28 mai 2012

La transformation du public en masse (de Charles Wright Mills)

Pour http://www.acrimed.org
le 18 Mai 2012

Charles Wright Mills, sociologue américain décédé en 1962, a travaillé sur la place des élites aux États-Unis. Véritable icône de la gauche intellectuelle, il a publié « L’élite au pouvoir » en 1956. L’éditeur Agone a eu la bonne idée de traduire et de rééditer cet ouvrage en 2012. Nous vous proposons quelques extraits consacrés aux médias. (Acrimed)
La transformation du public en masse nous intéresse particulièrement, car elle nous fournit un indice essentiel pour comprendre l’élite au pouvoir. Si cette élite est vraiment responsable devant une communauté de publics, ou même si son existence est simplement reliée à cette communauté, elle a une signification tout à fait différente de celle qu’elle a si ce public se transforme en une société de masse. Et il faut étudier au moins quatre dimensions si l’on veut saisir les différences entre public et masse.

1. Il y a d’abord le rapport numérique entre les donneurs d’opinion et les receveurs ; c’est la façon la plus simple d’évaluer la signification sociale des médias de communication organisés. C’est la transformation de ce rapport, plus que tout autre facteur, qui représente l’élément essentiel des problèmes du public et de l’opinion publique dans l’évolution récente de la démocratie. À une extrémité de l’échelle des communications, on a deux hommes qui parlent personnellement l’un avec l’autre. À l’extrémité opposée, on a un porte-parole qui parle impersonnellement, par l’intermédiaire d’un réseau de communications, à des millions d’auditeurs et de spectateurs. Entre ces deux extrêmes, il y a les rassemblements et les réunions politiques, les sessions parlementaires, les débats des tribunaux, les petits cercles de discussion dominés par un homme, les cercles de discussion ouverts dans lesquels la parole circule librement entre cinquante personnes, etc.

2. La deuxième dimension dont nous devons nous occuper est la possibilité de répondre à une opinion par une autre sans craindre de représailles internes ou externes. Les conditions techniques des moyens de communication, en imposant un rapport numérique plus faible entre les parleurs et les auditeurs, peuvent supprimer la possibilité de répondre librement. Il peut exister des règles non officielles, reposant sur la sanction des conventions et sur la structure non officielle des groupes qui mènent l’opinion, pour décider qui peut parler, quand et pendant combien de temps. Ces règles peuvent être compatibles ou non avec les règles officielles et avec les sanctions institutionnelles qui régissent le processus de communication. A la limite, nous pouvons concevoir un monopole absolu des communications s’adressant à des groupes soumis de consommateurs de médias qui ne peuvent pas répondre, même « en privé ». A l’extrême inverse, il peut exister des conditions et des règlements favorisant le développement vaste et symétrique de l’opinion.

3. Il nous faut aussi considérer la relation qui existe entre la formation de l’opinion et sa réalisation sous forme d’action sociale, la facilité avec laquelle l’opinion peut influencer les décisions capitales. Bien entendu, la possibilité qu’ont les hommes de mettre collectivement en pratique leurs opinions est limitée par la position qu’ils occupent dans la structure du pouvoir. Cette structure peut être telle qu’elle limite de façon décisive leur capacité d’agir ; elle peut au contraire permettre ou même favoriser une telle action. Elle peut confiner l’action sociale au domaine local, ou elle peut élargir le champ des possibilités ; elle peut rendre l’action intermittente, ou lui donner une plus ou moins grande continuité.

4. Enfin, il faut se demander à quel point l’autorité institutionnelle, avec ses sanctions et ses moyens d’action, pénètre dans le public. Le problème ici est de connaitre le degré d’autonomie véritable dont le public dispose vis-à-vis de l’autorité instituée. À un extrême, aucun agent de l’autorité officielle ne se manifeste dans le public autonome. A l’extrême inverse, le public est terrorisé et uniformisé par l’infiltration de mouchards et la méfiance universelle. […] À la limite, la structure officielle du pouvoir coïncide, pour ainsi dire, avec le mouvement libre des discussions, et par conséquent le supprime. En combinant ces divers points, nous pouvons construire de petits modèles ou diagrammes de plusieurs types de sociétés. Comme le « problème de l’opinion publique », tel que nous le connaissons, est posé par l’éclipse du public bourgeois classique, nous ne nous occupons ici que de deux types, le public et la masse.

Dans un public, comme nous le comprenons :

a. il y a pratiquement autant de gens qui expriment des opinions que de gens qui en reçoivent ;
b. les communications publiques sont organisées de telle sorte qu’on a la possibilité immédiate et réelle de répondre à toute opinion exprimée en public ;
c. l’opinion formée par une discussion de ce genre aboutit facilement à une action réelle, dirigée même, si c’est nécessaire, contre le système d’autorité existant ;
d. les institutions d’autorité ne pénètrent pas dans le public, qui fonctionne donc de façon plus ou moins autonome. Quand ces conditions se trouvent réunies, nous avons le modèle pratique d’une communauté de publics, et ce modèle se conforme de très près aux divers principes de la théorie démocratique classique.

À l’extrémité inverse, dans une masse  :

a. il y a beaucoup moins de donneurs d’opinion que de receveurs – en effet, la communauté de publics devient un assemblage abstrait d’individus qui reçoivent leurs impressions des médias de masse ;
b. les communications sont organisées de telle sorte qu’il est difficile ou impossible à un individu de répondre immédiatement et de façon efficace ;
c. la réalisation de l’opinion sous forme d’action est dirigée par des autorités qui organisent et canalisent cette action ;
d. la masse n’a aucune autonomie vis-à-vis des institutions – au contraire, les agents des institutions autorisées pénètrent dans la masse et réduisent toute autonomie qu’elle pourrait avoir dans la formation d’une opinion par discussion.

Pour distinguer le public et la masse, le plus facile est de comparer leurs modes de communication dominants : dans une communauté de publics, la discussion est le moyen de communication primordial, et les médias de masse, s’ils existent, ne font qu’élargir et animer la discussion, en reliant un public primaire aux discussions d’un autre. Dans une société de masse, les médias organisés sont le type de communication dominant, et les publics se transforment en marchés de médias, formés de tous les hommes exposés au contenu des divers médias. Quel que soit le point de vue adopté, nous nous rendons compte, quand nous regardons le public, que nous avançons à grands pas vers la société de masse.

[…Et] à bien des égards, la vie publique actuelle ressemble plus à une société de masse qu’à une communauté de publics. Pour décrire l’évolution qui s’est produite, nous pouvons une fois de plus employer le parallèle historique entre le marché économique et le public d’opinion. En résumé, c’est la transformation de pouvoirs petits et disséminés en pouvoirs concentrés, et la tentative de monopole faite par des centres puissants qui, étant partiellement cachés, sont des centres d’autorité mais aussi de manipulation. La petite boutique qui sert les habitants du quartier est remplacée par l’anonymat de la compagnie d’importance nationale. La publicité de masse remplace l’influence personnelle de l’opinion dans les relations entre le marchand et le client. Le dirigeant politique branche son discours sur un réseau national et parle, en mettant la note personnelle appropriée, à un million d’hommes qu’il n’a jamais vus et ne verra jamais. Certaines catégories professionnelles, certaines industries « travaillent dans l’opinion » et sont payées pour manipuler impersonnellement le public.
Dans le public primaire, la compétition d’opinions se déroule entre des hommes défendant certaines idées qui correspondent à leurs intérêts et à leur mode de pensée. Mais dans la société de masse formée de marchés de médias, la compétition, si elle existe se déroule entre les manipulateurs et leurs médias de masse d’une part, et d’autre part les hommes qui subissent cette propagande. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’apparaisse une conception de l’opinion publique considérée comme une simple réaction – nous ne pouvons pas l’appeler « réponse » – au contenu des médias de masse. Selon cette idée, le public est simplement une collectivité d’individus dont chacun subit passivement l’action des médias de masse et accepte sans se défendre les suggestions et les manipulations issues de ces médias. La manipulation à partir de postes de commandement centralisés constitue pour ainsi dire une expropriation de l’ancienne multitude de petits producteurs et consommateurs d’opinion fonctionnant dans un marché libre et équilibré. Dans les milieux officiels, le terme même de « public » a pris un sens fantomatique, qui révèle de façon frappante le déclin de cette notion. Du point de vue de l’élite, on peut identifier certains des hommes qui se revendiquent à cor et à cri comme « syndicalistes », d’autres comme « hommes d’affaires », et d’autres encore comme « agriculteurs ». Ceux qu’on ne peut pas identifier aussi facilement forment « le public ». Dans cette acception, le public se compose des gens non identifiés et non partisans dans un monde gouverné par les intérêts définis et partisans. Socialement, il se compose d’intellectuels salariés – principalement des professeurs des premiers cycles universitaires ; d’employés non syndiqués – principalement des cols blancs ; et aussi de membres des professions libérales et de petits commerçants ou industriels. Dans ce faible écho de la notion classique, le public est formé de vestiges des classes moyennes, ancienne et nouvelle, dont les intérêts ne sont pas explicitement définis, organisés ou exprimés sous forme de revendications. Par une application curieuse du terme, le « public » devient souvent l’« expert indépendant » qui, tout en étant bien informé, n’a jamais pris publiquement une position nette sur les controverses soulevées par les groupes d’intérêts organisés. Les hommes de cette espèce sont les représentants du « public » dans les conseils d’administration, les comités, les commissions. Par conséquent, ce que représente le public, c’est souvent une politique floue (baptisée « ouverture d’esprit »), une absence de passion pour les affaires publiques (baptisée « modération ») et une indifférence de professionnel (baptisée « tolérance »). […]

Les tendances institutionnelles qui engendrent la société de masse sont en très grande partie provoquées par une évolution impersonnelle, mais les vestiges du public sont aussi soumis à certaines forces « personnelles » et intentionnelles. Avec l’élargissement de la base politique dans un contexte folklorique de décision démocratique, et avec l’augmentation des moyens de persuasion disponibles, le public de l’opinion publique est désormais l’objet d’efforts intenses visant à le tenir en main, à le diriger, à le manipuler et, de plus en plus, à l’intimider. Dans les domaines politique, militaire et économique, le pouvoir se trouve plus ou moins mal à l’aise devant les opinions attribuées aux masses, et par conséquent l’orientation de l’opinion devient une des techniques nécessaires pour conserver ou obtenir le pouvoir. L’électorat minoritaire composé de propriétaires et de gens instruits est remplacé par le suffrage universel, et par les campagnes intensives visant à s’assurer des voix. La petite armée professionnelle du XVIIIe siècle est remplacée par l’armée de masse fondée sur la conscription, avec les problèmes que posent le moral et le patriotisme des troupes. Le petit atelier est remplacé par la production de masse et par la publicité nationale. Les efforts des faiseurs d’opinion se sont élargis et centralisés comme les institutions. En fait, les moyens d’orienter l’opinion se sont développés parallèlement aux autres institutions plus vastes qui donnent naissance à la société de masse. Par conséquent, l’élite moderne, en plus de ses moyens élargis et centralisés d’administration, d’exploitation et de violence, a en main des instruments de gestion et de manipulation psychiques jusqu’alors inconnus, qui englobent l’enseignement universel obligatoire en même temps que les médias de communication de masse. […]

Les observateurs pensaient jadis que l’augmentation en portée et en intensité des moyens de communication organisés donnerait au public primaire plus d’ampleur et plus d’animation. Dans ces théories optimistes – énoncées avant l’apparition de la radio, de la télévision et du cinéma –, on considère les médias organisés comme de simples moyens de multiplier la portée et le rythme des discussions personnelles. […] Les nouveaux moyens de communication favoriseraient la dynamique des discussions chère à la démocratie classique, et avec elle le développement de la personnalité libre et raisonnable. Personne ne connaît vraiment toutes les fonctions des médias de masse, car ces fonctions dans leur intégralité sont probablement si envahissantes et si subtiles que les moyens de recherche sociale disponibles ne peuvent les saisir entièrement. Mais nous avons, dès à présent, de bonnes raisons de croire que les médias ont servi moins à élargir et à animer les discussions des publics primaires qu’à transformer ceux-ci en un ensemble de marchés de médias dans une société à caractère de masse. Je ne me réfère pas seulement ici à la banalisation violente et stéréotypée de nos organes des sens qui constitue le langage employé par ces médias pour se disputer notre « attention ». Je pense à une sorte d’analphabétisme psychologique que ces médias facilitent, et qui s’exprime de plusieurs façons. Dans ce que nous croyons savoir des réalités sociales du monde, bien peu de choses nous viennent d’une connaissance de première main. La plupart des « images que nous avons en tête », nous les avons tirées de ces médias – au point même que souvent nous ne croyons pas vraiment ce que nous voyons avant de l’avoir lu dans le journal ou de l’avoir entendu à la radio. Non seulement les médias nous donnent des informations, mais ils dirigent notre expérience même. Ce sont ces médias, et non nos expériences fragmentaires, qui tendent à fixer nos critères de crédulité, nos critères de réalité. Par conséquent, même si l’individu a une expérience directe et personnelle des événements, elle n’est pas vraiment directe et primaire : elle est organisée en stéréotypes. Il faut tout un apprentissage long et compliqué pour extirper ces stéréotypes et permettre à l’individu de voir les choses avec fraîcheur, d’une façon non stéréotypée. On pourrait supposer, par exemple, que si tous les hommes subissaient une crise économique ils en « feraient l’expérience » et que, par rapport à cette expérience, ils démoliraient, rejetteraient, ou du moins réfracteraient, ce qu’en disent les médias. Mais pour que l’expérience d’un tel changement structurel compte vraiment dans la formation de l’opinion, il faut qu’elle soit organisée et interprétée. […]

Tant que les médias ne sont pas entièrement monopolisés, l’individu peut faire jouer les médias l’un contre l’autre ; il peut les comparer, et par conséquent résister à ce que l’un d’eux lui raconte. Plus la concurrence est réelle entre les divers médias, plus l’individu est susceptible de leur résister. Mais dans quelle mesure cela est-il vrai ? Les gens comparent-ils réellement les divers comptes rendus des événements et des décisions politiques, en opposant le contenu des différents médias ? La réponse est : non, rares sont ceux qui le font.

1. Nous savons que les hommes ont fortement tendance à choisir les médias dont le contenu s’accorde avec leurs idées. Il se produit une sorte de sélection des opinions nouvelles en fonction des opinions anciennes. Personne ne semble rechercher les contre-affirmations que d’autres médias peuvent proposer. Les émissions de radio, les magazines et les journaux ont souvent un public assez cohérent, et ils peuvent ainsi renforcer leurs messages dans l’esprit de ce public.

2. L’idée de faire jouer les médias les uns contre les autres suppose que les médias ont vraiment des contenus différents. Elle suppose une véritable concurrence, qui n’existe généralement pas. Les médias se donnent une apparence de variété et de concurrence, mais si l’on y regarde de près, leur concurrence se fait sous forme de variations sur quelques thèmes standardisés, et non sous forme de conflits d’opinion. Il semble que la liberté de soulever réellement les problèmes soit de plus en plus l’apanage exclusif des petits groupes d’intérêts qui ont continuellement et facilement accès à ces médias.

3. Non seulement les médias se sont infiltrés dans notre expérience des réalités externes, mais ils ont pénétré jusque dans l’expérience que nous avons de notre moi. Ils nous ont donné de nouvelles identités et de nouvelles aspirations vers ce que nous voudrions être et vers ce que nous voudrions paraître. Dans les modèles de comportement qu’ils nous proposent, ils offrent un ensemble de critères nouveau, plus vaste et plus souple, pour évaluer notre moi. En utilisant les termes de la théorie moderne du moi, nous pouvons dire que les médias mettent le lecteur, l’auditeur, le spectateur en contact avec des groupes de référence plus vastes et plus haut placés – groupes réels ou imaginés, perçus directement ou par personne interposée, connus personnellement ou d’un coup d’oeil distrait – qui servent de miroir à son image de lui-même. Les médias ont multiplié le nombre de groupes auprès desquels nous cherchons une confirmation de l’image que nous avons de notre moi.

Allons plus loin :
— les médias disent à l’homme de la masse qui il est : ils lui donnent une identité ;
— ils lui disent qui il veut être : ils lui donnent des aspirations ;
— ils lui disent comment y arriver : ils lui donnent une technique ;
— ils lui disent comment avoir l’impression d’y être arrivé même quand il n’a pas réussi : ils lui donnent l’évasion. Le fossé qui sépare l’identité et l’aspiration conduit à la technique et/ou à l’évasion. C’est probablement la formule psychologique fondamentale des médias de masse à notre époque. Mais cette formule n’est pas en harmonie avec le développement de l’être humain. C’est la formule d’un pseudo-univers que les médias inventent et entretiennent.

4. Les médias de masse, et surtout la télévision, empiètent souvent sur la discussion en petit groupe et détruisent la possibilité d’un échange d’opinions raisonnable, réfléchi et humain. Ils sont en grande partie responsables de la destruction de la vie privée au vrai sens humain de ce mot. C’est pour cette raison majeure que, non seulement ils ne peuvent pas avoir une influence éducative, mais ont même une influence néfaste : ils ne formulent pas pour le spectateur ou pour l’auditeur les sources générales de ses tensions et de ses angoisses intimes, de ses mécontentements informulés et de ses espoirs à demi conscients. Ils ne permettent pas à l’individu de transcender son milieu étroit ni de préciser la signification intime de ce milieu.

Les médias nous proposent beaucoup d’informations et de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, mais ils permettent rarement à l’auditeur ou au spectateur d’établir un véritable lien entre sa vie quotidienne et ces réalités plus vastes. Ils ne relient pas les informations qu’ils donnent sur les problèmes publics aux difficultés ressenties par l’individu. Ils ne facilitent pas l’analyse rationnelle des tensions, celles de l’individu ou celles de la société qui se reflètent dans l’individu. Au contraire, ils le distraient et l’empêchent de comprendre son moi ou son monde, en fixant son attention sur des agitations artificielles qui, dans le cadre de l’émission, se résolvent soit par une action violente soit par ce qu’on appelle humour. Bref, elles ne sont jamais résolues pour le téléspectateur.
La principale tension des médias, et leur principal élément de distraction, est le conflit entre le désir de posséder certains biens de consommation ou certaines femmes considérées généralement comme belles, et le fait qu’on ne les possède pas. Il y a presque toujours une atmosphère générale de distraction animée, d’agitation dramatique, mais elle ne mène nulle part et ne débouche sur rien. Mais les médias, tels qu’ils sont organisés et dirigés, sont bien plus qu’une cause essentielle de la transformation [des démocraties] en sociétés de masse. Ils comptent aussi parmi les plus importants moyens de pouvoir accrus dont dispose l’élite de la fortune et du pouvoir ; en outre, certains agents supérieurs de ces médias font eux-mêmes partie de l’élite ou en sont les distingués serviteurs.
À côté de l’élite, ou immédiatement au-dessous d’elle, se trouvent le propagandiste, l’expert en publicité, le spécialiste des relations publiques, qui voudraient diriger la formation même de l’opinion publique, afin d’en faire une nouvelle donnée utilisable pour les calculs visant à rendre le pouvoir efficace, à accroître le prestige, à assurer la richesse. Depuis le début l’entre-deux guerres, l’attitude de ces manipulateurs vis-à-vis de leur tâche a traversé une sorte d’évolution dialectique. Au début, ils avaient foi dans le pouvoir des médias de masse. Les mots font gagner les guerres et vendre les savons ; ils font agir les hommes, ils empêchent les hommes d’agir. « Seul le prix de revient, proclame le publicitaire des années 1920, nous empêche d’orienter l’opinion publique dans n’importe quelle direction sur n’importe quel problème. » La foi que le faiseur d’opinion proclame dans les médias considérés comme persuasion de masse va presque jusqu’à la magie – mais il ne peut croire en l’omnipotence des communications de masse que si le public lui garde sa confiance. Or le public se méfie. Les médias de masse disent tant de choses, font tellement assaut d’exagérations : ils banalisent leur message et s’annulent réciproquement. La « phobie de la propagande », en réaction contre les mensonges de la guerre et le désenchantement de l’après-guerre, ne facilite pas les choses, même si les hommes ont la mémoire courte et soumise aux déformations officielles. Cette méfiance envers la magie des médias se traduit chez les faiseurs d’opinion sous forme d’un slogan. Sur leurs bannières ils inscrivent : « La Persuasion de Masse Ne Suffit Pas » ! Frustrés dans leurs espoirs, ils se mettent à raisonner, et en raisonnant ils finissent par accepter le principe du contexte social. « Pour transformer l’opinion et l’activité des autres, disent-ils entre eux, nous devons faire très attention à tout le contexte et à toute l’existence des hommes que nous voulons diriger. À côté de la persuasion de masse, il faut utiliser d’une façon ou d’une autre l’influence personnelle. Il faut toucher les gens dans le contexte de leur vie, et par l’intermédiaire d’autres gens, leurs compagnons de tous les jours, ceux en qui ils ont confiance : il faut les toucher par une certaine forme de persuasion “personnelle”. Il ne faut pas montrer notre présence trop directement ; au lieu de donner simplement des conseils ou des ordres, nous devons manipuler. » […]

Mais les hommes ne sont-ils pas plus instruits à notre époque ? Pourquoi ne pas insister sur le développement de l’instruction plutôt que sur les effets croissants des médias de masse ? La réponse est, en résumé, que l’instruction de masse est devenue, à bien des égards, un autre moyen de communication de masse…


C. Wright Mills

Extrait de L’Élite au pouvoir (Agone, 2012)
Préface de François Denord
Traduit de l’anglais par André Chassigneux
Chap. XIII « La société de masse », p. 448-471

Le 4e Dialogue Stratégique et Économique entre les États-Unis et la Chine

Par Alfredo Jalife-Rahme
25 mai 2012
pour http://www.voltairenet.org





Quiproquo : la vente de banques US à la Chine et la réévaluation du yuan

Le quatrième cycle de négociations sino-états-uniennes s’est déroulé dans l’euphorie de nouvelles apparentes concessions de Beijing : investissements financiers massifs aux USA et réévalution du yuan par rapport au dollar, comme Washington le réclamait depuis longtemps. Il ne faut toutefois pas se tromper sur le sens des événements, observe Alfredo Jalife-Rahme : la Chine n’a pas consenti ces sacrifices pour se soumettre aux États-Unis, mais pour inhiber leur impérialisme. Beijing use de ses armes financières et monétaires pour neutraliser l’agressivité de Washington tandis qu’il entame la construction d’une vaste zone de libre-échange, avec des États jusqu’ici sous influence US, la Corée du Sud et le Japon.

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La Chine neutralise les États-Unis en se rendant indispensable à leur économie. De gauche à droite : le secrétaire US au Trésor Timothy Geithner, la secrétaire d’État Hillary Clinton et le vice-Premier ministre Wang Qishan (Beijing, 3 mai 2012).
 
Une quatrième rencontre pour le « Dialogue Stratégique et Économique entre les États-Unis et la Chine » [1] vient de se tenir à Pékin, les 3 et 4 mai 2012. C’est le sommet bilatéral le plus important au monde, et il en ressort un certain nombre de résultats significatifs, selon China Economic Net [2], ce qui manifeste une détente remarquable, après une étape de brutale détérioration des relations entre les deux puissances.

Les media officiels chinois ont consacré bien plus d’importance à ce succès que la presse états-unienne, qui est muette sur le sujet.

Les trois moments significatifs dans cette distension ont été :
- 1. La troisième accession à la présidence de Vlady Poutine, auquel la presse chinoise est acquise, parce que cela atténuera la pression des USA sur le Chine [3], au moment même où chacun a remarqué l’absence du "tsar" au sommet du G8, configuration désormais inopérante, face au G20, plus hybride et multipolaire ;
- 2. L’annonce du projet de traité de libre échange entre les trois plus grandes puissances géoéconomiques du Nord-Ouest asiatique : Chine, Japon et Corée du sud [4] ;
- 3. La révélation bizarre et concomitante du Dalaï Lama au sujet d’un complot pour le faire assassiner [5]. Les USA seront-ils capables de vendre le Dalai Lama pour un yuan, alors qu’un homicide le ciblant de façon choquante contrarierait énormément la Chine ?

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À peine terminé le 4e « Dialogue Stratégique et Économique entre les États-Unis et la Chine », la Chine a annoncé son intention de créer une zone de libre-échange qui fasse basculer la Corée du Sud et le Japon dans sa zone d’influence. De gauche à droite : le président de la République de Corée Lee Myung-bak, le Premier ministre chinois Wen Jiabao, et le Premier ministre japonais, Yoshihiko Noda (Beijing, 13 mai 2012).
 
Trois propositions géo-financières d’application immédiate ont été élaborées dans les « opérations donnant-donnant » de la quatrième rencontre Chine-USA :

- 1. La réévaluation accélérée du yuan, ce qui a suscité les éloges du secrétaire US au Trésor, Timothy Geithner ;
- 2. L’autorisation par la Réserve fédérale (la « Fed ») pour l’installation sur le territoire des États-Unis de trois banques chinoises publiques :
• Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), la banque la plus prospère au monde, qui a déjà acheté 80 % de la très états-unienne Bank of East Asia, avec 13 succursales à New York et en Californie [6]
• China Bank, la troisième en importance, ouvre une succursale à Chicago,
• et Banque Agricole de Chine, le n° 4, en ouvre une à New York
- 3. La Chine abaisse à nouveau son taux de réserve en proportion de ses dépôts bancaires (à hauteur de 50 points base) afin d’injecter plus de liquidités dans le marché [7].

Mieux encore, la Fed a permis à une série d’entités financières chinoises (ICBC, Central Huijin Investment et le fonds souverain China Investment Corp) d’opérer comme un « holding d’entreprises bancaires ».

On est loin de l’étape bushienne, quand sous l’apothème pharisaïque de la souveraineté (sic) économique, il avait interdit à l’entreprise d’État pétrolière chinoise CNOOC d’acquérir Unocal, qui a fini par se faire digérer et emballer comme un vague déchet par Chevron.
Il ne faut pas minimiser l’ouverture du secteur financier super-stratégique des USA à l’imposant secteur bancaire chinois, même s’il ne s’agit pour le moment que de mesures symboliques.
Les banques chinoises finiront-elle par arriver à Mexico, sur ordre de Washington, avant qu’une volonté nationale se manifeste en ce sens chez nous ? Allons-nous assister bientôt au rachat d’entreprises US par les banques chinoises, selon le schéma défusions [8]- acquisitions (M&A, selon leurs sigles en anglais) ? Y a-t-il eu d’autres opérations de troc géopolitique ourdies dans les coulisses ?

Autre sujet sur lequel les États-Unis acceptent une ouverture spectaculaire : la fin de l’embargo sur l’exportation technologique à caractère civil en direction de la Chine.
En contrepartie, l’un des changements politiques les plus profonds est la décision de la Chine de permettre l’investissement étranger (en fait, US) à hauteur de 49 %.

Le président chinois Hu Jintao s’est félicité de cette quatrième rencontre, tandis que la secrétaire d’État Hillary Clinton, plus amazone et noctambule que jamais, rassurait les grincheux alarmés de ce retour des USA en Chine, en répétant que Washington souhaite une Chine forte, prospère et triomphante : qui oserait en douter ?

Après la complaisance suspecte dans l’oscillation entre concurrence et coopération, ce dénouement heureux a débouché sur la première visite au Pentagone, depuis neuf ans et à l’improviste, du ministre de la Défense nationale, Liang Guanglie.

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Au même moment apparaissent dans les media des chantres de la coopération bilatérale au détriment des partisans de la concurrence à la limite de la Guerre froide, tel l’apaisant Jeffrey Bader, qui est l’ancien conseiller d’Obama pour la Chine et l’Asie au Conseil de sécurité nationale et l’auteur du livre Obama et l’ascension de la Chine : un récit interne de la stratégie US en Asie [9].

Selon Jeffrey Bader, les relations entre Washington et Pékin se tissent autour de la table des négociations, et non pas sur des champs de bataille. Cette approche est dans le droit fil de celle de huit présidents états-uniens successifs, à commencer par Richard Nixon, à peine ternie par quelques écarts mineurs [10].

Obama n’est nullement l’exception, affirme t-il, et il conclut que sa politique repose sur trois principes fondamentaux :

• la reconnaissance et le respect face à la montée en puissance de la Chine et de ses légitimes intérêts ;
• l’insistance sur les normes internationales et le respect de la loi qui doivent encadrer cette montée en puissance ;
• l’intention de stabiliser celle-ci en fortifiant des alliances régionales et des partenariats.

À son avis, la relation bilatérale est quelque chose de tout à fait raisonnable, vu que les Chinois ont coopéré avec les USA sur les questions de la Corée du Nord et de l’Iran, et que Taïwan n’a même pas été une source de tensions. Il donne à entendre que le seul sujet sur lequel en théorie il pourrait y avoir conflit, c’est Taïwan, jusqu’à un certain point, parce que la vente d’armes à Taïwan a constitué une provocation et un facteur prépondérant de tension. Il ajoute que le sujet irritant des droits de l’homme et du contentieux de la Mer du sud constituent un obstacle à la coopération. Les différents défis proviennent de l’accélération de l’ascension de la Chine pendant la dernière décennie, et de son rôle grandissant à l’échelle mondiale. Les US en ont le tournis !

L’idée que la Chine a déjà supplanté les USA, ou le fera bientôt, dans son leadership sur les autres pays, n’a rien à voir, selon lui, avec les faits, car il existe un fossé entre pouvoir et revenus per capita.
En effet, les relations militaires ont été rétablies lors de la visite du précédent secrétaire à la Défense, Robert Gates, dit-il, et il rejette comme simple légende l’idée d’une nouvelle politique US d’endiguement (containement). Cependant, il admet le risque de crise sécuritaire entre les USA et la Chine : chacun est destiné à considérer les pas que fait l’autre pour sa propre défense comme une action offensive à son égard.

Mais selon son raisonnement, la défiance mutuelle peut être surmontée dans le cadre du « Dialogue Stratégique et Économique » [11].

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Liang Guanglie, ministre chinois de la Défense nationale, accompagné d’une imposante délégation de 24 généraux, s’est rendu à l’impromptu, le 7 mai 2012 au Pentagone, pour désamorcer les conflits avec les États-Unis. Les discussions ont porté sur la Corée du Nord, les disputes en mer de Chine, le cyberespace, la défense antimissile, et les opérations humanitaires.
 
Brendan O’Reilly [12] estime quant à lui que la stratégie de la Chine se fonde sur le développement économique et l’intégration. Ainsi le commerce bilatéral atteint 450 milliards de dollars par an, ce qui constitue un record absolu dans l’histoire des relations entre deux pays : la Chine met donc en œuvre une tactique subtile pour répondre efficacement à la supériorité militaire et politique des US, au moyen d’une plus grande intégration entre les deux économies respectives.
O’Reilly allègue que la Chine, ne pouvant atteindre le niveau militaire des USA à moyen terme, souhaite les désarmer, au plan de l’avantage tactique, en créant une situation de dépendance mutuelle et économique presque totale.

Ainsi donc, la Chine chercherait à instaurer un nouvel ordre mondial dans lequel le conflit militaire entre les plus grandes puissances se trouverait périmé par l’effet de l’intégration économique. Le pourra-t-elle ?

Traduction
Maria Poumier
[1] U.S.–China Strategic and Economic Dialogue / 中美战略与经济对话
[2] « ’Significant’ results gained in China-US dialogue », China Economic Net, 5 mai 2012.
[3] « Putin’s return may ease US pressure on China », Global Times, 13 mai 2012.
[4] « La Chine, le Japon et la République de Corée lanceront les négociations sur une Zone de libre-échange cette année », Xinhua, 13 mai 2012.
[5] « Dalai Lama reveals warning of Chinese plot to kill him » et « Dalai Lama : What do I really fear ? Being eaten by sharks », par Dean Nelson, The Telegraph (UK), 12 et 13 mai 2012. Et le commentaire chinois« Dalai Lama’s claims of assassination slammed » par Xu Tianran, Global Times, 14 mai 2012.
[6] « Questions After the First U.S. Bank Takeover by a Chinese State-Controlled Company », par Charles Wolf, Jr., Brian G. Chow, Gregory S. Jones et Scott Harold, Rand Corporation, 15 mai 2012.
[7] « La Chine abaissera le taux de réserves obligatoires de 0,5 point de pourcentage », Xinhua, 12 mai 2012
[8] "Defusion" : néologisme anglais se rapportant à l’injection soudaine et à la diffusion envahissante de nouvelles idées.
[9] Obama and China’s Rise : An Insider’s Account of America’s Asia Strategy, Brookings Press, mars 2012.
[10] « US-China ties revolve around debating table, not battlegrounds », par Jeffrey A. Bader, Global Times, 13 mai 2012
[11] Un volet particulier dit du « Dialogue sur la stratégie de sécurité » (Strategic Security Dialogue) a été ajouté au Dialogue stratégique économique, lors de la seconde rencontre, à Beijing, les 24 et 25 mai 2010.
[12] « Hu oils cogs to lock the US Asia ’pivot’ », par Brendan O’Reilly, Asia Times, 9 mai 2012.

27 mai 2012

La NSA peut espionner Google mais pas seulement

Pour http://www.voltairenet.org
18 Mai 2012
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L’agence de renseignement étasunienne NSA (National Security Agency, en français « Agence de sécurité nationale) n’a pas l’obligation de révéler la nature de ses liens avec Google a confirmé le 11 mai la justice US.

La cour d’appel de Washington a jugé que les statuts spéciaux de l’Agence de sécurité nationale lui permettaient de garder secret tout arrangement avec le géant de l’internet.

« Toute information se rapportant à la relation entre Google et la NSA révèlerait des informations protégées sur la NSA », a tranché la juge Janice Rogers Brown.

Cette décision répond à une requête d’une association qui défend la confidentialité des données privées sur internet. Le Centre d’Information sur les données Privées Électroniques (EPIC) souhaitait que les accords entre Google et la NSA soient rendus publics, au nom du droit des citoyens de savoir s’ils sont surveillés.

Officiellement, l’alliance des deux entités a pour but de repérer les faiblesses de Google face aux pirates et d’évaluer leur degré de sophistication, pour déterminer si les défenses mises en place sont adéquates, mais les défenseurs du respect de la vie privée craignent que cette union secrète expose les internautes à des violations de leurs données personnelles.

En réalité tous les utilisateurs de services Google à travers le monde sont susceptibles de voir leur données récupérées par l’agence d’espionnage US. Comme l’avait révélé le magazine allemand WirtschaftsWoche, Google est depuis longtemps sollicité pour transmettre les données de ses utilisateurs aux services de renseignements US.

Comme toutes les entreprises étasuniennes, la firme de Mountain View est contrainte, selon la loi « anti-terroriste » Patriot Act, de divulguer ses données aux autorités, notamment à la National Security Agency.

La présence des serveurs sur le sol européen ne garantit pas la confidentialité de ces données vis-à-vis de l’État US, qui dispose du droit « d’accéder également aux données stockées en dehors des États-Unis ».  [1]

De la même façon, la NSA dispose d’un accès total aux données des utilisateurs de Windows, l’agence ayant directement collaboré avec Microsoft pour le développement de Windows 7, comme l’a reconnu officiellement Richard Schaeffer, le 17 novembre 2009. [2]

Afin de traiter la masse de données à laquelle elle a accès, la NSA construit pour 2013 le plus grand centre d’espionnage informatique et de stockage de données du monde (100 000m²) dans les montagnes de l’Utah. [3]

L’objectif de la NSA serrait notamment d’être en capacité de décrypter AES (Advanced Encryption Standard ou Standard de Chiffrement Avancé). Cet algorithme de cryptage protège actuellement les transactions financières, les emails des multinationales, les accords économiques et les échanges diplomatiques internationaux.

La NSA sera donc prochainement en capacité d’intercepter, stocker, décrypter et analyser l’ensemble des communications mondiales.
[1] « Google-Server in Europa vor US-Regierung nicht sicher », par Thomas Stölzel, WirtschaftsWoche, 6 août 2011.
[2] « La NSA a participé au développement de Windows 7 », Réseau Voltaire, 24 novembre 2009.
[3] « The NSA Is Building the Country’s Biggest Spy Center (Watch What You Say) », par James Bamford, WIRED, 15 mars 2012.

23 mai 2012

A la conférence de Cocoyoc, le Sud liait écologie et égalité


Par Aurélien Bernier
décembre 2011
pour http://www.monde-diplomatique.fr

En 1974, à Cocoyoc, au Mexique, un colloque de l’Organisation des Nations unies (ONU) formulait une critique radicale du « développement », du modèle libre-échangiste et des rapports Nord-Sud. Ses conclusions furent vite enterrées…


Programmées à quelques mois d’intervalle, deux rencontres internationales sur l’écologie occupent les calendriers diplomatiques : la conférence de Durban (Afrique du Sud) sur le changement climatique, du 28 novembre au 9 décembre 2011, et le sommet de la Terre à Rio, du 20 au 22 juin 2012. Sur fond de crise économique, peu se risquent à parier sur une avancée positive des négociations lors de ces rendez-vous.

Après les sommets de Copenhague (2009) et de Cancún (2010), le thème du changement climatique et de la réduction des gaz à effet de serre est rangé au rayon des préoccupations accessoires. Quant aux sommets de la Terre, qui ont lieu tous les dix ans, celui de Stockholm, en 1972, avait suscité l’espoir d’une action concertée pour protéger la planète ; celui de Nairobi, en 1982, a constaté l’échec complet de la « communauté internationale », et ceux de Rio en 1992 et Johannesburg en 2002 ont salué la récupération de l’écologie par les multinationales. A n’en pas douter, un concert de louanges adressées au capitalisme « vert » rythmera l’édition 2012, laquelle sera à nouveau accueillie par le Brésil.

Pourtant, des trésors oubliés dorment dans les archives de l’Organisation des Nations unies (ONU). Ainsi, la déclaration la plus radicale sur l’environnement issue de cette institution est gommée de l’histoire officielle. Rédigée en octobre 1974 dans la ville mexicaine de Cocoyoc, elle dessinait les contours d’un nouvel ordre international aux antipodes de celui qui nous est imposé actuellement.
Tout commence en 1971 dans la ville suisse de Founex, près de Genève, où l’ONU réunit des personnalités chargées de préparer le sommet de la Terre de Stockholm : venus de pays du Nord et du Sud, ces experts sont sélectionnés pour leurs compétences en matière d’environnement, d’économie, de sciences sociales, de développement. Ils ne disposent d’aucun mandat de leur gouvernement et produisent un rapport non officiel, qui permettra pourtant d’orienter les négociations entre Etats.
Le « rapport Founex », synthèse des premiers travaux, estime que « la pauvreté est la pire des pollutions » et qu’il faut la combattre en priorité. Influencés par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (Gatt), les membres du « groupe Founex » défendent le droit à l’industrialisation des pays pauvres et pensent que le libre-échange est une bonne stratégie pour y parvenir. Quelques mois plus tard, le sommet de Stockholm puise dans ces réflexions. Les Etats concluent qu’il faut articuler les questions d’écologie avec les problèmes de développement et posent les bases d’un droit international de l’environnement, tout en prenant soin de confirmer le bien-fondé du libre-échange. Mécontents de ce compromis, certains pays du Sud réclament l’instauration d’un « nouvel ordre économique international » pour mettre un terme à l’hégémonie des puissances occidentales.

Objecteurs de croissance avant la lettre

 

Du 8 au 12 octobre 1974, un nouveau colloque de l’ONU réunit à Cocoyoc des experts internationaux pour débattre « de l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ». L’événement est coordonné par l’homme d’affaires canadien Maurice Strong, directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), et par l’économiste et diplomate sri-lankais Gamani Corea, secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Du côté des rapporteurs, on trouve Barbara Ward — une économiste britannique — pour les questions de ressources naturelles et Johan Galtung — un politologue et sociologue norvégien ouvertement anticapitaliste et antiaméricain — pour les questions de développement.

Parmi les intellectuels rassemblés à Cocoyoc, beaucoup affichent un penchant pour le socialisme. Corea fait partie, en tant que secrétaire permanent au ministère de la planification et des affaires économiques du Sri Lanka, d’un gouvernement qui nationalise les compagnies pétrolières, les banques, les assurances, les écoles... et se rapproche du bloc communiste. La coprésidence de la réunion mexicaine échoit à deux personnalités issues de pays en développement. Le premier, le docteur Wilbert K. Chagula, est ministre des affaires économiques et de la planification du développement de la Tanzanie, présidée par l’ancien instituteur Julius Nyerere — lequel, à partir de 1967, nationalise les principales industries et les sociétés de services, augmente les impôts pour financer des politiques sociales et lance une grande réforme agraire. Le second, Rodolfo Stavenhagen, un sociologue mexicain, chef du projet de recherche sur la réforme agraire dans son pays, a orienté ses travaux sur la lutte des classes dans le monde agricole.
Le Mexique, justement, qui accueille la conférence, est présidé depuis 1970 par M. Luis Echeverría Alvarez, qui nationalise les mines et l’énergie, redistribue des terres aux paysans et met en œuvre une politique sociale progressiste (bien que non révolutionnaire). Il affiche sa proximité avec le régime de Salvador Allende, au Chili, et avec Cuba (1). Le président Echeverría participe en personne au séminaire de Cocoyoc.

La déclaration finale, datée du 23 octobre 1974, est un réquisitoire contre les politiques occidentales. Son premier paragraphe souligne l’échec des Nations unies, dont la Charte, élaborée en 1945, a produit un ordre international injuste. « Les affamés, les sans-abri et les illettrés sont plus nombreux aujourd’hui que lorsque les Nations unies ont été créées. » Les rapports de forces issus de « cinq siècles de contrôle colonial qui ont massivement concentré le pouvoir économique entre les mains d’un petit groupe de nations » n’ont pas été modifiés. Pour les rapporteurs, le problème n’est pas lié à un manque de richesses produites, mais à leur « mauvaise répartition et [à leur] mauvais usage ».
Dans un registre que ne renieraient pas les objecteurs de croissance des années 2000, la déclaration de Cocoyoc remet ouvertement en cause la dictature de l’augmentation du produit intérieur brut : « Un processus de croissance qui bénéficie seulement à une très petite minorité et qui maintient ou accroît les disparités entre pays et à l’intérieur des pays n’est pas du développement. C’est de l’exploitation. (...) Par conséquent, nous rejetons l’idée de la croissance d’abord et d’une juste répartition des bénéfices ensuite. »

Le modèle de développement défendu à Cocoyoc ne se focalise pas sur les questions économiques. Il met en avant l’importance des modes de vie, des valeurs, de l’émancipation des peuples, des droits individuels et collectifs. Il inclut « le droit de travailler, ce qui ne signifie pas seulement le droit d’avoir un travail, mais celui d’y trouver un accomplissement personnel, le droit de ne pas être aliéné à travers des procédés de production qui utilisent les hommes comme des outils ».
Les mythes de l’économie de marché sont balayés. « Les solutions à ces problèmes ne peuvent pas provenir de l’autorégulation par les mécanismes de marché, y lit-on. Les marchés classiques donnent un accès aux ressources à ceux qui peuvent payer plutôt qu’à ceux qui en ont besoin ; ils stimulent une demande artificielle et génèrent des déchets dans le processus de production. Certaines ressources sont même sous-utilisées. »

A rebours des discours dominants du Gatt, on impute la dégradation de l’environnement aux relations économiques inéquitables et au prix dérisoire des matières premières sur les marchés. Les experts pensent que les pays du Sud doivent créer des alliances sur le modèle de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) afin d’exiger des prix décents pour toutes les matières premières. En parallèle, ils recommandent de mettre en place une gestion internationale des « biens communs » (lire « Rendre inaliénables les biens communs »), grâce à l’édification d’un système juridique solide. L’objectif est de permettre l’autonomie des nations sans tomber dans l’autarcie. Pour y parvenir, les rapporteurs ne réclament pas une « aide » des pays riches, mais que ceux-ci payent au juste prix les matières premières.

Favoriser l’indépendance économique

 

Au lieu de culpabiliser l’individu — registre en vogue ces dernières années —, la déclaration de Cocoyoc affirme que « chacun a le droit de comprendre pleinement la nature du système dont il fait partie comme producteur, consommateur, et surtout comme l’un des milliards d’habitants de la planète. Il a le droit de savoir qui tire les bénéfices de son travail, qui tire les bénéfices de ce qu’il achète et vend, et la façon dont cela enrichit ou dégrade l’héritage planétaire ». L’éducation à l’environnement doit trouver sa place dans un projet éducatif plus large, qui ne gomme pas les rapports de domination mais, à l’inverse, les explicite.

Enfin, contrairement au « rapport Founex » préparatoire à la conférence de Stockholm, qui défendait le libre-échange et le rôle d’arbitre commercial tenu par le Gatt, la déclaration de Cocoyoc affirme la place centrale des Nations unies et du principe « un pays, une voix ». « Nous croyons fermement que, puisque les sujets du développement, de l’environnement et de l’utilisation des ressources sont des problèmes globaux essentiels et qui concernent le bien-être de toute l’humanité, les gouvernements devraient utiliser pleinement les mécanismes des Nations unies pour les résoudre et que le système des Nations unies devrait être rénové et renforcé pour faire face à ses nouvelles responsabilités. »
La déclaration de Cocoyoc impressionne par les perspectives politiques qu’elle dessine. Elle définit le sous-développement non comme un « retard » de développement, mais comme le produit du développement des pays riches. L’expansion du capitalisme passe en effet par la mainmise des multinationales sur les matières premières des pays du Sud, de sorte qu’il y aura toujours des exploiteurs et des exploités. C’est l’économie de marché qui est contestée et, en creux, le libre-échange. L’appel à la rupture ne souffre aucune ambiguïté. Il ne s’agit pas simplement d’aménager le système, mais d’en sortir : « L’autonomie au niveau national implique aussi un détachement temporaire du système économique actuel. Il est impossible de développer l’autonomie au travers de la participation pleine et entière à un système qui perpétue la dépendance économique. » Ainsi les Etats doivent-ils, selon la déclaration, refuser la soumission à une dépendance extérieure, organiser une autonomie collective et coopérer, notamment pour gérer les biens communs.

La déclaration lance donc un appel à la construction d’un socialisme écologique par des Etats souverains, dans une perspective internationaliste. Avec humour, les auteurs vont jusqu’à proposer d’offrir leurs services aux pays riches pour les aider à sortir de leur surconsommation et de leur mal-vivre. « Cela ne sert à rien de produire et de consommer de plus en plus s’il en résulte une augmentation de la prise d’antidépresseurs et des séjours en hôpital psychiatrique », soulignent-ils.
Immédiatement après la publication du texte, les présidents de la conférence reçoivent un long télégramme du secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger, qui rejette l’intégralité de la déclaration. Les grandes puissances économiques vont reprendre les choses en main, et la crise économique de 1973 offrira l’occasion de rediscipliner ou de marginaliser des Etats trop critiques, lesquels s’enfoncent dans la misère en voyant le prix de leurs importations grimper en flèche. Pour la suite des négociations sur le « nouvel ordre économique international », les pays riches multiplient les lieux de discussions pour diluer l’influence de l’ONU, où le Sud est majoritaire. En décembre 1975, la conférence sur la coopération économique internationale qui se tient à Paris ne réunit que vingt-sept Etats : huit pays riches, les principaux membres de l’Opep, mais aucun des pays qui contestent les fondements du capitalisme ou la division internationale du travail — laquelle n’a pas encore trouvé son nom de « mondialisation ». Certains grands pays du Sud font le jeu des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon en revendiquant une plus grande place dans l’économie mondiale, sans pour autant vouloir en changer les règles.

Des prescriptions oubliées

 

Ainsi, malgré la signature d’un traité d’amitié, de paix et de coopération avec l’Union soviétique le 9 août 1971, l’Inde dirigée par Indira Gandhi poursuit une politique économique ambiguë, sorte de « troisième voie » entre le socialisme et le capitalisme ; au Brésil, la dictature militaire en place obtient un taux de croissance record grâce à un afflux de capitaux occidentaux. Au début des années 1980, la contre-révolution néolibérale emporte définitivement ce qu’il restait des revendications de Cocoyoc.

Aujourd’hui, une recherche sur le site des Nations unies ne donne accès qu’à quelques lignes évoquant le symposium d’octobre 1974. On y trouve une courte citation de la déclaration finale : « La voie à suivre ne passe pas par le désespoir, par la fin du monde, ou par un optimisme béat devant les solutions technologiques successives. Elle passe au contraire par une appréciation méticuleuse, sans passion, des “limites extérieures” [la préservation d’un environnement équilibré], par une recherche collective des moyens d’atteindre les “limites intérieures” des droits fondamentaux [la satisfaction des besoins humains fondamentaux], par l’édification de structures sociales exprimant ces droits et par tout le patient travail consistant à élaborer des techniques et des styles de développement qui améliorent et préservent notre patrimoine planétaire. » Pouvait-on évoquer les travaux de Cocoyoc tout en effaçant de façon aussi systématique la subversion et les perspectives politiques du texte d’origine ?


Aurélien Bernier

Auteur de Désobéissons à l’Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011. 
(1) On découvrira plus tard sa proximité avec la Central Intelligence Agency (CIA). Lire Jean-François Boyer, «  Et le Mexique cessa d’être indépendant  », Le Monde diplomatique, mars 2011.

13 mai 2012

L'art de la guerre : Aube rouge sang à Kaboul

Par Manlio Dinucci
le 8 Mai 2012
pour http://www.mondialisation.ca





Après la traversée du sombre nuage de la guerre, la lumière pointe maintenant à l’horizon du nouveau jour : c’est avec cette image rhétorique banale que le président Obama a annoncé l’accord signé avec le président Karzaï. Les plumes qui lui écrivent ses discours, à l’évidence, tirent leur flemme. On ne peut pas en dire autant des stratèges qui on rédigé « l’Accord de partenariat stratégique durable » avec l’Afghanistan. Celui-ci assure qu’après le retrait des troupes en 2014, les Etats-Unis continueront à protéger l’Afghanistan, en lui conférant le statut de « plus grand allié non-OTAN ». Dans le cadre d’un nouvel « Accord de sécurité bilatéral », les Usa chercheront des fonds pour que l’Afghanistan « puisse se défendre des menaces internes et externes ». Ce n’est pas eux qui les alloueront, donc, mais ils les « chercheront » en impliquant les alliés (Italie comprise) (et France : nous sommes aussi des membres de l’Alliance, NdT) dans le paiement de la majeure partie des au moins 4 milliards de dollars annuels pour entraîner et armer les « forces de sécurité » afghanes. Selon  « les standards OTAN », de façon à les rendre « inter-opérationnelles avec les forces de l’Alliance ».  De son côté, Kaboul « fournira aux forces étasuniennes l’accès et l’utilisation continus des bases afghanes jusqu’en 2014 et au-delà ».
















La base militaire de Bagram en Afghanistan à 50 km de Kaboul
 

Ce que l’accord ne dit pas c’est que les principales « bases afghanes », qui seront utilisées par des forces étasuniennes, sont les mêmes que celles qu’ils utilisent aujourd’hui (Bagram, Kandahar, Mazar-e-Sharif et d’autres) : avec la différence qu’y flottera le drapeau afghan à la place de celui des Etats-Unis.  L’accord ne dit pas non plus qu’en Afghanistan opèreront encore plus qu’aujourd’hui des forces USA-OTAN pour les opérations spéciales, flanquées de compagnies militaires privées. Les Etats-Unis promettent qu’ils n’utiliseront pas les bases contre d’autres pays mais, en cas d’ « agression extérieure contre l’Afghanistan », ils fourniront une « riposte appropriée » comprenant « des mesures militaires ». L’accord, précise l’ambassadeur Ryan Crocker, n’empêche pas les Etats-Unis de continuer à attaquer depuis l’Afghanistan, avec les drones, les insurgés au Pakistan, car « il n’exclut pas le droit à l’autodéfense ».

Mais les piliers sur lesquels reposera le « partenariat stratégique durable » ne sont pas seulement militaires. Washington encouragera « l’activité du secteur privé étasunien en Afghanistan », en particulier pour l’exploitation de la « richesse minière, dont le peuple afghan doit être le principal bénéficiaire ».  Le peuple afghan peut en être sûr : ce sont des géologues du Pentagone qui ont découvert, dans le sous-sol afghan, de riches gisements de lithium, cobalt, or et autres métaux. L’Afghanistan, rapporte un mémorandum du Pentagone, pourrait devenir « l’Arabie saoudite du lithium », métal précieux pour la production de batteries (et industries pharmaceutiques, NdT).




Carte des ressources minières, Afghanistan
Source : Magazine Carto


Et puis il y a surtout une autre ressource à exploiter : la position géographique même de l’Afghanistan, de première importance aussi bien militaire qu’économique. Ce n’est pas un hasard si, dans l’accord, les Etats-Unis s’emploient à faire retrouver à l’Afghanistan « son rôle historique de pont entre l’Asie centrale et méridionale et le Moyen-Orient », en réalisant des infrastructures pour les transports, en particulier des « réseaux énergétiques ». La référence est claire au gazoduc Turkmenistan-Inde, à travers Afghanistan et Pakistan, sur lequel mise Washington dans la bataille des gazoducs contre Iran, Russie et Chine. Qui sera contrôlé par des forces spéciales et des drones étasuniens au nom du « droit à l’autodéfense ».



Edition de mardi 8 mai de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Manlio Dinucci est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.

Anonymous contre Bayer, Sony, LG, Samsung

Par
11 Mai 2012
pour http://owni.fr

Depuis ce 10 mai au soir, des Anonymous attaquent les sites de plusieurs multinationales au titre de leur implication dans le commerce d'un minerai rare en Afrique, particulièrement recherché par les fabricants de téléphones mobiles et l'industrie de la chimie. Sony, Bayer, Samsung et LG sont visés et certains de leurs sites tombent tour à tour. En Afrique centrale, les rivalités pour contrôler l'extraction de ce minerai sont à l'origine de plusieurs conflits armés.

L’avidité occidentale frappe le Congo dans un conflit inhumain, le pire qu’ait connu le pays depuis l’an 800. Aux seigneurs de l’industrie et aux banques : vous détruisez l’environnement, vous condamnez l’espèce humaine en la réduisant à l’escavage. Come on Anons !!!
Le cri de ralliement est lancé. L’assaut, imminent, virtuel et pacifique. Pas de doute : une nouvelle salve d’attaques informatiques revendiquées par des Anonymous est en cours depuis moins de 24 heures.
Baptisée “Opération coltan” (du nom de ce minerai indispensable à l’industrie des téléphones mobiles ou de la chimie), la dernière manifestation du collectif d’hacktivistes s’envole cette fois pour la République démocratique du Congo (RDC). Et s’en prend à des multinationales telles Sony, LG, Samsung ou encore Bayer.
La revendication est nouvelle, cependant. Selon un communiqué publié sur un blog apparenté, Anonymous entend mettre au jour le “trafic de coltan” orchestré par les dites multinationales en RDC. Le coltan, aussi appelé “or gris”, est l’un des quatre “minerais de conflit” désignés comme tels par le Dodd Frank Act, la réforme de Wall Street adoptée par le Congrès américain en 2010. Il appartient au nombre de ces ressources naturelles dont le contrôle est devenu un enjeu économique si grand qu’il nourrit des affrontements entre milices armées. Notamment en RDC, qui concentre à elle seule trois quarts des réserves mondiales de coltan.
Si la ruée vers l’or gris date de la fin des années 1990, le coltan est devenu indispensable ces dernières années, pour l’industrie, et pour les consommateurs de téléphones et ordinateurs portables. C’est en effet à partir du coltan qu’est extrait un métal aux propriétés uniques, le tantale, présent dans la plupart des appareils électroniques. Le tantale est par ailleurs très prisé des industries aérospatiale et chimique pour sa grande malléabilité.

Seigneurs du coltan

Fin avril 2012, le ministre des Mines de la province du Nord Kivu alerte sur un regain de violences entre les milices de l’Est de la République démocratique du Congo. La mise en garde est prise au sérieux par les États-Unis, l’Allemagne et la Chine, qui perçoivent la région comme le point névralgique de leurs intérêts stratégiques en Afrique. Lentement mais sûrement, la bataille du coltan est à nouveau médiatisée aux États-Unis. Des hacktivistes s’en emparent.

Cliquez sur l'image pour voir le grand format


Anonymous surveillés depuis huit mois

Anonymous surveillés depuis huit mois

Trois supposés Anonymous ont été arrêtés par les services de renseignement français cette semaine. OWNI a ...

Le 3 mai, “l’Opération Green Rights” connaît un nouveau souffle. Cette méga-opération rassemble des personnes se revendiquant d’Anonymous et faisant des risques environnementaux le dénominateur commun de leurs actions numériques, les fameuses attaques par déni de service consistant à bombarder un site web de requêtes pour le rendre inaccessible. C’est d’ailleurs dans le cadre de “l’Opération Green Rights” que le site Internet d’EDF avait été attaqué au printemps 2011, donnant lieu à l’arrestation de trois Anonymous présumés que nous avions décryptée sur OWNI. Au nom donc des droits verts, le collectif d’hacktivistes annonce son intention de “faire tomber” les sites des “seigneurs du coltan”. Rapidement, un pad – document web public et collaboratif – est élaboré pour préparer l’attaque. En marge des données géographiques et démographiques de la RDC, des Anonymous décrivent sommairement les conditions de vie des mineurs et de leurs familles. Le principe : mobiliser les consciences en allant au plus simple. Mais leurs affirmations – sensationnelles – manquent parfois de preuves :
Conséquences de cette situation [l’exploitation illégale du coltan, NDLR] :
- Les jeunes filles et les jeunes garçons ne vont pas à l’école
- Chaque kilo de coltan extrait coûte la vie à deux enfants
- Les familles dorment et s’alimentent dans les forêts des montagnes alentours
- La population d’éléphants a diminué de 80%
- La population de gorilles a chuté de 90%
Et ça marche. Le 10 mai au soir, la première attaque est lancée contre le site Sony Mobile, le portail du groupe consacré à la téléphonie mobile. Sur un canal IRC – une interface de chat anonyme – dédié, les hacktivistes s’échangent des informations sur des failles découvertes sur le site de Sony. Avant de lancer leur fameux outil d’attaque, LOIC, un logiciel permettant de surcharger de requêtes un serveur hébergeant un site Internet.
Ultime raffinement, les Anonymous impliqués ont ici utilisé une version navigateur de LOIC, c’est-à-dire sans passer par un logiciel mais en créant un mini-site qui possède les mêmes fonctionnalités que LOIC. En trente lignes de code informatique, les hacktivistes créent un système tel que tout utilisateur qui se connecte sur la page Web envoie 16 requêtes à la seconde sur une cible, hier Sony, ce matin LG et Bayer. Succès :

Le Sud de l’hémisphère

Cette coordination d’attaques, qui devraient se poursuivre jusque tard dans la nuit du 12 mai, illustre en tout cas un nouveau rapport de force parmi les Anonymous sensibles aux causes écologistes. À l’origine, “l’Opération Green Rights” a été créée par des Italiens, et a donc surtout rassemblé des hacktivistes venus d’Europe, France et Allemagne en tête. Le spectaculaire coup de filet des forces de police italiennes intervenu à l’été 2011 pour arrêter une quinzaine de membres d’Anonymous a rebattu les cartes de l’hacktivisme environnemental.
Reprise par les Américains et les Canadiens dans le combat contre les sables bitumineux, la bannière “Opération Green Rights” est depuis largement utilisée par des internautes venus d’Amérique du Sud. Les industries minières sud-américaines ont ainsi été visées par plusieurs vagues d’attaques au cours du mois de février 2012, alors même qu’Anonymous Venezuela et Anonymous Columbia voyaient leurs rangs grossir. “L’Opération Coltan” semble justement avoir été déclenchée par Anonymous Columbia, comme en atteste cette vidéo, publiée pour l’occasion :




Des diverses entreprises contactées par OWNI, Bayer est la seule à s’être exprimée sur ces attaques pour le moment :
Plusieurs sites Internet du Groupe Bayer (Portugal, Pays-Bas, Afrique du Sud) font actuellement l’objet d’attaques et plusieurs ont été désactivés pour des raisons de sécurité. (…)
Anonymous a revendiqué ces attaques, au nom de l’implication supposée du Groupe Bayer dans le commerce du coltan au Congo. Ces allégations datent de plus de dix ans et sont sans fondement. À la suite d’une enquête, les Nations Unies ont retiré toutes leurs accusations à l’encontre du Groupe Bayer en 2003.
Dans la foulée de cette enquête, d’ailleurs, le Groupe Bayer avait estimé opportun de préciser dans son rapport annuel sur le développement durable 2004 qu’il finançait le Dian Fossey Gorilla Fund, un “projet visant à aider les habitants de l’Est de l’Afrique centrale à pratiquer l’extraction des ressources naturelles en cohérence avec l’environnement”. Et de poursuivre dans le même rapport :
Plusieurs organisations environnementales ont appelé à un moratoire international sur les exportations de la région pour mettre fin aux activités illégales comme l’extraction minière dans les parcs nationaux. D’autres organisations, dont le Dian Fossey Gorilla Fund, considèrent de telles mesures comme inappropriées, particulièrement pour des raisons humanitaires, puisqu’elles élimineraient une importante source de revenus pour les populations locales. En cas de moratoire, les organisations craignent que ces populations soient contraintes de se nourrir dans les parcs nationaux (…), ce qui entraînerait sûrement l’extinction permanente de plusieurs espèces en danger.

Illutrations via Anonymous /-)

Le Nord-Mali aux mains des rebelles

Par Mohomodou Houssouba
mercredi 9 Mai
pour http://blog.mondediplo.net

Gao, Kidal, Tombouctou : les trois capitales régionales du nord du Mali sont tombées en moins de trois jours (du 30 mars au 1er avril 2012), deux mois après le déclenchement de la rébellion, provoquant la débâcle de l’armée. L’administration, les services publics et financiers ont été anéantis dans l’ensemble du nord du pays par les rebelles touaregs et leurs alliés islamistes, les cycles de production et les réseaux d’échange désorganisés, ce qui laisse craindre une véritable désintégration sociale dans cette région déjà très vulnérable aux aléas climatiques (à l’automne 2011, les observateurs faisaient état d’un risque de crise alimentaire grave dans la zone sahélienne). Au début du mois de mai, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et la Croix Rouge estimaient à 320 000 le nombre des réfugiés et des personnes déplacées.
Le coup d’Etat du 22 mars à Bamako, la capitale du Mali, a affaibli une armée déjà fragilisée par les défaites de Ménaka et Tessalit deux mois plus tôt. Les auteurs du putsch, qui jugeaient « calamiteuse » la gestion de la guerre au nord, ont largement contribué à briser la chaîne de commandement militaire, ce qui a permis aux groupes rebelles de prendre assez facilement le contrôle des deux tiers du pays. Ils avaient d’ailleurs réussi à couper les routes d’approvisionnement et isoler toutes les casernes du nord du pays qui sont tombées les unes après les autres : Ménaka, dans la nuit du 17 janvier, puis Anderamboukane, et Aguelhoc au nord de Kidal, où les rebelles se sont livrés à des actes de barbarie sur des dizaines de soldats désarmés.
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La guerre au Mali : territoires occupés, réfugiés et personnes déplacée. Situation au 25 avril 2012.
Esquisse cartographique : Philippe Rekacewicz, 2012
Le 1er et le 2 février, des femmes de soldats avaient manifesté pour dénoncer les conditions du service dans le Nord et exiger que le gouvernement s’occupe plus sérieusement du sort des militaires et de leurs familles. D’abord interdites, les manifestations finalement autorisées s’étaient transformées en émeutes et en attaques contre les maisons et commerces des Touaregs et des Arabes.
Dans le même temps, les rebelles s’attaquaient à Niafunké après avoir pris la petite ville de Léré, déjà évacuée par les soldats et la population. Les biens des populations arabo-touarègues ont aussi été détruits dans le sud du pays, à Bamako et à Kati (une petite ville à quelques kilomètres au nord de la capitale), ainsi qu’à Ségou et Sikasso, provoquant des départs massifs vers le Burkina Faso et la Mauritanie. Ces événements ont profondément endommagé la cohésion sociale entre ces communautés.
Alors que Bamako retrouvait son calme, la guerre continuait dans le désert, et l’armée régulière malienne subissait revers sur revers. A la mi-mars, les rebelles ont fait tomber la garnison de Tessalit, à la frontière avec l’Algérie. La prise de cette ville coïncidait avec l’apparition publique d’Iyad Ag Ghali, le chef du mouvement islamiste touareg Ansar Dine. Dans des vidéos, il ne cachait pas son objectif : imposer la loi islamique sur le Nord Mali. Jusqu’alors, la rébellion semblait monopolisée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui se battait pour l’indépendance du nord du pays.
Le coup d’Etat à Bamako devait précipiter la chute des derniers bastions comme Kidal, point de mire du MNLA, d’Ansar Dine et ses alliés d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), mais aussi les villes-symboles de Gao et Tombouctou. Dans la dernière semaine de mars, les rebelles contrôlaient tous les accès entre Niafunké, au bord du fleuve Niger jusqu’à Tessalit, au Nord, près de la frontière avec l’Algérie, et pouvaient planter leur drapeau sur l’ensemble de la région qu’ils revendiquent. Le 6 avril, ils déclaraient la naissance de la République indépendante de l’Azawad.

Gao sous contrôle rebelle, un mois après

Kidal est tombée le 30 mars. Le lendemain, c’est au tour de Gao et ses deux garnisons, dont celle qui porte le nom de Firhoun Ag Alensar, le chef de la tribu Oulliminden qui a résisté à la colonisation française en combattant dans le sud-est jusqu’à sa capture dans la petite forêt d’Anderamboukane en 1916. Elle abrite d’importantes unités de combat blindées.
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A Gao, Mali.
Les combats ont duré une journée. Une guerre en direct, rapportée minute par minute par SMS, par téléphone et sur les réseaux sociaux, par les habitants cloîtrés chez eux. A la fin de la journée, la situation était très confuse, certains croyaient que l’armée avait repoussé les assaillants, d’autres avaient clairement compris que la ville de Gao était désormais contrôlée par les rebelles du MNLA, d’Ansar Dine et d’AQMI.
Les six banques, l’hôpital régional, les pharmacies, les organisations humanitaires et bâtiments administratifs ont été saccagés. Le pillage des commerces continuera des jours durant. Les deux marchés du centre-ville, qui avaient brûlé en 2008 et 2010, sont à nouveau anéantis. Avec la destruction des banques, la plupart des salariés n’ont pu être payés. Une ville de plus de 85 000 habitants ne dispose plus d’aucun service de base.
Même si Gao ne résonne pas dans l’imaginaire occidental comme Djenné ou Tombouctou, la ville – créée autour du VIIe siècle – est l’une des plus vieilles de la région, pendant longtemps siège du pouvoir de l’ancien Empire songhay. Juchée sur la boucle du Niger juste au niveau du méridien de Greenwich, elle est sise au croisement des routes reliant Bamako à Niamey, Ouagadougou à Tamanrasset. De 2006 à 2007, la construction du pont de Wabaria et le bitumage de la route vers Niamey en ont fait une pièce maîtresse de la transsaharienne.

La rébellion touarègue, mais laquelle ?

Dès la première semaine, les contours de cette rébellion polymorphe commençaient à se dessiner. Alors que la fraction séparatiste incarnée par le MNLA fanfaronnait avec ses communiqués de guerre et sa déclaration d’indépendance, les islamistes touaregs d’Ansar Dine se présentaient sur le terrain comme les garants de la sécurité et du bien-être de la population. Les dirigeants islamistes rencontrèrent successivement les chefs traditionnels et religieux et distribuèrent des numéros de téléphone que les gens pouvaient appeler en cas de danger… Dans les jours qui suivirent, le MNLA avait à gérer les conséquences politiques et diplomatiques de ses tonitruantes déclarations.
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A Gao.
A la fin du mois d’avril, le MNLA organisait enfin une rencontre avec les chefs traditionnels et religieux de Gao, pour discuter des problèmes de gestion de la ville. Les responsables d’Ansar Dine en étaient absents : son porte-parole à déclaré que son mouvement ne se sentait pas concerné. Au même moment, il procédait à la libération de l’otage suisse Beatrice Stöckly, kidnappée à Tombouctou neuf jours plus tôt, la remettant directement aux médiateurs de la présidence burkinabé. La veille, ils avaient livré 160 prisonniers (des soldats maliens) au Haut conseil islamique du Mali (HCI), dirigé par Mahmoud Dicko, un imam d’obédience wahhabite. Deux opérations fort bien médiatisées…
Ansar Dine a su en outre regagner un peu de confiance au sein de la population, en répondant aux appels de détresse, et en aidant à récupérer des biens volés. Le MNLA, qui poursuit d’autres objectifs, souffre d’un handicap majeur dans l’opinion : le mouvement est assimilé aux actes de pillage, confiscation de biens, enlèvements et viols. Les indépendantistes sont considérés comme des bandes de maraudeurs indisciplinés qui attaquent et dépossèdent.
Cibles de la furie salafiste, les églises ont été démolies, tout comme les bars et autres lieux de divertissement – à Tombouctou, le mausolée d’un saint musulman a même été profané le 4 mai, son culte jugé idolâtre. On estime que deux cents chrétiens vivaient à Gao. Ils auraient tous fui ou pris refuge dans les villages. Cette violence anti-chrétienne inédite tranche avec la tradition musulmane locale, au point que même le président du HCI l’a dénoncée, en réaffirmant la coexistence des animistes, chrétiens et musulmans dans le pays, parfois au sein de la même famille.
Chérif Ousmane Madani Haïdara, à la tête d’une confrérie traditionaliste plus ancienne également dénommée Ansar Dine (en arabe, « les défenseurs de la foi »), a même revendiqué le caractère laïc de l’Etat malien et accusé la rébellion wahhabite d’avoir usurpé le nom de son association. Haïdara avait déjà critiqué l’emprise wahhabite sur le HCI. Cette hostilité s’explique par l’histoire du pays. L’islam traditionnel a été façonné par les confréries soufies. Le wahhabisme est arrivé vers 1930, mais ne s’est réellement implanté qu’à partir de 1950 ; à Bamako, des wahhabites ont rapidement prospéré dans le commerce ; en mai 1957, de violentes émeutes ont visé maisons et commerces – une violence sous fond de ressentiment économique.
Les relations entre Ansar Dine et la communauté wahhabite sont imprévisibles. La région de Gao a été très déstabilisée par le retour, il y a quarante ans, de ressortissants convertis au wahhabisme dans les années 1960 et 1970. La plupart avaient quitté la campagne pour faire des études coraniques au Niger et au Nigeria. Certains avaient pu aller jusqu’au Soudan et en Arabie saoudite, berceau du wahhabisme. Ils ont commencé à vouloir convertir à leur vision de la religion des familles et des notables, puis à recruter de nouveaux disciples en jouant sur les relations familiales. Leur attitude expansionniste et agressive allait déclencher une réaction violente au sein d’une population plutôt acquise aux rites soufis, avec une forte coloration de croyances traditionnelles. En fait, l’ancienne religion du fleuve dont les cérémonies annuelles étaient conduites publiquement par le « harikoy » (maître des eaux du fleuve) et les rites de la brousse dits de « hawka », coexistaient très pacifiquement avec l’islam traditionnel.
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A Gao.
Finalement, les forces de la communauté wahhabite se déplaceront vers les villes, où le commerce avec le Proche-Orient a enrichi un grand nombre de négociants qui investissent dans les médersas (écoles coraniques) et les médias pour accentuer leur influence politique, devenue perceptible aux élections de 2002. En août 2009, l’opposition à la réforme du Code des personnes et de la famille fut menée par l’imam Mahmoud Dicko avec des marches auxquelles ont participé des dizaines de milliers de manifestants à Bamako ou à Gao : en tête de cortège, des femmes habillées en noir de la tête aux chevilles. Cette mobilisation avait forcé le président malien à vider la loi de toutes les avancées significatives pour les femmes.
Les années 1970 marquent donc la fin d’une ère, qui a débuté au tout début du XVIIe siècle. Avec la chute de l’Empire songhay en 1591, aucun Etat central ne pouvait plus assumer un pouvoir fort sur les populations de la boucle du Niger. Les communautés se sont alors organisées de façon autonome, avec des périodes de guerre et de paix entre certaines tribus nomades et les communautés riveraines. Des conflits à répétition avec les chefs touaregs à la cruauté de la colonisation française, la région a une histoire mouvementée.
Cette « mémoire » reste bien vivante, et les rebelles s’en servent pour justifier leur campagne guerrière. Mais chaque communauté a potentiellement une mémoire de domination et de résistance ou un récit « micronational », parfois épique, parfois tragique, qui d’ailleurs peut varier au sein de la même communauté culturelle et linguistique. Ces nuances disparaissent lorsque les « seigneurs de guerre » ayant grandi en Libye ou en Algérie parlent de l’Azawad comme du berceau exclusif d’un groupe ethnique.

Cohabitation entre MNLA et Ansar Dine :
le prologue de Gao

Durant les deux premiers mois de la rébellion, on a surtout entendu parler du MNLA. A la fin du mois de janvier, Iyad Ag Ghali, le chef du mouvement islamiste Ansar Dine a revendiqué les attaques d’Aguelhoc et de Tessalit comme ses propres victoires. Les ambitions commencaient à s’aiguiser ; les chemins des rebelles tendaient à bifurquer. Ansar Dine combat aux côtés des indépendantistes du MNLA, mais prend des positions inverses avec, par exemple, la volonté d’imposer la charia sur toute l’étendue du territoire malien. Cette composante islamiste, dont le MNLA s’était accommodé jusque-là pour défaire l’armée malienne, devient maintenant plutôt encombrante.
Après quelques semaines de cogestion de la ville de Gao, Ansar Dine semble tenir la ville d’une main de fer, bien que le MNLA déclare contrôler les frontières « externes » et semble se préparer à se débarrasser d’Ansar Dine et ses alliés djihadistes dès que ce sera possible. Le dilemme du MNLA se situe exactement à ce niveau et ressemble curieusement à celui du gouvernement malien qui aurait un moment toléré la présence des salafistes et ignoré l’angoisse de ses voisins algériens et mauritaniens. Finalement, le Mali a essayé d’agir à un moment où il n’avait déjà plus les moyens de contrer la coalition de groupes armés sur son territoire.
Aujourd’hui, les accrochages entre les hommes d’Ansar Dine et du MNLA sont si fréquents qu’il n’est plus possible de nier la fracture grandissante entre les deux camps, même s’ils arrivent souvent à limiter les dégâts à temps. A la cuisante défaite de l’armée malienne succède donc l’ouverture d’un nouveau front qui mène le nord du pays vers un avenir incertain. Mais il est clair que la justice qui règne à Gao depuis avril est bien celle d’Ansar Dine – la charia dans sa version wahhabite – et non pas le droit laïc et révolutionnaire promis par le MNLA.

Stratégies de survie

Tant bien que mal, des actions de solidarité sont organisées depuis Bamako, pour la population bloquée au nord du pays. Les premiers convois de vivres et de médicaments envoyés par le Collectif des ressortissants du Nord (Coren) et des associations de villages sont arrivés à la mi-avril. Cet effort continue avec l’opération « cri de cœur », du nom d’un collectif de jeunes qui utilisent des numéros surtaxés mis à leur disposition par les compagnies de téléphones mobile pour récolter des fonds. Les sommes recueillies ont permis d’acheter des vivres et des médicaments.
Mais l’aide la plus déterminante provient des familles elles-mêmes. Où qu’ils se trouvent, les gens s’organisent pour aider leurs parents à survivre. Un système de troc s’est mis en place, puisqu’il est impossible d’envoyer de l’argent par la banque. Les échanges se limitent aux denrées de base et aux médicaments. Le procédé consiste à verser l’argent à une personne à Bamako ou à Niamey qui demande à une autre à Gao de donner une quantité de céréales ou de condiments à un correspondant. Tant que le système marche, les transactions peuvent se faire sans que l’argent ne « voyage ».
Les pillages ont affaibli les stocks, et les commerçants sont discrets sur leurs réserves. Ce qui contribue à faire monter considérablement les prix. Ce système en vase clos s’effondrera tôt ou tard si la situation persiste et si la région n’a pas la possibilité de se réapprovisionner. En attendant, en quête de légitimité après la démolition délibérée de la ville, chaque camp se profile en meilleur gardien de ses ruines.

A lire

- Touaregs, la « marche en vrille » par Hawad, mai 2012.
Les soulèvements armés touaregs qui ont jailli depuis les années 1960 au Mali, au Niger ou en Algérie ne sont pas surprenants ou imprévisibles : ils s’inscrivent dans la prolongation de la résistance des Touaregs aux empires coloniaux.
- Comment le Sahel est devenu une poudrière par Philippe Leymarie, avril 2012.
Le coup d’Etat militaire qui, le 22 mars, a renversé le régime « modèle » du président malien Amadou Toumani Touré a ajouté à la confusion régionale. Secouée par les nouvelles rébellions de mouvements touaregs, la bande saharo-sahélienne pâtit également de l’impunité des groupes armés se réclamant d’Al-Qaida au Maghreb islamique.
- Au Sahel, un nouveau front à haut risque par Philippe Leymarie, Défense en ligne, Les blogs du Diplo, septembre 2010.
L’enlèvement au Niger de sept employés d’Areva et Vinci, quels qu’en soient les développements à venir, constitue un défi lancé au gouvernement français ainsi qu’à l’ensemble des pays des confins sahariens, qui jouent chacun leur jeu dans une partie de billard à plusieurs bandes.
- Le Nord Mali victime d’une prophétie autoréalisatrice par Jean-Christophe Servant, Echos d’Afrique Les blogs du Diplo, décembre 2009.
La situation régnant dans le Nord Mali est de plus en plus complexe et brouillée, l’imbrication des facteurs géopolitiques, humains, économiques dans cette zone ne permettent que d’échafauder des hypothèses.
- Recension du livre Les rébellions touarègues d’Anne Saint Girons par Cédric Gouverneur, mai 2009.
- Vers la réintégration des Touaregs au Mali par Robin Edward Poulton, novembre 1996.
- Nouvel enlisement des espoirs de paix dans le conflit touareg au Mali par Philippe Baqué, avril 1995.
- Les Touaregs : un exil perpétuel ? Interview de Mohamed Mahmoud Sidi, président de l’Organisation pour l’assistance aux enfants malades et en situation difficile (OAEMSD) par Intagrist El Ansari, 6 mai 2012.
- Dans l’atlas 2012 du Monde diplomatique, Mondes émergents, « Al-Qaida s’enracine au Sahara », de Jean-Pierre Filiu.
En 2007, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat annonce son allégeance à Oussama Ben Laden et crée AQMI. Cette organisation, dirigée depuis la Kabylie, a poursuivi le harcèlement djihadiste des forces algériennes de sécurité. Malgré la forte médiatisation des enlèvements d’otages occidentaux dans la zone sahélienne, elle est affaiblie par des rivalités de chefs et se révèle incapable de compromettre le processus démocratique au Mali comme au Niger.
Mohomodou Houssouba est écrivain, originaire de Gao.
- Bagoundié blues, L’Atalante, Nantes, 2003.
- Passages au Kansas, La rue blanche, Rezé, 2005.

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