"Que sert d’être habile à parler ? Ceux qui reçoivent tout le monde avec de belles paroles, qui viennent seulement des lèvres, et non du cœur, se rendent souvent odieux ..." ( Confucius )
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19 mars 2014
13 mars 2013
Mort ou vif, Chavez est la cible du mépris des médias (Fair, Usa)
Par Frédéric Lemaire
11/03/2013
Source : http://www.acrimed.org
English In Death as in Life, Chávez Target of Media Scorn
11/03/2013
Source : http://www.acrimed.org
English In Death as in Life, Chávez Target of Media Scorn
La mort d’Hugo Chavez
a suscité, en France, une tempête médiatique d’informations et de
commentaires approximatifs, biaisés, voire mensongers qui les
apparentent à de la pure propagande. Que le rôle du président du
Venezuela et la politique qu’il a conduite fassent l’objet de
controverses, rien de plus normal. Pour peu qu’elles reposent sur des
informations exactes et des enquêtes effectives, et non sur une
surenchère de raccourcis et de slogans. Nous y reviendrons...
… Après nous être tournés vers les médias états-uniens qui ont donné la pleine mesure de ce que des médias dominants peuvent accomplir. C’est pourquoi nous publions ci-dessous un article disponible sur le site de FAIR – « Fairness and Accuracy in Reporting » [1] –, un observatoire dédié à la critique des pratiques médiatiques aux États-Unis. “In Death as in Life, Chávez Target of Media Scorn” – c’est le titre de cet article date du 6 mars 2013 – est publié sous licence Créative Commons. En voici la traduction. (Acrimed)
… Après nous être tournés vers les médias états-uniens qui ont donné la pleine mesure de ce que des médias dominants peuvent accomplir. C’est pourquoi nous publions ci-dessous un article disponible sur le site de FAIR – « Fairness and Accuracy in Reporting » [1] –, un observatoire dédié à la critique des pratiques médiatiques aux États-Unis. “In Death as in Life, Chávez Target of Media Scorn” – c’est le titre de cet article date du 6 mars 2013 – est publié sous licence Créative Commons. En voici la traduction. (Acrimed)
Le président populiste de gauche du Venezuela [2],
Hugo Chavez, est mort mardi 5 mars après avoir lutté pendant deux ans
contre le cancer. Si les dirigeants du monde devaient être jugés sur les
doses de vitriol médiatique et de désinformation dont leur action
politique ont fait l’objet, Chavez serait dans une catégorie à part.
Juste après sa première élection en 1998, le gouvernement américain le dénonçait comme une menace contre les intérêts américains – une image que les médias états-uniens ont largement caricaturée. Lorsqu’un coup d’État préparé par les milieux du privé et les élites médiatiques réussit à évincer Chavez du pouvoir, de nombreux titres de presse états-uniens applaudirent (Extra !, 6/02). Le New York Times (4/13/02), annonça une « démission », expliquant : « la démocratie vénézuélienne n’est plus menacée par un dictateur en puissance ». Le Chicago Tribune (4/14/02) applaudit lui aussi le départ d’un dirigeant qui aurait « fait les louanges d’Ousama Ben Laden » – une allégation bien entendue complètement fausse.
Ces allusions sans fondement eurent cependant des répercussions médiatiques. Sept ans plus tard, CNN (1/15/09) organisait une discussion sur Chavez avec le stratège démocrate Doug Schoen. Alors que le présentateur lui demandait si Chavez était pire ou non qu’Ousama Ben Laden, Schoen affirma que Chavez « avait donné une invitation à Al Qaida et au Hamas de venir à Caracas ».
Ce genre de polémique médiatique sur Chavez ne connaît, semble-t-il, pas de limite. Dans un article de presse, Newsweek (11/2/09) parvint même à le comparer à Mussolini, Hitler et Staline. (Chavez s’était alors construit un studio de tournage, ce qu’apparemment font tous les dictateurs). Pour ABC (World News, 10/7/12) c’est un « ennemi farouche des États-Unis », pour le Washington Post (10/16/06) un « démagogue autocrate ». Fox News (12/5/05) annonça que le gouvernement était « authentiquement communiste » malgré le fait que Chavez ait été régulièrement réélu lors d’élections certifiées par des observateurs internationaux (Extra !, 11-12/06), élections qualifiées de « meilleures du monde » par Jimmy Carter (Guardian, 10/3/12).
Outre les accusations de terrorisme et la dénonciation d’une menace militaire croissante que le Venezuela ferait peser sur la région (FAIR Blog, 4/1/07), les médias ont souvent essayé de faire passer le message selon lequel Chavez était nuisible pour les Vénézuéliens, invoquant une prétendue ruine économique du pays. L’éditorial du Washington Post (1/5/13) se lamente sur les « souffrances économiques causées par M. Chavez », l’homme qui a « détruit leur pays jadis prospère ». Un article récent du New York Times (12/13/12) décrivait les difficultés de la vie quotidienne au Venezuela en expliquant que ces soucis sont typiques, pour les pauvres comme pour les riches, et comment le président Hugo Chavez s’était maintenu en poste 14 ans, restant populaire dans la majorité de la population grâce à sa personnalité hors du commun, les largesses de ses dépenses publiques et sa capacité à convaincre les Vénézuéliens que la révolution socialiste qu’il promouvait améliorerait un jour leur vie.
Il n’est pourtant pas si fou de penser que Chavez a d’ores et déjà amélioré le quotidien des Vénézuéliens (FAIR Blog, 12/13/12), avec un niveau de pauvreté divisé par deux, la mise à disposition de nourriture et de soins, l’amélioration du système d’enseignement public et un effort pour construire des institutions démocratiques depuis la base (pour plus d’information, lire l’article de Greg Grandin dans Nation, 3/5/13).
Cet aspect-là n’est certes pas toujours entièrement omis par les médias états-uniens. Mais ces politiques sociales, qui reflètent de nouvelles priorités dans la redistribution de la richesse pétrolière du pays, sont présentées comme un plan préparé par Chavez pour s’attirer les faveurs des pauvres. C’est ce que sous-entend à peine le Washington Post (2/24/13), indiquant que Chavez a gagné le « soutien inconditionnel des masses frappées par la pauvreté » en « distribuant des postes à ses soutiens et en faisant crouler les pauvres sous les cadeaux ». Pour l’émission « All Things Considered » de NPR – National Public Radio – (3/5/13), des « millions de Vénézuéliens l’aimaient parce qu’il multipliait à outrance les programmes sociaux pour les pauvres. »
Acheter le soutien de ses propres citoyens est une chose ; faire état de sentiments hostiles à l’égard des États-Unis en est une autre. Ainsi comme le JT CBS Evening News (1/18/13) l’expliquait récemment, « Chavez a fait carrière en s’attaquant aux États-Unis ». Mais personne ne s’interroge sur la manière dont un dirigeant américain se comporterait à l’égard d’un pays qui aurait soutenu un coup d’État contre lui.
Bien que le soutien des États-Unis au coup d’État de 2002 ait été clairement établi, ce simple fait est souvent considéré comme une des théories de la conspiration véhiculées par Chavez ainsi que l’explique le Washington Post (1/10/13) : « Un des piliers idéologique du pouvoir de Chavez pendant 14 années a consisté à s’opposer aux administrations républicaines et démocrates, qu’il accusait de vouloir déstabiliser son gouvernement. »
Des documents du département d’État (FAIR Blog, 1/11/13) montrent pourtant que plusieurs agences états-uniennes ont « apporté entraînement, formation au gouvernement et soutien aux personnes et organisations activement impliquées dans la brève éviction du gouvernement Chavez ». L’administration Bush avait d’ailleurs déclaré son soutien au régime d’un jour issu du coup d’État en expliquant que Chavez « était responsable de son destin » (Guardian, 4/21/09).
Bien entendu, comme pour n’importe quel autre pays, il y a des aspects du régime de Chavez qui prêtent à critique. Néanmoins, il est vraisemblable que l’attention toute particulière que les médias états-uniens ont porté sur les points faibles du Venezuela n’était pas sans lien avec l’agenda de Washington ; une étude de FAIR (Extra !, 2/09) sur les éditoriaux sur les droits humains montre que le Venezuela faisait l’objet de critiques beaucoup plus virulentes que la Colombie, alliée des États-Unis, malgré la violente répression de l’opposition dans ce pays.
La couverture médiatique de la mort de Chavez n’y change rien. « Le tyran du Venezuela Chavez est mort » rapporte la Une du New York Post (3/6/13) ; « Mort d’un démagogue » peut-on lire sur l’écran d’accueil du Time (3/6/13). Le présentateur de CNN Anderson Cooper (3/5/13) a déclaré que c’était « la mort d’un dirigeant qui faisait l’Amérique voir rouge, rouge comme Fidel Castro, le président socialiste du Venezuela Hugo Chavez. »
« Les mots “homme fort du Venezuela” ont souvent précédé son nom, et ce pour une bonne raison » déclarait le présentateur de NBC Nightly News Brian Williams (3/5/13) ; pour ABC World News (3/5/12), « de nombreux américains le voyaient comme un dictateur ». C’est en effet probablement le cas s’ils étaient à l’écoute des grands groupes de médias.
Le fait que les intérêts des élites américaines soient l’un des principaux enjeux des relations entre les États-Unis et le Venezuela n’est pas toujours passé sous silence. De nombreux reportages sur la mort de Chavez ont noté la richesse pétrolière immense du pays. Williams expliquait sur NBC, « tout cela est très important pour les États-Unis, car le Venezuela est assis sur un tas de pétrole, et c’est là que ça devient intéressant pour les États-Unis ». Ce qui est confirmé par Rachel Maddow sur MSNBC (3/5/13) [3] : « Vous comprenez, le Venezuela est un pays qui compte sur la scène mondiale. Il est assis sur les réserves les plus importantes de pétrole de la planète ».
Et Barbara Starr (3/5/13) d’expliquer sur CNN : « Désormais de nombreuses entreprises états-uniennes vont suivre de très près la transition au Venezuela. Ils vont vouloir s’assurer que les investissements sont sûrs, et que le pays est suffisamment stable pour investir ». Et parmi ces entreprises, comptons les grands groupes de média.
Traduction de Frédéric Lemaire
Juste après sa première élection en 1998, le gouvernement américain le dénonçait comme une menace contre les intérêts américains – une image que les médias états-uniens ont largement caricaturée. Lorsqu’un coup d’État préparé par les milieux du privé et les élites médiatiques réussit à évincer Chavez du pouvoir, de nombreux titres de presse états-uniens applaudirent (Extra !, 6/02). Le New York Times (4/13/02), annonça une « démission », expliquant : « la démocratie vénézuélienne n’est plus menacée par un dictateur en puissance ». Le Chicago Tribune (4/14/02) applaudit lui aussi le départ d’un dirigeant qui aurait « fait les louanges d’Ousama Ben Laden » – une allégation bien entendue complètement fausse.
Ces allusions sans fondement eurent cependant des répercussions médiatiques. Sept ans plus tard, CNN (1/15/09) organisait une discussion sur Chavez avec le stratège démocrate Doug Schoen. Alors que le présentateur lui demandait si Chavez était pire ou non qu’Ousama Ben Laden, Schoen affirma que Chavez « avait donné une invitation à Al Qaida et au Hamas de venir à Caracas ».
Ce genre de polémique médiatique sur Chavez ne connaît, semble-t-il, pas de limite. Dans un article de presse, Newsweek (11/2/09) parvint même à le comparer à Mussolini, Hitler et Staline. (Chavez s’était alors construit un studio de tournage, ce qu’apparemment font tous les dictateurs). Pour ABC (World News, 10/7/12) c’est un « ennemi farouche des États-Unis », pour le Washington Post (10/16/06) un « démagogue autocrate ». Fox News (12/5/05) annonça que le gouvernement était « authentiquement communiste » malgré le fait que Chavez ait été régulièrement réélu lors d’élections certifiées par des observateurs internationaux (Extra !, 11-12/06), élections qualifiées de « meilleures du monde » par Jimmy Carter (Guardian, 10/3/12).
Outre les accusations de terrorisme et la dénonciation d’une menace militaire croissante que le Venezuela ferait peser sur la région (FAIR Blog, 4/1/07), les médias ont souvent essayé de faire passer le message selon lequel Chavez était nuisible pour les Vénézuéliens, invoquant une prétendue ruine économique du pays. L’éditorial du Washington Post (1/5/13) se lamente sur les « souffrances économiques causées par M. Chavez », l’homme qui a « détruit leur pays jadis prospère ». Un article récent du New York Times (12/13/12) décrivait les difficultés de la vie quotidienne au Venezuela en expliquant que ces soucis sont typiques, pour les pauvres comme pour les riches, et comment le président Hugo Chavez s’était maintenu en poste 14 ans, restant populaire dans la majorité de la population grâce à sa personnalité hors du commun, les largesses de ses dépenses publiques et sa capacité à convaincre les Vénézuéliens que la révolution socialiste qu’il promouvait améliorerait un jour leur vie.
Il n’est pourtant pas si fou de penser que Chavez a d’ores et déjà amélioré le quotidien des Vénézuéliens (FAIR Blog, 12/13/12), avec un niveau de pauvreté divisé par deux, la mise à disposition de nourriture et de soins, l’amélioration du système d’enseignement public et un effort pour construire des institutions démocratiques depuis la base (pour plus d’information, lire l’article de Greg Grandin dans Nation, 3/5/13).
Cet aspect-là n’est certes pas toujours entièrement omis par les médias états-uniens. Mais ces politiques sociales, qui reflètent de nouvelles priorités dans la redistribution de la richesse pétrolière du pays, sont présentées comme un plan préparé par Chavez pour s’attirer les faveurs des pauvres. C’est ce que sous-entend à peine le Washington Post (2/24/13), indiquant que Chavez a gagné le « soutien inconditionnel des masses frappées par la pauvreté » en « distribuant des postes à ses soutiens et en faisant crouler les pauvres sous les cadeaux ». Pour l’émission « All Things Considered » de NPR – National Public Radio – (3/5/13), des « millions de Vénézuéliens l’aimaient parce qu’il multipliait à outrance les programmes sociaux pour les pauvres. »
Acheter le soutien de ses propres citoyens est une chose ; faire état de sentiments hostiles à l’égard des États-Unis en est une autre. Ainsi comme le JT CBS Evening News (1/18/13) l’expliquait récemment, « Chavez a fait carrière en s’attaquant aux États-Unis ». Mais personne ne s’interroge sur la manière dont un dirigeant américain se comporterait à l’égard d’un pays qui aurait soutenu un coup d’État contre lui.
Bien que le soutien des États-Unis au coup d’État de 2002 ait été clairement établi, ce simple fait est souvent considéré comme une des théories de la conspiration véhiculées par Chavez ainsi que l’explique le Washington Post (1/10/13) : « Un des piliers idéologique du pouvoir de Chavez pendant 14 années a consisté à s’opposer aux administrations républicaines et démocrates, qu’il accusait de vouloir déstabiliser son gouvernement. »
Des documents du département d’État (FAIR Blog, 1/11/13) montrent pourtant que plusieurs agences états-uniennes ont « apporté entraînement, formation au gouvernement et soutien aux personnes et organisations activement impliquées dans la brève éviction du gouvernement Chavez ». L’administration Bush avait d’ailleurs déclaré son soutien au régime d’un jour issu du coup d’État en expliquant que Chavez « était responsable de son destin » (Guardian, 4/21/09).
Bien entendu, comme pour n’importe quel autre pays, il y a des aspects du régime de Chavez qui prêtent à critique. Néanmoins, il est vraisemblable que l’attention toute particulière que les médias états-uniens ont porté sur les points faibles du Venezuela n’était pas sans lien avec l’agenda de Washington ; une étude de FAIR (Extra !, 2/09) sur les éditoriaux sur les droits humains montre que le Venezuela faisait l’objet de critiques beaucoup plus virulentes que la Colombie, alliée des États-Unis, malgré la violente répression de l’opposition dans ce pays.
La couverture médiatique de la mort de Chavez n’y change rien. « Le tyran du Venezuela Chavez est mort » rapporte la Une du New York Post (3/6/13) ; « Mort d’un démagogue » peut-on lire sur l’écran d’accueil du Time (3/6/13). Le présentateur de CNN Anderson Cooper (3/5/13) a déclaré que c’était « la mort d’un dirigeant qui faisait l’Amérique voir rouge, rouge comme Fidel Castro, le président socialiste du Venezuela Hugo Chavez. »
« Les mots “homme fort du Venezuela” ont souvent précédé son nom, et ce pour une bonne raison » déclarait le présentateur de NBC Nightly News Brian Williams (3/5/13) ; pour ABC World News (3/5/12), « de nombreux américains le voyaient comme un dictateur ». C’est en effet probablement le cas s’ils étaient à l’écoute des grands groupes de médias.
Le fait que les intérêts des élites américaines soient l’un des principaux enjeux des relations entre les États-Unis et le Venezuela n’est pas toujours passé sous silence. De nombreux reportages sur la mort de Chavez ont noté la richesse pétrolière immense du pays. Williams expliquait sur NBC, « tout cela est très important pour les États-Unis, car le Venezuela est assis sur un tas de pétrole, et c’est là que ça devient intéressant pour les États-Unis ». Ce qui est confirmé par Rachel Maddow sur MSNBC (3/5/13) [3] : « Vous comprenez, le Venezuela est un pays qui compte sur la scène mondiale. Il est assis sur les réserves les plus importantes de pétrole de la planète ».
Et Barbara Starr (3/5/13) d’expliquer sur CNN : « Désormais de nombreuses entreprises états-uniennes vont suivre de très près la transition au Venezuela. Ils vont vouloir s’assurer que les investissements sont sûrs, et que le pays est suffisamment stable pour investir ». Et parmi ces entreprises, comptons les grands groupes de média.
Traduction de Frédéric Lemaire
27 juillet 2011
L’environnement sacrifié du Bassin de Maracaibo (2/2)
Par Federico Labanti et Nieves López Izquierdo
pour http://blog.mondediplo.net
« Les contrebandiers font le plein des voitures aux stations-service, poursuit-il, ce sont des grosses voitures, avec des réservoirs modifiés dont la capacité est plus importante que des réservoirs normaux. Sur les rives de la lagune, à Carrasquero, ils transvasent l’essence dans des bidons, et ils marchandent avec les propriétaires des barques qui les transportent de l’autre côté, au nord, où ils sont récupérés par des camions qui les revendent près de la frontière colombienne, à un prix bien plus élevé qu’au Venezuela. Grâce aux bateaux, on évite le Río Limón et la route côtière où se concentrent les contrôles de police. Ils paient environ 50 bolívares [9 euros] le bidon en moyenne, mais le prix dépend beaucoup du marché. »
Magalay, une vieille femme Añú qui habite un petite maison sur pilotis, raconte : « Aujourd’hui, nous sommes envahis par la pollution. Avec tous ces allers-retours pour transporter les bidons, l’eau est pleine d’essence, c’est pour ça que les poissons meurent. C’est aussi très dangereux parce que les bidons sont stockés dans les palafittes, et il suffit d’une étincelle pour faire tout exploser. C’est déjà arrivé trois fois. Bien sûr, si je dois choisir entre les bidons d’essence ou voir les enfants mourir de faim… C’est vrai qu’aujourd’hui il n’y a pas d’autre travail possible. Le problème, c’est que les gens n’ont pas encore compris qu’il serait possible de développer d’autres activités en respectant notre terre, notre écosystème. »
L’afflux constant de nouveaux habitants à la recherche d’emplois, attirés par la localisation et le faible niveau économique de Santa Rosa, a encouragé le remblaiement d’une partie de la côte pour permettre la construction de nouvelles habitations modestes, unissant de cette manière à la terre ferme ce qui auparavant était exclusivement un habitat sur pilotis. Avec la croissance démographique, les problèmes environnementaux et sociaux se sont accentués. Analcy Rodríguez, coordinatrice du Centre d’éducation populaire de Santa Rosa, explique : « D’un côté, l’explosion démographique nous a entraînés dans le gouffre de l’insécurité, et de l’autre elle a fait disparaître le tourisme. Avant, nous nous connaissions tous, nous étions seulement quelques familles et la délinquance n’existait pas. Aujourd’hui, les conditions de misère généralisée ont favorisé l’augmentation des vols et des agressions. »
Le site a perdu beaucoup de son intérêt touristique depuis que tout est bétonné et l’eau contaminée. « Un autre des problèmes auxquels nous avons dû faire face durant ces dernières années, continue Analcy, est le rejet des déchets urbains directement dans le lac. Santa Rosa n’a pas de système de récupération des déchets, ni de traitement des eaux usées, et bien que nous ayons lancé de nombreuses campagnes de sensibilisation dans le voisinage, les gens continuent de tout jeter dans le lac. Les courants du lac, qui remontent de l’embouchure du Rio Catatumbo jusqu’à l’entrée du lac, portent jusqu’ici les déchets produits tout le long de la côte. Tout arrive ici. »
Le patrimoine naturel de Santa Rosa compte aussi une grande forêt de mangrove, la Punta Capitán Chico, qui est actuellement le seul poumon vert de la ville de Maracaibo. « La forêt est soumise à une forte pression, entre la contamination directe due aux émissions du complexe pétrochimique et l’accumulation de déchets, plastique, boîtes de conserve, rejet des égouts à ciel ouvert… »
Reconnus sur le papier,
Les populations autochtones Añú, Wayuú, Yukpa et Barí, qui vivent sur la langue de terre se trouvant entre la Colombie et la côte occidentale du lac de Maracaibo, souffrent plus que les autres des pressions dues à la pollution et aux intérêts économiques liés à la présence de ressources stratégiques. S’ils se trouvent aujourd’hui dans une des phases les plus critiques de leur histoire, ils ont tout de même, bien plus qu’auparavant, la possibilité de se faire entendre et de faire reconnaître leurs droits constitutionnels.
pour http://blog.mondediplo.net
Sur les côtes du lac de Maracaibo se trouvent une trentaine de villages sur pilotis. Pendant des siècles, ces peuples autochtones ont vécu en parfaite symbiose avec leur environnement lagunaire, mais cette fragile interdépendance a été compromise ces dernières années par la pression démographique et par des niveaux de pollution du lac toujours plus élevés, qui mettent en péril leur principale source de revenus : la pêche.
Essence en contrebande
Située au nord de Maracaibo, la lagune de Sinamaica est une sorte de paradis naturel, un dédale de canaux et de mangroves au cœur duquel s’est développée la culture Añú. Puisque les habitants de la lagune ne peuvent pratiquement plus pêcher tant l’eau est polluée, ils se spécialisent dans… le transport illégal d’essence. Carlos, un pêcheur de la lagune, raconte comment fonctionne ce trafic tout en dirigeant son bateau au milieu du labyrinthe aquatique : « Depuis quelques années, le transport de bidons d’essence marche très bien. Il n’y a pas beaucoup d’autres sources de revenus ici, il est de plus en plus difficile de pêcher et la vie est toujours plus chère. Grâce à Dieu, le transport de bidons aide certains pères de famille. »
« Les contrebandiers font le plein des voitures aux stations-service, poursuit-il, ce sont des grosses voitures, avec des réservoirs modifiés dont la capacité est plus importante que des réservoirs normaux. Sur les rives de la lagune, à Carrasquero, ils transvasent l’essence dans des bidons, et ils marchandent avec les propriétaires des barques qui les transportent de l’autre côté, au nord, où ils sont récupérés par des camions qui les revendent près de la frontière colombienne, à un prix bien plus élevé qu’au Venezuela. Grâce aux bateaux, on évite le Río Limón et la route côtière où se concentrent les contrôles de police. Ils paient environ 50 bolívares [9 euros] le bidon en moyenne, mais le prix dépend beaucoup du marché. »
Magalay, une vieille femme Añú qui habite un petite maison sur pilotis, raconte : « Aujourd’hui, nous sommes envahis par la pollution. Avec tous ces allers-retours pour transporter les bidons, l’eau est pleine d’essence, c’est pour ça que les poissons meurent. C’est aussi très dangereux parce que les bidons sont stockés dans les palafittes, et il suffit d’une étincelle pour faire tout exploser. C’est déjà arrivé trois fois. Bien sûr, si je dois choisir entre les bidons d’essence ou voir les enfants mourir de faim… C’est vrai qu’aujourd’hui il n’y a pas d’autre travail possible. Le problème, c’est que les gens n’ont pas encore compris qu’il serait possible de développer d’autres activités en respectant notre terre, notre écosystème. »
- Contrebande d’essence et stockage de réservoirs dans une maison – Lagune de Sinamaica
- Photos : Fe. La.
Une nouvelle périphérie dégradée
Une autre enclave historique de la culture « amphibie » Añú est la localité de Santa Rosa de Aguas, à quelques kilomètres du centre de Maracaibo, à l’endroit où la baie se rétrécit pour laisser place au détroit. Il y a seulement vingt ans, c’était une petite bourgade séparée de la métropole, construite entièrement sur l’eau grâce aux pilotis faits avec le bois de la mangrove, et dans laquelle l’activité économique traditionnelle, la pêche, faisait bon ménage avec celle, plus moderne, du tourisme. En peu de temps, ce fragile écosystème a été phagocyté par la croissance incontrôlée des banlieues entourant la ville de Maracaibo.
L’afflux constant de nouveaux habitants à la recherche d’emplois, attirés par la localisation et le faible niveau économique de Santa Rosa, a encouragé le remblaiement d’une partie de la côte pour permettre la construction de nouvelles habitations modestes, unissant de cette manière à la terre ferme ce qui auparavant était exclusivement un habitat sur pilotis. Avec la croissance démographique, les problèmes environnementaux et sociaux se sont accentués. Analcy Rodríguez, coordinatrice du Centre d’éducation populaire de Santa Rosa, explique : « D’un côté, l’explosion démographique nous a entraînés dans le gouffre de l’insécurité, et de l’autre elle a fait disparaître le tourisme. Avant, nous nous connaissions tous, nous étions seulement quelques familles et la délinquance n’existait pas. Aujourd’hui, les conditions de misère généralisée ont favorisé l’augmentation des vols et des agressions. »
Le site a perdu beaucoup de son intérêt touristique depuis que tout est bétonné et l’eau contaminée. « Un autre des problèmes auxquels nous avons dû faire face durant ces dernières années, continue Analcy, est le rejet des déchets urbains directement dans le lac. Santa Rosa n’a pas de système de récupération des déchets, ni de traitement des eaux usées, et bien que nous ayons lancé de nombreuses campagnes de sensibilisation dans le voisinage, les gens continuent de tout jeter dans le lac. Les courants du lac, qui remontent de l’embouchure du Rio Catatumbo jusqu’à l’entrée du lac, portent jusqu’ici les déchets produits tout le long de la côte. Tout arrive ici. »
Le patrimoine naturel de Santa Rosa compte aussi une grande forêt de mangrove, la Punta Capitán Chico, qui est actuellement le seul poumon vert de la ville de Maracaibo. « La forêt est soumise à une forte pression, entre la contamination directe due aux émissions du complexe pétrochimique et l’accumulation de déchets, plastique, boîtes de conserve, rejet des égouts à ciel ouvert… »
- Radio communautaire au Centre d’éducation populaire Jesus Rosario Ortega – Santa Rosa de Agua
- Fe. La.
Reconnus sur le papier,
ignorés dans la pratique
En 1999, la Constitution vénézuélienne reconnaît pour la première fois les droits des populations autochtones, marquant un important progrès culturel dans l’histoire du pays. Malgré cela, une grande partie de ces peuples vit encore aujourd’hui dans des conditions de grande marginalité sociale et économique. La dégradation croissante de leur cadre de vie et l’échec de la démarcation de leurs terres ancestrales sont en général les principaux problèmes auxquels ils doivent faire face.
Les populations autochtones Añú, Wayuú, Yukpa et Barí, qui vivent sur la langue de terre se trouvant entre la Colombie et la côte occidentale du lac de Maracaibo, souffrent plus que les autres des pressions dues à la pollution et aux intérêts économiques liés à la présence de ressources stratégiques. S’ils se trouvent aujourd’hui dans une des phases les plus critiques de leur histoire, ils ont tout de même, bien plus qu’auparavant, la possibilité de se faire entendre et de faire reconnaître leurs droits constitutionnels.
Nieves López Izquierdo est architecte et géographe. Federico Labanti est photographe et ethnologue.
Cet article a été traduit de l’italien.
Remerciements :
Ce reportage a été réalisé grâce à la collaboration de spécialistes qui, durant le mois d’août 2010, nous ont guidé, conseillé et fournit des informations et documents précieux. A eux tous vont nos sincères remerciements : Nicanor Cifuentes e Ángel Oroño (Universidad Bolivariana de Venezuela, Maracaibo) ; Lusbi Portillo e Elpidio González (Sociedad Homo et Natura) ; Deysi Cure (Gobernación del Zulia, Dir. Estadística e Información) ; Ingrid Muñoz (Instituto para la conservación del Lago de Maracaibo) ; Johel Salas (Instituto Zuliano de estudios frontalizos) ; Ofelia del Pino (Gobernación del Zulia, Sec. Ambiente, Tierras y Ordenación del Territorio) ; Pilar Conada (Instituto Geográfico de Venezuela) ; Giovanny Villalobos e Analci Rodríguez (Centro de Educación Popular de Maracaibo) ; José Gregorio González (Biblioteca Pública del Zulia).
Cet article a été traduit de l’italien.
Remerciements :
Ce reportage a été réalisé grâce à la collaboration de spécialistes qui, durant le mois d’août 2010, nous ont guidé, conseillé et fournit des informations et documents précieux. A eux tous vont nos sincères remerciements : Nicanor Cifuentes e Ángel Oroño (Universidad Bolivariana de Venezuela, Maracaibo) ; Lusbi Portillo e Elpidio González (Sociedad Homo et Natura) ; Deysi Cure (Gobernación del Zulia, Dir. Estadística e Información) ; Ingrid Muñoz (Instituto para la conservación del Lago de Maracaibo) ; Johel Salas (Instituto Zuliano de estudios frontalizos) ; Ofelia del Pino (Gobernación del Zulia, Sec. Ambiente, Tierras y Ordenación del Territorio) ; Pilar Conada (Instituto Geográfico de Venezuela) ; Giovanny Villalobos e Analci Rodríguez (Centro de Educación Popular de Maracaibo) ; José Gregorio González (Biblioteca Pública del Zulia).
25 mai 2011
Panne d’ordinateurs à Bogotá
Par Maurice Lemoine
pour http://www.monde-diplomatique.fr
pour http://www.monde-diplomatique.fr
Le 10 mai, a été publiquement présenté à Londres l’ouvrage The FARC Files : Venezuela, Ecuador and the Secret Archive of Raúl Reyes (Les dossiers des FARC : le Venezuela, l’Equateur et les archives secrètes de Raúl Reyes), publié par le « prestigieux » International institute for strategic studies (IISS). Ce « document » reprend pour partie les informations supposément trouvées dans les trois ordinateurs portables, les deux disques durs externes et les trois clés USB saisis par l’armée colombienne, le 1er mars 2008, en territoire équatorien, après le bombardement qui coûta la vie à Raúl Reyes, numéro deux et « ministres des affaires étrangères » des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Sur ordre du président colombien Álvaro Uribe et de son ministre de la défense Juan Manuel Santos, une partie du contenu de ce matériel informatique censé appartenir, appartenant ou appartenant partiellement à Reyes a été obligeamment filtrée à l’époque vers un certain nombre de médias influents – The Wall Street Journal, The New York Times (New York), El País (Madrid), etc. – par le vice-ministre de la défense Sergio Jaramillo. Comme le fait à présent l’IISS, de nombreux journalistes ont alors utilisé ces informations « de première main », authentifiées par une expertise d’Interpol (1), pour dénoncer les liens financiers, politiques et militaires des gouvernements vénézuélien et équatorien avec les « narcoterroristes » de la guérilla. Ainsi, en présentant le travail de l’IISS, le brillant analyste britannique Lockhart Smith a-t-il déclaré, avec le plus grand sérieux : « Il est important que le public connaisse les détails de ces relations qui, autrement, auraient été cachées pour toujours (2). »
Si le ridicule tuait, on aurait à déplorer la mort de Smith, des autres dirigeants de l’institut londonien et des innombrables bouffons médiatiques qui, sur la base de ces soi-disant preuves, ont relayé la basse politique de Bogotá (et de Washington) contre Caracas et Quito. En effet, le 18 mai, soit huit jours après la présentation du « document » de l’IISS, les neuf juges de la Cour suprême de justice (CSJ) de Colombie ont, par la voix de leur président Camilo Tarquino, déclaré que les informations obtenues à partir des ordinateurs de Reyes sont « nulles et illégales » (3). Cette décision a comme origine le procès intenté à l’ex-député d’opposition Wilson Borja (Pôle démocratique alternatif ; PDA), accusé, sur la base de prétendus courriels trouvés dans ces archives électroniques, d’entretenir des liens avec les insurgés (4).
Pour la CSJ, les « preuves » sont illégales, car récupérées par des militaires colombiens « exerçant des pouvoirs de police judiciaire dont ils ne pouvaient se prévaloir », au cours d’une opération menée en Equateur, sans l’autorisation ni la participation des autorités de ce pays (#39). Mais, et surtout, la Cour a contesté l’existence d’e-mails dans les fameux ordinateurs, les documents présentés comme tels se trouvant dans les fichiers statiques d’un traitement de texte (Word) et non dans un logiciel permettant de démontrer qu’ils ont été envoyés ou reçus (#40). En d’autres termes : n’importe qui a pu les rédiger et les introduire dans les ordinateurs a posteriori.
Ce jugement ne surprendra guère tout lecteur attentif de l’expertise ambiguë d’Interpol qui, tout en confirmant l’ « authenticité » des documents trouvés dans le matériel saisi, signale, sans trop s’étendre sur la question que, entre le 1er mars et le 3 mars 2008, « l’accès aux données n’a pas été effectué conformément aux normes reconnues internationalement » (conclusion n°2b, page 31) et que, par ailleurs, des milliers de fichiers ont été créés, modifiés ou supprimés, après être tombés entre les mains de l’armée, puis de la police colombiennes (#85 à #90, pages 32 et 33).
La publication à Londres de l’ouvrage de l’IISS a permis à nombre de médias de s’offrir une flambée de titres alléchants : « On insiste sur le lien entre les FARC et le gouvernement de Hugo Chávez » (BBC Mundo, Londres, 10 mai) ; « Chávez a demandé aux FARC d’assassiner des opposants » (Nuevo Herald, Miami, 11 mai). La déclaration de la haute juridiction de Bogotá étant difficile à passer sous silence, ces mêmes paladins de l’information, pour rester cohérents face à leurs lecteurs, en ont soigneusement sélectionné les attendus. Ainsi, sous le titre « La Cour suprême colombienne estime que l’information de l’ordinateur de Raúl Reyes n’a pas de validité légale », El País (19 mai) insiste sur le caractère irrégulier de la saisie du matériel informatique – ce qui, dans l’absolu, ne remet pas en cause la véracité de son contenu. En revanche, un silence pudique recouvre les passages dans lesquels la CSJ conteste précisément la nature de ce « contenu ».
Pour des raisons économiques et géopolitiques, mais aussi pour faire oublier l’image du ministre de la défense qu’il a été (5), le président Santos, prenant le contre-pied de son prédécesseur Uribe, se montre tout miel avec le Venezuela. Ainsi, sa ministre des affaires étrangères María Angela Holguín a-t-elle refusé de commenter la sortie du rapport de l’IISS, se contentant d’un conciliant : « Je souhaite [qu’il] ne fasse pas un bruit qui, d’une manière ou d’une autre, nuise au chemin que [le Venezuela et nous] empruntons. J’en ai parlé au ministres des affaires étrangères [vénézuélien Nicolás] Maduro et nous avons décidé de tourner la page et de regarder vers l’avenir (6). » On aimerait la croire. Mais, chassez le naturel, il revient au galop ! Tandis que le procureur général de la nation Alejandro Ordóñez annonçait qu’il allait contester la décision de la CSJ, le président Santos, le 20 mai, à Cartagena, devant la presse, a déclaré que « les preuves générées par l’information contenue dans les ordinateurs du chef guérillero (…) ont été recueillies correctement (7) » (il n’a pas ajouté que c’est lui qui, en son temps, les a fait communiquer aux médias et à l’IISS, mais tout le monde le sait).
Vous avez dit double jeu ?
Si le ridicule tuait, on aurait à déplorer la mort de Smith, des autres dirigeants de l’institut londonien et des innombrables bouffons médiatiques qui, sur la base de ces soi-disant preuves, ont relayé la basse politique de Bogotá (et de Washington) contre Caracas et Quito. En effet, le 18 mai, soit huit jours après la présentation du « document » de l’IISS, les neuf juges de la Cour suprême de justice (CSJ) de Colombie ont, par la voix de leur président Camilo Tarquino, déclaré que les informations obtenues à partir des ordinateurs de Reyes sont « nulles et illégales » (3). Cette décision a comme origine le procès intenté à l’ex-député d’opposition Wilson Borja (Pôle démocratique alternatif ; PDA), accusé, sur la base de prétendus courriels trouvés dans ces archives électroniques, d’entretenir des liens avec les insurgés (4).
Pour la CSJ, les « preuves » sont illégales, car récupérées par des militaires colombiens « exerçant des pouvoirs de police judiciaire dont ils ne pouvaient se prévaloir », au cours d’une opération menée en Equateur, sans l’autorisation ni la participation des autorités de ce pays (#39). Mais, et surtout, la Cour a contesté l’existence d’e-mails dans les fameux ordinateurs, les documents présentés comme tels se trouvant dans les fichiers statiques d’un traitement de texte (Word) et non dans un logiciel permettant de démontrer qu’ils ont été envoyés ou reçus (#40). En d’autres termes : n’importe qui a pu les rédiger et les introduire dans les ordinateurs a posteriori.
Ce jugement ne surprendra guère tout lecteur attentif de l’expertise ambiguë d’Interpol qui, tout en confirmant l’ « authenticité » des documents trouvés dans le matériel saisi, signale, sans trop s’étendre sur la question que, entre le 1er mars et le 3 mars 2008, « l’accès aux données n’a pas été effectué conformément aux normes reconnues internationalement » (conclusion n°2b, page 31) et que, par ailleurs, des milliers de fichiers ont été créés, modifiés ou supprimés, après être tombés entre les mains de l’armée, puis de la police colombiennes (#85 à #90, pages 32 et 33).
La publication à Londres de l’ouvrage de l’IISS a permis à nombre de médias de s’offrir une flambée de titres alléchants : « On insiste sur le lien entre les FARC et le gouvernement de Hugo Chávez » (BBC Mundo, Londres, 10 mai) ; « Chávez a demandé aux FARC d’assassiner des opposants » (Nuevo Herald, Miami, 11 mai). La déclaration de la haute juridiction de Bogotá étant difficile à passer sous silence, ces mêmes paladins de l’information, pour rester cohérents face à leurs lecteurs, en ont soigneusement sélectionné les attendus. Ainsi, sous le titre « La Cour suprême colombienne estime que l’information de l’ordinateur de Raúl Reyes n’a pas de validité légale », El País (19 mai) insiste sur le caractère irrégulier de la saisie du matériel informatique – ce qui, dans l’absolu, ne remet pas en cause la véracité de son contenu. En revanche, un silence pudique recouvre les passages dans lesquels la CSJ conteste précisément la nature de ce « contenu ».
Pour des raisons économiques et géopolitiques, mais aussi pour faire oublier l’image du ministre de la défense qu’il a été (5), le président Santos, prenant le contre-pied de son prédécesseur Uribe, se montre tout miel avec le Venezuela. Ainsi, sa ministre des affaires étrangères María Angela Holguín a-t-elle refusé de commenter la sortie du rapport de l’IISS, se contentant d’un conciliant : « Je souhaite [qu’il] ne fasse pas un bruit qui, d’une manière ou d’une autre, nuise au chemin que [le Venezuela et nous] empruntons. J’en ai parlé au ministres des affaires étrangères [vénézuélien Nicolás] Maduro et nous avons décidé de tourner la page et de regarder vers l’avenir (6). » On aimerait la croire. Mais, chassez le naturel, il revient au galop ! Tandis que le procureur général de la nation Alejandro Ordóñez annonçait qu’il allait contester la décision de la CSJ, le président Santos, le 20 mai, à Cartagena, devant la presse, a déclaré que « les preuves générées par l’information contenue dans les ordinateurs du chef guérillero (…) ont été recueillies correctement (7) » (il n’a pas ajouté que c’est lui qui, en son temps, les a fait communiquer aux médias et à l’IISS, mais tout le monde le sait).
Vous avez dit double jeu ?
Maurice Lemoine
(1) « Informe forense de Interpol sobre los ordenadores y equipos informáticos de las FARC décomisados por Colombia, OIPC-Interpol » (PDF), Lyon, mai 2008.
(2) BBC Mundo, Londres, 10 mai 2011.
(4) Le 4 octobre 2010, le procureur général de la République Alejandro Ordóñez a utilisé les dossiers tirés des ordinateurs de Reyes pour obtenir la destitution de la sénatrice libérale Piedad Córdoba, médiatrice dans la libération de dix-sept otages des FARC depuis 2007. Outre Mme Córdoba, ce matériel a permis d’inculper quatorze opposants – journalistes, militants des droits humains, parlementaires ou ex-parlementaires – accusées de collaboration avec la guérilla.
(5) La justice colombienne a entre les mains plus de 3 000 cas de « faux positifs » (citoyens lambdas assassinés par l’armée et présentés comme des guérilleros morts au combat).
(6) Agence France Presse, 10 mai 2011.
(7) El Espectador, Bogotá, 20 mai 2011.
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