définir à l’horizon 2020 : 10 %, 20 %, 30 % ?

- Quel taux de croissance de l’habitat à l’horizon 2020 vous semble-t-il compatible avec la préservation de votre environnement : 10 %, 20 %, 30 % ?

- A quelle distance de votre domicile souhaitez-vous pouvoir disposer des commodités d’un golf ?

- Accepteriez vous que votre facture d’eau augmente de 30, 50, voire 80 % pour financer Aqua Domitia ?

- Quel est votre candidat favori à la présidence du futur Etablissement d’Aménagement du Littoral Méditerranéen : Jean-Marie Messier, Bernard Tapie, Antoine Zacharias ?

Lire aussi :

Le remarquable dossier intitulé « Les enjeux de l’eau de l’agglomération de Montpellier et de la Région » réalisé par les Verts de Jacou (34), auquel cet article doit beaucoup.

Notes

[1] Pour des raisons politiques internes espagnoles et par l’Europe, consécutivement à l’interruption des financements FEDER pour l’Ibérie.

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