"Que sert d’être habile à parler ? Ceux qui reçoivent tout le monde avec de belles paroles, qui viennent seulement des lèvres, et non du cœur, se rendent souvent odieux ..." ( Confucius )
Vendredi 11 mars 2011. 14h46 heure locale. Le Japon vient d’être
touché par l’une des catastrophes naturelles les plus terribles de son
histoire. Depuis, l’archipel vit avec une épée de Damoclès audessus de
lui : celle de la centrale de Fukushima qui ne peut être réparée et qui
continue de fuir…
Un an après, la situation s’est-elle améliorée ? L’Etat a-t-il pris
des dispositions suffisantes ? Comment les habitants s’organisent-ils
sur place ?
D’un côté, on observe un Etat qui engage un retour progressif de la
population au lieu d’élargir la zone d’évacuation. De l’autre, la
résistance s’organise à travers des opérations de détection et de mesure
de radioactivité…
Le réalisateur nous livre une enquête saisissante sur le rôle de
l’Etat Japonais et les risques encourus par les populations locales.
Une chronique édifiante d’une catastrophe au long cours…
Depuis plus d’un an, les
révoltes en Syrie remettent en cause le régime autoritaire en place
depuis quarante ans. Ces mobilisations s’inscrivent dans la lignée du
printemps arabe ; pour autant, quelles sont les spécificités de ce
mouvement de révolte syrien ? À travers l’histoire, la géographie, la
démographie et l’économie notamment, le Dessous des Cartes cherche à
déceler et à comprendre les origines de la crise syrienne.
Lectures
La Syrie depuis 5000 ans
Nora Benkorich, Françoise Briquel-Chatonnet, Anne-Marie Eddé, Gabriel Martinez-Gros, Elizabeth Picard, Maurice Sartre L'Histoire n°375
La Syrie est l'un des plus vieux pays au monde et c'est là que sont apparues les premières communautés chrétiennes.
Mais la Syrie est également une jeune nation aux mains d’un clan depuis 1970, celui des Assad.
Quelques clés pour comprendre les enjeux d'une révolte peut-être plus compliquée qu'ailleurs.
À commander sur le site : www.histoire.presse.fr/lhistoire/375_
Syrie, l'État de barbarie
Michel Seurat PUF - Collection Proche-Orient
Michel Seurat fut assassiné
pendant sa captivité à Beyrouth en 1986, alors otage de l’« Organisation
du jihad islamique », une émanation du Hezbollah. Il était l’un des
meilleurs spécialistes du monde arabe contemporain.
Arabisant hors pair, homme de terrain scrupuleux, féru de sciences
sociales autant qu’islamologue érudit, ce scientifique du CNRS a inspiré
les générations successives de chercheurs. Plus d’un quart de siècle
après sa disparition, ses textes font toujours référence dans les
universités du monde entier. Ils sont désormais recommandés comme des
classiques de l’école française sur le Proche-Orient.
Pour livrer ses analyses du système de pouvoir syrien à l’époque de
Hafez el-Assad, qu’il nomma « l’État de barbarie », il s'est nourri des
textes du grand historien médiéval Ibn Khaldoun, autant que de ceux
produits par la sociologie française. Écrit à chaud dans les années
1980, le propos de son livre est plus que jamais d’actualité alors que
la Syrie, dont Bachar el-Assad a hérité, s’est enfoncée dans une
violence inouïe, où s’enchevêtrent révolution et guerre civile.
Ses études des clans, des villes, des milices urbaines alaouites ou
islamistes ainsi que des Frères musulmans fournissent des clefs de
lecture indispensables pour comprendre les enjeux et les lignes de
clivages d’aujourd’hui, à l’heure où le monde arabe est entré dans l’une
des phases de bouleversements majeurs de son histoire.
La crise syrienne s’éternise. Sur son blog "Nouvelles d'Orient" du 29 août 2012, Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique
et spécialiste du Proche-Orient en condense les raisons comme autant de
pistes de réflexion : pluralité de guerres parallèles et violences
fratricides, perte de légitimité du Conseil national syrien,
militarisation de l’opposition, ingérences étrangères, défiance
occidentale concernant l'initiative de Kofi Annan ou celle esquissée par
le président égyptien Mohammed Morsi, au 16e sommet des pays non
alignés à Téhéran.
Enfin, il met en cause des comptes-rendus médiatiques qui contribueraient à la paralysie des décisions politiques.
La question plurielle posée par l'auteur
: " Que faire en Syrie ?" provoque de très nombreuses réactions des
internautes qui font débats.
C’est
vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que les
archéologues ont commencé à s’intéresser réellement à la richesse de
l’histoire de la Syrie ancienne. L’intérêt est d’abord allé grandissant
pour l’époque néohittite et les sites du premier millénaire avant notre
ère, ce qui a mené à plusieurs découvertes majeures : celle de Zinjirli
en 1888 par F. Von Luschan et le travail de M. Von Oppenheim sur le
grand site de Tell Halaf, entre 1899 et 1911.
Le mandat français ayant été établi sur
la Syrie dans les années 1920, la recherche archéologique se concentre
alors sur quelques grands tells. Les tells sont de grandes collines
artificielles formées par les différentes couches d'habitations
humaines, caractéristique du néolithique ancien. Cette époque permet
notamment la découverte de villes importantes de l’âge du bronze, comme
Qatna (Tell Mishrifé), fouillé par R. du Mesnil du Buisson à partir de
1926, Ougarit (Ras Shamra) avec les fouilles que C. Schaeffer entama en
1929, ou Mari (Tell Hariri) fouillé par A. Parrot à partir de 1933.
Le Syrian Digital Library of Cuneiform
(SDLC) fait partie du Cuneiform Digital Library Initiative (CDLI),
initiative internationale d'assyriologues sous la direction du
Max-Planck-Institut für Wissenschaftsgeschichte et de l' University of
California (UCLA).
L’Institut français du Proche-Orient : repli à Beyrouth
L’Institut
français du Proche-Orient (Ifpo) est né le 1er janvier 2003 du
regroupement de divers instituts plus anciens, sous la houlette du
ministère français des Affaires étrangères et européennes et du CNRS.
L’institut, présent en Syrie, au Liban,
en Jordanie, en Irak et dans les Territoires palestiniens, est organisé
autour de trois départements : Archéologie et histoire de l’Antiquité ;
Études arabes, médiévales et modernes ; Études contemporaines.
La crise syrienne a aussi des échos dans
les pays voisins, notamment au Liban. Au-delà du champ politique, les
sites archéologiques souffrent aussi en temps de guerre. Malgré le
redéploiement provisoire de l’Ifpo de Damas à Beyrouth, les chercheurs
suivent de près ces événements et n’oublient pas leurs amis syriens.
Les Carnets de l'Ifpo se
proposent de donner à lire « la recherche en train de se faire » au sein
de l'Institut français du Proche-Orient, dans l'ensemble des
disciplines des sciences humaines et sociales, de l’Antiquité jusqu’à
nos jours.
La série Relectures d’été propose des sélections de billets parus dans ces Carnets.
Le site propose aussi deux dossiers intitulés :
• "Frontières et circulations au Moyen-Orient. Dynamiques des espaces frontaliers et des circulations transfrontalières" ;
La
Maison de l’Orient et de la Méditerranée - Jean Pouilloux (MOM), fondée
en 1975 , est membre du réseau national des Maisons des sciences de
l’homme (MSH), rattachée à l'Institut des sciences humaines et sociales
et dépend du CNRS et de l’Université Lumière Lyon 2.
La collection des « Guides de la recherche sur Web » (http://www.mom.fr/-Outils-pour-la-recherche-.html)
constitue l’un des chantiers de la Maison de l’Orient et de la
Méditerranée (MOM) de Lyon à travers lesquels celle-ci soutient
l’intégration des nouvelles technologies dans la recherche et sa
diffusion.
Obéissant aux règles classiques des
bibliographies raisonnées et commentées ou des "états des lieux" sur
telle ou telle question, ces guides portent exclusivement sur les
ressources du réseau.
Sylvia Chiffoleau décrypte dans son Guide de Syrie-sur-Web les accès limités au Web dans un régime dictatorial (www.mom.fr/guides/syrie/syrie001.htm).
Katia Zakharia propose un Guide de la littérature arabe médiévale et classique sur le Web
avec une importante collection de liens dont celui fait vers la plus
grande bibliothèque numérique arabe en ligne qui comprend 100 mille
livres, la Bibliothèque d'Alexandrie : http://dar.bibalex.org/webpages/dar.jsf
Dans
l'attente de l'inauguration, le 26 septembre 2012, dans la Cour
Visconti, d’un huitième département du Louvre entièrement dédié aux arts
de l’Islam (www.louvre.fr/), l'
Institut du monde arabe propose (Ima), pour la 29e édition des Journées
européennes du patrimoine, les 15 et 16 septembre 2012, de découvrir, en
déclinant le thème des patrimoines cachés, ses secrets d’histoire,
trésors enfouis, coulisses et machineries et ses envers du décor.
L'Ima présentera prochainement une
grande exposition d'art moderne, à partir de la mi-octobre 2012,
intitulée « 25 ans de créativité arabe »
Alors que les designers algériens sont
actuellement présentés à l’Ima, c'est à l'Institut des cultures de
l'Islam qu’est célébré le cinquantième anniversaire de l’indépendance de
l'Algérie lors de son VIIe festival, à partir de la mi-septembre 2012.
Sa programmation « éclaire de
manière originale la relation passionnelle qu’aujourd’hui encore
entretiennent nos deux pays, à travers, aussi bien qu’au–delà, des
mémoires qui n’ont pas fini de se confronter ».
Qui sait notamment que Matisse ou
François Morellet ont été inspirés par la grandeur de l’Alhambra de
Grenade ? Qui sait quels artistes se sont affirmés musulmans dans un
monde post-11-Septembre ? Qui sait depuis quand date cette "vague"
autour de l’art contemporain arabe ?
Centre de ressources en devenir,
l’Institut des cultures d’Islam (ICI), établissement culturel de la
Ville de Paris, étudie et analyse les rapports entre l’Islam, en tant
que civilisation, et les arts, notamment les arts contemporains.
L'’ICI, installé depuis 2006 rue Léon,
dans le quartier de la Goutte d’Or (Paris XVIIIe) devrait s'installer
dans ses futurs bâtiments en 2014.
Catherine Grenier, directrice adjointe
du Centre Georges Pompidou, chargée de la recherche et de la
mondialisation, a élaboré un programme de recherche fédérant
conservateurs et chercheurs universitaires étrangers.
Les études de ce programme sont ensuite exposées aux conservateurs de Beaubourg en vue de la constitution d'une collection.
La Gacilly - Morbihan - France Jusqu'au 30 septembre 2012
« Le
festival photo Peuples et Nature de La Gacilly expose une photographie
éthique, humaniste et de sens, fondée sur les rapports entre l’Homme et
son Environnement. Il croise les regards de photographes venant du monde
de l’art et du photojournalisme.
Ce festival est le plus grand festival de photos de France totalement en extérieur. 250 000 visiteurs l’ont fréquenté en 2011.
Les rues, les jardins, les venelles du village se transforment en de véritables galeries d’art photographique.
Dix-neuf expositions y seront
installées en 2012 : plus de 600 photos grand format. Les rues
redeviennent « espaces publics » au sens propre du terme. Elles
informent, interpellent, étonnent, émerveillent et sont lieux d’échanges
et de débats, toutes générations confondues. »
Auguste Coudray, président du festival.
En 2012, le festival photo Peuples et Nature de La Gacilly (Morbihan) se veut l’ambassadeur du sommet de Rio de juin 2012.
Le Brésil est l’invité d’honneur de
cette neuvième édition où sont exposées les images de Marc Ferrez, de
José Medeiros, Julio Bittencourt Anouk Garcia ou encore celles des
photographes de l'agence Tyba, élue meilleure agence d’Amérique latine.
En vingt clichés qui ont marqué
l’Histoire, une exposition signée de vingt photographes prestigieux
présente ces moments de l’actualité qui, de 1992 à 2012, ont marqué la
conscience de l’homme vis-à-vis de la planète.
Les peuples restent au cœur du Festival de la Gacilly :
• Pierre de Vallombreuse offre les plus belles images de ses cinq années passées à rencontrer les Hommes Racines ;
•l’Espagnol Juan Manuel Castro Prieto (agence VU) dévoile de véritables « tableaux » des cinq continents ;
• les Allemands Heidi et Hans-Jürgen
Koch présentent leur travail stupéfiant sur les grands primates, miroirs
de nous les hommes ;
• tandis que le National Geographic nous fait rêver à travers une grande expédition en Russie sur une biodiversité méconnue.
La Gacilly rend hommage au plus célèbre
de nos photographes : il y a cent ans naissait Robert Doisneau, l’homme
qui photographiait les « petites gens » avec son cœur. Ses filles
Annette et Francine ont découvert des images oubliées qui n’avaient
jamais été montrées au grand public. Ces trésors retrouvés sont exposés
ici pour la première fois.
Lundi 10 septembre, une cérémonie solennelle a, théoriquement, marqué la fin de la « supervision » internationale de l’indépendance du Kosovo. Celui-ci aurait donc accédé à la « pleine souveraineté ».
Pourtant, la reconnaissance de cet Etat ne fait toujours pas l’objet du
moindre consensus et le petit territoire reste toujours le « terrain de jeu » de nombreuses missions internationales, aux mandats flous et aux compétences incertaines.
Le
Groupe d’orientation sur le Kosovo (International Steering Group, ISG)
s’est réuni une dernière fois à Pristina le 10 septembre, avant
d’annoncer son autodissolution. Chargé de « superviser »
l’indépendance proclamée le 17 février 2008, il réunissait les
représentants de vingt-cinq Etats ayant tous reconnu le Kosovo. Son « bras armé »
était le Bureau civil international (ICO), dont l’activité a également
pris fin. Le gouvernement du Kosovo a cherché à donner le plus de lustre
possible à cette évolution mais, si les officiels répétaient que ce
10 septembre était « la date la plus importante dans l’histoire du Kosovo depuis la proclamation d’indépendance », l’heure n’était guère à la liesse populaire.
Dans la pratique, la fermeture du Bureau civil international
(International civilian office, ICO) ne changera pas grand chose pour
les citoyens du Kosovo. Leur petit pays est toujours le « terrain de jeu »
d’un grand nombre de missions aux mandats flous et aux compétences
souvent incertaines. Ainsi, la mission d’administration intérimaire des
Nations unies (Minuk) reste déployée au titre de la résolution 1244 du
Conseil de sécurité, jamais abrogée, même si le champ d’action et les
effectifs de cette mission ont été drastiquement réduits. L’Organisation
pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) conserve également
d’importantes attributions dans les domaines aux contours bien imprécis
de la « démocratisation » et de la promotion des minorités.
Pour les citoyens ordinaires, toutefois, la présence internationale
la plus visible demeure sans aucun doute la mission militaire de l’OTAN,
la Kosovo Force (KFOR), dont les effectifs sont progressivement passés,
depuis juin 1999, de plus de 50 000 à moins de 5 000 hommes. Au cours
des douze derniers mois, cependant, la KFOR a dû faire appel à des
renforts pour réagir à la situation de crise dans les régions serbes du
Nord du Kosovo (1). L’autre présence très visible est celle des policiers et des douaniers de la mission européenne Eulex.
Le 7 septembre, le Parlement du Kosovo a justement adopté la loi qui
permet de proroger le mandat de cette mission jusqu’au 15 juin 2014. En
théorie, Eulex est une mission « technique », qui doit rester « neutre »
sur le statut du pays. Son déploiement sur l’ensemble du territoire, y
compris les enclaves serbes, résulte en effet d’un accord passé avec
Belgrade grâce à la médiation des Nations unies. De surcroît, cinq Etats
membres de l’Union européenne ne reconnaissent toujours pas
l’indépendance du Kosovo (2). Cette mission doit apporter son appui aux institutions locales dans trois secteurs qui n’ont pourtant rien de « techniques », mais touchent au cœur des fonctions régaliennes, à savoir la police, la justice et le contrôle des frontières.
Selon leur zone d’affectation, leur pays d’origine, voire leurs
convictions personnelles, les fonctionnaires, les policiers, les juges
ou les procureurs de cette mission considèrent pourtant tantôt le Kosovo
comme un Etat indépendant, tantôt comme une province méridionale de la
Serbie, voire toujours comme un territoire placé sous administration
provisoire des Nations unies, conformément à la résolution 1244 du
Conseil de sécurité...
Dans ce dense maquis des missions et des organisations
internationales présentes sur le territoire, l’ICO a toujours eu du mal à
trouver sa place. De fait, cet organisme était chargé de mettre en
application les recommandations du médiateur des Nations unies,
M. Martti Ahtisaari. Or, le plan présenté en février 2007 par l’ancien
président finlandais, et qui prévoyait l’accession du Kosovo à une
indépendance « sous supervision internationale », n’a jamais reçu l’assentiment de Belgrade ni de ses alliés au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. De ce fait, le « plan Ahtisaari » ne repose sur une aucune base juridique internationale et n’a jamais engagé que les pays ayant choisi de l’approuver...
Le modèle institutionnel mis en place au Kosovo ne brillait
d’ailleurs pas par son originalité, n’étant guère qu’un décalque du
dispositif international en Bosnie-Herzégovine, où le Haut représentant
international est chargé de mettre en pratique les décisions prises par
le Conseil de mise en œuvre de la paix (Peace Implementation Council,
PIC). Le cadre mis en place en Bosnie-Herzégovine est assurément plus
solide qu’au Kosovo, puisque le Haut représentant dispose d’une autorité
reconnue par tous les acteurs locaux et est placé sous la double
responsabilité du Conseil de sécurité des Nations unies et de l’Union
européenne. De plus, le PIC regroupe les représentants de cinquante-cinq
Etats, au nombre desquels la Russie. Malgré cela, cette lourde tutelle
internationale n’a pas permis à la Bosnie de sortir du blocage
institutionnel et de la crise politique qui la ronge depuis le retour à
la paix, en 1995 (3).
Une nouvelle crise se profile même, la plupart des pays européens
contestant l’équilibre des pouvoirs au sein de la tutelle internationale
et réclamant des pouvoirs décisionnels accrus pour le représentant
spécial de l’Union européenne (RSUE) au détriment du haut représentant
international. A l’inverse, les Etats-Unis ont réaffirmé leur soutien au
haut représentant, avec l’approbation du Royaume-Uni et le silence gêné
de l’Autriche, l’actuel haut représentant, Valentin Inzko, étant un
diplomate de ce dernier pays (4).
Cette cacophonie au sein de la tutelle internationale fait bien sûr les
gorges chaudes de Sarajevo, alors que la situation au Kosovo est
autrement plus délicate...
En effet, faute de consensus international, jamais la présence ni le
rôle du représentant civil et de son bureau (IC) n’ont été approuvés par
le conseil de sécurité des Nations unies. Plus gênant encore, l’ICO ne
s’inscrivait pas davantage sous le parapluie de l’Union européenne,
alors que son chef, le diplomate néerlandais Pieter Feith, a longtemps
cumulé cette fonction avec celle de représentant spécial de l’Union.
Cela signifie en pratique que, dans ses fonctions de représentant civil,
M. Fieth devait apporter son soutien à la construction de l’Etat du
Kosovo, tandis que, dans son habit de RSUE, il devait veiller à
respecter la plus stricte « neutralité »
quant au statut du territoire... Depuis un an, les deux charges avaient
été dissociées, permettant de mettre un terme à cette situation
schizophrénique, et l’Union est représentée au Kosovo depuis
décembre 2011 par M. Samuel Zbogar, l’ancien ministre des affaires
étrangères de Slovénie.
De fait, depuis cette scission des deux charges, la question de la
survie de l’ICO était posée, de nombreux pays européens, même parmi ceux
ayant reconnu l’indépendance du Kosovo, exprimant leurs réserves. Les
désaccords agitant la communauté diplomatique occidentale au Kosovo sont
de plus en plus ouverts et visibles. L’ambassadeur italien à Pristina,
M. Michael Giffoni, qui assume également la charge de « coordinateur » de l’Union européenne pour le nord du Kosovo, exige ainsi depuis des mois une « nouvelle stratégie » pour faire face aux problèmes posés dans cette zone, stratégie qui ne saurait être trouvée dans le cadre du plan Ahtisaari...
L’analyste kosovar Augustin Palokaj note d’ailleurs qu’avec le départ
de l’ICO, s’en va du Kosovo la seule mission internationale qui le
considérait comme un Etat, car ni la KFOR, ni l’OSCE, ni la
représentation de l’UE, ni Eulex ne traitent le Kosovo comme tel (5). Si les Kosovars ne regretteront pas l’ICO, ils n’ont donc pas lieu non plus de se réjouir du départ de cette mission.
Il est vrai que le bilan de la présence internationale au Kosovo est
singulièrement faible. M. Feith avait estimé, au printemps 2012, que
l’ICO avait rempli « 80 % de ses objectifs », mais l’ancien adjoint de M. Ahtisaari, le diplomate autrichien Albert Rohan reconnaissait lui-même que « les choses n’avaient pas évolué dans le bon sens », notamment dans le nord du Kosovo (6), plus proche que jamais de la sécession. La souveraineté de Pristina sur cette zone qui correspond à 18 %
du territoire n’est qu’une fiction juridique — tout comme les
fonctionnaires de Pristina, les employés de l’ICO ne pouvaient
d’ailleurs pas y pénétrer. Sauf à envisager une nouvelle épreuve
militaire, à laquelle personne ne semble tenir, la solution à la
question du nord ne pourra résulter que de nouvelles discussions avec
Belgrade. Pour l’instant, le dialogue amorcé depuis un an sous l’égide
de l’Union européenne, ne concerne que des questions « techniques » et n’a d’ailleurs guère apporté d’avancées concrètes.
La Serbie réclame la reprise d’un dialogue politique sur le statut du
Kosovo, que les autorités de Pristina refusent catégoriquement,
estimant que tout ce qui pouvait être négocié l’avait déjà été, en 2007,
lors de la « médiation »
de M. Ahtisaari, et que l’indépendance est un fait acquis. S’il semble
effectivement très peu réaliste de remettre en cause cette indépendance,
il n’en demeure pas moins qu’un nouveau dialogue politique sera
nécessaire, sauf à voir le statu quo perdurer durant des années sur un « modèle » chypriote.
En réalité, la fin de la « supervision »
exercée par l’ICO marque avant tout une volonté des pays occidentaux de
se dégager au moins partiellement tout en laissant un rôle accru à
l’ONU. Or, le voyage du secrétaire général Ban Ki-Moon au Kosovo, fin
juillet, a été l’occasion de dresser un bilan désastreux. Dans son
rapport, M. Ban Ki-Moon pointe notamment les très faibles retours de
non-Albanais, les menaces auxquelles sont toujours exposées les
minorités, le manque de professionnalisme de la police, et enfin la
situation préoccupante du nord du Kosovo (7).
Cette visite a rappelé que l’ONU demeurait un acteur incontournable (8).
Or, le Kosovo reste toujours tenu à l’écart des Nations unies, même
s’il est, à ce jour, reconnu par un peu plus de 90 Etats. Durant l’été,
le gouvernement de Pristina avait annoncé la reconnaissance du pays par
le Mali et le Nigeria, avant que ces deux pays n’opposent des démentis
catégoriques. De toute manière, le blocage de la Russie et de la Chine
empêche d’envisager une prochaine admission du Kosovo au sein de l’ONU —
et, par conséquent, l’accès de Pristina à la plupart des organisations
internationales demeure interdit, depuis le Conseil de l’Europe
jusqu’aux fédérations sportives internationales (9)...
Alors que le mouvement Vetëvendosja (Autodétermination), qui
constitue l’une des principales forces d’opposition, réclame l’arrêt de
toute forme de tutelle internationale et s’est prononcé au Parlement
contre la prorogation du mandat d’Eulex, les Kosovars savent bien que la
fermeture de l’ICO ne va pas changer grand chose. « Les
décisions importantes sont prises à l’ambassade des Etats-Unis. Les
Européens ne sont consultés que pour la forme, et nos dirigeants
politiques sont de simples exécutants », estime ainsi Agron, un sympathisant de Vetëvendosja.
Comment transformer de l'eau en or ? Une entreprise détient la recette :
Nestlé, multinationale basée en Suisse, leader mondial de
l'agroalimentaire, grâce notamment au commerce de l'eau en bouteille,
dont elle possède plus de 70 marques partout dans le monde (Perrier, San
Pellegrino, Vittel ou Poland Spring aux États-Unis). Pour le président
du CA, Peter Brabeck, l'eau, fer de lance d'une stratégie planétaire,
peut "garantir encore cent quarante ans de vie" à l'entreprise. Malgré
le refus de collaborer opposé par la direction, Res Gehriger et Urs
Schnell dévoilent les coulisses de ce marché qui brasse des milliards.
Des États-Unis au Nigeria en passant par le Pakistan, ils explorent les
circuits de l'eau en bouteille, mettant en lumière les méthodes parfois
expéditives du plus puissant groupe agroalimentaire de la planète. Ils
montrent qu'elles reposent sur une question cruciale, objet dans nombre
de pays d'un vide juridique dont les avocats et lobbyistes de la firme
savent tirer profit : à qui appartient l'eau ?
République islamique, discours
nationaliste, ressources pétrolières, seuil nucléaire, l’Iran est
l’objet de discours passionnels. À l’opposé, les cartes offrent une
vision plus rationnelle du pays et permettent de mieux comprendre son
contexte politique, économique et stratégique. Le Dessous des Cartes
propose donc d’explorer une nouvelle fois cet État complexe, situé au
carrefour du Moyen-Orient et du monde indien.
Lectures
L’Iran chiite et les Arabes
François Zabbal, Abolala Soudavar, Michael Barry, Christian Jambet, Yann Richard, Sabrina Mervin et Pierre-Jean Luizard QANTARA NUMÉRO 75 - Institut du Monde arabe
"Le
dossier de ce numéro de Qantara, magazine trimestriel des cultures
arabes et méditerranéennes, est né de la conviction que l’antagonisme
qui dresse aujourd’hui l’un contre l’autre un Iran chiite et un monde
arabe majoritairement sunnite ne s’explique vraiment qu’en se tournant
vers le passé proche et lointain.
Certes, les luttes sanglantes qui
opposent sunnites et chiites en Irak depuis 2006, et les rivalités qui
sont apparues au grand jour au Liban entre ces deux communautés peuvent
s’appréhender grâce à la science politique.
Mais le risque est grand de tenir
pour immuables des expressions qui recouvrent en fait des réalités
mouvantes, telles qu’être arabe ou iranien, ou encore chiite.
Il suffit de remonter le temps pour
constater que les choses étaient quelque peu différentes. Ainsi le
lecteur qui plongerait dans l’histoire des premiers siècles de l’Islam
serait surpris d’apprendre que l’entourage des califes se composait
souvent de fonctionnaires et de savants qui faisaient plus ou moins
ouvertement profession de chiisme. Ou encore que la renaissance
iranienne du Xe siècle se fait sous l’égide d’un pouvoir sunnite.
Les articles proposés ont permis de
montrer que l’association étroite entre l’Iran et le chiisme est datable
: elle remonte au XVe siècle et elle aboutit à une “chiitisation” de
l’Iran avec la création d’institutions cléricales originales, et en
contrepartie à une “iranisation” des chiites arabes, tout au moins dans
la perception qu’en ont les Turcs ottomans et les Arabes sunnites.
Pour autant, le dossier est loin
d’épuiser la question. En amont, la part de l’Iran dans la formation de
l’Islam comme civilisation, culture et système de croyance est un sujet à
peine effleuré : il est inépuisable. (…)
En fin de compte, c’est la vision
ethnique de l’histoire et de la religion qui est en jeu. C’est elle qui
s’est imposée et qui oriente aujourd’hui encore, et plus que jamais, la
perception de l’Islam."
Le numéro 84, en kiosque actuellement,
est consacré aux identités alimentaires et ses interdits depuis Moïse
jusqu'à nos "fast-food" actuels .
Fin octobre 2012, le numéro 85 sera consacré à "La fin des Andalousies et au conflit des universalismes".
Qantara signifie en arabe "le pont", "l’arche", "la passerelle".
Ce magazine trimestriel à vocation
culturelle se double d'un projet conçu par Yannis Koïkas et coordonné
par les directeurs de l'Institut du monde arabe :
"Qantara, Patrimoine méditerranéen, Traversées d’Orient et d’Occident".
Rassemblant les directions des
Antiquités et du Patrimoine de neuf pays partenaires (la France,
l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Jordanie, le Liban,
l’Egypte et la Syrie), le projet Qantara, Patrimoine méditerranéen, Traversées d’Orient et d’Occident
a permis la réalisation d’une base de données consultable sur Internet
et proposant une vision transversale du patrimoine culturel
méditerranéen.
Le propos ne se limite cependant pas au
patrimoine des pays partenaires mais concerne bien l’ensemble de la
production artistique des pays du littoral méditerranéen. Des
développements continus de la base sont menés à cette fin.
Deux cents historiens, chercheurs et
conservateurs, spécialistes des arts de l’islam mais également du Moyen
Âge européen, et plus particulièrement de régions stratégiques dans les
échanges Nord-Sud comme l’Espagne, la France, la Sicile et l’Italie, la
Grèce et les Balkans ont permis cette analyse transversale.
Un site Internet, un livre et une
exposition multimédia itinérante, en quatre langues, offrent au grand
public une ouverture sur cette histoire seconde, celle du patrimoine
matériel et artistique, qui surclasse les antagonismes classiques entre
mondes musulman et chrétien, et transcende les différences entre Orient
et Occident.
Enfin Qantara, le pont a inspiré l'initiative du site : de.qantara.de/ en allemand, en anglais et en turc, qui a pour vocation de développer la compréhension et le rapprochement interculturel.
Organisme
de pouvoir législatif, le Congressional Research Service (CRS)
travaille exclusivement pour le Congrès des États-Unis. Il fournit
analyses politiques et juridiques aux comités et aux membres de la
Chambre et du Sénat, quelle que soit leur appartenance politique.
L’étude annuelle mondiale sur les ventes
d’armes, publiée le 24 août 2012 par le CRS, a placé les États-Unis en
première position dans l'approvisionnement au monde d’armements
perfectionnés.
Les 66,3 milliards de dollars
représentent 77,7 % de tous les types d’accord de transfert et contrats
d'armement dans le monde. Les États-Unis ont triplé leur vente en deux
ans. Son concurrent le plus proche, la Russie, a réalisé 5,6 % de parts
de marché.
Un des objectifs de la politique
américaine a été de travailler avec ses alliés arabes du golfe Persique
afin d'établir ensemble un système en réseau de missiles de défense
régionale pour protéger villes, raffineries et pipelines ainsi que les
bases militaires dans l'éventualité d'une attaque iranienne.
Mais le rapport contient cette remarque qui pose question : "Dans le passé,la principale motivation de ventes d'armespar lesfournisseurs était desoutenir les objectifs des politiquesétrangères. Aujourd'hui, la motivation est sans doute basée autant, voire plus, sur des considérations économiquesplutôt que surdes politiques de sécuriténationaleouétrangère."
Ce rapport "Conventional Arms Transfers
to Developing Nations, 2004-2011" est accessible sur le site de la FAS
(Federation of American Scientists).
Le trente-neuvième
président des États-Unis et lauréat du prix Nobel 2002 de la Paix,
Jimmy Carter, s'est exprimé le 24 juin 2012 dans les pages du New York Times pour dénoncer que : "Au
lieu de rendre le monde plus sûr, la violation des droits de l'homme
par les États-Unis renforce nos ennemis et éloigne nos amis."
La rubrique de Carter est diffusée le
jour même où Zamir Akram, ambassadeur du Pakistan auprès des Nations
unies, témoignait devant la commission des Droits de l’homme de l’ONU,
pour dénoncer les attaques de drones américains sur son pays et au cours
desquelles « des centaines d’innocentes personnes, dont des femmes et des enfants ont été assassinées. » counterterrorism.newamerica.net/drones)
La page du texte de Jimmy Carter, qui ne
nomme pas l'actuel président américain, fait un lien direct à un
précédent article de ce même journal intitulé : "Secret Kill List Proves a Test of Obama’s Principles and Will".
Ce long développement semblerait être,
au cœur de la campagne électorale, une commande de la Maison-Blanche
montrant la ferme volonté et l'efficacité de l'actuelle administration
dans la lutte contre le terrorisme islamique.
Le 4 décembre 2011, un drone furtif
RQ-170 américain était repéré dans l'espace aérien iranien et capturé :
perte de contrôle pour les États-Unis , espionnage pour l'Iran. Depuis
deux ans, les attentats tuant des scientifiques iraniens et les
explosions sur des sites stratégiques militaires iraniens restent objets
de silences politiques et de spéculations des spécialistes.
L'une
des armes, objet de toutes les recherches des centres militaires et de
renseignements, utilisée en l'absence de toute règle internationale,
donc de sanction, est l'arme informatique, capable de paralyser et
d'espionner de vastes pans de systèmes civils et/ou stratégiques d'un
pays.
Les centres nucléaires iraniens ont subi
depuis 2010 trois attaques informatiques : Stuxnet, Duqu et tout
dernièrement Flame qui est un virus espion, complexe et composite.
Ce programme sophistiqué a été décrypté
par l' Iran Computer Emergency Response Team et d'autres centres de
recherche et sociétés informatiques comme étant le plus sophistiqué de
tous les "malwares" connus.
L’ancien directeur de la CIA, Michael Hayden, le 4 septembre 2012 dans le journal Haaretz,
s'interroge sur l'éventualité d'une décision unilatérale d'Israël
d'attaquer l'Iran et sur ses capacités à le faire seul, sans le soutien
des États-Unis.
Perpignan Du 1er au 16 septembre 2012 (semaine scolaire : du 17 au 21 septembre)
Perpignan
est depuis vingt-quatre ans le rendez-vous annuel des photojournalistes
du monde entier, qui comme le rappelle le président de l’association
Visa pour l’image-Perpignan, Jean-Paul Griolet : "sont les artisans
de cette liberté d’expression qui seule peut nous aider dans notre
recherche de vérité (…). Seule une presse diversifiée, plurielle et
libre nous évitera de sombrer dans l’obscurantisme, l’extrémisme et
toutes ses conséquences, en nous montrant le travail des
photojournalistes."
Jean-François Leroy, fondateur et
directeur de Visa pour l’image, rappelle que le travail des
photojournalistes, au prix quelquefois de vies dramatiquement perdues
(Rémi Ochlik, Marie Colvin, Gilles Jacquier), permet de découvrir "des sujets incroyables, des témoignages extraordinaires, des histoires poignantes (…), le monde tel qu’il est."
En contrepoint et non sans humour, Jean-François Leroy cite ce "tweet" : «Twitter
te fait croire que tu es une personnalité, Instagram que tu es un
photographe et Facebook que tu as des amis. Le réveil va être difficile ! » (retrouvé sur : http://twitter.com/Tiersmonde/status/192910281406545920 )
Expositions, projections, rencontres et
forums, décryptages des métiers, nouvelles technologies et remises de
prix (dont celui de l'Association nationale des iconographes : www.ani-asso.fr/) rempliront généreusement le temps de cette nouvelle édition.
Les élèves et leurs enseignants,
accueillis durant tout le festival, bénéficient d’une semaine spéciale,
du 17 au 21 septembre, durant laquelle les expositions restent ouvertes
et commentées par des professionnels.
La participation des établissements
scolaires confirme l’ambition du festival Visa pour l’image de
constituer un espace pédagogique privilégié, qui enseigne comment
déchiffrer les médias.
Ambition soutenue par le Centre de liaison de l’éducation et des médias d’information (www.clemi.org) organisme du ministère de l’Éducation nationale.
Cruel paradoxe de ce printemps arabe : les défenseurs des
droits de l'homme bahreïnis utilisent les réseaux sociaux occidentaux
pour manifester ; leurs tortionnaires, des systèmes de surveillance
occidentaux pour les espionner.
Au printemps dernier, un Bahreïni exilé à Londres, une économiste
britannique résidant à Bahreïn et le propriétaire d’une station service
en Alabama, naturalisé Américain, recevaient un e-mail émanant
apparemment d’une journaliste d’Al-Jazeera.
Il y était question d’un rapport rédigé par Zainab Al-Khawaja, sur
les tortures infligées à Nabeel Rajab, deux des défenseurs des droits de
l’homme incarcérés (et probablement torturés) à Bahreïn, suivi de cette précision :
“Merci de vérifier le rapport détaillé en pièces jointe, avec des images de torture.“
Quelques jours plus tard, ils recevaient d’autres emails évoquant
l’arrestation d’opposants bahreïnis, ou encore l’agenda du roi de
Bahreïn, et systématiquement accompagnés de fichiers compressés en pièce
jointe, laissant penser qu’il pourrait s’agir de virus informatiques.
Ces e-mails, transmis au journaliste de BloombergVernon Silver (qui a particulièrement suivi
l’utilisation de technologies de surveillance occidentales par les
dictatures arabes), ont ensuite été analysés par deux chercheurs
associés au Citizen Lab, un laboratoire de recherche canadien qui étudie
notamment les technologies de surveillance politique.
Morgan Marquis-Boire, un ingénieur en sécurité informatique travaillant chez Google, est un spécialiste (.pdf) des logiciels espions utilisés par les barbouzes libyens et syriens pour pirater les ordinateurs des cyber-dissidents. Bill Marczak, un doctorat en informatique de Berkeley, fait quant à lui partie de Bahrain Watch, qui veut promouvoir la transparence au Bahreïn, et dont le site tient la comptabilité des manifestants et civils tués par les autorités, des armes
(chevrotine, grenades et gaz lacrymogènes) achetées à des entreprises
occidentales, et des entreprises de relations publiques anglo-saxonnes financées par le régime.
En analysant les e-mails envoyés aux défenseurs des droits de l’homme bahreïnis, les deux chercheurs ont découvert un logiciel espion particulièrement perfectionné, utilisant une “myriade de techniques destinées à échapper à toute forme de détection“, notamment par les antivirus, dont le code n’en mentionnait pas moins, et plusieurs fois, le mot FinSpy, la société Gamma International, et le nom de plusieurs de ses responsables.
FinSpy, à en croire cette proposition de contrat
trouvée en mars 2011 dans l’un des bâtiments de la sécurité égyptienne
après la chute du régime Moubharak, est vendu près de 300 000 euros.
C’est l’un des produits phares de la gamme d’outils de “lutte informatique offensive”
commercialisés par FinFisher, filiale de la société britannique Gamma,
spécialisée dans les systèmes de surveillance et d’interception des
télécommunications. Owni avait déjà eu l’occasion de présenter sa gamme de produits, et même de réaliser un montage vidéo à partir des clips promotionnels expliquant le fonctionnement de ses logiciels.
A l’occasion de l’opération SpyFiles, WikiLeaks et Privacy International avaient révélé que FinFisher faisait partie des cinq marchands d’armes de surveillance numérique
spécialisés dans les chevaux de Troie. Derrière ce nom, des logiciels
espions créés pour prendre le contrôle des ordinateurs qu’ils infectent
afin d’activer micro et caméra, d’enregistrer toutes les touches tapées
sur le clavier (et donc les mots de passe) ou encore les conversations
sur Skype, par messagerie instantanée, par e-mail etc. avant de
renvoyer, de façon furtive et chiffrée, les données interceptées via des
serveurs situés dans plusieurs pays étranger.
Un autre chercheur en sécurité informatique a ainsi réussi à identifier
des serveurs utilisés pour contrôler FinSpy, et donc espionner des
ordinateurs, en Estonie, Éthiopie, Indonésie, Lettonie, Mongolie, au
Qatar, en république tchèque et aux USA, mais également en Australie,
ainsi qu’à Dubai, deux des pays placés “sous surveillance” dans le classement des Ennemis d’Internet émis par Reporters sans frontières.
Dans une seconde note, publiée fin août, CitizenLab révèle avoir identifié d’autres serveurs dans 2 des 12 pays considérés comme des “Ennemis d’Internet” par RSF : l’un au Bahreïn, l’autre contrôlé par le ministère des télécommunications du Turkménistan, considéré comme l’un des régimes les plus répressifs au monde.
Les deux chercheurs détaillent par ailleurs le fonctionnement de FinSpy Mobile,
qui permet d’infecter les iPhone et autres téléphones portables
Android, Symbian, Windows et Blackberry, afin de pouvoir espionner les
SMS, emails et télécommunications, exfiltrer les contacts et autres
données, géolocaliser le mobile, et même d’activer, à distance, le
téléphone à la manière d’un micro espion, sans que l’utilisateur ne
s’aperçoive de la manipulation.
A Bloomberg, qui l’interrogeait,
Martin J. Muench, 31 ans, le concepteur de FinFisher, a nié avoir vendu
son cheval de Troie à Bahreïn, tout en reconnaissant qu’il pourrait
s’agir d’une version de démonstration de son logiciel espion qui aurait
été volée à Gamma.
Au New York Times, où il démentait
toute espèce d’implication, expliquant, tout comme l’avait fait Amesys,
que ses produits ne servaient qu’à combattre les criminels, à commencer par les pédophiles :
Les utilisations les plus fréquentes visent les
pédophiles, les terroristes, le crime organisé, le kidnapping et le
trafic d’être humain.
Dans une déclaration publiée moins d’une heure après la publication
de la deuxième note de Citizen Lab, Martin J. Muench envoyait un
communiqué mentionné par le New York Times
pour expliquer que l’un des serveurs de Gamma aurait été piraté, et que
des versions de démonstrations de FinSpy auraient bien été dérobées.
Dans la foulée, plusieurs des serveurs utilisés par FinFisher pour
permettre aux données siphonnées de remonter jusqu’à leurs donneurs
d’ordre ont disparu des réseaux.
Comme notre enquête sur Amesys, le marchand d’armes français qui
avait créé un système de surveillance généralisé d’Internet à la demande
de Kadhafi (voir Au pays de Candy)
l’avait démontré, les logiciels espions et systèmes d’interception et
de surveillance des télécommunications ne font pas partie des armes dont
l’exportation est juridiquement encadrée (voir Le droit français tordu pour Kadhafi).
Aucune loi n’interdit donc à un marchand d’armes occidental de faire
commerce avec une dictature ou un pays dont on sait qu’il se servira de
ces outils pour espionner opposants politiques et défenseurs des droits
humains.
François Hollande recevant le roi Hamed ben Issa al-Khalifa de Bahreïn
Interrogé lors d’un point presse ce 4 septembre, le porte-parole de l’ambassade de France à Bahreïn a expliqué avoir “appris avec déception les décisions de la Cour d’appel du Bahreïn qui confirment les lourdes peines infligées à ces opposants” :
Le cas de Monsieur Khawaja nous préoccupe tout
spécialement. Nous espérons vivement qu’un réexamen de ces condamnations
aura lieu lors d’un éventuel pourvoi en cassation.
Nous restons préoccupés par la persistance des tensions dans le
royaume de Bahreïn et rappelons notre profond attachement aux principes
de liberté d’expression et de droit à manifester pacifiquement.
Le 23 juillet dernier, François Hollande recevait très discrètement
le roi du Bahreïn, Hamed ben Issa Al Khalifa, à Paris. Etrangement,
cette visite officielle ne figurait pas sur l’agenda du président, et
n’a été connue que parce qu’une journaliste de l’AFP a tweeté,
interloquée, leur poignée de main sur le perron de l’Elysée.
Officiellement, côté français, il a été question de la situation en
Syrie, et de la menace nucléaire en Iran. Jean-Paul Burdy, maître de
conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, relève
cela dit que l’agence de presse de Bahreïn avance que de nombreux
autres sujets ont été abordés, y compris la coopération entre les deux
pays en matière de lutte contre “toutes les formes de terrorisme et d’extrémisme“, ainsi que de “l’importance de la promotion de la démocratie et des droits humains“.
Au lendemain de cette visite, la presse bahreïnie salue en “une” l’accord de coopération signé entre la France et le Bahreïn, et visant à mettre en place, souligneLe Monde, des réformes dans les secteurs de la presse et de la justice, ce qui fait bondir l’opposition :
La France prend le risque de devenir la complice des
tours de passe-passe de la monarchie, s’indigne Abdel Nabi Al-Ekry, un
vieil opposant de gauche. Comment peut-elle prétendre réformer la
justice bahreïnie alors que 21 des dirigeants de l’opposition
croupissent en prison, au terme de procès bidons ? C’est décevant de la
part d’un socialiste comme Hollande.
L’agenda de l’Élysée, dépiauté par Rue89, révèle qu’”au
moins six autres représentants de pays autoritaires ou franchement
dictatoriaux ont été reçus par François Hollande depuis son élection“, alors même que François Hollande avait pourtant promis de “ne pas inviter de dictateurs à Paris“. Cinq d’entre eux sont soupçonnés d’avoir voulu acheter le système Eagle
de surveillance généralisé de l’Internet conçu par la société française
Amesys à la demande de Kadhafi, et dont le nom de code, en interne,
était Candy, comme bonbon, en anglais.
À la manière d’un mauvais polar, les autres contrats négociés par
Amesys portent en effet tous un nom de code inspiré de célèbres marques
de friandises, bonbons, chocolats, crèmes glacées ou sodas : “Finger” pour le Qatar (sa capitale s’appelle… Doha), “Pop Corn” pour le Maroc, “Kinder” en Arabie Saoudite, “Oasis” à Dubai, “Crocodile” au Gabon, et “Miko”
au Kazakhstan, dont le dictateur-président est le seul à ne pas avoir
encore été reçu par François Hollande, quand bien même il utiliserait
par contre le système FinSpy de FinFisher.
Depuis le classement sans suite
de la plainte déposée à l’encontre d’Amesys, à la veille de la
présidentielle, le nouveau gouvernement ne s’est jamais prononcé sur
cette affaire, par plus que sur l’implication de Claude Guéant, Brice
Hortefeux et des services secrets français, non plus que sur une
éventuelle interdiction, à l’exportation, de la commercialisation des
armes de surveillance numérique.
Pour se prémunir de ce genre de chevaux de Troie, Citizen Lab
rappelle tout d’abord que ces logiciels espions ne peuvent être
installés que si le pirate a un accès physique à la machine (ordinateur
ou téléphone portable), ou si la victime accepte d’ouvrir une pièce
jointe ou une application que les espions prennent cela dit généralement
soin de maquiller de sorte qu’elle émane d’une personne ou institution
de confiance. Les chercheurs recommandent également de régulièrement
mettre à jour systèmes d’exploitation et logiciels -à commencer par
l’anti-virus, les suites Office, Acrobat, Java, Flash, en vérifiant que
les mises à jour proviennent de sources légitimes et de confiance-, mais
également d’installer des fonds d’écran protégés par mot de passe (pour
éviter à un intrus de profiter d’une pause pipi pour pirater votre
système), et enfin d’utiliser si possible des mots de passe forts, et
des logiciels de chiffrement. Voir aussi, à ce titre, notre petit manuel de contre-espionnage informatique.
Comment un certain
traitement de la sécurité s’est-il imposé ? Quelles ont-été les
modalités de ce traitement à la télévision, en particulier dans les
magazines télévisés ? À ces deux questions, l’ouvrage de Laurent Bonelli
– La France a peur [1]
– apporte des réponses. Si l’enquête qu’il propose s’arrête en 2005,
il ne fait aucun doute que, pour l’essentiel, elles valent pour les
années qui ont suivi. Nous publions donc, avec l’accord de l’auteur,
deux articles extraits de son livre. Voici le premier (Acrimed)
I. Une irrésistible ascension ?
Sans faire une généalogie de l’apparition du crime dans les médias,
force est de constater que ce dernier a depuis longtemps été considéré
comme une manière privilégiée d’attirer l’attention du public et de
susciter son intérêt. Dans les années 1820, aux États-Unis, le Morning Herald
réagissait à la baisse de son audience en diminuant les comptes rendus
des débats parlementaires, et en leur substituant le récit de cas
policiers. Il multiplia ses ventes par cinq en huit ans [2].
En France, c’est à partir du second Empire que les faits divers se
diffusent dans la presse. À la fin du XIXe siècle, des journaux
populaires comme Le Petit parisien ou Le Petit journal,
consacrent plus de 12 % de leurs publications aux agressions, aux
cambriolages et aux crimes. L’ouvrier, puis le rebelle au travail, le
vagabond, le gréviste, l’étranger, la femme deviennent, dans leurs
colonnes, les principales figures menaçantes pour l’ordre social [3].
L’existence d’une presse consacrant une grande part de son activité aux
faits divers les plus sordides ou les plus crapuleux n’est donc pas
nouvelle.
En revanche, leur traitement par les médias d’information générale et
politique s’adressant à des publics les mieux pourvus en capitaux
culturels et économiques (et donc situés du côté du pôle le plus
valorisé de la profession) est plus nouvelle et surprenante. C’est sous
le triple effet de la part croissante de la télévision dans la
définition des modes de traitement de l’information ; de la recherche
vitale de « l’audience » dans un contexte de dépendance accrue des
principaux médias à l’égard des financements publicitaires ; et de
constitution de « l’insécurité » comme objet et enjeu de débat politique
que ce secteur des médias s’en est saisi, participant en retour à la
reformulation et à la diffusion de ce thème.
De la désignation des quartiers « chauds » aux déclinaisons
multiformes des violences concernant les jeunesses populaires (« chiens
dangereux », « tournantes », « bandes de filles »), de la mise en
accusation des hommes politiques, des magistrats ou des travailleurs
sociaux à l’élection « d’experts », mobilisés pour donner « de la
profondeur » au reportage, les journalistes jouèrent ainsi un rôle
central dans la mise en scène publique de certains comportements,
territoires et groupes sociaux.
Annie Collovald a montré que depuis le début des années 1980, on
assistait à une homogénéisation progressive des points de vue adoptés,
en même temps qu’à l’émergence d’une catégorie commune de perception :
la « violence urbaine » [4].
Pour nombre de journalistes, les flambées de violence de l’automne 1990
et du printemps 1991 à Vaulx-en-Velin, à Sartrouville, à
Mantes-la-Jolie et à Meaux marquent un renversement de perspective : si
les mesures sociales adoptées durant dix ans de politiques de la Ville
n’ont pas empêché l’irruption de la violence, c’est que celle-ci aurait
une autre nature. La violence devient alors dans les médias la
caractéristique et le mode d’existence essentiel d’une jeunesse
défavorisée, notamment immigrée.
Cet angle de vue est conforté par le virage politique du parti
socialiste, qui gagne les élections de juin 1997. L’inscription de la
lutte contre la violence urbaine dans l’agenda gouvernemental ouvre la
porte à la banalisation du thème dans la presse. La « violence » sort de
la catégorie des faits divers, pour devenir un « problème de société »
dont se saisissent notamment les journalistes généralistes et les
éditorialistes. Les initiatives et les querelles gouvernementales sont
abondamment commentées (à partir de 1998) et constituent autant
d’occasions pour ces journalistes de mettre en accusation l’action de
l’État. Les violences urbaines dans leurs différentes modalités seraient
ainsi l’expression d’un désordre, lui-même explicable par
l’insuffisante capacité de la société française à assurer l’exercice de
l’ordre. Les deux principaux schèmes interprétatifs qui traversent
l’ensemble de la presse à partir du début des années 1990 sont ainsi le
binôme ordre versus désordre et celui d’une rupture interne à la
société française entre ceux qui « jouent le jeu » de l’intégration et
ceux qui la refusent [5].
On aurait tort de sous-estimer l’effet d’amplification de ces cadres
interprétatifs : « par leur capacité à choisir ce qu’ils vont
transmettre et les énormes audiences auxquelles ils vont le transmettre,
les journalistes ont probablement plus d’influence dans la construction
de la déviance et participent davantage à son contrôle que ne le font
quelques-uns des agents les plus évidents du contrôle. […] Les
journalistes ne rendent pas seulement compte des efforts de ces derniers
pour définir et contrôler la déviance, mais sont directement impliqués
comme agents du contrôle social. En effet, les journalistes jouent un
rôle clé dans la constitution des visions de l’ordre, de la stabilité et
du changement, et influencent les pratiques de contrôle qui concordent
avec ces visions. En résumé, les journalistes sont des agents centraux
dans la reproduction de l’ordre [6] ».
Il faut donc étudier leurs représentations, leur manière de travailler
et les contraintes encadrant leur activité, autant que celles des agents
les plus visibles des institutions de contrôle, comme les policiers,
les procureurs, les juges ou les personnels pénitentiaires.
Il n’existe bien entendu pas de « vision médiatique » unifiée du
monde social. Le mode de traitement de l’information varie non seulement
selon le type de support (audiovisuel, presse écrite, radio), mais
aussi en leur sein. Un journaliste de presse quotidienne régionale
n’écrit pas de la même manière que l’un de ses confrères de la presse
nationale ; celui travaillant pour un quotidien est soumis à des
contraintes différentes que son homologue de la presse hebdomadaire et
le journaliste spécialisé diffère du journaliste « généraliste ». Pour
autant, ces diverses visions journalistiques ne sont pas des points de
vue indépendants : elles font système. L’espace médiatique est en effet
un champ [7].
En d’autres termes, ce dont vont parler les journalistes et la manière
dont ils vont le faire peut s’analyser au travers des positions que
chacun d’eux occupe dans le champ. Les règles dominantes (montée de la
publicité, de l’information spectacle) autant que les stratégies de
distinction (presse « populaire » contre journaux « parisiens »,
télévision « culturelle » contre télévision « de masse » par exemple) ne
prennent sens qu’en regard de l’ensemble de cet espace, structuré par
des règles du jeu spécifiques. Ainsi, quel que soit le type de média
dans lequel ils travaillent, les journalistes se lisent, s’écoutent ou
se regardent beaucoup entre eux. Au point que deux des règles
principales de cet univers professionnel soient l’autoréférence dans la concurrence.
C’est-à-dire qu’il est très difficile pour un journaliste de ne pas
parler de ce dont parlent ses collègues (et notamment ceux qui occupent
une position dominante), mais qu’il doit essayer en permanence de
trouver un petit plus par rapport à eux (le scoop).
De ce point de vue, l’intérêt croissant des médias généralistes pour
les questions de « sécurité » est inséparable des transformations
contemporaines du champ journalistique et notamment de la montée en
puissance de la télévision dans la définition des normes
professionnelles dominantes.
Retenons d’abord que l’univers journalistique s’est profondément transformé durant ces trente dernières années [8]. La télévision y a conquis une position prépondérante pour ce qui est de fixer ce que les anglo-saxons appellent l’agenda,
c’est-à-dire ce dont il faut parler, les sujets importants. Dans les
années 1950, les journalistes de télévision étaient doublement dominés
tant du point de vue du prestige qu’économiquement. Suspects d’être
dépendants du pouvoir politique, leur travail était lié également à des
subventions de l’État. Entre des journaux à grand tirage, comme France soir et des journaux à tirage plus restreint, mais dotés d’une autorité semi officielle, des organes de « réflexion », comme Le Monde,
cumulaient les deux facteurs de pouvoir dans le champ journalistique
(tirage et capital symbolique) et en représentaient le pôle dominant.
Le développement massif de la télévision (qui s’installe dans presque
tous les foyers), de même que le délitement de l’influence politique
qui s’exerçait sur elle jusqu’en 1981, ainsi que la baisse du tirage des
quotidiens changent profondément la donne. Dans l’évolution des
rapports entre les différents organes de presse la télévision s’impose
comme le média prépondérant, dictant de plus en plus son tempo et ses
manières de traiter l’information aux autres médias [9].
L’une des conséquences de l’hégémonie de la télévision est
l’homogénéisation et la dépolitisation (notamment au sens partisan du
terme) de l’information. En effet, plus un média étend sa diffusion (et
plus il est contraint par des logiques commerciales, c’est-à-dire la
nécessité de réaliser une forte audience), plus il doit présenter une
information omnibus, sans aspérités et surtout non conflictuelle.
Autrement dit, une information destinée au plus grand nombre exclut tout
ce qui peut diviser et ne soulève jamais de problèmes ou seulement des
problèmes sans histoire. Comme le signalait Pierre Bourdieu, « à travers
l’accroissement du poids symbolique de la télévision et, parmi les
télévisions concurrentes, de celles qui sacrifient avec le plus de
cynisme et de succès à la recherche du sensationnel, du spectaculaire,
de l’extraordinaire, c’est une certaine vision de l’information, jusque
là reléguée dans les journaux dits à sensation, voués aux sports et aux
faits divers, qui tend à s’imposer à l’ensemble du champ journalistique.
[…] Les faits divers ont pour effet de faire le vide politique, de
dépolitiser et de réduire la vie du monde à l’anecdote et au ragot […],
en fixant et en retenant l’attention sur des événements sans
conséquences politiques, que l’on dramatise pour “en tirer les leçons”
ou pour les transformer en “problèmes de société” » [10].
Les faits spectaculaires et proches vont progressivement supplanter
d’autres thèmes, comme en témoignent la diminution des sujets
« étranger » et la montée des faits divers [11].
La concomitance entre ce mouvement et le développement du traitement
médiatique de l’« insécurité » semble indiquer qu’elle constitue l’un
des thèmes parfaitement adaptés à ces nouvelles contraintes
journalistiques, particulièrement à la télévision. La place désormais
conquise par cette dernière dans le traitement de l’actualité rendait
légitime d’en faire un terrain d’enquête privilégié pour étudier la
manière dont l’« insécurité » est mise en récit.
« L’insécurité » télévisée
De manière accélérée à partir du début des années 1990, des séries de
faits divers, souvent dramatiques, mais indépendants les uns des autres
quant à leurs motivations et leur déroulement vont être constitués dans
les discours médiatiques comme « violences urbaines », « problème des
banlieues », ou « montée de l’insécurité ». Les approches liées à
l’« intégration » ou à la « dégradation sociale » laissent la place à la
focalisation sur les minorités des pires et leurs actions violentes [12].
Les dossiers spéciaux, les reportages à sensation se multiplient, pour
culminer au printemps 2002, lors de la campagne précédant l’élection
présidentielle.
Entre le 1er janvier et le 5 mai 2002, les journaux télévisés
n’ont pas consacré moins de 18 766 sujets aux crimes, agressions
sexuelles, braquages, ou aux interventions des forces de police et de
gendarmerie, soient 987 sujets par semaine [13].
L’influence du traitement des faits divers criminels par la presse
fut abondamment invoquée pour dénoncer son rôle dans l’accession au
deuxième tour de Jean-Marie Le Pen. Le député socialiste européen
Olivier Duhamel expliquait ainsi que « l’hypertrophie sécuritaire a été
orchestrée par le tandem Élysée-TF1 », alors que Julien Dray, pourtant
grand habitué des plateaux s’emportait : « Il y a une chaîne de télé qui
porte une part particulière de responsabilité, elle s’appelle TF1, et
je pourrais d’ailleurs l’appeler TF-Haine [14] ».
Bien qu’épargnées par la polémique, la presse quotidienne, la presse
quotidienne régionale et la presse magazine n’avaient pourtant pas été
en reste. L’institut TNS Media Intelligence a de la sorte évalué que
« l’insécurité » avait été le thème le plus médiatisé à partir de mars
2001, et que la presse écrite avait y avait contribué à hauteur de
25,6 % [15].
Cet intérêt médiatique se prolonge dans les magazines télévisés,
pourtant présentés par leur promoteurs comme des émissions permettant de
donner de la « profondeur », de prendre le « temps de l’analyse », par
rapport aux journaux télévisés.
Laurent Bonelli
Notes
[1] Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’“insécurité”, La Découverte, coll. « cahiers libres », 2008.
[2] R.V Ericson, P. M. Baranek et J.B.L. Chan, Visualizing Deviance. A Study of News Organization, University of Toronto Press, Toronto, 1987, pp. 50-51.
[3]
Voir M. Lever, Canards sanglants, Fayard, Paris, 1993 et D. Kalifa,
L’encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque,
Fayard, Paris, 1995.
[4]
A. Collovald, Violence et délinquance dans la presse. Politisation d’un
malaise social et technicisation de son traitement, Rapport pour la
DIV, septembre 1999, dactylographié.
[5] A. Peralva et E. Macé, Médias et violences urbaines. Étude exploratoire sur le travail des journalistes, rapport pour l’IHESI, avril 1999, pp. 4-5.
[6] R.V Ericson, P. M. Baranek et J.B.L. Chan, Visualizing Deviance…, op. cit., p. 3.
[7] P. Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102, mars 1994, pp. 3-9.
[8]
Notamment D. Marchetti, Contribution à une sociologie des
transformations du champ journalistique dans les années 80 et 90. À
propos d’« événements sida » et du « scandale du sang contaminé », Thèse
de sociologie, EHESS, Paris, 1997 ; J. Duval, Critique de la raison
journalistique. Les transformations de la presse économique en France,
Seuil, Paris, 2004, et E. Neveu, Sociologie du journalisme, La
Découverte, Paris, 2001.
[9] P. Champagne et D. Marchetti, « L’information médicale sous contrainte. À propos du ‘scandale du sang contaminé’ », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102, mars 1994, pp. 40-62.
[10] P. Bourdieu, Sur la télévision, Seuil-Raisons d’agir, Paris, 1996, pp. 58-59.
[11] Pour les journaux télévisés, voir Les Nouveaux Dossiers de l’Audiovisuel, n°10 mai-juin 2006.
[12] A. Collovald, « Des désordres sociaux à la violence urbaine », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137, mars 2001, pp. 108 et suiv. Voir également S. Bonnafous, L’immigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, éditions Kimé, Paris, 1991.
[13] J. Terral, L’insécurité au journal télévisé. La campagne présidentielle de 2002, L’Harmattan, Paris, 2004, pp. 35 et suiv.
[14] Cité par J. Terral, L’insécurité au journal télévisé… op. cit., pp. 9-10.
[15] Cité par Le Monde du 24 avril 2002.