25 octobre 2009

EDF-Veolia : plus belle la vie avec Henri Proglio !

mardi 6 octobre 2009, par Marc Laimé

Le feuilleton outrancièrement médiatisé de la nomination par le gouvernement français de M. Henri Proglio, actuel PDG de Veolia, fleuron du CAC 40 et premier groupe mondial des services à l’environnement, à la tête d’EDF, symbole du service public à la française, illustre jusqu’à la caricature la faillite de l’appareil médiatique. Ayant définitivement mué en instrument de propagande, il occulte les véritables enjeux d’un coup de force sans précédent dans l’histoire singulière du « capitalisme à la française », dont cette opération signe la mutation radicale. Au confluent de la « verticale du pouvoir » poutinienne et de la berlusconisation accélérée du débat public, l’avènement du lointain descendant hexagonal des « robber barons » (*), à la tête d’un empire qui va regrouper 500 000 salariés, évoque aussi l’un de ces « crépuscules de la raison qui engendrent des monstres. »

Conformément au scénario rigoureusement élaboré par une armada de spin doctors et conseillers en communication mobilisés pour l’occasion, la séquence a débuté dans le courant de l’été 2009 par des « fuites » évoquant la possible nomination de M. Proglio à la tête de l’une des plus emblématique entreprise française, véritable symbole d’un modèle de société dont les fondements remontent au programme élaboré à la fin de la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance.

Ironie de l’histoire, EDF a vu le jour au sortir de la seconde guerre mondiale en reprenant les actifs de la Lyonnaise de l’éclairage et de l’électricité, ancêtre de Suez-Lyonnaise des eaux, second leader mondial des services à l’environnement, désormais en guerre ouverte avec Veolia, en France et à l’étranger…

La quasi-totalité des médias français a consacré d’innombrables dépêches, articles, dossiers, reportages, « révélations », à un feuilleton dont le contenu signe un abaissement sans précédent de ce qui a très longtemps fait figure de « fondamentaux » du journalisme : enquêter, recouper, mettre en perspective une bien « ténébreuse affaire ».

« Recomposition brutale, racolage à tous les rayons », s’indigne Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique d’octobre 2009, en présentant un état des lieux sans concession de la décomposition accélérée d’un système médiatique au fonctionnement de plus en plus délétère…

Notre im(P)roglio en donne un exemple achevé.

Très vite deux lignes de force se font jour. D’une part, une docte « analyse » de bilans boursiers, de stratégies de développement… Ici la presse économique, comme les medias généralistes, ont témoigné à nouveau de leur alignement sur la doxa de l’époque : cash-flow, endettement, conquête de marchés, compétition internationale, rôle décisif des « champions nationaux » dans l’avènement d’une nouvelle « croissance verte », qui sauvera l’humanité de la géhenne après l’hyper-catastrophe des « subprimes »…

Saint-Sulpice Retour à la table des matières

Puis, très vite, conjointement, c’est autour de la figure de M. Proglio que s’est développé une exercice d’hagiographie qui inclinerait à l’hilarité, s’il ne constituait l’épine dorsale d’une stratégie dont les retombées à moyen et à long terme font frémir.

Par le biais d’innombrables portraits et enluminures, la figure quasiment christique de M. Proglio va dès lors rapidement supplanter toute analyse.

Un saint homme, d’extraction modeste, qui toute sa vie se sera levé tôt, pour beaucoup travailler, et gagner peu au demeurant. Un homme discret, fuyant les mondanités, hormis une apparition fugace à la très fameuse « soirée du Fouquet’s », consécutive à l’élection de M. Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007. Un homme « fidèle », même à M. Jacques Chirac, ce qui en 2009, colporte la rumeur, ferait quasiment de lui un hérétique.

Mais surtout un homme fidèle à « son » entreprise, dont, après y être entré par la petite porte il y a presque quarante ans, il aura gravi tous les échelons, jusqu’à en devenir le « sauveur » quand Vivendi, sous la houlette du « flamboyant » Jean-Marie Messier, a été à deux doigts, au début des années 2000, d’engloutir dans sa chute la vénérable Générale des eaux, créé par décret napoléonien en 1853.

Ici la chronique s’attendrit, s’adorne de « petits faits » propres à émouvoir le cœur le plus endurci. Et ne manque pas de souligner la « fibre sociale » de M. Proglio, qui lui vaudrait la reconnaissance émue de la Confédération générale du travail (CGT), le premier syndicat français, aussi solidement implanté à Veolia qu’à EDF…

L’épisode est crucial, car, outre les qualités managériales de notre capitaine d’industrie, véritable « héros de notre temps », c’est in fine cet adoubement supposé par une « centrale ouvrière » qui légitime pleinement l’élection de M. Proglio, par M. Nicolas Sarkozy. M. Proglio dont les talents, l’entregent, la vision qui l’habite, mais surtout la très rare humanité, les capacités d’écoute, la maîtrise du dialogue social, en font sans conteste « le seul » candidat crédible à la présidence d’EDF.

Une entreprise, aujourd’hui encore publique, mais dont la « paix sociale » a hélas été troublée par des manifestations répétées de ses personnels, ce qui atteste à l’évidence que son actuel PDG, M. Gadonneix, passablement âgé au demeurant — et qui a, de surcroît, commis la folle imprudence de déclarer que les tarifs d’EDF devraient augmenter de 20 % pour supporter l’endettement considérable contracté en quelques années pour financer son « développement à l’international » —, ne fait décidément plus l’affaire en cette période sombre, où l’avenir de la maison France repose tout entier sur la vigueur de nos, rares, « champions nationaux. »

Ici l’imposture alimente d’interminables incidentes. D’éminents spécialistes du secteur rappellent dès lors que M. Proglio avait déjà repoussé en 2004 l’offre qui lui était faite de présider l’électricien national, « par amitié pour son président d’alors. »

La chanson de geste devient épique. Les mérites de notre capitaine d’industrie sont tels qu’ils sont de nature à lui permettre d’accomplir une mission impossible : présider un géant mondial de l’électricité et du nucléaire, lui aussi doté d’un endettement colossal, qui avoisinerait les 40 milliards d’euros, tout en conservant un rôle « non exécutif », au sein de Veolia, « sa maison », et d’engager ce faisant des rapprochements, des « synergies », d’élaborer une nouvelle configuration capitalistique, qui fera à terme d’EDF le premier actionnaire de Veolia.

Tout est en place pour l’ouverture du dernier acte de la farce. Une semaine durant les gazettes de s’interroger gravement : conflit d’intérêts, problème de gouvernance, rôle de l’Etat, voire, horresco referens, « nationalisation rampante »…

M. Nicolas Sarkozy n’outrepasse-t-il pas ses prérogatives en nommant nombre de dirigeants de grandes entreprises, semble s’interroger le magazine Challenges le 30 septembre 2009.

Mais la figure de notre héroïque baladin de la guerre économique mondiale résiste à la tempête. Ne peut-on comprendre son attachement à sa maison ? Au demeurant, sa rémunération à la tête d’EDF sera inférieure à celle que lui valait la présidence de Veolia. Argument imparable !

Sans compter qu’une escapade inattendue à la fête de l’Humanité témoigne à point nommé de sa « fibre sociale », lors même qu’à quelques heures d’intervalle Messieurs Eric Woerth, ministre du Budget, et Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, s’y font copieusement huer.

(L’un des trois grands hebdomadaires français nous appellera pour vérifier la scène de la voiture électrique de Suez à la Fête de l’Huma, d’une importance il est vrai majeure, que nous avons relatée dès la mi-septembre... O tempôra, o mores).

Dès lors, après un ultime arbitrage élyséen, après aussi que l’on ait appris que M. Proglio avait brutalement mis fin au début de l’été 2009, aux missions de conseil juridique que Veolia avait confié à M. Galouzeau de Villepin, ancien premier ministre, la nomination de M. Proglio à la tête d’EDF est donc acquise.

Ultime marqueur sémantique, un hebdomadaire économique publie en « Une » la photo plein cadre de M. Proglio. En sous-titre « Les franc-maçons », appartenance dont une dizaine de gazettes relateront que M. Proglio la dénie avec désinvolture…

Véritable apothéose dans la crétinerie moutonnière, sous forme de respectueuse soumission au « côté obscur de la force »…

A peine dramatisera-t-on à nouveau une séance du conseil d’administration de Veolia, convoqué… un dimanche soir (!), au cours duquel M. Proglio fera avaliser son projet de refonte de la « gouvernance » de l’entreprise, afin d’en devenir le président du conseil de surveillance, et faire accéder à la présidence de son futur directoire l’un de ses plus fidèles lieutenants, M. Antoine Frérot, qui dirige depuis plusieurs années les activités « Eau » de la multinationale.

De nouvelles « fuites » évoquent les états d’âme présumés du gotha du CAC 40 qui siège au dit conseil d’administration. « Tout cela est-il bien convenable ? ». La nouvelle « gouvernance » sera-t-elle conforme aux canons de l’époque ? La « place de Paris » frémit. Le Journal du Dimanche, propriété de M. Arnaud Lagardère, qui s’autoproclame le « frère » du président de la République, publie une émouvante photo de M. Proglio, le téléphone portable à l’oreille, concentré sur une conversation à l’évidence cruciale, sur fond de charmants bosquets du 16ème arrondissement.

Au terme d’une campagne éclair d’un mois, la messe est dite. Le flot d’arguments, de gloses, la savante mise en scène d’un suspense haletant auront épuisé l’hubris de la gent médiatique.

Enamourés, hagards, analystes et « columnists » se rendent et communient en chœur : « Plus belle la vie avec Henri Proglio ! »

Voire.

En dépit d’une « couverture intensive » , quelques menues considérations n’ont semblent-ils pas mérité d’être portées à la connaissance de l’opinion publique, qui auraient pourtant contribué à éclairer le débat, national, sur la question de la nomination de M. Henri Proglio à la direction d’EDF.

Dettes Retour à la table des matières

Ainsi, aucun fin limier n’a-t-il jugé bon de s’appesantir sur le véritable miracle survenu au début des années 2000, miracle qui a assuré la survie de Vivendi, Veolia, et la fortune de leurs dirigeants. Au détriment des 26 millions d’usagers français à qui Veolia distribue de l’eau.

M. Jean-Marie Messier, autre « héros de notre temps », on s’en souvient, rêvait de conquérir la planète, multiplia pour ce faire d’onéreuses acquisitions aux quatre coins du monde, surtout à Hollywood, endetta fort imprudemment Vivendi, dont il dût, la mort dans l’âme, abandonner précipitamment la présidence, après avoir creusé un gouffre avoisinant les 20 milliards d’euros.

Non sans avoir spolié au passage collectivités et usagers, clients de Veolia, de près de 5 milliards d’euros de « provisions pour renouvellement », en principe affectés au renouvellement des réseaux d’eau, somme astronomique qui apparaît avoir été dilapidée pour racheter des actions de Vivendi, et tenter désespérément ce faisant d’éviter un krach dont les conséquences auraient été terribles.

La plus élémentaire objectivité nous contraint toutefois à préciser qu’un rapport rédigé par M. Guy Carcassonne, éminent constitutionnaliste réputé socialiste, rapport commandé au dit M. Carcassonne par Veolia, pour un montant qui nous est inconnu, mais qui devrait assurer la subsistance des habitants d’une ville africaine durant une bonne dizaine d’années, a fait litière de ces imputations hasardeuses, qui n’ont au demeurant, en dépit de tentatives réitérées de quelques députés, jamais pu engager à la constitution d’une Commission d’enquête parlementaire, qui aurait peut-être permis d’éclairer cette ténébreuse affaire.

Ledit krach a donc fort heureusement été évité de justesse, consécutivement au départ de M. Jean-Marie Messier.

La dette considérable qu’avait contracté Vivendi a dès lors été « logée », miracle de l’ingénierie financière, dans la filiale Vivendi Environnement, puis Veolia Environnement, présidée par M. Henri Proglio, qui traîne depuis lors ce véritable boulet. Une dette aujourd’hui évaluée à 16,8 milliards d’euros, que les analystes financiers reprochent amèrement à M. Proglio de n’avoir su, ou pu, réduire.

Ceci en dépit des plus exotiques acrobaties qui peuvent germer dans la cervelle d’un directeur financier, ledit directeur financier ayant d’ailleurs fini par y perdre son job. Il est vrai que l’action de Veolia aura, nonobstant, perdu 45 % de sa valeur depuis trois ans...

Du coup, hier encore moribonde, Vivendi, confiée à M. Jean-René Fourtou, délestée de son considérable endettement, a miraculeusement recouvré les faveurs de la bourse, accompli un parcours exemplaire, et fait la fortune de son président et de ses actionnaires.

Accessoirement, on apprenait par le biais d’un communiqué de presse en date du 1er octobre 2009 que Maître Frédérik-Karel Canoy, avocat français initiateur d’une procédure ouverte à l’encontre de Vivendi en France, se rendait à New York le 5 octobre 2009 pour l’ouverture du procès de la « class action Vivendi », afin d’y représenter, assisté d’un avocat américain, les actionnaires français ruinés par les foucades de M. Messier, qui représentent près de 67 % des actionnaires de Vivendi, sans compter les institutionnels français et étrangers.

Par ailleurs, par un arrêt en date du 29 septembre 2009, la Cour d’Appel de Paris a confirmé que l’information émanant de la société Vivendi était bien trompeuse et mensongère. Ce qui pourrait augurer d’un prochain renvoi en correctionnelle de M. Jean-Marie Messier. Et, de fait...

On serait dès lors fondé à s’inquiéter des perspectives de rapprochement capitalistiques entre Veolia et EDF, dont M. Proglio se dit résolu à les accélérer, à la faveur d’un échange d’actions qui verrait EDF abandonner les parts qu’elle détient dans la filiale Dalkia, spécialisée dans le chauffage, commune aux deux groupes. Et devenir ce faisant, sans que Veolia ne débourse un centime, son « actionnaire de référence », à hauteur de 14 à 15 % du capital de Veolia, avant la Caisse des dépôts et consignations, qui détient aujourd’hui 10 % du capital de Veolia.

EDF, déjà nantie d’un endettement qui pourrait frôler à terme les 50 milliards d’euros, devenant dès lors le premier actionnaire, pour l’heure public, de Veolia, elle-même lestée d’un endettement qui pourrait atteindre les 18 à 19 milliards d’euros en 2012, ce en dépit d’un plan stratégique de « cessions d’actifs », engagé vigoureusement par M. Proglio, aux quatre coins du monde.

L’inévitable remontée des taux d’intérêt, aujourd’hui « historiquement très bas », vont de fait alourdir considérablement le poids du financement de la dette de ces deux entreprises, dont les orientations stratégiques que souhaite leur impulser M. Proglio exigent de surcroît des investissements colossaux nécessaires à leur déploiement à l’étranger.

On ne doute pas que M. Proglio, qui sera auditionné par le Parlement avant sa nomination effective à la direction d’EDF au début du mois de novembre 2009, saura rassurer ses interlocuteurs.

On ne parierait pas en revanche sur un « gel », voire même une « augmentation maîtrisée », des tarifs de l’eau et de l’électricité en France à l’horizon des toutes prochaines années.

Social Retour à la table des matières

Pour ce qui est de la « fibre sociale » de Veolia et de ses dirigeants, on prendra connaissance avec intérêt du jugement rendu le 24 septembre 2009 par la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris, qui a relaxé M. Christophe Montgermont, ex-responsable du syndicat FO de Veolia, licencié par l’entreprise en 2004, poursuivi pour diffamation après qu’une dépêche AFP ait relaté le 4 novembre 2007 « qu’un syndicaliste FO accuse Veolia « d’acheter la paix sociale ».

Une nouvelle victoire pour un homme qui se bat obstinément pour faire reconnaître le caractère abusif de son licenciement, et comptabilise des dizaines de procédures engagées à son encontre par Veolia depuis une dizaine d’années, qu’il gagne au demeurant immanquablement, sans compter plusieurs agressions physiques perpétrées par des sicaires, dont deux furent arrêtés et condamnés à de la prison ferme…

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Le jugement de la 17ème Chambre du TGI de Paris

Mais Christophe Montgermont, véritable « bête noire » de Vivendi-Veolia va revoir Jean-Marie Messier… Maître Frédérik-Karel Canoy l’a fait citer devant le tribunal américain qui statue actuellement à New York

sur la « class action » Vivendi évoquée ci-dessus, avec Jean-Luc Touly, ex-délégué syndical CGT Vivendi Générale des eaux Ile-de-France, lui aussi licencié, désormais Directeur de l’eau à la Fondation France Libertés de Mme Danièle Mitterrand, et porte-parole de l’association française de lutte contre la corruption Anticor.

A la guerre comme à la guerre Retour à la table des matières

Mais tout cela ne sont que broutilles, si l’on en croit le contenu d’un sidérant rapport rendu public dans le courant de l’été 2009, avant que notre feuilleton n’enflamme les médias. Car Veolia, et donc la France, car « Veolia c’est la France », sont en guerre. En guerre contre tous, surtout les concurrents acharnés à sa perte et les puissances occultes qui les soutiennent, états, organisations internationales, ONG…

Ce rapport n’émane pas d’un nouveau Dr Folamour, mais de l’Ecole de guerre économique (EGE), étonnant institut de formation sis dans le 7ème arrondissement à Paris, dirigé par un ancien maoïste, ex-enfant perdu des années 80, institut qui jouit de la bienveillante attention du ministère de la défense, et forme les élites françaises de demain à la guerre planétaire qui ordonne désormais nos destinées.

Adoncques, pour la promotion de jeunes auditeurs de l’EGE qui a enquêté ardemment sur « l’environnement concurrentiel de Veolia », le tableau est terrible ! Car « l’analyse des rapports de force concurrentiels entre les principaux groupes de taille mondiale dans le domaine de l’eau » (PDF) ne laisse planer aucun doute. L’heure est grave et la maison France doit se mobiliser toute entière pour sauver le soldat Veolia, en butte à des menées quasi terroristes.

Seul un John Le Carré serait à même de déchiffrer les tenants et aboutissants qui ont présidé à la parution de ce sidérant rapport.

Surtout quand on prend connaissance des préconisations de nos vaillants voltigeurs qui dressent la « feuille de route » de Veolia, menacée de « perdre sa position dominante »… Voir notamment les pages 44 à 47 du rapport de l’EGE précité, qui décrivent admirablement les évolutions en cours aux niveaux français et européen..

Sur le fond, les orientations décrites dans ce rapport recoupent très largement les travaux du meilleur spécialiste français de la question, M. Dominique Lorrain, chercheur au CNRS, qui analyse depuis une dizaine d’années les enjeux de la compétition mondiale dans le domaine de l’eau

Au-delà, en France même, les deux majors françaises de l’eau sont aussi confrontées depuis une dizaine d’années à la contestation portée par des associations d’usagers, des élus, qui remettent en cause des pratiques qui défraient la chronique depuis des décennies, et défendent le retour à une gestion publique de l’eau.

Menaces Retour à la table des matières

Mais l’essentiel est ailleurs. Le modèle historique du service de l’eau inventé il y a plus d’un siècle agonise. La martingale des barons de l’eau ne survivra pas aux toutes prochaines années.

Cette remise en question du modèle économique des services d’eau tient à l’évolution des missions d’intérêt général confiées aux opérateurs, comme le soulignait un avis adopté par le Conseil économique et social environnemental (CESE) le 5 mai 2009, intitulé « Les usages domestiques de l’eau ».

(…) « Dans le passé, les services d’eau ont été rémunérés par la croissance des volumes consommés parce que cette croissance des consommations d’eau correspondait à un objectif d’intérêt général : améliorer la protection sanitaire des populations desservies, allonger l’espérance de vie des habitants des grandes villes d’Europe Ces objectifs ont été largement atteints avec la révolution “hygiéniste” de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Désormais, sans bien sur renoncer aux objectifs de santé publique, une nouvelle mission de préservation de la ressource et de limitation des prélèvements est demandée aux opérateurs des services d’eau. »

Trois pistes de réflexion peuvent être imaginées pour concilier ces nouvelles missions d’intérêt général avec les modes de financement des services :

- Une première piste est liée à une délimitation plus précise du périmètre des services d’eau. Les missions et prestations extérieures au service d’eau, telles que la gestion des eaux pluviales, la restauration du milieu aquatique ou la lutte contre les inondations, devraient être à la charge du contribuable et non à celle de l’abonné. Dans cette optique, le financement des services d’eau et d’assainissement serait mixte ; majoritairement à la charge de l’abonné pour ce qui concerne le service d’eau et d’assainissement au sens strict ; à la charge du contribuable pour les autres missions extérieures au périmètre du service d’eau.

- Une deuxième piste consiste à rémunérer directement l’opérateur en fonction des performances exigées par la commune. Un tel système est susceptible de conduire à une augmentation de la part fixe des recettes de l’opérateur. La condition nécessaire à ce mode de rémunération est la définition d’indicateurs de mesure de la performance pertinents, par exemple comme l’amélioration du rendement du réseau. La concrétisation de cette piste dépendra en partie de la capacité de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA), à concevoir des indicateurs de performance utilisables par les communes, d’autre part à fiabiliser la remontée des informations fournies par les exploitants des services d’eau.

- Une troisième piste est de dissocier les volumes vendus des volumes prélevés. C’est l’un des avantages de la réutilisation des eaux usées. La rémunération de l’opérateur reste proportionnelle aux volumes d’eau facturés aux consommateurs. En revanche, ces volumes d’eau facturés sont indépendants des volumes prélevés sur la ressource. En d’autres termes, la réutilisation des eaux usées est une nouvelle ressource, qui permet de concilier maintien du mode de rémunération de l’opérateur et exécution de sa nouvelle mission d’intérêt général visant à sauvegarder la ressource naturelle.

La mise en œuvre de ces différentes pistes d’évolution du modèle économique des services d’eau est conditionnée par une décision de l’autorité organisatrice du service d’eau. Il ne saurait y avoir de solution unique, mais il y aura des solutions diverses. Il n’appartient pas à ce stade au Conseil de préconiser une piste plutôt qu’une autre.

Le Conseil affirme que cette mission d’intérêt général ne peut pas être rémunérée par un accroissement des volumes consommés et facturés. Il recommande en conséquent que les collectivités locales et l’ensemble des parties prenantes initient une réflexion pour la mise en place de nouveaux modes de rémunération des services d’eau et d’assainissement, qui soient cohérents avec l’ensemble de leurs missions d’intérêt général. »

Le nouveau bio-pouvoir Retour à la table des matières

Veolia et Suez ont parfaitement anticipé cette mutation radicale de leur modèle économique. Accessoirement, M. Antoine Frérot, qui va succéder à M. Henri Proglio à la direction de Veolia, a le premier théorisé cette indispensable évolution.

A l’étranger une croissance sans limite portée par les nouvelles technologies du dessalement et de la récupération des eaux usées.

En France une OPA massive sur la gestion de la ressource elle-même, bien au-delà des missions historiques des grands opérateurs privés du domaine de l’eau, pour le compte des collectivités locales.

De nouveaux « marchés », pour de nouvelles missions jusqu’ici massivement assurées, tant par les services déconcentrés de l’Etat que par les collectivités territoriales.

Or les services déconcentrés de l’Etat, héritage napoléonien, sont en passe d’être violemment pulvérisés, sous l’effet de la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) initiée à l’hiver 2007 par le gouvernement de M. François Fillon.

Main basse sur EDF Retour à la table des matières

Et c’est bien à cette aune qu’il convient d’apprécier l’accession de M. Henri Proglio à la direction d’Electricité de France. Que n’a-t-on lu depuis un mois sous la plume des folliculaires experts en fusions, synergies et tutti-frutti ! Le mariage de l’eau et de l’électricité n’a aucun sens, le modèle allemand d’E.ON a échoué, etc, etc.

Billevesées qui occultent l’essentiel.

Les Etats-unis mobilisent de 4 à 5% de leur production globale d’électricité pour produire de l’eau potable. Pourcentage que l’on retrouve peu ou prou dans l’ensemble des pays développés.

EDF est le premier gestionnaire des masses d’eau de surface en France. Cinquante-huit centrales nucléaires et plus de 400 barrages mobilisent près de 75 % des eaux superficielles qui sont affectées à la production énergétique.

Suez l’a compris de longue date, et a procédé à d’importantes acquisitions en ce domaine au cours de la dernière décennie, notamment les actifs de la Compagnie nationale du Rhône...

Or, réchauffement climatique aidant, les tensions vont monter crescendo et les conflits d’usage se multiplier autour de l’affectation des ressources en eau disponibles.

A l’horizon 2050, comme l’atteste un rapport publié le 21 septembre 2009 par l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc), placé sous la tutelle du ministère de l’Ecologie, le déficit en eau que va connaître la France est évalué à près de deux milliards de mètres cubes annuels, ce qui représente 13 % des besoins actuels…

Quels quotas d’eau demain pour la production d’énergie, l’agriculture, l’industrie, les besoins domestiques…

Qui arbitrera en la matière ?

Le « rapprochement » à marches forcées d’EDF et de Veolia dessine à cette aune d’inquiétantes perspectives.

Ceci d’autant plus que l’an dernier M. Jean-Louis Borloo, en catimini ou presque, annonçait, sacro-sainte concurrence oblige, que les 400 concessions « historiques » d’EDF allaient faire l’objet d’un appel d’offres, légitimé par l’ouverture à la concurrence du marché de l’énergie..

Par ailleurs le rapprochement annoncé entre EDF et Veolia pourrait aussi permettre à cette dernière de concurrencer son éternelle rivale, GDF-Suez, sur un marché porteur.

Le groupe présidé par M. Mestrallet participe en effet à plusieurs consortiums qui vont construire en Amérique du Sud et dans le Sud-est asiatique barrages et centrales hydro-électriques, un marché en plein essor dans les pays émergents, pour des chiffres d’affaire qui se comptent en milliards de dollars. Marchés dont Veolia est aujourd’hui absente...

La logique ultime de ces mouvements tectoniques c’est la création demain de véritables « marchés de l’eau », sous l’emprise d’une entreprise tentaculaire, point nodal de tous les flux énergétiques et de tous les réseaux. Un « champion mondial » pour la nouvelle « économie verte » mondiale...

Dans le rapport d’information, passé inaperçu, adopté le 13 mai 2009 par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, M. Jean-Jacques Guillet, député (UMP) des Hauts-de-Seine, décrit bien en effet « L’environnement, nouveau champ d’application de la diplomatie française »…

Défaite du politique Retour à la table des matières

Hélas, pour l’heure, anesthésiés par la campagne éclair de M. Proglio, partis politiques, syndicats, chercheurs, société civile..., demeurent cois, ou presque.

A peine un coup de semonce publié le 28 septembre 2009 sur le blog de M. Alain Bazot, président de l’UFC-Que-Choisir : « Henri Proglio à la tête d’EDF : attention de ne pas couper celle des consommateurs ! ».

Ou l’annonce le mardi 22 septembre 2009, lors du 34ème congrès de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR), à Annecy, que « face à des groupes des secteurs de l’eau, de l’énergie, du numérique engagés sur l’international, les collectivités rappellent leur rôle en tant que propriétaires des réseaux. Mais aussi en tant que garantes des services publics locaux ».

Des « petites phrases » du Parti socialiste et de M. François Bayrou.

Ah, et enfin, tout de même, Daniel Schneidermann dans sa chronique Rebonds du quotidien Libération en date du 5 octobre 2009, se gaussant : « Après la crise, retour d’un patron surhomme ».

Une votation citoyenne pour la Poste, très bien, bravo.

Mais pour l’eau et l’énergie, le politique aux abonnés absents.

Peut-être à raison des « pièges de la professionnalisation », qu’analyse dans l’article intitulé « Faire de la politique ou vivre de la politique », publié dans l’édition d’octobre 2009 du Monde Diplomatique, M. Rémy Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’Université de Lille II :

« Exclus durablement du pouvoir national en France, les partis de l’ex-gauche plurielle se sont repliés sur leurs bases locales et leurs réseaux d’élus, s’accommodant d’une situation qui leur assure de nombreux postes à répartir. Le Parti socialiste, le Parti communiste français et les Verts sont ainsi devenus des machines électorales, relativement performantes sur le plan municipal, départemental ou régional, dans lesquelles les intérêts de milliers de professionnels de la politique semblent désormais prédominer. Il semble loin le temps ou la gauche combattait la notabilisation de ses élus. La lutte des places tend à se substituer à celle des classes, coupant les partis de gauche des revendications et du vécu quotidien des groupes sociaux qui les soutenaient traditionnellement (ouvriers, employés, enseignants. Et alors même que flexibilité et précarité frappent durement ces milieux et que la crise a fissuré les dogmes libéraux, ce sont les querelles de chefs et les savants calculs pour la composition des listes électorales qui dominent les débats. »

Au confluent de la verticale du pouvoir poutinienne qui inspire manifestement la « politique industrielle » du gouvernement de M. Sarkozy, et de la berlusconisation accélérée de l’appareil médiatique hexagonal, une déclaration d’un autre ministre du gouvernement de M. Fillon résume admirablement la séquence, inédite par son ampleur, qui aura mobilisé l’establishment politico-industriel en cette rentrée 2009.

Le dimanche 27 septembre 2009, M. Patrick Devedjian, ministre de la relance, minimisait en ces termes le « budget de crise », qui va encore creuser la dette de l’Etat : « Quand il y a le feu à la maison, on ne regarde pas la facture d’eau… »

Marseille 2012 Retour à la table des matières

Présidé par M. Loïc Fauchon, PDG de la Société des eaux de Marseille, filiale de Veolia, le Conseil mondial de l’eau, organisation privée toute acquise à la marchandisation de l’eau, organisera à Marseille en mars 2012, deux mois avant la prochaine élection présidentielle française, le 6ème Forum mondial de l’eau, qui devrait accueillir de 30 à 40 000 congressistes dans la cité phocéenne.

Ayant déjà annoncé que ce forum exceptionnel accueillera, c’est une première, une rencontre entre chefs d’états, la France entend y affirmer son hégémonie technique, financière et culturelle sur la question de l’eau, enjeu majeur du XXIe siècle.

Même clamé par des milliers d’altermondialistes, le slogan « l’eau n’est pas une marchandise » ne va pas suffire à réfréner les ambitions de Suez-GDF et Veolia-EDF, soutenus par tout l’appareil d’état français, qui se préparent à conférer à « Marseille 2012 » l’allure d’une victoire historique des tenants de la marchandisation de l’eau.

Quelle gouvernance de l’eau au XXIème siècle ? Retour à la table des matières

L’affaire semble mal engagée pour les tenants d’une gestion publique, soutenable et équitable de l’eau, bien commun de l’humanité, puisque dès sa prochaine réunion annuelle qui se tiendra du 14 au 16 octobre 2009 à Marseille, le Conseil mondial de l’eau va inviter six agences des Nations-unies à rejoindre son Conseil des gouverneurs, officialisant par ce biais son leadership, jusqu’ici officieux, et fortement contesté, sur la question de l’eau.

Démarche contre laquelle s’élèvent plusieurs coalitions internationales, engagées dans la défense de l’eau, bien public mondial, comme Water Justice, ou l’Africa Water Network, qui ont lancé une pétition internationale, adressée au Secrétaire général de l’ONU, M. Ban-Kimoon, et au président de son Assemblée générale, le Docteur Ali Abdussalam Treki, les conjurant d’enjoindre aux agences des Nations-unies concernées de ne pas rejoindre le « Board of Governors » du Conseil mondial de l’eau.

(*) « Robber barons » : dans la mythologie américaine les « robber barons » du XIXe siècle, magnats du fer ou du chemin de fer, incarnent la figure impitoyable du capitalisme qui n’hésitera pas à faire feu sur les grévistes de Chicago, donnant naissance au 1er mai chômé.



Europe : les illusions perdues

lundi 5 octobre 2009, par Philippe Leymarie

Puisque, après le vote ultra-favorable des Irlandais, l’Europe à la mode Barroso cavale à nouveau en direction de l’application, le plus tôt possible, du traité de Lisbonne, retour express sur le débat plus spécifique à propos de la défense européenne. Un débat tranché sabre au clair, par exemple, par le journaliste de Libération Jean-Dominique Merchet, pour qui « la défense européenne est une illusion : elle ne verra pas le jour et c’est tant mieux, car c’est une illusion dangereuse ».

Animateur du blog « Secret défense », un des plus courus du genre, l’auteur estime que l’Europe – construite sur le mode du « Plus jamais ça ! », après la suite de tragédies de la première moitié du XXe siècle – « ne pourra jamais assumer la responsabilité de la guerre [1]. » Et que, dans l’immédiat, le bilan de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est « à la fois rapide et désolant » : une force de réaction rapide qui n’a jamais vu le jour, pas plus qu’il n’y a d’état-major européen opérationnel en permanence, et à plus forte raison « d’armée européenne » ; des règles et procédures spécifiques pour la prise de décisions ayant des implications militaires (pas de supranationalité, unanimité nécessaire)...

Cuisine et vaisselle Retour à la table des matières

« Autant dire, écrit Merchet, que l’UE n’aura le choix qu’entre l’impuissance et la recherche permanente (et longue) du plus petit dénominateur commun… Longtemps encore, l’Europe comptera ses divisions… et elles ne seront pas blindées. » Une défense commune qui, selon l’auteur, est largement abandonnée à l’Organisation du Traité atlantique Nord (OTAN), c’est à dire — pour ce qui concerne les grands enjeux, notamment la dissuasion ou la réplique en cas d’attaque contre un Etat membre — au parrain américain : deux Etats-membres sur vingt-sept possèdent l’arme nucléaire (France, Grande-bretagne), mais quatre pays (Allemagne, Belgique, Hollande, Italie) stockent des têtes nucléaires américaines sous contrôle de l’US Air force, qui pourraient être mises en œuvre par les aviations des pays concernés... après feu vert, bien sûr, de Washington.

Et de citer la formule du néocon Robert Kagan, « aussi drôle que cruelle » : « Les Américains font la cuisine, les Européens font la vaisselle [2]. » Autant dire qu’on leur confie l’après-vente, par exemple en Bosnie ou en Afghanistan : reconstruction, justice, police... C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc dans le traité européen, à la demande des atlantistes les plus enragés : « Les engagements et la coopération dans ce domaine [la défense] demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Otan, qui reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre. » Or, vingt et un des vingt-sept membres de l’UE sont également intégrés au sein de l’Otan - les exceptions restant relativement marginales (Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte, Suède)...

L’auteur s’interroge au passage sur le « monologue nucléaire français », les Européens ne paraissant pas très enclins à sa placer sous le parapluie proposé par Paris. Et aussi sur cette Europe « conçue pour des temps ordinaires » de paix, de tranquillité, qui serait bien en peine de se mobiliser en temps utile pour distinguer l’ami de de l’ennemi, et mettre en œuvre les moyens de prévention ou de riposte, par exemple en cas de menace dans l’espace aérien.

Equipé, mais vide Retour à la table des matières

Tout en soutenant que, « dix ans après sa création, la politique de défense et de sécurité apparaît comme une des avancées incontestables de l’Union européenne », le vice-amiral Jean-François Morel (qui avait été un des premiers officiers français affectés à l’état-major de l’Union européenne à Bruxelles), et son co-auteur, l’analyste franco-britannique Alastair Cameron [3] dressent une liste de « pistes de développements potentiels encore controversés » qui en dit long sur les difficultés de la tâche :

— l’entrée en vigueur des dispositions du traité de Lisbonne en matière de défense et de politique étrangère (coopération structurée permanente, coopérations renforcées, service européen d’action extérieure, clause d’assistance mutuelle) ;
— l’élaboration d’un Libre blanc européen, qui identifierait les intérêts communs, voire vitaux des Etats membres, et articulerait une stratégie de réformes et d’investissements pour y répondre ;
— la mise en place d’un quartier général d’opérations permanent, destiné à conduire de façon autonome les opérations européennes depuis Bruxelles (un centre d’opérations existe, tout équipé, mais il est vide ; et plusieurs pays – dont la Grande-Bretagne – ne souhaitent pas qu’il soit « armé ») ;
— l’augmentation de la part du financement communautaire des opérations, et la réduction d’autant des dépenses des Etats membres qui financent leurs propres éléments militaires déployés sous la bannière européenne ;
— la mise en place de relations militaires entre l’Union européenne et les Etats-Unis (alors que, jusqu’à présent, Washington s’est toujours refusé à faire passer la relation militaire euro-américaine en dehors de l’Otan ;
— l’augmentation du budget de l’Agence européenne de défense, afin de développer la recherche et le développement des technologies dans le domaine de l’armement.

Commandes du monde Retour à la table des matières

Prenant argument de prévisions du Conseil national du renseignement américain — qui pronostique une perte d’influence de l’Union européenne en 2025 face à deux poids lourds en ascension, la Chine et l’Inde, à une Russie en expansion... ou en faillite, à un Brésil appelé à un rôle de chef de file, à un Japon pris entre les USA et la Chine, et à des Etats-Unis d’Amérique qui seront toujours aux commandes du monde, mais dont les capacités d’action auront diminué —, Philippe Esper, président du Conseil économique de la défense, plaide pour que « la France engage, au sein d’un groupe de pays européens “qui le veulent et qui le peuvent”, une réflexion constructive sur un projet de sécurité et de défense, les économies et les civilisations européennes ne pouvant prétendre jouer un rôle mondial au cours du XXIe siècle que si elles sont capables de construire ensemble leur assurance-vie : leur sécurité et leur défense [4]. »

Les auteurs relèvent l’asymétrie de volume entre les budgets de défense des Etats-Unis et de l’Union européenne : l’écart s’est accentué (il est par exemple de 1 à 6 en faveur des Etats-Unis pour la recherche et le développement. Sur la période 2002-2008 (les mandats de George W. Bush), les Etats-Unis ont accru leurs dépenses de défense de 62 % (contre 22 % en Europe, ce qui — en intégrant l’inflation — correspond à une quasi stagnation.

Autre fait souligné : l’absence de coordination des budgets de défense en Europe. La France et la Grande-Bretagne consacraient presque 2 % de leur PIB à la défense, contre 1,3 à l’Allemagne et à l’Italie, 1,2 à l’Espagne, et beaucoup moins dans la plupart des autres Etats-Membres de l’UE. Les auteurs remarquent que le tissu industriel est également très fragmenté, et que la coopération opérationnelle entre Européens est restée timide, faute notamment de moyens pour la conduite autonome des opérations, avec une majorité d’interventions qui ne sont pas proprement militaires, et qui sont « de nature et d’intensité variables, et de portées limitées ». Ils plaident en faveur d’un sommet consacré spécialement à ces questions de défense européenne.

Notes

[1] Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, La grande illusion, Larousse - A dire vrai, Paris, 2009.

[2] Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon - Omnibus, 2003.

[3] Jean-François Morel, Alastair Cameron, L’Europe de la Défense – le Chœur du Débat, préface de Javier Solana, L’Harmattan, Paris, 2009.

[4] Philippe Esper, Christian de Boissieu, Yves-Thibault de Silguy, Eurodéfense : pour une relance de l’Europe de la défense, préface de Romano Prodi, UNICOMM, 2009.

L’empreinte de Tchernobyl

Philippe Rekacewicz — juillet 2000

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Sources : Atlas des dépôts de césium 137 en Europe après l’accident de Tchernobyl, rapport EUR 16733, Bureau des publications de la Communauté européenne, Luxembourg, 1996.

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Opération H1N1

lundi 28 septembre 2009, par Philippe Leymarie

« Centre opérationnel pandémie » (COP) : des équipes se relaient dans cette structure de crise mise en place par le ministère de la Défense, en application du plan national de lutte contre du virus H1N1. La cellule « Opint » (opération intérieure) — déjà mobilisée lors de la prise d’otages du ferry Pascal Paoli, en 2005, ou lors de la tempête Klaus, en janvier 2009 — a été réactivée depuis début septembre, dans les sous-sols bunkerisés du boulevard Saint-Germain, dans le 6ème arrondisement, à Paris, au cœur du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) – le « saint des saints » de la défense.

Objectif : vacciner au moins la moitié des 230 000 militaires engagés dans la préparation et l’emploi des forces armées, ainsi que les 100 000 gendarmes chargés de la sécurité au quotidien. Le « plan de continuité d’activité des armées » doit permettre, selon le ministre Hervé Morin, de préserver, quoiqu’il arrive, les missions jugées « impératives », comme la dissuasion nucléaire, la défense de l’espace aérien et des approches maritimes, ou les missions de sécurité intérieure.

Tous les militaires présents sur des théâtres d’opérations extérieures (Afghanistan, Balkans, Afrique) et dans les DOM-TOM (premières cibles françaises de la pandémie) ont reçu des réserves de masques et de vaccin Tamiflu qui leur garantissent soixante jours d’autonomie. Les unités désignées pour la relève (tous les quatre à six mois, selon les « opex »), sont également prioritaires : elles doivent être en mesure de poursuivre leurs entraînements, pour que Paris puisse tenir ses engagements internationaux.

Réserve de forces Retour à la table des matières

Par contrat, l’armée de terre tient par ailleurs en réserve dix mille militaires susceptibles de porter assistance aux autorités à l’intérieur du territoire, dont les 1600 personnels de l’opération Vigipirate. « Comme à chaque crise majeure (tempête, crash, pandémie...), la réserve des forces armées pourrait venir épauler les préfets en cas de besoin », précisait l’amiral Christophe Prazuck, porte-parole de l’état-major des forces armées : stockage et distribution des masques et doses de vaccins ; acheminement d’urgence de vivres, etc.

La Pharmacie centrale des armées, seul établissement public habilité à produire l’équivalent de l’antiviral Tamiflu, a fabriqué près de 80 millions de comprimés, et se tient prête à reprendre la production à tout moment. Six hôpitaux d’instruction des armées – Metz, Marseille, Bordeaux, Brest, Val de Grâce à Paris, et Saint-Mandé – disposent de laboratoires agréés pour faire les diagnostics de la maladie. L’ensemble des établissements de santé des armées se sont préparés à accueillir les patients les plus gravement atteints, et à participer aux campagnes de vaccination de la population civile.

C’est le Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) qui avait été chargé par le premier ministre d’actualiser dès le mois de février dernier le Plan national de prévention et de lutte « Pandémie grippale » de janvier 2007, suite aux nouvelles consignes de l’OMS, aux travaux réalisés sous l’égide du délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire, aux enseignements tirés de l’exercice national réalisé le 24 janvier 2008, et aux recommandations du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié en juin 2008.

Confinement et quarantaine Retour à la table des matières

Alors que le plan secret de la Chancellerie pour le maintien en activité de la justice, comportant de nombreuses limitations aux droits traditionnels, n’avait été dévoilé que début septembre, et par le Syndicat de la Magistrature [1], le plan défense était connu des spécialistes. Dès le 30 avril 2009, la générale Anne Robert, médecin-chef des services, avait annoncé l’activation du réseau SMOG ( Système militaire d’observation de la grippe) reposant sur trente « unités sentinelles », les soixante centres SMOP (Système militaire d’observation d’une pandémie) se préparant à une éventuelle activation.

« Les armées prendront part aux dispositifs de contrôle aux frontières, sur demande des autorités civiles, en fonction de leurs capacité du moment », mais seulement « en complément des forces de l’ordre dont c’est la mission », avait précisé la générale. En outre,

- des mesures de confinement (pour certains militaires et en fonction de leurs missions), ainsi que des mesures de restriction de mouvement (exercices, stages, entraînements) sont prévues, en cas de généralisation de la pandémie ;
- le fonctionnement des unités pourra être réduit au minimum, et des mesures de maintien à domicile des militaires ou civils de la défense non indispensables seraient alors décidées ;
- des mesures de quarantaine pourraient également être appliquées aux personnels de retour d’une zone suspecte ;
- un contrôle sanitaire strict serait exercé sur les accès aux casernements abritant des moyens d’intervention, des centraux d’opérations et de gestion de crise, ou des installations concourant à la dissuasion nucléaire.

Militarisation rampante ? Retour à la table des matières

Certains ont évoqué un risque de « militarisation » du dispositif français de vigilance, de mobilisation et de sauvegarde des activités en France, en cas de pandémie : il prendrait les allures d’une « loi martiale » qui ne dirait pas son nom, et pourrait être étendu par la suite à tout type de crise. D’autres craignent que des règles contraignantes soient édictées par des centres de décision extérieurs (Commission de l’Union européenne, Otan). Ou qu’au contraire, un manque de coordination européenne, et de solidarité internationale (notamment « nord-sud ») ne rende les plans français partiellement inopérants, et indéfendables politiquement et diplomatiquement.

Fin août, Emmanuel Hirsch, directeur du Département de recherche en études éthiques à l’université Paris-Sud XI [2], considérait la mobilisation en France contre la menace de pandémie « suffisante sur un plan technique », mais regrettait qu’elle ait été « réduite à une question de sécurité intérieure », les décideurs ayant « tout simplement occulté la question des valeurs à promouvoir en cas de catastrophe : les enjeux de justice sociale, d’égalité de traitement, de solidarité face à la menace dune crise sanitaire ». Par exemple, dans des hôpitaux débordés, la question du tri entre les malades, en application des priorités (en fonction de la gravité, de l’âge, des coûts, etc.).

Or, rien de tout cela n’a été discuté : « On aura du mal à faire admettre des mesures contraignantes si celles-ci n’ont pas été débattues avec les citoyens : on ne pourra exiger qu’ils se comportent de manière civique s’ils ont le sentiment que ce qu’on leur impose est injuste », conclut cet universitaire [3]. On serait alors dans le cas — redouté ! — où les forces de police et de gendarmerie, éventuellement épaulées par l’armée, auraient à s’en mlêler. Si du moins elles ne sont pas elles-mêmes trop largement contaminées ...

Notes

[1] Libération, 8 septembre 2009.

[2] Il a coordonné l’ouvrage Pandémie grippale : l’ordre de mobilisation, paru début septembre aux Editions du Cerf.

[3] Pèlerin, 27 août 2009.

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5 octobre 2009

Réfugiés de la faim

Jean Ziegler

La nuit était noire, sans lune. Le vent soufflait à plus de 100 kilomètres à l’heure. Il faisait se lever des vagues de plus de 10 mètres qui, avec un fracas effroyable, s’abattaient sur la frêle embarcation de bois. Celle-ci était partie d’une crique de la côte de Mauritanie, dix jours auparavant, avec à son bord 101 réfugiés africains de la faim. Par un miracle inespéré, la tempête jeta la barque sur un récif de la plage d’El Medano, dans une petite île de l’archipel des Canaries. Au fond de la barque, les gardes civils espagnols trouvèrent les cadavres de trois adolescents et d’une femme, morts de faim et de soif.

La même nuit, quelques kilomètres plus loin sur la plage d’El Hierro, un autre rafiot s’échoua : à son bord, 60 hommes, 17 enfants et 7 femmes, spectres titubants à la limite de l’agonie (1).

A la même époque encore, mais en Méditerranée cette fois-ci, un autre drame se joue : à 150 kilomètres au sud de Malte, un avion d’observation de l’organisation Frontex repère un Zodiac surchargé de 53 passagers qui – probablement par suite d’une panne de moteur – dérive sur les flots agités. A bord du zodiac, les caméras de l’avion identifient des enfants en bas âge et des femmes. Revenu à sa base, à La Valette, le pilote en informe les autorités maltaises, qui refusent d’agir, prétextant que les naufragés dérivent dans la « zone de recherche et de secours libyenne ». La déléguée du Haut Commissariat des réfugiés des Nations unies Laura Boldini intervient, demandant aux Maltais de dépêcher un bateau de secours. Rien n’y fait. L’Europe ne bouge pas. On perd toute trace des naufragés.

Quelques semaines auparavant, une embarcation où se pressaient une centaine de réfugiés africains de la faim, tentant de gagner les Canaries, avait sombré dans les flots au large du Sénégal. Il y eut deux survivants (2).

Des milliers d’Africains, y compris des femmes et des enfants, campent devant les clôtures des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, dans le Rif aride. Sur injonction des commissaires de Bruxelles, les policiers marocains refoulent les Africains dans le Sahara (3). Sans provisions ni eau. Des centaines, peut-être des milliers d’entre eux périssent dans les rochers et les sables du désert (4).

Combien de jeunes Africains quittent leur pays au péril de leur vie pour tenter de gagner l’Europe ? On estime que, chaque année, quelque 2 millions de personnes essaient d’entrer illégalement sur le territoire de l’Union européenne et que, sur ce nombre, environ 2 000 périssent en Méditerranée, et autant dans les flots de l’Atlantique. Leur objectif est d’atteindre les îles Canaries à partir de la Mauritanie ou du Sénégal, ou de franchir le détroit de Gibraltar au départ du Maroc.

Selon le gouvernement espagnol, 47 685 migrants africains sont arrivés sur les côtes en 2006. Il faut y ajouter les 23 151 migrants qui ont débarqué sur les îles italiennes ou à Malte au départ de la Jamahiriya arabe libyenne ou de la Tunisie. D’autres essaient de gagner la Grèce en passant par la Turquie ou l’Egypte. Secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, M. Markku Niskala commente : « Cette crise est complètement passée sous silence. Non seulement personne ne vient en aide à ces gens aux abois, mais il n’y a pas d’organisation qui établisse ne serait-ce que des statistiques rendant compte de cette tragédie quotidienne (5). »

Pour défendre l’Europe contre ces migrants, l’Union européenne a mis sur pied une organisation militaire semi-clandestine qui porte le nom de Frontex. Cette agence gère les « frontières extérieures de l’Europe ».

Elle dispose de navires rapides (et armés) d’interception en haute mer, d’hélicoptères de combat, d’une flotte d’avions de surveillance munis de caméras ultrasensibles et de vision nocturne, de radars, de satellites et de moyens sophistiqués de surveillance électronique à longue distance.

Frontex maintient aussi sur sol africain des « camps d’accueil » où sont parqués les réfugiés de la faim, qui viennent d’Afrique centrale, orientale ou australe, du Tchad, de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Cameroun, de l’Erythrée, du Malawi, du Zimbabwe… Souvent, ils cheminent à travers le continent durant un ou deux ans, vivant d’expédients, traversant les frontières et tentant de s’approcher progressivement d’une côte. Ils sont alors interceptés par les agents de Frontex ou leurs auxiliaires locaux qui les empêchent d’atteindre les ports de la Méditerranée ou de l’Atlantique. Vu les versements considérables en espèces opérés par Frontex aux dirigeants africains, peu d’entre eux refusent l’installation de ces camps. L’Algérie sauve l’honneur. Le président Abdelaziz Bouteflika dit : « Nous refusons ces camps. Nous ne serons pas les geôliers de nos frères. »

Organiser la famine et criminaliser ceux qui la fuient

La fuite des Africains par la mer est favorisée par une circonstance particulière : la destruction rapide des communautés de pêcheurs sur les côtes atlantique et méditerranéenne du continent. Quelques chiffres.

Dans le monde, 35 millions de personnes vivent directement et exclusivement de la pêche, dont 9 millions en Afrique (6). Les poissons comptent pour 23,1 % de l’apport total de protéines animales en Asie, 19 % en Afrique ; 66 % de tous les poissons consommés sont pêchés en haute mer, 77 % en eaux intérieures ; l’élevage en aquaculture de poissons représente 27 % de la production mondiale. La gestion des stocks de poissons dont les déplacements s’effectuent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des zones économiques nationales revêt donc une importance vitale pour l’emploi et la sécurité alimentaire des populations concernées.

La plupart des Etats de l’Afrique subsaharienne sont surendettés. Ils vendent leurs droits de pêche à des entreprises industrielles du Japon, d’Europe, du Canada. Les bateaux-usines de ces dernières ravagent la richesse halieutique des communautés de pêcheurs jusque dans les eaux territoriales. Utilisant des filets à maillage étroit (interdits en principe), elles opèrent fréquemment en dehors des saisons où la pêche est autorisée. La plupart des gouvernements africains signataires de ces concessions ne possèdent pas de flotte de guerre. Ils n’ont aucun moyen pour faire respecter l’accord. La piraterie est reine. Les villages côtiers se meurent.

Les bateaux-usines trient les poissons, les transforment en surgelés, en farine ou en conserves, et expédient du bateau aux marchés. Exemple : la Guinée-Bissau, dont la zone économique abrite un formidable patrimoine halieutique. Aujourd’hui, pour survivre, les Bissagos, vieux peuple pêcheur, sont réduits à acheter sur le marché de Bissau – au prix fort – des conserves de poisson danoises, canadiennes, portugaises.

Plongés dans la misère, le désespoir, désarmés face aux prédateurs, les pêcheurs ruinés vendent à bas prix leurs barques à des passeurs mafieux ou s’improvisent passeurs eux-mêmes. Construites pour la pêche côtière dans les eaux territoriales, ces barques sont généralement inaptes à la navigation en haute mer.

Et encore… Un peu moins d’un milliard d’êtres humains vivent en Afrique. Entre 1972 et 2002, le nombre d’Africains gravement et en permanence sous-alimentés a augmenté de 81 à 203 millions. Les raisons sont multiples. La principale est due à la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne.

Les Etats industrialisés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont payé à leurs agriculteurs et éleveurs, en 2006, plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. L’Union européenne, en particulier, pratique le dumping agricole avec un cynisme sans faille. Résultat : la destruction systématique des agricultures vivrières africaines.

Prenons l’exemple de la Sandaga, le plus grand marché de biens de consommation courante de l’Afrique de l’Ouest. La Sandaga est un univers bruyant, coloré, odorant, merveilleux, situé au cœur de Dakar. On peut y acheter, selon les saisons, des légumes et des fruits portugais, français, espagnols, italiens, grecs, etc. – au tiers ou à la moitié du prix des produits autochtones équivalents.

Quelques kilomètres plus loin, sous un soleil brûlant, le paysan wolof, avec ses enfants, sa femme, travaille jusqu’à quinze heures par jour… et n’a pas la moindre chance d’acquérir un minimum vital décent.

Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles.

Peu d’êtres humains sur terre travaillent autant et dans des conditions aussi difficiles que les paysans wolof du Sénégal, bambara du Mali, mossi du Burkina ou bashi du Kivu. La politique du dumping agricole européen détruit leur vie et celle de leurs enfants.

Revenons à Frontex. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est détestable : d’une part, ils organisent la famine en Afrique ; de l’autre, ils criminalisent les réfugiés de la faim.

Aminata Traoré résume la situation : « Les moyens humains, financiers et technologiques que l’Europe des Vingt-Cinq déploie contre les flux migratoires africains sont, en fait, ceux d’une guerre en bonne et due forme entre cette puissance mondiale et de jeunes Africains ruraux et urbains sans défense, dont les droits à l’éducation, à l’information économique, au travail et à l’alimentation sont bafoués dans leurs pays d’origine sous ajustement structurel. Victimes de décisions et de choix macroéconomiques dont ils ne sont nullement responsables, ils sont chassés, traqués et humiliés lorsqu’ils tentent de chercher une issue dans l’émigration. Les morts, les blessés et les handicapés des événements sanglants de Ceuta et de Melilla, en 2005, ainsi que les milliers de corps sans vie qui échouent tous les mois sur les plages de Mauritanie, des îles Canaries, de Lampedusa ou d’ailleurs, sont autant de naufragés de l’émigration forcée et criminalisée (7). »

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L’Arctique nucléaire

Philippe Rekacewicz — juillet 2000

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Géopolitique de l’Arctique : la course pour les ressources
(Carte publiée en 2007 sur le site Cartographier le présent )


Sources : Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE-GRID Arendal) ; Institut polaire norvégien et Institut de recherche en sciences sociales : Norut (Tromsø) ; Agence européenne pour l’environnement (Copenhague) ; ministères des affaires étrangères norvégien et finlandais ; Amap Assessment Report : Arctic Pollution Issues, Arctic Monitoring and Assessment Programme (AMAP), 1998, Oslo.

Des morts par milliers aux portes de l’Europe

Olivier Clochard et Philippe Rekacewicz — décembre 2006

Plusieurs associations tiennent à jour la liste des victimes, immigrés et réfugiés, de la « forteresse Europe ». Se fondant sur des rapports de presse et des signalements effectués par des organisations locales, elles tentent d’en établir une comptablilité aussi précise que possible. Seuls les décès précisément documentés - plus de 7 000 entre 1993 et 2006, soit 3 000 sur la seule période allant de décembre 2003 à 2006 - figurent donc sur ces cartes, représentations a minima d’une hécatombe ignorée.

1993-2004 , plus de 4 000 morts aux frontières

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Sources - carte 2006 : Olivier Clochard (Migrinter), Alain Morice (CNRS, Paris), United for Intercultural Action, Gibraltar : Association des familles de victimes de l’immigration clandestine (AFVIC), police aux frontières (PAF) des ports de Nantes et de la Rochelle, Jean Christophe Gay, Les discontinuités spatiales, Economica, Paris, 1995, Le Monde, AFP, Reuters, AP, Eleftherotypia (Athènes).

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Une approche globale du commerce triangulaire

Par Marcel Dorigny

Pratiqué dès l’Antiquité, l’esclavage donna lieu à trois traites spécifiques en Afrique. La dernière, organisée par des puissances européennes, s’inscrivait dans un commerce triangulaire avec les Amériques. Des recherches historiques récentes précisent l’enjeu humain mais surtout économique de ce trafic.

Tant dans les milieux scientifiques que militants et associatifs, l’histoire des traites négrières a fait l’objet de nombreuses controverses. Attesté dès la plus haute antiquité, le commerce des hommes et femmes d’Afrique a commencé bien avant que les Européens de l’époque moderne n’explorent les côtes du continent noir. Ainsi, il est essentiel de bien distinguer trois grandes formes de traite esclavagiste ayant fait de la population noire la source principale, sinon unique, d’approvisionnement en captifs : la traite dite orientale, la traite intra-africaine, la traite coloniale européenne. Ces trois traites ne sont pas apparues aux mêmes périodes et n’ont pas eu la même durée, mais elles se sont superposées à l’époque coloniale.

La traite orientale s’inscrit dans la continuité des pratiques esclavagistes des sociétés de l’Antiquité classique : l’Egypte ancienne, la Mésopotamie, l’Empire romain, notamment, ont abondamment eu recours aux esclaves africains pour le travail agricole et la construction des édifices publics et des routes, mais également pour la domesticité. Héritier du monde romain, l’empire byzantin a poursuivi cette pratique jusqu’au cœur du Moyen Age. Edifiés en grande partie sur le territoire de l’Empire byzantin, les empire arabes, à partir du VIIe siècle, ont continué ce transfert de populations africaines asservies jusqu’aux centres des nouveaux pouvoirs, vers Bagdad et Mossoul par exemple.

Le travail agricole était alors la principale activité assurée par ces esclaves, mais ils étaient également affectés aux tâches domestiques et aux harems. Les circuits d’approvisionnement de ces grands empires sont restés presque immuables durant plusieurs millénaires : par voie terrestre à travers le Sahara, le désert arabique, la haute vallée du Nil, puis à travers le Sinaï, l’Anatolie, les vallées du Tigre et de l’Euphrate, et encore par l’Asie centrale et les confins de l’Empire russe dès la fin du XVIIe siècle ; par voie maritime, par la mer rouge et le golfe persique à partir des côtes orientales de l’Afrique, voire de Madagascar pour la traite arabe.

Des chiffres
vivement
controversés

Cette pratique de très longue durée a survécu aux nombreux changements politiques et aux bouleversements religieux : du paganisme antique à l’islam, en passant par le christianisme tant grec que latin, l’esclavage des Africains s’est maintenu dans ces sociétés et a été alimenté par un commerce régulier en provenance d’Afrique orientale, de Zanzibar à l’Abyssinie, en passant par la région des Grands lacs. S’il est impossible de mesurer l’ampleur de la traite antique et byzantine, faute de sources fiables, des tentatives de chiffrage de la traite appelée musulmane (ou arabe) – terminologie qui ne fait pas l’unanimité – ont été effectuées. On estime qu’entre 7 et 12 millions de personnes ont été arrachées au continent du VIIe au XIXe siècle. Mais ces chiffres restent l’objet de vives controverses (lire « Conséquences sur l’Afrique »).

La traite intra-africaine, principalement fondée sur la mise en esclavage des prisonniers de guerre, a existé sur une période plus longue encore, dont il est extrêmement difficile de fixer la durée faute de sources. Sous des formes diverses, l’esclavage et le commerce des humains ont été des pratiques répandues dans la plupart des sociétés africaines bien avant l’arrivée des navigateurs européens et indépendamment des circuits des traites orientales. Des chiffres ont pu être avancés faisant de la traite intra-africaine – dont l’existence reste contestée par certains intellectuels africains – l’équivalent de la traite orientale, mais étalée sur une période beaucoup plus longue encore. Mais – différence essentielle –, alors que la traite orientale privait l’Afrique d’une partie de sa population, la traite intra-africaine maintenait intact le potentiel humain du continent.

Enfin, et là réside le cœur des controverses actuelles, la traite négrière coloniale européenne présente des caractéristiques radicalement nouvelles, à la fois qualitatives et quantitatives. A la différence des précédentes, elle fut massivement racialisée : seuls les Noirs d’Afrique en furent les victimes, au point de faire du mot « nègre » un synonyme d’esclave dans la langue française du XVIIIe siècle. Cette racialisation de l’esclavage a abouti au transfert d’une importante population africaine sur le continent américain et aux Antilles dont les descendants forment aujourd’hui une composante importante, voire majoritaire aux Antilles.

La traite coloniale, organisée par les Etats les plus structurés de l’Europe moderne, a fait l’objet d’une législation minutieuse (fiscalité, commerce, administration, sanitaire). Les archives publiques et privées abondent et ont permis aux historiens, depuis plus de trois décennies, d’analyser avec rigueur les mécanismes mis en œuvre par les armateurs, capitaines des navires, fournisseurs des marchandises destinées à l’achat des captifs sur les côtes d’Afrique, planteurs des colonies acheteurs de cette main-d’œuvre servile, administrateurs chargés de la gestion et de la défense des colonies... Il est admis que la traite européenne a prélevé en Afrique entre 12 et 13 millions d’êtres humains, toutes destinations confondues, dont environ un tiers de femmes. La mortalité au cours de la traversée a été très inégale selon les expéditions, mais le nombre de morts au cours des traversées – soigneusement consignés sur les registres de bord – s’est élevé à environ 15 % du total des captifs embarqués, soit entre 1,6 million et 2 millions de disparus en mer, faisant de l’Atlantique le « plus grand cimetière de l’histoire » ; auxquels il faut ajouter les victimes – presque aussi nombreuses – parmi les équipages. De l’ordre de 30 % au XVIe siècle, la mortalité des captifs est descendue à 12 % à la fin du XVIIIe siècle grâce à la diminution de la durée des traversées et à l’incontestable amélioration de l’hygiène et de l’alimentation des captifs, pour remonter à plus de 15 % au XIXe siècle pendant la période de la traite illégale.

Autre spécificité de la traite coloniale, sa durée fut beaucoup plus courte que la traite orientale et intra-africaine : elle s’est déployée de la fin du XVe siècle jusqu’aux années 1860. Le XVIIIe siècle représente à lui seul 60 % des expéditions, le XIXe siècle – période où la traite était pourtant devenue illégale – en assura près de 33 %, alors que les XVIe et XVIIe siècles assurèrent à peine 7 % du total. Mais l’intensité maximale de la traite européenne, qui lui donna toute sa spécificité historique, s’est en réalité concentrée sur une période beaucoup plus brève encore puisque 90 % des esclaves africains déportés vers les colonies européennes des Amériques et de l’océan Indien l’ont été entre 1740 et 1850, soit à peine plus d’un siècle. C’est bien ce caractère brutal, inscrit en un laps de temps très court, qui a profondément marqué les esprits et heurté les consciences de beaucoup de contemporains : entre 1780 et les années 1820, près de 100 000 Africains furent achetés chaque année, chiffre qu’aucune autre traite négrière n’a jamais atteint ni même approché.

La hiérarchie des puissances négrières est établie à partir des statistiques de la traite elle-même : le Portugal a effectué le transfert aux Amériques de plus de 4,6 millions d’esclaves. Ayant inauguré celle-ci dès le milieu du XVe siècle, il a assumé l’essentiel de la traite illégale au XIXe siècle. La Grande-Bretagne vient en deuxième position, avec plus de 2,6 millions de déportés, dont une partie furent vendus dans les colonies espagnoles, voire françaises malgré l’interdiction légale. L’Espagne, malgré l’immensité de son empire américain, n’arrive qu’en troisième place, surtout en raison de l’activité de Cuba au XIXe siècle, point de départ de bon nombre de navires de traite clandestine. Une grande partie des approvisionnements en esclaves des colonies espagnoles fut assurée par les Britanniques. La France occupait le quatrième rang, avec environ 1,2 million de déportés sur ses navires, dont près de 80 % furent destinés à Saint-Domingue (Haïti), premier producteur mondial de sucre à la fin du XVIIIe siècle.

La géographie de l’Europe négrière est bien connue : les grands ports négriers furent concentrés dans un triangle allant de Bordeaux à Liverpool et à la Hollande. Cette façade nord-ouest de l’Europe organisa plus de 95 % des expéditions négrières européennes. Par ordre d’importance, les grands ports négriers ont été Liverpool, avec 4 894 expéditions identifiées, suivi de Londres (2 704), Bristol (2 064), Nantes (1 714), Le Havre-Rouen (451), La Rochelle (448), Bordeaux (419), Saint-Malo (218)... Le cas du Portugal doit être signalé. Premier pays négrier, loin devant l’Angleterre et la France, ce pays eut une pratique différente : les circuits ne partaient pas systématiquement de Lisbonne, mais faisaient le commerce des esclaves entre le Brésil – de loin la principale destination des captifs – et les côtes de l’Angola, de la Guinée ou du Mozambique, à travers l’Atlantique sud.

Un aspect particulier du commerce négrier : le paiement des esclaves sur les côtes d’Afrique, auprès des royaumes côtiers qui s’étaient structurés autour de ce commerce lucratif, ne se faisait qu’exceptionnellement par des métaux précieux, et bien plus par des marchandises fabriquées : tissus, fers, vaisselle, armes blanches et à feu, alcools, bijoux... Ces marchandises dites de traite n’étaient pas – comme on l’a trop dit – de mauvaise qualité ou de piètre valeur : elles correspondaient à la demande des vendeurs qui n’auraient pas accepté longtemps d’être dupés par les Européens. En échange de captifs (le plus souvent à la suite de guerres ou de razzias), les rois africains qui contrôlaient la traite en amont obtenaient des instruments de prestige leur assurant un pouvoir souvent très étendu.

Les exigences
d’une clientèle
nombreuse

Néanmoins, et pour l’Europe l’essentiel était là, cet échange d’une force de travail destinée à ses colonies contre des productions elles-mêmes issues de l’activité manufacturières de ses villes et de ses campagnes était hautement profitable. Non seulement l’achat d’esclaves contribuait aux activités manufacturières les plus diverses et souvent éloignées des ports négriers eux-mêmes, mais ces esclaves vendus aux colonies étaient la main-d’œuvre indispensable à la production des denrées coloniales – sucre, café, cacao... – tant recherchées par une Europe en plein essor. Ces denrées coloniales, transformées sur le continent européen, étaient exportées loin des ports d’arrivée et rapportaient des profits importants : la France, alors grande exportatrice de sucre, équilibrait sa balance du commerce grâce à ses coloniesà esclaves.

De plus, et c’était alors capital, le « troc » d’esclaves contre des marchandises évitait toute sortie de métaux précieux d’Europe, à la différence du fameux commerce des comptoirs de l’Inde qui exportaient des tissus en Europe en les payant avec des pièces d’argent issues des mines du Pérou.

Sans entrer dans les controverses sur la rentabilité de la traite négrière – qui aurait généré des taux de profit de 8 à 10 % seulement –, on peut tout de même affirmer que c’est la totalité du circuit négrier qui doit être prise en compte : en amont, les activités développées par un flux continu d’armement de navires pour ce commerce, lourdement chargés de marchandises manufacturées, la construction navale, l’équipement et l’entretien des navires ; en aval, l’existence des colonies de la zone tropicale et leurs productions agricoles de très haute valeur aux yeux d’une clientèle de plus en plus nombreuses et exigeante.

Ces colonies furent non seulement sources d’immenses profits, tant pour les planteurs que pour les négociants des ports, mais elles étaient considérées comme les signes les plus visibles de la puissance des métropoles. Au XVIIIe siècle, les guerres franco-anglaises eurent toutes pour arrière-plan la rivalité pour la suprématie coloniale. Or, sans la main-d’œuvre acheminée par la traite négrière, ces colonies n’eurent été que terres vaines...

Ainsi, la traite négrière fut-elle au cœur de la richesse et de la puissance coloniales des grandes nations de l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles principalement. Sa violence en fit la cible principale de la contestation naissante du système colonial. Le mouvement antiesclavagiste et abolitionniste, d’abord structuré aux Etats-Unis au moment de la déclaration d’indépendance, puis en Angleterre et en France à la fin des années 1780, mit la suppression de la traite au premier rang de ses objectifs politiques. La première étape devait être son interdiction par un accord entre les grands pays ; de là découlerait une transformation des conditions mêmes de l’esclavage, ouvrant la voie à la suppression progressive de la servitude sans heurts et sans effondrement économique.

Pour le mouvement abolitionniste international, l’esclavage n’était qu’une conséquence du crime initial que représentait la traite – le crime absolu. Sa disparition aurait un double effet bénéfique : d’une part, l’extinction programmée de l’esclavage, remplacé par le salariat ; d’autre part, la fin du dépeuplement de l’Afrique...

Ce schéma, idéalisé à l’extrême par les plus fervents antiesclavagistes – l’abbé Grégoire et Mirabeau en France, Thomas Clarkson et William Wilberforce en Angleterre –, ne s’est en fait jamais réalisé sous cette forme. En France, la première abolition de l’esclavage, le 4 février 1794, a été imposée par l’insurrection des Noirs de Saint-Domingue (Haïti) à une Convention qui ne souhaitait certainement pas aller aussi vite. Or la suppression de la traite n’avait pas précédé cette abolition révolutionnaire. En Angleterre, où le mouvement abolitionniste était très puissant, la traite fut abolie par une loi en 1807, tout comme aux Etats-Unis.

En 1815, au congrès de Vienne, les puissances s’accordèrent pour mettre la traite négrière hors la loi. Pourtant, nulle part on ne vit s’ensuivre le dépérissement de l’esclavage. Il est vrai qu’une traite illégale maintint longtemps en place les circuits d’approvisionnement des grandes plantations du Brésil, de Cuba et même des Etats-Unis. Partout l’abolition de cette exploitation fut la seule façon de mettre un terme à une pratique que la seule interruption de l’arrivée des captifs africains ne menaçait pas.

Ainsi, les traites négrières ont été une des sources les plus violentes d’approvisionnement en esclaves. Il ne faut cependant pas diluer ce qui fit la spécificité de la traite coloniale : d’abord sa racialisation initiale, puis son organisation administrative par des Etats puissants qui avaient proclamé l’interdiction de l’esclavage sur leur propre sol, tant en Angleterre qu’en France, enfin, l’ampleur même du prélèvement humain opéré au détriment de l’Afrique, littéralement vidée de ses forces vives.

Opération coup de poing à Durban

jeudi 1er octobre 2009, par Philippe Rivière

On n’avait plus vu cela depuis les années 1990. Largement manipulées par le pouvoir blanc de l’apartheid, les violences politiques qui accompagnèrent de 1987 à 1994 le cheminement de l’Afrique du Sud vers la démocratie avaient vite disparu une fois Nelson Mandela installé à la présidence. Depuis, les conflits sociaux se jouaient le plus souvent dans des manifestations pacifiques et devant les tribunaux. Mais, au Kwazulu-Natal, tout cela vient de déraper.

C’est dans le camp de squatteurs de Kennedy Road, à Clare Estate dans la banlieue de Durban (province du Kwazulu-Natal), que se situe le noyau dur d’Abahlali baseMjondolo (ABM), l’un de ces mouvements sociaux mobilisant les résidents des bidonvilles pour des conditions de vie plus dignes [1]. Le 26 septembre, ce camp de sept mille habitants fut attaqué par une milice armée de bâtons, de couteaux et d’armes à feu. Toute la nuit, destructions méthodiques et tabassages en règle se poursuivirent, sans que la police n’intervienne. Au nombre d’une quarantaine, ces nervis revinrent les nuits suivantes continuer leurs opérations. La police, cette fois présente sur les lieux, n’intervint pas. « Les M’pondos ont envahi Kennedy. Kennedy appartient aux Zulus ! », criaient les attaquants, d’après les témoignages des résidents diffusés par ABM. Les logements des membres du mouvement ont été particulièrement visés. L’opération s’est soldée par « quatre morts, de nombreux blessés et des milliers de personnes déplacées [2] ».

Des intellectuels sud-africains, au nombre desquels l’ancien rapporteur des Nations Unies pour la Palestine John Dugard, ont signé une déclaration commune dans laquelle ils indiquent : « Il semble, malheureusement, que les efforts pacifiques d’Abahlali baseMjondolo pour organiser et mobiliser les communautés en faveur du changement et pour résister aux expulsions du camp de Kennedy Road menacent d’importants intérêts fonciers et politiques locaux. C’est vraisemblalement pour cette raison qu’ils se trouvent confrontés à une répression violente qui rappelle la période de l’apartheid. Nous sommes particulièrement choqués par les imputations de complicité de la police dans ces attaques [3]. »

Des cadres locaux du Congrès national africain (ANC, au pouvoir) sont ensuite venus prendre le contrôle du camp, et ont commencé à vérifier les cartes d’appartenance au parti, imputant la responsabilité des attaques aux membres d’ABM. Plusieurs des dirigeants de ce mouvement sont en fuite ; leur président, M. S’bu Zikode, a fait une déclaration vidéo dans laquelle il se déclare « exilé dans son propre pays [4] ».

A la veille de la Coupe du monde de football, la grande affaire de l’année 2010 qui devrait déverser sur l’Afrique du Sud les mannes du tourisme et les projecteurs des médias, il est probable que certains politiciens pressés cherchent à mettre au pas les pauvres des camps de squatteurs, qui entendent pour leur part profiter de l’événement comme d’une tribune pour leurs revendications.

Si l’on ne peut imaginer que cette attaque ait été décidée au plus haut niveau, l’épisode montre de façon alarmante le retour en politique de la « carte raciale », sur laquelle M. Jacob Zuma a appuyé son accession à la direction de l’ANC et à la présidence du pays, en endossant lors de la campagne, qui l’a opposé à M. Thabo Mbeki, les habits traditionnels de chef zulu.

L’instrumentalisation politique de tensions présentées comme « ethniques » (Zulus contre Xhosas, nationaux contre immigrés, etc.) reste le talon d’Achille d’une « nation arc-en-ciel » extrêmement inégalitaire et qui ne réussit pas à intégrer les plus pauvres de ses citoyens.

L'Essonne inaugure la délation par email

par Olivier Chicheportiche

Anonymat garanti, promet la police nationale du département... La fin justifie-t-elle les moyens ?

Sous pression, la police nationale doit améliorer au plus vite ses résultats afin de faire baisser les chiffres de la délinquance. L'objectif a été clairement affiché au plus haut niveau de l'Etat, Nicolas Sarkozy regrettant presque de ne plus être ministre de l'Intérieur...

Alors comment faire à moyens équivalents ? La police nationale du département de l'Essonne s'est creusé la tête et pense avoir trouvé la solution. Certaines villes surveillent leurs habitants à l'aide de caméras de surveillance, dans l'Essonne on appelle à la délation grâce à Internet.

Un site dédié vient d'être lancé. "Aidez la police nationale dans son action au service des citoyens. Vous pouvez transmettre vos renseignements (témoignage, photos, vidéos) à l'adresse suivante...". "Confidentialité garantie" assure le communiqué placardé dans des mairies et commissariats du département.

"Police d'une autre époque"

Appel à témoignage ou à civisme pour les uns, cette initiative ressemble plus à une incitation à la délation pour les autres, qui y voient le retour des pratiques nauséabondes d'une certaine police de l'Etat français pendant l'Occupation.

Car ce genre d'appel attire impitoyablement tous les frustrés, les jaloux, les faux témoignages et les calomnies. Mais pour la police départementale, appeler à la délation par email, "c'est vivre avec son temps" (sic).

"Pourquoi la police ne pourrait pas recevoir des informations par mail alors que tout le monde en reçoit (...) Est-ce qu'on aurait dit qu'il ne faut pas que la police utilise le téléphone parce qu'il va y avoir de la délation ?" ose affirmer Jean-Claude Borel-Garin, directeur départemental de la sécurité publique dans l'Essonne. "Il s'agit d'être plus réactifs, ce n'est pas de la délation".

Même les syndicats de police rejettent cette pratique. "C'est une police d'une autre époque et je ne vois pas comment nos collègues pourront faire et trier les bonnes ou mauvaises informations ainsi recueillies", a déclaré à l'AFP Jean-Claude Delage, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale.

Du côté des politiques, les avis divergent. Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République), maire de Yerres et connu pour ses positions conservatrices estime que"c'est une bonne initiative si c'est bien encadré". Cadre qui justement n'a pas été précisé par la police départemental...

Gérald Hérault, maire (PS) de Montgeron, craint de son côté "des effets pervers". Evoquant la loi du silence qui régnerait dans certains quartiers, Georges Tron, le député-maire (UMP) de Draveil, estime, lui, qu'il est "normal que les gens puissent témoigner sans représailles".

Les corbeaux n'ont pas fini de faire parler d'eux...

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