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2 mai 2011

Tchernobyl en Biélorussie...

Par Benjamin Vautrin
pour http://blog.mondediplo.net

Le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 qui ont endommagé la centrale de Fukushima au Japon, et entraîné le pire accident nucléaire depuis Tchernobyl nous rappellent qu’aucune technologie n’est totalement sous contrôle. « Fukushima a fait réapparaître un monstre qui n’était assoupi que pour ceux qui dorment à poings fermés » faisait récemment remarquer le journaliste Fabrice Nicolino. Quel recul avons-nous pour mesurer les conséquences de cette nouvelle catastrophe ?
Les gouvernements et leurs partenaires industriels élaborent leurs choix d’investissements technologiques en fonction d’une règle qui compare le risque au bénéfice. Les risques induits et la probabilité d’un accident sont théoriquement compensés par le bien être et les avantages qui profite à la société. « Même s’il y avait une catastrophe de ce type tous les ans, je considérerais le nucléaire comme une énergie intéressante » s’exclamait Morris Rosen, directeur de la sureté nucléaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), quatre mois après les événements de Tchernobyl [1]. Il récidivera un peu plus tard à Paris en affirmant qu’« un accident nucléaire grave n’est pas impossible, mais très improbable. L’accident de Tchernobyl n’est pas acceptable, mais les risques qu’un tel accident se produise à nouveau pourraient être tolérables si l’on compare ces risques à ceux que comporte la production d’autres sources d’énergie [2] ». Quels sont les critères qui permettent d’évaluer le danger réel ?

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L’Europe contaminée
Carte : Philippe Rekacewicz, 2000. 
 
Le dogme d’Hiroshima

Les analyses des conséquences de l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, sont basées sur une « norme » établie d’après les observations faites à la suite de l’explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki en 1945, seuls événements dans l’histoire ayant provoqué l’irradiation d’un grand nombre de personnes et surtout ayant fait l’objet d’un travail de collecte statistique [3].

Cette norme précise le lien entre dose reçue et surcroît de cas de cancer. Mais l’étude est incomplète car, d’une part, elle ne porte que sur les survivants à cinq ans (les données de la période 1945-1950 étant conservées par l’armée américaine) et, d’autre part, elle ne prend pas en compte les autres pathologies.
Comparer les simples doses reçues, selon qu’elles soient moyennes ou localisées, n’a aucun sens quand elles sont de natures différentes. Dans le cas d’Hiroshima, les victimes ont reçu une très forte irradiation externe sous la forme d’un flash sur une courte période. Les liquidateurs présents sur le site de la centrale de Tchernobyl ont également été contaminés à forte dose de manière externe. Ce sont ces effets qui sont pris en compte. On exclut donc toute une partie de la population irradiée par rayonnement interne : l’explosion de Tchernobyl a libéré des cendres, particules irradiées d’isotopes dont la durée de vie est très longue, et qui, propagées dans l’environnement, continuent d’irradier. Les éléments radioactifs, principalement le césium 137, contaminent aujourd’hui les trente premiers centimètres du sol dans les zones atteintes. Les plantes qui y poussent et les animaux qui s’y nourrissent sont eux-mêmes irradiés, et ce processus contamine la chaîne alimentaire jusqu’à l’homme. Dans le corps, les éléments radioactifs continuent d’irradier, se fixant sur les glandes, les muscles, le cœur, et les organes, causant des dégâts irrémédiables.

Le docteur Mikhail Malko, de l’Académie nationale des sciences de Biélorussie, nous expliquait, lors d’un entretien en mars 2011, les biais induits par le dogme d’Hiroshima : « Pour évaluer les cancers en Biélorussie, à la suite de Tchernobyl, on nous a demandé d’appliquer la norme d’Hiroshima [4] en baissant le coefficient, considérant que les irradiations externes reçues à Tchernobyl — en valeur absolue — étaient moindres que celles d’Hiroshima. J’ai appliqué la norme d’Hiroshima, et j’ai obtenu un nombre de cancers dix fois inférieur à ceux que nous avons pu observer de manière empirique ! Les radiations reçues de manière externe dans les semaines suivant l’accident de Tchernobyl étaient ceux des éléments à la durée de vie la plus courte. Après quatre ans, les radiations externes subies ont baissé d’un facteur 20. Le césium 134 a presque disparu mais le césium 137 subsiste toujours. S’il irradie très peu de manière externe, il est en revanche toujours présent aujourd’hui dans l’alimentation. »

La Biélorussie est le seul pays de l’ex bloc soviétique a avoir tenu un registre des cancers (y compris leucémie et thyroïde) depuis 1953, information ignorée par la communauté d’experts internationaux chargés d’étudier le phénomène. Des données de comparaison très précises sont donc possibles sur les populations :
« J’affirme, poursuit Mikhail Malko, que les conséquences des irradiations internes régulières à faibles doses sont plus néfastes que celles subies par les populations d’Hiroshima et Nagasaki. Selon mes estimations, le nombre de cancers supplémentaires induits par la catastrophe de Tchernobyl, est de 9 000 cancers de la thyroïde, plus de 2 000 leucémies et 2 000 cancers des poumons. Et cela uniquement pour la Biélorussie ! »

Le professeur Alexei Okeanov confiait dans une interview en 2006 [5] qu’il estimait le nombre de cancers supplémentaires induits par Tchernobyl à 1 600 cas par an, uniquement pour la Biélorussie, auxquels doivent s’ajouter des pathologies cardio-vasculaires, des cataractes, des maladies endocriniennes et immunologiques, conséquences des irradiations chroniques à faible dose.

Dans une position officielle commune, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’AIEA [6], en 2006, n’admettaient au total qu’une cinquantaine de morts parmi les liquidateurs, 4 000 cancers mortels induits et 4 000 cancers non mortels de la thyroïde. A l’évocation de la mortalité élevée constatée dans la population des zones concernées, ces deux instances (OMS et AIEA) donnent pour seule explication… la radiophobie et le stress dû aux changements politiques et économiques survenus au début des années 1990 !

Etudes locales contre posture internationale 

 

Les enjeux et les intérêts défendus par le lobby nucléaire et les instances internationales qui lui sont affiliées occultent l’utilisation des données scientifiques existantes [7]. Cette posture conduit à ignorer toute étude indépendante locale ne répondant pas aux standards du discours dominant sur un nucléaire civil « gérable » du point de vue du démantèlement et du stockage des déchets, ou des conséquences d’accidents plus ou moins graves. Les données collectées par l’OMS ne résultent d’aucune étude de terrain, mais sont envoyées par les autorités sanitaires de chaque pays. Ce sont donc des données choisies, et hautement politiques.

A Tchernobyl même, de nombreuses études ont été réalisées par des scientifiques indépendants. Leur lisibilité est restée moindre du fait de la barrière de la langue, et de la répression directement exercée à l’encontre de certains d’entre eux [8]. La mise en commun des travaux, le support de relais tels que la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) ou d’homologues scientifiques européens a permis une diffusion des résultats : un rapport de l’Académie des sciences de New York, fruit de 20 années de collecte d’informations sur le terrain, a été publié en décembre 2009 [9].

Le biologiste russe Alexey Yablokov, la généticienne biélorusse Rosa Gontcharova, et l’équipe de l’institut Belrad à Minsk, sont les artisans de cette étude qui repose sur un titanesque travail de mesure et de collecte de données. Créé en 1990 par le professeur Vassili Nesterenko (décédé en 2008), le centre est désormais dirigé par son fils Alexeï. Depuis vingt ans, le centre assure un suivi des populations vivant en zone contaminée et prodigue, en priorité aux enfants, un traitement à base de pectine de pomme permettant de faire diminuer la présence de radionucléides présents dans le corps.

« Actuellement, le risque principal pour ces populations reste l’ingestion des aliments irradiés collectés localement, nous explique Alexei Nesterenko, et les effets que cela produit sur ces personnes. Le manque de revenus pousse une partie de la population à cultiver dans son potager ses propres aliments, ainsi qu’à collecter en forêt baies et champignons. 16 % des échantillons alimentaires que nous avons analysés présentent un excès par rapport au niveau admissible de radionucléides (lait, champignon, baies, gibier, foin du bétail...). Le mois dernier, nous avons mesuré des champignons secs dans la région de Moguilev qui dépassaient les 170 000 Bq/kg (la norme est de 2 500 Bq/kg). C’est autant voire plus radioactif que des déchets nucléaires de faible activité ! Actuellement, 80 % de la radiation subie l’est par voie interne. Ce pourcentage ne fera qu’augmenter dans le futur à mesure que la radiation externe diminuera. »

Et en Biélorussie, les choix politiques accentuent les problèmes sanitaires… « La Biélorussie a vu 20 % de ses terres agricoles et 25 % de ses forêts contaminées, écrit Marc Molitor. A partir de la fin des années 1990, le président Loukachenko a clairement fait savoir qu’il voulait les “reconquérir”, c’est à dire […] les rendre à l’exploitation économique [10]. » Ce qui explique qu’il est hors de question, dans ce cas, de déplacer les populations. C’est au contraire la réhabilitation et le repeuplement des zones contaminées que l’on vise, en déclassifiant ces zones et en proposant une somme d’argent pour les familles souhaitant s’y installer.

Pourtant, la situation radiologique reste préoccupante. « Il est fréquent que nous mesurions des enfants présentant des doses de césium 137 allant jusqu’à plus de 100 Bq/kg, poursuit Alexei Nesterenko. Au dessus de 30 Bq/kg tous les systèmes et organes vitaux sont affectés, et au dessus de 50 Bq/kg les lésions sont irréversibles. Il faudrait permettre à ceux qui vivent dans ces zones de s’alimenter correctement avec des produits importés. Mais cela a un coût que beaucoup de familles ne peuvent supporter. C’est pourquoi, en plus des cures de pectine, une information pour les populations sur les dangers des produits irradiés est essentielle, chose que nous nous efforçons de faire par des formations en collaboration avec les écoles et dispensaires locaux. »

Des enjeux à l’échelle mondiale 

 

Les travaux réalisés sur les conséquences sur la santé des irradiations chroniques à faible dose sont de première importance, mais restent peu diffusés. Si l’on comprend qu’ils aident à dresser le vrai bilan de la catastrophe de Tchernobyl, leur reconnaissance pourrait donner une tout autre lecture des véritables conséquences de la catastrophe de Fukushima, et des doses jugées « non dangereuses » par les autorités. Elle permettraient aussi d’envisager sous un autre angle la situation des populations vivant à proximité des centrales en exploitation, et soumises, elles aussi, à des irradiations chroniques à faible dose.
Aussi aberrant que cela puisse paraître, l’institut Belrad n’a comme seule source de financement que les dons de particuliers via des associations citoyennes [11]. La France préfère financer les travaux du CEPN (Centre d’étude sur l’évaluation et la protection dans le domaine du nucléaire — dont Areva et EDF sont membres). La Biélorussie, qui a fait le choix de construction d’une centrale nucléaire pour son indépendance énergétique, a cessé toute contribution depuis 2005.

Tout scientifique digne de ce nom place le doute au cœur de sa méthode. Quand la réalité diffère à ce point de ce que la théorie prévoit, une remise en question s’impose. Les données choisies offrent un confort rhétorique aux organismes chargés d’assurer le contrôle radiologique et notre sécurité. Les normes qu’elles définissent et qui sont actuellement utilisées sont non seulement insuffisantes, mais dangereuses car définies sur des critères qui sont loin d’être fiables.

Benjamin Vautrin est journaliste et vit à Minsk.

Les légumes, viandes et autres produits vendus en Biélorussie sont censés être légalement contrôlés. Mais quelles normes servent à ces contrôles ? La déclassification hâtive de certaines terres agricoles n’exclut pas que de la nourriture irradiée soit mise sur le marché.

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Carte de localisation des districts biélorusses
 
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Contamination externe et interne dans le district de Buda Kochelevo
Carte : Belrad, Minsk, 2007. 
 
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Contamination externe et interne dans le district d’Elsk
Carte : Belrad, Minsk, 2007. 
 
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Contamination externe et interne dans le district de Kalinkovichy
Carte : Belrad, Minsk, 2007. 
 
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Contamination externe et interne dans le district de Naroviya
Carte : Belrad, Minsk, 2007. 
 
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Contamination externe et interne dans le district de Tchetchersk
Carte : Belrad, Minsk, 2007. 
 
A lire
Svetlana Alexievitch, La supplication, Tchernobyl, chronique du Monde après l’apocalypse, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1998.

Notes

 

[1] Le Monde, 28 août 1986.
[2] Audition parlementaire du Conseil de l’Europe sur les accidents nucléaires, 8 et 9 janvier 1987, Paris.
[3] Si l’on ne prend pas en compte les accidents survenus à Kytchym, dans l’Oural en URSS en 1957 et à la centrale de Three Mile Island en 1979 aux Etats-Unis.
[4] Etablie au Japon par le Radiation Effects Research Foundation (RERP)
[5] Marc Molitor, Tchernobyl : déni passé, menace future ?, éd. Racines, Bruxelles, avril 2011.
[6] L’OMS est liée à l’AIEA sur la question du nucléaire depuis 1959 par l’accord WHA12-40. Lire Alison Katz, « Les dossiers enterrés de Tchernobyl », Le Monde diplomatique, mars 2008.
[7] Lire Alison Katz, « Conséquences de Tchernobyl », Le Monde diplomatique, décembre 2010.
[8] Youri Bandajevsky, scientifique biélorusse condamné à huit ans de prison, libéré en août 2005 après six ans d’emprisonnement.
[9] Alexey V. Yablokov, Vassily B. Nesterenko and Alexey V. Nesterenko, « Chernobyl Consequences of the Catastrophe for People and the Environment », Annals of the New York Academy of Sciences, décembre 2009.
[10] Marc Molitor, Tchernobyl : déni passé, menace future ?, éd. Racines, Bruxelles, avril 2011.
[11] « Enfants de Tchernobyl Belarus » : http://enfants-tchernobyl-belarus.org

13 mars 2011

Le rêve brisé de la jeunesse biélorusse

par Benjamin Vautrin
pour http://blog.mondediplo.net

Finalement, la révolution n’a pas eu lieu en Biélorussie. Les quelques concessions accordées à l’opposition – dont l’accès aux médias est limité – lors de la période électorale de décembre 2010 avaient pourtant fait naître quelques espoirs. Ils furent très vite brisés par une brutale reprise en main. Réécrite, canalisée, censurée, l’information ne sert qu’une cause, celle du pouvoir en place. L’opposition reste isolée et peine à se structurer.

Loukachenko, seul contre la jeunesse ?

Le 21 janvier 2011, Alexandre Gregorevitch Loukachenko a officiellement pris — pour la quatrième fois consécutive — ses fonctions de président de la République de Biélorussie, un mois après avoir remporté les élections dès le premier tour avec 79,65 % des voix (selon les sources officielles, pour une participation de 90% ; les études indépendantes l’avaient crédité de 35 % des voix au premier tour). Comme les deux derniers scrutins, ces élections ont été entachées de fraudes massives et de pressions sur les votants, et donc une nouvelle fois invalidées par les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). La campagne présidentielle a pourtant présenté une configuration inédite où, en partie grâce aux pressions de l’Union européenne et la Russie, les membres de l’opposition ont pu avoir accès aux médias nationaux, et des observateurs étrangers assister au déroulement du scrutin.
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Toujours dans le giron russe, mais tentée par l’Europe
Esquisse : Philippe Rekacewicz
En septembre, M. Loukachenko annonce que les élections présidentielles seront avancées au 19 décembre, anticipant ainsi de plus de quatre mois l’échéance électorale et prenant de court l’opposition. Il a quelques raisons d’être pressé. Fort de son expérience passée, il sait qu’il est plus facile de gérer des manifestants par -15°C plutôt qu’au début du printemps. Par ailleurs, les lignes de crédit s’épuisent, et il risque de ne plus pouvoir payer pensions et salaires, ce qui en pleine période électorale alimenterait l’instabilité sociale. Enfin, il est plus facile de renégocier les prêts avec la Russie en qualité de nouveau président.
Soufflant le chaud et le froid, feignant de se rapprocher de l’Europe, puis se retournant finalement vers le « grand frère russe », M. Loukachenko règle le curseur de ses relations en fonction de ses besoins de crédit auprès de l’Europe, de l’application incertaine des accords douaniers sur le lait ou le gaz avec la Russie, et de la nécessité de flatter la fibre nationaliste en jouant la carte de l’indépendance et du « seul contre tous », entretenant le mythe d’une Biélorussie indépendante et économiquement stable.
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Un pays enclavé
La faiblesse de son commerce extérieur met effectivement la Biélorussie à l’abri des crises systémiques. Mais son indépendance est toute relative : sans ressources énergétiques propres, sans accès à la mer, son budget dépend en grande partie des ristournes accordées par la Russie sur le prix du gaz et pétrole (42 milliards de dollars sur les dix dernières années). A titre de comparaison, le budget du pays pour 2010 était de 10 milliards de dollars, et sa dette dépassait 25 milliards de dollars.
Bien que Moscou ait durci le ton, sa politique à l’égard de M. Loukachenko n’a pas réellement changé. Il reste un allié stratégique de la Russie pour le transit du gaz vers l’Europe, du moins tant que les gazoducs Nordstream et South Stream ne seront pas mis en service. Malgré cela, en septembre 2010, Moscou tire un gros coup de semonce : sur la chaîne de télévision NTV sont diffusés une série de quatre reportages présentant Loukachenko comme « le Parrain » biélorusse, décrivant dans le détail son réseau d’influence et surtout le nommant explicitement comme responsable des assassinats d’opposants, dont celui d’Oleg Bebenin [1] quelques jours plus tôt. Le même type de reportage ayant été utilisé par le Kremlin pour préparer l’opinion publique au limogeage de Youri Lujkov, les biélorusses ont secrètement espéré que la Russie se préparait aussi à « limoger » Loukachenko, deux mois avant les élections !
Le président biélorusse se tourne alors vers l’Europe — démarche déjà amorcée en 2008 quand il avait refusé de reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud pour marquer son indépendance face à la Russie — et le 2 novembre, l’Union européenne, par le biais de l’émissaire polonais Radoslav Sikorskiy, fait une promesse d’aide financière de 3 milliards d’euros, à la condition que soient organisées des élections démocratiques.
Contraint, M. Loukachenko fait semblant de jouer l’ouverture. Il autorise, pour tous les candidats, deux passages à la radio, deux fois trente minutes d’antenne sur BTCanal1 et un débat d’une heure (auquel lui-même refusera de participer) ainsi que la publication de leur profession de foi dans la presse contrôlée par l’état. Ce service minimum est dénoncé par les neuf candidats concernés, mais néanmoins mis à profit pour aborder des sujets jamais évoqués par les médias biélorusses : le scandale de Tchernobyl et du million de biélorusses qui vivent toujours en zone contaminée, les disparitions d’opposants, l’endettement du pays, ce mystérieux « fond présidentiel » de 900 millions de dollars qui n’apparaît dans aucune comptabilité officielle, et bien sûr, les falsifications massives des élections.
Cette configuration joue contre les candidats. La toute petite « fenêtre d’expression » ne leur permet pas de s’exprimer harmonieusement, leur discours apparaît agressif, décalé, par rapport à l’image édulcorée que les médias nationaux donnent du pays. Ces candidats présentent bien un front solidaire entre eux, mais ne font preuve de combativité que contre Loukachenko, oubliant presque de mettre en valeur ce qui fait leur singularité. Beaucoup de votants indécis leur ont reproché de ne pas avoir de réel programme à présenter. Enfin, leur intervention télévisuelle ayant eu lieu quinze jours avant le scrutin, le président avait amplement le temps de démentir, contredire, diffamer, sans permettre aux candidats le moindre droit de réponse.
L’OSCE (dont les bureaux à Minsk ont depuis été fermés) a mesuré le temps de parole de chaque candidat entre le 25 novembre et le 5 décembre 2010 : 90 % du temps d’antenne pour M. Loukachenko contre 10 % répartis entre les neufs autres candidats… Les plus cyniques noteront tout de même une amélioration, puisque le temps de parole du président est normalement de 100 %.
Il existe deux chaines hertziennes biélorusses (Belarus TVCanal1, et STV) et deux chaînes d’origine Russe (ONT et NTV Belarus), très étroitement surveillées par le pouvoir qui censure régulièrement les programmes. Les très populaires programmes d’humour russe « Comedy Club » et « Projet Paris Hilton » se voient amputés, parfois au dernier moment, des sketchs mettant en scène Loukachenko. Il n’est pas rare de voir diffusé, sans explications, un clip musical avant la reprise du programme.
Pour les journaux télévisés, le traitement de l’information des chaînes russes est assuré par la rédaction locale à Minsk, qui n’a pas changé de ligne éditoriale depuis 1994 : la Biélorussie est un état indépendant et stable grâce à son président, le reste du monde est corrompu et instable. Seuls les Etats amis — Venezuela, Chine, Iran et Libye — ont les faveurs de l’actualité internationale.
Plus inquiétant encore que la censure, c’est la réécriture de l’Histoire. En mars 2006 lors des précédentes élections, des revues pornographiques et des seringues ont été placées dans les tentes des manifestants qui occupaient la place d’Octobre. Le même procédé a été utilisé au lendemain de la manifestation démocratique du 19 décembre 2010 : des barres de fer et des bouteilles de vodka ont été disposées sur les lieux de la manifestation, puis filmées par la télévision biélorusse. Les 30 000 à 40 000 manifestants pacifiques sont devenus « environ 3 000 marginaux alcooliques ». Il ne saurait être question d’un élan populaire mais bien, selon la thèse officielle, d’une contestation « marginale ». La ficelle peut paraître bien grosse, mais ici, le reportage diffamatoire est un exercice qui se pratique sans nuance et de manière très décomplexée. Le message passe assez bien auprès de la majorité des Biélorusses, pour qui Canal1 est la principale source d’information.
Depuis juillet 2010, un décret présidentiel [2]impose aux cafés Internet de noter le numéro de passeport de tous leurs clients et de conserver l’historique de navigation correspondant, supprimant du coup un des derniers espaces de liberté. Par ailleurs, l’Internet à domicile est centralisé par BelTelecom ce qui empêche tout anonymat. La presse indépendante (Nasha Niva, Narodnaja Volya) est soumise à une pression gouvernementale constante : contrôles fiscaux, remise en cause des licences de diffusion, ou numéros interdits lorsqu’ils contiennent un article « contre-présidentiel ».
Avec le plein contrôle des télécommunications, des médias, d’Internet, des syndicats [3] et des universités, Loukachenko a pu, en seize ans de pouvoir absolu, tisser un efficace réseau de propagande. La répression des opposants prend de multiples formes : licenciements, exclusion, sanctions financières...
« Sania, reste avec nous ! »
En octobre 2010, le groupe biélorusse RockerJoker a lancé sur YouTube une chanson intitulée « Sania, reste avec nous », Sania étant un diminutif pour « Alexandre ». L’ironie est à peine voilée :
« Sania reste avec nous,
Tout sera OK,
Des rues propres,
Le soleil cligne des yeux,
Une pluie comme une petite douche nous caresse l’âme,
[…]
Grâce à toi nous vivons dans l’endroit le plus propre au monde »
(Allusion au souhait du président d’avoir un pays propre « sur tous les aspects ».)
Reprise sur BTCanal1, la chanson est devenue très populaire parmi les jeunes du BRSM (mouvement des jeunes biélorusses, héritier idéologique affiché des jeunesses communistes de l’ère soviétique). Début décembre, le ministère de l’information impose aux radios nationales de diffuser cette chanson « au moins sept fois par jour ». Elle a été présentée par le groupe comme un « gag musical » lors de sa sortie, et malgré cela, est devenue le tube de campagne du président… Naïveté d’une censure ne comprenant pas le second degré ou habile retournement ? Depuis, pris à son propre piège, le groupe se terre dans un mutisme total…
Voici la version originale mise à la disposition du public par le groupe lui-même :
Une version plus « commerciale » a été réalisée plus tard, avec une mise en scène un peu plus élaborée et quelques danseuses en costume traditionnel pour faire couleur locale :
Le même groupe a aussi enregistré un clip absolument étonnant, « Goodbye America », en soi une performance puisque qu’il a été réalisé en une seule prise avec comme acteur principal le courageux chanteur du groupe biélorusse « Cassiopée ».
Puisque l’espace de parole est inexistant, les opposants biélorusses en reviennent aux bonnes vieilles méthodes de partisans : tracts imprimés à la maison et lancés dans la rue, disques gravés de reportages censurés distribués aux arrêts de bus, montages vidéo mis en ligne sur Internet, collage d’affiches présentant les portraits des opposants disparus. Mais ces initiatives citoyennes spontanées restent sporadiques et isolées. Les partis d’opposition ne se risquent à rien d’illégal, sachant que le moindre écart sera disproportionnellement sanctionné, comme l’ont d’ailleurs montré les événements de la soirée du 19 décembre 2010.
Toute manifestation publique est soumise à une autorisation, qui bien sûr n’est jamais accordée. Tout participant à une manifestation est de fait hors-la-loi, et tout organisateur passible de prison. C’est ce qui est arrivé à six des neuf candidats, arrêtés et passés à tabac le soir des élections, ainsi qu’à plus de 600 manifestants et à des journalistes étrangers. A ce jour, les candidats Andrey Sannikov, Vladimir Niklaev [4], Nikolai Statkevitch, et Alexei Mikhalevitch, qui avaient ouvertement appelé à manifester, sont toujours emprisonnés et n’ont pu voir leurs avocats respectifs qu’une seule fois, le 29 décembre.
Le soir des élections, la plupart des sites Internet d’information, les réseaux sociaux, ainsi que l’accès à toutes les serveurs de courrier électronique étaient bloqués. Les antennes relais situées sur le lieu de la manifestation ont capté les signaux émis par les téléphones portables des manifestants, et M. Loukachenko a promis que tous les participants seraient identifiés et sanctionnés. Depuis le début du mois de janvier, les convocations et interrogatoires individuels se succèdent. Les personnes identifiées se voient offrir l’abandon des poursuites en échange d’un témoignage contre les candidats, afin d’alimenter le procès des figures de l’opposition qui a débuté mi-février. Alexandre Otroshenkov, le secrétaire du candidat Sannikov, premier à être jugé, a d’ores et déjà écopé de quatre ans d’enfermement en colonie pénitentiaire.
Tout comme Alexandre Kazulin, candidat aux élections de 2006 condamné à cinq ans de prison pour avoir appelé à manifester, et libéré au bout de deux ans et demi contre un crédit européen et des promesses allemandes d’investissement, les candidats actuellement emprisonnés sont la monnaie d’échange pour le rachat d’une respectabilité européenne et la négociation d’un éventuel nouveau crédit.
Les possibilités de frapper économiquement une Biélorussie endettée et en manque de liquidités [5] n’ont jamais été aussi grandes. Pourtant, l’Europe, toujours aussi frileuse, se limite à des sanctions diplomatiques symboliques et la Russie, même si elle se dit inquiète, reste très discrète, surtout depuis la réconciliation affichée des deux présidents lors des négociations douanières de décembre 2010. Que l’Europe cède à un prévisible chantage ne fera que renforcer la position de ce dictateur aux méthodes de voyou.

Des oreillers pour un peu de liberté

La jeunesse biélorusse ne manque pas d’imagination. Elle s’est embarquée, à sa manière, dans le grand mouvement très international du « Pillow fight » dont le slogan est « faites des plumes, pas la guerre ! »...
Le 8 septembre 2009, quatre cents jeunes Biélorusses se sont réunis pour commémorer de manière festive le 495e anniversaire de la bataille de Vorsha (1514), au cours de laquelle 30 000 soldats du duché de Litva réussirent à défaire une solide armée russe de 80 000 combattants.
Armés d’oreillers, de duvets et de jouets en peluche, les jeunes répartis en deux camps se sont affrontés jusqu’au coucher du soleil dans une atmosphère joyeuse, ne laissant comme trace de la guerre qu’un soyeux tapis de plumes blanches.
Devenues de véritables cartes de visites culturelles pour Minsk, accueillies avec un enthousiaste retentissement dans les médias des pays voisins, ces batailles ont été interdites par le gouvernement en 2010. « Cet événement est stupide. Je ne le comprends pas, c’est pourquoi j’ai décidé de l’interdire » a déclaré Mikhail Titenkov, membre du comité exécutif de la ville de Minsk.
La dernière bataille, celle qui commémorait la victoire « de Grunwald » a eu lieu en juillet 2010, et soixante-dix personnes y ont été arrêtées.
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Bataille d’oreillers à Minsk en commémoration de la victoire de Vorsha (1514)
Photos : © Yahor Shumsky, 2009. Reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.
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Benjamin Vautrin est journaliste.
A consulter
- « Loukachenko, “notre” impitoyable dictateur », traduction française parue sur Presseurope le 8 mars 2011 d’un article de The Independent (« In Europe’s last dictatorship, all opposition is mercilessly crushed ») le même jour.
- Le site de la charte 97 qui est une déclaration inspirée de la Charte 77 en Tchécoslovaquie pour la démocratie et la liberté. Le fondateur de la charte 97, Oleg Bebenin, a été retrouvé mort chez lui à Minsk en septembre 2010. La thèse officielle prétend qu’il s’est suicidé par pendaison, ce que réfutent catégoriquement ses amis et sa famille.
- « Belarus : Survey Shows Massive Abuses of Protesters » (en anglais), Human rights watch (HRW), 9 février 2011.

Notes

[1] Journaliste, soutien de campagne du candidat Sannikov, fondateur du site http://charter97.org, il enquêtait justement sur les enlèvements d’opposants survenus à la fin des années 1990.
[2] Décret présidentiel n°60 entré en vigueur le 1er juillet 2010 nommé « mesure de sécurité nationale sur le segment internet » accompagné d’une liste d’une vingtaine de sites internet rendus inaccessibles.
[3] Un peu moins de 80% des entreprises sont gérées par l’Etat, et un scrutin anticipé est organisé dans les usines et universités, permettant de surveiller et au besoin, corriger, les suffrages exprimés.
[4] Vladimir Niklaev, retenu dans les locaux du KGB dès le soir des élections malgré un traumatisme crânien est en résidence surveillée à son domicile depuis le 29 janvier 2011
[5] En février, l’Etat a annoncé son intention de supprimer 15% des postes de fonctionnaires. Le pays a un déficit de liquidités de plus d’un milliard de dollars pour le premier semestre 2011.

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