Par André Bouny
Le 20 mai 2012
pour http://www.mondialisation.ca
De
la vérité engloutie, des pièces manquantes au puzzle remontent en
surface. Désormais, les volumes communément acceptés d’Agent Orange
déversés sur le Viêt Nam semblent réellement obsolètes.

Okinawa*
Depuis la fin de la Guerre américaine au Viêt Nam (Laos et Cambodge), selon différentes recherches scientifiques au fil du temps, les estimations portant sur le volume d’ « Agent Orange » utilisé lors de cette guerre chimique ne cessèrent d’aller crescendo. Ces études avancèrent 42 millions de litres, ensuite 54, ultérieurement 72, puis 84, avant d’évoquer plus ou moins 100…**
Okinawa*
Depuis la fin de la Guerre américaine au Viêt Nam (Laos et Cambodge), selon différentes recherches scientifiques au fil du temps, les estimations portant sur le volume d’ « Agent Orange » utilisé lors de cette guerre chimique ne cessèrent d’aller crescendo. Ces études avancèrent 42 millions de litres, ensuite 54, ultérieurement 72, puis 84, avant d’évoquer plus ou moins 100…**
En
mai 1990, le rapport déposé par l’amiral Zumwalt confirme que de
nombreuses utilisations d’herbicides n’étaient pas enregistrées dans
l’opération Ranch Hand.
L’amiral Zumwalt écrit que des unités combattantes, telle Brown Water
Navy, ont souvent procédé à des épandages de façon officieuse : « En
tant que commandant des forces navales US au Vietnam, j’étais au
courant que l’Agent Orange délivré aux forces alliées était fréquemment
utilisé dans des missions non enregistrées ».
En
2003, à partir d’archives de l’armée étasunienne, le rapport Stellman
situe le pic d’utilisation d’Agent Orange durant l’année 1967, tandis
que le rapport Zumwalt (rédigé d’après la situation réelle par ce haut
responsable intègre) l’établit en 1969.
Entre
ces deux rapports, aux Philippines, la fermeture des bases militaires
américaines ne releva pas de la volonté des États-Unis, mais d’un refus
du Sénat philippin de reconduire le bail en 1992. La décision fut
facilitée par l’éruption du Pinatubo qui, un an plus tôt, avait détruit à
moitié la base aérienne de Clark et celle de la marine à Subic Bay
situées de part et d’autre du volcan. De fait, sans être abandonnées,
elles restèrent en l’état, contaminées. La base de Subic Bay comptait 6
000 marins et employait 27 000 Philippins. Les autorités philippines
exigèrent des anciens occupants une enquête de qualité environnementale
(EQE), pour ce qui allait devenir la zone franche du port de Subic Bay :
un vaste projet à destination industrielle et commerciale, financière
et touristique comprenant un parc à thèmes pour enfants et générant plus
du double d’emplois que la base de l’US Navy. Les résultats de cette
étude menée par Clearwater Revival Company furent complètement remis en
cause par Subic Bay Metropolitan Authority, et Environment Baseline
Study qui démontrèrent qu’elle n’avait pas été réalisée dans les normes.
Elle n’avait pas respecté le quadrillage des aires ni même les
profondeurs de prélèvements et les échantillons ne provenaient pas des
endroits les plus susceptibles d’être pollués. Elle fournissait des
déclarations inexactes et des omissions nuisibles à la crédibilité des
résultats. Aucune information sur l’historique des activités menées sur
les sites sensibles ne fut livrée. Malgré cela, dans les 47 sites
examinés, on retrouva de nombreux poisons se distillant dans les sols,
la rivière, le port, la nappe phréatique, et donc dans la chaîne
alimentaire. Le site N°24 révélait, entre autres, des composés chimiques
accompagnant habituellement les dioxines, ce fantôme de l’Agent Orange.
L’Agent Orange était aussi là, nous allons le voir plus loin.
L’année
suivante, en 2004, éclatait un scandale en Nouvelle Zélande. Dans la
ville de New Plymouth, et son quartier de Paritutu très précisément. Le
gouvernement états-unien fit pression sur l’usine Ivon Watkins Dow (IWD)
pour obtenir rapidement de grandes quantités de 2,4-D et de 2,4,5-T
afin de pourvoir aux gigantesques besoins d’Agent Orange que les grandes
compagnies chimiques US ne parvenaient plus à satisfaire. Car à la
guerre s’ajoutait la forte demande intérieure de l’agriculture
industrielle qui, si elle n’était pas satisfaite, risquait de remettre
en cause la production de denrées alimentaires, menaçant du même coup de
stimuler l’inflation, donc d’augmenter le mécontentement et la
contestation du peuple américain. Mue par la même avidité que ses
consœurs états-uniennes, IWD obtint l’exclusivité de la licence en
Nouvelle-Zélande et demanda à ses responsables d’observer un mutisme
absolu sur cette fabrication aussi soudaine qu’effrénée. Par souci de
discrétion, IWD expédiait sa production au Mexique. De là, elle était
acheminée vers les Philippines et livrée à la base navale de Subic Bay,
pour ensuite rejoindre le Viêt Nam. Quand la pression des scientifiques
et de l’opinion publique internationale obligea les USA à stopper
l’utilisation de l’Agent Orange au Viêt Nam, IWD se retrouva avec un
stock considérable sur les bras : des dizaines de milliers de gallons.
L’entreprise acheta alors une ferme de 100 ha
jouxtant son usine (qui en faisait 29), et y enfouit clandestinement
ces surplus, son personnel étant plus que jamais tenu au secret. Plus
tard, les habitants trouvèrent régulièrement des poissons morts,
(surtout l’anguille qui vit sur les fonds), jusqu’à ce qu’il soit
nécessaire d’organiser leur ramassage en grande quantité. En septembre
2004, le ministère de la Santé révéla des taux élevés de dioxine dans le
sang des habitants de Paritutu. Le 11 janvier 2005, le New Zealand Herald publia
un communiqué du ministère de la Défense confirmant les craintes de la
population, avant qu’un ancien haut responsable d’IWD ne confesse ces
enfouissements massifs d’Agent Orange. L’étendue de la contamination
souterraine de la ville par la dioxine s’avéra considérable. Ainsi, les
vétérans néo-zélandais du Viêt Nam, eux aussi victimes, subiront une
mystification supplémentaire de la part de leur gouvernement.
Puis, en 2011, c’est au tour de la Corée du Sud. Un
ancien combattant US a déclaré avoir participé en 1963-64 à
l’enfouissement de « produits chimiques » à Camp Mercer, situé à
Bucheron, près de la capitale sud-coréenne. Au mois de mai, deux
vétérans états-uniens révélèrent que l’US Army avait enterré, en 1978, un reliquat d’Agent Orange (environ 50 000 litres) dans la base militaire US de Camp Carroll, à Chilgok, situé à 300 km
au sud-est de Séoul. Malade, le vétéran Phil Steward fait une demande
auprès du département des Anciens Combattants (VA) en 2005. Puis il
entre en contact avec d’autres soldats américains ayant servi en Corée
au cours des années 1960 et 70, tous ayant une expérience de
l’utilisation de l'Agent Orange. "L’Agent
Orange n’a pas seulement été utilisé sur la DMZ, il a été pulvérisé à
travers un large éventail de zones de Corée du Sud. On nous a dit que
c’était tout à fait sécuritaire et que cela était nullement nocif. Vous
pouvez le boire, vous pouvez vous brosser les dents avec, vous pouvez
vous baigner dedans qu’il ne se passera rien. C’étaient des mensonges",
dit Steward. Il était en Corée avec Steve House, un autre vétéran
américain qui a été le premier à révéler que l'Agent Orange avait fait
l'objet de stockage à Camp Carroll, puis d’enfouissement : « À compter de Février 1978, nous avons reçu l'ordre de creuser des tranchées dans la zone D
du camp Carroll et d'enterrer des centaines de barils d'Agent Orange.
Plus tard, tous les légumes cultivés le long des crêtes avoisinantes se
consumaient, il y avait des dizaines de lapins et d’oiseaux morts… » House indique : « les
barils portaient l’étiquette « composé Orange, Vietnam ». Rouillés, les
barils fuyaient et me provoquèrent, comme et mes compagnons, des
éruptions cutanées douloureuses et une grosse toux. » House, qui a
servi comme opérateur d’engins de travaux à Camp Carroll pendant un an, a
ajouté que s’il pouvait se rendre sur place : « probablement je localiserais les lieux exacts…"
Comme preuve, il a présenté une photo d’une des tranchées creusée à
l'arrière de la base militaire américaine en 1978. House et Steward
souffrent de diabète, de neuropathie périphérique, de glaucome, de
chloracné et autres maladies connues pour être causées par l'Agent
Orange : "Je n’ai plus beaucoup
de temps... C'est à vous de prendre la relève, afin que nous puissions
obtenir des réponses pour les peuples coréen et américain qui ont été
exposés à ce genre de chose », dit House devant la Chambre en essuyant ses larmes. « Déni, déni… jusqu’à ce qu’on soit tous morts »
est un slogan des vétérans. Au printemps 2011, une enquête
épidémiologique menée auprès des habitants de Chilgok montre une
mortalité due aux cancers et maladies neurologiques élevée.
Aujourd’hui,
c’est l’île d’Okinawa, située au sud du Japon, qui est visée. En
réalité, cette île sous contrôle US depuis le traité de San Francisco,
en 1952, fut le refuge de bases militaires étasuniennes ayant servi au
stockage d’armes non conventionnelles, avant que son contrôle revienne
au japonais en 1972. Dix ans plus tôt, l’US Air Force y effectua des
essais d’armes biologiques sur des cultures de riz. En 1963, les navires
étasuniens livrèrent 12 000 tonnes d’armes biochimiques. Mais, 6 ans
plus tard, sur la base de Kadena Air Force, une fuite de gaz
neurotoxique oblige l’hospitalisation de 23 membres des forces armées
étasuniennes. En 1971, l’opération Red Hat
transfère ces stocks sur l’île Johnston, perdue au beau milieu de
l’océan Pacifique. 1998, des vétérans étasuniens d’Okinawa souffrant de
pathologies liées à l’exposition de l’Agent Orange demanderont la prise
en charge de leurs soins et des compensations au département des Anciens
combattants (VA). Demandes rejetées : le gouvernement des États-Unis
disant qu’il n’y a jamais eu d’Agent Orange à Okinawa. En juillet 2004,
le général Richard Myers, chef d’état-major, déclare qu’ « aucun
dossier contient la moindre information reliant l’utilisation ou le
stockage de l’Agent Orange ou autre herbicide à Okinawa ». Cependant, en 2009, preuve est apportée à VA que l’opération Red Hat a bien transféré depuis Okinawa de l’Agent Orange vers l’île Johnston. The Japan Times
révèlera les témoignages précis d’une trentaine de vétérans étasuniens
ayant déchargé des containers cerclé d’une bande orange dans les années
60 jusqu’au début des années 70, comme de ceux qui ont assisté aux
pulvérisations sur les côtes et le long des routes d’Okinawa. Récemment,
un employé des services VA montre des documents prouvant que les
États-Unis ont menés des tests ultrasecrets d’Agent Orange sur cette île
en 1962, ceci dans le cadre du programme « Agile » développant des
techniques de guerre non conventionnelles, faits confirmés plus tard par
un ancien haut fonctionnaire étasunien. Une employée de VA, Michelle
Gatz, est parvenue (dans le cadre du Freedom of Information Act,
FOIA) à mettre la main sur des documents (comprenant entre autre le
journal de bord d’un navire), ordres de déploiement de l’armée et
dossiers gouvernementaux. Le journal de bord du navire révèle des bons
de transports « classifiés ». Ce navire de la marine marchande est le « SS Schuyler Bland Otis ».
Navire marchand SS Schuyler Bland Otis
Le
journal de bord stipule qu’il effectuait le transport de marchandises
classifiées entre les USA et Okinawa, et qu’il y était déchargé sous le
contrôle de gardes armés à White Beach (port de l’US Navy sur la côte Est
de l’île), notamment le 25 avril 1962. Ce navire de propriété civile,
régulièrement employé par l’US Navy pour le transport de défoliants
incognito, était en mesure de contourner les contrôles douaniers des
navires militaires dans les ports étrangers. Avant d’arriver à Okinawa,
le cargo avait navigué au Viêt Nam du Sud pour une des premières
livraisons de défoliants par le Pentagone. Gatz découvrira que le 267ème
peloton de service chimique, jusque-là stationné en Alaska, à été
réactivé en 1962 et transféré à Okinawa de façon inexpliquée. En
septembre 2011, un haut responsable américain en retraite (souhaitant
garder l’anonymat) brise l’omerta et affirme à The Times
que le Pentagone avait testé des défoliants dans les jungles du Nord de
l’île d’Okinawa, à proximité des villages de Kunigami et Higashi. Ce
fonctionnaire déclare qu’Okinawa avait été choisi pour ces expériences
en raison des similitudes de sa végétation avec celle du Viêt Nam et
l’absence de règles de sécurité strictes qui avaient entravé ces essais
potentiellement dangereux ailleurs. Maintenant il semble difficile à VA
de repousser les 132 demandes récentes (qui ne sont que la pointe de
l’iceberg) de vétérans d’Okinawa atteints de pathologies gravissimes,
tout comme leur progéniture, en lien avec l’Agent Orange. L’utilisation
expérimentale de l’Agent Orange à Okinawa et son stockage clandestin
pour la guerre du Viêt Nam ne fait plus guère de doute. Okinawa viendra
s’ajouter à la centaine de lieux répertoriés dans le monde où furent
fabriqués, expérimentés, stockés, et utilisés les défoliants de la
guerre du Viêt Nam.
Pour
approvisionner la guerre chimique au Viêt Nam, une véritable ceinture
d’entrepôts clandestins d’Agent Orange se dessine sur le Pacifique, du
sud au nord, sites de production et de stockages n’apparaissant nulle
part dans les archives.
André Bouny
André Bouny
*Livre : « The U.S. Forces in Okinawa as Grasped by FOIA » de Hiromichi UMEBAYASHI (membre japonais du CIS), février 1994.
**Dans mon ouvrage « Agent Orange – Apocalypse Viêt Nam », je l’estime à 350 millions de litres.
André Bouny, constitue et conduit le Comité International de Soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange (CIS); fondateur de D.E.F.I. Viêt Nam ; auteur de Agent Orange – Apocalypse Viêt Nam, Éditions Demi-Lune, Paris 2010.
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