15 décembre 2009

Histoire secrète de L’Oréal

par Thierry Meyssan*

Le géant de la cosmétique, L’Oréal, vient d’annoncer la restructuration de son capital. Ainsi disparaît le holding de contrôle créé par Eugène Schueller pendant la Seconde Guerre mondiale. Le fondateur du groupe était aussi l’un des grands financiers du complot de la Cagoule et du nazisme français. A la Libération, la société et ses filiales étrangères servirent de refuge aux criminels en fuite. Aujourd’hui, l’héritière du groupe, Liliane Bettencourt, est devenue la femme la plus riche de France. L’histoire du groupe éclaire la face cachée de la politique française contemporaine.

À la mémoire de Marx Dormoy, Victor Basch, Jean Zay, Georges Mandel et Jean Moulin

C’est par un bref communiqué, diffusé le 3 février 2004 dans la nuit, que le géant de la cosmétique L’Oréal a annoncé la restructuration de son capital [1]. La famille Bettencourt et le groupe Nestlé, qui détenaient ensemble la majorité de L’Oréal par l’intermédiaire du holding de contrôle Gasparal, la posséderont désormais directement. Ce tour de passe-passe étant accompagné d’un engagement de conservation de titres, les Bettencourt bénéficieront d’un abattement de 50 % de la valeur taxable à l’impôt sur la fortune (ISF). Ils ne seront pas tenus de payer de frais pour cette transaction grâce aux nouvelles dispositions introduites à leur intention dans la « loi pour l’initiative économique » du 1er août 2003 [2].

L’Oréal est aujourd’hui évalué à 43,6 milliards d’euros. Les Bettencourt détiennent 11,99 milliards ; Nestlé 11,5 milliards ; les 20,11 milliards restants flottants en Bourse. La fortune personnelle de Lilliane Bettencourt, héritière du fondateur de L’Oréal, était estimée en 2002 à 17,2 milliards d’euros. Ce qui en fait la personne la plus riche de France.

Une entreprise qui veut se payer la République

L’Oréal a été créé, en 1907, par un petit entrepreneur, Eugène Schueller. Il absorbe Monsavon, en 1928, puis les peintures Valentine, les shampoings Dop, le magazine Votre Beauté. Dérivant lentement à la droite la plus extrême, Schueller se fait connaître par ses théories économiques sur le « salaire proportionnel ». Dans une société libérée du capitalisme libéral et des syndicats, les ouvriers toucheraient un triple salaire : un salaire d’activité, un salaire familial calculé en fonction de leur nombre d’enfants, et un salaire de productivité.

Le 6 février 1934, en réaction à un retentissant scandale politico-financier, les ligues d’anciens combattants de la Grande guerre manifestent devant la Chambre des députés à Paris pour obtenir la démission du gouvernement Daladier. Sous l’impulsion des fascistes, le rassemblement tourne à l’insurrection et tente de renverser la République au profit du colonel de La Rocque qui refuse le rôle qu’on veut lui faire jouer.
Divers autres échauffourées surviennent dans les semaines suivantes, y compris une tentative de lynchage de Léon Blum en marge de l’enterrement d’un historien monarchiste, de sorte que, le 18 juin, le gouvernement prononce la dissolution des ligues. Immédiatement, un groupe de militants fascistes, pour la plupart issus de la XVIIe section des Camelots du roi, rompt avec le philosophe monarchiste Charles Maurras et décide de passer à la clandestinité. Ils constituent l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN). Il y a là autour d’Eugène Deloncle, Aristide Corre, Jean Filliol, Jacques Corrèze, bientôt rejoints par Gabriel Jeantet, François Méténier et le docteur Henri Martin.
Le colonel de La Rocque met en garde les anciens adhérents des ligues contre une infiltration de leur mouvement par des « groupes de trahison », c’est-à-dire par des fascistes agissant pour le compte de l’étranger, l’Italie et l’Allemagne en l’occurrence [3]. Quoi qu’il en soit, l’OSARN se structure rapidement en groupes locaux et en système hiérarchisé extrêmement cloisonné, de sorte qu’en dehors des chefs, les membres de l’organisation ignorent tout de son ampleur, de ses objectifs réels, des moyens et soutiens dont elle dispose. Certaines cellules du complot, dont les Chevaliers du glaive, dirigés à Nice par Joseph Darnant et François Durand de Grossouvre, adoptent un rituel et un costume inspirés du Klu Klux Klan états-unien, ce qui vaudra à l’OSARN d’être désigné par les monarchistes sous le sobriquet de « La Cagoule » [4].

Ami intime d’Eugène Deloncle, Eugène Schueller met ses moyens personnels à disposition du complot. Plusieurs réunions de l’équipe dirigeante se tiennent dans son bureau au siège de L’Oréal.
Un groupe de jeunes gens, résidant à l’internat des pères maristes (104, rue de Vaugirard à Paris), fréquente les chefs du complot et se joint à certaines de leurs actions sans pour autant adhérer formellement à l’OSARN. Il s’agit de Pierre Guillain de Bénouville, Claude Roy, André Bettencourt et François Mitterrand.
Robert Mitterrand, frère de François, épouse la nièce d’Eugène Deloncle.

Échecs et divisions sur fond d’antisémitisme

En un an et demi, l’OSARN formalise ses relations avec le gouvernement de Benito Mussolini en Italie, puis avec celui d’Adolf Hitler en Allemagne. Pour leur compte, il achemine des armes à Francisco Franco en Espagne et élimine des réfugiés politiques en France. En échange, il obtient un appui financier et logistique considérable. L’organisation tente un coup d’État dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937, qui échoue. Au lendemain et dans les semaines qui suivent, le complot est mis à jour. Des perquisitions permettent de découvrir des caches d’armes réparties sur tout le territoire. Ce sont au total des centaines de fusils-mitrailleurs, des milliers de fusils et d’uniformes, des dizaines de milliers de grenades, des centaines de milliers de munitions, tous importés d’Italie et d’Allemagne, qui sont découverts.
Le président du Conseil, Édouard Daladier, freine l’enquête lorsqu’il apparaît que l’OSARN a développé ses réseaux parmi les officiers supérieurs et jusqu’à l’état-major. En effet, il ne paraît pas possible de décapiter l’armée française alors que la menace de guerre se précise. Il a tort, puisque la Guerre mondiale est effectivement déclarée et que la France capitule.

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« La communauté française »
Association secrète de spoliation des biens juifs et maçonniques. Parmi les responsables : Jacques Correze et Jean Filliol.

Si une partie des « cagoulards », hostiles à la domination étrangère, rejoint de Gaulle, la plupart d’entre eux se félicite de la victoire du fascisme et s’engage dans la Collaboration. En septembre 1940, Eugène Deloncle et Eugène Schueller créent le Mouvement social révolutionnaire (dont l’acronyme MSR se prononce « aime et sert ») avec le soutien de l’ambassadeur du Reich, Otto Abetz, et l’approbation personnelle du chef de la Gestapo, Reinhardt Heydrich. Les réunions de la direction du MSR se tiennent au siège de L’Oréal (14, rue Royale à Paris).
Le programme de l’organisation indique « Nous voulons construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et tous les autres nations européennes libérés comme elles du capitalisme libéral, du judaïsme, du bolchévisme et de la franc-maçonnerie (…) régénérer racialement la France et les Français (…) donner aux juifs qui seront conservés en France un statut sévère les empêchant de polluer notre race (…) créer une économie socialiste (…) qui assure une juste distribution des produits en faisant augmenter les salaires en même temps que la production ».
Première application de ce programme, Deloncle organise le plasticage de sept synagogues parisiennes, dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941.
Subsidiairement, une organisation dans l’organisation est créée avec l’aide du SS Theo Dannecker, représentant Adolf Eichmann : la Communauté française dont le but est de « libérer complètement (la France) de ces ferments de corruption que sont les juifs et les Francs-maçons ». C’est ce groupe secret qui organise la spoliation des juifs souvent au profit personnel de ses membres. Parmi eux, on relève Jacques Corrèze déjà cité et Jean Filliol, le tueur de la « Cagoule ».

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« Guillemot et Delamotte », éditeur à Paris
Adolf Hitler et Eugène Schueller figurent côte à côte dans son catalogue.

Quant au jeune André Bettencourt, il devient le patron français de la PropagandaStaffel. Il est placé sous la triple tutelle du ministre de la propagande, Joseph Goebbels, de la Wehrmacht et de la Gestapo. Il a la haute main sur toutes les publications françaises, qu’elles soient collaborationnistes ou nazies. Il dirige lui-même La Terre française, une publication explicitement nazie destinée aux familles rurales, qui préconise la rééducation des intellectuels décadents par le retour forcé à « la terre qui ne ment pas ». Il y emploie l’agronome René Dumont. Par ailleurs, Bettencourt offre régulièrement les colonnes de ses journaux à Schueller.

La solution Bettencourt

Le 15 février 1941, à la demande de la SS, le MSR de Deloncle fusionne avec le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat. Le patron de L’Oréal, Eugène Schueller, devient la personnalité économique de référence. Son livre, La Révolution de l’économie, se classe dans les ouvrage de référence du fascisme français.
Le 15 juin 1941, dans son discours au congrès de l’organisation au Palais de la Mutualité, il appelle à « une révolution préliminaire à la fois d’épuration et de redressement » qui ne peut « être que sanglante. Elle consistera tout simplement à fusiller vite cinquante ou cent grands personnages ».
Le 22 juin 1941, le Reich attaque l’Union soviétique. Deloncle et Schueller décident de créer la Légion des volontaires français (LVF) pour combattre le bolchévisme sur le front de l’Est et de la placer sous l’autorité de Jacques Corrèze. Tous ses membres prêtent serment d’allégeance au führer.
Ils tentent de s’appuyer sur cette puissante formation armée pour éliminer leur adversaire politique Pierre Laval et leur allié et néanmoins rival Marcel Déat. Le 27 août 1941, à l’occasion d’une cérémonie de départ d’un contingent de la LVF sur le front russe, ils organisent un double attentat au cours duquel Laval et Déat sont blessés.

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« La Terre Française »
Publication nazie française
dirigée par André Bettencourt
(voir l’agrandissement :
document associé à cet article)

Le 20 décembre 1941, André Bettencourt, qui n’ignore rien des débats en cours à Berlin, écrit dans l’éditorial de Noël de La Terre française : « Un jour, trente ans plus tard, les juifs s’imagineront pourtant gagner la partie. Ils avaient réussi à mettre la main sur Jésus et l’avaient crucifié. En se frottant les mains, ils s’étaient écriés : « que son sang retombe sur nous et nos enfants ». Vous savez d’ailleurs de quelle manière il est retombé et retombe encore. Il faut que s’accomplissent les prescriptions du livre éternel ».
En effet, quelques jours plus tard la Conférence de Wansee décide la « solution finale » : des millions de personnes vont être exterminées dans le plus grand secret.

À l’issue des affrontements internes à la mouvance nazie française, c’est en définitive Deloncle qui tombe en disgrâce. Eugène Schueller se précipe alors, le 18 mars 1942, à l’ambassade du Reich pour se désolidariser de son ami. L’entretien est dûment consigné dans les archives allemandes.

L’OSS s’en mèle

La bataille de Stalingrad inverse le cours des événements. Désormais le Reich n’est plus invincible. André Bettencourt se rapproche de son ami François Mitterrand qui exerce diverses fonctions à Vichy où il partage son bureau avec Jean Ousset, le responsable du mouvement de jeunesse de la Légion française des combattants de Joseph Darnand. Ils seraient alors entrés en résistance au sein d’un Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD) dont l’activité a été officiellement reconnue quarante ans plus tard par l’administration Mitterrand, mais sur laquelle les historiens s’interrogent toujours.
Fin 1942, André Bettencourt est envoyé par Eugène Schueller « aryaniser » la société Nestlé en Suisse, dont le patron de L’Oréal est devenu l’un des actionnaires principaux. Il profite de ses déplacements pour rencontrer Allen Dulles et Max Schoop des services secrets états-uniens (OSS). En 1944, ils lui donnent 2,5 millions de francs de l’époque pour financer leur réseau. On ignore tout, encore aujourd’hui, de l’usage de cette somme.

Eugène Deloncle est assassiné. Mais les crimes des cagoulards ne prennent pas fin pour autant, pas même avec le débarquement allié en Normandie. Le 10 juin 1944, Jean Filliol conduit la division SS Das Reich à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) où elle massacre 644 habitants dans des conditions particulièrement horribles.

Parce qu’ils le valaient bien...

À la Libération, les cagoulards de Londres sauvent les cagoulards de Vichy. Grâce au témoignage d’André Bettencourt et de François Mitterrand, Eugène Schueller est relaxé au motif qu’il aurait aussi été résistant. L’Oréal devient le refuge des vieux amis. François Mitterand est engagé comme directeur du magazine Votre Beauté. André Bettencourt rejoint la direction du groupe. Avec l’aide de l’Opus Dei, une confrérie catholique franquiste, Henri Deloncle (frère d’Eugène) développe L’Oréal-Espagne où il emploie Jean Filliol. Quant à Jacques Corrèze, il devient patron de l’Oréal-États-Unis. En 1950, André Bettencourt épouse Liliane, la fille unique d’Eugène Schueller.

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André Bettencourt

Rue Saint-Dominique, le bureau d’André Bettencourt lorsqu’il dirigait la PropagandaStaffel, devient une résidence de l’Opus Dei. Tandis que Robert Mitterrand s’installe rue Dufrenoy dans l’immeuble qui abritera le siège de l’Opus en France. Cette œuvre est politiquement dirigée par Jean Ousset.

André Bettencourt a poursuivi une brillante carrière. Journaliste, il a créé en 1945 le Journal agricole, pour les anciens lecteurs de La Terre française. Sa carrière politique l’a conduit plusieurs fois au Parlement et au Gouvernement. Il a ainsi pu renouer avec ses activités passées en devenant secrétaire d’État à l’Information (1954-55), poste créé par son ami François Mitterrand, en 1948, et où ils auront tous deux forgé la presse française contemporaine. Les deux hommes sont inséparables, au point qu’en 1986 lorsque Mitterrand devenu socialiste et président de la République doit cohabiter avec une Assemblée de droite, il hésite à choisir André Bettencourt comme Premier ministre. Mais craignant le retour des fantômes du passé, il s’abstient. Cependant, ce passé reste présent.

Documents joints

« La Terre Française » du 20 décembre 1941

Publication nazie française dirigée par André Bettencourt.


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 Thierry Meyssan

Analyste politique français, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Il publie chaque semaine des chroniques de politique étrangère dans la presse arabe et russe. Dernier ouvrage publié : L’Effroyable imposture 2, éd. JP Bertand (2007).


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Cet article a été écrit à partir des archives personnelles de l’auteur, des recherches financées par Michel Sitbon, et des documents qui lui ont été aimablement remis par le regretté David Frydman.



[1] Un nouvel accord entre les actionnaires majoritaires de L’Oréal, communiqué de L’Oréal, 3 février 2004, 23h.

[2] La loi pour l’initiative économique a été présentée au Parlement par le secrétaire d’État aux Petites et moyennes entreprises, Renaud Dutreil, en décembre 2002, et adoptée le 1er août 2003 sous le numéro 2003-721. Cf. Journal officiel du 5 août 2003.

[3] Cf. Le Flambeau du 21 novembre 1936.

[4] La paternité de ce surnom est attribuée à Maurice Pujo.

Les Dessous De La Piraterie Somalienne


Au Pakistan, un drône tue un fantôme

par morice lundi 14 décembre 2009

Une dépêche assez absconse nous indiquait ce vendredi-là que les américains venaient d’éliminer (le 8 décembre) "un haut dignitaire d’Al-Quaida" ("a high-ranking al Qaeda figure"), au Pakistan, à coup de missiles tirés d’un drone Predator. Branle-bas de combat dans les rédactions, effervescence sur les plateaux de télévision (US !) : "ça y est, ils ont eu Al-Zawahiri" ! Tout de suite, en effet, un nom vient en premier sur les lèvres : celui d’Ayman al-Zawahiri, le seul leader haut placé désormais à montrer son visage sur les vidéos savamment distillées par les deux organismes décrits ailleurs, à savoir le MEMRI et l’officine douteuse de Rita Katz (décrite ici). Le numéro 2, car personne ne songe au numéro 1, Ben Laden, tout le monde l’imaginant mort depuis des années. Ce n’est pas la première fois que l’individu fait l’objet de toutes les supputations, comme nous allons le voir ; Al-Zawahiri, a déjà été annoncé mort au moins à quatre reprises déjà, et fait à plusieurs reprises à ce sujet la une des journaux télévisés US. Mais cette fois, l’extrême prudence de l’annonce semble plutôt annoncer que les vérifications sont en cours pour assurer l’annonce définitive du décès du "dignitaire de haut rang" abattu. En réalité, on va apprendre deux jours après que ce n’était pas du tout lui... Une fois de plus ! Mais cette fois, le démenti sera encore plus surprenant... quelque chose semble avoir foiré quelque part dans la communication officielle américaine ... quelque chose de plutôt inquiétant, indiquant un sérieux malaise au sujet de l’usage des drones tueurs au Pakistan... Visiblement, quelqu’un a mis la charrue avant les bœufs dans cette annonce prématurée, et d’autres ont essayé de noyer le poisson dans la foulée pour tenter de réparer la bourde !

Effectivement, on a déjà annoncé à quatre reprises la mort d’Ayman al-Zawahiri. La toute première fois, c’était il y a plus de dix ans, en 1998, déjà... sous la présidence de Bill Clinton, donc. Le 20 août de cette année-là, Al-Zawahiri était en train de discuter longuement avec un journaliste grâce à son téléphone satellitaire, et risquait ainsi de se faire tuer, ayant été localisé par les services des écoutes de la CIA. Mais ce jour-là, les américains n’eurent pas le temps de préparer un missile pour le lancer sur l’endroit d’où il téléphonait. L’envoi du missile aurait signifié clairement que les américains le pistaient depuis longtemps, et qu’ils avaient préparé de longue date la frappe et choisi de "l’effacer". A ce moment là, la procédure était plus lourde qu’aujourd’hui, car les drones n’existaient pas sous leur forme actuelle d’avions-tueurs, et ce sont des engins classiques (des hélicos Apache) qui lançaient les Hellfires et non les drones Predators : la procédure était bien plus longue à mettre en œuvre. Aucun missile n’avait été lancé, mais une information erronée envoyée aux médias sur une frappe de missile survenue la semaine auparavant avait alors mélangé les noms, et Al-Zawahiri avait été annoncé par erreur ce jour-là comme ayant été tué, alors que le lendemain même son interview sortait dans la presse !

A l’époque, en effet, Ben Laden et Al-Zawahiri utilisaient un téléphone satellitaire Compact M Immarsat, acheté 7500 dollars en Virginie par un jeune étudiant, Ziyad Khaleel, qui avait utilisé pour ce faire une carte bancaire d’un anglais, Saad al-Fagih. Dès le début de 2001, la CIA et le FBI avaient déjà décodé ce fameux téléphone crypté (similaire à celui utilisé à l’autre bout du monde par les Farcs et Paul Reyes !). Un répertoire des appels d’Al-Zawahiri pour l’année avait ainsi été rendu public : vers l’Angleterre (238 ou 260 appels sur 27 numéros différents dont 143 à Khalid al-Fawwaz, le porte-parole anglais d’Al Quaida), 211 vers le Yemen, 106 vers l’Iran, 67 vers l’Azerbaijan, vers Bakou, destiné à Ahmad Salama Mabruk (la CIA l’arrêtera sur place en 1998), 59 pour le Pakistan, 57 vers l’Arabie Saoudite, 56 vers le Kenya, 13 vers un bateau dans l’océan indien, 6 vers les USA et l’Italie, 4 vers la Malaisie et 2 vers le Sénégal. Et, ce qui est à noter, pas un seul appel vers l’Irak : les américains savaient donc qu’il n’y avait aucun lien entre Ben Laden et Saddam Hussein ! En 1998, les américains s’étaient donc résolus à l’assassiner, et pourtant...

Onze ans auparavant, c’était l’inverse en effet : on lui faisait d’autres, de cadeaux, à Al-Zawahiri. En 1987, il travaillait pour la CIA et avait alors reçu une partie des 500 millions de dollars versés par les Etats-Unis en Afghanistan, pour son groupe du Jihad Islamique (égyptien), afin de lutter contre les soviétiques en Afghanistan. On sait ce qu’il en est advenu : la CIA venait de créer un nouveau Frankeinstein, qui échappera très vite à son contrôle. Les américains, en aidant financièrement Al-Zawahiri avaient fait une terrible erreur. Dès septembre1992, en effet, Ayman Al-Zawahiri visitait la Bosnie, où il tentait de recruter des volontaires pour commettre des attentats dans le monde. L’année suivante, l’arrestation de la cellule égyptienne de son groupe le renforce de 800 membres qui quittent alors le pays pour le rejoindre en Afghanistan. Ben Laden et lui vivront ensuite quelques mois en Angleterre, en 1994. Ben Laden, on le verra alors souvent à Wembley, à l’Advice and Reformation Committee (ARC), dirigé par Khalid al-Fawwaz : mais bizarrement, aucun service secret, anglais, israélien ou même américain ne viendra le chercher pour l’arrêter... ce n’est pas le seul fait étrange de sa carrière, et pas la première fois que l’on fait comme si on ne n’avait pas vu. Ses anciennes amitiés le protégaient, semble-t-il ! Al-Zawahiri étant lui cette année là au Yemen, alors en pleine guerre civile. On le retrouve ensuite à Sofia, en Bulgarie en 1996, où il s’occupe toujours des Balkans et de ses recrutements de djihadistes. "Les camps islamistes sont devenus entre-temps des camps de formation où défile le monde entier : des Bosniaques, en 1992 et 1995, des Tchétchènes en 1994 et 1996, des Talibans en 1995 et 1996 et des Kosovars de l’armée de libération en 1998-99. L’Inde dénombre alors 38 camps différents en Afghanistan, 49 au Cachemire (alors occupé par le Pakistan) et 22 en Afghanistan."

Le 25 juin 1996, son groupe terroriste fait sauter les tours Khobar en Arabie Saoudite : l’événement est perçu comme l’avènement de l’association terroriste Jihad Islamique-Al Qaida. Déjà, à l’époque, on fait porter le chapeau à l’Iran : 13 ans après, l’article de Gareth Porter remet les choses à leur place : le gouvernement d’Arabie Saoudite était de mèche avec Ben Laden, qui avait été laissé libre d’attaquer les biens américains s’il ne lui prenait pas l’idée de s’attaquer à ceux de l’Arabie Saoudite : un deal classique ! Les américains le savent pourtant, qui interceptent toutes les conversations téléphoniques entre Ben Laden, al-Zawahiri et Ashra Hadi, à la tête de la branche Palestinienne du Jihad islamique, grâce au fameux téléphone Immarsat décrypté. Malgré cela, et sa revendication effective de l’attentat, et afin de renforcer son groupe, il effectue en 1996 sa troisième tournée au USA, après 1989 et 1993, pour y récolter des fonds : il en ramènera 500 000 dollars. Les autorités savent pourtant qu’il s’est rapproché, depuis au moins trois ans, de Ben Laden. Au FBI, on ignore royalement ses voyages dans le pays : en 1999, deux directeurs de la sécurité de Clinton avoueront les avoir découverts bien après son départ des USA ! Ce n’est pas le moindre des paradoxes de sa vie que cette visite en touriste d’un homme déjà déclaré terroriste international... une visite qui laisse planer de fortes suspicions de collusion avec la CIA...

Al-Zawahiri est, lui, déjà en Tchétchénie, venu visiter le pays avec Ahmad Salama Mabruk, à la tête du Djihad Islamique d’Azerbaijan, et de Mahmud Hisham al-Hennawi. Le 1er décembre 1996, il avaient été tous trois arrêtés par les autorités russes pour possession de passeport falsifiés : emprisonnés à Makhachkala, ils avaient été relâchés six mois plus tard par les autorités, en échange de quoi, on ne sait ! En 1998, Ben Laden et lui lancent lors d’une sorte de conférence de presse une célèbre fatwa (" Le Front islamique mondial pour le Jihad contre les Juifs et les Croisés ") annonçant que les américains doivent être désormais tués : c’est le pacte officiel de la création d’Al-Quaida. L’année 1998 s’annonce faste pour le terrorisme... et le groupe de Ben Laden, jusqu’alors encore assez nébuleux.

Année faste, pas exactement : cette année les deux compères devront subir deux énormes revers. Pour beaucoup, c’est Al-Zawahiri qui a entièrement rédigé le texte de la fatwa anti-américaine, et son association avec Ben Laden passe mal auprès de certains militants. Parmi eux, Ahmed Nasrallah, un vétéran des camps d’entraînement d’Al-Quaida, qui choisit de tout déballer aux autorités Yéménites où sont alors installés Ben Laden et Al-Zawahiri : en danger de mort, obligé de fuir, il se réfugiera en Egypte où il sera interrogé (et très certainement torturé)... sans jamais évoquer pour autant de quelconque préparation de 11 septembre... auquel Al-Quaida semblait bien étranger... Premier coup du sort, donc, pour le mouvement, qui doit quitter le Yemen, direction... l’Afghanistan et Tora Bora.

Le second, c’est la capture par le FBI d’Ahmad Salama Mabruk à Bakou, dans l’Azerbaijan : c’est alors le numéro trois d’Al-Quaida, et l’homme se fait pincer avec son ordinateur. Un ancien membre du FBI dira un jour que ce jour-là, les américains étaient tombés sur "la pierre de Rosette". A savoir sur tout le détail de l’organisation terroriste et l’organigramme de tout son réseau ! La récupération des documents ne se fera pas sans heurts avec le gouvernement d’Azerbaijan qui freinera des quatre fers la restitution des documents trouvés sur le disque dur du terroriste kidnappé par la CIA. Mabruk, diplômé d’informatique (mais donc assez mauvais dissimulateur de données !), sera condamné.. en Egypte, où il purge depuis une peine d’emprisonnement de 15 ans de prison. Il avait déjà été emprisonné sept ans en 1981 pour participation à l’assassinat d’Anouar El Sadate... Il s’était engagé dans le jihad à la suite d’un épisode particulièrement sordide : ses deux jeunes fils, arrêtés par les services secrets égyptiens avaient été violés, la scène avait été filmée et la cassette lui avait été envoyée ! Ayant été déclarés eux-même traîtres pour avoir renseigné les égyptiens, ils furent fusillés sur décision...d’al-Zawahiri. Leur mort fut filmée et distribuée en exemple (!) par le Jihad Islamique... de retour en Egypte, Mabruk sera torturé... et avouera que Ben Laden avait cherché à se munir d’armes de destruction massives : c’était le scénario de Saddam Hussein, avant la lettre, car à ce jour peu d’éléments ont corroboré cette vision des choses. Ben Laden et la bombe atomique, ça reste du domaine fantasmatique plus qu’autre chose : on ne possède que des rumeurs d’achat de Yellow Cake, la même intox que celle attribuée par Dick Cheney à Saddam Hussein, via l’affaire Palme.

Ce n’est pas fini des déboires du mouvement : en 2000, Mohammed al-Zawahiri, le propre frère d’Ayman al-Zawahiri, est arrêté par la CIA à Dubai, aux Emirats Arabes Unis. Lui aussi a quitté le mouvement, comme Ahmed Nasrallah... et n’apprécie visiblement pas l’association avec Ben Laden. Il n’empêche, il sera un des premiers à inaugurer les "renditions flights".... vers l’Egypte, lui aussi, à savoir juste à l’arrivée de Bush au pouvoir. Or, pour certains c’est en 1999 que cela a eu lieu : sous Bill Clinton, donc, les vols avaient déjà commencé !!! Interrogé et vraisemblablement torturé, il se révélera fort coopératif paraît-il, lui aussi possédant un ordinateur bien fourni : en 2000, les américains savent tout d’Al Quaida et de sa fusion avec le Jihad Islamique. Mais visiblement ne font rien des donnés obtenues ! Ou plutôt, d’aucuns diront en 2001 qu’ils s’en étaient servis pour accuser aussi rapidement Al-Quaida d’avoir fomenté les attentats du 11 septembre ! Car à partir d’octobre 2000, tout s’accélère : l’USS Cole est attaqué, après un discours enregistré de Ben Laden annonçant des actions d’éclat contre les américains. Puis arrive le 11 septembre, imputé obligatoirement à Ben Laden... et à Al-Zawahiri. Les deux deviennent les hommes dont la tête est mise à prix plusieurs milliers de dollars. On leur impute des faits dont ils n’ont pourtant jamais parlé auparavant au téléphone... et cela, les américains le savent pertinemment : ils ont toujours dans leurs bandes enregistrées les conversations téléphoniques de leur Immarsat !

Le 3 octobre 2002 déjà, on avait donc déjà annoncé sa mort pour la deuxième fois : Bush avait autorisé les assassinats ciblés juste auparavant, et un missile de Predator l’avait raté de peu. Début 2006, quatre jours après que la CIA annonce avoir enfin éliminé Abu Khabab al-Masri , déjà annoncé mort lui-même deux fois déjà, c’est au tour d’Ayman al-Zawahiri d’avoir été blessé paraît-il, par cette énième frappe ciblée. Sa tête mise à prix a déjà grimpé à 25 millions de dollars. Mais quelqu’un va jeter le trouble quelque jours plus tard : c’est Pervez Musharraf qui affirme qu’al-Zawahiri n’a pas été blessé, mais qu’il est bel et bien mort désormais. C’est la troisième fois, alors, qu’il est présenté comme décédé ! Le président pakistanais a-t-il ce jour là cherché à protéger à sa façon celui qui, visiblement est réfugié sur son territoire ? On peut raisonnablement le penser : Musharraf rencontre alors régulièrement John Negroponte, grand artisan des magouilles de la CIA. Musharraf, tout le monde s’en doute, joue un double jeu évident : à l’extérieur il annonce faire la chasse à Al Quaida. A l’intérieur, il lui offre l’hospitalité... avec l’accord, visiblement, des américains, qui jouent le même jeu. Mais lui laissent 10 milliards de dollars d’aide... pour lutter contre le terrorisme, que s’empresse de pomper l’armée pakistanaise et ses dignitaires.

Deux années passent, et la quatrième annonce du décès survient : Le 2 août 2008, la nouvelle se fait plus précise encore que les fois précédentes : il aurait cette fois été tué le 29 juillet, dans le village de Zeralita, dans la région de l’Azam Warsak, dans le Sud Waziristan ; affirme-t-on jusque dans les flashs télévisés US. L’annonce première de sa mort provenait cette fois de l’agence russe ITAR-TASS, ce qui n’est pas non plus pour étonner. Le bombardement aurait également tué Abu Khabab al-Masri, l’artificier d’Al Qaida. Si cette dernière disparition est confirmée, on découvrira plus tard qu’Al-Zawahiri n’était pas, lui, sur place... et des vidéos le montrant tenir des discours surgiront peu après... contenant des références à des événements postérieurs au 29 juillet 2008. Al-Zawahiri est donc bien toujours vivant, tout comme aujourd’hui encore : cette année 2009 par exemple, il parlera d’Obama comme étant un "vandale économique", avant de s’en prendre à l’Occident, dans l’une de ces diatribes haineuses dont il a le secret. L’homme "le plus mort au monde", en 2009, est bel et bien toujours vivant. Et ses vidéos toujours produites pat A-Sahab, un studio de production aux biens étranges ramifications... (lire ici et)

Dans ces vidéos fabriquées de bien étranges façons, Ben Laden n’apparaît plus depuis longtemps... on l’avait bien repeint à grands coups de montages vidéos pour le sortir présentable en 2007, juste avant l’élection américaine, mais ses poils de barbe teints en noir avaient fait davantage rire qu’autre chose. A la place, on avait un Al-Zawahiri en bien meilleure forme (orale), l’invective aux lèvres comme à l’accoutumée. A côté de lui, un autre intervenant : le surprenant et grotesque Adam Gadahn ( alias "Azzam The American")... Un individu qui a eu droit lu aussi et à la même époque à une rumeur sur sa mort, et de la même manière : "en février 2008, d’étranges rumeurs pakistanaises ont commencé à évoquer la mort de Gadahn sous les tirs d’un Predator… reprises bien officiellement par les USA. On aurait pu y croire (comme pour le Telegraph !), jusqu’en octobre 2008, où l’homme est réapparu frais dispos pour parler du départ de Musharraf du pouvoir… et donc donner la preuve que c’était bien une rumeur que sa mort… On retient surtout qu’on a voulu avant tout nous faire croire qu’il vivait au Pakistan…" Car le but du jeu de ses vidéos à la filière de distribution plus que singulière est bien celle-là, et rien d’autre : faire croire à leur présence à tout prix dans une partie du monde et à leur grande dangerosité. La mise en scène est telle que l’on se doute bien qu’il y a entourloupe : dans l’une des scènes montrée par l’incroyable Jack Idema, on montre des opérateurs vidéos d’As-Sahab, le studio de production d’Al-Quaida en uniforme militaire et en keffieh. Histoire de faire davantage couleur locale, sans doute. Le procédé est grossier. Les vidéos sont ridicules, mais c’est bien leur distribution qui importe : celle d’IntelCenter ou du MEMRI, deux organismes plus que douteux. Le second ayant été créé, rappelons le, par un ancien chef du Mossad, Yigal Carmon, un ancien colonel dans l’IDF, le responsable des services secrets israéliens de 1988 à 1993 : un véritable expert... en désinformation.

On s’achemine donc vers cette confirmation, en hésitant toujours entre trois ou quatre noms,tout le samedi quand soudain coup de théâtre, le nom du leader assassiné apparaît progressivement dans d’autres dépêches : ce n’est pas Al-Zawahiri, finalement, mais un dénommé Saleh Al-Somali qui aurait été tué ! L’homme avait lui-même déjà échappé de peu aux missiles le 18 novembre dernier, à Shanakhora, annonce un blog... d’un auteur bien trop proche lui aussi de la CIA pour être crédible... Le même qui annonçait donc à la mi-novembre, en reprenant la dépêche de l’AFP que "Salah Al-Somali" n’était qu’un simple "terroriste étranger" et absolument pas un des "leaders" d’Al-Quaida ! Des questions se posent alors inévitablement ! Comment un simple sbire peut se retrouver du jour au lendemain bombardé "leader de haut rang" d’une organisation terroriste ?

A-t-on cru un moment avoir réussi à tuer Al-Zawahiri, en annonçant la mort d’un "top leader", pour s’apercevoir que non, et le remplacer vite fait par une personne fictive ? A-t-on une nouvelle fois raté le coup et cherché le déguiser en inventant un leader inexistant ou inconnu ? A-t-on vite fait monter artificiellement en grade au sein de l’organisation un lampiste, afin de ne pas trop avoir l’air ridicule après avoir annoncé un peu vite avoir descendu un leader véritable ? Panetta a-t-il cherché ainsi à justifier ses frappes décriées aux yeux du citoyen américain qui connaît le coût de chaque missile (65 000 dollars pièce l’Hellfire) ? A cette heure, le mystère demeure : autant les premières annonces laissaient entendre la mort d’un des dirigeants principaux, autant le soufflé est vite retombé : à ce stade, on penche plutôt sur un... total inconnu, voire une fabrication complète. La CIA a-t-elle pataugé une nouvelle fois dans sa communication ? A-t-elle cru un moment avoir enfin eu définitivement Al-Zawahiri ?

Car c’est un bien étrange leader que ce al-Somali sorti d’on ne sait où, chargé selon les services secrets US "d’opérations extérieures" et "ayant planifié des attentats en Europe"... selon la CIA, mais dont on ne possède aucun cliché et aucun CV existant. Le "top" du "high ranking"... dont pas une seule biographie n’existe... le "top du top", totalement inconnu au bataillon ! Sur la longue liste des personnes affiliées à Al-Quaida (de plus de 500 noms) et mises au ban de l’ONU, lisible ici, il n’y figure même pas ! Ben Laden et Al-Zawahiri y sont... mais pas lui ! Vérifiez-bien, il n’y figure pas ! Le dernier responsable des "opérations extérieures" d’Al Quaida était Abou Faraj al-Libbi, il a été arrêté au Pakistan le 3 mai 2005 et est toujours à Guantanamo en attendant d’être jugé. Qu’est-ce donc que ce "top ranking" fantôme ? Ne serait-on pas en train de nous enfumer une nouvelle fois avec un nom de leader qui n’existe pas ou n’a pas les responsabilités annoncées ? Le "top" ne serait-il rien moins qu’une taupe créée de toutes pièces, tout simplement ? Aussi loin que l’on peut remonter dans l’organigramme d’Al-Quaida, l’individu n’y a effectivement jamais figuré ! Sur les blogs US, des lecteurs plus subtils que d’autres ne s’y laissent pas prendre : pour eux, il y a bel et bien grossière manipulation (2) !

En fait, la toute première annonce officielle contenait un second message : "si cette mort est confirmée, ce sera la première fois cette année qu’un personnage important d’AlQuaida a été tué"... un bien étrange message, qui rappelle qu’en une année complète de frappes ciblées seuls des seconds couteaux auraient été atteints ! Indiquant par la même la relative inefficacité de ce genre d’attaques ! Sans même parler des coûts de revient ! Si c’est pour se débarrasser de la piétaille, l’investissement en argent et en technicité n’est peut être pas nécessaire...en effet : le voilà le vrai message, sans doute ! Un message rendu encore plus confus par le dénigrement immédiat des Pakistanais, qui affirment qu’une telle attaque n’a même pas pu se produire sur son territoire ! Quand bien même elle aurait eu lieu, il y a méprise manifeste sur le rang du disparu au sein de l’organisation. L’homme visé aurait été "le numéro trois" dans l’organigramme d’Al Quaida, dit-on en effet dans la même dépêche. Le dernier en date des leaders importants d’Al-Quaida abattus étant Abu Laith al-Libi, supprimé le 28 janvier 2008, il y a bientôt un an en effet. Baitullah Mehsud, le leader taliban qui avait été accusé d’avoir attenté à la vie de Benazir Bhutto, ayant été tué lui en août dernier. Or en 2007 encore, ce titre de numéro 3 d’Al Quaida était toujours détenu par Saif al-Adel, qui aurait en fait été arrêté par les Gardes de la Révolution... en Iran. L’homme n’étant pas mort entretemps, ce ne pouvait être que lui, ce fameux N°3 tant recherché par les américains. Or ce n’est pas celui qu’on essaie de nous vendre aujourd’hui ! Ce dernier, c’est simple, n’avait aucun existence avant le 12 décembre ! Avant cette date, personne n’a entendu son nom comme leader important du mouvement de Ben Laden ! On a bien affaire à un enfumage de plus !

Coïncidence supplémentaire, le jour même de l’annonce de la mort présumée d’un des leaders de ceux qu’il est censé pourchasser, Léon Panetta annonçait la fin du contrat de chargement des Predators en missiles par la firme Blackwater (devenue depuis Xe). A cette date, on en était à 65 tirs de drones, ayant tué 625 personnes au total, à savoir une dizaine de morts à chaque fois en moyenne. Parmi ces morts, des femmes et des enfants, invariablement, et au total, donc, fort peu de "gros poissons" au tableau de chasse des morts ciblées. Pendant ce temps, le pitoyable clown qu’est Adam Gadahn, qui ne sait toujours pas mettre un turban correctement et lit toujours son prompteur de langue arabe de gauche à droite, est venu une nouvelle fois faire le pitre, pour dire cette fois qu’il n’était pour rien dans les attentats commis au Pakistan. Mais sa grotte a été munie depuis d’un papier peint d’un goût qui sied à ces élucubrations grotesques. Cela devient ubuesque ! Remarquez, ce ne peut pas être pire que le coup de son mug décoré... du logo d’As-Sahab.

Si l’on résume, sur un seul week-end, on a donc un beau cas de figure question information/désinformation et de belles gesticulations informatives : en premier, un leader terroriste fantôme, soi-disant assassiné comme les israéliens suppriment les leaders du Hezbollah, procédé que les américains ont toujours contesté jusqu’ici, mais qu’ils pratiquent aujourd’hui allègrement sans vergogne. En second, on a eu droit aussi un autre leader prétendu cinq fois mort qui coule des jours heureux au chaud de sa résidence pakistanaise, à faire régulièrement des vidéos incendiaires distribuées toujours par le même canal douteux. On a eu aussi des dépêches d’agence qui ont alléché toute une journée et ont fait retomber le soufflé le lendemain même. Et enfin un directeur de la CIA qui annonce le même jour que Blackwater repasse la main à l’armée, mais n’en n’arrête pas pour autant les frappes ciblées tuant des "leaders" en forme de lapins tout droit sortis d’un chapeau de magicien... C’est un joli score de week-end, je pense. Et en cadeau surprise, ne l’oublions pas, on a même un clown à lunettes muni d’un torchon vissé sur la tête qui vient jouer au Muppet Show islamiste (en citant la totale : selon lui, les responsables des attentats sont "l’ISI, le RAW - les services secrets indiens-, la CIA et Blackwater " !) Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions, cette semaine, sur ce joli mic-mac de communication ratée qui sent très fort le faisandé.

Et Ben Laden, dans tout ça, me direz-vous ? Ah, parce que vous pensez encore qu’il puisse être vivant, vous ?

(1) "A high-ranking al-Qaida figure was killed Thursday in an attack by a drone aircraft in northwest Pakistan, U.S. officials told NBC News. The officials did not identify who was killed, except to say that it was not al-Qaida’s supreme leader, Osama bin Laden."

(2) -"Posted by hamza9163 (Member : 9163) on December 12, 2009 02:06 PM :
They make up these phantom names, then claim to have killed them. Who has ever heard of salih al somali being a top ranking officials. it’s likely he doesn’t even exist."
-Posted by Jacaylbaro (Member : 4964) on December 12, 2009 02:08 PM :
When your mission fails, just make up stories and entertain your audiences "
"On 9/11/ 2001, US intelligence estimated al-Qaeda at around 200 members. After 8 years and a trillion dollars we celebrate killing senior member #3 for the 50th time. That’s got to come to some big bucks per kill ?"
"Bush Administration has achieved their third term in office I see. What is it now, the 11,562nd top Al Qaeda leader gone now since the wars started ? LOLOL !!!
The only thing that has CHANGEd is the verbage. Gone is the politically incorrect "Number Two", which has been replaced with the more friendly, politically correct and impossible to prove "Senior Al Qaeda member".

Documents joints à cet article

Au Pakistan, un drône tue un fantôme Au Pakistan, un drône tue un fantôme Au Pakistan, un drône tue un fantôme Au Pakistan, un drône tue un fantôme Au Pakistan, un drône tue un fantôme


10 décembre 2009

Aminatou Haidar, l’activiste qui met les Sahraouis au centre du débat européen

par Francesco Raiola (son site) mercredi 9 décembre 2009

Comment définir la “Question sahraouie” ? Personne ne le sait, et pourtant elle est en train de compromettre les rapports diplomatiques entre l’Espagne et le Maroc, à cause de l’activiste du Front Polisario Aminatou Haidar.

Les Sahraouis sont un peuple du Sahara Occidental qui vit dans le désert algérien depuis que le Maroc en a occupé les territoires en 1975. Les relations diplomatiques entre le Maroc et les Sahraouis n’existent pas, ainsi le peuple du Sahara Occidental est reconnu seulement par l’Union Africain, mais pas par l’Onu, qui apparemment évite soigneusement de s’attaquer au problème. Un problème long de 2700 km comme le mur qui sépare les Sahraouis et leur ancienne terre. Un mur plus long que celui de Berlin ou celui de Gaza qui, par contre, pour les « grands » de la terre se perd parmi le sable du désert.
Aminatou Haidar est une activiste qui lutte pour l’indépendance des populations du Sahara Occidental (elle a été candidate en 2005 pour le Prix Sakharov pour la liberté de pensée, en 2008 elle a été aussi candidate pour le Prix Nobel pour la Paix et cette même année elle a gagné le Robert F. Kennedy Human Rights Award), qui depuis trois semaines est en grève de la faim à Lanzarote, où elle a été envoyée après l’expulsion du Maroc. Le motif de l’expulsion étant que Haidar, la « pasionaria » comme elle a été surnommée, avait écrit Sahara Occidental comme lieu de résidence, sur sa fiche d’aéroport, plutôt que Maroc : elle « a refusé sa nationalité » diront les autorités marocaines. L’Espagne, ex colonisateur en terre sahraouie, n’a pas eu d’autre choix que d’affronter le problème et a proposé à l’activiste le passeport espagnol « à titre exceptionnel », que Mme Haidar a refusé, en prétextant que l’Espagne fait le jeux du Maroc.
Après trois semaines de grève, le Première Ministre espagnol M. Zapatero a admis qu’il y avait des problèmes avec l’Etat africain, en ajoutant qu’il « est normal » que certains fois, il y ait des problèmes avec les voisins et que l’intérêt général doit prévaloir. Oui, mais quel est-il cet intérêt général ? Il est forcément différent si on le regarde du côté de l’Espagne ou du Maroc, et encore davantage de celui des Sahraouis… et au centre il y a Mme Haidar, bloquée aux Canaries.
Hier les autorités espagnoles ont pensé à l’alimenter de force, mais après la dernière loi sur l’Autonomie du patient, qui dit que le patient ayant toutes ses facultés mentales peut refuser l’alimentation, ce passage en force s’avère impossible.
Bloquée dans l’aéroport comme une nouvelle Viktor Navorsy, le protagoniste de ‘The Terminal’ interprété par Tom Hanks, elle a réussi, là où la diplomatie a échoué pendant des années : c’est-à-dire porter la cause sahraouie à l’attention du grand public et l’Espagne face à ses propres responsabilités d’ancien colonisateur.
De son côté le Front Polisario (Front populaire de Libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro) qui représente le peuple sahraoui, fait savoir que le risque est élevé. Les sahraouis ont toujours lutté sans violence, en demandant un référendum pour l’autodétermination, que le Maroc n’a pas voulu concéder (officiellement ils sont en négociation pour décider d’une date), mais maintenant le Front menace d’abandonner la voie pacifique, si Mme Haidar devait mourir. Le secrétaire et premier Ministre de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), Taleb Omar, a soutenu hier que si Mme Haidar mourait les « arguments pour continuer la voie pacifique » seraient caduques. Une affirmation très forte qui risque d’affaiblir la lutte Sahraouie, avec le risque de la faire passer pour un simple mouvement terroriste aux yeux de ceux qui ne connaissent pas leur cause.

9 décembre 2009

Petropolis : Aerial Perspectives on the Alberta Tar Sands


VOIR EN ENTIER sur ARTE +7

http://www.petropolis-film.com/#

Un voyage hypnotique au-dessus de la plus importante réserve de pétrole à ciel ouvert.

Vue du ciel, la Terre est un enchevêtrement de forêts, de rivières et d'affluents à perte de vue. Une nature souveraine au-dessus de laquelle plane la caméra. Soudain, une plongée vertigineuse à la manière d'un oiseau de proie, et nous voilà aux portes de l'enfer : une mine de pétrole à ciel ouvert. De visions d'apocalypse en séquences hypnotiques tournées depuis un hélicoptère, Petropolis adopte le point de vue des oiseaux pour réaliser l'autopsie de cette immense blessure. Violée par l'homme, abusée sans remords, la Terre filmée par Peter Mettler est une bête à l'agonie.

(Canada, 2009, 40mn)
ARTE F
Réalisateur: Peter Mettler

Shot primarily from a helicopter, filmmaker Peter Mettler's "Petropolis: Aerial Perspectives on the Alberta Tar Sands" offers an unparalleled view of the world's largest industrial, capital and energy project.

Canada's tar sands are an oil reserve the size of England. Extracting the crude oil called bitumen from underneath unspoiled wilderness requires a massive industrialized effort with far-reaching impacts on the land, air, water, and climate.

It's an extraordinary spectacle, whose scope can only be understood from far above. In a hypnotic flight of image and sound, one machine's perspective upon the choreography of others, suggests a dehumanized world where petroleum's power is supreme.

Le piège : Afghanistan 1979-2009

par Tiberio Graziani*

Le président Obama vient de choisir l’escalade militaire en Afghanistan où l’OTAN affronte l’insurrection pashtoune, assimilée par la propagande à l’obscurantisme religieux. Ce faisant Washington s’engage dans un nouveau bourbier. L’analyste italien Tiberio Graziani observe ici que le piège afghan, qui avait été créé par les États-Unis en 1979 pour nuire aux Soviétiques, se referme aujourd’hui sur eux.


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Insurgés afghans paradant sur la carcasse d’un hélicoptère soviétique. À l’époque, les moujahidin étaient considérés par Washington comme des « combattants de la liberté », aujourd’hui, ils abattent des hélicoptères de l’OTAN et sont qualifiés de « terroristes taliban ».

1979, l’année de la déstabilisation

Parmi les divers évènements de la politique internationale de l’année 1979, il y en a deux qui sont particulièrement importants à souligner, pour avoir contribué au bouleversement de la géopolitique mondiale basée à l’époque sur la confrontation entre les USA et l’URSS.
Il s’agit de la révolution islamique d’Iran et de l’aventure soviétique en Afghanistan.

Comme on le sait, la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny élimina un des piliers fondamentaux sur lesquels reposait l’architecture géopolitique occidentale, édifiée par les États-Unis à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L’Iran de Reza Pahlavi représentait, dans les relations de pouvoir entre les États-Unis et l’URSS, en particulier au niveau géostratégique, un pion très important dont la disparition poussa le Pentagone et Washington à une révision profonde de leur politique régionale.
En fait, un Iran autonome et hors de contrôle introduisait, sur l’échiquier géopolitique régional, une variable qui compromettait potentiellement toute la cohérence du système bipolaire.
En outre, le nouvel Iran, comme puissance régionale anti-étatsunienne et anti-israélienne, possédait également toutes les caractéristiques (en particulier, l’étendue et la centralité géographiques, ainsi que l’homogénéité politico-religieuse) pour prétendre à l’hégémonie sur une partie au moins du Proche-Orient, en opposition ouverte avec les aspirations analogues et les intérêts d’Ankara, de Tel-Aviv —les deux solides piliers de la stratégie régionale de Washington— et d’Islamabad.

Pour ces raisons, les stratèges de Washington, conformément à leur « géopolitique du chaos » bicentenaire, poussèrent immédiatement l’Irak de Saddam Hussein à déclencher une guerre contre l’Iran.

La déstabilisation de toute la région permettait à Washington et à l’Occident de se donner du temps pour mettre au point une stratégie à long terme, et de « harceler sur ses flancs », en toute tranquillité, l’ours soviétique.

Comme l’a révélé, il y a onze ans, Zbigniew Brzezinski [1], conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, lors d’une interview donnée à l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur [2], la CIA avait pénétré en Afghanistan, en vue de déstabiliser le gouvernement de Kaboul, en juillet 1979 déjà, soit cinq mois avant l’intervention de l’armée soviétique.
La première directive par laquelle Carter autorisait l’action clandestine pour aider secrètement les adversaires du gouvernement pro-soviétique date, en fait, du 3 juillet 1979.

Le même jour, le stratège étatsunien d’origine polonaise écrivit une note au président Carter, dans laquelle il expliquait que sa directive conduirait Moscou à intervenir militairement.
Cela se réalisa parfaitement à la fin de décembre de la même année.

Toujours dans la même interview, Brzezinski rappelle que, lorsque les Soviétiques entrèrent en Afghanistan, il écrivit une autre note à Carter, exprimant l’opinion que les USA avaient finalement l’occasion de donner à l’Union soviétique « sa guerre du Vietnam ».
Le conflit, insoutenable pour Moscou, devait conduire, selon Brzezinski, à l’effondrement de l’empire soviétique.

Le long engagement militaire des Soviétiques en faveur du gouvernement communiste de Kaboul contribua, en effet, à affaiblir encore davantage l’Union soviétique, déjà en proie à une importante crise interne, aussi bien sur le plan politique que socio-économique.

Comme nous le savons aujourd’hui, le retrait des troupes de Moscou du théâtre afghan laissa toute la région dans une situation d’extrême fragilité politique, économique, et surtout géostratégique. En effet, dix ans seulement après la révolution iranienne, la région tout entière avait été complètement déstabilisée au profit exclusif du système occidental. Le déclin, contemporain et inéluctable, de l’Union soviétique, accéléré par son aventure en Afghanistan et, ultérieurement, le démembrement de la Fédération yougoslave (une sorte d’État tampon entre les blocs occidental et soviétique) dans les années 90, ouvrirent la voie à l’expansion des États-Unis —de l’hyper-puissance, selon l’expression du ministre français Hubert Védrine— dans l’espace eurasien.

Succédant au système bipolaire, une nouvelle saison géopolitique allait s’ouvrir : celle du « moment unipolaire ».
Le nouveau système unipolaire aura, toutefois, une vie très courte, qui se terminera —à l’aube du XXIe siècle— avec la réaffirmation de la Russie en tant qu’acteur mondial et l’émergence concomitante, économique et géopolitique, de la Chine et de l’Inde, les deux États-continents de l’Asie.

Les cycles géopolitique de l’Afghanistan

L’Afghanistan, en raison de ses spécificités, relatives, en premier lieu à sa position par rapport à l’espace soviétique (frontières avec les Républiques —à l’époque soviétiques— du Turkménistan, d’Ouzbékistan et du Tadjikistan), à ses caractéristiques géographiques, et aussi à son hétérogénéité ethnique, culturelle et confessionnelle, représentait, aux yeux de Washington, une grande partie de l’ « arc de crise », c’est à dire de cette portion de territoire qui s’étend des frontières sud de l’URSS à l’océan Indien. Le choix, comme piège pour l’Union soviétique, était donc tombé sur l’Afghanistan pour d’évidentes raisons géopolitiques et géostratégiques.

Du point de vue de l’analyse géopolitique, l’Afghanistan représente en fait un excellent exemple d’une zone de crise, où les tensions entre les grandes puissances se manifestent depuis des temps immémoriaux.

Le territoire actuellement dénommé République islamique d’Afghanistan, où le pouvoir politique a toujours été structuré autour de la domination des tribus pachtounes sur les autres groupes ethniques (Tadjiks, Hazaras Ouzbeks, Turkmènes, Baloutches), s’est constitué à la frontière de trois grands dispositifs géopolitiques : l’Empire mongol, le khanat ouzbek et l’Empire perse. Et ce sont les différends entre ces trois entités géopolitiques limitrophes qui détermineront son histoire.

Pendant les XVIIIe et XIXe siècles, lorsque l’État se consolidera en tant que royaume d’Afghanistan, la région deviendra l’objet de différends entre deux autres entités géopolitiques majeures : l’Empire de Russie et la Grande-Bretagne. Dans le cadre du « grand jeu », la Russie, puissance continentale, dans sa poussée vers les mers chaudes (océan Indien), l’Inde et la Chine, se heurte à la puissance maritime britannique, qui tente, à son tour, d’encercler et de pénétrer la masse de l’Eurasie, vers l’est en direction de la Birmanie, de la Chine, du Tibet et du bassin du Yangtze, en s’appuyant sur l’Inde, et vers l’ouest en direction de l’actuel Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran jusqu’au Caucase, à la mer Noire, à la Mésopotamie et au Golfe Persique.

Dans le système bipolaire, à la fin du XXe siècle, comme on l’a vu plus haut, l’Afghanistan est une fois de plus le théâtre de la compétition entre une puissance maritime, les USA, et une puissance continentale, l’URSS.

Aujourd’hui, après l’invasion étatsunienne de 2001, ce que Brzezinski avait, de façon présomptueuse, appelé le piège afghan des Soviétiques, est devenu le cauchemar et le bourbier des États-Unis.

Tiberio Graziani

Directeur d’Eurasia –Rivista di studi geopolitici– et de la collection Quaderni di geopolitica aux Edizioni all’insegna del Veltro (Parme, Italie). Co-fondateur de l’Istituto Enrico Mattei di Alti Studi per il Vicino e Medio Oriente. Professeur à l’Istituto per il Commercio Estero (placé sous l’autorité du ministère italien des Affaires étrangères)

[1] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004.

[2] Le Nouvel Observateur, 15-21 janvier 1998, p. 76.

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Les nouveaux visages du journalisme en Chine

mardi 8 décembre 2009, par René Vandergoten

Avec ses fenêtres teintées encastrées dans d’épais murs de marbre blanc, le bunker du China Daily, entre les périphériques trois et quatre de Pékin, n’a rien à envier au blockhaus de News Corp, dans les docks de Londres, où sont installées les rédactions du Times ou du Sun. Mais, dans la forteresse du quotidien chinois, pas d’émulation : le silence est monacal. En costume-cravate, un homme attend dans le hall, un gobelet de thé vert à la main. C’est Gene Wang (son nom est modifié à sa demande), l’un des 230 journalistes du quotidien national anglophone chinois. China Daily tire à 300 000 exemplaires, tandis que son site Internet comptabilise 6 millions de pages vues chaque jour, dont les deux tiers hors de la Chine.

Après neuf ans de métier, ce jeune père de famille de 34 ans est responsable des secteurs stratégiques « énergies » et « environnement ». D’une nature prudente, Gene Wang se méfie des étrangers : « Etes-vous bien sûr que vous êtes venu avec un visa de journaliste ? J’ai les moyens de vérifier. » Et pour cause. Il est dans les petits papiers des autorités. En octobre 2008, il a reçu les félicitations solennelles du ministre de l’industrie et de l’information pour son courage et son dévouement lorsqu’il a couvert le tremblement de terre du Sichuan, puis les Jeux olympiques de Pékin.

Chaque jour, à la cafétéria, dans les couloirs ou à la conférence de rédaction, Gene Wang côtoie près de 70 journalistes et correcteurs anglais, américains ou australiens sans lesquels le journal anglophone n’existerait pas. Pourtant, la cohabitation entre Chinois et Occidentaux est loin d’être harmonieuse. Gene Wang espère qu’à l’avenir, China Daily pourra carrément se passer de leurs services. « Nous n’avons pas besoin d’un Occidental pour montrer comment les Chinois doivent voir leur pays. » Car le contenu de China Daily, comme celui du Quotidien du peuple , est calqué sur la vision du gouvernement. De fait, si les plus anciens laowai (étrangers) du journal adhèrent pleinement à la propagande du Parti communiste chinois (PCC), d’autres n’entrent pas facilement dans le moule, ce qui donne des conférences de rédaction plutôt atypiques. L’un des récalcitrants décrit : « Généralement, les journalistes juniors acceptent mal que leur papier soit mis à la trappe sans explication. Alors, pendant la conférence de rédaction du matin, ils posent des questions. Les chefs, tous chinois, ne donnent aucune explication, et la réunion, censée se tenir en anglais, vire subitement au mandarin. Les jeunes, qui ne maîtrisent pas particulièrement la langue, sont largués. »

A 1 200 euros par mois, avec un logement de fonction, une connexion Internet ultrarapide, des cours particuliers de mandarin et une tolérance pour les piges extérieures, le train de vie d’un journaliste anglophone fraîchement débarqué au China Daily est bien meilleur que celui d’un confrère chinois aguerri. L’emploi du temps n’est pas non plus éreintant : copier-coller des dépêches de Xinhua, l’agence de presse officielle, fluffy stories ou articles de divertissement façon « J’ai testé pour vous la vie nocturne de Sanlitun (la rue de la soif, à Pékin) », puis relecture des principaux papiers rédigés par les camarades chinois, pour s’assurer que l’anglais est parfait.

Peter B., journaliste économique au China Daily, ne compte pas s’éterniser. Agé de seulement 24 ans et originaire de Londres, il a décroché son poste en répondant à une annonce diffusée sur le site Web du quotidien. C’était en juin 2008. « Je sortais d’un stage café-photocopie au Financial Times et je voulais vraiment être à Pékin pendant les Jeux. Depuis Londres, j’ai passé trois entretiens téléphoniques avant d’obtenir le poste. Aujourd’hui, je gère la page boursière... Mais, surtout, j’ai un permis de travail, un bien assez rare en Chine. » Quand son carnet d’adresses sera suffisamment étoffé, Peter envisage de construire une véritable correspondance pour la presse britannique et, pourquoi pas ?, un blog pour raconter son expérience.

Une presse prospère pour entrepreneurs locaux Retour à la table des matières

A une nuit de train au départ de la gare de l’Ouest de Pékin, la presse de Wuhan répond à d’autres règles. Grise, polluée et poussiéreuse, la capitale de la province du Hubei compte une usine d’assemblage pour PSA Peugeot Citroën et un gigantesque campus. Wuhan dispose aussi de six quotidiens régionaux, parmi lesquels le Chu Tian Dushi Bao, lancé en 1997 par le gouvernement local et déjà en tête des ventes avec 1,3 million d’exemplaires distribués chaque jour sur un marché de 10 millions d’habitants. Sa spécialité : l’éloge des entrepreneurs locaux qui ont réussi. Une double page « portrait » leur est ainsi consacrée chaque semaine.

Un rendez-vous avec la rédaction du Chu Tian Dushi Bao a donc été fixé… par l’entremise de M. Wen Jie Yong, un entrepreneur local. Ce fils de paysans devenu patron a délaissé sa cimenterie pour ouvrir, en octobre 2008, un laboratoire de médicaments à Hankou, l’un des trois arrondissements de Wuhan. Le 13 décembre suivant, lui aussi a eu droit à son quart d’heure de gloire : sur deux pages, les journalistes ont rendu hommage à la réactivité de Wen Jie Yong, qui, sentant la crise immobilière se profiler, s’est reconverti dans l’industrie pharmaceutique. De quoi lui garantir une entrée dans le cercle des grands notables de la province, avec l’apparat afférent. Désormais, l’homme ne se déplace jamais en ville sans son chauffeur particulier, au volant d’une Citroën « Triomphe », la limousine des Chinois. Un coup de téléphone a suffi à réunir plusieurs journalistes pour une discussion sur le pouvoir de la presse locale.

Mais seul le départ de Wen Jie Yong va permettre d’achever les palabres avec la rédaction : « Pour notre rubrique consacrée à l’essor économique, chaque patron est présenté par les membres du gouvernement local, dont le siège est à deux pas de la rédaction. » Les deux journalistes insistent sur des salaires confortables, des avantages en nature. « Une bonne planque » pour cet ancien professeur d’anglais ou ce fonctionnaire des impôts.

Les acrobaties de « Nanfang Dushi Bao » Retour à la table des matières

Il faut alors descendre dans le sud de la Chine, s’éloigner au maximum de Pékin, pour appréhender une conception plus libre du métier. Un nouveau train de nuit nous emmène à Canton, 13 millions d’habitants et une réputation d’« atelier du monde » mise à mal par la crise. A la fois toute proche de Hongkong et très loin de Pékin, la presse cantonaise a longtemps joui d’une autonomie éditoriale relative et d’une certaine notoriété auprès des étudiants. C’est le cas du Nanfang Dushi Bao (le quotidien métropolitain de Canton) et du Nanfang Zhou Mo (le journal du week-end de Canton, vendu à 1 300 000 exemplaires), diffusés à l’échelle nationale et d’où sortent les scandales ou l’actualité qui font jaser la blogosphère chinoise et enrager le gouvernement central.

Un rendez-vous est donné à côté du 289, Guangzhou lu, le siège du groupe, avec une dizaine de journalistes du Nanfang Dushi Bao . Une « immersion » dans la rédaction est envisagée, mais sujette à polémique. Depuis l’automne 2008 et le tournage en caméra cachée d’un documentaire pour la télévision japonaise, les journalistes étrangers sont persona non grata. Pourtant, ces salariés sont impatients de parler de leur réalité. Tous sont jeunes, souvent moins de 30 ans, et blogueurs invétérés. Au Nanfang Dushi Bao, le turn-over des journalistes est impressionnant ; les contrats durent trois ans et sont rarement renouvelés. Le métier n’est pas simple : pour l’actualité chaude, les journalistes doivent composer avec Xinhua, l’agence de presse officielle, qui exige la priorité quand bien même le journal aurait obtenu l’information bien avant. Rien ne peut donc être diffusé avant Xinhua.

Pour le reste, les sujets arrivent grâce aux confrères d’autres régions qui ne peuvent se permettre, par exemple, de publier chez eux une enquête sur la corruption du parti local. « Ces échanges de bons procédés fonctionnent dans les deux sens », précise l’un des journalistes. « C’est cette solidarité qui nous permet de continuer de lever des lièvres. » Les scoops proviennent aussi de lecteurs en détresse. C’est alors aux journalistes du Nanfang Dushi Bao de devoir trier parmi des nombreuses informations, souvent délicates, comme le tabassage d’un étudiant par des policiers ou les conditions d’expulsion d’une famille sans histoires. « Une fois vérifiées, nous prenons 10% de ces doléances en considération », résume l’un des journalistes. De temps en temps, la censure s’affiche au grand jour, comme ces courriels collectifs affichés sur un tableau aimanté : « Il ne faut pas interroger les familles de victimes du lait en poudre contaminé à la mélamine » , « Il ne faut pas photographier les enfants hospitalisés à cause du lait et des complications », souvenirs du scandale du lait contaminé…

« Au final, le rédacteur en chef appose sa signature à côté de chaque photo et de chaque texte avant publication. Il ne peut rien laisser passer », explique un journaliste. Son travail ressemble à un savant dosage entre audace et respect des règles édictées par le parti. Les conditions de travail des journalistes en Chine transpirent aussi à travers les pages du Nanfang Zhou Mo. Fin novembre 2008, un dossier de quatre pages était consacré à Fu Hua, un journaliste de 43 ans et ancien juge, aux prises avec la justice. « Un cas d’école ; l’homme réalise une enquête sur un chantier bâclé d’agrandissement de l’aéroport de Long Jia (province de Jilin, dans le nord-est de la Chine). Le chef de chantier, en conflit avec son employeur, fournit au journaliste des informations fracassantes et de l’argent, l’équivalent de 500 euros, pour que l’enquête puisse être menée le plus rapidement possible. Le contremaître sera condamné à sept ans de prison, le journaliste à un an, grâce au soutien de son rédacteur en chef. Faut-il considérer le journaliste comme un criminel ? » écrit le journal. Si personne ici n’a oublié l’arrestation du rédacteur en chef du Nanfang Dushi Bao, Cheng Yizhong, le 1er avril 2004, pour avoir, sans consulter le parti, redistribué une partie des bénéfices du journal à tous les salariés, ils avouent une sincère inquiétude pour d’autres camarades, moins protégés – au moins 31 journalistes chinois et 51 blogueurs sont actuellement derrière les barreaux, selon le rapport annuel 2008 de Reporters sans frontières. Ils évoquent le nom de Zola Zhou [1], un journaliste citoyen respecté par la blogosphère chinoise, qui appelle ouvertement aux dons sur son blog, afin de financer ses propres enquêtes. « C’est comme s’il donnait un bâton pour se faire battre », résume un journaliste qui se fait surnommer Tataking. A 26 ans, ce rédacteur de Nanfang Dushi Bao passe le plus clair de ses journées à ratisser la Toile avant que les censeurs ne la nettoient (ou ne l’« harmonisent »), à la recherche d’informations sensibles, de témoignages laissés sur les forums ou les blogs chinois.

Tian Ren, l’un des quarante photographes du journal, nous explique que les propositions pécuniaires font partie du quotidien. « A Canton, ça construit en permanence, et les accidents de chantier sont quotidiens. Quand on nous appelle parce qu’un bâtiment s’est effondré avec des ouvriers ensevelis, nous sommes sûrs qu’à notre arrivée sur place quelqu’un nous proposera une enveloppe pour ne pas photographier… En général, c’est 200 euros. » Tian Ren refuse tout compromis. Le jeune homme préfère la photo artistique et s’inspire beaucoup de son chef de service et mentor, Fiang Qian Hua, lauréat 2007 du prestigieux Word Press Photo, une récompense qui honore les meilleurs photojournalistes de la planète.

Finalement, une visite du quotidien Nanfang Dushi Bao, de la rédaction et de ses différents desks va pouvoir être programmée, au pas de charge. A l’intérieur, interdiction absolue de photographier. Dans le hall, face à l’ascenseur, un petit communiqué annonce l’arrivée du salarié Liu Ye au sein de la section du Parti communiste du groupe. Au premier étage, nous découvrons le service « société et économie ». Les mains sur le clavier, de tout jeunes journalistes en jeans et baskets rédigent leurs papiers. Face à eux, une quinzaine de correcteurs s’affairent, au crayon de bois, sur le contenu de la prochaine édition. Sur les cloisons qui délimitent chaque bureau, des posters Hello Kitty ou des autocollants humoristiques « Ici vous pouvez entrer sans aucun diplôme » côtoient d’immenses drapeaux de velours rouge. En lettres dorées, on y lit : « Toute la rédaction du Di Yi Cai Jing Ri Bao (le premier quotidien financier) vous est reconnaissante d’avoir défendu notre journaliste dans vos colonnes. » Un autre drapeau, rouge et or, déclame : « Parce que vous avez le courage de dire la vérité, les habitants du village de Xishui, province du Hubei, vous remercient. »

Blogueurs et journalistes : même combat ? Retour à la table des matières

La nouvelle génération de journalistes en Chine baigne dans la culture Web. Ils puisent leurs informations sur les blogs, quand ils ne transmettent pas à leurs auteurs des scoops qu’ils ne peuvent eux-mêmes traiter. Cette proximité entre journalistes de médias contrôlés par l’Etat et blogueurs sulfureux se traduit par des rencontres insoupçonnées. A l’initiative de Wen Yun Chao, blogueur, amateur de hard rock et propriétaire d’un bar à Canton, c’est toute la crème des blogueurs militants chinois qui était attendue à Canton les 25 et 26 avril 2009, autour de Rebecca MacKinnon, ancienne chef du bureau de CNN à Pékin et fondatrice de Global Voices Online, un site qui relaie et traduit les billets citoyens du monde entier.

Wen Yun Chao est devenu un blogueur réputé ce jour de juin 2007 où il a décidé de couvrir en temps réel une manifestation populaire contre la construction d’une usine chimique à Zhangzhou [2]. Tandis que les médias traditionnels avaient pour ordre de boycotter l’événement, Wen a posté sans relâche des centaines de SMS décrivant minute par minute la manifestation [3]. Depuis ce jour, il est considéré comme l’un des spécialistes des sujets brûlants en Chine. Idem pour Zola Zhou, un blogueur de 27 ans qu’il considère comme son petit frère. Le garçon est devenu la coqueluche des médias occidentaux depuis son reportage sur les irréductibles expropriés de Chongqing. Sa photo d’une maison vouée à la démolition et suspendue à un petit lopin de terre rongé par les pelleteuses fera le tour du monde.

René Vandergoten est journaliste indépendant à Pékin.

Notes

[1] Le blog de Zola : www.zuola.com/weblog Invité par la télévision allemande Deutsche Welle en novembre dernier à participer au jury des Bobs ou « Best of Blogs » de l’année, Zola sera finalement interdit de sortie du territoire chinois, malgré l’intervention de l’ambassade d’Allemagne.

[2] Le billet qui rendit Wen Yun Chao célèbre : www.wenyunchao.com

[3] Le site Twitter, qui permet l’envoi de messages courts depuis son téléphone portable, se répand actuellement parmi les journalistes citoyens, ou citizen reporters, de Chine. En août 2008, le blogueur Zola avait décrit son arrestation en direct sur son blog, depuis le siège arrière du véhicule de police.

8 décembre 2009

Bolivie : une exploitation minière agressive

http://www.dailymotion.com/cite-des-sciences

Exploitées depuis 500 ans, les mines boliviennes offrent un spectaculaire exemple de pollution environnementale. Un reportage photo de Clara Delpas.



5 décembre 2009

Qui tient le "Cloud", tiendra la Gouvernance

par Pierre de La Coste (son site)

Le « Cloud computing », dont on parle de plus en plus, est une révolution beaucoup plus importante, pour l’Internet, que le Web2.0. Celui-ci est une révolution des usages, alors que le Cloud computing (informatique dans les nuages) est une révolution dans les infrastructures.

Le « Cloud computing », dont on parle de plus en plus, est une révolution beaucoup plus importante, pour l’Internet, que le « Web 2.0 ». Celui-ci est une révolution des usages, alors que le Cloud computing (traduisons : « informatique dans le Nuage », mais, malheureusement, la langue française perd sa capacité à exprimer des concepts technologiques nouveaux...) est une révolution dans les infrastructures.

Les deux se situent donc à des niveaux différents et se confortent mutuellement. C’est en grande partie parce que le web2.0, par son côté convivial, a achevé de populariser l’internet et a séduit des non-professionnels et le grand public, que les entreprises ont découvert de nouveaux marchés de masse et que les infrastructures du Réseau doivent s’adapter.

Le Cloud (puisqu’il faut parler ainsi), en effet, permet de faire plus et mieux, pour moins cher, sur Internet. Il permet d’éviter le gaspillage des ressources (humaines, financières et environnementales) que représente l’augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs personnels, rendue obligatoire par l’empilement permanent de nouveaux outils et logiciels.

Avec le Cloud, l’intelligence est désormais dans le réseau. De très nombreux utilisateurs peuvent faire fonctionner à distance, en même temps, les mêmes logiciels. Mais pour y parvenir sans embouteillage aux heures de pointe, l’hébergement de cette puissance logicielle doit d’être assurée de manière mutualisée : des techniques nouvelles permettent d’aller chercher la puissance de calcul et l’espace disque des serveurs là où il est disponible à un moment donné, dans le « Cloud ».

Il est clair que la possession ou la maîtrise de telles infrastructures est stratégique. Le Cloud est d’abord source de croissance et d’emploi : il existe des besoins nouveaux, qui ont leur marché, du fait du web2.0 et d’autres phénomènes comme l’internet des objets et l’internet mobile. Mais le contexte de crise financière freine les investissements. Le Cloud, qui permet d’être plus efficace pour des coûts inférieurs, permet donc de faire sauter l’un des verrous qui empêche le retour de la croissance dans les TIC (qui représentent elles-mêmes la moitié de la croissance en Europe).

Derrière l’économie, la politique

Comme toujours, derrière l’économie, il y a la politique. Tout d’abord, pour les Etats, la capacité à encourager la création de cette nouvelle infrastructure, orientera la localisation de la croissance et des emplois. Les Etats-Unis sont à l’origine du lancement d’Internet première génération. Et la croissance des Google, Yahoo, Ebay et autres, ainsi que des Microsoft, IBM, etc, qui ont pris le train en marche, a d’abord bénéficié à l’Amérique du Nord. Nous sommes dans une situation analogue aujourd’hui.

Mais le Cloud amènera tôt ou tard des questions de gouvernance, c’est à dire d’organisation juridique et politique de l’Internet. C’est un sujet crucial, mais difficile à médiatiser, qui semble rebutant et technique à beaucoup. La plupart des internautes pensent que l’Internet, « ça marche tout seul » et que « c’est gratuit ». Deux opinions courantes, aussi fausses l’une que l’autre et qui permet à l’ICANN, émanation du gouvernement américain, et à son prestataire, la société Verisign, d’opérer dans la plus grande opacité.

Avec le Cloud, les questions vont revenir, avec encore plus d’insistance et concerner des intérêts encore plus stratégiques : qui contrôle les données hébergées ? Quelle confidentialité pour les données personnelles ? Quel est leur statut juridique ? Quelle loi s’applique ? Le Cloud est-il « neutre » (c’est-à-dire est-ce que toutes les technologies, tous les formats, y sont acceptés sans favoritisme) ? Comment y pourchasser les contenus illicites ?

Il se pourrait bien que prochainement la gouvernance « classique », de l’Internet, incarnée par l’ICANN, perde peu à peu de son importance réelle. Nous en serons immédiatement informés. Le jour ou les américains diront aux européens et au reste du monde : « rentrez dans l’ICANN, chers amis, et partageons la gestion des noms de domaines et autres questions annexes ». Ce jour-là, c’est certain, le vrai pouvoir sera ailleurs.

Article publié sur le site tuviens.fr de Nathalie Kosciuszko-Morizet, en réponse à la question "Quelle gouvernance internationale pour Internet ?"

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