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19 mars 2013

1946. Essais atomiques à Bikini (Mystères d'archives)

Source : http://www.arte.tv

Depuis que le cinéma existe, jamais autant de caméras n’ont filmé un événement. Pourquoi une telle débauche d’appareils pour faire les images de deux explosions atomiques dans le Pacifique au lendemain de la guerre ?


Since the movie is, never have so many cameras filmed the event. Why such a profusion of devices to the images of two atomic explosions in the Pacific after the war ?

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Mystères d'archives
Directeur de la collection Serge Viallet
Une coproduction ARTE France, Ina


DL

26 janvier 2013

Je n’avais pas signé pour ce journalisme

Source : http://www.acrimed.org
17/01/2013
english

Nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de son auteur - qu’il en soit remercié -, un article initialement paru sur son blog, "Journalisme web for the win". (Acrimed)
XXI affirme, dans un manifeste publié mercredi 9 janvier, qu’”un autre journalisme” est possible. “Il est possible de refonder une presse post-Internet conçue pour les lecteurs, et non à partir des annonceurs”. Ce manifeste a lancé une énième polémique sur la presse web contre la presse papier. Seulement, les gens qui en parlent le plus n’ont pas passé toute leur carrière sur le web. Moi, si. Alors, avant de rejouer la querelle des Anciens et des Modernes, il serait bon de se pencher sur ce qu’est réellement le journalisme web. Voici comment nous travaillons VRAIMENT tous les jours.

Planté derrière mon écran

Aujourd’hui, j’en ai ras-le-bol d’être planté derrière mon écran. Mais je ne vais pas démissionner. Parce que j’aime internet et que je suis persuadé qu’on peut faire mieux que ce que l’on fait actuellement. Mais également, de manière plus cynique, parce que si j’avais le malheur de vouloir évoluer, on n’hésiterait pas à me dire qu’il fait froid dehors. Le marché du travail, ce n’est pas la fête quand on est journaliste ces jours-ci.
Quand je suis entré en école de journalisme, j’avais l’espoir de devenir grand reporter, de filmer les guerres. Nous étions plusieurs à dire ça… des rêves de gosses. Bien vite, ceux qui assuraient notre formation – des journalistes avec des années et des années d’expérience – nous ont expliqué qu’il y avait peu d’élus : “ll faut être passionné.”. Et chaque année, avec environ 40 personnes diplômées dans les 13 écoles reconnues par la profession, ce sont plus de 400 journalistes qui entrent sur le marché du travail.

À ma sortie de l’école, tout le monde ne parlait que de web ; les médias se lançaient sans toujours savoir ce que ça pourrait leur rapporter. C’était soit “l’avenir”, soit le “tout-à-l’égout de la démocratie”. Des médias ont investi très tôt dans le web : Le Monde se dote d’un site en décembre 1995, le New York Times en 1996 et des sites ouvrent encore aujourd’hui : Bfmtv.com, Francetv info ou Le Huffington Post.

Tout d’abord, n’oublions pas que le web, pour les sites de presse, a longtemps été un placard. Créer des rédactions web avec des gens qui n’y connaissent rien ou n’y croyaient pas, fallait déjà gérer ça. Cela dit, pour une récente génération de journalistes – dont je fais partie –, il a au contraire été une aubaine : des postes ont rapidement été créés dans des rédactions historiques (Le Monde, Le Figaro, Le Nouvel Observateur, L’Équipe), qui semblaient auparavant inaccessibles à de jeunes journalistes. Et de nouvelles rédactions se sont constituées avec le fonctionnement de start-up : les “pure-player” allaient laisser entrer un peu d’air frais avec le savoir-faire de journalistes issus de la presse écrite. Cinq ans après sa création, Rue89, pure-player lancé par des anciens de Libé, vient d’être racheté par Le Nouvel Observateur. Non sans quelques pressions.

Or, que se passe-t-il aujourd’hui dans les rédactions web ? Plus de dix ans après la création des sites de presse, pas mal de journalistes web en ont marre du boulot qu’ils effectuent chaque jour. Et pourtant, ils aiment internet.

Alors oui, les effectifs des rédacs sont beaucoup plus importants qu’il y a quelques années, allant, pour certaines, jusqu’à près de 70 personnes (LeMonde.fr, LeFigaro.fr). Les reportages sont plus fréquents qu’avant, et certains journalistes web arrivent parfois à travailler pour la version papier du quotidien ou du magazine ; chose impensable il y a encore cinq ans.

Vous ne me ferez pas dire “c’était mieux avant”. Mon but n’est pas non plus de travailler pour un mook : j’aime trop le web pour ça. Écrire pour le papier ne devrait pas être une fin en soi (même si on y fait des choses bien). Mais disposer de plus de temps pour écrire et enquêter comme nos collègues des journaux, c’est une libération ! Les conditions sont donc loin d’être ce qu’elles étaient au début, quand le web n’était qu’un truc de nerds, ou le fameux placard. Le bi-média et les fusions de rédactions sont de plus en plus encouragés.

Problème : où est le fric ?

Aujourd’hui, la presse en ligne n’a pas vraiment trouvé son modèle économique. Et ça commence à faire un moment qu’elle le cherche, maintenant. Au point que certains éditeurs de presse veulent créer un “droit voisin numérique” (ou taxe Google) qui consiste à demander de l’argent au géant américain en échange des liens vers les articles des sites d’info qui nourrissent le moteur de recherche. Faire payer des liens, mouahahahaha. Faites d’abord payer à Google des impôts sur leurs bénéfices en France, et après on voit.

“Et si la ‘conversion numérique’ était un piège mortel pour les journaux ?” se demande XXI. Il n’y a pas de piège mais bien des investissements indispensables (comme le souligne Pierre Haski de Rue89 en réponse à XXI) pour un modèle qui ne se trouve pas. “La presse sans numérique, ce n’est pas un débat, c’est une erreur factuelle”, dit même Johan Hufnagel, co-fondateur de Slate.fr.

Les chiffres, le clic

La plupart des sites d’infos généralistes recherchent le clic car les revenus publicitaires dépendent de cela. LE CLIC ET LES CHIFFRES, LES CHIFFRES, LES CHIFFRES. Or la pub est à des prix tellement bas sur internet que la plupart de ces sites ne sont même pas à l’équilibre. Mediapart s’est distingué en mettant en place des abonnements, le New York Times a créé un “mur payant” (une limite de papiers après laquelle il faut payer) et Buzzfeed, le modèle qui a notamment inspiré Melty et Minutebuzz, aide les marques à “parler le langage du web” pour gagner de l’argent.

J’ai de l’estime pour le travail des journalistes de Mediapart, mais hormis pour quelques infographies et expériences de data journalisme, font-ils du véritablement du journalisme web ? Ne font-ils pas plutôt du journalisme papier diffusé sur le web ?

Un journaliste web d’un site d’info généraliste traite et enrichit de la dépêche, et publie entre 1 et 7 papiers par jour : il est là pour produire toujours plus de contenus. Seulement, laissez-moi vous dire qu’après avoir édité quatre dépêches, rédigé trois articles à partir de liens (“vigies“, “lu, vu, entendu“, “vus sur le web”) et torché un papier en deux heures, on a pas toujours le sentiment d’apporter une information originale au lecteur. Surtout quand tous les concurrents ont la MÊME info. Les rédactions où l’on vous donne le temps d’enquêter sont de plus en plus rares : Mediapart le fait, Rue89 a mis en place un pôle investigation, Le Monde a les moyens pour laisser travailler les journalistes et les effectifs grandissants permettent de partir en reportage.

Tout le monde publie le même papier

Mais du point de vue d’un lecteur qui ne saurait pas comment fonctionne un média en ligne, il est possible qu’il ait régulièrement l’impression de lire le même papier s’il se rend sur L’Express.fr, LeMonde.fr, le Nouvelobs.com, le Figaro.fr ou 20minutes.fr (lire ces articles à propos de Jérôme Cahuzac : , , , , ), pour la simple et bonne raison que beaucoup de sites (Le Point, 20minutes.fr, le Nouvelobs.com) publient les dépêches des principales agences de presse brutes, sans editing et signées par l’AFP ou Reuters.

Ces agences alimentent la plupart des sites pour les infos les plus chaudes. Chaque site se dote ensuite d’éditeurs et de “Front page editor” pour enrichir et éventuellement valoriser en une ces dépêches. Ces journalistes hyper-réactifs éditent plus vite que leur ombre, apprennent aussi à faire du copier-coller comme personne, font de la veille, traitent et relisent de l’info à toute allure. À se demander si les journalistes qui sont le plus publiés sur le web ne sont pas au fond les agenciers.

GOOGLE : le grand méchant qu’on drague

Google a changé le journalisme sur Internet : les sites dépendent pour beaucoup du trafic et savent que la plus grande part de leur audience vient du moteur de recherche. L’important est ainsi de titrer un papier avec les bons mots-clés, de publier des articles qui sont susceptibles d’être référencés par Google, et d’être repéré par l’algorithme qui mettra un article dans la page Google actualités (et le plus haut possible sur la page).

Le fonds de commerce des fermes de contenu ? La production de titres avec des contenus pauvres derrière. Cela fait baver les rédacs-chef qui ont des contraintes de résultats chiffrés. Paradoxalement, les éditeurs continuent quand même à demander de l’argent à Google alors qu’il font tout pour draguer ses robots qui référencent leurs papiers habilement titrés.

kristen-stewart-seins-nus-consulte-son-iphone-5-qui-merde-à-cause-de-Free.html

“Il faut que les journalistes arrêtent de s’accrocher à leur carte de presse. Il n’y a pas qu’eux qui pourraient faire ce qu’ils font”, n’hésite donc pas à lancer un directeur de médias si un journaliste a le malheur de la ramener et de souligner ce fonctionnement aliénant : “Dans la vie, je suis éditeur de dépêche de journalistes à l’AFP, créateur de liens hypertexte et d’url magiques du genre kristen-stewart-seins-nus-consulte-son-iphone-5-qui-merde-à-cause-de-Free.html” (CLIC, CLIC, CLIC, CLIC).

La ligne éditoriale est directement modifiée par Google, faut pas déconner : certains articles n’existeraient pas sans l’injonction de ces mots qu’il faut avoir à tout prix sur son site. Et il est de plus en plus fréquent que les personnes du service marketing suggèrent des “idées” aux rédacteurs en chef. Si vous avez déjà fait 12 papiers sur un sujet qui clique, le lendemain on va vous demander d’en faire un 13e même s’il n’y a qu’une ligne d’info à ajouter. Mais il faut un titre.

Et c’est assumé dans les rédacs : vous “écrivez pour être lu”. (C’est vrai que mon but dans la vie était de n’être lu que par ma mère. No shit sherlock). L’accès aux statistiques du site est donné aux journalistes. Surveiller sans cesse l’article le plus lu sur le site à la minute près est encouragé, via des outils comme Xiti ou Chartbeat. Plutôt que d’être félicité par un rédac-chef parce que mon papier a été beaucoup lu (des gens lisent tous les jours, merci chef), je préfèrerais plutôt être félicité parce que j’ai bien enquêté (sans que les deux ne soient incompatibles).

Le modèle économique semble donc tellement difficile à trouver qu’on se demande où les sites de presse vont s’arrêter avant de devenir des fermes de contenus. Certains de ces rédac-chefs lorgnent sur Melty, un site qui est tout sauf journalistique, mais qui draine un trafic important. Newsring, site de débats lancé fin 2011, évolue clairement dans ce sens, en sollicitant les internautes pour les faire réagir sur des sujets d’actualité. Ce témoignage d’une pigiste est assez édifiant quant au nombre de réactions demandées. Le problème, c’est que les lecteurs ne sont pas forcément intéressés par ce que les autres internautes ont à dire sur des sujets tels que : “Palestiniens, Israéliens, qui a raison ?

Les réseaux sociaux ont aussi modifié la journée d’un journaliste web : il faut être en veille permanente. Certes, ces outils sont utiles, ce sont des sources inépuisables d’infos et je suis bien content d’y passer du temps, mais les formats qui en découlent le sont-ils tous ?

La revue de tweets, l’arme du paresseux

La revue de web – comme la revue de presse avant elle – est aujourd’hui le format facile employé par certaines rédactions pour évoquer des sujets qu’elles ne savent pas vraiment comment traiter. Car le bon journaliste web est celui qui sait repérer un bon buzz qui monte. C’est celui qui mettra moins de temps que les autres à publier un papier de 500 signes, en insérant trois tweets et une capture plus vite que ses confrères. Quatre heures plus tard, tout le monde a fait le même papier avec les mêmes tweets, de Melty.fr au Nouvelobs.com. Et les rédactions qui ont assez d’effectifs auront laissé d’autres journalistes travailler sur des angles plus précis.

Slate.fr s’est distingué des autres en prenant le parti dès le début de faire du long avec des angles originaux, différents de ceux de ses concurrents : l’affaire Bettencourt via le faux facebook d’Eric Woerth n’est qu’un exemple parmi d’autres. Pendant les campagnes présidentielles française et américaine, ils multiplient pourtant les lives et les brèves et se rapprochent de ce que fait la concurrence.

Je ne veux pas travailler pour un mook ou ne faire que des webdocs

Il y a quelques années, le webdocumentaire et les diaporamas sonores étaient présentés partout comme “l’avenir”, le moyen de faire du terrain et de mixer sons, photos, vidéos : c’était prétendument le format qui utiliserait toutes les possibilités d’internet.

Les webdocumentaires existent toujours, se développent et sont diffusés sur des sites de médias, mais ils ne sont pas l’eldorado attendu (sauf ceux diffusés par ARTE peut-être, Prison Valley a été diffusé sur la chaîne après diffusion sur sa plateforme web – une première – et a reçu de nombreux prix). Les responsables des sites de presse ont compris que ce n’était pas ce qui allait attirer un lectorat avide d’une info à consommer rapidement.

J’aimerais faire des webdocs, mais il n’y a pas que ça pour produire de l’info sur internet. Nous ne sommes pas victimes de quoi que ce soit, nous ne sommes pas non plus des “forçats de l’info“ : nous sommes arrivés sur le marché du travail au moment où le développement du web s’est fait tout azimut. Chaque étudiant pouvait ouvrir un blog et publier ses papiers, faire connaître son talent, travailler.

Mais aller sur le terrain (même à une fête de centre de loisirs à Clermont-Ferrand pour La Montagne), c’est aussi comme ça qu’on apprend le métier, et pas forcément en éditant 5 papiers d’un journaliste de l’AFP. Le web nous a aussi apporté beaucoup de données. Les analyser prend du temps mais donne des enquêtes intéressantes.

Et, pour motiver les troupes qui s’éclatent au quotidien, les contrats sont toujours plus précaires et les stagiaires occupent parfois des postes qui devraient faire l’objet de CDD ou CDI. C’est bien utile dans les rédactions web qui publient de plus en plus d’articles et qui ont besoin de petites mains.

Des échos que j’ai ici ou là, ce n’est pas plus réjouissant pour les pigistes qui ne trouvent pas autant de piges qu’à une époque. Les contrats sont de plus en plus précaires (comme dans les autres médias : France Télévisions et ses 320 CDD, Patrick Le Lay condamné pour abus de CDD chez TF1, et cela ne concerne pas que les rédactions). Une dizaine de journalistes devraient quitter La Tribune en janvier 2013, un plan de départs volontaires est prévu au Figaro en 2013, et l’agence de presse Sipa news a été mise en liquidation judiciaire. En Angleterre, le constat n’est pas plus réjouissant : 68 postes devraient être supprimés au Guardian en Angleterre.

Je connais peu de journalistes web ayant commencé il y a 5, 6 ans qui ne soient pas déçus par certains aspects de leur boulot. Certains ont quitté le web, d’autres ont déjà quitté le journalisme. Ok, tout n’était pas stimulant non plus pour les journalistes en presse régionale ou de certaines radios il y a 20 ans. Éric Mettout (à L’Express) l’avait souligné quand Xavier Ternisien évoquait les “forçats” pour qualifier les journalistes web dans Le Monde en 2009.

Journalisme open bar

La logique cynique du clic et de la production de contenu ne s’arrête pas là. Pour multiplier les articles et donc le contenu, et donc le clic (LES CHIFFRES), le journalisme citoyen ou participatif a bien aidé les rédactions. Sous couvert d’une ouverture des rédactions aux lecteurs, aux internautes, les médias ont compris que laisser la parole aux internautes permet d’apporter toujours plus de contenus : commentaires, photos, vidéos, billets de blogs, contributions. Un internaute qui commente est un internaute qui revient et donc qui clique. Un journaliste, un expert pourront aussi contribuer ponctuellement et gratuitement, on leur dira que “c’est bon pour leur visibilité” (et LES CHIFFRES du site aussi). Newsring a les ambitions d’audience de sites comme PurePeople (ils font tous les deux partie du groupe Webedia). Le Plus, et feu Le Post avant lui, sont lancés pour aider un média existant en traitant des sujets plus buzz que LeMonde.fr et Le Nouvelobs.com.

Jusqu’au dérapage : le jour où Jean Dujardin meurt (mais en fait non) selon Le Post.fr (en non vérifié). Et Le Plus publie un billet à propos d’une publicité évoquant “cette grosse qui remue me révulse” après une campagne très débattue sur le web. Deux articles, parmi d’autres, qui seront supprimés après publication.

Peut-on être bien relu en 5 minutes ?

Le web s’escrime donc à essayer de faire de la quantité en essayant de conserver la qualité. Peut-on faire un bon article de 3000 signes en une heure ? Peut-il être bien relu en cinq minutes ?

J’aime être journaliste. Ce métier est en train d’évoluer et ça m’éclate d’assister à ça. Mais bordel, j’en ai marre que beaucoup de rédactions publient des papiers qui se ressemblent, que les journalistes restent derrière leur ordinateur, rivés à leur bureau, qu’il n’y ait pas d’argent pour le web, que les idées soient développées timidement et que la seule chose qui compte soit les chiffres, la quantité, peu importe le contenu publié, “ça buzze sur les réseaux”.

Oui, il faut des chiffres, une audience (c’est aussi valable pour le papier, la radio, la télé) mais pour l’instant ce n’est pas ce modèle qui a permis aux sites de gagner ce qui leur permettrait de survivre. Contrôler les audiences web à la minute, c’est plus contraignant que de lire les chiffres de vente des quotidiens et des magazines. Avoir les yeux rivés sur les stats, c’est le boulot des “traffic manager”. J’imagine que ça doit rassurer les investisseurs de savoir que leur site web est dans le top 3 des plus visités.

Je me demande donc s’il est possible de faire un journalisme qui exploiterait véritablement ce média qu’est l’internet et qui n’en ferait pas qu’un simple canal. Les lecteurs sont déçus de lire la même chose, de lire des papiers pas écrits, pas adaptés au web. Johan Hufnagel (Slate.fr) affirme même que “l’innovation journalistique n’existe pas sur le web” (on n’est pas dans la merde). Des pistes de formats qui exploitent le web, il y en a , , , , et beaucoup d’autres aussi, auxquelles on a pas encore pensé. Le responsable actu et web social chez Google explique qu’il ne faut pas se concentrer sur l’innovation mais la transformation du modèle. Ouais, faisons-ça, transformons. Explosons le mode de fonctionnement des rédacs web. Des fantasmes de journaliste en début de carrière sûrement…

Et pas la peine de vouloir partir : “il fait froid dehors”. Allez, je vous laisse, j’ai une dépêche à éditer.

12 octobre 2012

La carte du Parti de la presse et de l’argent (PPA)

Source : http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com

Ces dernières années, les trois principaux quotidiens « nationaux » ont bouleversé leur actionnariat : Le Figaro racheté par
Dassault, Libération renfloué par Édouard de Rothschild et Le Monde recapitalisé d’abord par Lagardère, puis par la troïka
Pierre Bergé-Xavier Niel-Mathieu Pigasse (« BNP »). Une situation inédite depuis 1944. Peu après la Libération, le résistant
Francisque Gay, responsable de la presse au Secrétariat général de l’information du Gouvernement provisoire, expliquait
: « Il est un point sur lequel, dans la clandestinité, nous étions tous d’accord. C’est qu’on ne devait pas revoir une presse soumise à la domination de l’argent. »

C’était le 7 mars 1945. À cette date, Laurent Joffrin n’était pas né. Heureusement ! Car soixante ans plus tard, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur haussait les épaules sur France Culture : « On n’y peut pas grand chose sur le plan des
structures économiques. […] Il est logique que le propriétaire fixe une orientation. »


Cliquer sur la carte pour voir l'original



8 juillet 2012

Journalistes sous pression(s)

Par Henri Maler
le 4 Juin 2012
pour http://www.acrimed.org

English Version

L’article ci-dessous a été rédigé à l’invitation de la rédaction d’Hommes & Libertés, la revue de la Ligue des droits de l’homme et est paru dans le n°157, de mars 2012.
Les métiers et les genres du journalisme sont si divers que tout diagnostic global est menacé de simplification abusive, du moins si un tel diagnostic ne se borne pas à identifier les tendances les plus lourdes et à les présenter comme telles, en soulignant d’emblée qu’elles ne vont pas sans contre-tendances ni exceptions. De même, les pressions qui s’exercent sur les journalistes et sur leurs pratiques émanent de sources si différentes, dépendent de causes et produisent des effets si variés qu’on ne se focalisera ici que sur certaines d’entre elles.

Emprises, dépendances

Les formes les plus visibles de l’emprise des pouvoirs politique et économique sur les médias et les journalistes sont connues. Cette emprise s’exerce ouvertement quand les médias sont assujettis à un pouvoir politique qui décide de la nomination des responsables de l’audiovisuel public et s’abrite derrière un organisme croupion et fantoche (le Conseil supérieur de l’audiovisuel) ; un pouvoir qui, de surcroît, place des journalistes sous surveillance et leur impose une loi limitative et arbitraire sur le secret des sources. Cette emprise s’exerce manifestement quand les médias sont dépendants de propriétaires privés qui tentent d’en faire des leviers d’influence politique et la source de profits.

Mais les censures les plus manifestes et les pressions les plus contraignantes qui peuvent s’exercer sur des journalistes plus ou moins isolés et parfois jaloux de préserver cet isolement, rebaptisé « indépendance », ne sont pas l’essentiel. S’il existe bel et bien des formes de subordination individuelle des journalistes, soumis à l’intervention directe de leur hiérarchie, aux injonctions des propriétaires et aux interventions des responsables politiques, la plupart d’entre eux, dans nombre d’entreprises médiatiques, ne sont pas directement tenus en laisse : personne ne leur tient les mains, quand leurs doigts s’agitent sur le clavier de leur ordinateur, ou ne leur susurre à l’oreille ce qu’ils doivent dire, du moins dans les reportages. Mais cette relative indépendance individuelle ne doit pas dissimuler les contraintes intériorisées qui la hantent, et la dépendance collective des rédactions qui la mine.

Concentration, financiarisation


Tout ne s’explique pas par l’économie, mais rien ne s’explique sans elle. Comment nier que dans des médias de plus en plus concentrés et financiarisés, les journalistes sont de plus en plus fragilisés et dépendants ? Les concentrations des médias ont pour moteur leur financiarisation. Leur appropriation par de grands groupes privés a pour finalité de les rendre non seulement rentables, mais profitables. Pour le dire simplement, l’objectif n’est pas seulement de dégager un chiffre d’affaire qui permette de payer les salariés et d’investir pour accroître les capacités d’informer, mais de dégager des taux de profit équivalents à ceux qui existent dans les secteurs de pointe de l’économie.

Ces tendances pèsent non seulement dans l’audiovisuel et la presse magazine, mais également dans la presse écrite généraliste, notamment nationale, qui, à défaut d’être profitable et même souvent rentable, tente de sauver ce qui peut l’être, en se soumettant à des groupes financiers. Ces groupes s’approprient des « marques » qui peuvent être déficitaires, avec pour objectif de les intégrer à des stratégies englobant plusieurs types de médias. Les conséquences sont considérables à la fois sur la nature de l’information produite, sur les conditions de sa production et sur les métiers de l’information. Parmi ces conséquences, les pressions qui s’exercent sur les journalistes en raison de processus de rentabilisation, d’intensification du travail et de l’introduction des formes néolibérales du salariat et du management sont évidentes. On l’oublie trop souvent : à bien des égards, les entreprise médiatiques sont des entreprises comme les autres… et parfois pire que bien d’autres.

Précarisation, dépossession


Particulièrement sensibles dans la presse écrite, les licenciements massifs et les menaces de licenciement, la réduction des effectifs et l’expansion du journalisme précaire fragilisent les rédactions.

Alors qu’il avait connu une progression remarquable pendant les décennies précédentes, le nombre de journalistes encartés a diminué pour la première fois en 2010 et cette diminution s’est confirmée en 2011. En revanche, la proportion de journalistes précaires – en CDD ou pigistes – n’a cessé de croître. Et si la féminisation du journalisme s’est poursuivie, ce sont les femmes qui se trouvent dans les situations les plus précaires. Ce sont désormais plus de 20 % de journalistes précaires qui sont officiellement encartés, auxquels il convient d’ajouter tous ceux qui ne le sont pas (parce qu’ils ne tirent pas 50 % de leurs revenus de leur activité dans une entreprise de presse) et l’armée de réserve des stagiaires et des correspondants de presse. La plupart des journalistes précaires, qu’ils se soumettent aux formes dominantes du journalisme et à sa hiérarchie, en devançant ses exigences ou que, récalcitrants, ils les subissent… « parce qu’il faut bien vivre », sont particulièrement vulnérables et perméables à toutes les pressions. Ils exercent à leur tour une pression interne sur ceux qui, en CDI, rechigneraient encore à s’adapter.

Une telle situation contribue à aggraver la dépossession croissante des rédactions sur les choix non seulement économiques, mais également éditoriaux de chaque média. Ce n’est pas totalement nouveau dans tous les médias. Mais il vaudrait la peine de décrire longuement les processus par lesquels la logique de l’audience commerciale qui prévaut dans l’audiovisuel privé et de la concurrence mimétique que lui livre l’audiovisuel public ont renforcé en leur sein le poids des chefferies éditoriales et des présentateurs, au point de vider peu à peu de substance l’existence collective des rédactions. Il faudrait aussi s’attarder longuement pour montrer comment la prise de pouvoir des investisseurs privés dans des journaux comme Le Monde ou Libération ont privé d’effectivité les droits réduits dont disposent encore leurs sociétés de rédacteurs, soumises à des chantages et des pressions périodiques. Que dire alors de ce qui se passe dans d’autres titres ?

Dépendance interne, concurrence externe


Effet et condition de cette dépossession plus ou moins accentuée : la stabilisation ou la montée en puissance de directions plus ou moins autocratiques, dont la désignation dispense les propriétaires d’un contrôle direct, constant et tatillon sur les journalistes pris un à un ou sur l’orientation éditoriale, du moins dans les périodes de faible conflictualité sociale et politique. Il suffit de mettre à la bonne place des responsables ajustés à leur fonction pour que ceux-ci la remplissent sans qu’il soit nécessaire de les rappeler constamment à l’ordre. Et ce qui est vrai des médias privés l’est également, on l’a compris, des médias publics, quand la nomination des PDG dépend directement (ou par CSA interposé) du pouvoir politique.

Enfin, les pressions qui résultent directement de l’affaiblissement interne des rédactions les rendent particulièrement vulnérables à toutes les autres, et en particulier celles qui résultent de la concurrence qu’exercent des professions limitrophes.

En effet, les journalistes ont toujours dû tenter de démarquer leur activité d’autres activités. C’est ainsi que sont déclarées officiellement incompatibles avec le statut de journaliste professionnel les fonctions d’agent de publicité, de chargé de relations publiques et d’attaché de presse. Mais ces concurrents ne sont pas seulement des rivaux. Non seulement ces professionnels de la communication, dont le nombre excède celui des journalistes professionnels, ont été formés pour la plupart dans des écoles de journalisme ou dans des départements d’ « info-com », et disposent des mêmes compétences que les journalistes professionnels, mais ils s’adossent à des entreprises ou à des institutions souvent beaucoup plus performantes que les entreprises médiatiques : comment s’étonner si les journalistes, de gré ou de force, doivent subir leurs pressions ? Pour quelques publireportages avérés, combien d’informations publiées sous l’emprise des communicants ? Que pèsent les résistances de journalistes individuels quand ils ne disposent pas collectivement des moyens, et trop souvent de la volonté de mener des enquêtes indépendantes ?

Nouvelles technologies : l’émancipation ? 

Aucune technologie n’est par elle-même émancipatrice : les nouvelles possibilités qu’ouvrent les nouvelles technologies sont placées sous condition de leurs usages qui peuvent être aussi bien libérateurs que contraignants. Pis : la fascination qu’exercent les nouvelles technologies de production, de mise en forme et de diffusion de l’information masquent souvent de nouvelles vulnérabilités.

La révolution numérique et les nouvelles technologies qui lui sont associées ont des effets ambivalents. Elles permettent de multiplier les canaux et les formes de diffusion, de s’affranchir de la tyrannie des formats propres à chaque média et de diversifier les genres et les formes de l’information et du débat public, de favoriser l’émergence de nouveaux et nombreux acteurs de l’information, et, en particulier, d’un journalisme participatif qui oblige le journalisme traditionnel à se redéfinir et à redéfinir les frontières du professionnalisme.
Mais, dans le même temps, le journalisme participatif, rarement et chichement rémunéré, n’est souvent qu’une forme demi-habile de réduction des effectifs de journalistes salariés et de déstabilisation des rédactions. De même, l’introduction de nouvelles technologies peut se traduire par une détérioration des conditions de travail. De surcroît, les sites adossés à des médias imprimés ou audiovisuels, quand ils ne se bornent pas à rediffuser, souvent contre abonnement, les contenus de ces derniers, se comportent en médias de flux où des « petites mains » recyclent des dépêches d’agences.

Quant aux sites indépendants, rares sont ceux qui – à l’instar de Mediapart par exemple – reposent sur une rédaction qui se dédie à l’information et à l’enquête originales. Les blogs, enfin, qu’ils soient ou non associés à des sites professionnels, peuvent eux aussi donner le change. Comment ne pas se féliciter de l’expansion de l’expression et du débat démocratiques qu’ils favorisent ? Mais pourquoi taire que si on leur doit une multiplication exponentielle de chroniqueurs et d’éditorialistes, ils contribuent à étendre l’empire du commentaire, sans enrichir autant qu’on laisse entendre, la qualité de l’information et de l’investigation, et en particulier de l’enquête sociale ?


* * *

Dès lors que, dans nombre de médias, les effectifs maigrissent, que les licenciements se multiplient, que les menaces sur l’emploi s’accroissent, que les conditions de travail se détériorent, que les choix économiques et les orientations éditoriales obéissent à des motivations de plus en plus mercantiles qui échappent, à des degrés divers, aux journalistes pris collectivement, et que les nouvelles technologies sont porteuses de potentialités nouvelles, mais contrariées, voire retournées contre les journalistes eux-mêmes, ces journalistes subissent une dépendance collective.

Certes, même sur Sirius, les journalistes ne jouiraient d’une totale indépendance et ne pourraient pas se soustraire à toutes les pressions. Faut-il se résigner, comme le font ceux à qui le marché tient lieu de cerveau, à laisser libre cours, sans les contrecarrer, à ces tendances lourdes ? Faut-il accepter que les journalistes subissent de plein fouet les conséquences des formes néo-libérales du salariat ? Faut-il se satisfaire de l’affaiblissement collectif des rédactions face aux pouvoirs économique et politique, et à ces nouveaux chiens de garde qui les représentent et les protègent ? Les réponses se trouvent dans les questions.

Comment contrecarrer ces tendances ? Par une appropriation démocratique des médias. Selon quelles modalités ? C’est une autre affaire [1].

Henri Maler




8 avril 2012

Cambodge : Les cartes des violations des droits humains

Ecrit par Mong Palatino · Traduit par Fabienne Der Hagopian



[liens en anglais sauf mention contraire] Les défenseurs des droits humains au Cambodge utilisent la cartographie en ligne pour documenter, surveiller et mettre en évidence les violations des droits humains  à travers le pays. Sithi, le portail des droits humains au Cambodge, a une carte des violations qui donne une vue d'ensemble de l'étendue des violations au Cambodge.
La carte ci-dessous montre les différentes violations des droits humains au Cambodge.  Quand vous accédez à la page, elle montre les plus récentes violations enregistrées sur Sithi, représentées par des symboles rouges.  Vous pouvez faire des recherches en sélectionnant un droit humain, une victime, un auteur présumé, un lieu ou une date.
Carte des violations des droits humains du site Sithi

Les conflits fonciers ont augmenté ces dernières années et nombre d'entre eux sont liés à des projets de développement (fr) qui ont déplacé (fr) des centaines de milliers d'habitants.
D'après nos recherches, 223 conflits concernant le domaine public ont été rapportés durant ces quatre dernières années, depuis 2007…Selon nos informations, la province comptant le plus grand nombre de conflits immobiliers est celle de Phnom Penh, qui abrite la capitale et plus grande ville du pays, avec 10% de tous les conflits immobiliers.

Conflits immobiliers au Cambodge

Le Cambodian Daily Weekendpublié un article sur la contestable  pratique des concessions foncières au Cambodge.
3 936 481 hectares ont été octroyés comme concessions foncières minières et économiques, ce qui représente 22% de la surface du Cambodge
1 900 311 hectares ont été octroyés comme concessions minières à des sociétés recherchant des métaux précieux comme l'or, le minerai de fer, le cuivre et la bauxite
2 036 170 hectares ont été octroyés pour des cultures agro-industrielles comme l'héveas, le sucre et le manioc, une surface équivalente à 53% de la terre arable du Cambodge.
346 000 hectares des terres qui ont été octroyées font partie des zones de conservation gérées par le ministère de l'environnement, soit 10% des zones protégées par le ministère
400 000 personnes dans 12 provinces ont été touchées par les conflits fonciers depuis 2003, généralement après que des concessions aient été octroyées dans leur région, rapporte Licadho
Autre thème : la carte ci-dessous montre les lieux où des journalistes ont été tués au Cambodge.

Assassinats de journalistes au Cambodge

Global Voices a déjà parlé de la carte des prisons (fr) de Licadho, un autre groupe militant pour les droits humains. Ci-dessous, une carte de la liberté d'expression élaborée par ce groupe.

Carte de la liberté d'expression

Autres cartes
Une carte des membres du parlement est aussi maintenant disponible en ligne. Depuis le mois dernier, une carte des coupures d'électricité prévues à Phnom Penh est aussi publiée.  On trouve aussi des cartes des rues, des restaurants, des agences de service public, des commerces et des hôtels de Phnom Penh.  Un site internet a été lancé pour surveiller le développement des infrastructures et autres questions liées au développement au Cambodge même si les chercheurs travaillant sur ces cartes se plaignent des coûts prohibitifs pratiqués par les Archives nationales.



TraductionsLire cet article en d'autres langues:

Malagasy · Zon'Olombelona An-Tsarintany Ao Kambodza
Português · Camboja: Mapeamento de Direitos Humanos
বাংলা · ক্যাম্বোডিয়ায় মানবাধিকার মানচিত্র
Svenska · Mänskliga rättigheter kartläggs i Kambodja
English · Human Rights Mapping in Cambodia

8 mars 2012

Wikileaks (Documentaire)

Pour http://videos.arte.tv
(Australie, Allemagne, 2012, 83mn)
ZDF

Tout révéler sans dévoiler ses sources, telle est la philosophie de WikiLeaks. À partir d'interviews de ses principaux activistes, dont celle de son porte-parole Julian Assange, et autour d'une enquête inédite sur le rôle joué par le militaire américain Bradley Manning, seul informateur présumé poursuivi par la justice, ce documentaire raconte l'histoire du site organisateur de fuites et ses dessous.
Entre novembre 2009 et mai 2010, WikiLeaks accède d'un coup à la célébrité planétaire en publiant des dépêches confidentielles diplomatiques ou militaires, notamment sur les méthodes de l'armée américaine dans la guerre d'Irak. Ayant choisi pour relayer ces infos des médias aussi connus que le Guardian, le New York Times, le Spiegel ou Le monde, WikiLeaks se forge une réputation de sérieux. Et si les pouvoirs publics le dénoncent comme dangereux, beaucoup saluent cette nouvelle forme de transparence du journalisme numérique. Quand le rédacteur en chef et porte-parole du site, Julian Assange, est poursuivi par la justice suédoise pour viol et agression, ils sont nombreux aussi de par le monde à soupçonner des accusations montées de toutes pièces pour faire taire un moderne croisé de la vérité. Arrêté en Grande-Bretagne, Assange donne dans ce documentaire sa première interview depuis sa libération sous caution avec obligation de porter un bracelet électronique. Mais la parole est donnée aussi à d'autres acteurs de cette histoire, dont l'ancien associé d'Assange Daniel Domscheit-Berg et les responsables éditoriaux de certains des journaux qui se sont fait l'écho des révélations de WikiLeaks.



DL : 4S , DF , BF , WU

19 janvier 2011

La couleur du phosphore vire au soleil couchant (Kai Wiedenhöfer : PhotoJournalist)

GAZA 2010 
GAZA 2010 - video

par Guy Lavigerie

Quatre-vingt-une photos couleur de grandes dimensions, dont trente-cinq paysages et quarante-six portraits et compositions (couples de frères, de sœurs, homme à l’enfant, femme à l’enfant…). Une particularité : paysages et sujets ont cessé de brûler, de fumer et de saigner. Ils portent les marques d’armes de destruction moderne.
Voici le vestige d’un hôtel-restaurant au nord de la ville. La lumière adoucie par le coucher du soleil donne à l’ensemble une unité de ton. Sable ocre-rouge, gris de la mer, bleu de certaines parois, de quelques carreaux de faïence et d’étroites colonnes, blanc rosé des murs au dehors et blanc des murs intérieurs. Pas de trace de vie. Des lieux béants comme un théâtre antique vide et ruiné, avec en toile de fond la mer paisible et grise. Au premier plan, un terre-plein circulaire avec une rare et rase herbe sauvage et verte tient le spectateur à distance de l’immeuble détruit.
Cette autre photo en plan large représente des maisons en ruine à Rafat. La destruction a mis en scène de larges plaques de béton effondrées dessinant une courbe convexe au premier plan du paysage.
Celle-ci donne à voir les vestiges d’une ancienne maison dans le quartier d’Al Salma. La scène est au soleil couchant. La courbe du premier plan est tracée dans la terre par le sillon de gros engins tracteurs.
Une autre maison en ruine dans le quartier d’Izbet Abed Rabbou : les pans de béton y sont suspendus ou encore debout. Certains supportent les couleurs orientales bleu, vert, rose, de cloisons tournées vers l’extérieur par le génie d’un obus destructeur.
Là une œuvre dont le titre désigne une maison proche de la frontière, dans le quartier de Chejaya. La formidable brisure des lignes de l’objet photographié l’emporte sur la réalité de la destruction qui souffla les dalles porteuses de colonnes en béton armé. Aux extrémités des colonnes, les fers lancent des appels au ciel. Vulcain est-il l’auteur de cet ouvrage ? Si ce n’est le dieu des matières fusibles, quelle force technologique a permis cet exploit ? Et pourquoi l’auteur de cette abstraction concrète n’en revendique-t-il pas les droits ?
Est-ce un portrait ou une composition ? On ne saurait comparer cette image au portrait, « effigie de buste grandeur nature » [1], du soldat américain Rick Yarosh, réalisé par Matthew Mitchell et exposé en août 2009 à la National Portrait Gallery de Washington. Le cas de Yachia Al-Adham, 23 ans, marié en mai après avoir été défiguré en janvier, les yeux et le nez détruits, offre-t-il alors un sujet si différent de celui qu’une photographe américaine réalisa [2] avec un autre jeune ancien soldat américain en Irak, aveugle et défiguré, posant en studio pour fixer une image officielle de mariage aux côtés de sa femme, jeune aussi, tournant vers l’objectif un regard plein d’effroi ? En effet, la photo ayant pour sujet Yachia Al-Adam diffère par le décor où la scène se passe, devant un mur de parpaings distordu, avec un dallage de terre cuite à même la terre d’enceinte de la maison ouverte. On voit le long du mur, derrière le jeune homme assis sur une chaise, des débris végétaux, une section de tube de plastique gris, un tissu vert ; et blanc un sac de nourriture provenant de l’aide internationale. Elle diffère aussi par l’absence de drapeau, par le costume que porte le jeune homme : sandales aux pieds nus, pantalon de survêtement en nylon, veste Nike, tee-shirt gris portant une inscription qu’on peut lire en partie. Elle diffère encore par le fait qu’il est seul au centre et qu’il tient entre ses jambes une canne rustique au pommeau largement recourbé.
Ici les vestiges d’une résidence de vacances autrefois utilisée par le gouvernement palestinien sur la côte. C’est une œuvre réellement picturale. Au premier plan, une première ligne de bris de brique rouge le long d’un mur de soutènement couvert de carreaux de faïence bleu piscine. Puis de nouveau une ligne rouge de débris de brique, une allée plantée de quatre palmiers assoiffés et jonchée de petits morceaux de béton. Au troisième plan un mur blanc marque la limite derrière laquelle, en perspective et au centre de la photo, deux hommes se tiennent debout sur une langue de béton, saillante parmi les ruines, sur le fond bleu du ciel. On pense à deux plongeurs en méditation.
Vu cette maison détruite dans le quartier d’Al Salam, en forme de vaisseau lunaire par la seule grâce de la bombe qui la sculpta ainsi, ou par le regard de l’enfant tête en l’air qui s’accroche à un fer de béton descendu du « mobile » suspendu au plafond.
Autre sujet, cette femme, Heba, 24 ans, comme une « Olympia » de Manet vous regarde si fermement dans les yeux, le visage ceint d’un voile aux tons harmonieux et doux mauve et vert, sur fond d’une tenture rouge. Seuls sont nus son visage, sa main gauche au premier plan à plat sur le tissu fleuri du lit, et la chair de sa cuisse estropiée contrastant avec le noir profond de sa tunique brodée. En appui contre le mur tendu de rouge, au fond à gauche, la forme grise d’une béquille médicale.
Les photos sont de Kai Wiedenhöfer, un photographe allemand influencé entre autres par August Sander. Il met en avant l’aspect documentaire de son travail. Certains, à Paris, ont vu dans ces photos un insupportable travail partisan et ont prétendu interdire l’expo au nom de leur combat violent contre l’antisionisme qu’ils confondent avec l’antisémitisme. Ils sont venus, ils n’ont rien vu, ils ont fait assaut d’inculture.


Guy Lavigerie est metteur en scène.

Notes

[1] « Le portrait d’un ancien soldat défiguré en Irak exposé dans un musée de Washington », LePoint.fr, 26 octobre 2009.
[2] Etait-ce en 2007, l’année où Libération publia la photo pleine page ?

13 novembre 2010

Wikileaks enfonce des portes ouvertes



Le site Wikileaks, qui avait publié 72 000 documents de l’armée de terre US en Afghanistan, vient de publier près de 391 832 télégrammes de rapports d’incidents de l’armée de terre US en Irak datés de la période 2004-2009.
Les documents ont été présentés dix semaines avant publication à quatre médias atlantistes, le New York Times, le Guardian, Le Monde et Der Spiegel afin qu’ils les analysent.
La presse dominante réagit principalement en s’étonnant de l’ampleur des violences de toutes sortes dont ces documents attestent. Elle en tire également des conclusions sur le rôle des mercenaires ou sur la faiblesse du gouvernement irakien.
Cette opération spectaculaire permet à la presse dominante de rattraper son retard en matière d’information. Les documents divulgués rapportent des événements dont la presse irakienne et la Résistance se sont fait l’écho au fur et à mesure au cours des dernières années et que la presse dominante s’est efforcée d’ignorer et de cacher à ses lecteurs.
Le Réseau Voltaire s’était étonné en son temps de cet aveuglement. Il avait alors, à titre d’exemple et pendant une période limitée à un mois, publié une sélection des principales informations connues, sous la forme d’une publication séparée : Janvier en Irak. Cette expérience, réalisée il y a plus de 5 ans, montre que tout était déjà disponible pour qui voulait le savoir.
Il s’en suit également que nos analyses des 5 dernières années sur ce sujet se trouvent aujourd’hui confirmées, alors que les analyses de la presse dominante sont désormais infirmées par elle-même. Notez, que le New York Times, le Guardian, Le Monde et Der Spiegel présentent leur remise à niveau comme un exploit journalistique, un scoop de très grande ampleur, au lieu de s’excuser auprès de leurs lecteurs pour leur avoir si longtemps menti.
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« Gates : les "fuites" de Wikileaks sont sans conséquences », Réseau Voltaire, 19 octobre 2010.
- « Communiqué du Réseau Voltaire - Wikileaks : une diversion politique », Réseau Voltaire, 28 juillet 2010.
- « Something Stinks About Wikileaks Release of "Secret" Documents », par F. William Engdahl, Voltaire Network, 20 août 2010.

3 octobre 2010

Journalisme et presse aux États-unis aujourd’hui : triste bilan

par Michael I. Niman*
Source : Project Censored / Red Voltaire.
Traduction : Réseau Voltaire.

Plusieurs grands quotidiens ont fait faillite aux Etats-Unis sans être remplacés. Ce mouvement ne semble pas devoir s’arrêter. Faut-il craindre la fin du journalisme professionnel et s’en lamenter ou, au contraire, se réjouir de la mort d’un modèle économique qui, depuis des décennies, a privilégié la rentabilité et le profit sur l’investigation et la contestation.

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Les journaux zombis disparaissent pour de bon ! La mort cérébrale des journaux est survenue il y a une génération, dorénavant les corps suivent…
Les chroniques nécrologiques des journaux imprimés ou télévisés font état d’un dépérissement généralisé de la presse et du négoce du journalisme : les grands journaux des Etats-Unis sombrent dans le chaos financier, quelques-uns ont fermé leurs portes et les autres réduisent leur personnel. Le Wall Street Journal et le Los Angeles Times se sont serré la ceinture au maximum, réduisant jusqu’à leurs locaux. Le Detroit News/Free Press et Seattle Post-Intelligencer privilégient leur sites internet par rapport à l’édition papier.
Parmi ceux qui ont carrément fermé, figurent le Rocky Mountain News, avec 150 ans d’ancienneté, à Denver ; le Cincinnati Post, 128 ans, dans le Cincinnati ; et l’Albuquerque Tribune, 87 ans. Leur nom s’ajoute à la liste gravée dans la pierre tombale de l’industrie de l’information. Pour notre part, comme nous le constatons depuis un certain temps dans nos propres journaux, la nouvelle de l’effondrement du journalisme ne date pas d’hier.
Les journaux connaissent depuis pas mal de temps une mort cérébrale, et leurs corps de zombis finissent par les escorter. Je sais que cela peut paraître cruel et susciter la colère des amateurs de mots croisés et de coupons publicitaires à découper —et ils sont légions—, mais il s’impose de s’interroger sur le phénomène et d’en retracer l’histoire.

L’appât du gain et la convoitise ont tué les grands quotidiens

La cause du collapsus de l’industrie journalistique est à rechercher dans sa perte de diversité. Le modèle du monopole a dominé l’industrie vers le milieu du XXème siècle. Dans presque toutes les villes des Etats-Unis, il y avait un quotidien dominant, soutenu par une économie de plus en plus puissante qui faisait une concurrence acharnée aux autres. A la fin du siècle, il ne restait qu’un seul journal local dans environ 98 % des villes étasuniennes.
Les monopoles menaçaient la démocratie, et les quotidiens sont devenus des gardiens des nouvelles régionales dont le contrôle permettait de dominer la politique locale et de s’arroger un pouvoir illimité. Ceux des politiques qui ont affronté le quotidien local n’y ont pas survécu, en termes de carrière. Et les coûts de la publicité ont grimpé, au point de menacer l’existence même des petites entreprises en difficulté.
Avec les monopoles régionaux, les journaux produisaient des bénéfices de plus de 10 % au profit des investisseurs de Wall Street et devenaient ainsi une des industries les plus rentables de la nation. Mais, du même coup, ils tuaient le « romantisme » du jeune reporter à la chasse des nouvelles « à servir chaud » et qui avait pour vocation de lutter contre la corruption, de faire des « scoops » et de sauver la démocratie. Les journaux produisent des bénéfices et, pour cette raison tombent sous la coupe de monopoles qui en font des outils dont la mission n’est plus d’informer, d’éduquer ou de faire campagne, mais, simplement, de rapporter de l’argent.
Le modèle du monopole a apporté à la presse sa saison de vaches grasses, mais elle fut éphémère, parce qu’à force de faire du profit les éditeurs sont devenus arrogants, jugeant que leurs bénéfices étaient un droit plutôt que le fruit du travail. Sans compétiteurs, ils ont licencié du personnel, même en période de prospérité. Puisque l’objectif était de faire de plus en plus d’argent, il suffisait de remplacer par des informations génériques l’enquête sur telle ou telle situation locale, aussi les journaux ont-ils perdu toute signification en tant que source d’information locale.
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Les employés du journal {Rocky Mountain News} (États-Unis) au moment d’apprendre la nouvelle de la fermeture définitive de cette vieille maison de presse.

Le modèle a tué la nouvelle… et les lecteurs

L’appât du gain et la convoitise impliquaient le fait que les journaux ne mordent pas la main de ceux qui les alimentaient : on ne crache pas dans la soupe ! On passait donc sous silence la nouvelle qui risquait de faire du tort à tel ou tel annonceur, à ses amis ou à ceux qui s’étaient vendus à eux ; on évitait toute controverse susceptible de, sait-on jamais, déranger un client, et ces deux formes d’auto-censure ont signé la mort des grands reportages qui rendaient autrefois les journaux indispensables et passionnants.
Poussé à l’extrême, le modèle profit-convoitise va plus loin : il ne s’agit plus seulement de ne pas offenser les annonceurs, mais aussi et surtout de faire leur jeu. C’est ainsi que la nouvelle concrète a été remplacée par des fables publicitaires aussi creuses que stupides et des pages entières de publicité.
Réfléchissons : quand donc avons-nous lu pour la dernière fois un article sérieux sur un nouveau modèle de voiture, ou une réflexion sur les modèles irresponsables de développement dans les pages immobilières ?
Au niveau macro, presque tous les journaux ont adhéré au commandement : « Sers-toi du pouvoir et ne pose pas de questions ».
Pratiquement tous les quotidiens importants des Etats-Unis ont ressassé mécaniquement et sans pudeur la propagande discréditée de l’administration Bush pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003.
Les critiques actuels disent aujourd’hui que la tendance générale de la presse d’alors, favorable à la guerre, constitue le facteur clé ayant permis à Bush de précipiter la nation dans cette guerre. Les sources d’information alternatives, qui opèrent surtout dans le cyberespace, ont démenti ces mensonges à coups d’informations précises et d’analyses qui se sont ensuite avérées prophétiques, mais elles n’ont pas pu démolir la désinformation diffusée par les journaux.
Jetez un coup d’œil à la liste des sujets d’actualité les plus importants et les moins couverts de ces vingt dernières années, sélectionnés par Projet censuré.
Les 25 ayant été retenus chaque année peuvent traiter de questions aussi déconcertantes que la vente de technologie nucléaire à l’Iran par la société Halliburton (de l’ex-vice-président Dick Cheney), les contrats décrochés par Halliburton pour la construction de centres de détention aux Etats-Unis et… la hausse de 3 000 % des actions de Halliburton pendant la guerre d’Irak.
Mais les thèmes sont aussi très variés : depuis les subventions du gouvernement pour l’introduction d’agents cancérigènes dans nos aliments et notre eau, jusqu’à la destruction de l’habeas corpus et de toutes les garanties de protection des droits de l’homme, en passant par le pillage à grande échelle des ressources naturelles par les multinationales. Or, si le lecteur feuillette les journaux à gros tirages de ces années, il n’y trouvera que rarement ce genre de nouvelles : elles n’y sont pas, et c’est pourquoi nous avons eu à nous tourner vers d’autres sources.
C’est un fait : le journal imprimé qui transforme des forêts entières en pulpe à papier s’efface progressivement au profit de la presse numérique, mais telle n’est pas la cause de la mort de ces compagnies de la presse. Les grands journaux d’aujourd’hui ont à leur actif, en moyenne, une image construite sur une centaine d’années, et ils devraient être les principaux joueurs reconnus dans l’arène de l’industrie de l’information, constituer des grandes marques, en bonne place pour dominer le panorama des médias convergents.
Seulement, après une génération d’auto-complaisance, les marques en question, et par conséquent leur valeur en Bourse, se sont effondrées. Puisque les stupides vivats lancés par Judith Miller à l’administration Bush nous ont conduits à la guerre, pourquoi continuerions-nous de lire les informations livrées par le New York Times sur l’Irak ?
Pourquoi devrions-nous payer pour être désinformés ? (Judith Miller, journaliste du New York Times, a inventé de fausses interviews en Irak pour servir la cause de la guerre qui était celle de la Maison Blanche, ce qui lui a valu d’être encensée comme « héroïne » du journalisme)

Les journaux viennent grossir la liste des objets mis au rebut

Pas mal des articles que nous avons consultés sur l’effondrement la presse ont été écrits par ces journaux qui se plaignent eux-mêmes de leur disparition, alors qu’elle résulte de leur propre action ou de celle de concurrents : chaînes de télévision ou autres organisations non moins âpres au gain qui se délectent à l’avance de la chute de certains journaux alors qu’elles-mêmes ne font que s’engager dans la même voie. Par contre, leur réflexion ne couvre pas la croissance de structures démocratiques d’information qui défient réellement la réalité actuelle et fournissent des informations sur des événements dangereux et inquiétants. Or, il ne s’agit pas seulement de raconter l’histoire d’une génération qui court à toute vitesse vers l’analphabétisme ou l’apathie, mais celle, plus chargée d’espérance, d’une révolution dans les médias. On peut y voir un ajustement du marché face à la chute libre du modèle corporatif de propagande. L’évolution est plutôt positive.
Mais les grands médias ne mourront pas en état de grâce. Ils dévalent la pente, nous disent les experts, parce qu’ils se sont suicidés et qu’ils sont venus grossir la liste des objets mis au rebut.
Pensez-y : tout semble indiquer que la mystérieuse perte de revenus au titre des petites annonces est devenue la balle d’argent qui a condamné les survivants au repos éternel. Mais pourquoi —et c’est une question qu’on se pose rarement— les quotidiens ont-ils perdu leurs petites annonces ?
Curieusement, la perte des annonces s’accompagnait de la diminution du nombre de lecteurs, et pas mal d’annonceurs émigrèrent non pas vers les sites Internet mais plutôt vers les hebdomadaires alternatifs qui ouvrent grand leurs pages à l’information que les grands médias consignent aux oubliettes de l’information dangereuse. C’est ainsi que le marché travaille, dirait Friedman (et pas Marx). Quand vous désirez louer un appartement, où cherchez-vous ?
Ces médias alternatifs n’ont pas hérité les annonces de leurs parents défunts, ils se sont appliqués à les décrocher quand les quotidiens ont cessé de les publier.
Pour que le journalisme prospère, il faut que l’on puisse payer les journalistes.
Les critiques des médias démocratiques se presseront de signaler que le marché ne peut pas soutenir un million de sites offrant de l’information en ligne et que les petits médias ne peuvent se permettre que de petits salaires pour une poignée de travailleurs. Aussi, selon ce raisonnement, aurions-nous besoin d’un nouveau modèle pour financer des médias de qualité.

La profession de journaliste est-elle en crise ?

C’est un fait. Mais ce même argument part souvent de la prémisse selon laquelle le vieux modèle, à savoir les journaux appartenant à des monopoles, faisait la même chose, et que la mort des grands annonce celle du journalisme en tant que profession. L’arbitraire a longtemps régné sur le système de rémunération des journalistes professionnels : celui-ci récompensait les lèche-bottes et sanctionnait les journalistes assumant des risques et travaillant dur.
Voyons, par exemple, le New York Post, sans conteste l’un des pires quotidiens du pays : sensationnaliste, trafiquant de phobies, xénophobe. Il emploie quelques-uns des journalistes les mieux payés du pays, alors que, dans la même ville, l’implacable Indypendent (oui, avec y) mise sur des bénévoles faisant du journalisme local d’enquête. C’est tout à son honneur, surtout si on compare cette politique à la récompense des laquais qui bradent leur profession. Trouver des sources de revenus pour payer les bons journalistes est un autre problème.
La question de fond, c’est que s’il n’y a plus d’avenir pour les journaux ennuyeux et autres zombis au service des monopoles, le journalisme, lui, en a un. Je me souviens d’une réunion, il y a quelques années, avec une délégation de journalistes ukrainiens. Ils étaient tous d’âge moyen, et avaient été formés au journalisme dans les médias d’une société soviétique totalitaire, en somme la négation du journalisme. Pourtant, génération après génération, les candidats au journalisme avaient assimilé des aptitudes dont ils ne pouvaient pas se servir. Et lorsque l’empire soviétique s’effondra, il y avait des journalistes prêts à sortir de l’hibernation.
Ici, ce sera peut-être un peu la même histoire : quand les quotidiens autocensurés appartenant aux monopoles auront définitivement disparu, les chaînes ayant condamné le journalisme à la médiocrité pendant toute une génération sauteront. Peut-être les bons journalistes auront-ils à travailler au jour le jour et même à faire d’autres métiers pour assurer leur pain quotidien.
Peut-être les laquais n’éditeront-ils plus de journaux. Ou peut-être que finalement peu de choses changeront, sauf les lieux pourvoyeurs de désinformation et de banalité. Quoi qu’il en soit, je ne verserai pas une larme sur les grands médias corporatifs.


 Michael I. Niman
Dr. Michael I. Niman, collaborateur du Projet censuré de l’Université Sonoma State de Californie, professeur de journalisme et de communication à l’Université d’Etat de Buffalo, et journaliste pour www.Artvoice.com et www.Mediastudy.com. Une version de cette introduction au chapitre I de projet censuré 2010 a été publiée sur ArtVoice (28/04/09). 

9 décembre 2009

Les nouveaux visages du journalisme en Chine

mardi 8 décembre 2009, par René Vandergoten

Avec ses fenêtres teintées encastrées dans d’épais murs de marbre blanc, le bunker du China Daily, entre les périphériques trois et quatre de Pékin, n’a rien à envier au blockhaus de News Corp, dans les docks de Londres, où sont installées les rédactions du Times ou du Sun. Mais, dans la forteresse du quotidien chinois, pas d’émulation : le silence est monacal. En costume-cravate, un homme attend dans le hall, un gobelet de thé vert à la main. C’est Gene Wang (son nom est modifié à sa demande), l’un des 230 journalistes du quotidien national anglophone chinois. China Daily tire à 300 000 exemplaires, tandis que son site Internet comptabilise 6 millions de pages vues chaque jour, dont les deux tiers hors de la Chine.

Après neuf ans de métier, ce jeune père de famille de 34 ans est responsable des secteurs stratégiques « énergies » et « environnement ». D’une nature prudente, Gene Wang se méfie des étrangers : « Etes-vous bien sûr que vous êtes venu avec un visa de journaliste ? J’ai les moyens de vérifier. » Et pour cause. Il est dans les petits papiers des autorités. En octobre 2008, il a reçu les félicitations solennelles du ministre de l’industrie et de l’information pour son courage et son dévouement lorsqu’il a couvert le tremblement de terre du Sichuan, puis les Jeux olympiques de Pékin.

Chaque jour, à la cafétéria, dans les couloirs ou à la conférence de rédaction, Gene Wang côtoie près de 70 journalistes et correcteurs anglais, américains ou australiens sans lesquels le journal anglophone n’existerait pas. Pourtant, la cohabitation entre Chinois et Occidentaux est loin d’être harmonieuse. Gene Wang espère qu’à l’avenir, China Daily pourra carrément se passer de leurs services. « Nous n’avons pas besoin d’un Occidental pour montrer comment les Chinois doivent voir leur pays. » Car le contenu de China Daily, comme celui du Quotidien du peuple , est calqué sur la vision du gouvernement. De fait, si les plus anciens laowai (étrangers) du journal adhèrent pleinement à la propagande du Parti communiste chinois (PCC), d’autres n’entrent pas facilement dans le moule, ce qui donne des conférences de rédaction plutôt atypiques. L’un des récalcitrants décrit : « Généralement, les journalistes juniors acceptent mal que leur papier soit mis à la trappe sans explication. Alors, pendant la conférence de rédaction du matin, ils posent des questions. Les chefs, tous chinois, ne donnent aucune explication, et la réunion, censée se tenir en anglais, vire subitement au mandarin. Les jeunes, qui ne maîtrisent pas particulièrement la langue, sont largués. »

A 1 200 euros par mois, avec un logement de fonction, une connexion Internet ultrarapide, des cours particuliers de mandarin et une tolérance pour les piges extérieures, le train de vie d’un journaliste anglophone fraîchement débarqué au China Daily est bien meilleur que celui d’un confrère chinois aguerri. L’emploi du temps n’est pas non plus éreintant : copier-coller des dépêches de Xinhua, l’agence de presse officielle, fluffy stories ou articles de divertissement façon « J’ai testé pour vous la vie nocturne de Sanlitun (la rue de la soif, à Pékin) », puis relecture des principaux papiers rédigés par les camarades chinois, pour s’assurer que l’anglais est parfait.

Peter B., journaliste économique au China Daily, ne compte pas s’éterniser. Agé de seulement 24 ans et originaire de Londres, il a décroché son poste en répondant à une annonce diffusée sur le site Web du quotidien. C’était en juin 2008. « Je sortais d’un stage café-photocopie au Financial Times et je voulais vraiment être à Pékin pendant les Jeux. Depuis Londres, j’ai passé trois entretiens téléphoniques avant d’obtenir le poste. Aujourd’hui, je gère la page boursière... Mais, surtout, j’ai un permis de travail, un bien assez rare en Chine. » Quand son carnet d’adresses sera suffisamment étoffé, Peter envisage de construire une véritable correspondance pour la presse britannique et, pourquoi pas ?, un blog pour raconter son expérience.

Une presse prospère pour entrepreneurs locaux Retour à la table des matières

A une nuit de train au départ de la gare de l’Ouest de Pékin, la presse de Wuhan répond à d’autres règles. Grise, polluée et poussiéreuse, la capitale de la province du Hubei compte une usine d’assemblage pour PSA Peugeot Citroën et un gigantesque campus. Wuhan dispose aussi de six quotidiens régionaux, parmi lesquels le Chu Tian Dushi Bao, lancé en 1997 par le gouvernement local et déjà en tête des ventes avec 1,3 million d’exemplaires distribués chaque jour sur un marché de 10 millions d’habitants. Sa spécialité : l’éloge des entrepreneurs locaux qui ont réussi. Une double page « portrait » leur est ainsi consacrée chaque semaine.

Un rendez-vous avec la rédaction du Chu Tian Dushi Bao a donc été fixé… par l’entremise de M. Wen Jie Yong, un entrepreneur local. Ce fils de paysans devenu patron a délaissé sa cimenterie pour ouvrir, en octobre 2008, un laboratoire de médicaments à Hankou, l’un des trois arrondissements de Wuhan. Le 13 décembre suivant, lui aussi a eu droit à son quart d’heure de gloire : sur deux pages, les journalistes ont rendu hommage à la réactivité de Wen Jie Yong, qui, sentant la crise immobilière se profiler, s’est reconverti dans l’industrie pharmaceutique. De quoi lui garantir une entrée dans le cercle des grands notables de la province, avec l’apparat afférent. Désormais, l’homme ne se déplace jamais en ville sans son chauffeur particulier, au volant d’une Citroën « Triomphe », la limousine des Chinois. Un coup de téléphone a suffi à réunir plusieurs journalistes pour une discussion sur le pouvoir de la presse locale.

Mais seul le départ de Wen Jie Yong va permettre d’achever les palabres avec la rédaction : « Pour notre rubrique consacrée à l’essor économique, chaque patron est présenté par les membres du gouvernement local, dont le siège est à deux pas de la rédaction. » Les deux journalistes insistent sur des salaires confortables, des avantages en nature. « Une bonne planque » pour cet ancien professeur d’anglais ou ce fonctionnaire des impôts.

Les acrobaties de « Nanfang Dushi Bao » Retour à la table des matières

Il faut alors descendre dans le sud de la Chine, s’éloigner au maximum de Pékin, pour appréhender une conception plus libre du métier. Un nouveau train de nuit nous emmène à Canton, 13 millions d’habitants et une réputation d’« atelier du monde » mise à mal par la crise. A la fois toute proche de Hongkong et très loin de Pékin, la presse cantonaise a longtemps joui d’une autonomie éditoriale relative et d’une certaine notoriété auprès des étudiants. C’est le cas du Nanfang Dushi Bao (le quotidien métropolitain de Canton) et du Nanfang Zhou Mo (le journal du week-end de Canton, vendu à 1 300 000 exemplaires), diffusés à l’échelle nationale et d’où sortent les scandales ou l’actualité qui font jaser la blogosphère chinoise et enrager le gouvernement central.

Un rendez-vous est donné à côté du 289, Guangzhou lu, le siège du groupe, avec une dizaine de journalistes du Nanfang Dushi Bao . Une « immersion » dans la rédaction est envisagée, mais sujette à polémique. Depuis l’automne 2008 et le tournage en caméra cachée d’un documentaire pour la télévision japonaise, les journalistes étrangers sont persona non grata. Pourtant, ces salariés sont impatients de parler de leur réalité. Tous sont jeunes, souvent moins de 30 ans, et blogueurs invétérés. Au Nanfang Dushi Bao, le turn-over des journalistes est impressionnant ; les contrats durent trois ans et sont rarement renouvelés. Le métier n’est pas simple : pour l’actualité chaude, les journalistes doivent composer avec Xinhua, l’agence de presse officielle, qui exige la priorité quand bien même le journal aurait obtenu l’information bien avant. Rien ne peut donc être diffusé avant Xinhua.

Pour le reste, les sujets arrivent grâce aux confrères d’autres régions qui ne peuvent se permettre, par exemple, de publier chez eux une enquête sur la corruption du parti local. « Ces échanges de bons procédés fonctionnent dans les deux sens », précise l’un des journalistes. « C’est cette solidarité qui nous permet de continuer de lever des lièvres. » Les scoops proviennent aussi de lecteurs en détresse. C’est alors aux journalistes du Nanfang Dushi Bao de devoir trier parmi des nombreuses informations, souvent délicates, comme le tabassage d’un étudiant par des policiers ou les conditions d’expulsion d’une famille sans histoires. « Une fois vérifiées, nous prenons 10% de ces doléances en considération », résume l’un des journalistes. De temps en temps, la censure s’affiche au grand jour, comme ces courriels collectifs affichés sur un tableau aimanté : « Il ne faut pas interroger les familles de victimes du lait en poudre contaminé à la mélamine » , « Il ne faut pas photographier les enfants hospitalisés à cause du lait et des complications », souvenirs du scandale du lait contaminé…

« Au final, le rédacteur en chef appose sa signature à côté de chaque photo et de chaque texte avant publication. Il ne peut rien laisser passer », explique un journaliste. Son travail ressemble à un savant dosage entre audace et respect des règles édictées par le parti. Les conditions de travail des journalistes en Chine transpirent aussi à travers les pages du Nanfang Zhou Mo. Fin novembre 2008, un dossier de quatre pages était consacré à Fu Hua, un journaliste de 43 ans et ancien juge, aux prises avec la justice. « Un cas d’école ; l’homme réalise une enquête sur un chantier bâclé d’agrandissement de l’aéroport de Long Jia (province de Jilin, dans le nord-est de la Chine). Le chef de chantier, en conflit avec son employeur, fournit au journaliste des informations fracassantes et de l’argent, l’équivalent de 500 euros, pour que l’enquête puisse être menée le plus rapidement possible. Le contremaître sera condamné à sept ans de prison, le journaliste à un an, grâce au soutien de son rédacteur en chef. Faut-il considérer le journaliste comme un criminel ? » écrit le journal. Si personne ici n’a oublié l’arrestation du rédacteur en chef du Nanfang Dushi Bao, Cheng Yizhong, le 1er avril 2004, pour avoir, sans consulter le parti, redistribué une partie des bénéfices du journal à tous les salariés, ils avouent une sincère inquiétude pour d’autres camarades, moins protégés – au moins 31 journalistes chinois et 51 blogueurs sont actuellement derrière les barreaux, selon le rapport annuel 2008 de Reporters sans frontières. Ils évoquent le nom de Zola Zhou [1], un journaliste citoyen respecté par la blogosphère chinoise, qui appelle ouvertement aux dons sur son blog, afin de financer ses propres enquêtes. « C’est comme s’il donnait un bâton pour se faire battre », résume un journaliste qui se fait surnommer Tataking. A 26 ans, ce rédacteur de Nanfang Dushi Bao passe le plus clair de ses journées à ratisser la Toile avant que les censeurs ne la nettoient (ou ne l’« harmonisent »), à la recherche d’informations sensibles, de témoignages laissés sur les forums ou les blogs chinois.

Tian Ren, l’un des quarante photographes du journal, nous explique que les propositions pécuniaires font partie du quotidien. « A Canton, ça construit en permanence, et les accidents de chantier sont quotidiens. Quand on nous appelle parce qu’un bâtiment s’est effondré avec des ouvriers ensevelis, nous sommes sûrs qu’à notre arrivée sur place quelqu’un nous proposera une enveloppe pour ne pas photographier… En général, c’est 200 euros. » Tian Ren refuse tout compromis. Le jeune homme préfère la photo artistique et s’inspire beaucoup de son chef de service et mentor, Fiang Qian Hua, lauréat 2007 du prestigieux Word Press Photo, une récompense qui honore les meilleurs photojournalistes de la planète.

Finalement, une visite du quotidien Nanfang Dushi Bao, de la rédaction et de ses différents desks va pouvoir être programmée, au pas de charge. A l’intérieur, interdiction absolue de photographier. Dans le hall, face à l’ascenseur, un petit communiqué annonce l’arrivée du salarié Liu Ye au sein de la section du Parti communiste du groupe. Au premier étage, nous découvrons le service « société et économie ». Les mains sur le clavier, de tout jeunes journalistes en jeans et baskets rédigent leurs papiers. Face à eux, une quinzaine de correcteurs s’affairent, au crayon de bois, sur le contenu de la prochaine édition. Sur les cloisons qui délimitent chaque bureau, des posters Hello Kitty ou des autocollants humoristiques « Ici vous pouvez entrer sans aucun diplôme » côtoient d’immenses drapeaux de velours rouge. En lettres dorées, on y lit : « Toute la rédaction du Di Yi Cai Jing Ri Bao (le premier quotidien financier) vous est reconnaissante d’avoir défendu notre journaliste dans vos colonnes. » Un autre drapeau, rouge et or, déclame : « Parce que vous avez le courage de dire la vérité, les habitants du village de Xishui, province du Hubei, vous remercient. »

Blogueurs et journalistes : même combat ? Retour à la table des matières

La nouvelle génération de journalistes en Chine baigne dans la culture Web. Ils puisent leurs informations sur les blogs, quand ils ne transmettent pas à leurs auteurs des scoops qu’ils ne peuvent eux-mêmes traiter. Cette proximité entre journalistes de médias contrôlés par l’Etat et blogueurs sulfureux se traduit par des rencontres insoupçonnées. A l’initiative de Wen Yun Chao, blogueur, amateur de hard rock et propriétaire d’un bar à Canton, c’est toute la crème des blogueurs militants chinois qui était attendue à Canton les 25 et 26 avril 2009, autour de Rebecca MacKinnon, ancienne chef du bureau de CNN à Pékin et fondatrice de Global Voices Online, un site qui relaie et traduit les billets citoyens du monde entier.

Wen Yun Chao est devenu un blogueur réputé ce jour de juin 2007 où il a décidé de couvrir en temps réel une manifestation populaire contre la construction d’une usine chimique à Zhangzhou [2]. Tandis que les médias traditionnels avaient pour ordre de boycotter l’événement, Wen a posté sans relâche des centaines de SMS décrivant minute par minute la manifestation [3]. Depuis ce jour, il est considéré comme l’un des spécialistes des sujets brûlants en Chine. Idem pour Zola Zhou, un blogueur de 27 ans qu’il considère comme son petit frère. Le garçon est devenu la coqueluche des médias occidentaux depuis son reportage sur les irréductibles expropriés de Chongqing. Sa photo d’une maison vouée à la démolition et suspendue à un petit lopin de terre rongé par les pelleteuses fera le tour du monde.

René Vandergoten est journaliste indépendant à Pékin.

Notes

[1] Le blog de Zola : www.zuola.com/weblog Invité par la télévision allemande Deutsche Welle en novembre dernier à participer au jury des Bobs ou « Best of Blogs » de l’année, Zola sera finalement interdit de sortie du territoire chinois, malgré l’intervention de l’ambassade d’Allemagne.

[2] Le billet qui rendit Wen Yun Chao célèbre : www.wenyunchao.com

[3] Le site Twitter, qui permet l’envoi de messages courts depuis son téléphone portable, se répand actuellement parmi les journalistes citoyens, ou citizen reporters, de Chine. En août 2008, le blogueur Zola avait décrit son arrestation en direct sur son blog, depuis le siège arrière du véhicule de police.

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