4 avril 2013

Simulation numérique des conflits sociaux

Par Pablo Jensen
Chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à l’Ecole normale supérieure de Lyon, auteur de l’essai Des atomes dans mon café crème. La physique peut-elle tout expliquer ?, Seuil, coll. « Points sciences », Paris, 2004.

04/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English  Numerical simulation of social conflicts



Gouverner l’avenir par la science et la technologie : telle est l’ambition du mégaprojet de recherche FuturICT (pour « information, communication, technologies »). « Un grand nombre des problèmes actuels, la crise financière, les instabilités sociales et économiques, les guerres, les épidémies, sont liés aux comportements humains, argumentent les chercheurs qui le pilotent. Mais il y a un sérieux manque de compréhension de la manière dont la société et l’économie fonctionnent. » FuturICT avait été présélectionné dans le cadre du plus grand programme de soutien à la recherche jamais lancé par l’Union européenne. Si, au final, il n’a pas été retenu pour un financement de 1 milliard d’euros — l’Union lui a préféré le projet Cerveau humain (Human Brain Project), qui vise à simuler un cerveau, ainsi qu’une étude des applications du graphène dans l’électronique, les communications, etc. —, les questions posées par FuturICT restent à l’ordre du jour.

Il s’agit en effet de profiter de la puissance de calcul des ordinateurs pour intégrer les connaissances en ingénierie et en sciences naturelles et humaines, avec pour objectif d’administrer la société. L’avalanche de renseignements créée, entre autres, par le développement d’Internet, la multiplication des capteurs et les échanges sur les réseaux dits « sociaux » permet le traitement de masses de données (big data) dont on imagine déjà des applications loin d’être anodines. Aux Etats-Unis, l’agence Intelligence Advanced Research Projects Activity (Iarpa), chargée de mener des recherches liées au renseignement, finance depuis 2011 un projet lancé par des universitaires et des entreprises qui vise à enregistrer automatiquement les données Internet des pays latino-américains pour « développer des méthodes [mathématiques] d’anticipation et de prévention de possibles révoltes ».

L’idée d’utiliser des méthodes scientifiques pour gouverner la société est tout sauf récente. Mais il faudra attendre l’invention des statistiques pour la rendre opérationnelle. A partir du XIXe siècle, dans le but d’améliorer la collecte des impôts ou l’enrôlement des soldats, les Etats européens recensent leurs populations et leurs richesses. Cela exige la mise en place d’une infrastructure juridique et matérielle, la généralisation de di!érents instruments comme les cartes ou le cadastre, l’homogénéisation des unités de mesure et de la langue, ou encore la stabilisation des noms de famille. Pour permettre l’exploitation de ces informations par les administrations centrales, on fit appel au grand mathématicien Pierre Simon de Laplace, qui inventa des outils mathématiques, comme le calcul des probabilités, afin d’estimer la population à partir de données parcellaires.

Mais le véritable fondateur d’une « science » de la société fut un personnage peu connu, l’astronome belge Adolphe Quételet. Côtoyant Laplace à l’Observatoire de Paris, il prit connaissance des recensements nationaux et fut fasciné par la relative constance du nombre de suicides ou de crimes. Il en déduisit que les imprévisibilités individuelles se compensent lorsqu’on agrège un grand nombre d’individus ; que ce qui se rattache à l’espèce humaine, considérée dans son ensemble, est de l’ordre des faits physiques. Il voulut alors créer une « mécanique sociale » aussi rigoureuse que la « mécanique céleste » de Laplace et capable de
gouverner les masses humaines. Cette analyse de la régularité et de la prévisibilité des groupes sociaux servit de point de départ au philosophe et sociologue Emile Durkheim (1858-1917) et à la science de la société moderne, la sociologie.

Jusqu’aux « trente glorieuses », les Etats centralisés vont ainsi gouverner des populations conçues comme des groupes sociaux homogènes, appréhendés depuis les centres de pouvoir selon des critères administratifs prédéfinis (âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle...).
Puis, dans les années 1980, l’Etat néolibéral abandonne l’idée d’une société structurée en catégories. Il la conçoit plutôt comme une juxtaposition d’individus isolés, d’« atomes sociaux » en concurrence sur un marché libre, qu’il convient de piloter par des incitations et des palmarès, comme l’a montré Alain Desrosières, qui vient de disparaître et auquel ce texte doit beaucoup,dans le précieux La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique (La Découverte, 1993).

FuturICT combine cette conception d’« atomes sociaux » chère au libéralisme à la vieille idée de Quételet de l’existence de lois sociales. L’un de ses objectifs est en effet de « dévoiler les lois cachées qui sous-tendent notre société complexe ». Grâce à celles ci, on pourra fabriquer des sociétés virtuelles où seront testés des scénarios ; cela permettrait de choisir les « meilleurs », et ainsi de « prévenir les crises qui secouent régulièrement le monde ». Déjà, il est possible de recourir à des simulateurs de trafic urbain afin d’optimiser les cycles de feux de circulation en mesurant des flux moyens de véhicules. Mais

Dirk Helbing, l’un des deux responsables du projet FuturICT, explore une autre approche : grâce à des données sur le trafic automobile, il a créé avec son équipe un modèle de comportement des conducteurs tenant compte de paramètres comme leur temps de réaction. En faisant interagir un grand nombre de ces « conducteurs robots » dans des environnements incluant des feux coordonnés de différentes manières, il a pu explorer les temps de parcours et montrer que, en rendant les feux capables de mesurer les flux de véhicules en temps réel et d’échanger des informations avec les feux proches pour se coordonner, on pouvait anticiper l’arrivée de groupes de voitures. Cette ingénierie « microsociale » peut être utile dans d’autres domaines : une équipe interdisciplinaire d’informaticiens, de médecins et de physiciens a ainsi établi un modèle détaillé permettant de prédire les épidémies de grippe.

Avec FuturICT ce type d’approche se généralise à l’ensemble des problèmes sociaux. Tout en reconnaissant qu’il n’est pas possible de créer un modèle intégrant tous les habitants de la Terre à partir d’informations sur leur vie privée, FuturICT envisage néanmoins un « simulateur terrestre » alimenté par un « système nerveux planétaire », réseau mondial de capteurs enregistrant et centralisant à chaque seconde des milliards de données individuelles et environnementales. Idéalement, ce simulateur serait capable de modéliser le fonctionnement des sociétés, comme on le fait déjà pour des systèmes complexes en physique, et donc de tester les effets dedi!érentes politiques. Tout comme les chimistes peuvent aujourd’hui se dire : « Tiens, et si je mélangeais un peu de zirconium au cuivre pour mieux catalyser la production de combustibles ? » et tester l’idée in silicio (dans l’ordinateur), les chercheurs pourraient donc se dire : « Tiens, et si j’augmentais la mobilité des personnes, est-ce que je  pourrais aboutir à une société plus solidaire ? » Cependant, ces modèles atomiques, où chaque être humain est représenté par un agent économique suivant une règle simple, peinent

souvent à reproduire la réalité. Pour s’en convaincre, il su"t de se pencher sur les centaines d’articles théoriques consacrés à la modélisation de la « tragédie des biens communs », ces situations où l’intérêt personnel pousserait chacun à surexploiter un bien partagé (un pâturage commun, par exemple) au détriment de la collectivité, articles qui tous confirment la di"culté d’éviter cette surexploitation.
Comme l’a montré un travail empirique qui a valu en 2009 à Elinor Ostrom(3) le Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, les normes communes, les liens familiaux, les discussions face à face jouent un rôleclé dans l’établissement d’une réelle coopération destinée à éviter la « tragédie ». Or ces éléments sont hors de portée des simulations…

L’ANALOGIE avec celles de la physique est un leurre à plus d’un titre. En e!et, ces dernières s’avèrent pertinentes dans la mesure où les scientifiques ne travaillent pas sur la matière naturelle, mais sur des matériaux artificiels purifiés et contrôlés en laboratoire. D’ailleurs, les applications des promesses des creusets virtuels sont encore rares, car les matériaux optimaux sont difficiles à fabriquer, ou trop chers. Les résultats du « simulateur terrestre » ne s’appliqueraient donc qu’à des sociétés suffisamment encadrées pour garantir la pertinence des « lois sociales », un peu comme les « lois économiques» ne deviennent valables que dans un monde formaté par les économistes grâce à la monétarisation des valeurs. Croire en ces lois, c’est oublier que les marchés financiers ont été construits selon un modèle théorique jugé optimal, en fonction d’une idéologie (implicite ou non). Dans le domaine social, c’est refuser d’interroger la dimension politique de la justification des normes sociales. Il est vrai que l’un des termes récurrents dans les présentations du projet est celui de « résilience », qui neutralise la possibilité de conflits.

En revanche, FuturICT a raison sur un point essentiel : l’importance pour la communauté académique de s’emparer de la numérisation de la société. Un domaine dont les entreprises privées, notamment Google et Facebook, ont pris les commandes. Les usages qui en seront faits semblent ne pouvoir aller que dans deux directions : soit renforcer les pouvoirs calculateurs d’un centre qui prétend piloter la société, soit développer des outils qui permettent de coordonner les intelligences éparpillées. FuturICT a choisi la conception selon laquelle les individus modélisés sont les molécules d’un organisme dont le cerveau est ailleurs, en adoptant
une stratégie d’analyse de volumes massifs de données. Or derrière big data se cache Big Brother.

Pourtant, si l’on accorde de l’intelligence auxpersonnes et pas seulement aux institutions centralisatrices, un autre monde numérique peut se faire jour. En 1975 déjà, un amateur avait imaginé un logiciel pour aider les gens à gérer une petite base de données alimentaires personnelle, intégrant automatiquement les achats et suggérant des recettes. De la science-fiction alors ; mais, aujourd’hui, des logiciels commencent à voir le jour qui permettent à chacun d’enregistrer ses données, de les organiser et de les communiquer aux entreprises ou aux administrations, tout en en conservant le contrôle (4). On est loin de l’objectif affiché sur le site de l’Union européenne, « créer et lancer des observatoires des crises et des systèmes de soutien au processus décisionnel pour les responsables commerciaux et décideurs politiques », qui définirait une étrange démocratie…


Notes :
(1) www.futurict.eu ; sauf mention contraire, toutes les citations proviennent de ce site.
(2) Lire Philippe Rivière, « Allende, l’informatique et la révolution », Le Monde diplomatique, juillet 2010.
(3) Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, Bruxelles, 2010. Lire aussi Hervé Le Crosnier, « Elinor Ostrom ou la réinvention des biens communs », Puces savantes, 15 juin 2012, http://blog.mondediplo.net
(4) Par exemple Mydex.org

WELCOME TO FUKUSHIMA

Réalisateur : ​ALAIN DE HALLEUX
Source : http://www.rtbf.be
08/03/2013

Deux ans, jour pour jour, après la catastrophe de Fukushima, la RTBF présente le nouveau documentaire d’Alain de Halleux : « Welcome to Fukushima ». Rencontre avec le réalisateur à l’occasion de l’avant-première à l’Espace Delvaux à Watermael-Boistfort »
Durant deux ans, Alain de Halleux a suivi les habitants de Minamisoma, une petite ville située à 20 km de la centrale nucléaire. Entre révolte et résignation, ils s’interrogent: faut-il partir ou rester sur place, vivre avec la contamination et la peur de l'avenir ?

Avant le tremblement de terre et l’accident nucléaire à Fukushima, la ville de Minamisoma comptait 70.000 Alain de Halleux donne la parole à ces Japonais ordinaires confrontés à une situation sidérante : des rencontres qui nous révèlent les angoisses, les espoirs, les bouleversements majeurs vécus par ces parents et ces enfants. S'éloigner de Fukushima, voire quitter le Japon, ou rester mesurer la radioactivité de son environnement et de sa nourriture, tenter d'obtenir des informations fiables à partir desquelles prendre une décision qui engage toute la famille… autant d'interrogations et de défis auxquels sont confrontés Royko et David, Ekio, Kento et les autres. Ils assistent à la métamorphose du paysage (on rase des forêts et des montagnes) et nous parlent du rapport traditionnel à la nature bouleversé par la catastrophe.
habitants. Juste après la catastrophe, ils n’étaient plus que 10.000. Depuis certains sont revenus mais les doutes et les angoisses pour l’avenir persistent. Durant deux ans, Alain de Halleux a suivi des habitants et des familles de cette petite ville. Ils affrontent au quotidien un ennemi invisible, la radioactivité, qui compromet le futur de cette région et du pays. En partant à la rencontre de familles,

Un docu de 60' produit par simple production, crescendo film et la RTBF , Réalisateur : ​ALAIN DE HALLEUX

Ces drones qui vont changer nos vies

Source : http://www.rts.ch
17/03/2013

Ils ont été au coeur de l'élection présidentielle américaine pour leur utilisation militaire. Mais les drones sont de plus en plus utilisés dans le civil. Sauveteurs, paparazzis, ou policiers : tous y ont recours. Mais des atteintes à la vie privée aux détournements terroristes, il y a des risques.

1 avril 2013

Quand la chimie contamine notre eau

Réalisateur: Peter Podjavorsek

Comment lutter contre la pollution croissante de l’eau ?

Peut-on boire sans crainte l’eau du robinet ? C’est ce qu’'affirme Janez Potocnik, commissaire européen en charge de l’environnement. Mais les scientifiques qui analysent les substances rejetées dans nos eaux se montrent plus réservés. En effet, ils observent chez les poissons et les amphibiens des troubles de la masculinisation, des hypertrophies du foie et des branchies... Chez l’homme, les phénomènes d’allergies et de résistance aux antibiotiques progressent. La biologiste Barbara Demeneix a décelé dans l’eau des molécules perturbant le fonctionnement de la thyroïde. Écotoxicologue, Peter von der Ohe plaide pour une révision des protocoles expérimentaux d’analyse des eaux : selon lui, trop peu de substances sont testées, et sans que les équilibres complexes de la chaîne alimentaire ne soient pris en compte. Résultat : les estimations des seuils de tolérance à ces substances sont trop hauts et le scientifique estime que seules 15% de nos eaux sont propres. Mais dans les pays en voie de développement, la situation est plus dramatique encore : en Inde, où l’industrie pharmaceutique européenne a délocalisé une partie de sa production, le chercheur Joakim Larsson a mesuré des concentrations en antibiotiques un million de fois supérieures à la normale. Maladies chroniques, fausses couches, naissance de nourrissons handicapés se multiplient. Un constat qui invite à se mobiliser : les scientifiques en appellent à la responsabilité des industriels et aux autorités administratives et explorent des solutions pour dépolluer l’eau.

26 mars 2013

SYRIE : LES IMPLICATIONS RÉGIONALES DE LA CRISE

Source : http://ddc.arte.tv
english  SYRIA: IMPLICATIONS FOR REGIONAL CRISIS



Les acteurs régionaux et internationaux observent avec la plus grande attention l’évolution de la situation en Syrie. En effet, la crise syrienne a des conséquences qui dépassent largement le cadre de son territoire : migrations, instabilité, enjeux économiques… Le Dessous des Cartes passe en revue les relations que la Syrie entretient avec ses voisins pour tenter de comprendre leurs positions respectives à l’égard de la crise syrienne.




Lectures

Moyen-Orient n° 12 - Dossier « La Syrie, le régime Al-Assad en sursis »
Hamit Bozarslan, Hélène Michou et Barah Mikaïl, Fabrice Balanche, Ignace Leverrier, Tigrane Yégavian, Agustín Galli, Rim Khouni Messaoud
Areion
11 & 12 2011
"La Tunisie et l’Égypte tentent de trouver la voie de la transition démocratique, la Libye découvre la liberté après quarante-deux années de règne de Mouammar Kadhafi… La Syrie vient de vivre un « été de l’autoritarisme ». Les images qui nous parviennent de villes comme Hama ou Homs montrent une répression des plus féroces du régime de Bachar Al-Assad contre son peuple. Depuis le 15 mars 2011, début des protestations, au moins 2 600 personnes ont perdu la vie, selon l’ONU. Le président syrien a bien appris la leçon : un dictateur ne doit jamais reconnaître son manque de légitimité, erreur qui avait coûté leur « trône » à Zine el-Abidine ben Ali et à Hosni Moubarak. Au mois de juillet 2011, beaucoup d’analystes pensaient que le ramadan allait signer la fin d’un régime en sursis et de plus en plus isolé. Or, fin septembre, le clan Al-Assad régnait toujours sur Damas. Le dossier de notre numéro revient notamment sur la construction du pouvoir du parti Baas afin de mieux comprendre les enjeux que poserait la fin du régime tant pour les Syriens que pour la région (...)" Extrait de l'éditorial.
À commander sur le site : http://www.moyenorient-presse.com/?p=1010


Arabie heureuse ? - Outre-Terre n° 29
Nombreuses contributions - Sous la responsabilité rédactionnelle de Julien Nespola
11/2011
Les divers articles du dossier intitulé "Arabie heureuse ?" de ce numéro d'Outre-Terre se répartissent en huit chapitres :

- Arabies du Monde
- Cloisons maghrébines
- Première tunisienne
- La campagne de Libye
- Au pays des Sphinx
- Échelles du Levant
- Infortune du Golfe
- Psychanalyse et Géopolitique

À commander sur le site : http://outreterre.com/?p=566
Le « printemps arabe » : un premier bilan
Sous la direction de Bichara Khader
Cetri/Syllepse - Collection : Alternatives Sud
« Révoltes ou révolutions, les soulèvements populaires apparus dans le monde arabe en 2011 ont renversé ou défient toujours les régimes autoritaires et leurs autocrates délégitimés. Mouvements d’affirmation sociale, politique et identitaire, portés par des exigences de liberté et d’égalité, de reconnaissance et de redistribution, ils ont balayé la fiction de "l’exception arabe" et rouvert le champ des possibles au Maghreb et au Moyen-Orient.
Pour quelles transitions, vers quels horizons ? Déstabilisation de la région, crispation des acteurs, démocratisation des structures, récupération des aspirations, radicalisation des options, explosion des conflits, émancipation des peuples... ?
Au-delà des traits communs aux sociétés arabes contemporaines, les scénarios varient d’un pays à l’autre. Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Syrie, Jordanie, Yémen, Bahreïn, Arabie saoudite, etc., ils sont tous concernés, directement ou indirectement, par des épisodes plus ou moins répressifs, plus ou moins sanglants. Quels premiers grands bilans tirer de ces soulèvements ? Quelles promesses contiennent-ils et quels risques pèsent sur leurs aboutissements ? La mise à plat de la genèse du « printemps arabe », de ses acteurs sociopolitiques locaux, nationaux et internationaux, de ses facteurs culturels, démographiques et économiques, mais aussi des rôles joués par l’Europe et les États-Unis, aide à lire un réel particulièrement complexe et, plus loin, à évaluer le potentiel libérateur d’une dynamique de changement social et d’autodétermination ». Éditorial par Bichara Khader.
À commander sur le site : www.cetri.be/spip.php?rubrique138

Agenda

Louvre : le nouveau département des Arts de l’Islam
Musée du Louvre
À partir du 22 septembre 2012
Le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des départements du musée du Louvre.
Créé en 2003, en chantier depuis 2008, il ouvre ses portes le 22 septembre 2012 dans des espaces entièrement nouveaux et repensés, donnant ainsi à ses collections la place qu’elles méritent au sein du musée.
Vingt ans après le grand chantier de la pyramide, la création du nouveau département des Arts de l’Islam au sein du musée du Louvre représente une étape décisive dans l’histoire du palais et du musée.
À la fois architectural, culturel, artistique et civilisationnel, ce nouveau département, sous la direction de Sophie Makariou, convie le visiteur à un véritable voyage sensible au cœur de sa collection islamique. Carrefour de dialogue entre les cultures, il présente la face lumineuse d’une civilisation qui engloba en son sein une humanité infiniment variée et riche.
Ce sont les architectes Mario Bellini et Rudy Ricciotti qui ont relevé le défi de couvrir la cour Visconti d’une verrière ondulante qui crée une surface de 2 800 m2 d’exposition tout en préservant les façades historiques.
Le département des Arts de l’Islam expose près de 3 000 œuvres originaires de l’Espagne à l’Inde, datant du VIIIe au XIXe siècle.
Et il conserve 18 000 œuvres issues des collections du Louvre et d’un dépôt important consenti par le musée des Arts Décoratifs en 2005.

22 mars 2013

Ce qu’ils appellent droitisation

PAR ALAIN GARRIGOU *
03/2013
Source : http://blog.mondediplo.net

English  What they call rightward

 * Professeur de science politique à l’université Paris-Ouest Nanterre - La Défense. Coauteur, avec Richard Brousse, de Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre !, La ville brûle, Montreuil-sous-Bois, 2011.

Au renoncement du gouvernement français à la plupart de ses engagements économiques et sociaux (interdiction des licenciements boursiers, domptage de la finance) répond comme en écho la mobilisation des forces conservatrices contre la loi sur le «mariage pour tous ».
Doit-on pour autant conclure à une droitisation de la société ? Il faudrait d’abord s’accorder sur ce que signifie réellement cette expression.


«ASSISTANAT », immigration, exil fiscal suscitent de plus en plus de réactions de retour à l’ordre, de célébration de l’autorité, de justification des inégalités. De la droite à la gauche de l’échiquier politique, le diagnostic de la droitisation semble faire l’unanimité, que ce soit pour s’en réjouir, pour s’y adapter avec ou sans complexes, pour s’en accommoder avec résignation ou mauvaise conscience, ou pour s’en navrer. En 2007, lors de l’élection de M. Nicolas Sarkozy, le diagnostic était parfois tempéré par la résistance des «valeurs humanistes (1) ».
Aujourd’hui, il le serait par l’approbation de réformes sociétales comme le «mariage pour tous ». Il n’empêche : dans les domaines économique, social et politique, la chose serait claire. Ne resterait plus qu’à en mesurer l’ampleur et la vitesse. Or, mieux vaudrait comprendre la droitisation que répéter des explications toutes faites.

On reparle de la « défiance » des Français, comme il y a cinq ans, en associant à ce vocable tantôt la vieille idée d’une crise de la démocratie représentative, selon laquelle les élus représenteraient mal les citoyens, tantôt celle de la montée du « populisme », une vision accusatoire mettant les extrémismes de droite et de gauche sur un même pied. La première idée réactive les thèmes de l’antiparlementarisme d’il y a plus d’un siècle et les explications de la progression du Front national et de l’abstention électorale d’il y a vingt ans. La deuxième, en relayant la critique obsolète du totalitarisme, ressuscite la rhétorique du « nini », énième résurgence de la « troisième voie » centriste censée se frayer depuis les années 1930 un chemin entre les extrêmes.

La surprenante unanimité et la pauvreté des diagnostics viennent peut-être de ce qu’on ne se soucie guère de savoir de quoi l’on parle. Pour les uns, la droitisation exprime le glissement des opinions vers l’extrême droite, traduction d’une radicalisation.
Pour d’autres, ce serait un mouvement vers la droite des prises de positions politiques, socialistes compris.
On peut en arriver ainsi à des conclusions inverses. Avec, dans le premier cas, la focalisation sur les thèmes d’extrême droite, en particulier xénophobes ou racistes, exprimée avec agressivité. Et, dans un second cas, un accord assez large, une sorte de consensus libéral ou de « fin des idéologies ». Or les indices de ces deux tendances coexistent. D’une part, le renforcement électoral et la normalisation du Front national, la concurrence entre diverses formations politiques sur les thèmes de ce parti – insécurité, menace islamique, confiscation fiscale, abus de prestations sociales, préférence nationale.
D’autre part, un consensus des partis de gouvernement sur le marché, le libreéchange, l’entreprise privée et la réduction des dépenses publiques.

Hantise du déclassement social

LA DROITISATION conçue comme une radicalisation politique retient davantage l’attention : plus tonitruante, plus dérangeante.
Des changements aussi profonds que la mondialisation, la crise de la dette, l’explosion du chômage, le renforcement des pays émergents, l’enrichissement des riches, la paupérisation des classes moyennes et la clochardisation des pauvres, pour ne prendre que quelques éléments d’un inventaire à donner le tournis, ont forcément des effets politiques.
L’angoisse est accrue par le souvenir de la crise des années 1930, qui a bouleversé le XXe siècle et engendré les catastrophes politiques que furent les fascismes et la guerre.

Il y a peu, on s’alarmait des scores des partis d’extrême droite en France, en Belgique, en Hongrie ou aux Pays-Bas. Mais leur montée en puissance apparaît désormais plus lente ou moins ample, alors qu’ils sont rarement parvenus au pouvoir (si ce n’est dans une position marginale comme le parti du défunt Jörg Haider en Autriche), ou seulement dans des institutions locales (comme le Vlaams Blok en Belgique). D’autres mouvements se sont signalés qui, tel le Tea Party aux Etats-Unis, visent à faire pression sur les formations politiques institutionnelles, le Parti républicain dans le cas d’espèce.
Avec, à l’arrière-plan, la hantise du déclassement social d’une population plutôt blanche, parfois modeste, plus sensible à la menace venue d’en bas, celle des plus pauvres, des étrangers, qu’à l’enrichissement des riches – sensible à la « race » mais pas à la classe. Cela n’a pas permis au candidat républicain, qui avait donné des gages à son extrême droite, de gagner. On a même suggéré que cet ancrage avait joué un rôle dans sa défaite.

Si, en 2007, l’inflexion à droite du discours de M. Sarkozy avait favorisé le report sur son nom des suffrages d’extrême droite, la même stratégie ne lui a pas permis d’être réélu cinq ans plus tard. Toutefois, la défaite ayant été plus courte que prévu, l’Union pour un mouvement populaire (UMP) semble s’être convaincue de la nécessité de se radicaliser. Ses militants apparaissent désormais très proches de ceux du Front national sur les thèmes de l’immigration et de la sécurité, mais largement aussi, et, cette fois, contre l’avis de leurs dirigeants, sur les questions économiques et financières du protectionnisme et de l’euro.

Il faut croire que la question de la radicalisation revêt un caractère d’urgence pour que pas moins de trois sondages soient venus attester la montée des valeurs d’extrême droite en janvier 2013. L’un d’eux a même soutenu que 87 % des Français désiraient un «vrai chef en France afin de remettre de l’ordre » (Le Monde, 25 janvier 2013). Cette formulation aux échos de bruits de bottes donne une consistance à des discours violents plus fréquents et déjà décomplexés contre les immigrés, les délinquants, les « assistés », les fonctionnaires, etc. Le style paranoïaque dont parlait Richard Hofstadter, joignant la mentalité conspirationniste à la haine de la fiscalité, de la bureaucratie, des intellectuels et surtout des étrangers, ne fait pas seulement des émules aux Etats-Unis (2). Pêle-mêle, des majorités sondagières se dessinent ou s’accroissent en faveur de la peine de mort, de la libre entreprise contre l’Etat, de l’augmentation de la durée du travail, etc.

Un lien existe entre les deux conceptions de la droitisation. Ce n’est point que l’axe médian du débat politique déplacé vers la droite repousse mécaniquement celle-ci vers l’extrême droite, mais les luttes partisanes conduisent forcément à une surenchère dans la recherche des différences. Les politiques pratiquent l’art de la litote pour exprimer des pensées limites en évoquant, comme M. Jean-François Copé, président de l’UMP et adepte d’une «droite décomplexée», «ces parents d’élèves traumatisés parce qu’un de leurs fils, qui prenait son goûter à la sortie du collège, s’est fait arracher sa nourriture des mains par une bande de jeunes qui se prenaient pour une brigade iranienne de promotion de la vertu »; ou « un “racisme anti-Blancs” [qui] se développe dans les quartiers de nos villes »; ou « les sans-papiers [qui] sont désormais les seuls à pouvoir bénéficierd’un système 100 % pris en charge » ; ou encore « les chefs d’entreprise, les artisans et commerçants (…) terrorisés à l’idée d’un contrôle fiscal, ou pis, d’une rencontre avec un inspecteur du travail » (3). Les discours déplacent les frontières. L’espace du politiquement pensable s’élargit avec celui du politiquement dicible.

Relayée quotidiennement par des médias aussi puissants que la chaîne Fox News, la dimension conspirationniste est plus prononcée aux Etats-Unis qu’en Europe. Dans les sociétés européennes, on est moins convaincu par la légitimation puritaine de l’enrichissement et davantage intéressé aux bénéfices bien réels de l’Etat social, ce qui en limite la critique aux abus commis par les « étrangers », les «paresseux», les «assistés».

La droitisation prend donc des voies plus discrètes sur le Vieux Continent. Quand des magazines dont on peut supposer qu’ils ne se sont pas concertés titrent la même semaine sur les francs maçons – « Ces francs-maçons qui nous gouvernent » (Le Nouvel Observateur, 3 janvier 2013); «Hollande et ses francs maçons» (Le Point, 7 janvier 2013) –, ils entretiennent une vision complotiste feutrée (4). Et comme il faut changer de sujet, « Nos ennemis islamistes » couronnent les têtes pati bulaires de quelques chefs terroristes (Le Point, 24 janvier 2013), rappelant les portraits types des expositions antisémites d’un autre temps.

Ces couvertures à sensation ne sont plus motivées par des objectifs commerciaux, assurent les patrons de presse. Si tel est le cas, exprimeraient-elles alors les nouvelles visions d’une profession journalistique touchée par la crise et traduisant une peur du déclassement partagée par nombre de lecteurs ? Les qualités critiques élémentaires du travail intellectuel semblent se résumer au dévoilement des « secrets » et des « complots ».
Mais où est la vertu critique quand les questions les plus racoleuses et les moins généreuses s’alignent sans que nul n’y prenne plus garde – et encore moins ne s’en alarme?

Prédication du chacun pour soi

IL N’Y AURAIT plus rien à dire non plus quand des sondeurs (Ipsos - Le Monde, 25 janvier 2013) sollicitent des volontaires dont ils savent qu’ils sont plutôt classés à droite, et redressent l’échantillon en rémunérant d’autres sondés. Cela afin de leur poser des questions sur le «racisme anti-Blancs » (qui existerait donc), ou sur l’«effort d’intégration» des immigrés en France (forcément une question d’« effort »). Et de leur offrir des alternatives aussi biaisées que la «confiance» que certains accordent à « la plupart des gens », par opposition au surcroît de «prudence» que devraient susciter les «autres» (qui sont les autres ?). Puis enfin de leur proposer de dire si l’on «se sent ou pas chez soi comme avant » (« chez soi » en France, mais avant quoi ?). Quant à ces coups de sonde qui benoîtement suggèrent que peut-être « l’autorité est une valeur trop souvent critiquée en France », comment des professionnels ont-ils pu commettre cette faute de méthode flagrante consistant à déclencher l’effet d’acquiescement ?

Le bal des idées reçues mêlant une vulgate néolibérale et un grossier bon sens contribue à la droitisation des esprits quand il magnifie l’égoïsme. Comment peut-on attendre ensuite des citoyens qu’ils croient que les dirigeants politiques servent l’intérêt général ? Il serait pour le moins aberrant d’attendre des politiques un comportement altruiste qu’ils seraient bien les seuls à démontrer. Diffusée à longueur de temps dans l’espace public, la prédication du chacun pour soi est d’autant plus puissante qu’elle prend appui sur une forme de méfiance populaire, cette disposition des gens modestes à qui «on ne la fait pas» (5). On ne leur donnera pas forcément tort.

Ce cynisme généralisé est en tout cas le viatique le plus ordinaire de ces discours publics derrière lesquels se cacherait toujours la dispute des places, des suffrages, de l’argent ou du pétrole. Moins conservateurs et traditionalistes qu’ils le croient, les idéologues médiatiques encouragent une fascisation pour le moment cantonnée aux esprits, car le principe du chacun pour soi interdit par définition toute mobilisation des masses. Cela doit il nous rassurer ?

NOTES :
(1) La droitisation aurait été un «trompe-l’oeil» parce que la montée des valeurs d’ordre n’entraîne « pas de recul des valeurs humanistes » (Etienne Schweisguth, «Le trompe-l’oeil de la droitisation», Revue française de science politique, vol. 57, no 3-4, Paris, 2007).
(2) Richard Hofstadter, Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, Bourin Editeur, Paris, 2012. Le Monde diplomatique a publié les «bonnes feuilles » de cet ouvrage dans son numéro de septembre 2012 sous le titre « Le style
paranoïaque en politique ».
(3) Jean-François Copé, Manifeste pour une droite décomplexée, Fayard, Paris, 2012.
(4) Libération.fr (28 février 2012) recensait entre 2009 et 2012 cinq couvertures de L’Express et du Point consacrées aux francs-maçons, quatre pour Le Nouvel Observateur. Oubliant sans doute ce qu’il avait déclaré auparavant – « cela finit par lasser tout
le monde» –, le directeur de ce dernier, Laurent Joffrin, se justifiait le 5 janvier 2013 sur France Inter : « Il y en a pas mal au gouvernement. Et puis, ils ont une influence. »
(5) Richard Hoggart, La Culture du pauvre, Editions de Minuit, Paris, 1970.

21 mars 2013

Putains de guerre

réalisateur : Mondelo Sergio G, Benhamou Stéphane
Source : http://www.france3.fr
Durée : 60 min

C'est une loi de la guerre inavouable : partout où il y a des soldats, il existe une prostitution ouverte, encadrée ou même érigée en système par les forces militaires en présence. Au fil de leur enquête, les auteurs du documentaire ont mis au jour un mode de fonctionnement implacable, et qui semble inévitable, de 1945 à aujourd'hui. Un système souhaité par les armées, entretenu par les sociétés militaires privées, et couvert par l'OTAN et l'ONU. Que ce soit en Indochine, en Algérie, au Viêtnam, en ex-Yougoslavie, en Irak ou en Afghanistan, les contingents ne se sont pas contentés d'être de simples clients : ils ont parfois été les complices actifs des proxénètes.

Alternative player

19 mars 2013

1946. Essais atomiques à Bikini (Mystères d'archives)

Source : http://www.arte.tv

Depuis que le cinéma existe, jamais autant de caméras n’ont filmé un événement. Pourquoi une telle débauche d’appareils pour faire les images de deux explosions atomiques dans le Pacifique au lendemain de la guerre ?


Since the movie is, never have so many cameras filmed the event. Why such a profusion of devices to the images of two atomic explosions in the Pacific after the war ?

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Mystères d'archives
Directeur de la collection Serge Viallet
Une coproduction ARTE France, Ina


DL

17 mars 2013

Les deux manières de se perdre

Par Benoît Bréville
04/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English  The two ways to lose

La rengaine se récite sans peine : nous vivons dans un village planétaire où les nouvelles technologies, le commerce, la finance, mais aussi l’information, le sport et la culture ont fait voler en éclats les barrières nationales. Mobilité, fluidité, adaptabilité, le tiercé semble paré de toutes les vertus et chaque métier peut désormais revendiquer le label « sans frontières ». Médecins, pharmaciens, reporters, électriciens, architectes, archivistes... « On ne donne pas cher des professions et associations qui oublieraient sur leur carte de visite ce “Sésame, ouvre-toi” des subventions et des sympathies. “Douanier sans frontières”, c’est pour demain (1) », ironise un intellectuel français.

Pourtant, loin du « décloisonnement » tant vanté, des séparations de toutes sortes (physiques, culturelles, symboliques...) continuent de fragmenter les sociétés. Dans les villes, les nantis se barricadent dans des gated communities, lotissements-bunkers et résidences privées où alarmes, vigiles, digicodes et caméras de surveillance veillent à leur quiétude ; ils protègent la réputation de leurs écoles grâce à une carte scolaire aux contours rigides qui enferme les jeunes des quartiers populaires dans des « zones urbaines sensibles » au découpage géométrique.Lors de ses loisirs ou sur son lieu de travail, il est rare qu’un cadre supérieur croise un ouvrier : au sein d’un même pays, l’entre-soi domine, le fossé social se creuse.

Quant aux frontières nationales, elles n’ont pas davantage disparu. Au centre de multiples conflits territoriaux, elles se sont même étendues — depuis 1991 et l’implosion de l’URSS, plus de vingt-sept mille kilomètres de frontières ont été créés dans le monde, venant s’ajouter aux deux cent vingt mille kilomètres déjà existants — et renforcées. Aux quatre coins de la planète, des dizaines de milliers de policiers et de militaires, fusil en main, empêchent le passage d’intrus. Entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, l’Inde et le Bangladesh, le Botswana et le Zimbabwe, les Etats-Unis et le Mexique, des murs se dressent pour écarter les voisins indésirables.

Mais ils n’arrêtent pas les migrations : ils les filtrent. Minutieusement gardée, avec sa barrière haute de cinq mètres, ses mille huit cents tours de surveillance et ses vingt mille agents de sécurité, la frontière américano-mexicaine est aussi la plus souvent franchie au monde, en toute légalité, avec plus de cinquante millions de passages par an. Même le mur israélien, construit pour encercler le peuple palestinien, abrite trente et un points de passage (2). Puisqu’il est impossible d’empêcher le mouvement des hommes, faut-il lever toute entrave à la liberté de circulation ?

Soulever cette question peut conduire à découvrir d’étonnantes convergences. Soucieux de préserver un droit humain fondamental, une grande partie des altermondialistes plaident pour une « politique ouverte de l’immigration », afin d’en finir avec des contrôles jugés aussi inutiles et dangereux que coûteux et inefficaces (3). A l’opposé du spectre politique, les porte-voix du néolibéralisme proposent la même réponse, mais avec d’autres arguments. Selon eux, la disparition progressive des frontières économiques, à grand renfort d’accords de libre-échange et autres unions douanières, doit s’accompagner d’une libéralisation des mouvements de population. Une telle mesure permettrait à l’économie mondiale de « s’enrichir de 39 000 milliards de dollars en vingt-cinq ans (4) », prophétise même l’économiste Ian Goldin, ancien vice-président de la Banque mondiale. C’est même au nom du « développement des entreprises » que le patronat britannique s’est opposé au gouvernement conservateur, son allié habituel, quand celui-ci a proposé de limiter les flux migratoires (5)...

La convergence entre banquiers d’investissement et militants progressistes s’explique en partie par l’ambivalence des frontières, qui partagent les peuples et les cultures en même temps qu’elles les rassemblent et les préservent ; qui sont source de guerres, mais constituent des espaces d’échanges, de négociations, de rencontres culturelles, diplomatiques, commerciales. Menaçantes et protectrices, elles cristallisent les « deux manières de se perdre » définies par Aimé Césaire, « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel (6) ».

Benoît Bréville

(1) Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard, Paris, 2010.
(2) Michel Foucher. «  Actualités et permanence des frontières  », Médium, n° 24-25, Paris, 2010.
(3) Attac, Pour une politique ouverte de l’immigration, Syllepses, Paris, 2009.
(4) Ian Goldin, Geoffrey Cameron et Meera Balarajan, Exceptional People : How Migration Shaped Our World and Will Define Our Future, Princeton University Press, 2011.
(5) «  Immigration : les patrons britanniques mécontents  », Les Echos, Paris, 29 septembre 2010.
(6) Lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, 24 octobre 1956. Publiée dans Black Revolution, Demopolis, Paris, 2010.

Les infos dont on parle peu n°22

Source : http://www.info-libre.fr
16/03/2013



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