15 avril 2012

Pourquoi l’empire Murdoch se déleste d’un joyau devenu trop pesant

Par Jean-Claude Sergeant
 octobre 2011
Pour http://www.monde-diplomatique.fr

 Il arrive que l’arbre révèle la forêt. En juillet 2011, les Britanniques, scandalisés, découvraient la nature des pratiques journalistiques de l’hebdomadaire « News of the World ». Mais cette dérive en éclairait d’autres : concentration de la propriété des médias, marchandisation de l’information, connivences politiques. Une conception de la presse qu’incarne à lui seul le magnat Rupert Murdoch.


Ce fut l’enquête de trop. Le 5 juillet 2011, News Corp., le troisième empire médiatique mondial, propriété de M. Rupert Murdoch (dont les cinquante-trois mille employés œuvrent sur quatre continents), vacille (1) : la révélation qu’un journaliste de News of the World, principal tirage de la presse dominicale britannique (deux millions sept cent mille exemplaires), a eu accès à la messagerie vocale de Milly Dowler, petite fille de 13 ans assassinée en 2002, provoque un sursaut d’indignation parmi le public. Les Britanniques apprennent que le piratage a également concerné les boîtes vocales de familles de militaires tués en Afghanistan. Si ce type d’intrusion dans la vie privée de personnalités à forte notoriété était connu depuis longtemps, le recours à ce mode d’immixtion dans l’intimité des simples particuliers frappés par l’affliction dépasse les bornes de l’acceptable, déjà largement repoussées par la presse populaire du pays.

Cible de l’indignation, News of the World. Hebdomadaire racheté par M. Murdoch en 1969 et premier jalon de sa carrière médiatique au Royaume-Uni, ce titre se fait très vite une spécialité de la révélation tapageuse de scandales, de malversations et de trafics mis au jour par une équipe de journalistes passés maîtres dans l’art du travestissement et de l’infiltration.

Cette ligne éditoriale conduit la rédaction à alimenter ses sujets par des moyens illicites : hier les clichés pris au zoom dans des lieux réputés privés, aujourd’hui le piratage des communications déposées dans les boîtes vocales. En 2006, leurs intrusions dans la messagerie des princes Harry et William avaient valu quelques mois de prison à deux des collaborateurs du journal : Clive Goodman et Glenn Mulcaire.

Reconnaissant sa responsabilité professionnelle, le directeur de la rédaction, Andy Coulson, décide de démissionner. Non sans affirmer que ce genre de pratique n’était le fait que d’un journaliste dévoyé et qu’il n’avait, personnellement, jamais cautionné le piratage de boîtes vocales comme méthode d’investigation. Mais ce brevet autodécerné d’éthique journalistique ne convainc guère : en mars 2003, Rebekah Brooks, alors directrice de la rédaction du Sun, premier tirage de la presse britannique et propriété de M. Murdoch depuis 1969, avait admis que des membres des services de police avaient été rétribués, dans le passé, en échange d’informations. Pour sa part, Coulson avait affirmé que, si les journalistes sous sa direction avaient pour consigne de respecter les lois, ils étaient prêts à les transgresser au nom de l’intérêt public.

On doit à l’opiniâtreté du Guardian d’avoir maintenu sa vigilance sur l’affaire du piratage des messageries téléphoniques. Ultime défenseur des positions sociales- démocrates avec The Independent et, accessoirement, le Daily Mirror, le quotidien et son complément dominical The Observer se sont constamment opposés à l’emprise croissante de M. Murdoch sur les médias et la vie politique britanniques. En septembre 2010, Nicholas Davies y rapporte le témoignage d’un ancien journaliste de News of the World corroborant celui de cinq autres membres de la rédaction interviewés par le Guardian : les pratiques délictueuses du dominical s’avèrent routinières.

Certains parlementaires laissent alors entendre que leurs propres messageries ont été visitées à leur insu. M. John Prescott, par exemple : l’ancien numéro deux du gouvernement de M. Anthony Blair (aujourd’hui pair du Royaume) se dit convaincu d’avoir été l’objet de l’attention clandestine de News of the World lorsque sa liaison avec une collaboratrice avait été rendue publique en 2006. Quand il était chargé des finances du pays (1997-2007), M. Gordon Brown avait également été la cible des professionnels du piratage téléphonique employés par News of the World. En jeu dans cette affaire : l’atteinte à la liberté d’expression conférée aux parlementaires par la Déclaration des droits (Bill of Rights) de 1689 et l’inviolabilité de l’ensemble de leurs communications en vertu de la doctrine que le travailliste Harold Wilson (2) avait instituée pour protéger les relations entre les parlementaires et leurs mandants.

Les membres du Parlement se montrent d’autant plus sourcilleux à cet égard qu’ils ont subi, deux ans plus tôt, la mortifiante révélation de leur laxisme en matière de notes de frais, que le Daily Telegraph s’est fait un plaisir de révéler jour après jour à partir de sources dont certaines auraient été rémunérées. Les parlementaires saisissent-ils cette occasion d’épingler un organe de presse, si peu recommandable soit-il, pour tenter de rétablir leur intégrité aux yeux du public ? Dans les rangs travaillistes, de surcroît, nul n’a oublié le camouflet infligé par la direction du Sun : choisir le jour du discours de clôture de M. Brown au congrès travailliste de septembre 2009 pour annoncer son soutien aux conservateurs, après avoir, plus ou moins fidèlement, apporté son appui au « New Labour » depuis 1997.

L’opposition comprend vite que le scandale offre la possibilité de reprendre l’initiative. M. Edward Miliband, le nouveau chef du Labour, sait sa crédibilité fragile. Il ne tarde pas à remettre en cause la décision du premier ministre David Cameron, qui, au lendemain des élections de mai 2010, avait fait de Coulson son directeur de communication. Les stratèges conservateurs étaient persuadés que cet expert de la presse populaire serait capable de contrebalancer l’effet potentiellement répulsif auprès de l’électorat des origines patriciennes de l’équipe conservatrice aux commandes (3). Mais avait-il été judicieux de confier ce poste à un homme dont M. Cameron ne pouvait pas ignorer l’implication, au moins tacite, dans les pratiques délictueuses qui avaient cours, sous son autorité, à News of the World ?

En outre, l’affaire du piratage des messageries vocales intervient au moment où M. Murdoch cherche à acquérir les 61 % du capital de British Sky Broadcasting (BSkyB) qu’il ne détient pas encore. Principal opérateur de télévision à péage, la chaîne compte aujourd’hui onze millions d’abonnés et dégage un chiffre d’affaires supérieur au montant de la redevance qui alimente la British Broadcasting Corporation (BBC), environ 3,5 milliards de livres sterling, soit environ 4 milliards d’euros. BSkyB, produit de la fusion en 1990 de SkyTV, contrôlé par M. Murdoch, et du consortium British Satellite Broadcasting, conçu par les principaux opérateurs privés de télévision britanniques, offre aux abonnés un bouquet d’environ cent cinquante chaînes, essentiellement de sport et de cinéma, dont l’une, Sky News, spécialisée dans l’information en continu, pose problème. Est-il acceptable que le groupe News Corp., qui contrôle déjà 35 % du marché de la presse nationale par l’intermédiaire de sa filiale News International, soit autorisé à mettre la main sur une chaîne d’information (quelle que soit la faiblesse de sa part d’audience) ?

Par l’entrée dérobée du jardin 

 

En décembre 2010, l’affaire semble réglée. Le ministre chargé des médias, M. Jeremy Hunt, décide de ne pas soumettre l’offre de M. Murdoch à l’appréciation de la commission des monopoles, traditionnellement responsable de l’évaluation des risques de constitution de positions monopolistiques. En échange, il obtient l’engagement de M. Murdoch d’extraire Sky News du bouquet BSkyB et d’en confier la gestion à une structure indépendante. Compte tenu des révélations de juillet 2011 relatives aux pratiques de News of the World, certains s’interrogent : M. Murdoch présente-t-il toutes les qualités de respectabilité requises par le régulateur de l’audiovisuel — Office of Communications (Ofcom) pour que lui soit confiée l’exploitation de la licence de BSkyB ? Des parlementaires évoquent le précédent de 1981 qui avait permis à M. Murdoch d’acquérir les titres du groupe Times Newspapers, avec l’assentiment de Mme Margaret Thatcher, sans que le ministre du commerce de l’époque en réfère, comme il aurait dû le faire, à la commission des fusions et des monopoles. A compter de cette époque, avec 35 % de la diffusion de la presse, M. Murdoch avait pu peser sur la vie politique du pays.

La mobilisation des parlementaires travaillistes et libéraux-démocrates, soutenue par certains titres de Fleet Street (4) et renforcée par les reportages du New York Times, a conduit à de spectaculaires résultats. En janvier 2011, Coulson remet sa démission au premier ministre. Quelques mois plus tard, M. Murdoch renonce à son projet de rachat de BSkyB. Le 7 juillet, M. James Murdoch — son fils, responsable des opérations de News Corp. en Europe — annonce la fermeture de News of the World, entraînant la mise à pied de ses deux cents journalistes et employés. C’est la fin de l’un des plus anciens titres de la presse nationale britannique, fondé en 1843 — mais qui ne représente, ainsi que le dira par la suite M. Murdoch, que 1 % des revenus du groupe. De leur côté, les plus hauts responsables de la Metropolitan Police (Scotland Yard) reconnaissent leurs manquements dans la conduite de l’enquête concernant les pratiques illicites de News of the World : elle s’était limitée au seul journaliste Goodman et à son informateur, au domicile desquels onze mille pages de notes, identifiant environ quatre mille victimes potentielles, avaient été saisies mais étaient restées inexploitées. Dans un entretien au Daily Telegraph (5), le numéro deux de Scotland Yard, M. John Yates, concède que, focalisée sur les menaces terroristes, la police n’avait certainement pas mobilisé les moyens nécessaires pour poursuivre l’enquête engagée en 2006, d’autant que le service s’en tenait alors au principe selon lequel ne tombent sous le coup de la loi que les captations de messages téléphoniques qui n’ont pas été entendus par leurs destinataires. M. Yates est finalement acculé à la démission (le 18 juillet) dans la foulée de son supérieur hiérarchique, M. Paul Stephenson, dont l’engagement comme conseiller d’un ancien directeur adjoint de News of the World, lui-même entendu dans le cadre de la nouvelle enquête ouverte en janvier 2011 sur les pratiques du journal, venait d’être révélé.

Dans l’espoir de contenir la propagation d’une crise politico-médiatique, qui allait contraindre le premier ministre à écourter son voyage en Afrique, News International publie dans la presse nationale un mea culpa sous le titre « Putting right what’s gone wrong » (« réparer les erreurs »). Il est assorti d’engagements concernant l’indemnisation des victimes d’intrusions pratiquées par le journal et la volonté du groupe de collaborer avec les enquêteurs de Scotland Yard et la commission de la Chambre des communes chargée de faire la lumière sur ces dérives.

A partir du 15 juillet, News Corp. fait profil bas. Ce jour-là, Brooks démissionne de News International. Elle en était devenue directrice générale en 2009. M. Les Hinton, responsable de la société jusqu’en 2005, l’imite. Pourtant, il dirige alors le groupe Dow Jones (racheté en 2007), qui édite le Wall Street Journal. Quatre jours plus tard, le magnat consent à comparaître, en compagnie de son fils James et de Brooks, son héritière spirituelle, devant la commission de la Chambre des communes réunie spécialement pour établir les responsabilités dans l’affaire du piratage des messageries pratiqué par News of the World. On retiendra des trois heures d’audition l’image d’un Murdoch affaibli et amnésique, s’exprimant par monosyllabes et convenant, tel le loup se faisant ermite, qu’il ne s’était jamais senti aussi « humble », pour ne pas dire humilié. Quant au fond, rien de bien nouveau : regrets, promesses de remettre de l’ordre dans les affaires du groupe et de punir, comme ils le méritent, les coupables, quand ils seront connus.

On aurait voulu croire à la prophétie de Polly Toynbee, chroniqueuse au Guardian, qui écrivait en 2006 : « L’homme politique qui aura le courage d’affronter Murdoch sera peut-être surpris de s’apercevoir que ce n’est, après tout, qu’un tigre de papier (6). » Mais l’homme qui comparaît le 19 juillet devant un petit nombre de parlementaires, plus ou moins affûtés, ne fait pas mystère de vouloir continuer à peser sur les destinées du groupe, passagèrement chahuté sur les marchés. Si les actions de News Corp. perdent 18 % entre les 4 et 18 juillet, elles reprennent 6 % à la suite de l’audition des Murdoch père et fils, tandis qu’à Londres celles de BSkyB s’apprécient de près de 3 %. Les enquêtes en cours au Royaume-Uni et aux Etats-Unis conduiront-elles à restructurer l’empire Murdoch et à marginaliser son fondateur, ainsi que le souhaitent un certain nombre d’actionnaires influents ? Rien n’est moins sûr.

Cette crise politico-médiatique aura été salutaire à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle a permis de souligner la proximité du pouvoir politique avec les médias et, particulièrement, du Parti conservateur avec les dirigeants de News International. Les relations amicales qui s’étaient nouées entre le couple Cameron et Brooks au cours de réunions dans leurs résidences de week-end ont été détaillées par la presse. Lors de son audition, M. Murdoch rappelait, d’un souffle, qu’il avait rendu visite au premier ministre à Downing Street, par l’entrée dérobée du jardin, peu de temps après les élections de mai 2010.

Cette connivence n’est pas, bien entendu, le fait des seuls conservateurs. Sans remonter au début du xxe siècle, qui a vu Lloyd George, alors premier ministre, subventionner le rachat du Daily News pour défendre sa politique, il suffit de rappeler le voyage qu’effectua M. Blair en Australie en juin 1995 pour y rencontrer M. Murdoch et ses collaborateurs. Il y était accompagné de M. Alastair Campbell, son conseiller médias, ancien journaliste politique au Daily Mirror, qui, une fois chargé de la communication de M. Blair, fit de la gestion de ses relations avec les médias un redoutable instrument de pouvoir. On lui prête l’obsession de prévoir ce qui fera la « une » du Sun du lendemain et de vouloir contribuer à la rédiger. Le 6 juillet 2011, M. Christopher Bryant, ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes de M. Brown, dénonçait, à la Chambre des communes, la servilité des dirigeants politiques vis-à-vis des médias : « Nous dépendons d’eux, nous recherchons leurs faveurs, nous faisons dépendre notre vie et notre mort politiques de ce qu’ils écrivent et de ce qu’ils montrent. Et, quelquefois, cela signifie que nous manquons de courage pour dénoncer les dérives. »

L’affaire aura donc mis au jour l’arrogance d’un groupe de presse qui s’estimait en mesure d’assurer la victoire électorale au parti qu’il décidait de soutenir. On se souvient du brevet d’efficacité que s’autodécernait le Sun au lendemain de la défaite des travaillistes en 1992 en publiant en première page : « It’s the Sun wot won it ! » C’est le Sun qui a gagné ! »). Son soutien n’aura toutefois pas permis aux conservateurs d’obtenir la majorité absolue espérée aux élections de 2010.

Le deuxième effet bénéfique concerne l’assainissement des relations entre les services de police et les médias. Il est apparu à l’occasion des investigations conduites depuis l’émergence de l’affaire de News of the World que les enquêteurs de Scotland Yard n’avaient guère poussé leur travail initial pour ne pas embarrasser le groupe Murdoch. A en croire un ancien responsable du service de presse de la Metropolitan Police passé à la rédaction du Mail on Sunday : « Il y a [à Scotland Yard] une réelle admiration pour la façon dont le journal [News of the World] a mené à bien des opérations clandestines qui ont permis de traduire en justice des criminels notoires. Il en résulte une proximité entre le Yard et tous les titres de News International (7). » Le pantouflage de policiers à la retraite dans les rédactions de Fleet Street facilite naturellement l’accès aux sources policières mais conduit à s’interroger sur la capacité des services à conserver leur liberté d’action dans les affaires impliquant les organes de presse, problème déontologique qu’il appartient à une commission parlementaire d’éclairer.

Reste, enfin, la question centrale de la régulation de la presse qui a été mise en cause après qu’à deux reprises la Press Complaints Commission (PCC) — instance d’autorégulation mise en place en 1991 — eut classé sans suite les plaintes relatives aux intrusions pratiquées par News of the World. Plus fondamentalement, se trouve au cœur du débat le problème de la protection de la vie privée inscrite à l’article 3 du code déontologique de la PCC, lequel proscrit explicitement l’interception des communications téléphoniques et la captation de courriels (article 10).

Que cette instance soit financée par les éditeurs de journaux et qu’une partie substantielle de ses membres soit issue des rédactions pose nécessairement un problème, déjà identifié par la commission Calcutt, chargée entre 1990 et 1993 de réfléchir au moyen de renforcer l’autonomie de l’organisme. Dans son ultime rapport (8), sir David Calcutt recommandait l’abolition de la PCC — qui, estimait-il, n’avait pas fait la preuve de son indépendance — et son remplacement par un tribunal spécialisé ayant pouvoir d’imposer la publication de rectificatifs et d’excuses ainsi que de sanctionner financièrement les éditeurs récalcitrants. « Tout système de régulation doit comporter une forme de sanction », insistait sir David, qui préconisait en outre l’adoption par le législateur d’un texte protégeant la vie privée, notamment contre les incursions des journalistes.

En 1995, le gouvernement — celui de M. John Major — rejetait les recommandations de la commission, estimant que l’instauration d’un système de contrôle réglementé serait interprétée comme une forme de censure par les éditeurs de journaux, qu’il fallait naturellement ménager.

S’agissant de la création d’un droit au respect de la vie privée, le gouvernement faisait valoir, à l’appui de sa décision de ne pas retenir cette recommandation, que les atteintes étaient en fait plus limitées que ne le laissaient supposer quelques affaires excessivement médiatisées et que, en outre, une telle protection irait à l’encontre de la capacité d’enquête de la presse. Enfin, le gouvernement reprenait à son compte l’idée selon laquelle le concept de vie privée était d’une telle complexité qu’il valait mieux ne pas tenter de le définir (9).

« J’en ai assez de tous ces snobs... » 

 

La tempête déclenchée par l’affaire de News of the World a incité le chef de file travailliste et le dirigeant libéral-démocrate Nicholas Clegg, numéro deux du gouvernement, à réclamer une refonte du mode de régulation de la presse, demande à laquelle s’est rallié M. Cameron : le 15 juillet, il a nommé une commission dirigée par un magistrat unanimement respecté, sir Brian Levenson. Composée de six membres, dont deux journalistes, cette commission, qui a toute latitude pour recevoir les témoignages sous serment des personnes qu’elle aura décidé d’entendre, aura fort à faire. Chargée, au premier chef, de préconiser un nouveau mode de régulation de la presse écrite, elle a également reçu pour mandat de se pencher sur l’éthique professionnelle de la presse audiovisuelle, notamment de la BBC, fort critiquée par les conservateurs pour sa couverture de l’affaire de News of the World, et sur le fonctionnement des réseaux sociaux.

La presse n’a pas tardé à réagir, voyant déjà se profiler derrière cette réforme annoncée un contrôle qui n’ose pas dire son nom : « La classe politique britannique, s’estimant libérée du joug de Murdoch, pourrait renforcer la réglementation. Il deviendrait alors plus difficile de gagner de l’argent dans le secteur des médias », s’alarmait l’hebdomadaire The Economist le 23 juillet.

« Le premier ministre, écrivait le Daily Telegraph deux jours plus tôt, a déclaré qu’il ne voulait pas réglementer la presse. Il ne souhaite pas non plus le maintien du système d’autorégulation par l’intermédiaire de la PCC. Il veut un organisme indépendant, mais celui-ci sera inévitablement sous-tendu par la réglementation et ouvrira la porte à des contrôles législatifs qui iront à l’encontre de la liberté d’expression que M. Cameron dit vouloir préserver. »

Les conclusions de la commission Levenson ne sont pas attendues avant la fin 2012. D’ici là, le gouvernement aura eu connaissance du rapport d’une autre commission mise en place en mars 2011, chargée de préparer un éventuel projet de loi définissant les droits des citoyens britanniques — British Bill of Rights — qui aménagerait la loi relative aux droits de l’homme adoptée en 1998, dont l’article 8, analogue à celui de la convention européenne des droits de l’homme, protège la vie privée des individus. C’est par le biais de cet article que les magistrats britanniques ont eu progressivement tendance à privilégier le respect de la vie privée au détriment de la liberté d’informer garantie par l’article 10.
Selon M. Cameron, une telle évolution constituait une dérive qu’il importait de corriger : « Les magistrats utilisent la convention européenne des droits de l’homme pour promouvoir une sorte de loi protégeant la vie privée, sans que le Parlement ait son mot à dire. Il convient de réfléchir et de nous demander si c’est ainsi qu’il faut procéder (10). »

Si ce nouveau Bill of Rights voyait le jour, il devrait nécessairement définir de façon précise l’essence de la vie privée ainsi que le champ d’application de la liberté d’informer, laissant inévitablement aux magistrats le soin d’arbitrer les cas problématiques : ceux-ci ne pourront être résolus que par référence à une stricte définition de l’intérêt public qui seul autoriserait un empiétement dans le domaine de la vie privée (11). Par rapport à la situation dans laquelle la loi relative aux droits de l’homme de 1998 invite les magistrats, en son article 12.4, à donner priorité à la liberté d’informer dans les cas d’incertitude, on ne voit guère le progrès qu’apporterait ce nouveau texte. A moins que la commission ne se rallie à l’opinion de sir Harry Woolf, magistrat très impliqué dans les affaires de presse, qui estimait en 2002 que « les tribunaux ne doivent pas oublier que, si les journaux ne publient pas les informations qui intéressent le public, on publiera moins de journaux, ce qui ira à l’encontre de l’intérêt public (12) ». Source à laquelle s’abreuve la logique de marchandisation de l’information, cette vision des choses épousait parfaitement celle de M. Murdoch : « J’en ai assez de tous ces snobs qui nous expliquent que mes journaux sont mauvais, a expliqué le magnat. De ces snobs qui lisent des journaux que personne n’a envie de lire [et qui] s’estiment fondés à imposer leur goût au reste de la société (13). »

La crise consécutive à la révélation des pratiques de News of the World, dont l’hebdomadaire n’avait d’ailleurs pas le monopole, a permis de prendre conscience de la nocivité de certains modes de fonctionnement de la presse britannique, notamment populaire, et de s’engager dans la réforme de son système de régulation. Plus profondément, elle aura suscité une réflexion sur la quasi-promiscuité entre pouvoir politique et médias qui permettra, sans doute pour un temps, de restaurer la primauté du politique par rapport aux priorités des rédactions les plus populistes. Cet étonnant déballage pourrait avoir un impact sur la gestion de l’empire Murdoch s’il est prouvé que les agissements délictueux de l’une de ses filiales, en l’occurrence News International, ont eu une incidence sur la conduite du groupe. Il n’est pas sûr, en revanche, que cette crise, qui touche aux rouages de la démocratie, ait sensibilisé en profondeur une opinion publique plus attentive à la dégradation de son pouvoir d’achat et aux violences urbaines qu’à la mise à nu de celui qui prétendait en être l’interprète.


Jean-Claude Sergeant
Professeur émérite à l’université Paris-III (Sorbonne nouvelle). Auteur de l’ouvrage Les Médias britanniques, Ophrys-Ploton, Paris, 2004. 
 
 
(1) Lire «  M. Rupert Murdoch, empereur des médias  », Le Monde diplomatique, janvier 1999.
(2) Premier ministre de 1964 à 1970 et de 1974 à 1976.
(3) Le premier cabinet de M. Cameron comptait dix-huit millionnaires sur vingt-neuf membres.
(4) Désignation métonymique de la presse britannique dans son ensemble (à partir du nom de la rue où étaient installés les principaux titres avant leurs déménagements).
(5) «  John Yates : Phone hacking investigation was a “cock up”  », The Daily Telegraph, Londres, 9 juillet 2011.
(6) «  This is a good time to strike at the monstrous power of the media  », The Guardian, Londres, 1er décembre 2006.
(7) Chester Stern, «  Getting cosy with the Yard  », The Guardian, 7 septembre 2010.
(8) Department of National Heritage, Review of Press Self-Regulation , Stationery Office Books, Londres, janvier 1993.
(9) Privacy and Media Intrusion : The Government’s Response to the House of Commons National Heritage Select Committee  », Stationery Office Books, juillet 1995.
(10) «  Celebrities would lose super-injunctions in Bill of Rights plan  », The Daily Telegraph, 27 avril 2011.
(11) «  Editors tangle with the zip code  », The Guardian, 2 mai 2011.
(12) Rapporté par Joshua Rozenberg, Privacy and the Press, Oxford University Press, 2004, p. 56.
(13) Cité dans le documentaire «  Murdoch 1er  », diffusé par Canal+ le 9 juillet 1997.

L’OFCE exigera la transparence sur les conflits d’intérêts

Par http://www.monde-diplomatique.fr
jeudi 29 mars 2012

Quelques semaines après la parution d’une enquête consacrée à la collusion entre économistes et institutions financières privées dans les colonnes du Monde diplomatique, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) vient d’adopter une nouvelle charte déontologique. L’organisation — un centre de prévision, de recherche et d’évaluation des politiques publiques créé au sein de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) — exigera désormais de ses collaborateurs qu’ils révèlent leurs conflits d’intérêts.

« Un expert peut-il, “en toute indépendance”, prôner la dérégulation financière quand il occupe simultanément un poste d’administrateur dans un fonds d’investissements ? », interrogeait Le Monde diplomatique en mars 2012, après avoir observé que « nombre d’universitaires invités par les médias pour éclairer le débat public (...) sont rétribués par des banques ou de grandes entreprises ».
Le 3 janvier dernier, la prestigieuse Association américaine d’économie (American Economic Association, AEA) avaient déjà annoncé des mesures, annonçant qu’elle exigerait dorénavant de ses auteurs qu’ils identifient « les “parties intéressées”  (1leur ayant versé une rémunération financière importante, c’est-à-dire d’un montant total supérieur ou égal à 10 000 dollars [environ 7 600 euros] au cours des trois dernières années ». Une décision à laquelle l’OFCE semble avoir été sensible.

Désormais, indique le communiqué de l’OFCE (daté du 28 mars 2012), les auteurs proposant un article à l’organisation devront « faire état de toute somme perçue (salaire, honoraires, remboursements de frais) et de tout avantage en nature reçu au cours des trois années précédant la soumission d’un montant supérieur à 2000 euros provenant d’une partie intéressée à l’article soumis ». Mais les contributeurs devront également mentionner leurs « fonctions, rémunérées ou gracieuses, au sein d’organisations ou institutions privées ou publiques dont l’objet est en rapport avec le sujet de l’article soumis ». L’OFCE précise que « ces informations figureront le cas échéant sur la première page de l’article publié, à côté des affiliations académiques de l’auteur(e) ». Elle avertit : « Dans l’hypothèse où il apparaîtrait après coup qu’un(e) auteur(e) aurait failli à son devoir de transparence tel que défini ci‐dessus, la Revue de l’OFCE se réserve le droit de retirer l’article concerné et de rendre cette décision publique. »
De telles dispositions rompent avec le fonctionnement routinier des principaux médias français, où les économistes Daniel et Elie Cohen, Jacques Mistral, Olivier Pastré ou Christian Saint-Etienne sont régulièrement identifiés par leurs seuls titres « universitaires », sans que soient évoquées leurs fonctions — éminentes — au sein d’entreprises directement impliquées dans la dynamique économique et financière dont ils se disent les observateurs neutres.

On attend donc l’annonce de décisions similaires de la part des deux associations françaises d’économistes (l’Association française de sciences économiques [AFSE] et l’Association française d’économie politique [AFEP]), du Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (Coe-Rexecode, proche du patronat français), sans parler des directions éditoriales des grands médias français — à commencer par les chaînes de télévision et les radios de service public. Le Monde diplomatique ne manquera pas de suivre les avancées de leurs réflexions dans ce domaine.
Réagissant aux critiques dont font l’objet les « économistes à gage » depuis, notamment (2), que Jean Gadrey a exposé les données du problème sur son blog le 21 septembre 2009, M. Jean-Hervé Lorenzi – conseiller du candidat du parti socialiste à la présidentielle, M. François Hollande, et invité régulier de France Inter, de LCI et des grands quotidiens – s’insurge contre des « dénonciations publiques au pire sens du terme, celui des feuilles de choux des années trente où se trouvent mêlés inexactitudes, vérités tronquées, amalgames et sous entendus bien peu ragoûtants ». Selon lui, « c’est le fait d’être modérés que l’on nous reproche, d’accepter la rigueur, de tenter, selon nos sensibilités à chacun, de rester proche d’un keynésianisme régulé. (...) Cela suffit, sans doute, pour faire de nous des agents du Grand Capital ».
M. Lorenzi est administrateur de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles (Afom), de BNP Paribas-Assurance. Il est par ailleurs censeur d’Euler-Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque.

Le 16 février 2012, dans Les Echos, il co-signait avec M. Patrick Artus – responsable de la recherche de la banque Natixis – une tribune intitulée « Réconcilier la finance et la société ». Déplorant que « les opinions publiques, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, dans la zone euro, ont une vision extrêmement négative de la finance et des banques », les auteurs expliquaient (en partie) ce sentiment par un « défaut d’information et des biais d’analyse ».

Un peu plus tôt, dans un livre intitulé Droite contre gauche ? Les grands dossiers qui feront l’élection présidentielle (Fayard, 2012), M. Lorenzi et son co-auteur Olivier Pastré (président de la banque tunisienne ImBank) invitaient leurs lecteurs à « renoncer aux illusions sur l’Etat protecteur », à « faire enfin le pari audacieux en faveur du marché » et, surtout, à éviter de « porter des jugements trop hâtifs » sur l’industrie bancaire.

Dans l’entretien qu’il accorde au site slate.fr, M. Lorenzi met ses détracteurs au défi « de trouver dans mes interventions écrites et orales de ces dernières années, le moindre mot qui pourrait faire apparaître un conflit d’intérêt »...

(1) Les «  parties intéressées  » sont définies comme «  tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l’article  ».
(2) On citera également l’enquête de François Ruffin, dans le cadre de l’émission «  Là-bas si j’y suis  » (France Inter, 2 et 3 janvier 2012) et le documentaire Les Nouveaux chiens de garde (Jem Productions, 2012).

LA FABLE DU LITHIUM ET DE LA BOLIVIE


DL : DF , BF , GS , OR

Très riche en ressources naturelles, la Bolivie n’a pas tiré bénéfice de leur exploitation, devenant l’un des pays les plus pauvres de l’Amérique du Sud. Après son arrivée au pouvoir, le président Evo Morales dévoile la présence sur le sol bolivien du plus grand gisement mondial de lithium, métal hautement stratégique. Mythe ou réalité ?



Lectures

La Cordillère des Andes, demeure des dieux - Rituels et prières des Indiens Kallawayas (Bolivie)
Ina Rösing et Pierre Erny Jérôme Do Bentzinger
Les Indiens Kallawayas de Bolivie, implantés dans une région de haute montagne, au cœur de la Cordillère des Andes, sont réputés en Amérique du Sud pour être des guérisseurs ambulants ayant recours aussi bien aux plantes médicinales qu'à des prières et à des rites qui exigent une large manipulation de symboles. Leur art s'inscrit dans une "cosmovision" selon laquelle des êtres invisibles – dieux, esprits bienveillants et malveillants – peu personnifiés sont présents derrière les manifestations de la nature quelles qu'elles soient : montagnes, sources, lacs, roches, foudre. Tout lieu est un lieu saint auquel il faut témoigner attention et respect. Ces entités accordent leurs faveurs et leur protection aux hommes à condition qu'en retour, ceux-ci soient généreux en offrandes selon un principe de réciprocité qui régit toute l'existence. Ina Rösing, née en 1942, a dirigé l'Institut d'anthropologie culturelle à la faculté de médecine d'Ulm, en Allemagne. Elle est aussi fondatrice, à Ulm, de l'Institut für Transkulturelle Forschung. Pierre Erny, né en 1933, est professeur émérite de l'université de Strasbourg, spécialisé en ethnologie de l'éducation et en anthropologie religieuse. Pierre Erny propose ici une présentation d'ensemble de l'œuvre de l'ethnologue allemande, Ina Rösing.
Voyage au Pérou et en Bolivie (1875-1877)
Par Charles Wiener, préfacé par Pascal Riviale Ginkgo
Charles Wiener (1851-1913) occupe une place particulière parmi les explorateurs du XIXe siècle. Né en Autriche et installé avec sa famille à Paris, Charles Wiener s'intéresse très tôt aux civilisations précolombiennes. C'est donc à l'âge de 24 ans qu'il entreprend son premier voyage dans les Andes, prélude à une longue carrière d'explorateur et de diplomate au service de la France. Entre 1875 et 1877, il arpente ainsi le Pérou et la Bolivie à la recherche des civilisations précolombiennes, que l'on ne connaissait que fort peu à l'époque. Voyage au Pérou et en Bolivie, publié en 1880, nous livre de passionnantes informations sur les régions traversées et sur les populations rencontrées. Ce récit associe de manière originale la description savante et l'aventure au sens propre du terme (courses-poursuites à cheval, attaques de bandits de grands chemins, duels au revolver). On y apprend aussi comment, trente-cinq ans avant sa découverte officielle, Wiener tenta de localiser et d'explorer une cité mystérieuse dont il avait entendu parler : Machu Picchu. Aujourd'hui réédité avec la plupart des superbes illustrations d'origine, Voyage au Pérou et en Bolivie est un précieux témoignage sur le monde latino-américain à l'aube de l'ère industrielle. Il est accompagné d'une introduction de Pascal Riviale, docteur en histoire, spécialiste de l'histoire des voyages en Amérique latine et de l'histoire des collections américaines de France.
La Bolivie - Histoire constitutionnelle et ambivalence du pouvoir exécutif
René Garcia, avec une préface d’Harvey Claflin Mansfield L'Harmattan / Collection : Inter-National
Depuis le début du XXIe siècle, la Bolivie connaît des changements historiques importants. L'élection d'Evo Morales, premier président indien en Amérique latine, et les changements constitutionnels qui ont accompagné ce processus ont redessiné le paysage institutionnel de ce pays. Pour comprendre ces bouleversements, il faut avoir une interprétation globale de l'histoire constitutionnelle de la Bolivie. La question centrale qui se pose au moment de la naissance du constitutionnalisme bolivien est celle – implicite dans la pensée de Simon Bolivar – de la conciliation entre la légitimité démocratique et la nécessaire puissance de l'État. Cet ouvrage revient aux origines théoriques du pouvoir exécutif à partir de l'étude du cas bolivien. Ce livre est l'un des premiers à étudier l'ensemble de l'histoire constitutionnelle de la Bolivie à travers la notion d'ambivalence du pouvoir exécutif. Comme le dit Harvey C. Mansfield dans sa préface : "Le texte qui suit est un modèle d'analyse rigoureuse en science politique". Jean-René Garcia, titulaire d'un doctorat en droit (université Sorbonne Nouvelle Paris 3) est chercheur au Credal/CNRS. Ayant vécu plusieurs années en Amérique latine, il a été chercheur associé à l'université de la Cordillera, à La Paz, en Bolivie, et a publié plusieurs articles sur la Bolivie. Membre du cabinet du ministre de l'Éducation nationale et de la Recherche en 2006-2007, puis membre du cabinet du ministre de l'Intérieur en 2007, il est actuellement conseiller du président de l'Institut des Amériques.
La Bolivie d'Evo - Démocratique, indianiste et socialiste ? Points de vue du Sud
Sous la responsabilité éditoriale du Centre tricontinental Syllepse / Collection Alternatives Sud - Volume 16 - N° 3/2009
Habituellement épinglé comme l'un des pays les plus pauvres de l'hémisphère occidental en dépit de ses importantes richesses naturelles, la Bolivie affiche aujourd'hui l'image d'un État engagé dans une dynamique historique de refondation de ses structures économiques, sociales et institutionnelles. Priorités du gouvernement d'Evo Morales : la récupération de la souveraineté nationale, la redistribution sociale des revenus, la reconnaissance de la diversité culturelle et la revalorisation de la démocratie. Trop conciliant ou pragmatique pour les uns, centralisateur ou inefficace pour d'autres, son nationalisme de gauche, son idéal socialiste aux accents indianistes effraie avant tout l'élite blanche des riches régions orientales de la Bolivie ainsi qu'une certaine communauté internationale. Renégociation des contrats d'exploitation des hydrocarbures avec les multinationales, refonte complète de la Constitution nationale, nouvelles répartitions agraires... la liste des acquis s'allonge. Mais un projet aussi "populaire" peut-il s'inscrire dans la durée ?
Volt ! La voiture électrique sauvera-t-elle le monde ?
Serge Enderlin Le Seuil / Collection : Essais (H.C.)
Les électrons remplaceront-ils l'essence pour alimenter les moteurs de nos voitures ? Présentée comme une solution “verte” idéale pour sauver la planète menacée par le réchauffement climatique, la voiture électrique fait l'objet depuis quelques années d'une sorte de consensus : avec elle, nous ne renoncerons pas à notre mobilité individuelle, nous n'émettrons plus de CO2. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pas si vite ! D'où viendra le courant “propre" pour recharger les batteries ? Qui sont les acteurs de cette mutation ? Quels sont leurs objectifs réels ? Comment s'assurer, en effet, qu'il ne s'agit pas d'une fausse piste, comme l’a été celle des biocarburants ? L'histoire de l'énergie est peuplée de rêves brisés, de percées technologiques illusoires : ne faut-il pas y regarder de plus près ? C’est ce qu’a fait Serge Enderlin, parcourant les lieux où se dessine peut-être cet avenir idéal. De Detroit, capitale sinistrée de l'automobile, à Shenzhen, laboratoire de l'excellence chinoise, en passant par Tel-Aviv et les hauteurs de l'altiplano bolivien où se trouvent de gigantesques réserves de lithium, le métal stratégique de demain, ce carnet de route, précis et alerte, fait aussi la part belle aux portraits de ceux qui y croient ou pas. Serge Enderlin est grand reporter, journaliste indépendant, spécialiste des rapports de forces géopolitiques et énergétiques. Ses reportages sont publiés et diffusés dans plusieurs pays d’Europe. Il est l'auteur d’Un monde de brut, sur les routes de l'or noir, avec Serge Michel et Paolo Woods (Seuil, 2003) et de L'après-pétrole a commencé (Seuil, 2009).

8 avril 2012

Cambodge : Les cartes des violations des droits humains

Ecrit par Mong Palatino · Traduit par Fabienne Der Hagopian



[liens en anglais sauf mention contraire] Les défenseurs des droits humains au Cambodge utilisent la cartographie en ligne pour documenter, surveiller et mettre en évidence les violations des droits humains  à travers le pays. Sithi, le portail des droits humains au Cambodge, a une carte des violations qui donne une vue d'ensemble de l'étendue des violations au Cambodge.
La carte ci-dessous montre les différentes violations des droits humains au Cambodge.  Quand vous accédez à la page, elle montre les plus récentes violations enregistrées sur Sithi, représentées par des symboles rouges.  Vous pouvez faire des recherches en sélectionnant un droit humain, une victime, un auteur présumé, un lieu ou une date.
Carte des violations des droits humains du site Sithi

Les conflits fonciers ont augmenté ces dernières années et nombre d'entre eux sont liés à des projets de développement (fr) qui ont déplacé (fr) des centaines de milliers d'habitants.
D'après nos recherches, 223 conflits concernant le domaine public ont été rapportés durant ces quatre dernières années, depuis 2007…Selon nos informations, la province comptant le plus grand nombre de conflits immobiliers est celle de Phnom Penh, qui abrite la capitale et plus grande ville du pays, avec 10% de tous les conflits immobiliers.

Conflits immobiliers au Cambodge

Le Cambodian Daily Weekendpublié un article sur la contestable  pratique des concessions foncières au Cambodge.
3 936 481 hectares ont été octroyés comme concessions foncières minières et économiques, ce qui représente 22% de la surface du Cambodge
1 900 311 hectares ont été octroyés comme concessions minières à des sociétés recherchant des métaux précieux comme l'or, le minerai de fer, le cuivre et la bauxite
2 036 170 hectares ont été octroyés pour des cultures agro-industrielles comme l'héveas, le sucre et le manioc, une surface équivalente à 53% de la terre arable du Cambodge.
346 000 hectares des terres qui ont été octroyées font partie des zones de conservation gérées par le ministère de l'environnement, soit 10% des zones protégées par le ministère
400 000 personnes dans 12 provinces ont été touchées par les conflits fonciers depuis 2003, généralement après que des concessions aient été octroyées dans leur région, rapporte Licadho
Autre thème : la carte ci-dessous montre les lieux où des journalistes ont été tués au Cambodge.

Assassinats de journalistes au Cambodge

Global Voices a déjà parlé de la carte des prisons (fr) de Licadho, un autre groupe militant pour les droits humains. Ci-dessous, une carte de la liberté d'expression élaborée par ce groupe.

Carte de la liberté d'expression

Autres cartes
Une carte des membres du parlement est aussi maintenant disponible en ligne. Depuis le mois dernier, une carte des coupures d'électricité prévues à Phnom Penh est aussi publiée.  On trouve aussi des cartes des rues, des restaurants, des agences de service public, des commerces et des hôtels de Phnom Penh.  Un site internet a été lancé pour surveiller le développement des infrastructures et autres questions liées au développement au Cambodge même si les chercheurs travaillant sur ces cartes se plaignent des coûts prohibitifs pratiqués par les Archives nationales.



TraductionsLire cet article en d'autres langues:

Malagasy · Zon'Olombelona An-Tsarintany Ao Kambodza
Português · Camboja: Mapeamento de Direitos Humanos
বাংলা · ক্যাম্বোডিয়ায় মানবাধিকার মানচিত্র
Svenska · Mänskliga rättigheter kartläggs i Kambodja
English · Human Rights Mapping in Cambodia

Exploitation de gaz de Schiste et radioactivité

 http://www.criirad.org

Au moment où paraît le rapport final de la mission d'inspection (issue des ministères de l'industrie et de l'écologie) sur "les hydrocarbures de roche-mère en France", la CRIIRAD met en ligne un article sur les risques d’exposition à la radioactivité causés par l’exploitation de ces réserves, initialement publié dans le Trait d'Union n°51 de mars 2011.
- Télécharger l'article (extrait du TU 51)

M a r s 2 0 1 1 - n ° 5 1
Commission de Recherche et d’Information
Indépendantes sur la Radioactivité
CRIIRAD
GAZ DE SCHISTE
SIGNALISATION
DES RISQUES RADIOLOGIQUES
SYNDROME DES BALKANS
MOBILISATION CONTRE
L’ARRETE DU 5 MAI 2009
Tél : 04 75 41 82 50 - Email : contact@criirad.org - Site web : www.criirad.org



Julien Syren

GAZ DE SCHISTE ET RADIOACTIVITE

Dans un contexte de raréfaction des hydrocarbures classiques et de
volonté d’indépendance énergétique des pays occidentaux, la ruée
vers les ressources « non conventionnelles », partie d’Amérique du
Nord, est en passe d’atteindre l’Europe.
Les multiples conséquences environnementales et sanitaires de l’extraction
des hydrocarbures suscitent une forte inquiétude : en France,
les projets d’exploration de gaz de schiste ont provoqué depuis quelques
mois une mobilisation croissante relayée par les médias et dont
vous avez probablement entendu parler.
La CRIIRAD présente dans cet article les risques peu connus d’exposition
à la radioactivité causés par l’exploitation de ces réserves, que ce soit du
fait des caractéristiques des roches exploitées ou des techniques de traçage
employées pour l’étude des caractéristiques des gisements.


Le gaz de schiste : une exploitation en forte expansion

Depuis une vingtaine d’années, la production de gaz « non conventionnels » est en forte augmentation aux Etats-Unis. En 2009, elle représentait 55% de la production totale de gaz (31% pour le gaz de réservoir compact,
15% pour le gaz de schiste et 9% pour le gaz de houille (1) . C’est le gaz de schiste qui connaît actuellement la plus forte expansion : sa production
a été multipliée par plus de 10 entre 2000 et 2010 (2) . On estime que les réserves mondiales de gaz de schiste dépassent celles de gaz naturel conventionnel (3).

En France, des permis d’exploration d’hydrocarbures ont été accordés en 2010 sur plus de 10 000 km2, principalement dans le sud-est (permis de Nant : 4 414 km2, permis de Montélimar : 4 327 km2, permis de Villeneuve
de Berg : 931 km2), mais également en Franche-Comté (permis de
Pontarlier, 1 470 km2), en Île de France, dans le Nord-Pas de Calais, Plusieurs demandes de permis sont
par ailleurs en cours d’instruction (permis de Brignoles dans le Var, 6 781 km2 ; permis de Cahors, 5 710 km2 ; …).



1. (B. Weymuller, « Les perspectives du “shale gas” dans le monde », Note de l’Ifri, décembre 2010, p.22.
2. Ibid., p.18.
3. Association Suisse de l’Industrie Gazière, « Le gaz de schiste : une nouvelle ressource de gaz naturel ? »,
Information de base.




PERIMETRES DES TITRES MINIERS D’HYDROCARBURES
Situation au 1er janvier 2011


Source : Bureau Exploration Production des Hydrocarbures
www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/france_tm_01_2011.pdf



Hydrocarbures « conventionnels » et « non conventionnels » : définitions

Les hydrocarbures sont des composés organiques composés essentiellement
d’atomes de carbone et d’hydrogène. Les hydrocarbures fossiles,
qui proviennent de la décomposition de matière organique entre deux
couches sédimentaires, se trouvent sous forme gazeuse (gaz naturel),
liquide (pétrole) ou solide (charbon). Ils représentent de loin la principale
source mondiale d’énergie : en 2008, 81,3% de l’énergie primaire était fournie
par l’ensemble pétrole (33,2%), charbon (27%) et gaz naturel (21,1%),
contre 5,8% pour le nucléaire (1).
Il existe des réserves d’hydrocarbures « conventionnelles », facilement
exploitables dans les conditions technico-économiques actuelles, et des
réserves « non conventionnelles », situées dans des gisements plus difficilement
exploitables car moins accessibles ou moins perméables.
Dans le cas du gaz naturel, les principaux types de réserves « non conventionnelles
» sont :
- le « gaz de houille », ou grisou, contenu dans les veines de charbon,
- le « gaz de réservoir compact », formé dans une roche mère comparable
aux gisements conventionnels, mais ayant migré dans un réservoir compact
et peu perméable ;
- le « gaz de schiste », piégé dans la roche mère peu perméable dans
laquelle il s’est formé.
L’exploitation des réserves de gaz non conventionnelles a été rendue possible
par la mise au point de nouvelles techniques d’extraction, combinant
la fracturation hydraulique et le forage horizontal.
L’avantage de ces réserves provient du fait que les gaz issus de réservoirs
« non conventionnels » ont une composition chimique très proche de celles
des gisements conventionnels et sont facilement utilisables après leur
extraction. Ce n’est pas le cas des pétroles ou huiles non conventionnelles
(sables bitumineux, pétroles lourds, schistes bitumineux) : la transformation
de ces réserves en produits commerciaux après leur extraction nécessite
un traitement chimique lourd (2).



Radioactivité des formations exploitées ou traversées


Comme tous les constituants de la croûte terrestre, les gisements d’hydrocarbures contiennent des radionucléides
naturels, comprenant principalement l’uranium 238 et ses descendants (dont le radium 226 et le radon 222), le thorium 232 et ses descendants (dont le radium 228), ainsi que le potassium 40.
La teneur en radionucléides des gisements d’hydrocarbures est variable, mais peut parfois être très élevée, lorsque des conditions physico-chimiques particulières ont favorisé la précipitation ou l’absorption, dans les roches en formation, de l’uranium et/ou du thorium contenus notamment dans les eaux (4).

C’est le cas, par exemple en Suède, de schistes alunifères ou « alum shale » à partir desquels du pétrole et de
l’uranium ont été produits au milieu du XXème siècle. Ces schistes ont également été exploités pour la fabrication
de parpaings largement utilisés dans l’industrie du bâtiment, jusqu’à ce que l’on se rende compte que leur forte teneur en uranium entraînait une production importante de radon (5) .

Le cas de la Suède, où la moitié des habitations construites dans lesannées 50 et 60 contenaient des parpaings
en alum shale, a d’ailleurscontribué, dans les années 70, à la mise en évidence de l’importance du risque lié au radon (deuxième causede cancer du poumon après le
tabac) dans l’habitat (6).

On peut également citer les schistes noirs de Marcellus, qui font partie del’un des 7 principaux gisements de gaz de schiste d’Amérique du Nord.
L’United States Geological Survey (USGS) a analysé 4 échantillons de schistes de Marcellus issus de forages
réalisés dans les états de New-York et
de l’Ohio.
L’activité massique en uranium 238 était de 3 à près de 30 fois plus élevée que la moyenne de l’écorce terrestre (40 Bq/kg).
Transfert de la radioactivité vers la surface L’exploitation du gaz de schiste emploie la fracturation hydraulique.
Cette technique consiste à injecter dans un puits, d’abord vertical puis horizontal (afin d’augmenter la surface
de contact avec la couche exploitée), un fluide sous haute pression composé d’eau et/ou d’air ainsi que d’additifs chimiques), de manière à fracturer la roche initialement compacte et peu perméable. Un « proppant » (sable, microbilles de céramique, …) est ensuite injecté dans les fractures afin d’éviter leur fermeture, puis le gaz issu des fractures est remonté à la surface par le pompage du fluide de fracturation.
Le processus d’extraction peut favoriser le transfert et la concentration des radionucléides contenus dans la formation exploitée, et en particulier du radium 226 dont l’activité volumique est souvent élevée dans les eaux
d’origine des gisements.

A titre d’exemple, parmi 215 échantillons d’eau issue de 7 formations pétrolifères majeures, plus de 50%présentaient une activité en radium 226 dissous supérieure à 3,7 Bq/l, les valeursextrêmes dépassant 300 Bq/l7. Ces données peuvent être comparées à la valeur guide pour les eaux de consommation fixée par le Ministère
de la Santé à 0,1 Bq/l pour l’activité alpha globale à laquelle contribue notamment le radium 226.
Les principaux phénomènes de pollution radioactive engendrés par l’exploitation des gisements sont présentés
ci-dessous.


1. Radium dans le tartre des canalisations.

Afin de faire remonter correctement à la surface les débris de roches produits par le forage, de la barytine
(ou sulfate de baryum) est incorporée aux fluides de forage dans le but d’augmenter leur densité (8). Le radium,
contenu dans l’eau initialement présente dans la formation exploitée, peut réagir avec la barytine et se déposer sous forme de tartre dans les tubes de forage et les canalisations de surface (9). Le problème de laradioactivité dans l’industrie des hydrocarbures a été mis en évidence
dans les années 1980 lorsque les marchands de ferraille commencèrent à détecter de manière récurrente des
niveaux de radioactivité élevés sur les cargaisons de canalisations de champs pétrolifères (10). Une étude portant
sur les déchets solides issus des champs pétrolifères et stockés en Louisiane en 1992 montrait que 46%
des fûts présentaient une concentration totale en radium 226 et radium
228 supérieure à 1 110 Bq/kg, ce qui les assimilait à des déchets radifères.
Dans les cas extrêmes, de très petites quantités de tartre dépassaient 10 millions de Bq/kg (11).


2. Eau : contamination des nappes suite à la fracturation hydraulique.

Les opérations de forage et la fracturation hydraulique peuvent provoquer letransfert des éléments radioactifs issus des formations exploitées vers un réseau hydrogéologique (nappes phréatiques, réseau karstique) qui en
était séparé auparavant.

3. Eau / boues : rejet d’effluents radioactifs liquides lors de la remontée des fluides de forage.

Le fluide de fracturation, qui peut être utilisé à plusieurs reprises, peut se concentrer progressivement en radium dissous (12) lors de sa mise en contact avec le gisement exploité. Le radium contenu dans les boues extraites du forage peut s’accumuler dans les citernes et les bassins utilisésle long de la chaîne d’extraction (13).
Même dans le cas où les autorités fixeraient des limites à ne pas dépasser pour la teneur de ces rejets en polluants, les études effectuées par la CRIIRAD autour des mines d’uranium ont montré
1/ qu’il était souvent difficile de trouverdes techniques de traitement suffisammentefficaces pour respecter ces limites et que
2/ même lorsque les rejets respectent les limites, les phénomènes de reconcentration dans le milieu naturel
en aval des rejets sont fréquents.

4. Air : émanation de radon. Le radon issu du gisement exploité peut être remonté en surface en même temps
que le gaz naturel. Les descendants du radon 222, et en particulier le plomb 210 (dont la période est de 22
ans) et le polonium 210 se déposent sur la surface intérieure des lignes d’entrée et de traitement du gaz ainsi
que des vannes et des pompes (14).

Les différentes voies d’exposition liées à cette pollution correspondent à l’irradiation
gamma provenant des sols et des équipements contaminés, l’inhalation de poussières, l’ingestion d’eau et l’accumulation de gaz radon, produit par désintégration du radium, dans les bâtiments construits sur les zones concernées.

Compte tenu de ces risques, l’extraction des hydrocarbures devrait être soumise aux contraintes des catégories
d’activités professionnelles « mettant en oeuvre des matières premières contenant naturellement des radionucléides
non utilisés en raison de leurs propriétés radioactives » au sens de l’arrêté interministériel
du 25 mai 2005. Ce n’est pas le cas à l’heure actuelle, puisque cette activité ne figure pas dans la liste des
catégories visées par cet arrêté. Cette liste peut toutefois être mise à jour« chaque année, si les résultats des études réalisées en application du présent arrêté le justifient ». La CRIIRAD adressera un courrier à l’Autorité de Sûreté Nucléaire afin de vérifier si des études de prise en compte du risque lié à la radioactivité dans les projets d’extraction des hydrocarbures sont bien menées.


Utilisation de traceurs radioactifs

Depuis les années 60, les exploitants de gisements d’hydrocarbures utilisent des traceurs radioactifs afin évaluer, entre autres, les caractéristiques des fractures formées autour des forages.
Le principe consiste à ajouter des substances contenant un ou plusieurs radionucléides aux agents de soutènement
(proppant) injectés dans les fissures afin d’éviter leur fermeture, puis à mesurer le rayonnement émis par les désintégrations au moyen de radiamètres ou de spectromètres déplacés à l’intérieur du forage.

A titre d’exemple, un article de la revue Geophysics datée d’octobre 1988 (15) décrit une méthode basée sur
l’injection simultanée de plusieurs radionucléides, parmi lesquels lescandium 46 (période : 84 jours), le
chrome 51 (période : 28 jours), l’argent 110m (période : 252 jours), l’antimoine 124 (période : 60 jours), l’iode
131 (période : 8 jours), l’iridium 192 (période : 74 jours) et l’or 198 (période : 2,7 jours). Nous vous rappelons que la période d’un élément radioactifcorrespond au temps au bout duquel l’ activité de l’élément a été divisée
par 2.

Il faut attendre 10 périodes pour que l’activité soit divisée par 1 000, mais selon l’activité initiale injectée, la quantité de périodes au bout desquelles la quasi-totalité de l’élément a disparu peut être beaucoup plus importante.

Une technique développée récemment (16) est basée sur l’utilisation d’un marqueur initialement non radioactif,
mais activé par une source neutronique après avoir été injecté dans les fractures. Le marqueur activé émet des
rayonnements gamma détectés par la même méthode que dans le cas d’un traceur initialement radioactif.


Conclusion


Le 4 février 2011, le ministère du Développement durable et le ministère de l’Economie, des Finances et de
l’Industrie ont lancé une mission d’inspection destinée à évaluer les « enjeux économiques, sociaux et environnementaux » des gaz et huiles de schiste.

Une fois de plus, l’Etat ne s’est pas soucié d’évaluer les risques avant de délivrer les autorisations d’exploration, mais après que les prospections aient débuté, et seulement sous la pression grandissante de l’opinion publique.

Il est intéressant de noter que cette mission d’inspection a été confiée au Conseil général de l’environnement et
du développement durable (CGEDD) ainsi qu’au Conseil général de l'industrie, de l'énergie et des technologies
(CGIET), ancien Conseil Général des Mines.
Pour cet organisme, qui a déjà obligatoirement été consulté avant l’attribution de chaque permis d’exploration17,
le conflit d’intérêt est manifeste.

Compte tenu des risques potentiels, il convient de suspendre les autorisations tant que n’aura pas été conduite une expertise réellement indépendante et pluraliste sur l’impact des technologies mises en oeuvre, que ce soit pour l’exploration ou pour l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels et plus particulièrement du gaz de schiste.

Il est par ailleurs nécessaire que le public dispose de garanties en ce qui concerne le respect de ses droits à l’information et de participation aux décisions.

Sur le plan radiologique, pour chaque projet de concession, et ce avant la phase exploratoire, l’étude d’impact
devrait notamment inclure :

- une évaluation des caractéristiques radiochimiques des formations explorées,mais également de toutes les formations traversées par les forages avant d’y parvenir,

- un point zéro de la radioactivité des eaux de surface et souterraines ainsi que du radon dans l’air ambiant,

- la description précise des techniques de traçage envisagées pour l’étude des forages.



1. International Energy Agency, « 2010 Key World Energy Statistics ».
2. B. Weymuller, « Les perspectives du shale gas dans le monde »,
Note de l’IFRI, décembre 2010, p.4.
4. R. Coppens, “La radioactivité des roches”, Que sais-je, PUF, 1964.
5. J.J. Dyni, « Geology and resources of some world oil-shale deposits », USGS, Scientific investigations
report 2005-5294.
6. G.A. Swedjemark, « The history of radon from a swedish perspective », Radiation Protection Dosimetry
(2004), Vol. 109, N°4, pp. 421-426.
7. USGS, “Naturally occurring radioactive materials (NORM) in produced water and oil-field equipment – An
issue for the energy industry”, Fact Sheet FS-142-99, september 1999. (données initiales en pCi converties
par la CRIIRAD en Bq).
8. L. Albouy, “La barytine”, Mémento roches et minéraux industriels, BRGM, août 1993. Selon ce document,
la barytine représente jusqu’à 40% des constituants des boues de forage pétroliers.
9. L. Sumi, “Shale gas : focus on the Marcellus Shale”, Oil & Gas Accountability Project / Earthworks, may
2008, p.14.
10. USGS, Ibid.
11. Ibid.
12. M. Resniloff, E. Alexandrova, J. Travers, ibid.
13. L. Sumi, ibid., p.14
14. Ibid., p.14
15. R.R. Pemper & al., « Hydraulic fracture evaluation with multiple radioactive tracers », Geophysics, Vol.
53, N°10 (October 1988), p.1323-1333.
16. R.R. McDaniel (SPE) & al., “Determining propped fracture width from a new tracer technology”, SPE
Hydraulic Fracturing Technology Conference, 19-21 January 2009, The Woodlands, Texas, © 2009, Society
of Petroleum Engineers.
17. http://www.developpement-durable.gouv.fr/La-demande-de-permis-de-recherches.html.

25 mars 2012

L’histoire expurgée de la guerre d’Algérie

Par Maurice T. Maschino, février 2001 pour http://www.monde-diplomatique.fr

Il aura fallu près de quarante ans pour que s’engage enfin en France le débat sur la torture durant la guerre d’Algérie (1954-1962), pour que l’on accepte d’écouter les voix meurtries des victimes. Avec bien des embarras et malgré les réticences, voire les entraves des autorités officielles, tant il est difficile de revenir sur cette « guerre sans nom », enfouie au plus profond des mémoires. Tant il est difficile aussi de lever le voile qui s’est abattu sur l’histoire coloniale et ses innombrables crimes, cette histoire que les manuels scolaires présentent toujours comme « une belle aventure intellectuelle » dont le bilan serait « globalement positif ».
 
 
Septembre 1957 : composée de diverses personnalités et nommée par le gouvernement français sous la pression de l’opposition de gauche, la Commission de sauvegarde des droits et des libertés individuelles constate, dans un rapport accablant, que la torture est une pratique courante en Algérie.
Décembre 2000 : devant l’émoi suscité par la publication, dans Le Monde, de nouveaux témoignages sur la torture, le premier ministre estime qu’il s’agit là de « dévoiements minoritaires ». Première contrevérité. Mais il n’est pas hostile, ajoute-t-il sans rire, à ce que les historiens fassent la lumière sur ces « dévoiements » : deuxième contrevérité... Contrairement à son engagement du 27 juillet 1997, et sauf dérogation durement arrachée, les archives les plus sensibles ne sont toujours pas consultables.

1957-2001 : depuis quarante-quatre ans, de Guy Mollet à M. Lionel Jospin, la France officielle vit dans la culture du mensonge. Fait mine de vouloir s’informer et bloque le libre accès à l’information. Avoue à demi (« La France a éprouvé quelque difficulté à regarder sa propre histoire avec lucidité », dit M. Jospin), puis se rétracte. Et ne veut rien savoir. Ou le moins possible. Et, lorsqu’un général déclare au journal télévisé de 20 heures qu’il a, de sa propre main, et au mépris de toutes les lois de la guerre, exécuté froidement vingt-quatre prisonniers algériens, fait la sourde oreille.

Au demeurant, sans le moindre remords. Si forte aussi est la conviction, largement partagée par les citoyens, y compris des historiens et des enseignants, que, malgré d’inévitables et « regrettables » « bavures », la France a beaucoup apporté - des routes, des hôpitaux, des écoles, comme on sait... - aux peuples qu’elle a soumis.
« Oui, la colonisation a eu du positif, affirme B.D., professeur en classe préparatoire dans l’un des deux lycées parisiens où se concentre l’élite de demain. On a quand même légué à l’Algérie des infrastructures modernes, un système éducatif, des bibliothèques, des centres sociaux... Il n’y avait que 10 % d’étudiants algériens en 1962 ? C’est peu, bien sûr, mais ce n’est pas rien ! »

Bonne conscience des uns, mauvaise foi des autres : c’est dans cette atmosphère d’autosatisfaction, de déni permanent et d’occultation à tout prix d’une réalité épouvantable (lorsqu’on l’examine sans lunettes tricolores) que s’inscrit, dans les écoles, l’enseignement de l’histoire. Chapeauté par un pouvoir politique, tous partis confondus, qui entend maintenir les citoyens dans l’ignorance, tout en leur faisant croire qu’il les informe, cet enseignement est incapable d’instruire les jeunes sur les réalités du système colonial - la négation absolue qu’il représente de l’être humain comme des valeurs proclamées de la République - pas davantage qu’il ne leur permet de comprendre ce que, jusqu’au 10 août 1999, on se refusait, officiellement, à appeler une guerre.
Instructions ministérielles, programmes, horaires, manuels, tout l’arsenal pédagogique est mis en oeuvre pour que les élèves des écoles, des collèges et des lycées en sachent le moins possible.

Tout commence dès l’école élémentaire. Où l’instituteur doit survoler en cinq ans deux mille ans d’histoire. « La colonisation ? Oui, j’en parle, très vite, dit l’un d’eux. Mais les photos du livre complètent le cours. » Ou le contredisent (éventuellement) : presque toutes donnent une image positive de l’occupation française. Algérie 1860, de gentils petits « indigènes » boivent la parole du maître, des colons mettent en valeur des terres (Hachette (1)).

L’instituteur, sans doute, peut en faire un commentaire critique, mais, le plus souvent, il ne veut pas « choquer » de « jeunes esprits », et, comme le reconnaît notre interlocuteur, « on n’insiste pas trop sur les mauvais côtés de la colonisation ». Nul doute que ces « côtés »-là sont vite oubliés, d’autant plus qu’aucune photo - enfumades de Bugeaud, coups de matraque, enfants loqueteux, gourbis misérables - n’en donne la moindre idée.

En guise d’histoire, de la propagande. La plus grossière qui soit. La plus cynique. Autant par ce qu’elle tait que par ce qu’elle célèbre : rien n’est dit aux élèves, qui étudient en 4e « le partage du monde », des pillages et exactions de toutes sortes auxquels ce partage a donné lieu ; tout les incite, au contraire, à admirer la belle « aventure intellectuelle » qu’a représentée pour les Européens l’exploration du monde du XIXe siècle. « On sera attentif, précisent les instructions officielles de 1995, aux aspects culturels du phénomène : développement des sociétés de géographie, essor de l’ethnologie (2)... » De l’utilité du « bon sauvage »...

Des programmes réduits et réducteurs 

 

MIS en condition par leurs années d’école et de collège, les élèves sont prêts, au lycée, à accepter sans le moindre esprit critique (puisqu’on a tout fait pour l’étouffer) la version tronquée, expurgée et globalement propre de la guerre d’Algérie.

A condition, naturellement, que l’enseignant la prenne comme objet d’étude. La guerre d’Algérie n’est pas expressément mentionnée dans le programme de 3e, ou dans cette partie du programme, elle-même réduite à la portion congrue, qui permet de l’aborder : « De la guerre froide au monde d’aujourd’hui (relations Est-Ouest, décolonisation, éclatement du monde communiste). »

« Les programmes actuels sont beaucoup plus réduits, et réducteurs, que les précédents, constate O.D., professeur agrégé. Loin de former un chapitre à part, la décolonisation ne représente plus qu’un paragraphe dans l’étude des relations internationales de 1945 à nos jours. Autrement dit, presque rien. Quel temps peut-on consacrer à la guerre d’Algérie lorsqu’on doit expliquer la conférence de Bandung, la décolonisation de l’Inde, de l’Indonésie, de l’Indochine ? Une heure, c’est déjà beaucoup, et les manuels sont très succincts : conformes aux programmes de 1989, les nouveaux accordent moins de place à la décolonisation qu’à la colonisation et à la seconde guerre mondiale. »
Sur la table, dans la « salle des profs », quelques spécimens. « En Algérie, la répression et la guerre (1954-1962) répondent à la guérilla menée par le FLN » (Bréal, 3e). Mais pourquoi cette « guérilla » ? La chronologie, dans la partie « documents », n’explique rien, et pas davantage les extraits d’un discours de Bigeard. Le Magnard fait encore mieux : dans la partie « cours », il « liquide » en cinq lignes la guerre d’Algérie et publie comme « documents » quatre photos peu suggestives (par exemple, un bureau de vote à Alger en 1962).

Ecole élémentaire, collège, lycée : austérité jospinienne oblige - le régime maigre, pour tous, est de rigueur.
Les « terminales » ne sont pas mieux servis. Et ne sont même pas en état, pour la plupart, d’entendre les propos sensés qu’un enseignant, éventuellement, peut leur tenir : le matraquage idéologique auquel ils ont été soumis les années précédentes les rend souvent insensibles à un contre-discours. « Seuls ceux dont la famille a été touchée posent des questions, observe G.R., professeur agrégé dans un lycée de province. Les autres prennent des notes, gentiment. Comme j’en prenais quand, en classe, on me parlait de la guerre de 14... »

Abreuvés d’images qui célèbrent, même si elles ne la nomment pas, la « mission civilisatrice » de la « métropole », ignorant presque tout des profits (matériels, symboliques) que « métropolitains » et colons tiraient de l’exploitation du peuple algérien, n’ayant jamais eu l’occasion d’analyser le système colonial dans ses manifestations « concrètes », telles que les ont subies les colonisés (racisme - dont aucun manuel, excepté le Bréal de terminale, ne dit mot -, injustices de toutes sortes, inégalités économiques, sociales, politiques, culturelles), ils ne sont pas à même de comprendre pour quelles raisons, sinon leur « fanatisme » ou leur « ingratitude », les « musulmans » se sont révoltés, ni pourquoi la France s’est opposée si violemment à leur « émancipation », comme disent pudiquement les livres de classe.
« Comme les Algériens n’apparaissent pas dans leur condition d’"indigènes" et leur statut de sous-citoyens, comme l’histoire du mouvement nationaliste n’est jamais évoquée, comme aucune des grandes figures de la résistance - Messali Hadj, Ferhat Abbas - n’émerge ni ne retient l’attention, dit Benjamin Stora, bref, comme on n’explique pas aux élèves ce qu’a été la colonisation, on les rend incapables de comprendre pourquoi il y a eu décolonisation. »

« C’est vrai, admet Jean-Pierre Rioux, inspecteur général d’histoire, la décolonisation arrive un peu ex-abrupto. Mais rien n’interdit au professeur de combler les lacunes. » Rien non plus ne l’y oblige ; tout l’incite, au contraire - et d’abord, la façon même, quasi clandestine, dont la guerre d’Algérie s’insère dans le programme -, à ne pas s’attarder sur une question « mineure ».

De la même manière qu’en 3e, et selon la même logique de désinformation, ou d’information au rabais qui sévit dans l’ensemble des programmes d’histoire, la guerre d’Algérie n’est pas l’objet, en terminale, d’un chapitre particulier.

Elle n’est même mentionnée, comme telle, dans aucune des sections du programme - le monde de 1939 à nos jours. « Elle est repoussée dans les coins », constate l’historien Gilles Manceron. Marginalisée. Etudiée éventuellement comme exemple dans la rubrique Emancipation des peuples colonisés (« Certains collègues l’expédient en quelques mots et préfèrent insister sur l’Inde ou l’Indonésie », assure L.P., professeur agrégé), elle peut aussi être abordée en rapport avec la fin de la IVe République, c’est-à-dire comme une affaire française (qui a mal tourné) et dans une perspective avant tout hexagonale. « On a pour mission de présenter aux élèves un paysage vu du côté français », confirme l’inspecteur général Rioux.

Ne pas surcharger l’élève de mauvais souvenirs 

 

IL n’est donc pas étonnant que beaucoup d’enseignants ne s’y attardent pas. Non (ou pas seulement) à cause du manque de temps et de la surcharge des programmes, mais parce que ce paysage-là n’est pas particulièrement plaisant à contempler. Evoquer les horreurs que l’armée française a commises, la lâcheté et la duplicité des divers gouvernements, les compromissions des partis, de gauche comme de droite, en gêne plus d’un : « La guerre d’Algérie n’est pas très bien placée dans une vision du politiquement correct qui découlerait tout entier du plus jamais ça après Auschwitz », convient l’inspecteur général Rioux, qui ne semble pas souhaiter, au demeurant, qu’on s’y arrête trop longtemps.

Et de poursuivre : « Au nom de quoi faudrait-il s’attarder délibérément sur la guerre d’Algérie ? Pourquoi ne pas s’attarder sur la guerre du Vietnam ou le Kosovo ? C’est un peu sans fin. Et au détriment d’aspects plus flatteurs ou plus positifs du siècle. Nous n’attirons pas assez l’attention des élèves sur ce qu’a été le développement des médias ou le développement des sciences et des techniques Je ne suis pas sûr qu’on prépare bien les jeunes à comprendre des révolutions du type Internet. Et puis, il y a d’autres échéances civiques : l’Europe, par exemple. C’est aussi important qu’un long épilogue sur la guerre d’Algérie. » 

Affaire entendue - et classée : comme les élèves ne doivent pas être « les otages du devoir de mémoire », selon l’inspecteur général Jean-Louis Nembrini, il n’est donc pas question de les surcharger de (mauvais) souvenirs. Et le mieux (dans cette optique) est de s’en tenir aux quelques repères, toujours très maigres, que proposent les manuels.

Légèrement retouchés, ils parlent bien de guerre. Mais, comme effrayés de leur audace, ils n’en disent pas plus : de quelle guerre s’agit-il ? D’une guerre de libération ? Impensable dans une perspective française, la seule retenue. D’une guerre de reconquête coloniale ? Assurément, mais l’expression est gênante, et trop parlante. Excepté le Bréal - le seul qui n’ait pas peur des mots et soit d’une honnêteté remarquable : « Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », annonce le titre du chapitre sur la guerre d’Algérie -, tous les autres s’en tiennent à un prudent clair-obscur.

La même ambiguïté concerne les combattants. Si l’on ne sait pas de quelle guerre il s’agit, on ne sait pas davantage qui se bat : les termes qu’on emploie tout naturellement lorsqu’on traite de la seconde guerre mondiale (les Allemands, les SS, l’occupant / les Français, les résistants) sont évidemment bannis. « L’occupant ? s’insurge une professeure agrégée. Mais vous perdez la tête ! L’occupant, c’est Klaus Barbie à Lyon. » Et Massu à Alger, non ? « Ah non, dit-elle en s’étouffant presque, vous exagérez ! Pourquoi vouloir assimiler la colonisation à autre chose ? »

Mais que les manuels assimilent implicitement la guerre d’Algérie à une croisade ne la choque pas outre mesure : « Les mots qui reviennent le plus souvent - les Européens, les musulmans - ne sont pas très exacts, j’en conviens, mais ce sont les plus commodes. » Les plus commodes, en effet, pour brouiller les cartes et diaboliser l’ennemi : comment s’identifier à des musulmans, quand, à l’école primaire, on a pris parti pour Charles Martel ?

Ni maquisards, ni résistants, ni patriotes 

 

LE vocabulaire des manuels manque totalement de rigueur et d’honnêteté, prête constamment à confusion, mêle les genres (le politique et le psychologique) : l’un parle de « séparation douloureuse » (Hachette) - mais « douloureuse » pour qui ? l’autre, de « déchirements coloniaux » (Magnard), tel autre, d’indépendance « arrachée », avec guillemets, tandis qu’un quatrième, plus audacieux, n’en met pas. Presque tous éprouvent les plus grandes difficultés à nommer clairement cette guerre, sa finalité, ceux qu’elle confronte : aux Européens, aux colons, aux parachutistes s’opposent des musulmans, des fellaghas, des terroristes - jamais des maquisards, des résistants, des patriotes.

Les manuels sont tout aussi mal à l’aise quand il s’agit de nommer les faits. La plupart s’en tiennent au minimum, très peu évoquent les massacres de Sétif en 1945, encore moins le carnage de Philippeville en août 1955 et, entre le 1er novembre 1954 (« Toussaint rouge », « insurrection », « vague d’attentats ») et les accords d’Evian, citent, de la façon la plus neutre, la plus plate, les épisodes majeurs de la guerre : bataille d’Alger, chute de la IVe République, arrivée au pouvoir de de Gaulle, putsch des généraux, OAS, « retour des pieds-noirs ».

Presque tous évoquent la torture, mais la minimisent : « Certains militaires utilisent la torture » (Hatier), les massacres d’Européens entraînent une répression très dure « et même des tortures de la part de l’armée » (Belin). C’est regrettable, mais l’armée y est « contrainte » (Hachette), et comme il s’agit d’« arracher des renseignements » (Istra, Nathan), de « démonter les réseaux du FLN » (Hatier) et d’empêcher des attentats (presque toujours cités dans la même phrase où l’on parle des tortures), la fin, somme toute, justifie les moyens.

Ce n’est certes pas écrit noir sur blanc, c’est suggéré : loin de faire réfléchir les élèves sur le scandale d’une République qui foule aux pieds ses valeurs, les manuels font le dos rond, excusent quasiment, quand ils ne s’efforcent pas de justifier ou de légitimer ce qu’ils présentent presque tous comme un mal nécessaire, mais efficace : « Les paras brisent par la torture les réseaux du FLN » (Magnard). Les voilà donc absous : de tortionnaires, ils deviennent des Tarzans au grand coeur.

Gênés, d’autres emploient des euphémismes et disent sans dire : « Le FLN est malmené » (« bataille d’Alger »). « On est bien obligé de tenir compte des groupes de pression, du lobby de l’armée, par exemple, qui est très fort », explique un responsable éditorial des éditions Hachette, qui « assume », comme il dit, la phrase incriminée : « Nous avons fait le choix de ne pas citer la torture, qui est un sujet polémique. Un manuel n’est pas une tribune... On ne s’interdit pas de citer les faits, naturellement, mais il y a trois ans, quand le manuel a été écrit, donc avant le livre et les aveux de Massu, la torture n’était pas encore un fait historique. »

Un cas particulier, ce manuel ? Sur la torture, oui. Mais la plupart des autres choisissent tout autant leurs faits. Très discrets sur les raisons de cette guerre (ils invoquent plus volontiers l’opposition des Etats-Unis et de l’Union soviétique au maintien de la présence française en Algérie que les horreurs du colonialisme), très circonspects sur le déroulement des opérations (ratissages de mechtas, exécutions sommaires, napalm sur les Aurès, camps de regroupement ne sont pas évoqués), très avares de chiffres (aucun ne précise que plus de deux millions d’appelés ont été envoyés en Algérie), ils ne disent presque rien de l’opposition française à la reconquête.

Quelques-uns citent la démission du général de Bollardière, publient, dans la partie « documents » (ce qui évite de commenter), le « Manifeste des 121 » (3), signalent La Question, d’Henri Alleg. Mais aucun ne présente des extraits du Déserteur, de Maurienne, ou du Désert à l’aube, de Noël Favrelière, aucun ne rappelle la lettre-réquisitoire de Sartre au procès Jeanson (ici ou là, une vague allusion aux « porteurs de valises »), aucun ne mentionne les 269 saisies de livres et journaux en « métropole » (586 en Algérie), ni les films interdits (4), aucun n’analyse cette extraordinaire manipulation de l’opinion à laquelle se sont livrés, pendant huit ans, les différents gouvernements de la République : fausses promesses, mensonges, dénis - les « historiens » scolaires ne connaissent pas.

Aucun, enfin, ne prête attention aux conséquences, politiques, humaines, en France comme en Algérie, de la guerre : à la trappe les harkis, les pieds-noirs, les rappelés et leurs traumatismes, les centaines de milliers d’Algériens aux douars détruits, aux vies saccagées. La guerre, dites-vous ? Mais quelle guerre ? Commencée sans raison (puisqu’on n’en parle pas), la guerre d’Algérie s’achève, huit ans plus tard, sans laisser de traces (puisqu’on ne les évoque pas). Neutralisée, aseptisée, quasiment évacuée, elle ne risque pas d’inciter les élèves à la réflexion.

Ce n’est pas l’opinion, évidemment, de l’inspecteur général Jean-Louis Nembrini, qui se réjouit que sa présentation, dans les manuels, évite toute « dramatisation » : « Faire ressortir de manière excessive l’émotionnel, ce n’est pas servir l’objectivité historique. Il faut éviter le clinquant... Faire assimiler aux élèves les valeurs de la démocratie et de la République, ce n’est pas rechercher des coupables. »
Mais quelles valeurs transmet-on lorsque, sous prétexte d’objectivité, on met sur le même plan les bourreaux et les victimes, les tortionnaires et les torturés, le général de Bollardière, mis aux arrêts de forteresse pour s’être opposé à la torture, et les généraux putschistes, réhabilités par François Mitterrand ? Loin de respecter les valeurs, les porte-parole du pouvoir les bafouent, tout autant que leurs commanditaires.

« Les manuels sont de véritables véhicules de l’histoire officielle », analyse Sandrine Lemaire, agrégée d’histoire, chercheuse, et qui eut le plus grand mal à faire accepter à l’éditeur son chapitre sur la guerre d’Algérie. « Ce sont des échantillons particulièrement révélateurs de ce qu’un Etat veut faire passer en tant que mémoire. »

Les enseignants, sans doute, ne sont pas obligés de transmettre le message tel qu’il est émis : ils sont libres - les instructions officielles ne cessent de le rappeler - de construire leur cours comme ils l’entendent et de fournir aux élèves tous matériaux de réflexion qu’ils jugent utiles.

C’est vrai, mais l’exercice de cette liberté est singulièrement difficile. « Les programmes sont agencés de telle sorte, explique Mme V., qu’après avoir étudié la conquête de l’Algérie en 1re, les élèves abordent, en terminale, la décolonisation. Mais le système colonial lui-même, et les résistances qu’il a suscitées dès le début, sont évacués de la lettre des programmes. Il y a un grand vide entre la mise en place du système impérialiste et sa contestation. »

Le plus contraignant, poursuit cette historienne, n’est pas tellement le contenu idéologique - « Nous sommes quand même capables de prendre de la distance ! », mais « l’obligation d’assurer un enseignement exclusivement synthétique, sans avoir donné des pistes d’analyse. C’est là que le bât blesse. On présente aux élèves une synthèse que ne prépare aucune analyse. » Autrement dit, une pseudo-synthèse. Ou un résumé, sans étude préalable de ce qui est résumé. C’est absurde, et c’est voulu : c’est à ce prix-là qu’on n’entre pas dans les détails, passe sous silence ce qui gêne, construit un discours le plus consensuel possible et propose aux élèves une lecture sans relief des événements.

« Un cours d’histoire n’est pas une cour d’appel » 

 

LA parade, pour l’enseignant qui respecte son métier et refuse de faire le jeu (truqué) du pouvoir ? Essayer de combler les lacunes, en privilégiant l’étude détaillée de deux ou trois questions du programme - du coup, il en sacrifie d’autres -, en composant pour ses élèves des fiches complémentaires, en chargeant des volontaires de constituer un dossier. « Tâche difficile, souligne Mme V. Il faut ruser avec le temps, qui nous presse, et ne pas oublier qu’en fin d’année il y a l’examen - le brevet, le bac. On doit donc faire tout le programme, et si l’on s’arrête un peu trop sur une question, on risque de passer trop vite sur une autre. C’est un vrai casse-tête. »

De temps à autre, Mme V. et ses collègues invitent un intervenant. Mais en dehors des heures de cours, et à condition que l’administration donne son accord. Celle de leur lycée est libérale. Mais il arrive qu’à l’échelon du proviseur, de l’inspecteur d’académie ou du rectorat il y ait blocage : en poste, il y a peu d’années, dans l’académie de Reims, Sandrine Lemaire se vit interdire par le recteur l’organisation d’une exposition sur « images et colonies » : le bureaucrate qui la reçut pour lui signifier cette interdiction refusa de lui transmettre la lettre du recteur - parfaitement arbitraire.

Mme V., Sandrine Lemaire, d’autres professeurs, ici et là : une minorité. La plupart ne prennent pas d’initiatives « intempestives », font leur cours sans zèle excessif et s’en tiennent à un discours qu’ils croient neutre : « Un cours d’histoire n’est pas une cour d’appel, décrète une agrégée... La torture ? Je n’y passe pas plus de dix minutes ! ajoute-t-elle, excédée. Il y a beaucoup trop de pathos autour de ça. Moi, je réagis en historienne... Ce qui n’autorise pas, bien sûr, à tenir un discours purement chirurgical, mais enfin... »

Sont-ils moins méprisants, bien des enseignants ne sont pas outillés intellectuellement pour construire un contre-discours. Formés comme tout le monde par l’école républicaine, ils manquent souvent d’éléments pour s’écarter des chemins balisés. D’une université à l’autre, les programmes varient - on peut très bien réussir aux concours sans avoir étudié en détail la guerre d’Algérie, qui, au demeurant, « tombe » très rarement à l’oral, et encore plus rarement à l’écrit - et l’on peut devenir professeur des écoles (instituteur) sans avoir appris ce qu’on devra enseigner : « Les deux tiers des candidats qui se présentent au concours d’entrée à l’IUFM n’ont pas fait d’histoire depuis le bac, explique Gilles Ragache, maître de conférences en poste dans un institut universitaire de formation des maîtres. Et au concours, l’histoire est une matière à option... »

Mais il y a pire : il n’est pas sûr que les horaires d’histoire, dans les nouveaux programmes, ne soient pas réduits. Certains craignent même que l’histoire, comme les arts plastiques ou la musique, ne soit reléguée dans les matières à option : « L’introduction à l’école élémentaire des langues vivantes et de la technologie exige des coupes claires ailleurs, annonce une responsable d’IUFM. L’histoire est directement menacée. »

Des programmes allégés (au mieux !), des maîtres encore moins bien formés, des élèves encore plus ignorants et, dans le second cycle, moins capables d’assimiler des connaissances encore plus condensées et souvent biaisées : c’est toute la mémoire d’une jeunesse qu’en fidèles héritiers de Guy Mollet les faussaires en place manipulent. « La décolonisation, la guerre d’Algérie, c’est un peu comme une étoile qui s’éloigne, conclut un enseignant, ce n’est déjà plus qu’un point dans le ciel. » Un point, si toutes choses demeurent égales, que demain on ne verra plus.

Maurice T. Maschino
Journaliste, auteur de Oubliez les philosophes, Complexe, Bruxelles, 2001. 
 
 
(1) Les manuels cités dans cet article sont ceux de troisième et de terminale, publiés en 1995 ou en 1999.
(2) Cité par Sandrine Lemaire, «  De la bonne manière d’être citoyen : colonisation/immigration dans les instructions officielles et manuels scolaires d’histoire-géographie  », Passerelles, Thionville, n° 16, printemps 1998.
(3) Lire Dominique Vidal, «  Ces “traitres” qui sauvaient l’honneur de la France  », Le Monde diplomatique, septembre 2000.
(4) Cité par Benjamin Stora, La Gangrène et l’Oubli, La Découverte, Paris, 1998.
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