23 mars 2009

HADOPI, ou un Hommage Absurde et Désespéré aux Obsédés du « Piratage sur Internet »

par François Poulain
lundi 2 mars 2009

Suite à la présentation du projet de loi « Création sur Internet » qui devrait prochainement être discuté au sein de l’assemblée nationale, il est permis de s’alerter au sujet de ce projet de loi, qui semble-t-il, dénonce clairement l’ignorance de ceux qui le soutiennent : ignorance des enjeux de la société de l’information telle qu’elle se présente devant nous ; ignorance des réalités sociologiques d’une génération connectée ; ignorance, enfin, des réalités techniques du fonctionnement des réseaux et des logiciels qui le composent.


Un air de… déjà vu !

Il ne s’agit pas de la première tentative de museler Internet afin de le transformer en un système centralisé ressemblant étrangement au Minitel ; cette dernière tentative étant la loi Dadvsi étudiée en 2006. Comme pour Dadvsi, l’urgence est déclarée ; comme pour Dadvsi, ce texte est annoncé comme le remède miracle contre le téléchargement non autorisé d’œuvres sur les fameux systèmes peer-to-peer ; comme pour Dadvsi, des mesures « techniques » de contrôle d’usage sont imposées ; comme pour Dadvsi, l’interopérabilité est méprisée ; comme pour Dadvsi, enfin, le logiciel libre est ignoré, et ses utilisateurs menacés.

Le tout pour se retrouver au point zéro, c’est à dire le même que celui auquel on se trouve à cet instant, pendant que des artistes souffrent de la réalité d’un système de perception de droits archaïque, organisé autour de la copie, et qui donc pour fonctionner nécessite de ce fait un système de gestion de copie organisé ; c’est à dire — par définition — l’inverse de ce qu’est Internet.

Des fondamentaux économiques bancals.

L’axiome à la base de ce projet de loi est le suivant : opposer de la résistance aux échanges informationnels sur le réseau, pariant que grâce à une logique de « vases communiquant », l’énergie qui se dissipe des résistances va converger vers les circuits organisés classiques — ceux seuls permettant actuellement la rémunération des ayants droit — du fait qu’il seront alors plus compétitifs face à un réseau où les coûts et les risques de transport seront devenus subitement élevés.

Il est permis de douter franchement de cette idéal mécanique de report des flux de trésorerie. C’est négliger qu’il y aura toujours des énergies pour résister à la résistance. Ne serait-ce par exemple parce qu’on pourrait se demander à un moment ou un autre si pourchasser ses clients pendant dix années est un modèle économique fiable ; le tout au nom bien sûr de la rémunération des artistes.

Pour donner un exemple de logique similaire, en 1845 un célèbre pamphlétaire encourageait [5], lui, de « faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures » pour lutter contre une soi-disant concurrence déloyale que faisait le soleil aux fabricants de chandelles. Son raisonnement de base — humoristique en ce qui le concerne — était pourtant précisément le même que celui qu’on entend aujourd’hui : « Si vous fermez, autant que possible tout accès à la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle, quelle est en France l’industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ? »

Demain, Hadopi sera un étage de plus sur un échafaudage fragile qui s’obstine à créer un besoin artificiel de payement de la dîme à une industrie inapte à s’adapter.

Une réalité ouvrant d’autres perspectives.

Ça peut sembler être une vérité de La Palisse ; mais les gens qui s’intéressent aux produits issus de l’industrie culturelle ne font qu’acheter ce qu’ils connaissent. D’ailleurs les statistiques effectuées sur les échanges hors marchés entre internautes ne démentent pas ce propos. Donc si, en effet, les échanges entre internautes peuvent avoir pour effet de nuire à la vente des artistes les plus connus, ils ont aussi un effet catalyseur important en termes de découverte de nouveaux artistes. Plusieurs études (voir [1]) tendent ainsi à démontrer que l’impact sur la baisse des ventes de disques, des échanges de fichiers entre internautes, tombe dans l’incertitude de la mesure, au même titre que de nombreux autres facteurs.

Par ailleurs, des études concernant les échanges ouverts de fichiers musicaux laissent apparaître une nette place à la diversité qui caractérise un réseau ouvert (voir [1]), avec 80% des œuvres les moins populaires mobilisant plus de 35% des usages. En comparaison, dans le contexte d’une vente oligopolistique telle que le défend le projet de loi « Création sur Internet », ces même 80% des œuvres les moins populaires mobilisent moins de 5% des usages. Ainsi, Internet pourrait se révéler être un catalyseur sans précédant pour l’épanouissement de la culture, à condition de créer des conditions de rémunération de la chaîne de production qui soit adaptées à sa nature décentralisée ; plutôt que de créer une hiérarchie artificielle de la diffusion de l’information pour adapter Internet à des méthodes aujourd’hui révolues.

De plus, lorsqu’il est question de rémunération de la création et de la culture à l’heure d’Internet, pourquoi se limiter à celle défendue par les industries et « officiellement » distribuée ? De nombreux créateurs de grande qualité grouillent sur Internet, et ne disposent d’aucune rémunération concernant leur production car jusqu’à maintenant le législateur s’est uniquement concentré sur le volet répressif, sans jamais s’évertuer à poser le problème cartes sur table. Trouvez vous normal, par exemple, qu’un site comme Wikipedia, qui met en avant des valeurs de partage avec des conditions permissives de réutilisation, 10e site le plus visité de l’Internet Français [3], soit obligé de se financer par les dons de ses visiteurs ?

Des principes curieux d’application de la « justice ».

On peut lister un certain nombre d’objections (source : [6]) sur les méthodes proposées par ce projet de loi :

  • Des mesures d’exception prévues pour les services de police luttant contre le terrorisme sont étendues à la lutte contre l’échange non autorisé de musiques et de films.
  • Des sociétés privées sont incitées à rechercher des infractions pénales sur Internet.
  • Un relevé informatique n’est pas un élément de preuve suffisante : comme s’il s’agissait de juger un crime sur la base de simple empreintes de pas laissées au sol.
  • La loi prévoit des peines automatiques, en rompant avec la présomption d’innocence, alors qu’il est de notoriété publique que les preuves avancées sont clairement insuffisantes.

Peut-être est-ce à cause de ces raisons, ou peut être d’autres encore, que différents « groupuscules », comme s’abaisse à les nommer Mme la Ministre, se sont opposés à ce projet de loi ou à des projets similaires. Parmi eux, la Cnil, l’Ufc que choisir, le parlement européen, la Suède, et la quasi totalité des associations liées au monde de l’Internet et du logiciel libre. En fait, les conditions d’application de cette loi sont si abusives, qu’elles pourraient tout à fait profiter à des groupes de pression organisés. Peut être demain des internautes innocents se feront racketter par un organisme mafieux situé à l’étranger, et pour être sûr que leur adresse IP ne soit pas injectée dans des réseaux de téléchargement, vireront une petite somme d’argent sur un compte situé dans un paradis fiscal, faute de quoi ils risqueraient une suspension de réseau sans procès, ni jugement.

Une dépossession organisée des ordinateurs personnel.

En ce qui concerne le cœur du projet de loi, il est concrètement « d’exclure de la toile » les gens qui ne se conformeront pas à la règle. Il s’agit d’une idée brillante, à supposer qu’il existe un dehors, mais la réalité est que Internet est un espace public. Conséquence de cela, la réponse proposée pour exclure le trafic « nuisible » est une espèce de filtrage généralisé, une mise à l’écart, on à même pu entendre parler clairement de « liste blanche ». Il a par ailleurs été nommé du bout des lèvres de fameux « moyens de sécurisation de la connexion ». Il serait intéressant que lors des débats soit explicité concrètement ce que seront ces fameux moyens.

Pendant les débats de la loi Dadvsi, il a été question de ce qu’on appelait des « Mesures de Restriction Digitales » (DRM), c’est-à-dire concrètement des dispositifs de restriction d’usage. Le fonctionnement de l’ensemble de ce genre de dispositif est par définition basé sur le principe que l’ordinateur devient une terre d’ambassade appartenant au fournisseurs de contenus, au lieu d’appartenir à l’utilisateur comme il se doit. Malgré des apparences éloignées, reviennent donc à ce propos les mêmes interrogations que celles qui ont conduit à la débâcle du projet de loi Dadvsi. Où sont les garanties d’égalité d’accès à l’information ? Où sont les garanties d’indépendance face à des acteur organisés en oligopoles ? Où sont les garanties de transparence, d’interopérabilité, le rapporteur s’y étant publiquement montré hostile (voir [2]) ! Où est la garantie d’accessibilité au réseau à partir de logiciels libre ? On peut donc se demander en quoi consisteront ces fameux « moyens de sécurisation de la connexion » et à qui ils profiterons dans les faits, en nous rappelant de l’affaire du rootkit Sony XCP [7].

Conclusion.

Espérons que ces différents point auront l’occasion d’être abordés en séance. Si comme moi vous êtes préoccupés par l’avenir d’Internet, vous devriez relayer l’appel lancé par La Quadrature du Net, qui invite chaque citoyen à draper de noir chaque site internet — portant ainsi le deuil d’un réseau neutre — et à contacter son député pour lui exposer ses doutes face à ce projet de loi.

Références

[1]
Philippe Aigrain, Internet et création. Comment reconnaître les échanges hors marchés en finançant la création ?, In Libro Veritas, 2008.
[2]
April, Riposte graduée : le rapporteur s’oppose à l’interopérabilité, l’April appelle à la mobilisation, 2009.
[3]
Génération NT, Mediametrie : Wikipedia également dans le top 10 français, 2007.
[4]
Assemblée Nationale, Projet de loi création sur Internet, 2009.
[5]
Frédéric Bastiat, Pétition des fabricants de chandelles, 1845.
[6]
La Quadrature du Net, Dossier HADOPI : cartes sur table, 2009.
[7]
Wikipedia, Extended Copy Protection.
PERMALINK

Le rebond du Forum social mondial (Belém)

Entretien avec Éric Toussaint
28 février 2009

Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde de Belgique (CADTM), dresse le bilan du dernier Forum Social Mondial. Aprés avoir soulevé beaucoup d’espoirs et avoir beaucoup déçu, le FSM s’est trouvé un second souffle. La crise financière mondiale l’a poussé à aborder les questions de fond qu’il avait si longtemps repoussées. Le moment de la maturité ?

Pauline Imbach : On a parlé de rebond du mouvement altermondialiste à l’occasion du Forum Social Mondial à Belém, que faut-il en penser ?

Éric Toussaint : Après une situation difficile du Forum Social Mondial (FSM) en 2006, 2007, 2008, on peut parler véritablement de rebond car cette 9ème édition est un énorme succès à différents niveaux.
Tout d’abord, ce FSM a connu une très forte participation, avec 133 000 personnes enregistrées. On parle même de 140 000. C’est tout à fait considérable et cela fait du FSM à Belém un des forums les plus populaires. Il se situe au même niveau que celui tenu à Mumbai (Bombay) en Inde en janvier 2004 ou celui organisé à Porto Alegre en 2005. Il faut savoir en effet que Belém est une ville excentrée par rapport aux grandes villes brésiliennes comme São Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte, Porto Alegre mais aussi par rapport à toute une série de pays d’Amérique latine. Belém est donc difficilement accessible : pour s’y rendre, un billet d’avion coûte cher et, en bus, il faut compter trois jours de route pour venir de Sao Paulo, cinq jours si on vient de Porto Alegre et six jours si on vient de Buenos Aires, Montevideo ou Asunción. Mumbai était beaucoup plus accessible pour les Indiens et Porto Alegre pour les Brésiliens, Argentins, Uruguayens et Paraguayens.

De plus, les participants, dans leur très grande majorité, avaient moins de 30 ans. Cette jeunesse était massivement présente lors des différentes activités.

Un autre facteur de réussite lors de ce forum, était la présence très visible et très active des peuples indigènes essentiellement du bassin amazonien et des Andes.

D’autre part, ce qui indique également un rebond, c’est la recherche manifeste, par une grande partie des participants, d’explications de fond en ce qui concerne les différentes facettes de la crise actuelle, recherche combinée à la volonté de se forger une opinion personnelle et à celle de passer à l’action pour mettre en place des alternatives.

C’est un changement évident par rapport au FSM qui s’est tenu à Nairobi en 2007 et qui marquait un essoufflement et une incapacité à poser les questions de fond.

Cela fait de ce Forum, la première grande mobilisation internationale contre la crise du capitalisme qui a éclaté en 2007.

Ce rebond du FSM et du mouvement altermondialiste contraste donc avec le deuil du capitalisme au Forum économique mondial de Davos. Le président Lula qui, avant, passait une journée au FSM et ensuite, s’envolait vers le Forum économique, a décidé cette année d’être uniquement visible au FSM et donc, de ne pas se rendre à Davos. C’est tout à fait significatif car cela montre l’ampleur de la crise. Lula a compris que sa gestion de type social libéral qui génère déjà beaucoup de doutes au niveau de la base, allait encore être plus mal perçue s’il se rendait à Davos. Pour tenter de couper court à des critiques sur sa gauche, il a préféré ne pas y aller. De même, aucun autre président de gauche ou de centre gauche d’Amérique latine ne s’est rendu dans la station de ski de Davos, alors que plusieurs d’entre eux y étaient invités. Le Forum économique faisait triste mine puisque aucun représentant significatif de l’administration de Barak Obama n’avait fait le déplacement. Pour discuter de la survie du capitalisme, seuls Vladimir Poutine, le Premier ministre chinois (c’est tout un programme) et Angela Merckel avaient fait le déplacement. Nicolas Sarkozy, lui même, avait décidé de ne pas aller à Davos. Si Lula y était allé ou, surtout, si Obama avait délégué quelqu’un de haut niveau, Sarkozy s’y serait également rendu !

Il faut aussi souligner le parti pris des medias. Un des principaux quotidiens financiers du monde, le Financial Times de Londres n’a pas consacré un seul mot au FSM de Belém tandis qu’il a réalisé deux suppléments pour célébrer Davos et que, dans son édition normale, il y a consacré plus de dix pages. Par contre, un certain nombre de quotidiens, de TV et de radios autour de la planète avaient délégué des envoyés spéciaux (il y avait environ 3 000 journalistes) et ont rendu compte de l’évènement. À juste titre, certains ont mis l’accent sur la « renaissance » ou le « deuxième souffle » du mouvement altermondialiste. Par ailleurs, tous les quotidiens de l’État du Para ont consacré chaque jour 5 à 8 pages entières au Forum. Une chaîne internationale de télévision comme Al-Jazira a largement couvert l’événement et a notamment donné amplement en direct la parole au CADTM.

Pauline Imbach : Quelles préoccupations ont dominé le FSM ?

Éric Toussaint : Il y avait trois thèmes principaux.
Tout d’abord la crise du capitalisme dans ces diverses dimensions : financière, économique, climatique, énergétique, alimentaire, migratoire et aussi la crise de « gouvernance » mondiale, c’est-à-dire, la crise manifeste de légitimité à la fois du G8, du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC. Le manque de légitimité des solutions alternatives comme le G20 était aussi au cœur des discussions.

Deuxièmement, les crimes de l’armée israélienne à l’égard du peuple palestinien. La question palestinienne, bien que Belém se trouve à plus de 12 000 km de la Palestine, était fortement présente. Dès le premier jour, lors de la manifestation d’ouverture, un drapeau palestinien de plus de 20 mètres de long était déployé, porté par des jeunes de ENLACE, un courant du parti d’extrême gauche brésilien PSOL. Beaucoup de gens portaient des signes de solidarité avec la lutte du peuple palestinien. Même s’ils étaient venus pour d’autres choses, ils tenaient à exprimer cette solidarité avec le peuple palestinien. Derrière cette question, c’était l’ensemble des guerres d’agression qui était dénoncé, comme celles à l’égard de l‘Irak ou de l’Afghanistan. L’exigence du retrait des troupes d’occupation faisait consensus.

Troisième thème tout à fait prioritaire : la réalité que vivent et les combats que mènent les peuples indigènes, notamment les peuples de l’Amazonie et des Andes. Le premier jour de travail du Forum était d’ailleurs entièrement placé sous le signe de la région amazonienne (région qui va au-delà du Brésil et qui englobe une partie de l’Équateur, de la Bolivie, du Venezuela, du Pérou et de la Colombie sans oublier la Guyane et le Surinam). Le thème des peuples indigènes comprenait à la fois leurs relations avec la nature et leur rôle de préservation de celle-ci ; mais aussi l’affirmation de leur identité culturelle et la manière dont la globalisation capitaliste les affecte. Les peuples indigènes ont beaucoup à apporter aux autres peuples notamment du point de vue de leur vision du monde (ce qui a déjà été intégré partiellement dans les nouvelles constitutions adoptées en Équateur en 2008 et en Bolivie en 2009). Ce qui était impressionnant, c’est l’apport des représentants des peuples indigènes à la réflexion et aux propositions du Forum. Ils ont joué un rôle très actif. Ils ont donné au Forum un relief particulier, en mettant la question de l’Amazonie au cœur des réflexions sur le défi du changement climatique et au cœur des réponses écologistes et socialistes à y apporter.

Au-delà de ces trois thèmes centraux, il y avait une série d’autres thèmes très importants. Par exemple, grâce au dynamisme de la Marche Mondiale des Femmes (MMF), la thématique féministe était plus visible que lors des éditions précédentes du Forum.

Autre thème essentiel : la compréhension du rôle néfaste et prédateur des transnationales non seulement du Nord, mais aussi du Sud. Puisqu’on était à Belém, un grand nombre d’activités ont été organisées contre l’action des grandes transnationales brésiliennes comme Petrobras, dans le domaine pétrolier et gazier ou encore Vale, dans le domaine de l’industrie extractive. Il était très important que les Brésiliens qui constituaient plus de 90 % des participants du Forum, prennent conscience de la responsabilité qu’ils ont en tant que citoyens pour mettre fin à l’action néfaste des entreprises de leur pays à l’échelle de leur continent et plus largement à l’échelle mondiale.

Pauline Imbach : En quoi la déclaration de l’Assemblée des Mouvements Sociaux (AMS) est-elle importante ?

Cette déclaration a un aspect tout à fait novateur. Il faut rappeler que, depuis le premier Forum de janvier 2001, à chaque occasion, une assemblée des mouvements sociaux s’est réunie. Préparée depuis le premier jour du Forum, elle se réunit en assemblée générale le dernier jour. À l’issue de l’assemblée, une déclaration finale est adoptée. Elle est rédigée par des représentants de toute une série de mouvements sociaux.

Jusqu’ici, ces déclarations étaient essentiellement un catalogue des thèmes principaux tels que les mouvements sociaux les percevaient et une liste des principales actions à venir. Les mouvements sociaux et les différentes campagnes y présentaient leurs principaux rendez-vous de mobilisation.

La déclaration qui a été adoptée à Belém, est d’une nature différente. Elle comprend une position de fond en terme de diagnostic de la crise du système capitaliste et de positionnement sur l’issue de celle-ci. Le titre et le sous titre synthétisent d’ailleurs bien cela : « Nous ne payerons pas la crise ! Que les riches la paient ! Pour des alternatives anti-impérialistes, anti-capitalistes, antiracistes, féministes, écologistes et socialistes ! »

Cette déclaration a donc un caractère programmatique en ce qui concerne l’alternative. Pour être plus précis, la déclaration indique que la crise du capitalisme ne pourra pas être solutionnée, du point de vue des intérêts des opprimés, si on se limite à réinstaurer quelques mécanismes de régulation. La solution à la crise implique une rupture avec le système capitaliste. « Pour faire face à la crise, il est nécessaire d’aller à la racine du problème et d’avancer le plus rapidement possible vers la construction d’une alternative radicale qui en finisse avec le système capitaliste et la domination patriarcale. » [1]

De plus, cette déclaration exprime des revendications immédiates pour faire face à la crise : « Nous devons lutter pour impulser la plus large mobilisation populaire par une série de mesures urgentes comme : la nationalisation sans indemnisation et sous contrôle social du secteur bancaire ; la réduction du temps de travail sans réduction de salaire ; des mesures pour garantir la souveraineté alimentaire et la souveraineté énergétique ; l’arrêt des guerres, le retrait des troupes d’occupation et le démantèlement des bases militaires étrangères ; la reconnaissance de la souveraineté et de l’autonomie des peuples afin de garantir le droit à l’autodétermination ; la garantie du droit à la terre, au territoire, au travail, à l’éducation et à la santé pour toutes et tous, la démocratisation des moyens de communication et de connaissance. » [2]

Enfin, ce texte propose un calendrier global unifiant, en particulier avec la semaine d’action mondiale du 28 mars au 4 avril 2009. Cela inclut le refus de payer la crise, l’opposition au G20 qui se réunira à Londres le 2 avril 2009, la solidarité avec le peuple palestinien le 30 mars 2009, l’opposition à la commémoration du 60ème anniversaire de l’OTAN et la demande de sa dissolution. Ainsi, il s’agit bien d’une semaine d’action mondiale puisqu’il y a, à la fois, un accord sur les dates et sur les thèmes d’actions. De plus, ce calendrier reprend les dates traditionnelles de mobilisation sur des grands thèmes : la journée des femmes le 8 mars, la journée des paysans le 17 avril, la journée des peuples indigènes le 12 octobre (date d’arrivée en 1492 de Christophe Colomb dans ce que les Européens ont appelé les Amériques). Enfin, ce calendrier contient également les grandes mobilisations à l’occasion du G8 prévu sur l’île de la Madeleine en Sardaigne en juillet 2009, le sommet de Copenhague sur les changements climatiques en décembre 2009 et la semaine mondiale d’action contre la dette et les Institutions Financières Internationales du 8 au 15 octobre 2009.

Ont été particulièrement actifs dans l’élaboration de la déclaration des mouvements sociaux, le CADTM qui avait fait la proposition de rédaction collective, la Marche Mondiale des Femmes (MMF), Via Campesina et en particulier son organisation brésilienne : le Mouvement des Sans Terre (MST), l’organisation des étudiants latino américain (OCLAE), des représentants de mouvements sociaux européens, africains, asiatiques, et les représentants d’organisation indigènes d’Amazonie et des Andes.

Habituellement, lors des Forums, les conclusions de l’assemblée des mouvements sociaux (AMS) sont rendues publiques le dernier jour. Cette année, comme il y avait l’assemblée des assemblées, sur laquelle nous reviendrons, et les assemblées thématiques, l’assemblée des mouvements sociaux a eu lieu le 30 janvier, c’est-à-dire 2 jours avant la fin du Forum. Lors de la présentation des conclusions de l’AMS, Joao Pedro Stedile du MST, a estimé que cette déclaration prouve la maturité de l’AMS dans la mesure où elle définit une politique claire.

Dans ce Forum, l’AMS a continué à jouer un rôle d’aiguillon en posant de manière radicale les problèmes et en renforçant une dynamique, déjà présente dans tout le Forum, qui consistait à la recherche d’explications et de solutions globales et radicales.

Si on lit les déclarations adoptées par une majorité des 11 assemblées thématiques qui ont eu lieu le 1er février au matin, on constate que, de manière répétée, la crise est analysée comme une crise du capitalisme. C’est particulièrement frappant quand on lit la déclaration des peuples indigènes, celle des mouvements anti-guerre ou encore celle de l’assemblée des femmes « Face à ces crises, les réponses palliatives basées encore dans la logique du marché ne nous intéressent pas. Ceci ne peut seulement mener qu’à une survie du même système. Nous avons besoin d’avancer dans la construction d’alternatives (…) pour nous opposer au système patriarcal et capitaliste qui nous opprime et nous exploite. » [3]

La déclaration des peuples indigènes exprime, avec des termes semblables à ceux de la déclaration de l’AMS, des revendications pour une alternative anti-raciste, anti-machiste, respectant la terre mère et socialiste. En voici un extrait : « La crise du modèle de développement capitaliste, eurocentrique, machiste et raciste est totale et nous conduit à la plus grande crise sociale et environnementale de l’histoire de l’humanité. La crise financière, économique, énergétique, productive aggrave le chômage structurel, l’exclusion sociale, la violence raciste, machiste et le fanatisme religieux. De si nombreuses et si profondes crises en même temps configurent une véritable crise de la civilisation occidentale, la crise du « développement et de la modernité capitaliste » qui met en danger toutes les formes de vie. Face à cela cependant, il y en a qui rêvent encore d’améliorer ce modèle et qui ne veulent pas reconnaître que ce qui est en crise, c’est le capitalisme, l’eurocentrisme avec son modèle d’État destiné à une nationalité, d’homogénéité culturelle, de droit positif occidental et de marchandisation de la vie. »

Alors que certains mouvements sociaux ou campagnes, notamment européens, hésitent, voire sont carrément réticents à parler d’alternative socialiste, l’assemblée des peuples indigènes, elle, l’exprime de manière tout à fait explicite. Or l’élaboration de ces deux déclarations s’est faite par des personnes différentes, en des lieux différents du Forum, même si la déclaration de l’AMS a été soumise en assemblée générale à tous les représentants des mouvements présents y compris bien sûr ceux des peuples indigènes (qui étaient venus nombreux à l’AMS).

Dans le comité de rédaction, nous avons eu une discussion sur la manière de marquer l’apport des organisations indigènes à la lutte contre la globalisation capitaliste. Dans la première version, la formule retenue, et qui ne me satisfaisait pas, parlait d’une « réapparition » des mouvements indigènes au cours des 15 dernières années. Or, dès la lecture du texte en assemblée générale, plusieurs représentant(e)s des mouvements indigènes ont demandé que le texte soit amendé pour parler d’une « nouvelle rencontre » entre les mouvements indigènes et les mouvements sociaux au cours des dernières années. Les peuples indigènes ont justement fait remarquer qu’ils n’ont pas attendu que les autres mouvements sociaux les découvrent pour entamer leur lutte. Depuis cinq siècles, ils sont en résistance face au capitalisme et aux différentes formes de domination qui leur ont été imposées. L’assemblée leur a donné raison et le texte a été amendé comme le souhaitaient les représentants des peuples indigènes.

Pauline Imbach : Que dire de la présence au FSM de partis politique et de certains gouvernements ?

Éric Toussaint : La participation de partis politiques est nouvelle car, lors des éditions précédentes au Brésil et en Afrique, les partis politiques étaient peu présents. Ils n’ont été présents de manière très visible que lors du FSM de Mumbai en Inde en janvier 2004 ou lors de certains Forums régionaux ou continentaux, notamment ceux de Karachi, Caracas, ou Athènes en 2006.

Tout d‘abord, il faut dire que les partis politiques brésiliens de gauche (PT, PSOL et PSTU) étaient beaucoup plus présents dans le programme même du Forum mais que leur participation était très différente. Pour le PT, il s’agissait plus de la présence du gouvernement et de l’administration de Lula (plusieurs ministres de son gouvernement étaient présents) que du PT en tant que tel. Par contre, le PSOL et le PSTU, partis d’opposition de gauche au gouvernement Lula, étaient actifs en tant que partis avec les courants syndicaux qui leur sont proches, notamment Con Lut »as et Inter Syndical.

La présence de partis politiques dans l’enceinte du Forum, me paraît tout à fait nécessaire car le Forum doit être un lieu de débat entre partis politiques, mouvements sociaux, organisations citoyennes et « campagnes ». Il serait tout à fait logique qu’à chaque édition du Forum social, des partis politiques reliés au processus du forum soient présents. Il faut mettre un terme à une forme de « ghettoïsation » des mouvements sociaux, ONG, mouvements citoyens qui seraient incapable d’entrer en débat, voire en collaboration active, avec des organisations politiques prêtes à lutter contre la globalisation capitaliste.

Par ailleurs, pour la première fois, quatre présidents étaient présents ensemble : Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Équateur), Fernando Lugo (Paraguay) et Hugo Chavez (Venezuela).

Ils incarnent beaucoup d’espoir du côté du mouvement altermondialiste en général et des mouvements sociaux latino-américains en particulier. Il faut se rappeler qu’en 2005, il y avait eu deux meetings de présidents latino-américains pendant le FSM. Celui donné par Hugo Chavez et, à un autre moment, celui du président Lula. De plus, lors du forum polycentrique de 2006 à Caracas, Hugo Chavez avait participé à un autre grand meeting public.

La nouveauté à Belém c’est que, pour la première fois, quatre présidents étaient interpellés par les mouvements sociaux. C’est extrêmement important que les mouvements sociaux mettent les présidents face à un certain nombre de réalités et essayent d’obtenir d’eux une série d’engagements pour la mise en place d’un modèle alternatif et d’une intégration régionale en Amérique latine. Une intégration qui soit réellement favorable aux peuples, respectueuse de la nature et non pas soumise aux intérêts des transnationales capitalistes. Il faut aussi souligner que les quatre présidents répondaient à une invitation des mouvements sociaux, à l’initiative notamment du MST (Mouvement des Sans Terre), de La Via Campesina et de la MMF (Marche Mondiale des Femmes) qui avaient décidé d’exclure Lula vu le contenu de sa politique antisociale (la presse locale a fortement mis l’accent sur cette exclusion).

La politique de Lula est conforme au modèle social libéral de Gordon Brown en Angleterre ou de Zapatero en Espagne. Elle favorise principalement les grandes sociétés capitalistes brésiliennes présentes dans toute l’Amérique latine, le puissant secteur brésilien de l’agrobusiness, le système financier privé, les grandes transnationales étrangères implantées au Brésil. Cette politique maintient l’exportation comme soutien fondamental au développement, notamment l’agrobusiness de la canne à sucre dans le but de produire de l’éthanol ainsi que dans l’exportation de soja transgénique. D’autre part, du point de vue de la préservation de la nature, le bilan des cinq dernières années est catastrophique. La politique de Lula a entraîné la déforestation de l’Amazonie sur une superficie égale à celle du Venezuela.

Durant le FSM, la démarche du gouvernement de Lula consistait à reconquérir une légitimité par rapport à un secteur de gauche et à la jeunesse politisée opposés à ses politiques néo-libérales. Si le gouvernement de Lula avait un discours anti-libéral, les participants, eux, avaient un pas d’avance en attribuant les responsabilités de la crise globale au système capitaliste.

Lors de cette assemblée avec les quatre présidents, 1.000 délégués des mouvements sociaux étaient présents. Beaucoup plus de participants au FSM auraient souhaité y participer mais il a fallu procéder par délégation. La séance a commencé par une interpellation politique de la part de Camille Chalmers (secrétaire général de la PAPDA à Haïti) qui est membre de Jubilé Sud, du CADTM et de COMPAS (une alliance caribéenne de mouvements sociaux). Il a souligné le caractère positif de l’initiative d’audit réalisé par le gouvernement de Correa en Equateur et la suspension partielle d’une partie du paiement de la dette commerciale. Il a ensuite interpellé Hugo Chavez et Evo Morales sur la mise en place d’audits de la dette dans leurs pays respectifs et leur a rappelé qu’ils s’étaient engagés à le faire à l’issue d’une réunion de l’Alba, en présence de Correa, fin novembre 2008 à Caracas.

Avant de donner la parole aux présidents, deux féministes sont intervenues : Magdalena Leon de REMTE et Nalu Faria de la MMF [4].

Le premier président à prendre la parole fut Rafael Correa. Celui-ci est arrivé dans un contexte tout fait polémique. La veille, la confédération des nations indiennes de l’Équateur (CONAIE) avait envoyé un message au FSM, demandant que Correa soit déclaré persona non grata, en réponse à sa politique à l’égard d’investissements étrangers dans les industries extractives qui affectent directement les populations indigènes. Pour répondre à cette remise en question radicale, Rafael Correa a adopté un discours très à gauche sur le socialisme du XXIème siècle. Si ce discours apparaît uniquement positif, remis dans son contexte, il apparaît comme un moyen de donner le change pour reconquérir une légitimité mise à mal par le type de modèle capitaliste, productiviste, national qu’il met en place dans son pays. Il n’a pas non plus abordé la question de la dette, alors que, dans son introduction, Camille Chalmers avait bien souligné le caractère positif de l’audit de la dette et de la suspension partielle du paiement de celle-ci par l’Équateur depuis novembre 2008.

Ensuite, Fernando Lugo a prononcé un discours dans lequel il a insisté sur le fait qu’il est absolument nécessaire que le Brésil reconnaisse que l’application du traité d’Itaïpu est responsable d’un terrible et injuste endettement du Paraguay à l’égard du Brésil. L’entreprise binationale Itaïpu a une dette totale de 20 milliards de US$, 10 milliards US$ à charge du Paraguay et 10 milliards US$ à charge du Brésil. Plus de 95% de ces dettes sont dues à des entreprises brésiliennes. Lugo a expliqué qu’il attend une attitude amicale et digne du Brésil pour que celui-ci reconnaisse le caractère léonin de ce traité. Les autorités et le peuple du Paraguay veulent une réduction radicale de la dette qui leur est réclamée. Ils souhaitent pouvoir augmenter le prix de l’électricité qu’ils fournissent au Brésil et qu’ils souhaitent pouvoir vendre à d’autres pays de la région, afin d’augmenter les rentrées fiscales de l’État pour pouvoir entamer les réformes sociales sur la base desquelles Lugo a été élu en avril 2008.

Il faut aussi savoir que Lugo va instituer une commission d’audit international du traité d’Itaïpu. Il a décidé que les négociations avec Lula sur le traité d’Itaïpu seraient menées de manière publique, bien que le gouvernement de Lula souhaite, lui, qu’elles soient confidentielles et diplomatiques.

L’intervention de Evo Morales, qui a suivi, était intéressante dans la mesure où il s’est positionné comme faisant partie des mouvement sociaux. Il a expliqué qu’aucun des présidents présents, ne serait président s’il n’y avait pas eu de profondes luttes sociales et si les mouvements sociaux n’avaient pas renversé à plusieurs reprises les présidents menant des politiques néolibérales. Il a demandé aux mouvements sociaux de ne pas hésiter à convoquer régulièrement les présidents afin qu’ils soient obligés de rendre des comptes. Evo Morales a fait allusion à la situation de son pays après l’adoption par référendum de la nouvelle constitution le 27 janvier 2009 (c’est-à-dire le premier jour du FSM), ce qui constitue une avancée très importante pour la Bolivie.

Enfin, il a expliqué le rôle tout à fait contre révolutionnaire de la hiérarchie catholique bolivienne : en détournant le slogan du Forum, il s’est écrié « une autre Église est possible ». Ainsi, il s’est adressé à son collègue Fernando Lugo, ex-évêque catholique, théologien de la libération et, dans la salle, à François Houtart qui est aussi un théologien de la libération, engagé du côté de l’Église des pauvres.

Chavez, quant à lui, a insisté sur l’option anticapitaliste et socialiste en y ajoutant la dimension féministe et en proclamant qu’il était devenu un féministe absolument convaincu.

Après ces interventions, Joao Pedro Stedile, président du MST, a proposé des conclusions, de manière tout à fait exemplaire. En effet, loin de féliciter simplement les présidents, il a déclaré regrettable le temps qu’ils ont perdu et le fait qu’ils se sont révélés incapables, face à la crise, d’adopter des mesures favorables aux peuples. Il critiquait ainsi, l‘ensemble des présidents latino-américains, réunis notamment en décembre à Salvador de Bahia. En s’adressant particulièrement aux quatre présidents présents, il a déclaré qu’en l’absence d’une réaction commune de tous les présidents, les mouvements sociaux attendent des quatre présidents de gauche qu’ils prennent sans plus attendre des mesures fondamentales, structurelles pour répondre à la crise capitaliste.

De plus, il leur a proposé de ne pas attendre d’être convoqués par les mouvements sociaux pour inviter eux-mêmes régulièrement les mouvements sociaux pour écouter ce qu’ils ont à dire.

Cette rencontre a constitué un moment important du FSM, et une avancée dans le dialogue entre mouvements sociaux et gouvernements. Ce type de dialogue n’est possible qu’en Amérique latine dans la mesure où il y a plusieurs gouvernements de gauche issus de luttes sociales radicales reliés à la dynamique du FSM (avant son élection comme président en avril 2008, Fernando Lugo avait participé comme délégué paraguayen au FSM de Porto Alegre en 2005 où il s’était rendu en autobus depuis Asunción).

À la fin de cette journée, le président Lula a convoqué à un autre endroit de Belém un meeting qui était essentiellement un show de présentation de sa politique. Il a convié H. Chavez, R. Correa, E. Morales et F. Lugo qui y ont également pris la parole. Cette conférence se faisait dans un cadre très différent. Il n’était pas question de dialoguer avec les mouvements sociaux ou encore d’écouter les critiques qui pouvaient être faites sur sa politique ou celle des autres présidents.

Pauline Imbach : Observe-t-on un tournant à gauche de certains gouvernements latinos ? L’intégration régionale avance t-elle ?

Éric Toussaint : On ne peut pas parler d’un tournant à gauche des quatre gouvernements invités au FSM. Certes, une série de mesures positives ont été prises au cours de l’année 2008 au Venezuela en terme de nationalisations, comme par exemple celle de la grande entreprise sidérurgique SIDOR suite à un conflit social prolongé, ou encore celle de la banque du Venezuela qui appartenait à un des deux grands groupes bancaires privés espagnols. Au cours de l’année 2008, le bilan qu’on peut faire de Lugo est évidement court dans la mesure où il a prit ses fonctions au mois d’août, donc il y a à peine 6 mois. Il est nécessaire de laisser un délai plus important pour pouvoir se faire un jugement. Néanmoins, ce que l’on peut retenir c’est que face à la crise qui a commencé à toucher de manière directe les économies et les populations d’Amérique latine, les quatre gouvernements de gauche n’ont pas été en mesure de mettre en place une politique alternative concertée.

Il faudrait s’inspirer des propositions issues de la conférence convoquée par les autorités vénézuéliennes en octobre 2008, intitulée « Réponses du Sud à la crise économique mondiale » qui avait abouti à une déclaration dans laquelle figurait une série de propositions très concrètes qui n’ont malheureusement pas, jusqu’ici, été suivies d’effets. Du coté de l’intégration, il faut constater que la Banque du Sud qui existe sur le papier depuis décembre 2007, n’est toujours pas entrée en activité. Elle est clairement en panne.

Après ces observations critiques très importantes, il y a également des éléments positifs qui méritent d’être soulignés. Tout d’abord, en décembre 2008, a eu lieu au Brésil à Salvador de Bahia une réunion de tous les présidents latino-américains qui a concrétisé le retour de Cuba sur la scène commune de l’Amérique latine. À cette occasion, le président Felipe Calderon du Mexique (gouvernement de droite) et Raul Castro (de Cuba) étaient réunis sans que le gouvernement des États-Unis n’ait été invité à cette réunion. Or depuis la révolution cubaine de 1959, les États-Unis ont réussi à isoler Cuba sur le plan diplomatique au point que les réunions principales sur le plan continental étaient des réunions de l’Organisation des États américains (OEA) qui comprennent les États d’Amérique du Nord et d’Amérique latine à l’exclusion de Cuba. Aujourd’hui, il est en train de se mettre en place une fronde des États latino-américains, gouvernements de droite inclus, par rapport à Washington, afin de résoudre en interne certains problèmes régionaux, par exemple le conflit provoqué le 1er mars 2008 par l’intervention armée de la Colombie sur le territoire équatorien. C’est positif.

L’autre élément positif sur le plan de l’intégration est la poursuite de l’élargissement de l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour les Amériques). Au départ elle incluait Cuba, le Venezuela et la Bolivie. En 2008, elle s’est étendue au Honduras et à l’île de la Dominique. On constate également depuis quelques mois un rapprochement prudent de l’Équateur.

Pauline Imbach : Que se passe-t-il du côté de la lutte sur la question de la dette ?

Éric Toussaint : Plusieurs conférences ont été consacrées au thème de la dette. Celle qui a connu la plus importante participation a réuni 500 personnes et était consacré à l’audit de la dette en Amérique latine et la création de la commission d’enquête parlementaire par le Congrès brésilien. Le CADTM et Jubilé Sud étaient les deux réseaux les plus présents au FSM. Latindadd, Eurodad et Afrodad étaient également présents. Comme le mentionne la déclaration finale des campagnes dette, une nouvelle crise internationale de la dette publique est en préparation.

Pauline Imbach : Au niveau de l’organisation du Forum, y a-t-il des nouveautés ?

Éric Toussaint : Oui. L’assemblée des assemblées qui a fait suite aux assemblées thématiques autogérées, constitue une innovation importante. Depuis le début de l’existence du FSM, les mouvements sociaux ont institué la tradition d’une assemblée finale unificatrice, convoquée en « marge » du programme officiel du Forum. Depuis plusieurs années, toute une série de composantes du Forum demandaient que le Forum lui-même favorise de manière active et délibérée les convergences entre toutes les organisations participantes qui le souhaitent, afin de dégager des alternatives communes dans la mesure du possible, des rendez-vous, des actions, des propositions unitaires. Il existait des résistances au sein du Conseil International (CI), mais cette année constitue un tournant et un progrès pour le FSM avec la convocation de l’assemblée des assemblées.

Le premier jour (27 janvier), le Forum s’est ouvert par une grande marche dans la rue. Le deuxième jour, toutes les activités étaient centrées sur la région amazonienne, ce qui a permis de mettre en valeur l’apport des peuples indigènes. Cette journée pan-amazonienne a été suivie de deux journées où tous les thèmes pouvaient être traités dans des activités autogérées. Et enfin, le dernier jour (1er février), se sont réunies le matin 11 assemblées thématiques, suivies l’après-midi d’une assemblée des assemblées où les conclusions de chaque assemblée thématique étaient présentées ainsi que la déclaration finale de l’Assemblée des Mouvements Sociaux –AMS- (tenue, elle, le 30 janvier). C’est de toute évidence un choix extrêmement positif.

Ceci dit, il faut mettre un bémol : le CI et le comité organisateur local n‘ont pas fait suffisamment d’efforts pour faire converger de manière optimale les activités autogérées du troisième et quatrième jour. Cela a donné lieu à une trop grande dispersion puisque près de 2.000 activités se sont déroulées. Il aurait fallu, durant les quatre à six mois qui ont précédé la tenue du Forum, avoir une équipe de volontaires et de permanents en contact avec toutes les organisations qui inscrivaient des activités afin de favoriser des regroupements et des fusions. Cela aurait permis d’éviter de nombreux doublons. De ce côté, le CADTM [5] a fait des efforts puisque toutes ses activités ont été co-organisées avec d’autres. Le CADTM n’a organisé aucune activité en solitaire. En ce qui concerne les réponses à la crise, le CADTM était engagé dans deux initiatives qui ont regroupé des dizaines d’organisations différentes. De même sur la thématique de la dette, les activités ont été menées avec Jubilé Sud, Latindadd et des campagnes nationales actives sur cette problématique, notamment au Brésil.

Deuxième critique, l’assemblée des assemblées s’est tenue dans de mauvaises conditions matérielles. Elle s’est déroulée en plein air, sans système de traduction. Les participants n’avaient aucune possibilité d’interpeller les personnes chargées par les différentes assemblées thématiques de présenter leurs conclusions. Il faudra pour les prochaines éditions un lieu fermé, avec un système de traduction pour permettre un véritable échange autour des conclusions.

Pauline Imbach : Par rapport à l’édition de Nairobi tenue en janvier 2007, le Forum était-il plus accessible aux personnes les plus opprimées ? La population locale a-t-elle participé activement au Forum ?

Éric Toussaint : Le Forum a connu une très forte participation numérique de la population de la région. Environ 100 000 personnes de l’État de Para, dont Bélem est la capitale, étaient présentes. L’entrée du FSM pour les Brésiliens s’élevait à 30 reales, c’est-à-dire 10 euros, le prix de huit à dix repas dans une cantine populaire. C’est donc un montant élevé pour le secteur de la population qui consacre 80 % de ses revenus pour survivre. Il aurait fallu fortement abaisser le tarif d’entrée pour permettre une plus large participation.

Un autre aspect critiquable qui, celui-ci, n’est pas de la responsabilité du comité organisateur du FSM mais le résultat de la politique du gouvernement fédéral et de celui de l’État du Para, c’est la discrimination dont a été l’objet la population des quartiers les plus pauvres de la ville. Deux cents policiers anti-émeutes ont été cantonnés dans les deux quartiers les plus pauvres et les autorités ont décrété la Ley Seca, une loi qui interdit de vendre de l’alcool le soir. C’est donc manifestement une politique discriminatoire à l’égard des « classes dangereuses » pour reprendre un terme du XIXème siècle. Dans le reste de la ville, la présence policière était très discrète et on pouvait vendre des boissons alcoolisées à toute heure du jour et de la nuit.

D’autre part, les habitants vivant dans des constructions précaires aux alentours de l’université où s’est tenu le Forum ont été expulsés de force juste avant le Forum afin de nettoyer le quartier.

Durant le Conseil International, le CADTM a interpellé le comité organisateur sur le prix de l’entrée du forum et a critiqué l’attitude des autorités de l’État vis-à-vis des populations pauvres. Les membres du comité organisateur ont déclaré qu’ils étaient eux-mêmes très préoccupés par ce genre de politiques.

En conclusion, le FSM devrait être totalement ouvert aux populations locales sans barrière financière. L’organisation d’un Forum ne devrait pas être accompagné de mesures de sécurité dans lesquels la police vise de manière discriminatoire les classes populaires qui doivent être l’acteur central du changement dans un processus comme celui du FSM et de l’altermondialisme.

Pauline Imbach : Comment la situation évolue t-elle au niveau du Conseil International (CI) ?

Éric Toussaint : On constate une évolution positive au sein du CI autour de ce Forum Social Mondial. D’une part, avant le Forum, vu le choix stratégique de convoquer une assemblée des assemblées et, d’autre part, après le FSM, lors de la réunion de deux jours du CI. Le succès du Forum s’est traduit dans le climat serein des débats et des élaborations du CI. La réunion a été le lieu d’un débat stratégique introduit par un document présenté par Gus Massiah. Sans qu’aucun vote ait eu lieu sur le sujet, on percevait, au sein du CI, la volonté de faire réussir les plans d’actions et notamment la semaine d’action mondiale décidée lors de l’AMS. Alors que certaines composantes, dont des composantes fondatrices du forum, s’étaient exprimées lors des éditions précédentes contre l’organisation dans le cadre du Forum de grandes manifestations, notamment celles contre la guerre en 2003 et en 2004, à cette occasion-ci, elles se sont exprimées de manière favorable au calendrier d’action. Il est clair que la crise mondiale du capitalisme est passée par là. Chacun et chacune sont confrontés à la nécessité de l’action pour y faire face.

Cela pose différentes questions : Est-ce que cela traduit une capacité du CI à réagir ? Lui qui était fortement assoupi et réticent à pousser à l’action. Est-ce que ce changement, constaté après le Forum de Belém, est durable ou momentané ?

Il est important que les organisations qui peuvent activement stimuler le CI dans le bon sens prennent leurs responsabilités. De ce côté-là, le CADTM compte bien prendre les siennes avec les autres organisations qui souhaitent améliorer le fonctionnement du CI pour que celui-ci contribue à affronter les défis de la crise globale capitaliste.

De plus, une proposition très importante à soutenir a été émise lors du CI : celle de tenir une prochaine réunion à Gaza en 2010 qui serait accompagnée d’activités publiques destinées à des centaines de participants. Il faut que ce projet se concrétise au premier semestre 2010 pour appuyer la lutte du peuple palestinien.

Pauline Imbach : Le plan d’action des mouvements sociaux a-t-il des chances de réussir ?

Éric Toussaint : Pour que l’appel de l’AMS aboutisse à un succès, il faut que toutes les organisations qui ont participé au forum ou toutes celles qui soutiennent cette convocation, mettent tout en place pour que dans leur pays et leur région, cet appel se transforme en mobilisation. Il y a aussi d’autres rendez-vous auxquels il faudra répondre présent. Il est certain que les luttes en cours ou les luttes récentes (en Grèce, en France, en Guadeloupe et Martinique …) peuvent contribuer au succès de ce plan. Il faut combiner ces luttes à la volonté des travailleurs et des organisations syndicales de réagir aux vastes plans de licenciements qui touchent des pans entiers de l’économie.



[1] Extrait de la Déclaration de l’assemblée des mouvements sociaux.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Lire : Ignacio Ramonet, La vraie gauche et les mouvements sociaux.

[5] La délégation du CADTM au FSM était composée d’une trentaine de déléguées et délégués provenant de 14 pays (Argentine, Belgique, Bénin, Brésil, Côte d’Ivoire, Equateur, France, Haïti, Inde, Japon, Maroc, Pakistan, République démocratique du Congo, Togo. Les délégués de Colombie, du Venezuela et de Tunisie n’ont pas été en mesure d’arriver à Belém).

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Une livraison de Nouvelles questions féministes

Quand Theodor Adorno rencontre Bridget Jones

jeudi 26 février 2009, par Mona Chollet

Dans son dernier numéro, la revue féministe francophone se penche sur les figures féminines emblématiques de la culture de masse contemporaine.

Presse, cinéma, télévision, publicité : les féministes des années 1970 s’étaient emparées avec une belle ardeur des images du féminin produites par la culture de masse. Elles les avaient disséquées, contestées, brocardées, en avaient montré les présupposés et la fonction idéologiques. Leurs héritières, qui auraient pourtant eu plus que jamais du grain à moudre, ont sérieusement relâché leur vigilance. Certes, d’indécrottables mal élevées continuent le combat de façon sporadique – voir par exemple ce récent billet sur le blog Les Entrailles de Mademoiselle ; on se souvient aussi de la bible du stéréotype féminin publiée en 2003 par le collectif des Guerrilla Girls sous le titre immortel de Bitches, Bimbos & Ballbreakers (« Salopes, bimbos et casse-couilles »). Mais, pour l’essentiel, force est de constater que cet exercice aussi salutaire que divertissant est tombé en désuétude.

Intitulé « Figures du féminin dans les industries culturelles contemporaines », le dernier numéro de la revue Nouvelles questions féministes vient remédier en partie à la frustration que l’on peut ressentir dans ce domaine. Et commence par montrer que la critique culturelle féministe ne peut plus se pratiquer comme à la grande époque. Comme le fait remarquer l’introduction du dossier [1], celle des années 1970 n’échappait pas toujours – paradoxalement – au piège d’une certaine misogynie, en condamnant dans un même mouvement la culture de masse, assimilée à la « basse culture », et son public supposé privilégié : les femmes, consommatrices aliénées et bovarysantes de romans à l’eau de rose et de soap operas. Les analyses, au cours de la décennie suivante, devaient heureusement gagner en finesse.

Depuis, de toute façon, la donne a un peu changé : les auteures constatent « l’émergence d’une nouvelle norme culturelle que certains sociologues qualifient volontiers d’“omnivorité” : l’affirmation du “bon goût” résiderait désormais dans la capacité à apprécier des formes d’expression esthétiques multiples et variées, allant de la série télévisée à la musique classique, l’exclusivité en termes de goûts étant devenue la marque d’un statut culturel dominé ». Cette évolution s’incarne assez bien dans la personnalité de Quentin Tarantino (à qui un article du dossier est consacré) : en clamant son goût pour les sous-genres obscurs et habituellement dénigrés du cinéma, en s’inspirant d’eux, en les citant, en les remixant, le réalisateur leur a donné leurs lettres de noblesse. Avec lui, la connaissance des sous-cultures est devenue une manifestation de l’élitisme le plus pointu – si pointu, même, rapporte Maxime Cervulle dans son article, que Miramax a dû, au moment de la sortie de Grindhouse, éditer une brochure expliquant au public américain, qui risquait d’être un peu perdu, « le concept du film et la mauvaise qualité “volontaire” de la pellicule »

Par ailleurs, avec l’essor d’Internet, le public, qui n’était qu’une masse indistincte et passive dans les années 1970, a acquis une capacité nouvelle à « répliquer » aux productions dont on le bombarde, et à se les approprier. Un article de ce dossier, signé Malin Isaksson, s’intitule « Quand les internautes rencontrent Buffy : la fan fiction sur l’amour entre femmes ». Au « canon » d’une production telle que l’ont imaginée les scénaristes, vient désormais s’ajouter le « fanon » des fictions dérivées que les fans imaginent à partir de cet univers (voir par exemple le site Fanfic-fr.net). Ainsi, dans de nombreuses fan fictions inspirées par la série Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer), de Joss Whedon, l’héroïne, Buffy, adolescente blonde et hétérosexuelle relativement sage et ordinaire – en dehors de son aptitude à tuer des vampires et, plus ponctuellement, de la relation sadomasochiste qu’elle entretient avec l’un d’entre eux au prix d’une grande culpabilité –, se voit poussée au passage à l’acte lesbien avec sa sulfureuse acolyte, Faith.

Des héroïnes émancipées qui rejettent le féminisme Retour à la table des matières

Autre évolution : aujourd’hui, bon nombre de productions culturelles ne se laissent plus classifier aussi facilement qu’autrefois selon une grille de lecture féministe, car elles combinent des éléments conservateurs et des éléments progressistes. Nous vivons en effet à l’ère du « postféminisme », qui a intégré quarante ans de féminisme, et entretient avec ce dernier des rapports ambigus. Même si l’égalité est loin d’être acquise, le féminisme, réduit à un rabâchage daté et ennuyeux, suscite, dans la sphère culturelle, la lassitude de ceux – et celles – qui ne se sentent pas concernés par ses enjeux, ou qui lui ont toujours été plus ou moins sourdement hostiles. Au mieux, il est perçu comme dépassé, puisque les discriminations ou les violences dont les femmes restent victimes sont niées ou minimisées.

Les personnages féminins emblématiques produits ces dernières années par l’industrie culturelle reflètent cette ambivalence. Il s’agit de jeunes femmes qui, tout en bénéficiant de certains acquis du féminisme, au sens où elles sont économiquement indépendantes et sexuellement affranchies, les « compensent » par une surenchère dans la mise en scène d’une féminité classique exacerbée – comme la Carrie Bradshaw de Sex and the City. La « mascarade » de la féminité, écrit Angela McRobbie dans son article « L’ère des top girls : les jeunes femmes et le nouveau contrat sexuel », « désavoue les figures spectrales puissantes et castratrices de la lesbienne et de la féministe auxquelles les “top girls” pourraient raisonnablement être associées ». Elle leur permet à la fois de se rassurer elles-mêmes sur leur capacité à susciter le désir des hommes et de rassurer leurs collègues masculins, que leur irruption dans le monde du travail pourrait effrayer.

Ce que McRobbie appelle le « complexe mode-beauté » se charge donc, par ses prescriptions incessantes, de rétablir la part de contrôle social et patriarcal auquel ces héroïnes ont échappé – Sex and the City a d’ailleurs été (avant tout, disent les mauvaises langues) une extraordinaire machine à « lancer » des marques, des modes, des produits. On pourra remarquer que, pour les femmes réelles, lorsque la possibilité d’assurer leur indépendance économique et leur épanouissement personnel est remise en question par la précarité, le chômage, le temps partiel subi, l’ingratitude et la pénibilité du travail, il risque fort de ne rester que la deuxième partie de l’équation : des normes particulièrement tyranniques en matière d’apparence physique, et la conviction que l’identité et les possibilités d’accomplissement personnel d’une femme résident avant tout dans son aptitude à s’y conformer.

Angela McRobbie constate aussi que les héroïnes de ces dernières années, personnages de fiction, mannequins ou jet-setteuses en vue, sont toutes blanches, voire blondes aux yeux clairs (qu’on pense à Carrie Bradshaw, Bridget Jones, Paris Hilton, Lindsay Lohan, Sienna Miller, Jennifer Aniston, Gisele Bundchen, etc.) : « Le nombre de photos de femmes noires ou asiatiques dans les pages des magazines féminins a drastiquement diminué ces dernières années, et, tout aussi important, personne ne semble plus trouver nécessaire d’en parler. » Comme le féminisme, l’antiracisme est passé de mode. Cette régression est due à « l’inattention complète et soutenue, de la part des éditeurs et éditrices, journalistes et autres personnes, blanches pour la plupart, qui occupent des postes importants au sein des institutions médiatiques, culturelles et publiques, aux problèmes de l’égalité des chances et de la représentation des minorités ». Implicitement, constate McRobbie, « la mascarade postféministe rétablit d’un bout à l’autre la normativité de la blancheur ».

Bagarres et beuveries en talons aiguille Retour à la table des matières

L’universitaire britannique analyse aussi un autre archétype de la féminité postféministe : celui de la phallic girl, qui, tout en affichant, là encore, une féminité classique et aguichante – minijupe, talons aiguille, décolleté plongeant –, adopte un comportement traditionnellement réservé aux hommes. Elle « boit abondamment, jure, fume, se bagarre, a des aventures sexuelles sans lendemain, montre sa poitrine en public, se fait arrêter par la police, consomme de la pornographie », etc. Les héroïnes du film de Tarantino Boulevard de la Mort, que Maxime Cervulle analyse dans son article, correspondent largement à cet archétype, dont elles incarnent la forme la plus spectaculaire, mélange « d’hyperféminité et de masculinité violente ». Cervulle avoue d’ailleurs sa perplexité devant le manque d’imagination que constitue le fait de « représenter des femmes puissantes comme des hommes comme les autres ».

La phallic girl, comme la top girl, manifeste par ailleurs sa défiance, voire sa franche hostilité à l’égard des féministes, et, même si elle ne dédaigne pas de temps en temps une aventure avec une autre femme, se démarque clairement des « lesbiennes phalliques ». Boulevard de la Mort, montre Cervulle, a un effet dépolitisant en ce qu’il présente le féminisme – consistant ici à rendre la monnaie de sa pièce à un tueur de femmes – comme « une résistance individuelle totalement déconnectée de tout mouvement social ou collectif ». Tarantino, nourri de cultural studies et d’études féministes, les passe à la moulinette de son ironie ambiguë, et les « vide de la spécificité de leur ancrage politique » pour mieux perpétuer des stéréotypes.

Maxime Cervulle se penche aussi, au passage, sur l’archétype de la guerrière hypersexy (qui n’est pas une nouveauté), omniprésent dans les mangas, par exemple, et incarné en particulier ces dernières années par l’héroïne d’un autre film de Tarantino, Kill Bill : Beatrix Kiddo (Uma Thurman). Il en analyse ainsi la signification : « Là où le trope de l’infirmière sexy exprime l’attachement des hommes qui le reproduisent et le font circuler aux politiques genrées du care, par lequel les femmes sont assignées aux soins et au travail affectif, le trope de la rébellion des femmes exprime le désir de certains hommes d’abandonner le poids et les contraintes de la domination, pour se laisser aller, dans l’intimité des alcôves, aux délices d’une soumission choisie. » Il pointe en effet le « travail de contrôle et de censure de soi » qu’exige des hommes le maintien de la domination masculine : « Ainsi, sans doute faut-il “lire” ces moments où les hommes hétérosexuels s’abandonnent à une soumission sexuelle, ou s’investissent affectivement dans des représentations de femmes puissantes et armées, comme des temps de loisirs où ils tentent de desserrer un instant l’emprise que le genre et la domination ont aussi sur eux. »

Chick lit et mum lit à la française Retour à la table des matières

Le dernier article du dossier, enfin, signé Nathalie Morello, traite d’un genre qui se prête mieux à une critique féministe traditionnelle : la mum lit, ou « littérature de maman ». Il s’agit d’une des innombrables déclinaisons d’un phénomène qui, dans le sillage du succès du Journal de Bridget Jones, fleurit surtout en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis : la chick lit, ou « littérature de poulette ». Chaque genre a ses ramifications, si bien que l’on trouve désormais la teen lit (pour les adolescentes), la granny lit (pour les grands-mères), mais aussi l’improbable Christian chick lit (pour les « poulettes chrétiennes »), la yummy mummy lit (pour les mères de compétition), la slummy mummy lit (pour les mères débordées) et la dummy mummy lit (pour les mères « nulles ») – ces trois derniers types étant respectivement incarnés dans la série Desperate Housewives par les personnages de Bree Van De Kamp, Lynette Scavo et Susan Mayer.

La mum lit met en scène, sur le mode humoristique, des femmes aux prises avec le « triple idéal féminin de la mère parfaite, de l’épouse épanouie et de la travailleuse accomplie ». Mais, note Nathalie Morello à la suite d’autres critiques féministes, « si l’autodérision permet d’évacuer momentanément culpabilité, frustration et anxiété, si elle signale même une certaine distance par rapport aux normes établies, elle risque aussi de déplacer la critique de ce qu’Adrienne Rich a appelé l’institution de la maternité vers les faiblesses individuelles de ces mères » : là aussi, donc, individualisation et dépolitisation.

Nathalie Morello se penche sur les quelques déclinaisons françaises à succès du genre, comme Les tribulations d’une jeune divorcée, d’Agnès Abécassis, et Et toi, tu vis toute seule ? d’Anne de Bartillat [2]. Propos lénifiants sur la prépondérance du rôle maternel et le bonheur d’être « une vraie maman » – une dimension absente de la mum lit anglo-saxonne –, clichés visant les deux sexes, pointes de franche misogynie à travers des considérations haineuses à l’égard de certaines catégories de femmes (les propriétaires de portables, les femmes sans enfants), reproduction du modèle sentimental traditionnel, dénouement ultraconventionnel… Le tableau est plutôt accablant.

Morello explique ces spécificités françaises par le fait qu’en France, « les représentations idéalisées autour de l’être-femme sont profondément ancrées dans la conscience collective ». « C’est davantage une caractéristique de la mentalité française, note-t-elle, de valoriser la quête d’un idéal féminin-maternel, tandis que l’esprit anglo-saxon a une propension à rire des facéties de celle qui tente en vain de s’y conformer, dans un contexte culturel où la notion de genre comme rôle ou performance est également plus répandue. » D’après elle, c’est d’ailleurs ce qui explique que la mum lit, comme la chick lit, ne « prenne » pas vraiment en France : les auteures françaises sont mal équipées pour faire honneur au genre. En outre, le paysage littéraire en France reste fortement clivé entre la « grande » littérature et la production bas de gamme, alors qu’en Grande-Bretagne, « les questions de fond ayant rapport à la race, la classe, le genre trouvent traditionnellement à s’exprimer dans la culture populaire, y compris dans la fiction écrite ».

Il reste que la mum lit à la française donne à voir en pagaille les symptômes de la renaturalisation des rôles sexuels que l’on a laissée s’opérer au cours des dernières décennies. Dans un contexte où le marché du travail menace de ne plus assurer son rôle valorisant et émancipateur – au moins économiquement –, l’assignation des femmes à une maternité perçue comme leur vocation naturelle, ajoutée à une tyrannie de l’apparence qui ne fait qu’habiller de chic et de glamour les contraintes les plus aliénantes et les plus éculées, ouvre la porte à toutes les régressions. Tout change, certes… Mais il s’en faut de si peu pour que, en fin de compte, rien ne change.

Nouvelles questions féministes, revue internationale francophone, Vol. 28, n° 1/2009, éditions Antipodes (Lausanne).

Notes

[1] Signée Valérie Cossy, Fabienne Malbois, Lorena Parini et Silvia Ricci Lempen.

[2] S’y ajoute une analyse d’un roman qui n’appartient pas à cette catégorie, mais qui traite tout de même de la solitude d’une mère élevant seule ses enfants : Sans moi, de Marie Desplechin, dont Nathalie Morello pointe les qualités et les limites.

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4 janvier 2009

La nouvelle administration US : Obama choisit ceux qui ont échoué

Barack Obama, le chou-chou de Wall Street et de la City étiqueté par de bons publicitaires « candidat des pauvres » vient de nommer son équipe économique. L’ex-sénateur de l’Illinois, qui a conduit la campagne électorale la plus dispendieuse de l’Histoire grâce aux subsides de JP Morgan Chase et Goldman Sachs, a rappelé à la Maison-Blanche ceux qui y ont organisé la vague de dérégulation des années 90, observent Damien Millet et Éric Toussaint. Washington entend utiliser les désordres de la crise financière pour accélérer la globalisation.

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Barack Obama présente son équipe économique. De gauche à droite : Timothy Geithner, Christina Romer, Barack Obama, Lawrence Summers, Melody Barnes, Robert Rubin.

Certains s’attendaient à ce que Barack Obama, nouveau président des États-Unis, nomme une équipe économique profondément renouvelée afin de mettre en œuvre un New Deal. Obama allait changer le capitalisme, à défaut de l’abolir, et procéder à une nouvelle vague de régulation de l’économie. Mais en fait, Obama a choisi les plus conservateurs parmi les conseillers démocrates, ceux-là mêmes qui ont organisé la déréglementation forcenée quand Bill Clinton était président à la fin des années 1990. La cohérence de son choix, à travers trois noms emblématiques, est révélatrice.

Premier en piste, Robert Rubin est secrétaire au Trésor entre 1995 et 1999. Dès son arrivée, il est confronté à la crise financière au Mexique, premier grand échec du modèle néolibéral dans les années 1990. Par la suite, il impose avec le FMI un traitement de choc qui aggrave les crises survenues en Asie du Sud-Est en 1997-98, puis en Russie et en Amérique latine en 1999. Rubin ne doute toujours pas des bienfaits de la libéralisation et il contribue résolument à imposer aux populations des pays émergents des politiques qui dégradent leurs conditions de vie et augmentent les inégalités. Aux États-Unis, il pèse de tout son poids pour obtenir l’abrogation du Glass Steagall Act, ou Banking Act, en place depuis 1933, qui a notamment déclaré incompatibles les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement. La porte est alors grande ouverte pour toutes sortes d’excès de la part de financiers avides de profits maximums, rendant possible la crise internationale actuelle. Pour boucler la boucle, cette abrogation du Banking Act permet la fusion de Citicorp avec Travelers Group pour former le géant bancaire Citigroup. Par la suite, Robert Rubin devient l’un des principaux responsables de Citigroup… que le gouvernement des États-Unis vient de sauver dans l’urgence en novembre 2008 en garantissant pour plus de 300 milliards de dollars d’actifs ! Malgré cela, Rubin est l’un des principaux conseillers de Barack Obama.

Deuxième personnalité en scène, Lawrence Summers hérite pour sa part du poste de directeur du Conseil économique national de la Maison-Blanche. Son parcours comporte pourtant un certain nombre de taches qui auraient dû être indélébiles… En décembre 1991, alors économiste en chef de la Banque mondiale, Summers ose écrire dans une note interne : « Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays moins avancés. Une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. [...] L’inquiétude [à propos des agents toxiques] sera de toute évidence beaucoup plus élevée dans un pays où les gens vivent assez longtemps pour attraper le cancer que dans un pays où la mortalité infantile est de 200 pour 1 000 à cinq ans » [1]. Il ajoute même, toujours en 1991 : « Il n’y a pas de [...] limites à la capacité d’absorption de la planète susceptibles de nous bloquer dans un avenir prévisible. Le risque d’une apocalypse due au réchauffement du climat ou à toute autre cause est inexistant. L’idée que le monde court à sa perte est profondément fausse. L’idée que nous devrions imposer des limites à la croissance à cause de limites naturelles est une erreur profonde ; c’est en outre une idée dont le coût social serait stupéfiant si jamais elle était appliquée » [2]. Avec Summers aux commandes, le capitalisme productiviste a un bel avenir.

Devenu secrétaire au Trésor sous Clinton en 1999, il fait pression sur le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, pour que celui-ci se débarrasse de Joseph Stiglitz qui lui a succédé au poste d’économiste en chef et qui est très critique sur les orientations néolibérales que Summers et Rubin mettent en œuvre aux quatre coins de la planète où s’allument des incendies financiers. Après l’arrivée de George W. Bush, il poursuit sa carrière en devenant président de l’université de Harvard en 2001, mais se signale particulièrement en février 2005 en se mettant à dos toute la communauté universitaire après une discussion au Bureau national de la recherche économique (NBER) [3]. Interrogé sur les raisons pour lesquelles on retrouve peu de femmes à un poste élevé dans le domaine scientifique, il affirme que celles-ci sont intrinsèquement moins douées que les hommes pour les sciences, en écartant comme explications possibles l’origine sociale et familiale ou une volonté de discrimination. Cela provoque une grande polémique [4] tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’université. Malgré ses excuses, les protestations d’une majorité de professeurs et d’étudiants de Harvard l’obligent à démissionner en 2006.

Si sa responsabilité dans la situation actuelle n’est pas encore avérée, sa biographie consultable sur le site de l’université de Harvard au moment de sa présidence affirme qu’il a « dirigé l’effort de mise en œuvre de la plus importante déréglementation financière de ces 60 dernières années ». On ne saurait être plus clair !

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« The Economist », l’hebdomadaire des spéculateurs de la City, appelait à voter Obama.

Troisième personnalité choisie par Obama, Timothy Geithner vient d’être nommé secrétaire au Trésor. Actuellement président de la Banque centrale de New York, il a été sous-secrétaire au Trésor chargé des Affaires internationales entre 1998 et 2001, adjoint successivement de Rubin et de Summers, et actif notamment au Brésil, au Mexique, en Indonésie, en Corée du Sud et en Thaïlande, autant de symboles des ravages de l’ultralibéralisme qui ont connu de graves crises durant cette période. Les mesures préconisées par ce trio infernal ont fait payer le coût de la crise aux populations de ces pays. Rubin et Summers sont les mentors de Geithner. Aujourd’hui, l’élève rejoint ses maîtres. Nul doute qu’il va continuer à défendre les grandes institutions financières privées, sourd aux droits humains fondamentaux, bafoués aux États-Unis comme ailleurs suite aux politiques économiques qu’il défend avec véhémence.

Prétendre re-réguler une économie mondiale déboussolée en donnant les leviers de décision à ceux qui l’ont dérégulée aux forceps revient à vouloir éteindre un incendie en faisant appel à des pyromanes.


par Éric Toussaint*, Damien Millet*


 Éric Toussaint

Éric Toussaint est président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Dernier livre publié : Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM/Syllepse, 2008.


Les articles de cet auteur


Damien Millet

Damien Millet est secrétaire général du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Dernier livre publié : Dette odieuse (avec Frédédric Chauvreau), CADTM/Syllepse, 2006. .


Les articles de cet auteur




[1] Des extraits ont été publiés par The Economist (8 février 1992) ainsi que par The Financial Times (10 février 1992) sous le titre « Préservez la planète des économistes ».

[2] Lawrence Summers, à l’occasion de l’Assemblée annuelle de la Banque mondiale et du FMI à Bangkok en 1991, interview avec Kirsten Garrett, Background Briefing, Australian Broadcasting Company, second programme.

[3] Financial Times, 26-27 février 2005.

[4] La polémique a été également alimentée par la désapprobation de l’attaque lancée par Summers contre Cornel West, un universitaire noir et progressiste, professeur de Religion et d’études afro-américaines à l’université de Princeton. Summers, sioniste notoire, dénonça West comme antisémite parce que celui-ci soutenait l’action des étudiants qui exigeaient un boycott d’Israël tant que son gouvernement ne respecterait pas les droits des Palestiniens. Voir Financial Times du 26-27 février 2005. Aujourd’hui, Cornel West, qui a soutenu Obama avec enthousiasme, s’étonne que celui-ci veuille s’entourer de Summers et de Rubin.


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AFP : un nouveau mandat sur fond d’inquiétudes

Le président de l’Agence France Presse, Pierre Louette, doit être réélu ce vendredi 12 décembre à la présidence de l’Agence France Presse. Il fait figure d’homme de tact ayant réussi à désamorcer la crise qui s’était engagée au printemps entre l’UMP et la troisième agence d’information mondiale, forte de 1200 journalistes. Pourtant, la lettre de mission qu’il reçoit du pouvoir est sans équivoque : il s’agit d’engager l’AFP sur la voie de la réforme en acceptant une révision de son statut et en la préparant à l’entrée d’actionnaires extérieurs. L’intersyndicale de l’Agence appelle à une mobilisation contre ce projet de privatisation partielle qui ne dit pas son nom.

Il est parfois des coquilles révélatrices : ce vendredi 12 décembre, un conseil d’administration de l’Agence France Presse se réunit pour « désigner le Pdg de l’Agence, lors d’un vote qui devrait conduire à la réélection de Pierre Louette pour un deuxième mandat de trois ans, selon des sources concordantes », nous apprend une dépêche de l’AFP, datée du 11 décembre. Une première dépêche ô combien révélatrice d’aspirations inconscientes était par erreur titrée, quelques minutes plus tôt : « La réélection de Pierre Louette au menu du CE de l’AFP vendredi ». En réalité, comme s’empresse de le corriger la vénérable agence, ce n’est bien sûr par le comité d’entreprise qui décide de la nomination de son président mais le « CA ». Entendez le conseil d’administration de l’AFP composé de représentants de la presse, de l’audiovisuel public et de l’Etat, lequel assure 40 % des ressources de l’Agence. Aucune chance donc de laisser aux personnels le droit de décider de leur avenir. Aucune chance pour que le seul autre candidat déclaré à la présidence, le journaliste Pierre Brosselin, ne fasse rien d’autre que de la figuration.

Un président proche du pouvoir Retour à la table des matières

Car Pierre Louette, à 45 ans, est pratiquement certain de se succéder à lui-même. Cet énarque passé par France Télévisions, Havas Advertising et LVMH a en effet le soutien du gouvernement. Fin octobre, les représentants de l’Etat lui ont donné mandat pour remettre ses propositions en vue d’une modernisation du « statut » de l’AFP… avant la fin du premier trimestre 2009. Un statut, issu d’une loi datant de 1957, qui stipule que l’AFP ne peut « en aucune circonstance tenir compte d’influences ou de considérations de nature à compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information » et qu’elle ne doit « en aucune circonstance, passer sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique ou économique » [1].

La loi précise que l’Agence est une société soumise au droit commercial mais avec une gouvernance dérogatoire au droit commun des sociétés, destiné à assurer son indépendance. Elle n’a donc ni capital ni actionnaires et, comme tel, aucune légitimité à faire entrer un groupe extérieur dans sa structure de contrôle. C’est précisément ce que Pierre Louette va recevoir instruction de modifier dans « une lettre de mission du gouvernement », remise ce vendredi 12 décembre et ayant pour but de réformer le statut de l’AFP.

Une telle réforme n’est en rien nécessaire au développement de l’AFP qui, au cours de ces dernières années, a pu se développer dans le multimédia et même consolider ses comptes avec un bénéfice net annoncé de 3 millions d’euros en 2008. Mais Nicolas Sarkozy en a décidé autrement. Il a convaincu Pierre Louette, qu’il avait déjà pu côtoyer au cabinet d’Edouard Balladur entre 1993 et 1995 lorsqu’il était ministre du budget et porte-parole du gouvernement, de faire entrer des « actionnaires stables » dans un capital « libéré en actions ». En d’autres termes, il s’agit de faire sienne la préconisation de Danièle Giazzi secrétaire national de l’UMP, qui, dans un rapport très flatteur façon « Le corbeau et le renard » avait suggéré que l’Agence « ouvre son capital si nécessaire » et se transforme en société anonyme. En d’autres termes, qu’elle s’oriente sur la voie de la privatisation.

Une agence trop influente pour Sarkozy Retour à la table des matières

Le chef de l’Etat a un problème personnel avec l’AFP. Il n’a pas supporté quand il était ministre de l’intérieur qu’elle évoque un jour d’octobre 2005, alors que son épouse d’alors s’était envolée à New York avec son amant, une relation intime qu’il avait avec une journaliste politique du Figaro. L’Agence entre alors dans le collimateur du ministre-candidat pour ne pas avoir su protéger sa vie privée à laquelle, « ni plus qu’un autre ni moins qu’un autre », il a droit. L’AFP se défend officieusement en expliquant que des photos circulaient dans toutes les rédactions, que de nombreux titres de presse avaient déjà repris l’information et que la nouvelle circulait en boucle sur Internet. « A l’heure de l’instantanéité, on ne peut pas être les derniers à parler d’une vérité que plus personne n’ignore… », explique un journaliste de l’Agence. Néanmoins, pour Sarkozy, l’AFP a franchi la ligne jaune que ne doit jamais oublier ce grossiste en informations pour médias dominants : elle a fait entrer une histoire non homologuée par le pouvoir dans la sphère du discours légitime.

En 2008, l’heure de la revanche a sonné. Le mandat du président Louette arrive à échéance et l’Agence a besoin de 20 millions d’euros pour sa modernisation informatique. De plus, si elle veut être assurée d’une revalorisation des crédits accordés par l’Etat en abonnements, elle a besoin de signer son contrat d’objectifs et de moyens pour les années 2009-2012. C’est le moment d’agir. Comme à son habitude, Sarkozy fait alors monter au créneau son « porte-flingue » favori : le lobbyiste Frédéric Lefebvre, député des Hauts-de-Seine et porte-parole de l’UMP. Au printemps dernier, celui-ci saisit le prétexte de la non reprise par l’AFP d’un communiqué de l’UMP pour l’accuser de partialité. En réalité, il s’agit de faire pression sur les 1200 journalistes alors que l’influence de l’AFP s’est trouvée considérablement renforcée par la reprise systématique de ses dépêches sur les grands sites et portails internet. En mai, l’intersyndicale de l’Agence appelle les salariés à se réunir devant le siège, place de la Bourse, à Paris, pour protester contre « les attaques répétés contre l’AFP ». La tension est entretenue jusqu’au rapport Giazzi qui semble refléter la position de la majorité sur la troisième agence de presse mondiale.

Le très pacifiant Pierre Louette Retour à la table des matières

C’est alors que Pierre Louette entre en scène. En septembre, il fait passer le message qu’il a vu Frédéric Lefebvre et qu’il a obtenu de lui qu’il cesse ses coups de boutoirs contre l’Agence. Aux yeux des personnels, il gagne ses galons de communiquant chevronné qui a su gérer avec élégance une crise ouverte avec le parti majoritaire (comme il y eut crise avec Ségolène Royal, à propos de l’annonce de sa séparation avec François Hollande). Mais une question demeure : de quelle mission Pierre Louette est-il aujourd’hui porteur pour obtenir ainsi un renouvellement de son mandat ? S’agit-il de préparer une privatisation rampante comme le craint l’intersyndicale de l’AFP qui appelle à signer une pétition pour défendre l’institution ? [2]

On peut d’autant plus le penser que Pierre Louette engage l’Agence sur le terrain d’une diversification tous azimuts qui va de la vidéo au téléphone mobile en passant par les questionnaires ludiques et les gadgets autour de l’information fournis par une filiale américaine (Newzwag). De même, il vient de signer un accord exclusif avec l’agence privée Relaxnews pour créer « le premier fil mondial d’informations loisirs ». Quel contrôle éditorial conservera l’Agence dans ce nouveau service où il s’agira autant de « donner l’actualité des produits » du luxe ou de la mode que de tenir l’agenda des événements de l’industrie culturelle ? Faudra-t-il s’étonner si, dans quelques mois, ou quelques années, Pierre Louette annonce la nécessité de s’adosser à un grand nom de la technologie, de la communication ou des médias pour mieux développer un savoir-faire multimédia composite ?

vendredi 12 décembre 2008, par Marie Bénilde

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