novembre 07, 2009

Déchets , le cauchemar du nucléaire


La face cachée du nucléaire et son déficit démocratique à travers son point faible : les déchets radioactifs. Une vérité qui dérange.

En pleine prise de conscience des menaces de réchauffement climatique, les industriels et certains politiques nous présentent l’énergie nucléaire comme la solution d’avenir, une énergie propre, maîtrisée, sans impact sur l’environnement et la santé. Parfois même, une énergie qui s’inscrit dans le « développement durable ». Mais l’énergie nucléaire est-elle aussi propre qu’on nous le dit ?
Car les déchets sont le point faible du nucléaire, son talon d’Achille, son pire cauchemar.
Entre les pro et les anti-nucléaires, le débat fait rage. Faut-il oui ou non relancer cette énergie que la plupart des pays européens avaient déjà décidé d’abandonner ? Au cœur des débats, la crainte des déchets nucléaires, partagée par tous. Car les déchets sont le point faible du nucléaire, son talon d’Achille, son pire cauchemar. Les populations en ont peur, les scientifiques ne trouvent pas de solution acceptable, les industriels tentent de nous rassurer et les politiques évitent le sujet. Pourtant, les quelques pays européens qui ont ouvert le débat sur la contamination des déchets (radioactifs pendant des milliers d’années), ont décidé de sortir progressivement du nucléaire. C’est le cas de l’Autriche, de la Suède, de la Belgique ou de l’Allemagne. Mais que connaissons-nous exactement ? Comment les populations peuvent-elles avoir une vision claire d’un domaine couvert depuis toujours par le secret ? Pourquoi ce déficit démocratique sur une question politique et environnementale majeure ? Nous partons en quête de « la vérité sur les déchets » en France, en Allemagne, aux États-Unis et en Russie…

Les scientifiques de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité) nous accompagnent sur les sites nucléaires. À l’aide des mesures et des prélèvements qu’ils effectuent sur le terrain, d’analyses et de rencontres avec des travailleurs du nucléaire et des opposants, nous tentons de répondre aux questions que tout le monde se pose.
• Les déchets sont-ils dangereux ?
• Comment sont-ils gérés depuis l’origine du nucléaire ?
• Existe-t-il une solution pour les déchets ?

Nous allons également à la rencontre des responsables politiques (Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, Robert Alvarez, ancien conseiller énergétique de l’administration Clinton) et industriels (Areva, EDF) pour tenter de résoudre d’autres interrogations.
• Les populations sont-elles informées des dangers des déchets ?
• Le nucléaire peut-il être démocratique ?
• Qui détient réellement le pouvoir ?
• Quels sont les vrais enjeux politiques et industriels ?
• Les déchets menacent-ils l’avenir du nucléaire ?

En partant à la quête de « la vérité sur les déchets », nous abordons le sujet tabou du nucléaire par sa zone la plus sombre. Ce film a l’ambition de donner enfin à chacun les clefs pour comprendre des choix qui pèsent lourd dans l’avenir de l’humanité.

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DÉCHETS : LE CAUCHEMAR DU NUCLÉAIRE
Réalisateur : Eric Guéret
Auteurs : Laure Noualhat et Eric Guéret
Avec la participation de Michèle Rivasi et Jean-Luc Thierry
Production : ARTE France, Bonne pioche, en association avec Sundance Channel
France (2009, 97’ mn)

Déchets, le cauchemar du nucléaire (Interview-vidéo des auteurs)



Les auteurs du documentaire « Déchets, le cauchemar du nucléaire », Éric Guéret – qui en est également le réalisateur – et Laure Noualhat, reviennent sur les difficultés à traiter des déchets radioactifs et sur la façon dont ils les ont résolues.

Comment faire un film sur quelque chose qui ne se voit pas, qui ne s'entend pas et pour laquelle on manque d'information ?“

novembre 01, 2009

Qui veut gagner des milliards ?

Qui veut gagner des milliards ?
(France, 2009, 45mn)
ARTE F
Réalisateur: Antoine Vitkine

Un an après la chute de Lehman Brothers, la vie quotidienne de la City de Londres, où la crise n'a strictement rien changé.

Sur quelques kilomètres carrés au bord de la Tamise, la City de Londres représente la plus grande concentration de banques au monde, employant 300 000 personnes de toutes nationalités et brassant, chaque jour, des centaines de milliards de livres sterling. Bien que les excès des banques aient entraîné une crise économique majeure, et en dépit des pressions internationales, la City refuse d'être soumise à quelque régulation que ce soit. Tout semble y avoir recommencé comme avant : banquiers surpayés, fonds spéculatifs, pratiques risquées... Plongée au coeur d'un univers aussi feutré que cynique, ce film cherche à comprendre pourquoi. Il raconte comment ce petit bout d'Angleterre est devenu, au fil des décennies, la capitale du système bancaire mondial et pourquoi il a fini par oublier sa mission première : financer l'économie.



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Côte d'Ivoire - déchets toxiques à Abidjan : silence, on pollue !

Valérie FONTAINE

Trois ans après le scandaleux dépôt de déchets toxiques par le cargo Probo Koala dans plusieurs sites d'Abidjan, la société pétrolière Trafigura, affréteur du cargo, multiplie les efforts pour échapper aux poursuites et pour dissimuler l'ampleur des dégâts.

En 2007, elle avait payé 152 millions d'euros à l'État ivoirien pour éviter les poursuites judiciaires en Côte d'Ivoire. Ces dernières semaines, elle a de nouveau échappé à un procès, cette fois en Grande-Bretagne (où se situe le siège de cette multinationale), en versant 50 millions d'euros supplémentaires aux 30 000 victimes ivoiriennes qui avaient porté plainte devant la justice britannique.

Parallèlement, elle a obtenu de cette même justice qu'elle interdise la publication dans le quotidien The Guardian d'un rapport datant de septembre 2006, qui détaillait les graves dommages provoqués par les déchets toxiques. Et quand un député a eu l'outrecuidance de poser au ministre de la Justice une question sur la liberté de la presse à propos de cette affaire, cette société a obtenu que le Guardian ne soit autorisé à publier ni la question posée, ni le lieu où elle avait été posée, ni le nom de celui qui l'avait posée !

Cette affaire ainsi que le contenu du fameux rapport ont finalement été révélés à l'opinion publique par l'intermédiaire d'Internet, malgré l'acharnement de Trafigura à les maintenir sous silence. Elle montre une fois de plus comment ces grandes sociétés régnant sur l'économie de la planète se dérobent à leurs responsabilités et trouvent des complices - en l'occurrence la justice anglaise - pour les aider à camoufler leurs forfaits.

PERMALINK



Royaume-Uni, Côte d'Ivoire : Le Guardian contraint au silence dans l'affaire des déchets toxiques du Probo Koala à Abidjan
publié par Judith Townend

Trafigura [en français], le troisième plus grand courtier indépendant de pétrole au monde, vient enfin de libérer le quotidien britannique The Guardian d'une “‘injuction” ( interdiction secrète de publier) qui l'empêchait de publier la moindre ligne sur ce qui a été appelé le rapport Minton [PDF via ce lien, en anglais, comme tous les liens suivants, sauf mention contraire].

Après une semaine étrange de batailles juridiques entre les avocats de Trafigura, du cabinet Carter-Ruck et The Guardian, et une semaine de publicité extrêmement négative pour la compagnie, Trafigura a finalement cédé et concédé que le rapport préliminaire pouvait être rendu public.

Le rapport contient des informations sur les déchets toxiques déversés à Abidjian [en français ] en Côte d'Ivoire par le navire Probo Koala, en 2006, des preuves sur la composition des déchets chimiques déversés et leurs conséquences potentielles.

L'interdiction de publier contraignait The Guardian a ne rien publier et à ne faire aucune allusion au rapport Minton, qui était déjà disponible sur le site d'indiscrétions Wikileaks.org et dans la presse norvégienne (et peut-être dans celle d'autres pays). L'interdiction avait été obtenue par les avocats du cabinet Carter-Ruck au nom de leur client Trafigura.

“ Aucun journal ne peut révéler le contenu de ce rapport, mais au moins, maintenant, nous pouvons dire qu'il existe et qu'il a été rendu secret. L'option du “Publions, et on verra bien” n'est pas envisageable” [The Guardian, 14.10.09]

Jusqu'à la semaine dernière, personne - à l'exception des personnes impliquées - ne savait que cette interdiction existait et que le Guardian ne pouvait pas y contrevenir. Pourquoi ? C'est l'un des nombreux aspects mystérieux des injuctions toujours en cours [au Royaume-Uni], qui interdisent non seulement de publier un article, mais aussi d'évoquer l'interdiction elle même.

L'unique raison pour laquelle nous en avons été informés est l'intervention d'un député du parlement britannique, Paul Farrelly. Comme l'a écrit cette semaine sur son site le magazine britannique Private Eye, célèbre pour ses enquêtes d'investigation et son dédain envers le cabinet d'avocats Carter-Ruck - un des cabinets les plus en vue pour les affaires de diffamation -, Paul Farrelly “avait l'intention de mettre à l'épreuve cette conspiration du silence en posant une question lors des séances de questions au parlement”.

Pourquoi ? Parce que les députés ont l'immunité aux termes d'une loi datant de 1689, qui déclare que “la liberté d'expression, de débats ou d'initiatives au parlement ne devrait pas être empêchée ou remise en question dans quelque lieu ou tribunal que ce soit en dehors du parlement.”

Ainsi, les commentaires d'un député peuvent être publiés sans craindre de représailles juridiques (pour plus d'informations, suivre ce lien). Mais le Guardian savait qu'en publiant la question de Paul Farelly (voir l'alinéa ii dans le journal officiel), il contrevenait à l'injonction de secret. Le journal a donc contacté le cabinet Carter-Ruck pour savoir s'il était possible de modifier les termes de l'interdiction. “Nous avons été informé par Carter-Ruck que la publication serait interprétée comme une injure à la cour [qui a ordonné l'interdiction] ” relate le Guardian.

Le cabinet Carter-Ruck a néanmoins maintenu que l'article du Guardian ‘semait la confusion'. L'intégralité de son communiqué peut être lu (en PDF) ici. Les avocats, agissant au nom de Trafigura y signalent qu'ils attendaient des instructions de leurs clients mais le Guardian a pris les devants et publié l'article.

Un très bon compte-rendu de l'extraordinaire activité en ligne [qu'a provoqué cette affaire] peut être lu sur le Online Journalism Blog, mais en voici un résumé :

  • Après la parution dans le Guardian d'une déclaration selon laquelle il ne pouvait publier une question au parlement, par ailleurs publique, sans mentionner le moindre détail, la fièvre s'est répandue en ligne, et plusieurs blogueurs ont essayé de deviner quelle était la question en question. Le fait que les journalistes ne puissent pas couvrir l'actualité du parlement a choqué les lecteurs du Guardian - qu'ils soient fans ou critiques du journal.
  • Les utilisateurs de Twitter et les blogueurs ont carrément ignoré l'injonction - s'il est possible “d'ignorer” une injonction secrète - et ont diffusé des liens et des mots clés liant Trafigura et le cabinet Carter-Ruck à la question au parlement de Paul Farrelly, et même au rapport Minton. A un moment donné, par exemple, le mot clé #Trafigura est devenu le mot le plus cité sur la plateforme Twitter, au niveau mondial.
  • Même si le Guardian n'a toujours pas publié la question ou contrevenu à l'interdiction de publier, toutes les informations contenues dans la question de Paul Farrelly sont sur la place publique. Le Guardian avait l'intention de faire appel de l'interdiction devant un tribunal, mais le cabinet Carter-Ruck a annoncé qu'il ne s'opposait plus à la publication de la question au parlement du député Paul Farrelly sur Trafigura. “Les parties ont maintenant accepté un amendement à l'interdiction initiale pour refléter cette situation,” signale le communiqué de Carter-Ruck.
  • Le rédacteur en chef du Guardian, Alan Rusbridger, qui a mis à jour son compte Twitter de loin en loin, a signalé que le cabinet d'avocats avait “cédé” et que le journal pouvait finalement imprimer la question du député Paul Farrelly. The Guardian, ainsi que d'autres médias traditionnels, ont loué le rôle joué par les médias en ligne, qui ont maintenu la pression tout au long de la journée.

En termes simple - indépendamment du fait que le défi des utilisateurs d'internet ait poussé ou non Carter-Ruck a modifier l'injonction de secret - la question au parlement de Paul Farrelly n'a pas pu être supprimée en ligne. De plus, des milliers de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de Trafigura connaissent maintenant ce nom et ses liens avec un scandale environnemental, l'épandage de déchets toxiques.

Plus tard dans la semaine, le cabinet Carter-Ruck a suggéré que le débat au parlement pourrait être bloqué en invoquant le fait que l'injonction de secret qu'il a obtenu est “sub judice,” , autrement dit, toujours en cours d'activité juridique. Si cela avait été prouvé, il n'aurait plus été possible de poursuivre le moindre débat, aux termes du règlement de Westminster.

Le lendemain, l'interdiction de publication attachée au rapport Minton était levée dans la presse britannique.

Auparavant, les journalistes pouvaient seulement dire qu'il existait, rien de plus. Et c'est ce qui prête vraiment à controverse, dans cette affaire.

Car ce rapport est entièrement consacré au deversement de déchets toxiques en Afrique de l'ouest.

Pour plus d'informations sur l'affaire du Probo Koala et les déchets toxiques déversés en Côte d'Ivoire en 2006, on peut lire ce commentaire (en anglais) sur le site Journalism.co.uk: ‘The journalist and NGO collaboration to expose Ivory Coast toxic waste dump' (La collaboration entre ONG et journaliste révèle l'affaire de déchets toxiques en Côte d'Ivoire) . Pour consulter les articles du Guardian sur les faits eux-même, visitez les archives du Guardian sur Trafigura et le Probo Koala.

D'autres informations sur l'affaire qui oppose Trafigura et le Guardian peuvent être trouvées sur le blog Journalism.co.uk .

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Washington met en place ses réseaux Twitter - Facebook pour réaliser des coups d’Etat “soft”

Eva Golinger

Le Département d’Etat sponsorise un sommet consacré à l’utilisation des nouvelles technologies dans le but de changer des régimes anti-impérialistes. Les 15 et 16 octobre 2009, la ville de Mexico accueillait le sommet de l’Alliance of Youth Movements (AYM).

Sponsorisé par le Département d’Etat, l’événement comprend l’intervention, par internet, d’une oratrice de luxe : la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Par ailleurs, plusieurs « délégués » ont été invités par la diplomatie des Etats-Unis, parmi lesquels des personnes liées à des mouvements de déstabilisation actifs en Amérique latine. La liste des participants inclut les Vénézuéliens Yon Goicochea, du parti Primero Justicia, Rafael Delgado, le chef de l’organisation Venezuela de Primera (un groupe fondé par Goicochea), et Geraldine Álvarez, l’ancienne leader estudiantine actuellement membre de la Fundación Futuro Presente, aussi créée par Goicochea, avec le financement du Cato Institute (USA). Participent également Marc Wachtenheim de la Cuba Development Initiative, un projet financé par le Département d’Etat et l’USAID à travers la Pan American Development Foundation (PADF), Maryra Cedeño Proaño, de la Corporación Foro de la Juventud Guayaquil, entité équatorienne financée par l’USAID, et Eduardo Ávila de Voces Bolivianas, organisation soutenue par l’ambassade des Etats-Unis en Bolivie et financée par l’USAID. Au total, 43 délégués sont venus du monde entier (Sri Lanka, Inde, Canada, Royaume Uni, Colombie, Pérou, Brésil, Liban, Arabie Saoudite, Jamaïque, Irlande, Turquie, Moldavie, Malaisie, Etats-Unis et Mexique).

Orateurs et sponsors forment un étrange mélange de représentants des nouvelles technologies et d’employés des agences spécialisées dans la subversion et la déstabilisation de gouvernements qui refusent de se soumettre à l’agenda de Washington. Les orateurs proviennent notamment de Freedom House, International Republican Institute (IRI), du Département d’Etat et de la Banque mondiale, mais on compte également de jeunes créateurs de technologies telles que Twitter, Facebook, Google, Gen Next, Meetup et Youtube. Les seuls médias traditionnels invités par le Département d’Etat sont CNN en espagnol et CNN en anglais, un fait insolite prouvant les liens étroits existant entre ces différentes entités.

Il ne fait aucun doute que le mariage des agences de Washington, des nouvelles technologies et des jeunes dirigeants politiques sélectionnés par le Département d’Etat représente une nouvelle stratégie pour « changer des régimes ». En outre, le sommet confirme le soutien politique et financier apporté par les Etats-Unis au mouvement estudiantin de l’opposition vénézuelienne et fournit à l’opinion publique la preuve irréfutable de la sinistre alliance entre Washington et les nouvelles technologies.

Centre pour la diplomatie numérique


Selon sa propre définition, l’AYM est né en 2008 en réponse à l’apparition «sur la scène mondiale, d’une série de personnes pratiquement inconnues, généralement jeunes, qui maîtrisent les technologies les plus récentes et ont fait des choses incroyables. Ces personnes ont provoqué de grandes transformations du monde réel dans des pays comme la Colombie, l’Iran et la Moldavie, en se servant de ces techniques courantes pour atteindre les jeunes. Et ce n’est qu’un début. »

Les agences de Washington ne pouvaient pas manquer de se positionner sur une scène attractive où les jeunes, déjà accros aux nouvelles technologies comme internet, notamment Facebook, Twitter et MySpace, pouvaient devenir les dirigeants et les promoteurs de mouvements sociaux au service des intérêts de l’Empire. Selon les fondateurs de l’AYM, il y avait toutefois un problème. « Ces mouvements du XXIe siècle sont l’avenir de la société civile, mais ils ne disposent pas encore d’un mécanisme permettant de soutenir, de former et d’octroyer du pouvoir à ces dirigeants qui n’ont pour tout bureau qu’une adresse électronique. Ils ne disposent pas non plus d’une entité qui puisse apprendre aux mouvements traditionnels du XXe siècle à utiliser efficacement les instruments et les médias du XXIe siècle pour atteindre leurs objectifs. »


Leurs objectifs ou les objectifs Washington?

L’une des premières opérations menées avec succès par la Central Intelligence Agency (CIA) dans les années cinquante et soixante a été la création en Europe du Congrès pour la liberté de la culture (Congress for Cultural Freedom), conçu pour pénétrer et utiliser les espaces occupés par l’art, les universités, les intellectuels et les mouvements sociaux afin de neutraliser l’expansion du communisme. Le recours à la culture pour promouvoir l’agenda impérial s’est prolongé au-delà de la guerre froide. Alors que le phénomène de la dépendance à la technologie prend de plus en plus d’ampleur, il est exploité de manière de plus en plus raffinée. Des nouvelles technologies – comme Facebook et Twitter, mises au point avec le financement d’entreprises de la CIA, par exemple In-Q-Tel, spécialisée dans l’"exploitation des mines de données" – fonctionnent aujourd’hui comme réseaux de recrutement des "agents" disposés à promouvoir les intérêts de l’Empire. Le potentiel que recèlent ces technologies pour mener des opérations psychologiques et diffuser de la propagande est illimité : elles permettent de diffuser des messages en un temps record à l’échelle planétaire.

Il ne manquait qu’une stratégie pour exploiter ce potentiel.

Le modèle suivi : la campagne d’Obama


« L’Alliance of Youth Movements a comblé ce manque. Elle a commencé en 2008 par un sommet au cours duquel le Département d’Etat s’est associé à MTV, Google, YouTube, Facebook, Howcast, AT&T, JetBlue, GenNext, Access360Media et la Faculté de droit le la Columbia University afin de reconnaître et de convoquer les mouvements du XXIe siècle, et, pour la première fois dans l’histoire, de dialoguer avec eux par internet ».

Ont participé à ce premier sommet de l’AYM des membres de l’organisation vénézuélienne d’opposition Súmate (financée par la NED et l’USAID) et les initiateurs colombiens des marches No más Chávez et Un millón de voces contra las FARC. Les principaux orateurs étaient trois architectes de la campagne présidentielle de Barack Obama, à savoir Joe Rospars, directeur pour les nouveaux médias lors de la campagne, Scott Goldstein, directeur en ligne de Obama for America et Sam Graham-Felson, directeur de blog pour la campagne d’Obama en 2008. Ont également répondu présents Sherif Mansour, de Freedom House, Shaarik Zafar, du Département de la Sécurité intérieure des Etats-Unis (Homeland Security), et huit hauts fonctionnaires du Département d’Etat ainsi que les représentants de diverses multinationales actives dans le domaine de la communication et des nouvelles technologies.

Les concepteurs de la campagne « super-technologique » qui allait mener Obama vers la victoire ont travaillé main dans la main avec les agences de Washington pour élaborer la stratégie parfaite en combinant deux forces novatrices en politique : la jeunesse et les nouvelles technologies. Cette combinaison doit permettre d’obtenir ce que la CIA n’avait pas réussi en plusieurs années d’effort : le changement de régime dans des pays non soumis aux intérêts des Etats-Unis, sans qu’apparaisse la main de Washington.

Le mouvement d’étudiants manos blancas, au Venezuela, financé et formé par les agences américaines, les protestations anti-communistes en Moldavie, les manifestations contre le gouvernement iranien et les dernières manifestations virtuelles contre le président Chávez constituent des exemples de cette nouvelle stratégie. Les principales armes utilisées sont les nouvelles technologies –Twitter, Facebook, YouTube, entre autres. Quant aux médias traditionnels, comme CNN et ses unités affiliées, ils contribuent à exacerber l’effet réel de ces mouvements en diffusant des matrices d’opinion faussées et dont l’importance et la légitimité ont été déformées.

L’Alliance of Youth Movements n’est qu’un chapitre des plans de déstabilisation contre des pays anti-impérialistes souverains qui refusent toute domination. La double morale de Washington confirme la chose suivante : alors que le Département d’Etat soutient, finance et sponsorise la formation de jeunes d’autres pays à l’utilisation des nouvelles technologies pour déstabiliser leur gouvernement, il criminalise le recours à Twitter et à Facebook pour convoquer des manifestations contre les politiques de Washington aux Etats-Unis. On en a eu la preuve il y a trois semaines, lorsque des citoyens américains ont été arrêtés pour avoir utilisé Twitter afin d’informer les personnes manifestant contre le sommet du G-20 à Pittsburgh sur les actions répressives menées par la police.

Site officiel de l’Alliance of Youth Movements:

http://info.howcast.com/youthmovements/summit09/delegates

NdT

Primero Justicia : Bien que les leaders du parti se décrivent comme étant des humanistes de tendance centriste, les partisans du président Chavez prétendent que le parti Primero Justicia est un parti d'extrême droite d'inspiration fasciste. (Wikipedia)

Traduit par Chloé Meier pour Investig'Action

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octobre 30, 2009

Afghanistan : des élections pour l'imposition de la «démocratie» ?

Articles de Jules Dufour publiés par Mondialisation.ca

Des élections ont été tenues en Afghanistan le 20 août 2009 en vue de rétablir voire d’imposer la «démocratie» dans ce pays. Ces élections organisées et financées par les États-Unis et leurs alliés n’ont eu pour but que de renforcer le régime de Kaboul et lui permettre de poursuivre l’application des politiques définies par les membres de la Coalition pour ce pays. Une élection dans un pays occupé et en guerre n’a aucune valeur sur le plan des droits fondamentaux, car elle est organisée non par le peuple et pour le peuple, mais elle obéit aux velléités de conquête des puissances étrangères qui font régner la terreur dans ce pays depuis 2001. Elle permet de confirmer dans leurs fonctions ceux ou celles qui ont déjà été désignés par les conquérants pour les représenter.

Comment peux-on parler de processus démocratique dans un contexte où les libertés individuelles ont été complètement annihilées et quand l’insécurité n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années. Les médias occidentaux se sont empressés de qualifier le déroulement du scrutin comme un succès: « 26 Afghans tués en marge du scrutin» (Afghans tués en marge du scrutin). On mesure ainsi le succès de l’opération par le nombre de morts.

Ces élections n’ont rien à voir avec le concept de la démocratie

«La démocratie est une forme de régime par lequel le peuple, souverain, se gouverne lui-même» (http://agora.qc.ca ). Or, la nation afghane a complètement perdu le contrôle de sa propre gouvernance et partant de sa souveraineté. Kaboul est devenu la capitale des intérêts occidentaux en Asie centrale et le centre opérationnel de l’occupation armée de ce pays et éventuellement de toute la région.

Une participation anticipée très faible

Des estimations laissent croire que le taux de participation sera d’environ 50% (http://www.leparisien.fr/international/election-en-afghanistan-vote-sous-tres-haute-surveillance-20-08-2009-611668.php) et il est peu probable qu’il soit connu de façon définitive. L’on affirme déjà que même avec un taux très faible et des possibilités de fraudes massives le scrutin sera valide. Cela peut nous laisser croire, à la rigueur, que même avec la participation de quelques électeurs choisis et escortés par l’armée et les forces policières cette élection devrait être considérée comme ayant atteint son objectif. Nous aurons donc des représentants qui auront été élus par des électeurs qui se sont exécutés dans un contexte de peur et d’inquiétude avec la protection de 300.000 membres des forces afghanes et étrangères placées en alerte maximale (figure 1).

Figure 1. Les forces de sécurité fortement armées

Source: http://www.nato.int/docu/review/2009/0902/0902_PHOTOS/files/1004_pg.jpg

Un spectacle de marketing pour les pays occidentaux

Les membres de la Coalition ne manqueront pas de souligner que la libération de l’Afghanistan des extrémistes, des insurgés et des Talibans sera réalisée désormais par les Afghans eux-mêmes sous leur supervision alors qu’ils savent très bien que les pratiques ancestrales de guerre et de corruption vont continuer de régir les relations intérieures des différents groupes d’intérêts dans le pays et qu’ils n’auront pas le choix, sous la menace, de pactiser avec tous ceux qui ont développé des activités dans le pays. Les membres de la Coalition arboreront les fleurons qu’ils ont obtenus et ce sera pour eux une victoire dans ce bourbier dans lequel ils ne cessent de s’enfoncer.

Washington et les pays de la coalition vont désormais pouvoir se consacrer davantage aux travaux de reconstruction du pays qui s’avèrent une condition sine qua non à la prise de possession et à l’exploitation de cette région de l’Asie centrale laissant les problèmes causés par l’insécurité aux Afghans, ces derniers prenant ainsi en charge les basses oeuvres et les risques les plus élevés.

Quel spectacle déprimant! Combien plus déprimants encore sont les commentaires élaborés dans les medias occidentaux concernant la préparation et la tenue de ces élections! Combien d’efforts pour ne pas révéler aux yeux du grand public les faits et les enjeux réels entourant cet exercice que l’on serait tenté de qualifier de farce monumentale et d’insulte à l’intelligence! Heureusement, Jean-François Bélanger, journaliste de Radio-Canada dans ses reportages en provenance de Kaboul, a su apporter à quelques occasions, les nuances nécessaires à une meilleure compréhension des enjeux entourant cette élection et la valeur toute relative de ses résultats.

Références

AFP. 2009. 26 Afghans tués en marge du scrutin. Le 20 août 2009. En ligne: http://www.cyberpresse.ca/international/moyen-orient/200908/20/01-894299-26-afghans-tues-en-marge-du-scrutin.php

AFP. 2009. Les Afghans ont bravé la menace talibane. Cyberpresse. Le 20 août 2009. En ligne: http://www.cyberpresse.ca/international/moyen-orient/200908/20/01-894180-les-afghans-ont-brave-la-menace-talibane.php

AFP. 2009. Des Afghans prêts à défier la mort pour voter. Cyberpresse. Le 19 août 2009. En ligne: http://www.cyberpresse.ca/international/moyen-orient/200908/19/01-894008-des-afghans-prets-a-defier-la-mort-pour-voter.php

Démocratie: http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Democratie

GRUDA, Agnès. 2009. Les talibans sont décidés à faire dérailler l'élection. Cypresse. Le 19 août 2009. En ligne: http://www.cyberpresse.ca/actualites/200908/19/01-893795-les-talibans-sont-decides-a-faire-derailler-lelection.php

LEPARISIEN.FR. 2009. Election en Afghanistan : vote sous très haute-surveillance. Leparisien.fr. Le 20 août 2009.

En ligne: http://www.leparisien.fr/international/election-en-afghanistan-vote-sous-tres-haute-surveillance-20-08-2009-611668.php


Jules Dufour, Ph.D., est président de l'Association canadienne pour les Nations Unies (ACNU) /Section Saguenay-Lac-Saint-Jean, professeur émérite à l'Université du Québec à Chicoutimi, membre du cercle universel des Ambassadeurs de la Paix, membre chevalier de l'Ordre national du Québec.


Jules Dufour est un collaborateur

Conséquences du « miracle chilien » : les saumoneries et la privatisation de la mer

par Raúl Zibechi



Le fameux “miracle chilien » repose sur trois piliers : les prix élevés du cuivre, la production de cellulose impulsée par la dictature de Pinochet, et l’industrie du saumon, qui s’est développée depuis le retour de la démocratie. Mais la surexploitation a provoqué une grave crise sanitaire, environnementale, sociale et économique.

À un peu plus de mille kilomètres au sud de Santiago, vers Puerto Montt, après avoir traversé le canal de Chacao, surgit cette île fantastique, Chiloé. Chiloé aux paysages de plaines et de collines où se mélangent les tons de verts du fait des abondantes pluies australes. Au printemps, à cette symphonie de verts s’ajoutent d’innombrables fleurs sauvages, jaunes, violettes et rouges, alors que sur les collines surgissent les chênes, les noisetiers, la myrte ou la rhubarbe.

Ces bois sur lesquels tombent chaque années 2500 mm de pluie, sont tapissés de fougères et de mousses, qui, aux pieds des espèces d’arbres natives, donnent un environnement plutôt mystérieux. La grande biodiversité de l’île et l’existence d’espèces animales et végétales endémiques ont impressionné Charles Darwin au 19ème siècle, qui crut que la pomme de terre était originaire de Chiloé. Même s’il a été démontré plus tard qu’elle est originaire du Pérou, 400 variétés différentes sont encore conservées sur l’île, à partir desquelles ont été obtenues la majorité de pommes de terre qui sont aujourd’hui consommées dans le monde.

Mais l’isolement dû à l’insularité n’a pas seulement permis l’apparition et la conservation d’une impressionnante diversité de la vie, incarnée par cheval chilote qui mesure 1,25 mètre de haut, ou le pudú, le cerf le plus petit du monde. L’isolement a aussi fait que les Chilotes préservent des tournures linguistiques propres, leur artisanat, la pêche artisanale et une architecture particulière, qui fait appel à des tuiles de bois. Les églises, d’inspiration bavaroise, et les pilotis, indiquent que les traditions ont perduré plus longtemps ici que dans d’autres régions.

Ce paradis enclavé dans l’extrémité sud orientale de l’océan pacifique est une des cinq aires marines les plus productives au monde. D’après le rapport de l’organisation environnementaliste Ecoceanos[1], « bien qu’elle représente moins de 1% de la superficie des océans, les volumes pêchés représentent 25% des tonnages mondiaux ». Une telle productivité ne peut qu’attirer les investisseurs du monde entier, avides de juteux profits.

Il y a quinze ans, l’île de Chiloé et la région autour de Puerto Montt ont connu une forte croissance de l’aquaculture, plus particulièrement l’élevage du saumon. Les investissements considérables réalisés par des entreprises d’Europe du nord et du Japon ont fait croître la salmoniculture chilienne de 15% par an. La production a été multipliée par 13 en quinze ans. En 2007, le Chili exportait pour 2,5 milliards de dollars de saumons vers les Etats-Unis, le Japon et l’Union Européenne. Ainsi, ce poisson joue un rôle clé dans la croissance de 70% des exportations nationales. Aux côtés du cuivre et de la cellulose, le saumon prend une part active dans le « miracle chilien[2] ».

Le Chili est aujourd’hui le cinquième pays au monde en tonnage de produits issus de la mer, le septième exportateur de produits de pêche et le deuxième exportateur de saumons d’élevage derrière la Norvège. Il y a une seule raison à cette impressionnante croissance : le Chili est le pays où les coûts de production du saumon sont les plus bas au monde.

Le talon d’Achille

Le 27 mars 2008, The New York Times publiait un article intitulé « Un virus chez les saumons révèle les méthodes de pêche au Chili[3] ». Un gros scandale. L’article attirait l’attention sur les millions de saumons qui étaient en train de mourir du virus ISA (anémie infectieuse du saumon), et sur le licenciement de milliers de travailleurs que la crise sanitaire avait provoqué.

« L’élevage des saumons dans des enclos sous-marins est en train de contaminer des eaux qui il y a peu étaient pures, et de produire des poissons potentiellement insalubres » précisait l’article. Le professeur Felipe Cabello, du département de microbiologie et d’immunologie de l’école de médecine de New York, signalait « le manque de contrôle sanitaire » et expliquait que les infections parasitaires, virales et mycotiques « se transmettent quand les poissons sont stressés et que les enclos sont très proches les uns des autres ». De plus, il assurait qu’au Chili, il est fait usage de dosages élevés d’antibiotiques pour les poissons, dont certains d’entre eux sont interdits aux Etats-Unis.

Sachant que 30% des exportations de saumon chilien arrivent aux Etats-Unis, la révélation du Times s’est révélée désastreuses. L’entreprise norvégienne Marine Harvest, la plus grande productrice de saumons d’élevage au monde, qui exporte 20% du saumon chilien, reconnût que ses élevages étaient à l’origine du virus ISA, et qu’elle utilisait des doses élevées d’antibiotiques au Chili. « Les biologistes et les défenseurs de l’environnement affirment que les excréments des saumons et l’alimentation en granulés absorbent l’oxygène de l’eau. Ils causent ainsi la mort d’autres espèces marines et participent à la propagation de maladies », signalait l’article.

La réponse apportée par la plus grande entreprise au monde, devant l’observation des problèmes environnementaux et sanitaires provoqués, attire l’attention : « Comme on faisait beaucoup d’argent et que tout se passait bien, il n’y avait pas de raison d’adopter des mesures plus strictes » déclarait au Times Arne Hjeltnes, le porte-parole de Marine Harvest à Oslo[4].

En 2005, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avait déjà émis un rapport critiquant sévèrement l’industrie chilienne du saumon sur trois points notamment : la fuite d’un million de poissons par an, l’utilisation de fongicides comme le vert de malachite, un produit cancérigène interdit depuis 2002, et l’usage excessif d’antibiotiques. Le professeur Felipe Cabello estime que le Chili utilise entre 70 et 300 fois plus d’antibiotiques que la Norvège, et qu’il existe au Chili un marché noir d’antibiotiques pour saumons[5].

Les jours suivants, le gouvernement de Michelle Bachelet appuya l’industrie du saumon, préoccupé par le contexte commercial et par une éventuelle chute des exportations[6]. Malgré tout, la production chuta de 30 à 50% et 20.000 des 50.000 travailleurs du secteur furent licenciés. L’industrie du saumon entra dans une crise grave ; elle s’était endettée auprès des banques qui commencèrent à réclamer qu’on les rembourse, ce qui était devenu impossible du fait de la chute de la production.

Pourtant, plusieurs travaux de recherche avaient anticipé tout ce qui est arrivé ces dernières années (le virus a été découvert en juillet 2007).

Les coûts les plus bas du monde

Les mauvaises conditions de travail des 50.000 employés du secteur sont la première explication des bas coûts de production du saumon chilien. La salmoniculture enregistre les taux d’accident les plus élevés du pays ; il a été constaté qu’entre février 2005 et juin 2007, 42 travailleurs du secteur sont morts ou ont disparu en mer, d’après des données de la Marine chilienne et de la Direction nationale du travail. Entre 2003 et 2005, des inspections du travail prévues à l’avance ont été réalisées à 572 reprises, et même dans ces conditions, des amendes ont été infligées aux entreprises dans 70% des cas[7].

Les principaux problèmes rencontrés relèvent de l’hygiène et de la sécurité au travail, tant sur les lieux de « pêche » (d’énormes cages sous-marines) que sur les chaînes de transformation du poisson. Deux tiers des entreprises saumonières violent la législation du travail, alors que le travail informel occupe une place importante, notamment en ce qui concerne les tâches les plus dangereuses. Les femmes, qui représentent 70% des travailleurs du secteur et 90% sur les chaînes de production, souffrent du froid, de l’humidité, de la promiscuité ; on tente même de limiter leur accès aux toilettes. Ces pratiques ont également été observées auprès de femmes enceintes, certaines d’entre elles ont été licenciées.

Les plongeurs assurent les tâches les plus périlleuses. Des 4.000 plongeurs qui travaillaient en 2007, seuls 100 disposaient d’une formation certifiée d’après des normes internationales[8]. La sous-traitance, la pression et les menaces que pratiquent les chefs d’entreprises font que seuls 13 à 15% des travailleurs sont affiliés à un syndicat.

Mais les ouvriers ne sont pas les seuls à se plaindre. Les entreprises touristiques et les pêcheurs artisanaux souffrent aussi de la salmoniculture. Jusqu’en 2005, presque 5.000 hectares avaient été concédés aux saumoneries sur le bords des lacs, dans les fjords, les canaux et les estuaires (Marine Harvest contrôlait 1.215 ha). Autrement dit, elles occupaient les sites où se rendent les touristes et où pêchent les communautés locales.

Les gens se plaignent de la pollution et des fuites massives de saumons (2 millions de poissons se sont échappés en 2004), qui contribuent à la propagation de maladies contagieuses à d’autres espèces et aux humains, et qui menacent la survie des espèces sauvages. Mais c’est l’usage massif d’antibiotiques qui est le plus préoccupant et le plus scandaleux.

Le professeur Cabello soutient que l’usage d’antibiotiques dans la pisciculture peut stimuler la résistance bactérienne et ainsi provoquer la génération de souches résistantes affectant les humains et les poissons[9]. Au Japon et aux Etats-Unis, des résidus d’antibiotiques ont plusieurs fois été détectés dans les saumons chiliens. Un des objectifs de l’utilisation d’antibiotiques est le contrôle de la septicémie hémorragique virale. Les entreprises font usage de quinolones, mais la résistance bactérienne à ces substances croît de façon alarmante dans le monde entier.

Lors du séminaire organisé par Ecoceanos en mars 2007 à Puerto Montt, le directeur de l’école de chimie et de pharmacie de l’université australe, présenta des preuves convaincantes sur la croissance de la résistance bactérienne dans les hôpitaux de Puerto Montt et de Castro, sur l’île de Chiloé. De 1999 à 2003, la résistance au ciprofloxacine passa de 2,6 à 9% à Puerto Montt, alors qu’elle passa de 4,4 à 8,3% à Castro[10].

Les saumoneries ont décidé de diminuer leurs coûts et de travailler au maximum de leur capacité productive. Conséquences : « Leur apport à la recherche scientifique a été infime, elles ont engendré des concentrations de salmonidés très élevées dans les centres de culture, elles ont employé de manière indiscriminée et sans rotation des antiparasitaires comme l’emamectine benzoate et des antimicrobiens. Elles ne se sont jamais préoccupé du respect des aspects les plus élémentaires de la gestion environnementale et sanitaire[11] ».

Par ailleurs, d’autres problèmes environnementaux graves sont liés à l’usage des filets de pêche et aux rejets. En 2005, dans la région de Aysén au sud de Chiloé, 100% des usines de fabrication de filets ont reçu des amendes de la part des autorités environnementales chiliennes, car ils ne respectent pas les normes internationales. La même année, dans la région de Lagos (où se situe Puerto Montt), 50% des saumoneries ont été verbalisées pour mauvais traitements des résidus industriels liquides. En 2006, aucune décharge industrielle de Los Lagos ne remplissait les normes, ce qui a conduit à la fermeture de 30 d’entre elles, sur les 49 existantes.

Juans Carlos Cárdenas, vétérinaire et directeur de Ecoceanos, affirme que « les multinationales européennes font au Chili ce qui leur est interdit dans leurs pays[12] ». Il pense que le sud du Chili est une des dernières zones d’expansion des multinationales de la pêche, minières et forestières. Les région de Puerto Montt et de Chiloé présentent des avantages comparatifs par rapport à l’Europe du nord parce l’eau y est moins froide, et par conséquent la productivité du saumon y est supérieure. C’est la concentration qui est à l’origine des problèmes de pollution. « Ici, sur 300 kilomètres, il y a 600 centres de salmonicultures qui produisent 120 millions de poissons. En Norvège, les mêmes quantités sont produites sur 1000 kilomètres », explique Cárdenas.

Les saumons grandissent dans des cages circulaires de 30 mètres de diamètre sur 60 mètres de profondeur. Cette culture intensive a conduit les exportations de saumons à passer de 190 millions de dollars en 1991 à 2,4 milliards en 2008. Les prix sont imbattables : le Chili produit des saumons à 2,9 dollars le kilo alors que le prix sur le marché international est de 7,9 dollars. « Mais ici au Chili, le kilo de saumon se vend à 10 dollars en supermarché, c’est plus cher qu’à New York », affirme Cárdenas.

Maintenant que les régions de Puerto Montt et de Chiloé sont contaminées, les saumoneries cherchent à aller plus au sud, vers les régions de Aysén et de Magallanes. Mais la contamination suit les mêmes sentiers, à tel point que le virus ISA a déjà été détecté dans ces zones, ce qui indique que la maladie s’est étendue sur 2.000 kilomètres de côtes en dix mois, d’après Cárdenas. « Rien de cela ne serait arrivé si l’État avait joué son rôle et si la corruption n’atteignait pas des niveaux si élevés », ajoute-t-il.

Cela semble évident au regard d’une seule donnée tirée du dernier rapport annuel de Marine Harvest : en 2007, l’entreprise a utilisé 0,02 gramme d’antibiotiques par tonne de saumon produite en Norvège. La même année, elle a utilisé 732 grammes par tonne produite au Chili. En 2008, 0,07gramme en Norvège et 560 grammes au Chili[13]. Soit 36.000 fois plus en 2007 et 8.000 fois plus en 2008, sans qu’aucune autorité formule la moindre remarque ou la moindre question.

En juillet dernier, à la demande de l’organisation Oceana, le gouvernement chilien a déclassé un rapport de 2008 qui signale que l’industrie chilienne du saumon a utilisé 325 tonnes de produits pharmaceutiques, pendant que la Norvège, leader du marché mondial utilisait une tonne seulement. Le rapport assure que presque 40% des antibiotiques utilisés appartiennent à la famille des quinolones, un produit interdit par l’Administration des denrées alimentaires et des médicaments (FDA, Food and Drug Administration) aux États-Unis[14].

Le professeur Cabello soutient qu’il est démontré que le virus ISA fut introduit au Chili en 1996, probablement depuis la Norvège. Sa dissémination « a vraisemblablement été facilitée par d’importantes populations de virus générées par les pernicieuses conditions sanitaires présentes dans l’élevage des salmonidés au Chili[15] ». D’un point de vue biologique, il compare les faits chiliens aux influences porcine et aviaire.

La privatisation de l’océan

« Ils sont en train de transformer les biens communs en capital financier », fait remarquer Lucio Cuenca, de l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux[16]. Cela dure depuis des années avec le consentement total des autorités. Un exemple : en avril 2007, la Chambre des députés a approuvé un rapport de la Commision de pêche, d’agriculture et des ressources naturelles, qui soutenait que l’industrie chilienne du saumon « travaille selon les niveaux élevés d’exigence des standards mondiaux (environnementaux inclus), déterminés par les marchés modernes auxquels elle s’adresse ».

Le rapport a été approuvé par 67 voix pour, une voix contre et une abstention. Trois mois plus tard, l’épidémie du virus ISA était déclarée, et nombreux étaient ceux qui assuraient que l’existence de la maladie était occultée depuis longtemps déjà. Quoi qu’il en soit, l’omission du Parlement chilien est évidente.

Récemment, un fait s’est produit qui met en évidence tous ces problèmes. Felipe Sandoval fut sous-secrétaire du ministère de la Pêche sous le gouvernement de Ricardo Lagos (2000-2006), poste à partir duquel il a impulsé la privatisation de l’industrie étatique de la pêche. Actuellement il est secrétaire exécutif de la Table du saumon et de la corporation aquicole, qui réunit les entrepreneurs et l’État pour repositionner l’industrie du saumon. Il représente la présidente Michelle Bachelet pour les questions liées au saumon.

Le 5 février 2009, l’Inspection des finances de la région de Valparaíso a accusé Sandoval d’avoir abusé du principe de probité administrative en faisant usage de 740.000 dollars d’argent public en notes de services fausses ou falsifiées, alors qu’il était sous-secrétaire de la Pêche. L’accusation de l’organisme de contrôle a été rendue publique au moment où une nouvelle loi sur la pêche et l’agriculture, rédigée sur mesure pour les entrepreneurs, était débattue au Parlement. Le 21 juillet, le gouvernement de Michelle Bachelet a émis un décret suprême par lequel il absout Sandoval des charges qui pesaient contre lui, argumentant que sa responsabilité est caduque du fait du temps qui s’est écoulé.

D’après le rapport de Ecoceanos News du 3 août, Sandoval a géré depuis son poste de sous-secrétaire de la Pêche, des crédits de 450 millions de dollars destinés à l’industrie du saumon, comptant avec 60% d’aval des contribuables chiliens. Dans ce cas précis, l’État travaille en faveur de l’industrie, alors que celle-ci a démontré son incapacité à respecter la législation du travail, environnementale et sanitaire.

La loi de la pêche cherche la réactivation de l’industrie du saumon par la cession à vie de droits sur le territoire maritime à des entreprises privées[17]. D’après le ministre de l’Économie, Hugo Lavados, la loi permet « le droit d’usage et de jouissance » de l’espace maritime et côtier pour les entreprises. De cette manière, elles s’approprient un bien hypothécable, élément décisif pour que les banques concèdent de nouveaux prêts et refinancent les dettes. Juan Carlos Cárdenas affirme que les articles 81 et 81 bis permettent « aux entreprises endettées de pouvoir hypothéquer des biens nationaux d’utilité publique, comme les concessions aquicoles, grâce aux banques de crédits ».

Le candidat aux élections présidentielles de décembre, le sénateur Marco Enríquez-Ominami, comme d’autres parlementaires, affirme que la loi « privatise la mer en remettant aux saumoneries des concessions aquicoles à vie et hypothécables ». En cela, il la considère « inconstitutionnelle[18] ».

Fin juillet, le Sénat a interposé 160 observations à la loi de la pêche, ce qui a enthousiasmé les défenseurs de l’environnement qui ne s’attendaient pas à une opposition aussi forte. « Ce qui s’est passé au Sénat est un pas important franchi contre l’inconstitutionnalité, l’impunité et la tentative de vol de nos biens nationaux d’utilité publique », a déclaré Cárdenas.

Pendant ce temps, il y a ceux qui investissent en pleine crise du saumon. Marine Harvest a annoncé que malgré les pertes qu’elle enregistre au Chili, elle s’apprête à acheter des saumoneries chiliennes pour participer au processus de restructuration de l’industrie, vu que chaque crise offre des « opportunités » (achats, ventes, fusions) comme l’a reconnu Jorgen Andersen, le président de l’entreprise[19].

Dans la mesure où le Chili a signé des accords de libre échange avec 24 pays, où les élites soutiennent, d’après les propos de Lucio Cuenca, « une projection stratégique qui amène le Chili à se convertir en puissance alimentaire », tout indique que la salmoniculture va continuer de croître. Les régions les plus australes, où les entreprises sont en train de se déplacer, peuvent se regarder dans un miroir, elles y verront Chiloé. Il y a quinze ans, l’île était habitée par des petits agriculteurs, des éleveurs et des artisans pêcheurs. « Aujourd’hui ils sont devenus des ouvriers qui dépendent de l’industrie transnationale », font remarquer les membres de Ecoceanos.

« À moins que – ajoute Lucio Cuenca – le processus de politisation en cours, soutenu par des dizaines de petites luttes contre la contamination des productions de minéraux, de saumons et de cellulose, et qui a déjà obtenu que des questions stratégiques comme celle de l’eau figure dans l’agenda public, continue de croître jusqu’à ce qu’un véritable mouvement social se mette en marche ». Les critiques qui fusent dans les couloirs du Sénat reflètent dans une bonne mesure cette nouvelle politisation de la société chilienne.



Notes :

[1] Radiografía de la industria del salmón en Chile. Rapport rédigé par Patricio Igor Melillanca et Isabel Díaz Medina, Ecoceanos, 2007, p. 5.

[2] Idem.

[3] Salmon Virus Indicts Chile’s Fishing Methods. Alexei Barrionuevo, The New York Times, 27 mars 2008.

[4] Idem.

[5] Idem.

[6] Reuters, 2 avril 2008.

[7] Radiografía de la industria del salmón en Chile. Rapport rédigé par Patricio Igor Melillanca et Isabel Díaz Medina, Ecoceanos, 2007, p. 10.

[8] Idem, p. 14.

[9] Heavy use of prophilactic antibiotics in acquaculture: a growing problem for human and animal health and for the environment. Felipe C. Cabello in Environmental Microbiology, 2006, cité dans Radiografía de la industria del salmón en Chile. Rapport rédigé par Patricio Igor Melillanca et Isabel Díaz Medina, Ecoceanos, 2007, p. 28.

[10] Idem, p. 30.

[11] Idem.

[12] Entretien personnel.

[13] Marine Harvest Sustainability Report 2008. p. 16.

[14] Sergio Jara Román, ob cit.

[15] Felipe Cabello, ob cit.

[16] Entretien personnel.

[17] Agence Xinhua, 31 juillet 2009.

[18] Ecoceanos News, 5 août 2009.

[19] La Tercera, 15 juillet 2009.



Article original publié en anglais par Programa de las Américas, Consecuencias del « milagro chileno »: Las salmoneras y la privatización del mar, le
17 août 2009.

Traduit et publié en français par
info sud télé.

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Chili : le saumon pollue la vie des chiliens et de leur océan



Pas un jour sans que la presse chilienne ne parle du saumon. Grève, pollution, fugue, moratoire, manifestation, maladie isa, licenciement, exportation, multinationale, subvention, concentration, Norvège. Le saumon, ce poisson originaire de l'hémisphère Nord fait la « une » de l’actualité alors qu’il ne représente rien dans la culture marine si riche du Chili. Il y aurait beaucoup à dire sur les espèces autochtones tant les productions halieutiques sont abondantes et variées sur cette côte du Pacifique baignée par le courant bienfaiteur de Humbolt.


Une culture marine originale…

Qui a séjourné au Chili, mangé dans les petites gargotes sur les marchés et longé les côtes de caleta en caleta (de port en port), mesurera la richesse de cette mer et son importance pour la subsistance des milliers de pêcheurs et des dizaines de communautés littorales. Il comprendra aussi leur attachement à cette culture marine si bien traduite par le conteur et nouvelliste, Francisco Coloane, fils de chasseur de baleines, et lui-même pêcheur.

Les côtes chiliennes qui se déroulent sur une longueur de plus de 5000 km, recèlent une grande variété de produits de la mer très originaux qui démarquent la cuisine chilienne des autres :
  • Ceviche de almejas à Antofagasta (préparation à base de « grosse palourde »),
  • Centolla à Punta Arenas (grosse araignée pêchée dans les fjords australs),
  • Merluza frita à la Caleta Portales -Valparaiso (merlu frit dégusté directement dans le restaurant des pêcheurs artisanaux en haut de la plage),
  • Erizo et piure à Chiloe (oursin et ascidie mangés crus et fortement iodés),
  • Et toujours à Chiloe, tout autour de cette île, les animaux marins ont développé de grandes dimensions : les couteaux, les palourdes (almejas), les bulots (caracoles), les ormeaux (locos) et surtout les moules géantes (choros zapatos de plus de 20 cm) et les balanes géantes (picorocos d’une chaire délicate).

…Polluée par le saumon

C’est dans ce royaume des produits de la mer à Chiloe que les élevages de saumon ont commencé à s’installer dans les années 1980. Petit à petit, les cages à saumons, le Salar de l’Atlantique et le Coho du Pacifique Nord, vont coloniser toutes les baies, tous les fjords et autres côtes abritées de cette région côtière de la Patagonie chilienne.
Sous l’impulsion d’investisseurs chiliens et surtout étrangers (de Norvège), le Chili est devenu, en quelques années, l’un des plus grands pays aquacoles dans le monde en entrant dans le club des 10 grands producteurs rien qu’avec le saumon. Malgré les dysfonctionnements et le mal-développement dénoncés par les associations environnementalistes, les organisations de pêcheurs artisanaux et les associations des droits de l’homme, la course frénétique à la production devait faire du Chili, le leader mondial du saumon en 2008, devant le pionnier norvégien.

Mais la machine infernale à produire s’est enraillée. Dès la fin de l’année 2007, une maladie avait touché quelques élevages à Chiloe dans la zone à la plus forte concentration de saumon au monde. C’était un avertissement auquel les éleveurs ne tinrent pas compte tant ils étaient sûrs d’eux. Mais la maladie « ISA » était bien ancrée, et elle se diffusa au cours de l’année 2008 dans tous les élevages et contre toute attente jusqu’au Sud du pays à plus de 2000 km de son foyer, en Terre de feu qui est considérée comme la future grande région de la salmoniculture chilienne.

A la fin de l’année écoulée, des milliers ouvriers piscicoles sont mis sur le carreau. Grèves et manifestations se multiplient. En pleine crise financière mondiale, le gouvernement chilien vient au secours des entrepreneurs en injectant dans la filière une somme considérable pour le pays : 450 millions de US$. Cette aide est condamnée par les organisations de la pêche artisanale, représentées au niveau national par la CONAPACH (Confédération nationale à la pêche artisanale chilienne) car cette subvention ne règlera pas les problèmes fondamentaux de cette activité aquacole au développement industriel, à savoir :

  • la pollution environnementale et infectieuse, avec la modification des écosystèmes côtiers, et la transmission des maladies dans le milieu naturel. Des milliers de saumons d’élevage s’échappent chaque année et mettent en péril les poissons sauvages à qui ils transmettent des parasites,
  • la pollution alimentaire, une menace pour la sécurité alimentaire locale avec le rejet de produits chimiques, de matières fécales et d'aliments piscicoles dans le milieu aquatique : (1) produits chimiques anti-salissures, (2) antibiotiques, (3) colorants, (4) des tonnes d'azote et de phosphore favorisant le développement d'algues toxiques,
  • la pollution sociale et culturelle à savoir : (1) non respect des règles de sécurité et infractions aux droits du travail, (2) menaces sur les économies locales, (3) dégradation des ressources alimentaires traditionnelles, (4) non respect des droits des pêcheurs artisanaux.

En désespoir de cause, certains prédisent la fin du saumon au Chili comme Francisco Marin dans un article publié en novembre 2008 dans El Ciudadano : Salmoneras Asquerosas : El Fin de un sucio negocio (Salmonicultures dégoutantes : la fin d'une activité "sale"). La Conapach qui regroupent près de 60 000 pêcheurs, vient de rappeler au gouvernement chilien dans un communiqué de presse du 9 janvier 2008 (Prensa CONAPACH) tous les méfaits de la salmoniculture sur les communautés littorales.

Mais seront-ils écoutés en cette période où il est programmé d'augmenter les concessions d'élevage en mer ?

Philippe FAVRELIERE

Autres articles : Saumon de Norvège, en maître sur la salmoniculture mondiale, toujours aux petits soins des consommateurs français

Articles sur le sujet :

Revue de Presse

Le 25 septembre 2009

Marine Harvest ferme l’usine de Tepual au Chili (Seafoodsource)
Marine Harvest a annoncé la fermeture de son usine de transformation du saumon à Tepual avec le licenciement de 513 ouvriers, a rapporté le journal chilien El Mercurio.
Selon Alvaro Jimenez, directeur général de Marine Harvest Chile, la fermeture est temporaire et l'usine rouvrira à la mi-octobre 2010.
L’industrie du saumon d'élevage au Chili est en difficulté depuis la contagion par le virus de l'anémie du saumon à partir de la mi-2007. L'épidémie a conduit à licencier 20.000 personnes au Chili, a déclaré El Mercurio. Marine Harvest est le plus grand producteur mondial de saumon d'élevage.
En avril, la compagnie norvégienne avait fermé son usine de Chinquihue et mis à pied environ 600 travailleurs.
Les activités chiliennes de Marine Harvest ont produit 9283 tonnes de saumon au deuxième trimestre de 2009, soit près de la moitié moins que l’année passée. En Juillet, la société a réaffirmé son engagement à long terme au Chili.

Le août 2009

Un délice, le saumon antibiotique du Chili (Effets de Terre)
Ça fait longtemps que les écologistes avaient des soupçons. Le boom spectaculaire de l’élevage de saumon au Chili se fait dans de drôles de conditions sanitaires. On lit dans le New York Times qu’une ONG a enfin obtenu du gouvernement des données sur les quantités de médicaments utilisés pour lutter contre les maladies du saumon encagé. Accrochez vous à l’arète, j’enlève les écailles: l’an dernier, les saumons chiliens ont avalé 325 tonnes d’antibiotiques, révèle Océana… Suite Effets de Terre

Le 28 août 2009

Au Chili, deuxième producteur mondial de saumon, l'"or rose" se tarit (Le Monde)

A 1 000 km au sud de Santiago du Chili, Quellon, dans l'archipel de Chiloé, est devenu une ville fantôme. Les rues sont vides, sauf pour quelques pêcheurs désoeuvrés. "Nous sommes durement touchés par la fermeture de nombreuses fermes aquacoles, car l'industrie salmonicole faisait vivre une grande partie de la population", se lamente le maire, Ivan Haro. Ce port était l'épicentre de la ruée vers "l'or rose", dès les années 1980. Aujourd'hui, 60 % des habitants sont au chômage, et il est au bord de l'explosion sociale.

Deuxième producteur mondial de saumon, le Chili doit abandonner son ambition de détrôner la Norvège. Une épidémie du virus AIS (anémie infectieuse du saumon), apparue en juillet 2007, ne cesse de s'étendre, faisant des ravages. Ce virus, détecté à l'origine en Norvège dès 1984, entraîne une forte mortalité dans les élevages.
La production est en chute libre selon le n° 1 mondial, le groupe norvégien Marine Harvest, qui domine le secteur au Chili. Elle s'est réduite de moitié en 2009. Le virus se propage vite. Cinq sites étaient infectés en juillet 2007, et 74 un an plus tard. L'épidémie oblige à massacrer les poissons malades et à fermer les sites contaminés.

Les compagnies chiliennes accumulent les pertes et doivent licencier. Multiexport Food, la plus grande compagnie chilienne, a perdu près de 49 millions de dollars depuis juin. Marine Harvest a licencié 15 000 employés depuis 2008, selon les syndicats. Au total, le nombre de chômeurs pourrait atteindre 40 000 fin 2009. Ceux qui ont encore du travail doivent accepter des réductions de salaire. Le maire de Quellon se remémore l'époque du "miracle du saumon". Les gains avaient grimpé au Chili de 159 millions de dollars en 1991 à 2,5 milliards de dollars en 2006. A Quellon, le coup de grâce a été "la marée rouge", une bactérie qui rend les fruits de mer impropre à la consommation. Les pêcheurs artisanaux, sans travail, accusent la salmoniculture d'avoir pollué les fjords.

Il y a 550 "fermes à saumons" au Chili, dont 40 % sont entre les mains de multinationales. Le filon le plus exploité est l'archipel de Chiloé, composé d'une quarantaine d'îles, riches en baies protégées, fjords, lacs et fleuves profonds, ce qui lui a valu le surnom de "Salmon Valley".
L'épidémie dévoile les abus de l'élevage intensif et le manque de régulation de la part du gouvernement. "C'est un nouveau Far West, mais sans shérif", lance Juan Carlos Cardenas, directeur du Centre pour le développement durable (Ecoceanos). Cette ONG dénonce les méfaits irréparables sur l'environnement, en raison notamment des déchets organiques rejetés par les saumons. "L'aquaculture est une industrie très polluante, explique M. Cardenas, car elle utilise beaucoup de produits chimiques et d'antibiotiques."
Au mois de juillet, l'ONG Oceana a contraint le gouvernement chilien à révéler que la salmoniculture avait utilisé 385 tonnes d'antibiotiques en 2007, soit 600 fois plus que la Norvège, pour une production quasiment identique cette année-là. "Nous ne sommes pas opposés à l'activité même, mais à la façon dont elle se déroule", précise M. Cardenas. Il réclame un meilleur contrôle des conditions sanitaires. Il est convaincu que le virus AIS a été introduit dans des algues importées de Norvège.

Dures conditions de travail
Au Chili, les multinationales ne respectent pas toujours les normes qui ont cours dans leurs pays. Marine Harvest a été plusieurs fois condamnée pour infractions à la réglementation du travail. Il y a eu 42 décès entre 2005 et 2007, en particulier parmi les plongeurs chargés d'inspecter les cages sous l'eau. Les conditions de travail sont dures, les salaires sont bas, ce qui explique que le saumon chilien soit meilleur marché que ses concurrents norvégien, écossais ou canadien. La salmoniculture employait jusqu'à présent quelque 50 000 personnes, dont plus de 80 % sont des femmes qui travaillent dans des usines, de 10 à 12 heures par jour, debout, dans le froid et l'humidité.
Après le vin, le Chili s'était lancé dans l'aquaculture dans les années 1980, sous la dictature militaire du général Augusto Pinochet. Le "miracle de l'or rose" était censé sortir l'économie de sa dépendance au cuivre, "l'or rouge", dont le Chili est le premier producteur et exportateur mondial. En 2007, avant l'arrivée du virus, le Chili était près de rattraper le niveau de production de la Norvège, avec 650 000 tonnes de saumon, soit 22 fois plus qu'il y a vingt ans.

Aujourd'hui, la crise permet à la Norvège d'accroître encore sa part de marché, notamment aux Etats-Unis, qui étaient jusqu'à présent la chasse gardée des fournisseurs chiliens. La chute de la production chilienne contribue à réduire l'offre de saumon d'élevage et à faire grimper les prix mondiaux.
A Santiago, un projet de loi sur un "plan financier de sauvetage" de l'industrie salmonicole est à l'étude au Parlement. Il permettrait notamment aux multinationales de partir à la conquête de nouveaux sites, plus au sud, vers le détroit de Magellan. Christine Legrand

Le 25 octobre 2009 : Enquête britannique pour connaitre l'origine du saumon chilien

Investigation: How farm fishing boom in Chile threatens eco disaster (Telegraph)
Separated by an ocean, a continent and more than 7,000 miles, Chile seems an awfully long way to go to find sushi for millions of Britons.
The packaging gives no clue to the origins of the “salmon trout”.
Nor does it make clear the disastrous consequences of intensive fish farming along Chile’s once pristine coastline where, according to eco-activists, many farms are plagued by disease and pollution.
There is, of course, no suggestion that the fish served by Waitrose or Pret a Manger, two of Britain’s most environmentally friendly food suppliers, comes from a farm that has prompted concern.
The rise of Chile’s fish industry began about a decade ago when international corporations realised there was money to be made in the blue water off a short stretch of coast around Puerto Montt, 600 miles south of the capital Santiago.

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Maladies non diagnostiquées et guerre radiologique

par Asaf Durakovic*

L’expérimentation et l’usage de la bombe atomique, puis des munitions et blindages à l’uranium appauvri, ont irradié les lieux d’expérimentation et les théâtres d’opération. Des maladies nouvelles ont atteint aussi bien les soldats de l’Alliance atlantique qui maniaient ces armes, que leurs ennemis, ou que les populations civiles. Longtemps après le retour de la paix, les radiations continuent à contaminer ceux qui y sont exposés. Bien que les gouvernements « occidentaux » aient volontairement entravé le plus longtemps possible la recherche médicale en cette matière, une abondante documentation a été amassée au cours des ans. Nous publions une longue synthèse dans laquelle Asaf Durakovic dresse le bilan des connaissances actuelles de cette catastrophe sanitaire. Désormais, la manière dont les pays de l’OTAN font la guerre peut aussi tuer leurs propres ressortissants en temps de paix.


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Enfants victimes de mutations dues à l’utilisation militaire, par les forces de l’OTAN, d’uranium appauvri

Une contamination interne par des isotopes d’uranium appauvri (UA) a été constatée parmi les anciens combattants britanniques, canadiens et états-uniens de la guerre du Golfe neuf ans encore après leur exposition à de la poussière radioactive lors de la première guerre du Golfe. Des isotopes d’UA ont été également observés dans des échantillons d’autopsie de poumons, de foie, de reins et d’os prélevés sur des vétérans canadiens. Dans des échantillons de sol prélevés au Kosovo, on a trouvé des centaines de particules de diamètre généralement inférieur à 5 _m pesant des milligrammes. La première guerre du Golfe a laissé dans l’environnement 350 tonnes d’UA et dans l’atmosphère 3 à 6 millions de grammes d’aérosols d’UA. Ses conséquences, le syndrome de la guerre du Golfe, consistent en troubles complexes multiorganiques, progressifs et invalidants : fatigue invalidante, douleurs musculo-squelettiques et articulaires, maux de tête, troubles neuropsychiatriques, changements de l’humeur, confusion mentale, problèmes visuels, troubles de la démarche, pertes de mémoire, lymphadénopathies, déficience respiratoire, impuissance et altérations morphologiques et fonctionnelles du système urinaire.

Ce que l’on sait actuellement sur les causes est totalement insuffisant. Après l’Opération Anaconda menée en Afghanistan (2002), notre équipe a examiné la population dans les régions de Jalalabad, Spin Gar, Tora Bora et Kaboul et a constaté que les civils présentaient des symptômes semblables à ceux du syndrome de la guerre du Golfe. Des échantillons d’urine de 24 heures ont été prélevés sur 8 sujets symptomatiques choisis selon les critères suivants :
1. Les symptômes ont commencé juste après le largage des bombes.
2. Les sujets étaient présents dans la région bombardée.
3. Manifestations cliniques.
Des prélèvements ont été effectués sur un groupe témoin d’habitants asymptomatiques de régions non bombardées. Tous les prélèvements ont été examinés quant à la concentration et au ratio de quatre isotopes U234, U235, U236 et U238. À cet effet, nous avons utilisé un spectromètre de masse multicollecteur à source d’ionisation par plasma à couplage inductif. Les premiers résultats de la province de Jalalabad ont prouvé que l’élimination d’uranium total dans l’urine était significativement plus importante chez toutes les personnes exposées que dans la population non exposée. L’analyse des ratios isotopiques d’uranium a révélé la présence d’uranium non appauvri. L’étude de prélèvements effectués en 2002 a révélé, dans les districts de Tora Bora, Yaka Toot, Lal Mal, Makam Khan Farm, Arda Farm, Bibi Mahre, Poli Cherki et à l’aéroport de Kaboul des concentrations d’uranium 200 fois plus fortes que celles de la population témoin. Les taux d’uranium dans les échantillons de sol des sites bombardés sont deux à trois fois plus élevés que les valeurs limites mondiales de concentration de 2 à 3 mg/kg et les concentrations dans l’eau sont significativement supérieures aux taux maximums tolérables fixés par l’OMS. Ces preuves toujours plus nombreuses font de la question de la prévention et de la réponse à la contamination par l’UA une priorité.

« Rien ne protège de cette force fondamentale de l’univers. »
Albert Einstein

La réalité de la guerre thermonucléaire se résume le mieux par l’affirmation d’Albert Einstein selon laquelle cette énergie suffit pour faire sauter la Terre [1]. Le champ de bataille nucléaire ne se limite plus à un pays ou à un continent, il dépasse de beaucoup les frontières politiques et géographiques et fait de chaque région une grande zone de guerre. Si une guerre nucléaire stratégique impliquant un arsenal de dix mille mégatonnes avait lieu, un milliard de personnes mourraient immédiatement de leurs blessures directes combinées (explosion, chaleur, radiations), un autre milliard succomberaient aux maladies dues au rayonnement [2] et les survivants devraient vivre dans un environnement exposé à des retombées radioactives qui exerceraient des effets somatiques et génétiques aux conséquences probablement irréversibles pour la biosphère.

La course aux armements nucléaires

Le premier essai de bombe atomique, baptisé Trinity, a eu lieu le 16 juillet 1945 à Alamogordo, aux environs de Los Alamos, au Nouveau- Mexique (États-Unis). En un millionième de seconde, la chaleur de la première bombe atomique a atteint plusieurs millions de degrés centigrades, cette bombe dégageant plus de 400 isotopes radioactifs et une grande énergie de liaison dont la pression était de plusieurs milliers de tonnes par centimètre carré. Pendant une fraction de seconde, le noyau de la bombe a été onze fois plus chaud que la surface du soleil. La taille de la boule de feu a atteint des centaines de mètres, car le noyau de la bombe s’est mélangé avec des atomes d’oxygène et d’azote, dévoilant le noyau intérieur brillant de l’explosion. En une seconde, la terre vaporisée s’est transformée en un champignon atomique d’une hauteur de 3000 m. A 150 milles de là, dans l’Arizona, les voyageurs de l’Union Pacific Railway ont pu voir la boule de feu. Les témoins ont donné différentes interprétations de ce phénomène, d’aucuns décrivant ses effets comme ceux de la chute d’un bombardier, d’autres comme un incendie de l’atmosphère ou l’arrivée d’une météorite. Des témoins habitant Gallup, ville située à 235 milles au nord du lieu de l’explosion, ont pensé assister à l’explosion d’un dépôt de munitions de l’armée [3]. 20 jours après l’essai Trinity, le 6 août 1945 à 8 h 15, une bombe atomique a été larguée sur Hiroshima. Elle a explosé à environ 633 mètres au-dessus de la ville, a voilé le soleil, tué 130 000 personnes, causé 80 000 invalides et rendu malades 90 000 personnes en raison des retombées radioactives ultérieures. En quelques heures, une pluie noire est tombée, des cendres blanches ont recouvert l’épicentre et causé des brûlures dermiques. La plupart des victimes primaires sont mortes des effets combinés de la chaleur, de la pression et d’une maladie aiguë des rayons. Hiroshima a été pratiquement rayé de la carte [4].

Deux jours plus tard, le 8 août 1945 à 11 h 01, une bombe au plutonium baptisée Fat Man a été larguée sur Nagasaki. Comme à Hiroshima, le soleil a disparu lorsque le champignon atomique s’est élevé. La population de la ville rayée de la carte est morte des mêmes blessures combinées qu’à Hiroshima. Il en est résulté la fin de la Seconde Guerre mondiale et des gains territoriaux pour l’Union soviétique. Quand une équipe de recherches sur les armements de Khrouchtchev a commencé, à l’automne 1948, à développer une bombe russe, ce fut le début de la course aux essais nucléaires. Les essais se sont poursuivis parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. Après la mort de Staline en 1953, l’Union soviétique a fait exploser, le 12 août, la première bombe mobile à hydrogène. Il s’agissait de sa deuxième bombe thermonucléaire. Réalisant que les Soviétiques étaient en train de gagner la course aux armements nucléaires, les États-Unis ont commencé à accélérer leurs programmes d’essais.

En 1955, il est devenu évident que les essais endommageaient irrémédiablement la biosphere [5]. Plus de 400 isotopes radioactifs libérés par chaque essai ont été identifi és comme cause de pollution. 40 de ces isotopes mettent en danger la santé humaine. Toute kilotonne libérée génère quelques grammes de radioisotopes aux propriétés toxiques pour l’organisme. En raison de sa longue demi-vie, de sa désintégration bêta et de ses propriétés spécifiques de l’os, le strontium-90 constitue le risque principal. De surcroît, les essais d’armes nucléaires ont provoqué des accidents. En 1958, un B-57 des Forces de l’air états-uniennes a largué la première bombe atomique dans les environs de Florence, en Caroline du Sud. La bombe, non armée, n’a pas explosé mais a parsemé le pays de matériaux radioactifs. La même année, un B-52 a largué une bombe atomique de deux mégatonnes dans les environs de Goldsboro, en Caroline du Nord. L’aviation états-unienne a enregistré par la suite d’autres accidents, notamment à Toula, au Groenland, et à Palomares, en Espagne. À Palomares, deux bombes au plutonium ont contaminé une grande partie du territoire et de la côte atlantique.

En 1958, après la catastrophe de Tchelyabinsk-40, l’Union soviétique a suspendu ses essais nucléaires. Toutefois, elle a bientôt repris ses essais de bombes de plusieurs mégatonnes dans la région arctique de Novaya Zemlya et a largué, le 9 septembre 1961, une bombe d’une puissance explosive de 50 mégatonnes. Entre-temps, aux États- Unis, les indices d’une contamination de l’environnement s’accumulaient, tout comme ceux d’une augmentation de l’incidence des cancers, des leucémies et d’autres troubles parmi ceux qui avaient travaillé dans le nucléaire. Conjointement aux problèmes posés par la sécurité radiologique, ces faits ont incité à démanteler l’énorme appareil bureaucratique incompétent que constituait l’Atomic Energy Commission. Elle a été remplacée, en 1974, par l’Energy and Research Administration and Nuclear Regulatory Agency (NRC).

En 1955, Bertrand Russell, Albert Einstein et neuf autres scientifiques réputés ont fondé le Mouvement Pugwash, qui s’est occupé de la prolifération et de la guerre atomiques. En organisant depuis 1957 des rencontres annuelles, Pugwash a commencé ses travaux qui ont abouti à un traité d’interdiction des essais d’armes atomiques et la production de nouveaux arsenaux et systèmes de transport [6]. En 1969, Pugwash a contribué à la mise en place des Négociations sur la limitation des armes stratégiques (SALT). Cette initiative a été soutenue par la campagne que Linus Pauling a menée contre les armes atomiques et la pollution de l’environnement. Après la crise de Cuba, la menace d’un confl it nucléaire a incité Kennedy et Khrouchtchev à signer, en 1963, un traité d’interdiction des essais nucléaires. Néanmoins, les essais nucléaires souterrains se sont poursuivis, ce qui a fait échouer le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. L’assassinat de Kennedy, la chute de Khrouchtchev et la guerre du Vietnam ont mis fin à la détente nucléaire.

La possibilité, réaliste, que l’Union soviétique dépasse les États-Unis dans ses essais et le développement d’armes nucléaires a conduit finalement, en 1972, au Traité SALT I qui interdisait partiellement le déploiement de systèmes de défense antimissile. L’Union soviétique avait déjà un tel système autour de Moscou et les États-Unis en avaient un dans le Dakota du Nord. Huit ans plus tard, le gouvernement Reagan a entamé les négociations SALT II, qui ont entraîné une réduction des armes (START), mais non une limitation. Le président du Comité exécutif de la Conférence Pugwash, Bernard Field, a qualifié cette situation de « repetitious stupidity of this futile charade. » [7] Paul Warnke, principal négociateur du Traité SALT II, a déclaré : « La triste histoire du contrôle des armements peut devenir le dernier chapitre de l’histoire de l’humanité. » [8] Depuis que le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires a été signé, en 1963, quelque 50 essais ont été effectués chaque année, soit 55 % par les États- Unis, 30 % par la Russie et le solde de 15 % par la France, l’Angleterre, la Chine, l’Inde et le Pakistan. Comme la technologie des communications par satellite se développe très rapidement, la prolifération d’armes nucléaires implique que plus de 90 % de la surface terrestre constituent un objectif potentiel. La sécurité des nations n’est plus garantie par le nombre d’armes nucléaires. Même après l’effondrement de l’Union soviétique, les armes nucléaires demeurent un problème de sécurité essentiel, abstraction faite d’initiatives de collaboration entre Washington et Moscou. Les scénarios politiques internationaux comprennent de nouveaux risques de conflits nucléaires. Parmi ces risques figurent le retrait à court terme des États-Unis du Traité sur les systèmes de défense antimissile, la nouvelle doctrine de la « première frappe » et l’apparition récente de nouveaux pays en possession d’armes nucléaires [9]. La menace nucléaire subsiste en raison de la prolifération nucléaire, avec sa liste toujours plus longue de scénarios d’usage de la force, d’activités terroristes, de catastrophes nucléaires et écologiques et de doctrine de la « destruction mutuelle assurée ».

Terrorisme nucléaire et radiologique

Après le 11 septembre 2001, la possibilité d’attaques terroristes nucléaires et radiologiques a suscité davantage d’attention. Avant la catastrophe de New York, de telles possibilités étaient plutôt négligées. Ou la formation en matière de soins à apporter aux victimes des catastrophes nucléaires et radiologiques n’existait pas, ou elle n’était effectuée que très sporadiquement, même dans les institutions gouvernementales chargées de préserver les capacités de réaction. L’amélioration de la préparation des pays à faire face aux effets aigus et chroniques des radiations, la contamination de l’environnement, l’impact psychologique et social et les conséquences financières d’une attaque terroriste nucléaire apparaissent de nouveau comme une priorité des nations industrialisées [10]. Certains préconisent la doctrine de Clausewitz selon laquelle il convient de charger les forces armées de prévenir les attaques d’ennemis extérieurs ou de les repousser et d’attaquer d’autres pays si l’on estime que c’est dans l’intérêt international [11]. Les dommages chroniques causés par les radiations ont été réévalués à la lumière des conséquences possibles du terrorisme nucléaire pour des masses de victimes. La préparation à des accidents et à des attaques nucléaires et radiologiques doit aussi envisager les conséquences psychologiques en raison du fait bien établi que, dans un scénario de terrorisme nucléaire, il y aurait, pour chaque victime directe, 500 personnes sujettes à des troubles psychologiques et psychosomatiques qu’il serait difficile de distinguer des victimes véritablement contaminées [12]. Bien que des interventions médicamenteuses aient été examinées à titre de protection contre les radiations, les professionnels de santé devraient être conscients des lamentables échecs antérieurs dans le domaine des moyens de protection contre les radiations. On étudie actuellement le fait que les cellules vasculaires et parenchymales se régénèrent au lieu de mourir sous l’effet du rayonnement, cela en vue de développer des mécanismes visant à modifier la réponse de l’organisme, parallèlement à d’autres stratégies thérapeutiques telles que les corticostéroïdes, les inhibiteurs de l’enzyme de conversion, la pentoxyfi lline et la dismutase superoxyde [13]. Dans la gestion des dommages nucléaires et pathologiques, on est passé de conséquences ingérables d’un conflit nucléaire stratégique à des moyens de faire face à un grand nombre de victimes. Cette réponse doit se dégager d’efforts interdisciplinaires. Il faut immédiatement fournir de gros efforts pour développer des concepts de gestion clinique des victimes des radiations [14]. Simultanément, la recherche doit continuer à s’efforcer de comprendre et de gérer la contamination par les radionucléides, les effets radiotoxiques, la destruction des liaisons chimiques, les radicaux libres, les dommages à l’ADN cellulaire et aux enzymes [15]. Les efforts multidisciplinaires doivent comprendre la planifi cation, le tri des blessés, la décontamination, la décorporation, la thérapie de chélation et la gestion traditionnelle des symptômes des patients.

En raison des contraintes financières et du manque presque total de formation, de connaissances techniques, une éventuelle attaque terroriste constitue un sérieux défi [16]. On n’a pas encore tiré de manière adéquate les leçons de la première guerre du Golfe et du conflit des Balkans pour être préparé à s’occuper des victimes des radiations [17]. Une attaque terroriste subite nécessite une réponse effi cace du système sanitaire. Or la plupart des pays qui pourraient être la cible d’une attaque terroriste ne disposent guère de la logistique nécessaire, surtout dans les grandes villes où l’affectation des moyens financiers nécessiterait une restructuration des priorités afin de répondre aux conséquences pour la société. Dans un scénario de terrorisme nucléaire, il est particulièrement important d’être conscient que des terroristes pourraient recourir à des actinides, en mettant l’accent sur le plutonium, agent de contamination de masse.

Le plutonium est considéré comme la substance la plus dangereuse qui soit pour les êtres humains [18]. Si on le disperse sous forme de poussière radioactive ou s’il parvient dans les réseaux d’eau potable, seuls quelques grammes suffisent à contaminer une grande ville. Le plutonium a été vendu illégalement sur des marchés clandestins, en particulier dans l’ancienne Union soviétique. Grâce à un trafic illégal, il a fait son chemin dans diverses parties du monde. La dispersion de plutonium est considérée comme le pire scénario terroriste [19]. Si le cas se présente, les professionnels de santé devraient mettre l’accent sur la prévention plutôt que sur la gestion thérapeutique de masses de victimes du terrorisme nucléaire. Récemment, des médecins du monde entier ont adhéré à un groupement de plus de 1 000 organisations pour coopérer, soutenir l’élimination des armes nucléaires et réduire les risques des conséquences effroyables du terrorisme nucléaire et radiologique [20].

Guerre radiologique

C’est en mai 1991, dans le golfe Persique, que des armes radiologiques ont été employées pour la première fois. Elles ont inauguré un nouveau scénario de guerre CBRN (chimique, biologique, radiologique et nucléaire). Le recours à des armes qui frappent aussi bien les soldats que les civils n’est pas nouveau. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis craignaient sérieusement que les Japonais ne larguent sur le territoire états-unien des milliers de ballons remplis d’uranium et ne contaminent ses mégapoles [21]. Lors de la première guerre du Golfe, les munitions à l’UA ont répandu dans l’atmosphère des millions de grammes de poussières radioactives [22]. Leurs conséquences pour la santé et l’environnement restent controversées et le débat dépasse de loin le cadre de la communauté scientifique. Toutefois, de nombreuses études récentes ont confirmé deux siècles de preuves scientifiques de la toxicité somatique et génétique de l’uranium [23] [24] [25].

Le coût de la décontamination des sites touchés par des armes à l’uranium utilisées par des armées ou des terroristes reste un grave sujet d’inquiétude. L’expérience suédo-canadienne de décontamination radiologique effectuée récemment à Urnea, en Suède, a montré que deux méthodes courantes de décontamination de blindés légers extérieurement contaminés par le Na étaient inefficaces : la vapeur d’eau à haute pression et le jet d’eau à haute pression [26]. Cela montre clairement la nécessité d’une meilleure capacité des structures sanitaires publiques à réagir en cas de guerre radiologique ou d’attaque terroriste [27]. Le manque actuel de stratégie d’ensemble pour faire face à une menace d’utilisation terroriste d’engins de dispersion de matières radioactives (RDD) (ou « bombes sales ») souligne la nécessité d’une meilleure coordination de la capacité de réaction aux dangers chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires, au croisement actuel des armes classiques et des armes inédites [28].

Dans le scénario bien particulier d’une attaque radiologique, le cadre de la gestion de la guerre et du terrorisme radiologiques s’étend non seulement au-delà du domaine de la santé publique mais également de celui de la réserve des forces armies [29] [30]. La défense médicale contre la guerre radiologique reste un des aspects les plus négligés de l’enseignement médical actuel [31]. Le terrorisme radiologique et nucléaire constitue la plus grande menace de la société moderne, car la prolifération nucléaire a permis aux organisations subversives de se procurer facilement du matériel nucléaire [32].

En 2000 seulement, les États-Unis ont dépensé 10 milliards de dollars pour la lutte contre l’utilisation terroriste d’armes de destruction massive, et les dépenses ont augmenté considérablement après le 11 septembre 2001. Des études actuelles révèlent la vulnérabilité des sociétés occidentales au terrorisme nucléaire et mettent l’accent sur le fait que les organisations terroristes possédant des armes de destruction massive peuvent provoquer plus de destructions avec les engins nucléaires et radiologiques qu’avec tout autre type d’armes. La capacité des États-Unis à faire face à une attaque radiologique ou nucléaire est censée dépendre de quatre domaines d’action : l’amélioration du renseignement sur les organisations terroristes, l’amélioration de la sécurité des installations nucléaires dans l’ex- Union soviétique, la neutralisation des effets nucléaires et radiologiques et l’amélioration des capacités de réaction aux organisations clandestines déjà en possession d’armes nucléaires et radiologiques [33].

Le risque d’une attaque nucléaire et radiologique contre les États-Unis est accru par la technologie, l’accès aux matières nucléaires et radiologiques, l’instabilité économique de la Russie et le mécontentement suscité dans de nombreux pays par la politique étrangère états-unienne. Des mesures de sécurité inadéquates dans l’ancienne Union soviétique, combinées à une détermination accrue des terroristes et au caractère de plus en plus meurtrier de leurs attaques augmentent considérablement la probabilité de l’utilisation de RDD dans un proche avenir [34]. La question des effets sur l’environnement et la santé doit amener à aborder la question de la décontamination et de l’affectation de budgets visant à sauver des vies, à réduire les risques sanitaires et à préserver la culture, la biodiversité et l’intégrité des sites contaminés [35]. Les efforts dans ces domaines ont laissé à désirer dans le passé. On a notamment négligé d’indemniser de manière équitable les victimes des retombées radioactives dans l’Utah et le Nevada. Un dépistage et une indemnisation insuffisantes des victimes de cancers provoqués par l’exposition aux radiations et la controverse persistante sur l’interprétation par le gouvernement des radiations de faible niveau ont provoqué le mécontentement des populations contaminées lors des essais nucléaires [36].

Un récent rapport britannique est également suspect quant à son analyse de la mortalité et de l’incidence des cancers chez ceux qui ont participé aux essais atmosphériques d’armes nucléaires et aux programmes expérimentaux. Il contient une conclusion provocatrice : la mortalité générale chez les survivants aux essais nucléaires britanniques serait inférieure à celle de la population générale [37] .

De la comparution de Galilée devant l’Inquisition aux recherches sur l’uranium

Actuellement, la liberté de la science indépendante n’est guère différente de ce qu’elle était dans le passé. Ce que vivent les scientifi - ques aujourd’hui fait penser au procès de Galilée instruit par l’Inquisition en 1610. La controverse concernant les résultats des études du Dr Ernest Sternglass relatives aux taux de mortalité infantile et juvénile dans l’État de New York influencés par les essais nucléaires et les retombées radioactives a brisé sa carrière universitaire et scientifique. Lorsque son article classique [38] sur la mort d’enfants due aux conséquences des radiations parut en 1969 dans le Bulletin of Atomic Scientists, le rédacteur en chef de la revue lui confi a que Washington avait exercé des pressions pour qu’il ne le publie pas. L’éminent physicien Freeman Dyson écrivit dans une lettre de lecteur adressée à la même revue : « Si les chiffres avancés par Sternglass sont justes, et je crois qu’ils le sont, il y a là un bon argument contre la défense antimissile. » Sternglass considérait que la mort des enfants était due au strontium des retombées radioactives. Lorsque son estimation de près de 400 000 morts fut soumise au Dr John Gofman, directeur médical du Lawrence Livermore National Laboratory, celui-ci réévalua son rapport. Ayant corrigé certains chiffres, il conclut que même en utilisant un modèle stochastique, les directives concernant le risque par unité de radiation étaient 20 fois trop élevées pour être fiables. Il concluait également que le risque était plus important en cas de doses de radiations faibles qu’en cas de doses élevées. Il ajoutait que les décès par cancer dus aux essais nucléaires et aux retombées radioactives dépassaient 30 000 par année. Son rapport fut remis au Committee on Underground Nuclear Testing présidé par le sénateur E. Muskie. Celuici le transmit au président du Joint Committee on Atomic Energy, le sénateur C. Holifield. Ce dernier fit venir Gofman à Washington et le menaça ouvertement : « Nous les avons eus et nous vous aurons. » En 1973, victime de son intégrité, Gofman perdit son emploi dans son laboratoire. L’Atomic Energy Commission fut dissoute en 1974 [39].

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Soldat états-unien manipulant des obus de tank pourvus de pointes à l’uranium appauvri

Réexamen de la toxicité de l’uranium

Le risque fatal que présentent les isotopes d’uranium pour l’environnement et la santé humaine a été précisé au cours de deux siècles de recherches. Toutefois, les spécialistes de la santé sont mal formés en matière de radiotoxicité de base et de toxicologie chimique des isotopes d’uranium [40]. Les analyses récentes des effets potentiels des RDD sur la santé sont fondées essentiellement sur les données concernant les survivants japonais aux bombes atomiques, les essais nucléaires et les recherches de laboratoire. La littérature spécialisée, en particulier celle concernant les recherches de ces cinq dernières années, abonde en comptes rendus de travaux interdisciplinaires sur les effets des actinides et des isotopes d’uranium. La confirmation des cas de cancer de la thyroïde [41], de carcinome hépatocellulaire [42], de leucémie [43] et des risques que représente l’exposition aiguë ou chronique à l’uranium [44] a mis en lumière l’importance des conséquences somatiques et génétiques de la contamination par les isotopes d’uranium. Leur corrélation avec les essais atmosphériques d’armes nucléaires a été confirmée une nouvelle fois dans des rapports récents sur les taux d’actinides chez les mammifères marins du Pacifique nord, qui sont nettement associés à des années d’essais nucléaires et de retombées radioactives [45]. Le réexamen des études sur les survivants d’Hiroshima et de Nagasaki montre non seulement l’impact physique, mais aussi l’effet psychologique qu’exercent les armes atomiques sur les personnes présentes dans ces villes au moment de l’explosion : troubles psychiatriques, anxiété, somatisation de symptoms [46]. Ce réexamen indique clairement qu’il existe des effets psychologiques à long terme qu’il faut prendre en considération lors de la préparation à de futurs conflits.

Un autre rapport récent à propos des survivants de Nagasaki indique que les effets des radiations sur les survivants devront représenter un aspect essentiel de la gestion des soins médicaux lors de futurs conflits [47]. Les données actuelles sur les essais nucléaires montrent que la mortalité infantile, les naissances prématurées et les morts foetales sont associées, aux États-Unis, à l’exposition aux radiations [48]. Les conséquences pour la santé et l’environnement de la contamination radioactive ont été réévaluées sur de nombreux sites d’essais dans le monde entier. Ces études font état d’effets négatifs de la contamination radioactive sur les sites d’essais nucléaires, notamment ceux de Krasnoyarsk, en Sibérie [49], du Kazakhstan [50], des monts Altaï [51], de Semipalatinsk, au Kasakhstan [52], de la Techa, dans l’Oural [53], parmi le personnel du complexe nucléaire de Mayak [54], en République de Sakha (Yakutia) [55], sur l’île d’Amchitka, en Alaska [56], en Finlande et en Norvège [57]. Ces informations permettent d’évaluer convenablement les risques quand il s’agit de se préparer à réagir à une crise sanitaire extrême provoquée par l’usage d’armes nucléaires et radiologiques en cas de guerre ou d’attaque terroriste [58]. La connaissance actuelle de la dispersion de radionucléides [59] libérés dans la biosphère, dans le monde entier, dépasse de beaucoup le cadre de la recherche expérimentale et des soins à apporter aux victimes des radiations. Elle a des implications sur l’avenir de la planète [60] .

Recherches actuelles sur les conséquences sanitaires des armes à l’uranium

La plus importante contamination aux radionucléides a eu lieu en 1991 lors de la première guerre du Golfe. L’uranium appauvri (UA) utilisé dans des armes antichars a contaminé le territoire de l’Irak en exposant chroniquement la population et les soldats à la poussière, aux vapeurs et aux aérosols d’UA. Un petit nombre de soldats des Forces de la coalition ont été blessés par des éclats d’obus à l’UA.

L’alliage des armes à l’UA contient 99,8 % d’U238 émettant 60 % des radiations alpha, bêta et gamma de l’uranium naturel. L’UA est un métal lourd, 1,6 fois plus dense que le plomb. Il est organotrope, c’est-à-dire qu’il se fixe sur les organes cibles, tels que les tissus squelettiques où il demeure longtemps. Se dissolvant peu à peu, les isotopes d’uranium sont éliminés. On en a détecté dans l’urine d’anciens combattants de la guerre du Golfe 10 ans après qu’ils aient été absorbés par inhalation ou blessures résultant d’éclats d’obus. Des études sur leur répartition dans les tissus font état d’accumulation d’UA dans les os, les reins, le système reproducteur, le cerveau, les poumons, ce qui entraîne des effets génotoxiques, mutagènes et cancérogènes, ainsi que des altérations reproductrices et tératogènes [61].

On a détecté une contamination interne par les isotopes d’UA chez des anciens combattants britanniques, canadiens et américains de la première guerre du Golfe encore 9 ans après leur exposition à la poussière radioactive. On a également identifié des isotopes d’UA dans les poumons, le foie, les reins et les os d’un ancien combattant canadien au cours de son autopsie. Ces organes contenaient de fortes concentrations d’uranium, les ratios isotopiques révélant la présence d’UA. Des études effectuées en 1991, année de la première guerre du Golfe, à partir de comptages corps entier suggèrent la présence d’uranium dans l’organisme et l’urine d’anciens combattants contaminés [62]. Des contraintes logistiques et la controverse sur l’UA ont retardé les études approfondies jusqu’en 1998, date où les vétérans de la première guerre du Golfe furent soumis à un dépistage par activation neutronique. Bien que cette méthode soit vouée à la détection de petites quantités d’uranium, son usage précoce a permis de constater une contamination importante. Ces études ont été présentées au Congrès international de la Radiation Research Society qui a eu lieu à Dublin en 1998.

Les recherches expérimentales se sont poursuivies grâce au recours à la méthode la plus moderne, la spectrographie de masse, à la Memorial University of Newfoundland (St John’s, Terre-Neuve, Canada) et plus tard au British Geological Survey (Nottingham, Angleterre). Les deux séries d’études ont confirmé des concentrations et des ratios isotopiques d’UA plus élevés dans 67 % des échantillons. La première présentation, basée sur les données de la spectrométrie de masse, fut faite au Congrès européen de médecine nucléaire qui a eu lieu à Paris en 2000. Les recherches ont continuellement progressé, depuis la détection et la mesure de l’UA dans les organismes des anciens combattants jusqu’à l’évaluation actuelle des effets cliniques de la contamination par l’uranium chez des vétérans de la première guerre du Golfe, des civils irakiens, des soldats et des civils des Balkans, des civils afghans et, plus récemment, de la bande de Gaza et de Cisjordanie.

L’UA, déchet faiblement radioactif de l’enrichissement isotopique de l’uranium naturel, a été identifié comme un contaminant incontestable présent dans les zones de conflit militaire mentionnées. Son rôle étiologique dans la genèse du syndrome de la guerre du Golfe a fait l’objet de controverses continues depuis cette guerre. Les preuves bien documentées de la toxicité aussi bien chimique que radiologique des isotopes d’uranium ont fait l’objet récemment d’un grand nombre de recherches et de rapports scientifiques sur leurs effets organotoxiques, mutagènes, tératogènes et cancérogènes [63]. Des études récentes de biodistribution chez des animaux de laboratoire dans le corps desquels on avait implanté des boulettes d’UA ont confirmé les résultats d’études de biodistribution antérieures selon lesquelles les reins et les os sont des cibles visées par les isotopes d’uranium, de même que d’autres sites des systèmes lymphatique, respiratoire, reproducteur et nerveux central [64].

Depuis presque deux siècles, on connaît les effets toxiques de l’uranium en matière de chimiotoxicité rénale qui ont été confirmés par des études récentes sur des cellules rénales in vitro. Les études concernant les effets de l’UA sur le système nerveux central ont confirmé sa rétention dans des zones de l’hippocampe. De plus, on a observé des modifi cations électro-physiologiques du système nerveux de rats dans lesquels ont avait implanté des boulettes d’UA [65]. Des effets mutagènes potentiels de la contamination interne par l’UA ont récemment été suggérés par la corrélation temporaire entre l’uranium implanté et l’expression oncogène des tissues [66], ainsi que par une instabilité génomique [67]. La transformation néoplastique des ostéoblastes humains dans une culture cellulaire contenant de l’UA confirme le risque de cancer provoqué par l’UA [68]. Cela correspond à ce que l’on sait des risques cancérogènes que fait courir l’UA aux cellules endobronchiales, de même qu’aux évaluations quantitatives récentes – déterminées par la charge pulmonaire lors de l’inhalation des aerosols [69] – des risques cancérogènes subis par les poumons des anciens combattants de la première guerre du Golfe. Le risque était évalué en appliquant la méthode de Battelle de simulation de liquide pulmonaire interstitiel et l’analyse de l’échantillon d’urine de 24 heures d’un vétéran contenant 0,150 mg d’UA 9 ans après l’exposition par inhalation [70]. Il s’est avéré que la charge pulmonaire correspondait à 1,54 mg d’UA au moment de l’exposition, avec une dose de radiations alpha de 4,4 millisieverts (mSv) pendant la première année et de 22,2 mSv 10 ans après l’exposition. Ces valeurs dépassent les doses d’inhalation maximales tolérables d’UA et justifient de nouvelles recherches sur la possibilité de modifi cations malignes des poumons.

Ces données humaines sont très importantes lorsqu’on les envisage à la lumière des preuves récentes des effets mutagènes des particules alpha sur les cellules souches et les instabilités chromosomiques des cellules de la moelle osseuse humaine dues aux radiations alpha [71] [72]. L’instabilité chromosomique due aux particules alpha explique clairement les effets mutagènes observés chez les vétérans britanniques de la guerre du Golfe positifs à l’UA, comme l’a montré récemment l’étude des lymphocytes périphériques présentée à l’université de Brême [73]. Ce résultat correspond à celui d’études antérieures sur les instabilités chromosomiques provoquées par une faible dose de particules alpha comparées aux effets identiques de l’irradiation aux photons [74]. Les études sur les effets des particules alpha et les progrès récents de l’irradiation par microfaisceau des cellules de mammifères permettent d’évaluer précisément le parcours d’une particule unique à travers le noyau cellulaire et de mesurer son effet cancérogène [75].

Bien que les mécanismes de la mutagénité et des effets cancérogènes des particules alpha inhalées restent obscurs, on a observé que de faibles doses de particules alpha peuvent provoquer des modifications des chromatides soeurs dans des cellules humaines normales [76]. Les implications pratiques de ces études sont importantes, compte tenu du fait que plus de 10 % de tous les décès par cancer aux États-Unis sont dus à un dépôt pulmonaire de particules alpha [77]. Elles sont également importantes en raison de l’instabilité génomique des cellules bronchiques humaines provoquée par les particules alpha, qui est bien documentée [78]. Les cellules pulmonaires humaines se sont révélées plus sensibles aux effets nocifs des particules alpha que celles de la plupart des animaux de laboratoire. L’évaluation quantitative du risque radiologique consécutif à l’inhalation d’aérosols d’uranium doit prendre en compte à la fois les mécanismes de dépôt de particules et leur élimination par translocation dans les ganglions lymphatiques pulmonaires et trachéobronchiques au travers de la barrière alvéolo-capillaire ou par expectoration et translocation dans le système rhinopharyngé ou gastro-intestinal. Le modèle d’élimination des particules (ICRP-66) permet l’évaluation la plus moderne du dépôt de particules d’uranium et de leur élimination ainsi que l’évaluation des aérosols d’uranium inhalé et leur dosimétrie interne. L’étude situe l’incertitude maximum à une taille de particule de 0,5-0,6 _m [79].

Les poumons demeurent la principale porte d’entrée des isotopes d’uranium dans l’organisme, les tissus squelettiques étant la cible finale. Des études très récentes sur l’exposition chronique au minerai d’uranium naturel apportent des arguments probants en faveur des risques de tumeurs pulmonaires bénignes aussi bien que malignes [80]. Des études actuelles indiquent également que l’UA peut causer des dommages oxydatifs à l’ADN en catalysant le peroxyde d’hydrogène et en entraînant des réactions d’acide ascorbique [81]. La mort cellulaire provoquée par les radiations, les altérations chromosomiques, les transformations cellulaires, les mutations et la carcinogenèse sont essentiellement la conséquence des radiations déposées dans le noyau cellulaire. Les radiations de faible niveau pourraient provoquer une instabilité génomique sans effets de débit de dose évidents, rendant impossible une extrapolation aux effets de doses élevées et accentuant l’importance des effets de proximité dans les radiations de particules alpha de faible niveau [82] [83]. Des échanges de segments de chromosomes homologues à doses variables peuvent provoquer des modifications du noyau qui se traduisent par des mutations géniques en interagissant avec le cytoplasme cellulaire. Ces effets nocifs vont à l’encontre de l’idée selon laquelle de faibles doses ne peuvent pas provoquer d’altérations géniques.

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Tous les calibres de munitions à l’uranium appauvri sont disponibles et couramment utilisés par les forces de l’OTAN sur les théâtres d’opération

Syndromes des guerres du Golfe et des Balkans

Au cours de la première guerre du Golfe, au moins 350 tonnes métriques d’UA se sont déposées dans l’environnement et entre 3 et 6 millions de grammes d’aérosols d’UA ont été libérés dans l’atmosphère. Le résultat, le syndrome de la guerre du Golfe, est un trouble multiorganique invalidant complexe. À l’origine, on l’a cru provoqué par l’inhalation de sable du désert (maladie d’Al-Eskan). Depuis, il a fait l’objet de différentes descriptions et dénominations, dont le nombre semble inversement proportionnel aux connaissances réelles que nous avons de la maladie.

Les symptômes de cette maladie progressive sont aussi nombreux que leurs noms. Il s’agit notamment de fatigue invalidante, de douleurs musculo-squelettiques et articulaires, de maux de tête, de troubles neuropsychiatriques, des sautes d’humeur, de confusion mentale, de troubles visuels, de troubles de la démarche, de pertes de mémoire, de lymphadénopathies, de déficience respiratoire, d’impuissance, d’altérations morphologiques et fonctionnelles du système urinaire. Ce syndrome a été tout d’abord sous-estimé, puis reconnu en tant que syndrome progressif. Parfois traité de maladie imaginaire, il a été successivement qualifié de variante chronique du syndrome de fatigue chronique, de stress post-traumatique, pour être finalement reconnu comme entité distincte par certains pays, mais non par d’autres.

On a découragé les recherches objectives en matière d’étiologie et de pathogénie du syndrome de la guerre du Golfe en retardant les études cliniques, en les orientant mal, voire en s’y opposant, ce qui a eu de nombreux effets néfastes sur des carrières scientifiques, parce qu’elles ne correspondaient pas aux intérêts industriels ou politiques. Notre compréhension actuelle de son étiologie est loin d’être satisfaisante. Certains auteurs supposent que les causes comprennent les marées noires et les incendies de puits de pétrole, d’autres mettent en cause les vaccins préventifs et d’autres encore songent à des agents biologiques ou chimiques, de même qu’à des modifications multifactorielles et non spécifiques du système immunitaire et à l’exposition aux aérosols d’UA [84]. Le manque de coordination des efforts de recherches interdisciplinaires font que ce syndrome complexe, appelé provisoirement « syndrome de la guerre du Golfe » et « syndrome des Balkans » entre dans sa seconde décennie de confusion. La question des critères permettant de le classer n’est toujours pas résolue [85]. Le meilleur exemple de la diversité de ses classifi cations est la diversité de ses noms. L’analyse factorielle de Haley aboutit à 6 catégories dominantes comprenant 3 syndromes importants et pas moins de 17 syndromes mineurs [86]. D’autres essais de classifi cation comprennent des dénominations telles que, parmi beaucoup d’autres, syndrome neuro-immunitaire, syndrome mucocutané-intestinal-rhumatismal du désert, syndrome de stress post-traumatique, etc. [87]. Bien que quelques-unes des causes supposées, comme les marées noires, les incendies de puits de pétrole et les poussières de sable pourraient très bien s’appliquer à la première guerre du Golfe, elles ne peuvent guère être considérées comme des facteurs étiologiques dans le confl it des Balkans. Cependant des armes antichars ont été utilisées dans les deux confl its. Les preuves de plus en plus nombreuses, dans la littérature récente, d’une contamination interne des vétérans de la première guerre du Golfe par l’UA dans les deux cas vont à l’encontre des tentatives continuelles de minimiser leur existence. L’élimination d’isotopes d’UA chez les soldats contaminés et malades se poursuit au-delà de 10 ans après l’exposition lors de la première guerre du Golfe et de 7 ans après le confl it des Balkans. La plupart des autres facteurs suggérés devraient être réexaminés dans le cadre d’une estimation de la demi-vie biologique de l’UA et des possibles impacts sanitaires progressifs sur l’organisme [88]. Ces facteurs comprennent notamment des agents chimiques de faible intensité, les incendies de puits de pétrole, l’immunisation, le botulisme, les aflatoxines, les mycoplasmes. La longue demi-vie physique et biologique, la désintégration des particules alpha et la preuve bien établie de la toxicité radiologique somatique et génétique laissent supposer que l’UA joue un rôle important dans la genèse des syndromes de la guerre du Golfe et des Balkans.

On déplore l’absence fl agrante de recherches sérieuses et exhaustives sur la corrélation entre ces syndromes et la contamination par l’UA. La plupart des études suggérant l’absence d’effets somatiques de l’UA dans les zones de conflit de Bosnie-Herzégovine [89] ne font pas état des taux réels d’isotopes d’uranium dans des échantillons environnementaux ou humains. Ainsi, leurs conclusions ne peuvent pas être évaluées de manière objective en l’absence de quantification de la concentration et du ratio d’isotopes d’uranium. De même, il n’existe pas d’explication crédible de la forte augmentation des taux de cancers chez les vétérans de la première guerre du Golfe [90]. Et il n’existe pas de programmes de recherches objectives et indépendantes sur ces questions autres que celles de l’Uranium Medical Research Center (UMRC). L’UMRC est la seule institution à avoir effectué continuellement des recherches concernant la contamination interne par l’UA sur lesquelles elle n’a cessé de communiquer de manière scientifique et professionnelle. Il a eu recours aux méthodes ultra-modernes d’ionisation thermique et de spectrographie de masse plasma. Ces méthodes ont permis d’identifier de 0,2 à 0,33 % d’U235 chez des vétérans de la première guerre du Golfe, ce qui indique une concentration urinaire d’uranium de 150 ng/l au moment de l’exposition, alors que la population non exposée du Golfe avait des taux situés entre 0,7 et 1,0% d’U235, ce qui indique une concentration urinaire d’uranium de 14 ng/l seulement70.

Enfants victimes de l'uranium appauvri

Études menées en Afghanistan

Bien que les études de l’UMRC portant sur l’analyse de l’urine des anciens combattants de la première guerre du Golfe aient été effectuées plusieurs années après l’exposition, les recherches les plus récentes fondées sur l’examen d’échantillons biologiques et environnementaux ont coïncidé avec l’Opération Liberté immuable (OEF) menée en Afghanistan depuis 2001. Ce pays offrait une occasion de mener une étude à un moment proche de celui du conflit. L’Opération Anaconda prit fin juste au moment où la première équipe de l’UMRC entrait à l’Est de l’Afghanistan (fig. 1). Elle a eu accès aux installations stationnaires car les équipements militaires mobiles n’avaient été ni déplacés ni mis en sécurité. Les études de l’IMRC portant sur la population des zones de Jalalabad, de Spin Gar, de Tora Bora et à l’aéroport de de Kaboul ont identifi é des civils souffrant des mêmes symptômes multiorganiques non spécifiques observés pendant la première guerre du Golfe et celle des Balkans : faiblesse physique, maux de tête, douleurs musculaires et osseuses, modifi cations respiratoires, toux sèche persistante, douleurs thoraciques, troubles gastro-intestinaux, symptômes neurologiques, pertes de mémoire, anxiété et dépression. Des échantillons d’urine de 24 heures des sujets symptomatiques et de sujets témoins asymptomatiques ont été recueillis selon les critères suivants :
1) Apparition des symptômes coïncidant avec les bombardements,
2) Sujets présents dans la zone des bombardements ;
3) Manifestations cliniques.
Les sujets du groupe témoin ont été choisis parmi les résidents asymptomatiques de zones non bombardées. Une estimation de la contamination environnementale avait été effectuée grâce à une analyse d’échantillons de sol, de poussière [91], de décombres et d’eau Potable [92] selon des critères établis pour l’évaluation de la dispersion, des dangers des actinides et de la collecte après impact d’échantillons environnementaux (fig. 2 et 3). Tous les sujets, y compris ceux du groupe témoin, ont été informés à propos du protocole et de la collecte d’échantillons dans les langues locales, le dari et le pachto, et ont signé un formulaire de consentement. Tous les échantillons ont fait l’objet d’une analyse de la concentration et du ratio de quatre isotopes d’uranium : U234, U235, U236 et U238 au moyen d’un spectromètre de masse multicollecteur à source d’ionisation par plasma à couplage inductif, dans les laboratoires du British Geological Survey de Nottingham (Angleterre).

Les premiers résultats concernant la province du Nangarhar ont révélé une augmentation significative d’élimination urinaire d’uranium totale chez la totalité des sujets, en moyenne plus de 20 fois plus élevée que chez les sujets non exposés. L’analyse des ratios isotopiques a révélé la présence d’UA [93]. Des analyses d’échantillons effectuées au cours d’un second voyage scientifique, en 2002, ont révélé des concentrations d’uranium jusqu’à 200 fois plus élevées que chez les sujets témoins. Ces taux élevés d’élimination d’uranium total ont été mesurés dans les districts de Tora Bora, de Yaka Toot, de Lal Mal, de Makam Khan Farm, d’Arda Farm, de Bibi Mahro, de Poli Cherki et à l’aéroport de Kaboul. Les deux voyages ont révélé des signatures identiques d’uranium non appauvri (UNA) dans toutes les zones de l’Est de l’Afghanistan étudiées (tableaux 2 et 3, figure 4). Les taux d’uranium enregistrés dans les échantillons de sol prélevés sur des sites bombardés au cours de l’Opération Liberté immuable étaient 2 à 3 fois plus élevés que les taux de concentration de 2-3 mg/kg observés dans le monde. Les concentrations dans l’eau étaient significativement plus élevées que les taux maximaux tolérés par l’OMS (cf. nos documents non publiés). Les recherches de l’UMRC s’étendent au Centre, à l’Ouest et au Nord de l’Afghanistan. Outre la poursuite des études sur l’analyse des urines pour mesurer les isotopes d’uranium, une collaboration interdisciplinaire consacrée à l’examen clinique approfondi des fonctions rénales et pulmonaires, des études cytogéniques des aberrations chromosomiques dans le sang périphérique de sujets contaminés, des études au microscope électronique et nanopathologiques d’échantillons de tissus provenant de biopsies et d’autopsies ont été mises en œuvre. Des études longitudinales d’anciens combattants de la première guerre du Golfe et de la population de l’Est de l’Afghanistan vont se poursuivre de même que des recherches sur les maladies inexpliquées de vétérans de la seconde guerre du Golfe. Des études cliniques organisées dans des centres médicaux universitaires internationaux et des institutions de recherches vont évaluer les effets de l’UA et de l’UNA sur les systèmes rénal et respiratoire en recourant aux méthodes modernes de morphologie fonctionnelle et d’imagerie informatique. Les recherches porteront notamment sur la transformation néoplastique [94] l’apoptose cellulaire, la mutagénèse [95] et le risque cancérogène [96]. Des études de contamination environnementale et de biodistribution porteront sur les effets aigus et chroniques de composés d’isotopes d’uranium et évalueront les doses cumulatives de radiations et leurs effets biologiques depuis l’introduction de la guerre radioactive. Les études sur le terrain sont actuellement étendues à la population civile d’Irak, de la bande de Gaza, des Balkans et de nouvelles zones d’Afghanistan. Nos études confi rment la découverte d’U236 dans des échantillons de sol des sites bombardés du Kosovo et la présence de particules d’UA. Ces échantillons contenaient des centaines de particules par milligramme de sol contaminé, dont 50 % de particules de diamètre inférieur à 1,5 _m et la plupart de diamètre inférieur à 5 _m [97]. Nous essayons d’évaluer ces résultats lors de nos voyages scientifiques dans les zones où des combats ont eu lieu.

Conclusion

La guerre CBRN moderne et la possibilité que des terroristes utilisent clandestinement des engins de dispersion de matières radioactives récents donnent une nouvelle dimension à la gestion de masses de victimes. Le rôle de la médecine dans la guerre nucléaire et radiologique est limité en raison du manque universel de capacités de réagir aux conséquences complexes du syndrome radiologique aigu, des blessures combinées ou de la contamination de la biosphère et de la population humaine. Des maladies récentes à l’étiologie inexpliquée, la pathogenèse et les manifestations cliniques contraignent les médecins à intervenir alors que les modalités de traitement posent des problèmes non résolus. Les effets nocifs des radionucléides qui se sont déposés dans l’organisme à la suite des conflits militaires des dernières décennies, en particulier les effets des isotopes d’uranium, sont traités abondamment dans la littérature récente. Suscitant les progrès inévitables d’une recherche objective et non biaisée visant à faire toute la lumière sur les maladies inexpliquées qui ont suivi les conflits, le besoin d’analyses interdisciplinaires bien préparées et coordonnées sur les conséquences environnementales et médicales de la guerre CBRN générera des connaissances approfondies dans ce chapitre exigeant de la science médicale.

 Asaf Durakovic

Uranium Medical Research Center (Washington D.C., États-Unis)


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Traduction Horizons et débats

Une première version de cette étude a été publiée dans le Croatian Medical Journal, 44, 5:520-532, 2003.



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octobre 26, 2009

Une nouvelle génération d’armes nucléaires testée en ex-Yougoslavie ?

Article rédigé le 21 juin 2009, par Frédéric Courvoisier

Horizons et Débats

Le fait que les guerres soient utilisées pour tester de nouvelles armes est une réalité bien connue mais cruelle. Et chacun peut imaginer que les nombreux scientifiques et ingénieurs au service de l’industrie d’armement ne gagnent pas leur vie uniquement en rééditant d’anciennes armes, même si le secret qui règne dans ce domaine est bien gardé, que les débats publics ne sont pas souhaités, et sont même en partie étouffés par tous les moyens. Mais maintenant, on ne peut plus cacher le fait qu’en Irak, en Somalie, en Serbie, au Kosovo, en Afghanistan, au Liban et à Gaza, partout où les Etats-Unis et leurs alliés ont mené des guerres ou livré des armes, ceux-ci n’ont pas laissé derrière eux que des morts et des destructions. De tous ces pays nous proviennent des informations alarmantes sur des blessures ou maladies inconnues et sur l’augmentation inédite des cas de cancers, des dommages génétiques et des malformations chez les nouveau-nés.

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Dans certaines régions d’ex-Yougoslavie, on a été frappé par le fait que certaines maladies sont apparues peu après l’utilisation des armes. On est également frappé par l’augmentation considé­rable des cancers multiples: les victimes ne souffrent pas d’un seul type de cancer mais de deux ou trois.

Depuis, on a acquis un certain nombre de connaissances, notamment en ce qui concerne l’uranium dit «appauvri». La poussière d’uranium dégagée par la combustion suivant l’explosion d’une bombe est faite de nanoparticules qui passent les barrières hémato-encéphalique et placentaire et peuvent pénétrer dans les cellules, ce qui entraîne une toxicité radiologique et chimique.

Les études d’échantillons de sol serbe viennent de livrer de nouveaux résultats. On n’y a pas seulement trouvé de l’uranium et de ses sous-produits de désintégration mais d’autres éléments radioactifs. Ces découvertes posent de graves questions. Ainsi la composition isotopique du potassium apparaît différente de celle mesurée dans le potassium naturel et n’a aucun rapport avec les sous-produits de désintégration de l’uranium mais on la connaît en tant que conséquence des essais d’armes nucléaires. Qu’est-ce que cela signifie? Quels types d’armes a-t-on utilisés ici? Après le bombardement du bâtiment de la télévision, dans le centre de Belgrade, deux des cadavres des 16 employés tués n’ont pas été retrouvés. Le film Yugoslavia: the avoidable war*, nous apprend qu’ils se sont littéralement «volatilisés». La chaleur a dû être si intense qu’elle ne peut avoir été produite que par des munitions radioactives, par une explosion nucléaire en réduction. A-t-on testé ici une nouvelle génération d’armes nucléaires?

Au vu des problèmes sanitaires constatés dans les pays concernés et également chez les anciens combattants des armées des Etats-Unis et de l’OTAN, les pays qui ont utilisé ces armes se doivent, au regard du droit international, de faire enfin toute la lumière sur la question. L’humanité a le droit de savoir rapidement ce qui s’est passé et ce que cela signifie pour sa survie. Sinon tous les discours sur le droit, les droits de l’homme, la démocratie, l’écologie et la protection de l’environnement ne seront plus qu’une sinistre mystification.
Il s’agit ici manifestement de crimes de guerre. Ceux qui contribuent à les dissimuler s’en rendent complices. C’est une conséquence que la communauté internationale avait tirée de la Seconde Guerre mondiale et qu’elle avait inscrite dans les règles du droit international. Tous les responsables gouvernementaux et parlementaires des pays de l’Alliance de guerre sont concernés.

Active Denial System, consiste à employer des micro-ondes à 95Ghz et à les projeter sur une zone donnée. La portée de l’antenne que vous pouvez observer sur la vidéo, en l’occurrence montée sur un véhicule, est de 650 mètres environ. En deux secondes la surface de la peau atteint 65°C, ce qui déclenche un réflexe de fuite. Il faudrait environ 25 secondes pour que la peau commence à bruler.


Lire également l’article Effets potentiels d’une absorption accrue de potassium, qui évoque les effets du potassium-40 radioactif sur l’organisme humain. Il montre notamment comment sont détruits les mécanismes de réparation, c’est-à-dire d’importantes fonctions de défense du corps contre la formation de cellules cancéreuses. Il laisse deviner les effets de cet isotope sur la vie terrestre.

PERMALINK

octobre 25, 2009

L'espace public sous surveillance privée

par Laurent Dauré et Dominique Guillemin
Mondialisation.ca, Le 21 juillet 2009

LES FAITS

Le 9 juillet, la RATP a annoncé qu’elle renonçait à intégrer un dispositif de comptage aux 1200 (mille deux cents !) nouveaux écrans vidéo qui seront placés dans le réseau des transports parisiens. Un porte-parole de la régie a précisé que cette décision a été prise « compte tenu des nombreuses questions posées par ces installations ». Cinq associations (Résistance à l’agression publicitaire, Souriez vous êtes filmés, Big brother awards, Robin des toits et Le Publiphobe) avaient porté plainte pour « violation de la législation sur la vidéosurveillance, ici utilisée à des fins purement mercantiles ». Elles furent déboutées en avril par le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris au motif qu'elles étaient « irrecevables à agir ». La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), quant à elle, poursuit l'étude de ces dispositifs de comptage et doit rendre un avis sur leur légalité.

Quatre écrans haute définition équipés de cette technologie ont été expérimentés en décembre à la station Charles de Gaulle-Étoile avant d’être débranchés suite à des protestations. Grâce à des capteurs, ces écrans principalement publicitaires dits « intelligents » permettent de compter les passants qui les regardent tout en précisant les zones de l’image sur lesquelles leurs yeux se posent. Selon Résistance à l’agression publicitaire[1] (RAP), « des capteurs identiques sont déjà en fonctionnement dans des espaces commerciaux, mis en place à l’insu de tous. Il est à craindre qu’ils soient bientôt mis en œuvre à grande échelle, y compris dans la rue. » Cette association avait présenté le 8 juillet une étude contestant la légalité des écrans qui, selon elle, seraient capables de « déterminer le sexe des passants, leur âge, la couleur de leur peau, le type de vêtements portés », et d’analyser « l’expression faciale ».

Le projet est mené par la régie publicitaire de la RATP, Metrobus, filiale des grands groupes Publicis et de JCDecaux. La société Majority Report[2] – dont le slogan est « The eyes of your business » – « mesure et décrit le comportement du consommateur » en fournissant la technologie intégrée aux écrans, celle-ci faisant partie d’une gamme d’outils automatisés collectant des informations sans le consentement des passants. Le dispositif permet en somme d'« instaurer la vidéosurveillance à des fins commerciales et une publicité intrusive via le dispositif Bluetooth », comme le dit Charlotte Nenner, présidente de RAP.

La RATP et Metrobus reconnaissent que le système est en effet « composé de capteurs qui détectent les formes des visages orientés vers l'affiche, mesurent le nombre de passages devant l'écran et le temps d'exposition au message » mais minimisent sa portée en affirmant qu'il ne s'agit que « d'un simple système de comptage et en aucun cas d'une collecte d'informations personnelles concernant les voyageurs ». Metrobus précise que « la fonctionnalité Bluetooth est installée, mais non encore activée », et que celle-ci donnera à terme la possibilité aux voyageurs « qui l'auront choisi » de télécharger sur leur téléphone mobile des informations et divers contenus.

LES COMMENTAIRES DE L’UPR

Même si ce n'est qu'un « simple système de comptage » ou un gadget pour ceux « qui l'auront choisi », un tel dispositif n'est pas anodin. En termes symboliques comme en termes d’accoutumance, ce sont les premiers pas qui comptent : sa mise en place permettrait de franchir une nouvelle étape vers la société de surveillance que la littérature de science-fiction a souvent décrite. Privé de l'option de comptage, il reste un vecteur de l'intensification de la pression publicitaire dans les espaces publics. C’est donc une nouvelle victoire du pan-mercantilisme auquel les gouvernants ne cessent de céder du terrain.

La pollution publicitaire visuelle et auditive est déjà considérable, que ce soit dans la rue ou dans les médias. Au lieu de s'efforcer de la réduire – voire de la supprimer –, les autorités publiques, bien plus consentantes qu’impuissantes, émettent de timides protestations pour la forme à chacune des « innovations » du marketing, cette technique de vente qui est en train d’envahir de façon très préoccupante tous les aspects des relations humaines. Le Conseil de Paris s'est ainsi contenté d'exprimer des « réserves » sur les installations en question, contestant le dispositif de comptage mais autorisant malgré tout les nouveaux écrans. La RATP et Metrobus reculent sur un point mais obtiennent le principal, en attendant une nouvelle occasion « d’avancer » et de se conformer ainsi au principe bougiste énoncé par le nouveau slogan de la RATP : « On avance, on avance... » Pour un recul, deux avancées en somme.

Les petites conquêtes de la société orwellienne à laquelle les puissants du jour semblent décidément vouloir nous destiner ne devraient pas être considérées à la légère ; il conviendrait d'empêcher que les citoyens s'accoutument à cette surveillance qui se fait de plus en plus insidieuse. Car l'invasion publicitaire, le fichage généralisé et la surveillance participent d'un vaste mouvement de recul des libertés publiques et du respect de la vie privée. Il est de plus en plus difficile de se mettre hors de portée de ce totalitarisme voyeur et consumériste. L'observation et l'enregistrement des comportements, que la finalité en soit commerciale ou sécuritaire, ne devraient pas être tolérés. Les services publics, déjà abandonnés à une privatisation progressive et à un alignement sur les techniques managériales et commerciales du monde de l'entreprise, subissent en plus la rapacité des multinationales qui n'y voient que des marchés à conquérir et des profits immédiats à réaliser.

Les dirigeants français sont toujours en quête d'un modèle étranger à présenter comme exemplaire (dernièrement la « flexisécurité » danoise) pour dénoncer les prétendus « archaïsmes » de notre tradition sociale et exiger une « modernisation ». Dans le domaine de la surveillance, vont-ils nous proposer de suivre le « modèle » du Royaume-Uni, dont la part dans le total mondial des caméras de vidéosurveillance s'élève à 10%, chaque Britannique étant filmé trois cents fois en moyenne dans une journée[3]?. À les suivre, il y aurait donc là aussi des « réformes » à mener d'urgence pour combler le « retard français ».

En 1945 déjà, l’écrivain français Georges Bernanos dénonçait l’accoutumance à la surveillance, il y voyait un recul des libertés face à la menace totalitaire du « Moloch technique » au service du contrôle social : « L'idée qu'un citoyen, qui n'a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui il lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d'un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l'esprit de personne. Le jour n'est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d'ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l'État jugera plus pratique, afin d'épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L'épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée[4]. »

Pour empêcher que le monde effroyable décrit par George Orwell et redouté par Georges Bernanos ne finisse par devenir réalité, il est désormais urgent que les Français y mettent le holà. C'est assurément l’une des tâches essentielles que doit viser de nos jours la politique au sens noble du terme.


Notes

[1] Voir le site Internet : www.antipub.org .

[2] Voir le site Internet (entièrement en anglais) de cette société française : www.majority-report.com .

[3] AFP Londres, le 15 mai 2006. Cité par Le Plan B, hors-série été 2009.

[4] Georges Bernanos, La France contres les robots, in « Essais et écrits de combat », T. 2, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1995 (1947).

Renforcement du FMI et de la Banque mondiale

par Damien Millet*, Eric Toussaint*, Renaud Vivien*

Le G20, auto-proclamé directoire économique mondial, a décidé de renforcer les capacités du FMI et de la Banque mondiale à ponctionner les richesses du Sud afin de résoudre la crise du Nord. Pour masquer la cruauté de cette politique, les institutions internationales sont convenues à Istanbul d’un lifting cosmétique du FMI qui ne modifie en rien le principe censitaire de son Assemblée générale. Les responsables du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) dénoncent cette aggravation des déséquilibres mondiaux.

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Le directeur général du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, discute avec son principal mandant, le secrétaire au Trésor des États-Unis, Tim Geithner (Istanbul, 3 octobre 2009). Les USA détiennent à eux seuls 16 % des droits de vote. Avec leurs principaux alliés, ils contrôlent sans difficulté l’institution.
©Stephen Jaffe, FMI

C’est dans un climat de répression que se sont achevées à Istanbul les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale. Pour la deuxième journée consécutive, les 10 000 policiers turcs mobilisés pour l’occasion n’ont pas hésité à utiliser canons à eau, gaz lacrymogène et véhicules blindés pour disperser les manifestants. Le même scénario s’était produit fin septembre lors du sommet du G20 à Pittsburgh où les manifestations contre cet « ersatz » de G8 avaient également été réprimées par les forces de police. Le FMI et la Banque mondiale ont tenu ces réunions controversées quelques jours après la décision du G20 de modifier les droits de vote au sein des deux institutions : 5 % des quotes-parts au FMI et 3 % des droits de vote à la Banque mondiale doivent ainsi être transférés vers « les pays émergents et en développement dynamiques » d’ici janvier 2011. Leur système actuel était de plus en plus contesté, tant par les pays du Sud que pas les mouvements sociaux : il repose sur la règle « 1 dollar égale une voix », contrairement à l’Assemblée générale de l’ONU où chaque pays possède une seule voix.

Pour le directeur général du FMI, le socialiste français Dominique Strauss-Kahn, il s’agit là « de décisions historiques ». Mais pour le CADTM, c’est une sinistre farce. En effet, ce transfert ne change rien aux rapports de force au sein des deux institutions. À titre d’exemple, la Chine, qui en sera un des principaux bénéficiaires, détient environ 3 % des droits de vote aujourd’hui, très loin derrière les États-Unis qui possèdent à eux seuls plus de 16 %, leur garantissant de facto un droit de veto sur toutes les grandes décisions. Le groupe emmené par le Rwanda, qui regroupe 24 pays d’Afrique noire et représente 225 millions d’individus, possède quant à lui 1,39 % des droits de vote ! Nul besoin d’être mathématicien pour comprendre que ces réformettes annoncées à grand renfort médiatique ne transformeront pas la Banque mondiale et le FMI en organisations démocratiques. D’ailleurs le seront-elles un jour vu que le système actuel ne peut être modifié sans l’accord des États-Unis ? Autre fait aggravant : depuis 1944, le président de la Banque mondiale a toujours été un États-unien tandis que le directeur du FMI est toujours un ressortissant européen en vertu d’une règle tacite. Ce partage des pouvoirs combiné à cette répartition des droits de vote profondément anti-démocratique prouvent bien que le FMI et le Banque mondiale constituent des instruments aux mains des puissances occidentales pour imposer au reste du monde des politiques servant leurs intérêts propres.

Après avoir traversé une grave crise de légitimité, la Banque mondiale et le FMI ont retrouvé un second souffle du fait de la crise mondiale. Entre 2004 et 2008, la hausse importante du prix des matières premières a augmenté les réserves de change de certains pays en développement, qui en ont alors profité pour rembourser de manière anticipée leurs dettes envers ces créanciers, afin de se débarrasser de leur tutelle encombrante. Mais à partir de la fin 2008, l’aggravation de la crise mondiale a radicalement modifié la situation. La liste des pays durement frappés par la crise s’est allongée et le G20 a remis FMI et Banque mondiale au cœur du jeu mondial. C’est ainsi que sous la pression du FMI, la Roumanie a dû appliquer des politiques anti-sociales comme la réduction brutale de 15 % des revenus des fonctionnaires, en contrepartie de liquidités pour surmonter la crise à court terme. Depuis 2008, une quinzaine de pays ont connu le même sort. La Banque mondiale a, quant à elle, tiré profit de la crise écologique en créant plusieurs fonds d’investissement climatiques tout en continuant à financer des projets de déforestation et d’industries extractives. Durant l’année 2008, les fonds alloués aux énergies propres ont d’ailleurs été 5 fois inférieurs à ceux destinés aux énergies non-renouvelables dont le montant a augmenté de plus de 165 % [1].

Ensuite, le G20, autoproclamé « instance de régulation mondiale », a joué un rôle décisif dans la tentative de relégitimation du FMI en triplant ses moyens financiers lors du sommet de Londres en avril dernier [2] et en élargissant ses missions à l’issue du sommet de Pittsburgh [3]. Le FMI est ainsi placé au cœur de la surveillance de l’économie mondiale « pour promouvoir la stabilité financière internationale et rééquilibrer la croissance ». A Istanbul, il a été convenu de « réexaminer le mandat du FMI pour qu’il englobe l’ensemble des politiques macroéconomiques et liées au secteur financier qui influent sur la stabilité de l’économie mondiale » [4]. Il devra ainsi « faire des recommandations de politique économique aux pays qui devront prendre des mesures correctives adaptées ». Nul besoin d’être devin pour connaître à l’avance ces recommandations. Le FMI déclarait en juin 2009 sur les politiques mise en œuvre dans la zone euro, que « les mesures prises pour soutenir la réduction de la durée de travail et l’augmentation des avantages sociaux — aussi importantes qu’elles soient pour accroître les revenus et maintenir la main d’œuvre sur le marché du travail — devraient être intrinsèquement réversibles » [5]. Le rapport « Doing Business 2010 » de la Banque mondiale est encore plus explicite puisqu’il décourage les pays d’adopter des programmes de protection sociale en qualifiant les gouvernements qui le font de « non-compétitifs » [6]. Malgré ses échecs répétés, le Consensus de Washington, sorte de code du néolibéralisme, continue donc à être l’ordonnance prescrite par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui sollicitent leur « aide ».

Pourtant, l’échec de ces politiques d’ajustements structurels imposées aux pays du Sud depuis la crise de la dette de 1982 aurait dû être rédhibitoire : la pauvreté et les inégalités se sont aggravées tandis que le problème de la dette n’est absolument pas réglé. Pis, une nouvelle crise de l’endettement est en gestation, ce qui augmentera encore la part des budgets nationaux consacrés au remboursement des créanciers. À moins que les gouvernements décident de suspendre le paiement pour satisfaire en priorité les besoins humains fondamentaux et d’entreprendre un audit des dettes pour annuler sans conditions la part illégitime, qui n’a pas profité aux populations. Ce serait là un premier coup d’arrêt aux funestes politiques du FMI et de la Banque mondiale, dont l’abolition et le remplacement par des institutions soucieuses de l’intérêt des populations doivent être des revendications fortes.

 Damien Millet

Secrétaire général du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Dernier livre publié : Le système dette, Tome 1 : La Paz, Syllepse (2009).


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Eric Toussaint

Président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Dernier livre publié : Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM/Syllepse, 2008.


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Renaud Vivien

Membre du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM).

Le coton Bt de Monsanto détruit la terre et les agriculteurs

Mondialisation.ca, Le 24 février 2009
Institute of Science in Society


L'Inde est le 3ème producteur mondial de coton après la Chine et les USA. L'état du Gujarat est tourné vers l'agriculture et en particulier vers la production de coton



La biosécurité vise à faire en sorte que les OGM ne nuisent ni à l'environnement ni à la santé.

La terre, sa fertilité et les organismes qui entretiennent sa fertilité, sont un élément vital de l'environnement, en particulier dans le contexte de la production alimentaire et agricole.

Une récente étude scientifique réalisée par Navdanya, a comparé la terre des champs où du coton Bt a été planté pendant 3 ans avec celle des champs adjacents, plantés de coton naturel ou d'autres cultures. La région couverte incluait le Nagpur, l’Amravati et le Wardha de Vidarbha, ce qui représente les plus grandes plantations de coton OGM en Inde, et le taux le plus haut de suicides de fermiers (4000 par an).

En 3 ans, le coton Bt a réduit la population d’actinomycètes de 17%. Les actinomycètes sont indispensables pour dissocier la cellulose et créer l'humus.

La population bactérienne a été réduite de 14%. La biomasse microbienne totale a été réduite de 8,9%.

Les enzymes bénéfiques, vitales pour la terre, qui rendent les nutriments disponibles pour les plantes, ont aussi été considérablement réduites. Le phosphatase acide, qui contribue à l'assimilation des phosphates, a été réduit de 26,6%. Le nitrogénase, les enzymes qui catalysent la fixation de l'azote moléculaire, a été réduit de 22,6%.

À ce rythme, une dizaine d'années de culture de coton OGM, ou de tout type de culture génétiquement modifiée dotée de gènes Bt, pourrait entraîner la destruction totale des organismes du sol, laissant la terre morte, incapables de produire la nourriture.

Dans son dernier communiqué, l’International Service for the Acquisition of Agri-Biotech Applications a déclaré qu’il y a 7,6 millions d’hectares de coton Bt en Inde. Cela veut dire que 7,6 millions d’hectares de terre sont en train de mourir.

Habituellement, l'impact des OGM sur les organismes du sol n’est pas étudié. C'est une lacune redoutable, car la toxine Bt des cultures comme le maïs MON 810, le coton Bt ou l’aubergine Bt, a un grave impact sur les organismes bénéfiques du sol.

Le gouvernement de l'Inde cherche à ratifier l’homologation de l’aubergine Bt sans faire l’étude de biosécurité concernant les conséquences sur les organismes du sol. La Commission européenne tente de faire pression sur les pays exempts d'OGM pour introduire le maïs MON 810.

L’étude de Navdanya, la première à avoir examiné l'impact à long terme du coton Bt sur les organismes du sol, est un appel au réveil pour les organismes de réglementation du monde entier. Elle montre aussi que les affirmations de l'industrie biotechnologique sur l’innocuité des cultures génétiquement modifiées sont mensongères.

Pour obtenir une copie du rapport de l’étude et pour de plus amples renseignements, veuillez contacter :

Navdanya
A-60, Hauz Khas

New Delhi – 110 016

Téléphone : 91-11-26535422 / 26532124

Courriel : vandana@vandanashiva.com

Site Internet : www.navdanya.org

Article original en anglais : Monsanto's Bt Cotton Kills the Soil as Well as Farmers, le 23 février 2009.

Traduction : Pétrus Lombard.


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Loi sur les jeux en ligne : un cadeau aux « amis du Fouquet’s »

vendredi 16 octobre 2009, par Marie Bénilde

L’Assemblée nationale a voté le 13 octobre la loi légalisant le poker en ligne ainsi que les paris sportifs et hippiques sur Internet. Facteur d’addiction pour les plus vulnérables, menace pour la santé publique, les jeux d’argent en ligne toucheraient 5% de la population française dans sa forme illégale, soit cinq fois plus qu’il y a cinq ans. Pour l’entrée en vigueur de la loi, en 2010, le renfort de médias alliés à des opérateurs de paris ainsi qu’une abondante communication publicitaire risquent d’amplifier la dépendance de catégories entières de la population à ce nouvel opium du peuple.

C’était le 6 mai 2007, au Fouquet’s. Pour célébrer la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle, Bernard Arnault, Stéphane Courbit, Martin Bouygues, François Pinault, Patrick Le Lay et bien sûr Dominique Desseigne, le président du groupe de casinos Lucien Barrière et propriétaire du Fouquet’s, sont réunis au restaurant de l’avenue des Champs Elysées. Tous ces industriels ou hommes d’affaires peuvent se vanter d’avoir parié sur la bonne casaque. Car, depuis que leur poulain a franchi la ligne d’arrivée, ils sont sur le point de récupérer leur mise avec la loi libéralisant le secteur des jeux en ligne. Tous sont en effet aujourd’hui impliqués dans les différents projets de sociétés de paris sportifs ou hippiques sur Internet qui, dès l’ouverture de la Coupe du monde de football, en juin 2010, seront opérationnelles sur le territoire français.

La loi, votée le 13 octobre à l’Assemblée nationale par 302 voix contre 206, a été approuvée par l’UMP et le Nouveau centre, mais n’en reste pas moins très critiquée à gauche qui espère qu’une prise de conscience de ses effets pervers finira par gagner les rangs du Sénat, lors de l’examen du texte en novembre. Qualifiée au Parti socialiste de « promesse faite par le président de la République à ses amis du Fouquet’s », elle voit se dresser aujourd’hui devant elle nombre de points d’achoppement qui sont susceptibles d’en faire un véritable scandale républicain.

Enfer ludique Retour à la table des matières

Le premier d’entre eux est d’abord d’ordre médical. Le gouvernement justifie sa loi par la présence de 25 000 sites illégaux dans le monde et la nécessité de « protéger les consommateurs en les amenant à jouer sur des sites légalisés qui, de ce fait, seront contrôlés et encadrés ». Remarquons d’abord que cet argument, qui vaut pour les jeux, n’est pas valide pour d’autres types d’addiction comme la drogue ou la prostitution. Va-on légaliser les commerces de marijuana ou rouvrir les maisons closes au prétexte que cela permettrait à l’Etat d’exercer un contrôle sur ces entreprises et, même, de les soumettre à l’impôt ?

En réalité, le gouvernement ne semble absolument pas avoir pris la mesure de la menace qui pèse sur les plus fragiles des joueurs. Car la légalisation de l’offre de jeux en ligne — au moyen d’une Autorité de régulation qui se prépare à autoriser une centaine d’opérateurs — ne risque pas seulement d’étendre le nombre de parieurs sur Internet (ils représentent actuellement 5% de la population pour une mise évaluée à 3 milliards d’euros). Elle risque aussi d’inciter des joueurs qui n’auraient pas nécessairement de comportements addictifs au départ à s’enfermer dans une sorte d’enfer ludique dont Internet et les médias seront les relais incessants.

On dira que les jeux d’argent, qui brassent 36,7 milliards d’euros de façon légale, produisent inévitablement des phénomènes d’addiction quand bien même ils seraient canalisés par les monopoles de la Française des jeux ou du PMU. C’est vrai. La grosse différence, c’est d’abord que le monopole permet à l’Etat, depuis 150 ans, de contrôler la demande de jeux en l’orientant. C’est ensuite que le fait de passer par un débit de tabac ou un bar du PMU implique un degré de sociabilité (on peut discuter avec les autres joueurs, évaluer ses chances) et un contact physique (on achète son billet et on retire ses gains à une caisse). A l’inverse, le pari sur Internet peut être associé à un moment de pure virtualité échappant à tout contrôle. Ou comme dit le psychiatre Marc Valleur, médecin-chef au Centre médical de Marmottan, à Paris, « en migrant sur Internet, le jeux d’argent constitue un très fort facteur d’attractivité supplémentaire. Il devient en premier lieu accessible en permanence dans un domicile transformé en casino bien réel ouvert 24 heures sur 24. Ensuite, il se pratique en solitaire, seul derrière son ordinateur, ce qui fait disparaître le regard social critique de l’autre [1] ».

Des médias intéressés aux paris Retour à la table des matières

Cet enfermement existe déjà pour les joueurs en ligne qui n’ont pas attendu la libéralisation des jeux pour s’essayer aux paris sur des sites étrangers. Mais l’entrée en vigueur de la loi risque d’ajouter à ce rapport intime au jeu qu’entretiennent pour l’heure quelques fenêtres promotionnelles sur le web, un bruit médiatique sans précédent pour démarcher internautes, lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Il ne s’agit pas seulement d’incitation au jeu par les dépenses publicitaires en faveur des médias — estimées à 250 millions d’euros par an — ou du parrainage sur les maillots des joueurs (à l’instar de Betclic sponsorisant l’Olympique lyonnais), mais aussi de l’intérêt bien compris qu’auront les médias à soutenir le commerce des paris sportifs jusque dans leurs programmes. Soucieux de diversifier leurs recettes, TF1 et M6 de même que RTL, Europe 1, RMC ou le groupe Amaury (L’Equipe, Le Parisien, le Tour de France...) font tous le pari d’une offre attelée à un opérateur (Betclic, Unibet, Française des jeux..) et d’émissions ou de sites incitatifs. Même le service public est de la partie pour pousser au clic l’internaute. « Il n’y a aucune raison de laisser au domaine privé ce type de revenus annexes », estime Daniel Bilalian, le directeur des sports de France Télévisions, qui entend drainer vers les sites de paris rémunérateurs les internautes du groupe public [2].

Face à l’addiction naissante, le joueur risque ainsi de trouver autour de lui, dans un espace médiatique ludique et désinvolte, une légitimation constante de son risque, fut-il destructeur. De surcroît, les nouvelles technologies comme la télévision interactive, qui permettra de parier tout en suivant les compétitions sportives ou les parties de poker, se prêtent bien à une connexion permanente sur les jeux d’argent. Quant à la publicité par ciblage comportemental dont les moteurs de recherche ou les grands portails se sont faits les champions, elle contribuera à enfermer encore davantage le joueur dans son addiction en l’incitant en permanence au gain : dès aujourd’hui, l’internaute qui s’intéresse au casino en ligne en faisant quelques requêtes sur Internet recevra, comme par hasard, moult propositions de paris.

Injonction européenne ? Retour à la table des matières

Le gouvernement affirme, comme à son habitude, qu’il répond à une injonction bruxelloise de libéralisation de ce marché et d’ouverture à la concurrence. Pourtant, la Cour de justice des communautés européennes a reconnu à l’Etat portugais, le 8 septembre, le droit de conserver son monopole sur les jeux au nom d’impératifs de santé public. Et comme dit le député PS Olivier Dussopt, « il n’y a ni obligation ni empressement de la Commission européenne à libéraliser ce secteur », dans la mesure où la préservation des monopoles publics pouvait très bien se justifier par des motifs d’ordre social comme la lutte contre les addictions et la protection des publics vulnérables [3]. En France, le seul garde-fou posé par le gouvernement consiste à interdire la communication publicitaire dans les émissions de télévision ou de radio destinées aux mineurs. L’alcool et le tabac sont plus sévèrement encadrés que l’incitation à risquer l’argent de la famille dans des paris hasardeux.

Rien ne dit enfin que l’autorisation des jeux en ligne empêchera les 25 000 sites considérés jusqu’à présent comme illégaux d’être actifs. Ils pourront au contraire développer leurs spécialités sur les casinos en ligne — roulettes, black jack — qui demeureront interdits en dehors des établissements physiques. Et comme il restera difficile — même avec le concours d’un juge — de fermer l’accès aux sites illégaux, on risque bien de voir la demande envers les gains faciles des jeux de hasard progresser de façon exponentielle... Au fond, c’est peut-être cela que recherche le gouvernement de Nicolas Sarkozy : l’espoir de l’argent facile, l’opium du gain assorti d’un impôt indirect, la roulette hasardeuse qui fasse oublier le cadeau fiscal donné aux plus riches... Des jeux, faute de pain.

Notes

[1] Libération, 7 octobre 2009.

[2] Stratégies, 27 août 2009.

[3] Lire le compte rendu de la séance du 7 octobre à l’Assemblée nationale.

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EDF-Veolia : plus belle la vie avec Henri Proglio !

mardi 6 octobre 2009, par Marc Laimé

Le feuilleton outrancièrement médiatisé de la nomination par le gouvernement français de M. Henri Proglio, actuel PDG de Veolia, fleuron du CAC 40 et premier groupe mondial des services à l’environnement, à la tête d’EDF, symbole du service public à la française, illustre jusqu’à la caricature la faillite de l’appareil médiatique. Ayant définitivement mué en instrument de propagande, il occulte les véritables enjeux d’un coup de force sans précédent dans l’histoire singulière du « capitalisme à la française », dont cette opération signe la mutation radicale. Au confluent de la « verticale du pouvoir » poutinienne et de la berlusconisation accélérée du débat public, l’avènement du lointain descendant hexagonal des « robber barons » (*), à la tête d’un empire qui va regrouper 500 000 salariés, évoque aussi l’un de ces « crépuscules de la raison qui engendrent des monstres. »

Conformément au scénario rigoureusement élaboré par une armada de spin doctors et conseillers en communication mobilisés pour l’occasion, la séquence a débuté dans le courant de l’été 2009 par des « fuites » évoquant la possible nomination de M. Proglio à la tête de l’une des plus emblématique entreprise française, véritable symbole d’un modèle de société dont les fondements remontent au programme élaboré à la fin de la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance.

Ironie de l’histoire, EDF a vu le jour au sortir de la seconde guerre mondiale en reprenant les actifs de la Lyonnaise de l’éclairage et de l’électricité, ancêtre de Suez-Lyonnaise des eaux, second leader mondial des services à l’environnement, désormais en guerre ouverte avec Veolia, en France et à l’étranger…

La quasi-totalité des médias français a consacré d’innombrables dépêches, articles, dossiers, reportages, « révélations », à un feuilleton dont le contenu signe un abaissement sans précédent de ce qui a très longtemps fait figure de « fondamentaux » du journalisme : enquêter, recouper, mettre en perspective une bien « ténébreuse affaire ».

« Recomposition brutale, racolage à tous les rayons », s’indigne Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique d’octobre 2009, en présentant un état des lieux sans concession de la décomposition accélérée d’un système médiatique au fonctionnement de plus en plus délétère…

Notre im(P)roglio en donne un exemple achevé.

Très vite deux lignes de force se font jour. D’une part, une docte « analyse » de bilans boursiers, de stratégies de développement… Ici la presse économique, comme les medias généralistes, ont témoigné à nouveau de leur alignement sur la doxa de l’époque : cash-flow, endettement, conquête de marchés, compétition internationale, rôle décisif des « champions nationaux » dans l’avènement d’une nouvelle « croissance verte », qui sauvera l’humanité de la géhenne après l’hyper-catastrophe des « subprimes »…

Saint-Sulpice Retour à la table des matières

Puis, très vite, conjointement, c’est autour de la figure de M. Proglio que s’est développé une exercice d’hagiographie qui inclinerait à l’hilarité, s’il ne constituait l’épine dorsale d’une stratégie dont les retombées à moyen et à long terme font frémir.

Par le biais d’innombrables portraits et enluminures, la figure quasiment christique de M. Proglio va dès lors rapidement supplanter toute analyse.

Un saint homme, d’extraction modeste, qui toute sa vie se sera levé tôt, pour beaucoup travailler, et gagner peu au demeurant. Un homme discret, fuyant les mondanités, hormis une apparition fugace à la très fameuse « soirée du Fouquet’s », consécutive à l’élection de M. Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007. Un homme « fidèle », même à M. Jacques Chirac, ce qui en 2009, colporte la rumeur, ferait quasiment de lui un hérétique.

Mais surtout un homme fidèle à « son » entreprise, dont, après y être entré par la petite porte il y a presque quarante ans, il aura gravi tous les échelons, jusqu’à en devenir le « sauveur » quand Vivendi, sous la houlette du « flamboyant » Jean-Marie Messier, a été à deux doigts, au début des années 2000, d’engloutir dans sa chute la vénérable Générale des eaux, créé par décret napoléonien en 1853.

Ici la chronique s’attendrit, s’adorne de « petits faits » propres à émouvoir le cœur le plus endurci. Et ne manque pas de souligner la « fibre sociale » de M. Proglio, qui lui vaudrait la reconnaissance émue de la Confédération générale du travail (CGT), le premier syndicat français, aussi solidement implanté à Veolia qu’à EDF…

L’épisode est crucial, car, outre les qualités managériales de notre capitaine d’industrie, véritable « héros de notre temps », c’est in fine cet adoubement supposé par une « centrale ouvrière » qui légitime pleinement l’élection de M. Proglio, par M. Nicolas Sarkozy. M. Proglio dont les talents, l’entregent, la vision qui l’habite, mais surtout la très rare humanité, les capacités d’écoute, la maîtrise du dialogue social, en font sans conteste « le seul » candidat crédible à la présidence d’EDF.

Une entreprise, aujourd’hui encore publique, mais dont la « paix sociale » a hélas été troublée par des manifestations répétées de ses personnels, ce qui atteste à l’évidence que son actuel PDG, M. Gadonneix, passablement âgé au demeurant — et qui a, de surcroît, commis la folle imprudence de déclarer que les tarifs d’EDF devraient augmenter de 20 % pour supporter l’endettement considérable contracté en quelques années pour financer son « développement à l’international » —, ne fait décidément plus l’affaire en cette période sombre, où l’avenir de la maison France repose tout entier sur la vigueur de nos, rares, « champions nationaux. »

Ici l’imposture alimente d’interminables incidentes. D’éminents spécialistes du secteur rappellent dès lors que M. Proglio avait déjà repoussé en 2004 l’offre qui lui était faite de présider l’électricien national, « par amitié pour son président d’alors. »

La chanson de geste devient épique. Les mérites de notre capitaine d’industrie sont tels qu’ils sont de nature à lui permettre d’accomplir une mission impossible : présider un géant mondial de l’électricité et du nucléaire, lui aussi doté d’un endettement colossal, qui avoisinerait les 40 milliards d’euros, tout en conservant un rôle « non exécutif », au sein de Veolia, « sa maison », et d’engager ce faisant des rapprochements, des « synergies », d’élaborer une nouvelle configuration capitalistique, qui fera à terme d’EDF le premier actionnaire de Veolia.

Tout est en place pour l’ouverture du dernier acte de la farce. Une semaine durant les gazettes de s’interroger gravement : conflit d’intérêts, problème de gouvernance, rôle de l’Etat, voire, horresco referens, « nationalisation rampante »…

M. Nicolas Sarkozy n’outrepasse-t-il pas ses prérogatives en nommant nombre de dirigeants de grandes entreprises, semble s’interroger le magazine Challenges le 30 septembre 2009.

Mais la figure de notre héroïque baladin de la guerre économique mondiale résiste à la tempête. Ne peut-on comprendre son attachement à sa maison ? Au demeurant, sa rémunération à la tête d’EDF sera inférieure à celle que lui valait la présidence de Veolia. Argument imparable !

Sans compter qu’une escapade inattendue à la fête de l’Humanité témoigne à point nommé de sa « fibre sociale », lors même qu’à quelques heures d’intervalle Messieurs Eric Woerth, ministre du Budget, et Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, s’y font copieusement huer.

(L’un des trois grands hebdomadaires français nous appellera pour vérifier la scène de la voiture électrique de Suez à la Fête de l’Huma, d’une importance il est vrai majeure, que nous avons relatée dès la mi-septembre... O tempôra, o mores).

Dès lors, après un ultime arbitrage élyséen, après aussi que l’on ait appris que M. Proglio avait brutalement mis fin au début de l’été 2009, aux missions de conseil juridique que Veolia avait confié à M. Galouzeau de Villepin, ancien premier ministre, la nomination de M. Proglio à la tête d’EDF est donc acquise.

Ultime marqueur sémantique, un hebdomadaire économique publie en « Une » la photo plein cadre de M. Proglio. En sous-titre « Les franc-maçons », appartenance dont une dizaine de gazettes relateront que M. Proglio la dénie avec désinvolture…

Véritable apothéose dans la crétinerie moutonnière, sous forme de respectueuse soumission au « côté obscur de la force »…

A peine dramatisera-t-on à nouveau une séance du conseil d’administration de Veolia, convoqué… un dimanche soir (!), au cours duquel M. Proglio fera avaliser son projet de refonte de la « gouvernance » de l’entreprise, afin d’en devenir le président du conseil de surveillance, et faire accéder à la présidence de son futur directoire l’un de ses plus fidèles lieutenants, M. Antoine Frérot, qui dirige depuis plusieurs années les activités « Eau » de la multinationale.

De nouvelles « fuites » évoquent les états d’âme présumés du gotha du CAC 40 qui siège au dit conseil d’administration. « Tout cela est-il bien convenable ? ». La nouvelle « gouvernance » sera-t-elle conforme aux canons de l’époque ? La « place de Paris » frémit. Le Journal du Dimanche, propriété de M. Arnaud Lagardère, qui s’autoproclame le « frère » du président de la République, publie une émouvante photo de M. Proglio, le téléphone portable à l’oreille, concentré sur une conversation à l’évidence cruciale, sur fond de charmants bosquets du 16ème arrondissement.

Au terme d’une campagne éclair d’un mois, la messe est dite. Le flot d’arguments, de gloses, la savante mise en scène d’un suspense haletant auront épuisé l’hubris de la gent médiatique.

Enamourés, hagards, analystes et « columnists » se rendent et communient en chœur : « Plus belle la vie avec Henri Proglio ! »

Voire.

En dépit d’une « couverture intensive » , quelques menues considérations n’ont semblent-ils pas mérité d’être portées à la connaissance de l’opinion publique, qui auraient pourtant contribué à éclairer le débat, national, sur la question de la nomination de M. Henri Proglio à la direction d’EDF.

Dettes Retour à la table des matières

Ainsi, aucun fin limier n’a-t-il jugé bon de s’appesantir sur le véritable miracle survenu au début des années 2000, miracle qui a assuré la survie de Vivendi, Veolia, et la fortune de leurs dirigeants. Au détriment des 26 millions d’usagers français à qui Veolia distribue de l’eau.

M. Jean-Marie Messier, autre « héros de notre temps », on s’en souvient, rêvait de conquérir la planète, multiplia pour ce faire d’onéreuses acquisitions aux quatre coins du monde, surtout à Hollywood, endetta fort imprudemment Vivendi, dont il dût, la mort dans l’âme, abandonner précipitamment la présidence, après avoir creusé un gouffre avoisinant les 20 milliards d’euros.

Non sans avoir spolié au passage collectivités et usagers, clients de Veolia, de près de 5 milliards d’euros de « provisions pour renouvellement », en principe affectés au renouvellement des réseaux d’eau, somme astronomique qui apparaît avoir été dilapidée pour racheter des actions de Vivendi, et tenter désespérément ce faisant d’éviter un krach dont les conséquences auraient été terribles.

La plus élémentaire objectivité nous contraint toutefois à préciser qu’un rapport rédigé par M. Guy Carcassonne, éminent constitutionnaliste réputé socialiste, rapport commandé au dit M. Carcassonne par Veolia, pour un montant qui nous est inconnu, mais qui devrait assurer la subsistance des habitants d’une ville africaine durant une bonne dizaine d’années, a fait litière de ces imputations hasardeuses, qui n’ont au demeurant, en dépit de tentatives réitérées de quelques députés, jamais pu engager à la constitution d’une Commission d’enquête parlementaire, qui aurait peut-être permis d’éclairer cette ténébreuse affaire.

Ledit krach a donc fort heureusement été évité de justesse, consécutivement au départ de M. Jean-Marie Messier.

La dette considérable qu’avait contracté Vivendi a dès lors été « logée », miracle de l’ingénierie financière, dans la filiale Vivendi Environnement, puis Veolia Environnement, présidée par M. Henri Proglio, qui traîne depuis lors ce véritable boulet. Une dette aujourd’hui évaluée à 16,8 milliards d’euros, que les analystes financiers reprochent amèrement à M. Proglio de n’avoir su, ou pu, réduire.

Ceci en dépit des plus exotiques acrobaties qui peuvent germer dans la cervelle d’un directeur financier, ledit directeur financier ayant d’ailleurs fini par y perdre son job. Il est vrai que l’action de Veolia aura, nonobstant, perdu 45 % de sa valeur depuis trois ans...

Du coup, hier encore moribonde, Vivendi, confiée à M. Jean-René Fourtou, délestée de son considérable endettement, a miraculeusement recouvré les faveurs de la bourse, accompli un parcours exemplaire, et fait la fortune de son président et de ses actionnaires.

Accessoirement, on apprenait par le biais d’un communiqué de presse en date du 1er octobre 2009 que Maître Frédérik-Karel Canoy, avocat français initiateur d’une procédure ouverte à l’encontre de Vivendi en France, se rendait à New York le 5 octobre 2009 pour l’ouverture du procès de la « class action Vivendi », afin d’y représenter, assisté d’un avocat américain, les actionnaires français ruinés par les foucades de M. Messier, qui représentent près de 67 % des actionnaires de Vivendi, sans compter les institutionnels français et étrangers.

Par ailleurs, par un arrêt en date du 29 septembre 2009, la Cour d’Appel de Paris a confirmé que l’information émanant de la société Vivendi était bien trompeuse et mensongère. Ce qui pourrait augurer d’un prochain renvoi en correctionnelle de M. Jean-Marie Messier. Et, de fait...

On serait dès lors fondé à s’inquiéter des perspectives de rapprochement capitalistiques entre Veolia et EDF, dont M. Proglio se dit résolu à les accélérer, à la faveur d’un échange d’actions qui verrait EDF abandonner les parts qu’elle détient dans la filiale Dalkia, spécialisée dans le chauffage, commune aux deux groupes. Et devenir ce faisant, sans que Veolia ne débourse un centime, son « actionnaire de référence », à hauteur de 14 à 15 % du capital de Veolia, avant la Caisse des dépôts et consignations, qui détient aujourd’hui 10 % du capital de Veolia.

EDF, déjà nantie d’un endettement qui pourrait frôler à terme les 50 milliards d’euros, devenant dès lors le premier actionnaire, pour l’heure public, de Veolia, elle-même lestée d’un endettement qui pourrait atteindre les 18 à 19 milliards d’euros en 2012, ce en dépit d’un plan stratégique de « cessions d’actifs », engagé vigoureusement par M. Proglio, aux quatre coins du monde.

L’inévitable remontée des taux d’intérêt, aujourd’hui « historiquement très bas », vont de fait alourdir considérablement le poids du financement de la dette de ces deux entreprises, dont les orientations stratégiques que souhaite leur impulser M. Proglio exigent de surcroît des investissements colossaux nécessaires à leur déploiement à l’étranger.

On ne doute pas que M. Proglio, qui sera auditionné par le Parlement avant sa nomination effective à la direction d’EDF au début du mois de novembre 2009, saura rassurer ses interlocuteurs.

On ne parierait pas en revanche sur un « gel », voire même une « augmentation maîtrisée », des tarifs de l’eau et de l’électricité en France à l’horizon des toutes prochaines années.

Social Retour à la table des matières

Pour ce qui est de la « fibre sociale » de Veolia et de ses dirigeants, on prendra connaissance avec intérêt du jugement rendu le 24 septembre 2009 par la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris, qui a relaxé M. Christophe Montgermont, ex-responsable du syndicat FO de Veolia, licencié par l’entreprise en 2004, poursuivi pour diffamation après qu’une dépêche AFP ait relaté le 4 novembre 2007 « qu’un syndicaliste FO accuse Veolia « d’acheter la paix sociale ».

Une nouvelle victoire pour un homme qui se bat obstinément pour faire reconnaître le caractère abusif de son licenciement, et comptabilise des dizaines de procédures engagées à son encontre par Veolia depuis une dizaine d’années, qu’il gagne au demeurant immanquablement, sans compter plusieurs agressions physiques perpétrées par des sicaires, dont deux furent arrêtés et condamnés à de la prison ferme…

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Le jugement de la 17ème Chambre du TGI de Paris

Mais Christophe Montgermont, véritable « bête noire » de Vivendi-Veolia va revoir Jean-Marie Messier… Maître Frédérik-Karel Canoy l’a fait citer devant le tribunal américain qui statue actuellement à New York

sur la « class action » Vivendi évoquée ci-dessus, avec Jean-Luc Touly, ex-délégué syndical CGT Vivendi Générale des eaux Ile-de-France, lui aussi licencié, désormais Directeur de l’eau à la Fondation France Libertés de Mme Danièle Mitterrand, et porte-parole de l’association française de lutte contre la corruption Anticor.

A la guerre comme à la guerre Retour à la table des matières

Mais tout cela ne sont que broutilles, si l’on en croit le contenu d’un sidérant rapport rendu public dans le courant de l’été 2009, avant que notre feuilleton n’enflamme les médias. Car Veolia, et donc la France, car « Veolia c’est la France », sont en guerre. En guerre contre tous, surtout les concurrents acharnés à sa perte et les puissances occultes qui les soutiennent, états, organisations internationales, ONG…

Ce rapport n’émane pas d’un nouveau Dr Folamour, mais de l’Ecole de guerre économique (EGE), étonnant institut de formation sis dans le 7ème arrondissement à Paris, dirigé par un ancien maoïste, ex-enfant perdu des années 80, institut qui jouit de la bienveillante attention du ministère de la défense, et forme les élites françaises de demain à la guerre planétaire qui ordonne désormais nos destinées.

Adoncques, pour la promotion de jeunes auditeurs de l’EGE qui a enquêté ardemment sur « l’environnement concurrentiel de Veolia », le tableau est terrible ! Car « l’analyse des rapports de force concurrentiels entre les principaux groupes de taille mondiale dans le domaine de l’eau » (PDF) ne laisse planer aucun doute. L’heure est grave et la maison France doit se mobiliser toute entière pour sauver le soldat Veolia, en butte à des menées quasi terroristes.

Seul un John Le Carré serait à même de déchiffrer les tenants et aboutissants qui ont présidé à la parution de ce sidérant rapport.

Surtout quand on prend connaissance des préconisations de nos vaillants voltigeurs qui dressent la « feuille de route » de Veolia, menacée de « perdre sa position dominante »… Voir notamment les pages 44 à 47 du rapport de l’EGE précité, qui décrivent admirablement les évolutions en cours aux niveaux français et européen..

Sur le fond, les orientations décrites dans ce rapport recoupent très largement les travaux du meilleur spécialiste français de la question, M. Dominique Lorrain, chercheur au CNRS, qui analyse depuis une dizaine d’années les enjeux de la compétition mondiale dans le domaine de l’eau

Au-delà, en France même, les deux majors françaises de l’eau sont aussi confrontées depuis une dizaine d’années à la contestation portée par des associations d’usagers, des élus, qui remettent en cause des pratiques qui défraient la chronique depuis des décennies, et défendent le retour à une gestion publique de l’eau.

Menaces Retour à la table des matières

Mais l’essentiel est ailleurs. Le modèle historique du service de l’eau inventé il y a plus d’un siècle agonise. La martingale des barons de l’eau ne survivra pas aux toutes prochaines années.

Cette remise en question du modèle économique des services d’eau tient à l’évolution des missions d’intérêt général confiées aux opérateurs, comme le soulignait un avis adopté par le Conseil économique et social environnemental (CESE) le 5 mai 2009, intitulé « Les usages domestiques de l’eau ».

(…) « Dans le passé, les services d’eau ont été rémunérés par la croissance des volumes consommés parce que cette croissance des consommations d’eau correspondait à un objectif d’intérêt général : améliorer la protection sanitaire des populations desservies, allonger l’espérance de vie des habitants des grandes villes d’Europe Ces objectifs ont été largement atteints avec la révolution “hygiéniste” de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Désormais, sans bien sur renoncer aux objectifs de santé publique, une nouvelle mission de préservation de la ressource et de limitation des prélèvements est demandée aux opérateurs des services d’eau. »

Trois pistes de réflexion peuvent être imaginées pour concilier ces nouvelles missions d’intérêt général avec les modes de financement des services :

- Une première piste est liée à une délimitation plus précise du périmètre des services d’eau. Les missions et prestations extérieures au service d’eau, telles que la gestion des eaux pluviales, la restauration du milieu aquatique ou la lutte contre les inondations, devraient être à la charge du contribuable et non à celle de l’abonné. Dans cette optique, le financement des services d’eau et d’assainissement serait mixte ; majoritairement à la charge de l’abonné pour ce qui concerne le service d’eau et d’assainissement au sens strict ; à la charge du contribuable pour les autres missions extérieures au périmètre du service d’eau.

- Une deuxième piste consiste à rémunérer directement l’opérateur en fonction des performances exigées par la commune. Un tel système est susceptible de conduire à une augmentation de la part fixe des recettes de l’opérateur. La condition nécessaire à ce mode de rémunération est la définition d’indicateurs de mesure de la performance pertinents, par exemple comme l’amélioration du rendement du réseau. La concrétisation de cette piste dépendra en partie de la capacité de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA), à concevoir des indicateurs de performance utilisables par les communes, d’autre part à fiabiliser la remontée des informations fournies par les exploitants des services d’eau.

- Une troisième piste est de dissocier les volumes vendus des volumes prélevés. C’est l’un des avantages de la réutilisation des eaux usées. La rémunération de l’opérateur reste proportionnelle aux volumes d’eau facturés aux consommateurs. En revanche, ces volumes d’eau facturés sont indépendants des volumes prélevés sur la ressource. En d’autres termes, la réutilisation des eaux usées est une nouvelle ressource, qui permet de concilier maintien du mode de rémunération de l’opérateur et exécution de sa nouvelle mission d’intérêt général visant à sauvegarder la ressource naturelle.

La mise en œuvre de ces différentes pistes d’évolution du modèle économique des services d’eau est conditionnée par une décision de l’autorité organisatrice du service d’eau. Il ne saurait y avoir de solution unique, mais il y aura des solutions diverses. Il n’appartient pas à ce stade au Conseil de préconiser une piste plutôt qu’une autre.

Le Conseil affirme que cette mission d’intérêt général ne peut pas être rémunérée par un accroissement des volumes consommés et facturés. Il recommande en conséquent que les collectivités locales et l’ensemble des parties prenantes initient une réflexion pour la mise en place de nouveaux modes de rémunération des services d’eau et d’assainissement, qui soient cohérents avec l’ensemble de leurs missions d’intérêt général. »

Le nouveau bio-pouvoir Retour à la table des matières

Veolia et Suez ont parfaitement anticipé cette mutation radicale de leur modèle économique. Accessoirement, M. Antoine Frérot, qui va succéder à M. Henri Proglio à la direction de Veolia, a le premier théorisé cette indispensable évolution.

A l’étranger une croissance sans limite portée par les nouvelles technologies du dessalement et de la récupération des eaux usées.

En France une OPA massive sur la gestion de la ressource elle-même, bien au-delà des missions historiques des grands opérateurs privés du domaine de l’eau, pour le compte des collectivités locales.

De nouveaux « marchés », pour de nouvelles missions jusqu’ici massivement assurées, tant par les services déconcentrés de l’Etat que par les collectivités territoriales.

Or les services déconcentrés de l’Etat, héritage napoléonien, sont en passe d’être violemment pulvérisés, sous l’effet de la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) initiée à l’hiver 2007 par le gouvernement de M. François Fillon.

Main basse sur EDF Retour à la table des matières

Et c’est bien à cette aune qu’il convient d’apprécier l’accession de M. Henri Proglio à la direction d’Electricité de France. Que n’a-t-on lu depuis un mois sous la plume des folliculaires experts en fusions, synergies et tutti-frutti ! Le mariage de l’eau et de l’électricité n’a aucun sens, le modèle allemand d’E.ON a échoué, etc, etc.

Billevesées qui occultent l’essentiel.

Les Etats-unis mobilisent de 4 à 5% de leur production globale d’électricité pour produire de l’eau potable. Pourcentage que l’on retrouve peu ou prou dans l’ensemble des pays développés.

EDF est le premier gestionnaire des masses d’eau de surface en France. Cinquante-huit centrales nucléaires et plus de 400 barrages mobilisent près de 75 % des eaux superficielles qui sont affectées à la production énergétique.

Suez l’a compris de longue date, et a procédé à d’importantes acquisitions en ce domaine au cours de la dernière décennie, notamment les actifs de la Compagnie nationale du Rhône...

Or, réchauffement climatique aidant, les tensions vont monter crescendo et les conflits d’usage se multiplier autour de l’affectation des ressources en eau disponibles.

A l’horizon 2050, comme l’atteste un rapport publié le 21 septembre 2009 par l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc), placé sous la tutelle du ministère de l’Ecologie, le déficit en eau que va connaître la France est évalué à près de deux milliards de mètres cubes annuels, ce qui représente 13 % des besoins actuels…

Quels quotas d’eau demain pour la production d’énergie, l’agriculture, l’industrie, les besoins domestiques…

Qui arbitrera en la matière ?

Le « rapprochement » à marches forcées d’EDF et de Veolia dessine à cette aune d’inquiétantes perspectives.

Ceci d’autant plus que l’an dernier M. Jean-Louis Borloo, en catimini ou presque, annonçait, sacro-sainte concurrence oblige, que les 400 concessions « historiques » d’EDF allaient faire l’objet d’un appel d’offres, légitimé par l’ouverture à la concurrence du marché de l’énergie..

Par ailleurs le rapprochement annoncé entre EDF et Veolia pourrait aussi permettre à cette dernière de concurrencer son éternelle rivale, GDF-Suez, sur un marché porteur.

Le groupe présidé par M. Mestrallet participe en effet à plusieurs consortiums qui vont construire en Amérique du Sud et dans le Sud-est asiatique barrages et centrales hydro-électriques, un marché en plein essor dans les pays émergents, pour des chiffres d’affaire qui se comptent en milliards de dollars. Marchés dont Veolia est aujourd’hui absente...

La logique ultime de ces mouvements tectoniques c’est la création demain de véritables « marchés de l’eau », sous l’emprise d’une entreprise tentaculaire, point nodal de tous les flux énergétiques et de tous les réseaux. Un « champion mondial » pour la nouvelle « économie verte » mondiale...

Dans le rapport d’information, passé inaperçu, adopté le 13 mai 2009 par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, M. Jean-Jacques Guillet, député (UMP) des Hauts-de-Seine, décrit bien en effet « L’environnement, nouveau champ d’application de la diplomatie française »…

Défaite du politique Retour à la table des matières

Hélas, pour l’heure, anesthésiés par la campagne éclair de M. Proglio, partis politiques, syndicats, chercheurs, société civile..., demeurent cois, ou presque.

A peine un coup de semonce publié le 28 septembre 2009 sur le blog de M. Alain Bazot, président de l’UFC-Que-Choisir : « Henri Proglio à la tête d’EDF : attention de ne pas couper celle des consommateurs ! ».

Ou l’annonce le mardi 22 septembre 2009, lors du 34ème congrès de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR), à Annecy, que « face à des groupes des secteurs de l’eau, de l’énergie, du numérique engagés sur l’international, les collectivités rappellent leur rôle en tant que propriétaires des réseaux. Mais aussi en tant que garantes des services publics locaux ».

Des « petites phrases » du Parti socialiste et de M. François Bayrou.

Ah, et enfin, tout de même, Daniel Schneidermann dans sa chronique Rebonds du quotidien Libération en date du 5 octobre 2009, se gaussant : « Après la crise, retour d’un patron surhomme ».

Une votation citoyenne pour la Poste, très bien, bravo.

Mais pour l’eau et l’énergie, le politique aux abonnés absents.

Peut-être à raison des « pièges de la professionnalisation », qu’analyse dans l’article intitulé « Faire de la politique ou vivre de la politique », publié dans l’édition d’octobre 2009 du Monde Diplomatique, M. Rémy Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’Université de Lille II :

« Exclus durablement du pouvoir national en France, les partis de l’ex-gauche plurielle se sont repliés sur leurs bases locales et leurs réseaux d’élus, s’accommodant d’une situation qui leur assure de nombreux postes à répartir. Le Parti socialiste, le Parti communiste français et les Verts sont ainsi devenus des machines électorales, relativement performantes sur le plan municipal, départemental ou régional, dans lesquelles les intérêts de milliers de professionnels de la politique semblent désormais prédominer. Il semble loin le temps ou la gauche combattait la notabilisation de ses élus. La lutte des places tend à se substituer à celle des classes, coupant les partis de gauche des revendications et du vécu quotidien des groupes sociaux qui les soutenaient traditionnellement (ouvriers, employés, enseignants. Et alors même que flexibilité et précarité frappent durement ces milieux et que la crise a fissuré les dogmes libéraux, ce sont les querelles de chefs et les savants calculs pour la composition des listes électorales qui dominent les débats. »

Au confluent de la verticale du pouvoir poutinienne qui inspire manifestement la « politique industrielle » du gouvernement de M. Sarkozy, et de la berlusconisation accélérée de l’appareil médiatique hexagonal, une déclaration d’un autre ministre du gouvernement de M. Fillon résume admirablement la séquence, inédite par son ampleur, qui aura mobilisé l’establishment politico-industriel en cette rentrée 2009.

Le dimanche 27 septembre 2009, M. Patrick Devedjian, ministre de la relance, minimisait en ces termes le « budget de crise », qui va encore creuser la dette de l’Etat : « Quand il y a le feu à la maison, on ne regarde pas la facture d’eau… »

Marseille 2012 Retour à la table des matières

Présidé par M. Loïc Fauchon, PDG de la Société des eaux de Marseille, filiale de Veolia, le Conseil mondial de l’eau, organisation privée toute acquise à la marchandisation de l’eau, organisera à Marseille en mars 2012, deux mois avant la prochaine élection présidentielle française, le 6ème Forum mondial de l’eau, qui devrait accueillir de 30 à 40 000 congressistes dans la cité phocéenne.

Ayant déjà annoncé que ce forum exceptionnel accueillera, c’est une première, une rencontre entre chefs d’états, la France entend y affirmer son hégémonie technique, financière et culturelle sur la question de l’eau, enjeu majeur du XXIe siècle.

Même clamé par des milliers d’altermondialistes, le slogan « l’eau n’est pas une marchandise » ne va pas suffire à réfréner les ambitions de Suez-GDF et Veolia-EDF, soutenus par tout l’appareil d’état français, qui se préparent à conférer à « Marseille 2012 » l’allure d’une victoire historique des tenants de la marchandisation de l’eau.

Quelle gouvernance de l’eau au XXIème siècle ? Retour à la table des matières

L’affaire semble mal engagée pour les tenants d’une gestion publique, soutenable et équitable de l’eau, bien commun de l’humanité, puisque dès sa prochaine réunion annuelle qui se tiendra du 14 au 16 octobre 2009 à Marseille, le Conseil mondial de l’eau va inviter six agences des Nations-unies à rejoindre son Conseil des gouverneurs, officialisant par ce biais son leadership, jusqu’ici officieux, et fortement contesté, sur la question de l’eau.

Démarche contre laquelle s’élèvent plusieurs coalitions internationales, engagées dans la défense de l’eau, bien public mondial, comme Water Justice, ou l’Africa Water Network, qui ont lancé une pétition internationale, adressée au Secrétaire général de l’ONU, M. Ban-Kimoon, et au président de son Assemblée générale, le Docteur Ali Abdussalam Treki, les conjurant d’enjoindre aux agences des Nations-unies concernées de ne pas rejoindre le « Board of Governors » du Conseil mondial de l’eau.

(*) « Robber barons » : dans la mythologie américaine les « robber barons » du XIXe siècle, magnats du fer ou du chemin de fer, incarnent la figure impitoyable du capitalisme qui n’hésitera pas à faire feu sur les grévistes de Chicago, donnant naissance au 1er mai chômé.



Europe : les illusions perdues

lundi 5 octobre 2009, par Philippe Leymarie

Puisque, après le vote ultra-favorable des Irlandais, l’Europe à la mode Barroso cavale à nouveau en direction de l’application, le plus tôt possible, du traité de Lisbonne, retour express sur le débat plus spécifique à propos de la défense européenne. Un débat tranché sabre au clair, par exemple, par le journaliste de Libération Jean-Dominique Merchet, pour qui « la défense européenne est une illusion : elle ne verra pas le jour et c’est tant mieux, car c’est une illusion dangereuse ».

Animateur du blog « Secret défense », un des plus courus du genre, l’auteur estime que l’Europe – construite sur le mode du « Plus jamais ça ! », après la suite de tragédies de la première moitié du XXe siècle – « ne pourra jamais assumer la responsabilité de la guerre [1]. » Et que, dans l’immédiat, le bilan de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est « à la fois rapide et désolant » : une force de réaction rapide qui n’a jamais vu le jour, pas plus qu’il n’y a d’état-major européen opérationnel en permanence, et à plus forte raison « d’armée européenne » ; des règles et procédures spécifiques pour la prise de décisions ayant des implications militaires (pas de supranationalité, unanimité nécessaire)...

Cuisine et vaisselle Retour à la table des matières

« Autant dire, écrit Merchet, que l’UE n’aura le choix qu’entre l’impuissance et la recherche permanente (et longue) du plus petit dénominateur commun… Longtemps encore, l’Europe comptera ses divisions… et elles ne seront pas blindées. » Une défense commune qui, selon l’auteur, est largement abandonnée à l’Organisation du Traité atlantique Nord (OTAN), c’est à dire — pour ce qui concerne les grands enjeux, notamment la dissuasion ou la réplique en cas d’attaque contre un Etat membre — au parrain américain : deux Etats-membres sur vingt-sept possèdent l’arme nucléaire (France, Grande-bretagne), mais quatre pays (Allemagne, Belgique, Hollande, Italie) stockent des têtes nucléaires américaines sous contrôle de l’US Air force, qui pourraient être mises en œuvre par les aviations des pays concernés... après feu vert, bien sûr, de Washington.

Et de citer la formule du néocon Robert Kagan, « aussi drôle que cruelle » : « Les Américains font la cuisine, les Européens font la vaisselle [2]. » Autant dire qu’on leur confie l’après-vente, par exemple en Bosnie ou en Afghanistan : reconstruction, justice, police... C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc dans le traité européen, à la demande des atlantistes les plus enragés : « Les engagements et la coopération dans ce domaine [la défense] demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Otan, qui reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre. » Or, vingt et un des vingt-sept membres de l’UE sont également intégrés au sein de l’Otan - les exceptions restant relativement marginales (Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte, Suède)...

L’auteur s’interroge au passage sur le « monologue nucléaire français », les Européens ne paraissant pas très enclins à sa placer sous le parapluie proposé par Paris. Et aussi sur cette Europe « conçue pour des temps ordinaires » de paix, de tranquillité, qui serait bien en peine de se mobiliser en temps utile pour distinguer l’ami de de l’ennemi, et mettre en œuvre les moyens de prévention ou de riposte, par exemple en cas de menace dans l’espace aérien.

Equipé, mais vide Retour à la table des matières

Tout en soutenant que, « dix ans après sa création, la politique de défense et de sécurité apparaît comme une des avancées incontestables de l’Union européenne », le vice-amiral Jean-François Morel (qui avait été un des premiers officiers français affectés à l’état-major de l’Union européenne à Bruxelles), et son co-auteur, l’analyste franco-britannique Alastair Cameron [3] dressent une liste de « pistes de développements potentiels encore controversés » qui en dit long sur les difficultés de la tâche :

— l’entrée en vigueur des dispositions du traité de Lisbonne en matière de défense et de politique étrangère (coopération structurée permanente, coopérations renforcées, service européen d’action extérieure, clause d’assistance mutuelle) ;
— l’élaboration d’un Libre blanc européen, qui identifierait les intérêts communs, voire vitaux des Etats membres, et articulerait une stratégie de réformes et d’investissements pour y répondre ;
— la mise en place d’un quartier général d’opérations permanent, destiné à conduire de façon autonome les opérations européennes depuis Bruxelles (un centre d’opérations existe, tout équipé, mais il est vide ; et plusieurs pays – dont la Grande-Bretagne – ne souhaitent pas qu’il soit « armé ») ;
— l’augmentation de la part du financement communautaire des opérations, et la réduction d’autant des dépenses des Etats membres qui financent leurs propres éléments militaires déployés sous la bannière européenne ;
— la mise en place de relations militaires entre l’Union européenne et les Etats-Unis (alors que, jusqu’à présent, Washington s’est toujours refusé à faire passer la relation militaire euro-américaine en dehors de l’Otan ;
— l’augmentation du budget de l’Agence européenne de défense, afin de développer la recherche et le développement des technologies dans le domaine de l’armement.

Commandes du monde Retour à la table des matières

Prenant argument de prévisions du Conseil national du renseignement américain — qui pronostique une perte d’influence de l’Union européenne en 2025 face à deux poids lourds en ascension, la Chine et l’Inde, à une Russie en expansion... ou en faillite, à un Brésil appelé à un rôle de chef de file, à un Japon pris entre les USA et la Chine, et à des Etats-Unis d’Amérique qui seront toujours aux commandes du monde, mais dont les capacités d’action auront diminué —, Philippe Esper, président du Conseil économique de la défense, plaide pour que « la France engage, au sein d’un groupe de pays européens “qui le veulent et qui le peuvent”, une réflexion constructive sur un projet de sécurité et de défense, les économies et les civilisations européennes ne pouvant prétendre jouer un rôle mondial au cours du XXIe siècle que si elles sont capables de construire ensemble leur assurance-vie : leur sécurité et leur défense [4]. »

Les auteurs relèvent l’asymétrie de volume entre les budgets de défense des Etats-Unis et de l’Union européenne : l’écart s’est accentué (il est par exemple de 1 à 6 en faveur des Etats-Unis pour la recherche et le développement. Sur la période 2002-2008 (les mandats de George W. Bush), les Etats-Unis ont accru leurs dépenses de défense de 62 % (contre 22 % en Europe, ce qui — en intégrant l’inflation — correspond à une quasi stagnation.

Autre fait souligné : l’absence de coordination des budgets de défense en Europe. La France et la Grande-Bretagne consacraient presque 2 % de leur PIB à la défense, contre 1,3 à l’Allemagne et à l’Italie, 1,2 à l’Espagne, et beaucoup moins dans la plupart des autres Etats-Membres de l’UE. Les auteurs remarquent que le tissu industriel est également très fragmenté, et que la coopération opérationnelle entre Européens est restée timide, faute notamment de moyens pour la conduite autonome des opérations, avec une majorité d’interventions qui ne sont pas proprement militaires, et qui sont « de nature et d’intensité variables, et de portées limitées ». Ils plaident en faveur d’un sommet consacré spécialement à ces questions de défense européenne.

Notes

[1] Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, La grande illusion, Larousse - A dire vrai, Paris, 2009.

[2] Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon - Omnibus, 2003.

[3] Jean-François Morel, Alastair Cameron, L’Europe de la Défense – le Chœur du Débat, préface de Javier Solana, L’Harmattan, Paris, 2009.

[4] Philippe Esper, Christian de Boissieu, Yves-Thibault de Silguy, Eurodéfense : pour une relance de l’Europe de la défense, préface de Romano Prodi, UNICOMM, 2009.

L’empreinte de Tchernobyl

Philippe Rekacewicz — juillet 2000

Grand format



Sources : Atlas des dépôts de césium 137 en Europe après l’accident de Tchernobyl, rapport EUR 16733, Bureau des publications de la Communauté européenne, Luxembourg, 1996.

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Opération H1N1

lundi 28 septembre 2009, par Philippe Leymarie

« Centre opérationnel pandémie » (COP) : des équipes se relaient dans cette structure de crise mise en place par le ministère de la Défense, en application du plan national de lutte contre du virus H1N1. La cellule « Opint » (opération intérieure) — déjà mobilisée lors de la prise d’otages du ferry Pascal Paoli, en 2005, ou lors de la tempête Klaus, en janvier 2009 — a été réactivée depuis début septembre, dans les sous-sols bunkerisés du boulevard Saint-Germain, dans le 6ème arrondisement, à Paris, au cœur du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) – le « saint des saints » de la défense.

Objectif : vacciner au moins la moitié des 230 000 militaires engagés dans la préparation et l’emploi des forces armées, ainsi que les 100 000 gendarmes chargés de la sécurité au quotidien. Le « plan de continuité d’activité des armées » doit permettre, selon le ministre Hervé Morin, de préserver, quoiqu’il arrive, les missions jugées « impératives », comme la dissuasion nucléaire, la défense de l’espace aérien et des approches maritimes, ou les missions de sécurité intérieure.

Tous les militaires présents sur des théâtres d’opérations extérieures (Afghanistan, Balkans, Afrique) et dans les DOM-TOM (premières cibles françaises de la pandémie) ont reçu des réserves de masques et de vaccin Tamiflu qui leur garantissent soixante jours d’autonomie. Les unités désignées pour la relève (tous les quatre à six mois, selon les « opex »), sont également prioritaires : elles doivent être en mesure de poursuivre leurs entraînements, pour que Paris puisse tenir ses engagements internationaux.

Réserve de forces Retour à la table des matières

Par contrat, l’armée de terre tient par ailleurs en réserve dix mille militaires susceptibles de porter assistance aux autorités à l’intérieur du territoire, dont les 1600 personnels de l’opération Vigipirate. « Comme à chaque crise majeure (tempête, crash, pandémie...), la réserve des forces armées pourrait venir épauler les préfets en cas de besoin », précisait l’amiral Christophe Prazuck, porte-parole de l’état-major des forces armées : stockage et distribution des masques et doses de vaccins ; acheminement d’urgence de vivres, etc.

La Pharmacie centrale des armées, seul établissement public habilité à produire l’équivalent de l’antiviral Tamiflu, a fabriqué près de 80 millions de comprimés, et se tient prête à reprendre la production à tout moment. Six hôpitaux d’instruction des armées – Metz, Marseille, Bordeaux, Brest, Val de Grâce à Paris, et Saint-Mandé – disposent de laboratoires agréés pour faire les diagnostics de la maladie. L’ensemble des établissements de santé des armées se sont préparés à accueillir les patients les plus gravement atteints, et à participer aux campagnes de vaccination de la population civile.

C’est le Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) qui avait été chargé par le premier ministre d’actualiser dès le mois de février dernier le Plan national de prévention et de lutte « Pandémie grippale » de janvier 2007, suite aux nouvelles consignes de l’OMS, aux travaux réalisés sous l’égide du délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire, aux enseignements tirés de l’exercice national réalisé le 24 janvier 2008, et aux recommandations du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié en juin 2008.

Confinement et quarantaine Retour à la table des matières

Alors que le plan secret de la Chancellerie pour le maintien en activité de la justice, comportant de nombreuses limitations aux droits traditionnels, n’avait été dévoilé que début septembre, et par le Syndicat de la Magistrature [1], le plan défense était connu des spécialistes. Dès le 30 avril 2009, la générale Anne Robert, médecin-chef des services, avait annoncé l’activation du réseau SMOG ( Système militaire d’observation de la grippe) reposant sur trente « unités sentinelles », les soixante centres SMOP (Système militaire d’observation d’une pandémie) se préparant à une éventuelle activation.

« Les armées prendront part aux dispositifs de contrôle aux frontières, sur demande des autorités civiles, en fonction de leurs capacité du moment », mais seulement « en complément des forces de l’ordre dont c’est la mission », avait précisé la générale. En outre,

- des mesures de confinement (pour certains militaires et en fonction de leurs missions), ainsi que des mesures de restriction de mouvement (exercices, stages, entraînements) sont prévues, en cas de généralisation de la pandémie ;
- le fonctionnement des unités pourra être réduit au minimum, et des mesures de maintien à domicile des militaires ou civils de la défense non indispensables seraient alors décidées ;
- des mesures de quarantaine pourraient également être appliquées aux personnels de retour d’une zone suspecte ;
- un contrôle sanitaire strict serait exercé sur les accès aux casernements abritant des moyens d’intervention, des centraux d’opérations et de gestion de crise, ou des installations concourant à la dissuasion nucléaire.

Militarisation rampante ? Retour à la table des matières

Certains ont évoqué un risque de « militarisation » du dispositif français de vigilance, de mobilisation et de sauvegarde des activités en France, en cas de pandémie : il prendrait les allures d’une « loi martiale » qui ne dirait pas son nom, et pourrait être étendu par la suite à tout type de crise. D’autres craignent que des règles contraignantes soient édictées par des centres de décision extérieurs (Commission de l’Union européenne, Otan). Ou qu’au contraire, un manque de coordination européenne, et de solidarité internationale (notamment « nord-sud ») ne rende les plans français partiellement inopérants, et indéfendables politiquement et diplomatiquement.

Fin août, Emmanuel Hirsch, directeur du Département de recherche en études éthiques à l’université Paris-Sud XI [2], considérait la mobilisation en France contre la menace de pandémie « suffisante sur un plan technique », mais regrettait qu’elle ait été « réduite à une question de sécurité intérieure », les décideurs ayant « tout simplement occulté la question des valeurs à promouvoir en cas de catastrophe : les enjeux de justice sociale, d’égalité de traitement, de solidarité face à la menace dune crise sanitaire ». Par exemple, dans des hôpitaux débordés, la question du tri entre les malades, en application des priorités (en fonction de la gravité, de l’âge, des coûts, etc.).

Or, rien de tout cela n’a été discuté : « On aura du mal à faire admettre des mesures contraignantes si celles-ci n’ont pas été débattues avec les citoyens : on ne pourra exiger qu’ils se comportent de manière civique s’ils ont le sentiment que ce qu’on leur impose est injuste », conclut cet universitaire [3]. On serait alors dans le cas — redouté ! — où les forces de police et de gendarmerie, éventuellement épaulées par l’armée, auraient à s’en mlêler. Si du moins elles ne sont pas elles-mêmes trop largement contaminées ...

Notes

[1] Libération, 8 septembre 2009.

[2] Il a coordonné l’ouvrage Pandémie grippale : l’ordre de mobilisation, paru début septembre aux Editions du Cerf.

[3] Pèlerin, 27 août 2009.

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octobre 05, 2009

Réfugiés de la faim

Jean Ziegler

La nuit était noire, sans lune. Le vent soufflait à plus de 100 kilomètres à l’heure. Il faisait se lever des vagues de plus de 10 mètres qui, avec un fracas effroyable, s’abattaient sur la frêle embarcation de bois. Celle-ci était partie d’une crique de la côte de Mauritanie, dix jours auparavant, avec à son bord 101 réfugiés africains de la faim. Par un miracle inespéré, la tempête jeta la barque sur un récif de la plage d’El Medano, dans une petite île de l’archipel des Canaries. Au fond de la barque, les gardes civils espagnols trouvèrent les cadavres de trois adolescents et d’une femme, morts de faim et de soif.

La même nuit, quelques kilomètres plus loin sur la plage d’El Hierro, un autre rafiot s’échoua : à son bord, 60 hommes, 17 enfants et 7 femmes, spectres titubants à la limite de l’agonie (1).

A la même époque encore, mais en Méditerranée cette fois-ci, un autre drame se joue : à 150 kilomètres au sud de Malte, un avion d’observation de l’organisation Frontex repère un Zodiac surchargé de 53 passagers qui – probablement par suite d’une panne de moteur – dérive sur les flots agités. A bord du zodiac, les caméras de l’avion identifient des enfants en bas âge et des femmes. Revenu à sa base, à La Valette, le pilote en informe les autorités maltaises, qui refusent d’agir, prétextant que les naufragés dérivent dans la « zone de recherche et de secours libyenne ». La déléguée du Haut Commissariat des réfugiés des Nations unies Laura Boldini intervient, demandant aux Maltais de dépêcher un bateau de secours. Rien n’y fait. L’Europe ne bouge pas. On perd toute trace des naufragés.

Quelques semaines auparavant, une embarcation où se pressaient une centaine de réfugiés africains de la faim, tentant de gagner les Canaries, avait sombré dans les flots au large du Sénégal. Il y eut deux survivants (2).

Des milliers d’Africains, y compris des femmes et des enfants, campent devant les clôtures des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, dans le Rif aride. Sur injonction des commissaires de Bruxelles, les policiers marocains refoulent les Africains dans le Sahara (3). Sans provisions ni eau. Des centaines, peut-être des milliers d’entre eux périssent dans les rochers et les sables du désert (4).

Combien de jeunes Africains quittent leur pays au péril de leur vie pour tenter de gagner l’Europe ? On estime que, chaque année, quelque 2 millions de personnes essaient d’entrer illégalement sur le territoire de l’Union européenne et que, sur ce nombre, environ 2 000 périssent en Méditerranée, et autant dans les flots de l’Atlantique. Leur objectif est d’atteindre les îles Canaries à partir de la Mauritanie ou du Sénégal, ou de franchir le détroit de Gibraltar au départ du Maroc.

Selon le gouvernement espagnol, 47 685 migrants africains sont arrivés sur les côtes en 2006. Il faut y ajouter les 23 151 migrants qui ont débarqué sur les îles italiennes ou à Malte au départ de la Jamahiriya arabe libyenne ou de la Tunisie. D’autres essaient de gagner la Grèce en passant par la Turquie ou l’Egypte. Secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, M. Markku Niskala commente : « Cette crise est complètement passée sous silence. Non seulement personne ne vient en aide à ces gens aux abois, mais il n’y a pas d’organisation qui établisse ne serait-ce que des statistiques rendant compte de cette tragédie quotidienne (5). »

Pour défendre l’Europe contre ces migrants, l’Union européenne a mis sur pied une organisation militaire semi-clandestine qui porte le nom de Frontex. Cette agence gère les « frontières extérieures de l’Europe ».

Elle dispose de navires rapides (et armés) d’interception en haute mer, d’hélicoptères de combat, d’une flotte d’avions de surveillance munis de caméras ultrasensibles et de vision nocturne, de radars, de satellites et de moyens sophistiqués de surveillance électronique à longue distance.

Frontex maintient aussi sur sol africain des « camps d’accueil » où sont parqués les réfugiés de la faim, qui viennent d’Afrique centrale, orientale ou australe, du Tchad, de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Cameroun, de l’Erythrée, du Malawi, du Zimbabwe… Souvent, ils cheminent à travers le continent durant un ou deux ans, vivant d’expédients, traversant les frontières et tentant de s’approcher progressivement d’une côte. Ils sont alors interceptés par les agents de Frontex ou leurs auxiliaires locaux qui les empêchent d’atteindre les ports de la Méditerranée ou de l’Atlantique. Vu les versements considérables en espèces opérés par Frontex aux dirigeants africains, peu d’entre eux refusent l’installation de ces camps. L’Algérie sauve l’honneur. Le président Abdelaziz Bouteflika dit : « Nous refusons ces camps. Nous ne serons pas les geôliers de nos frères. »

Organiser la famine et criminaliser ceux qui la fuient

La fuite des Africains par la mer est favorisée par une circonstance particulière : la destruction rapide des communautés de pêcheurs sur les côtes atlantique et méditerranéenne du continent. Quelques chiffres.

Dans le monde, 35 millions de personnes vivent directement et exclusivement de la pêche, dont 9 millions en Afrique (6). Les poissons comptent pour 23,1 % de l’apport total de protéines animales en Asie, 19 % en Afrique ; 66 % de tous les poissons consommés sont pêchés en haute mer, 77 % en eaux intérieures ; l’élevage en aquaculture de poissons représente 27 % de la production mondiale. La gestion des stocks de poissons dont les déplacements s’effectuent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des zones économiques nationales revêt donc une importance vitale pour l’emploi et la sécurité alimentaire des populations concernées.

La plupart des Etats de l’Afrique subsaharienne sont surendettés. Ils vendent leurs droits de pêche à des entreprises industrielles du Japon, d’Europe, du Canada. Les bateaux-usines de ces dernières ravagent la richesse halieutique des communautés de pêcheurs jusque dans les eaux territoriales. Utilisant des filets à maillage étroit (interdits en principe), elles opèrent fréquemment en dehors des saisons où la pêche est autorisée. La plupart des gouvernements africains signataires de ces concessions ne possèdent pas de flotte de guerre. Ils n’ont aucun moyen pour faire respecter l’accord. La piraterie est reine. Les villages côtiers se meurent.

Les bateaux-usines trient les poissons, les transforment en surgelés, en farine ou en conserves, et expédient du bateau aux marchés. Exemple : la Guinée-Bissau, dont la zone économique abrite un formidable patrimoine halieutique. Aujourd’hui, pour survivre, les Bissagos, vieux peuple pêcheur, sont réduits à acheter sur le marché de Bissau – au prix fort – des conserves de poisson danoises, canadiennes, portugaises.

Plongés dans la misère, le désespoir, désarmés face aux prédateurs, les pêcheurs ruinés vendent à bas prix leurs barques à des passeurs mafieux ou s’improvisent passeurs eux-mêmes. Construites pour la pêche côtière dans les eaux territoriales, ces barques sont généralement inaptes à la navigation en haute mer.

Et encore… Un peu moins d’un milliard d’êtres humains vivent en Afrique. Entre 1972 et 2002, le nombre d’Africains gravement et en permanence sous-alimentés a augmenté de 81 à 203 millions. Les raisons sont multiples. La principale est due à la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne.

Les Etats industrialisés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont payé à leurs agriculteurs et éleveurs, en 2006, plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. L’Union européenne, en particulier, pratique le dumping agricole avec un cynisme sans faille. Résultat : la destruction systématique des agricultures vivrières africaines.

Prenons l’exemple de la Sandaga, le plus grand marché de biens de consommation courante de l’Afrique de l’Ouest. La Sandaga est un univers bruyant, coloré, odorant, merveilleux, situé au cœur de Dakar. On peut y acheter, selon les saisons, des légumes et des fruits portugais, français, espagnols, italiens, grecs, etc. – au tiers ou à la moitié du prix des produits autochtones équivalents.

Quelques kilomètres plus loin, sous un soleil brûlant, le paysan wolof, avec ses enfants, sa femme, travaille jusqu’à quinze heures par jour… et n’a pas la moindre chance d’acquérir un minimum vital décent.

Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles.

Peu d’êtres humains sur terre travaillent autant et dans des conditions aussi difficiles que les paysans wolof du Sénégal, bambara du Mali, mossi du Burkina ou bashi du Kivu. La politique du dumping agricole européen détruit leur vie et celle de leurs enfants.

Revenons à Frontex. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est détestable : d’une part, ils organisent la famine en Afrique ; de l’autre, ils criminalisent les réfugiés de la faim.

Aminata Traoré résume la situation : « Les moyens humains, financiers et technologiques que l’Europe des Vingt-Cinq déploie contre les flux migratoires africains sont, en fait, ceux d’une guerre en bonne et due forme entre cette puissance mondiale et de jeunes Africains ruraux et urbains sans défense, dont les droits à l’éducation, à l’information économique, au travail et à l’alimentation sont bafoués dans leurs pays d’origine sous ajustement structurel. Victimes de décisions et de choix macroéconomiques dont ils ne sont nullement responsables, ils sont chassés, traqués et humiliés lorsqu’ils tentent de chercher une issue dans l’émigration. Les morts, les blessés et les handicapés des événements sanglants de Ceuta et de Melilla, en 2005, ainsi que les milliers de corps sans vie qui échouent tous les mois sur les plages de Mauritanie, des îles Canaries, de Lampedusa ou d’ailleurs, sont autant de naufragés de l’émigration forcée et criminalisée (7). »

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L’Arctique nucléaire

Philippe Rekacewicz — juillet 2000

Grand format

Géopolitique de l’Arctique : la course pour les ressources
(Carte publiée en 2007 sur le site Cartographier le présent )


Sources : Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE-GRID Arendal) ; Institut polaire norvégien et Institut de recherche en sciences sociales : Norut (Tromsø) ; Agence européenne pour l’environnement (Copenhague) ; ministères des affaires étrangères norvégien et finlandais ; Amap Assessment Report : Arctic Pollution Issues, Arctic Monitoring and Assessment Programme (AMAP), 1998, Oslo.

Des morts par milliers aux portes de l’Europe

Olivier Clochard et Philippe Rekacewicz — décembre 2006

Plusieurs associations tiennent à jour la liste des victimes, immigrés et réfugiés, de la « forteresse Europe ». Se fondant sur des rapports de presse et des signalements effectués par des organisations locales, elles tentent d’en établir une comptablilité aussi précise que possible. Seuls les décès précisément documentés - plus de 7 000 entre 1993 et 2006, soit 3 000 sur la seule période allant de décembre 2003 à 2006 - figurent donc sur ces cartes, représentations a minima d’une hécatombe ignorée.

1993-2004 , plus de 4 000 morts aux frontières

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Sources - carte 2006 : Olivier Clochard (Migrinter), Alain Morice (CNRS, Paris), United for Intercultural Action, Gibraltar : Association des familles de victimes de l’immigration clandestine (AFVIC), police aux frontières (PAF) des ports de Nantes et de la Rochelle, Jean Christophe Gay, Les discontinuités spatiales, Economica, Paris, 1995, Le Monde, AFP, Reuters, AP, Eleftherotypia (Athènes).

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Une approche globale du commerce triangulaire

Par Marcel Dorigny

Pratiqué dès l’Antiquité, l’esclavage donna lieu à trois traites spécifiques en Afrique. La dernière, organisée par des puissances européennes, s’inscrivait dans un commerce triangulaire avec les Amériques. Des recherches historiques récentes précisent l’enjeu humain mais surtout économique de ce trafic.

Tant dans les milieux scientifiques que militants et associatifs, l’histoire des traites négrières a fait l’objet de nombreuses controverses. Attesté dès la plus haute antiquité, le commerce des hommes et femmes d’Afrique a commencé bien avant que les Européens de l’époque moderne n’explorent les côtes du continent noir. Ainsi, il est essentiel de bien distinguer trois grandes formes de traite esclavagiste ayant fait de la population noire la source principale, sinon unique, d’approvisionnement en captifs : la traite dite orientale, la traite intra-africaine, la traite coloniale européenne. Ces trois traites ne sont pas apparues aux mêmes périodes et n’ont pas eu la même durée, mais elles se sont superposées à l’époque coloniale.

La traite orientale s’inscrit dans la continuité des pratiques esclavagistes des sociétés de l’Antiquité classique : l’Egypte ancienne, la Mésopotamie, l’Empire romain, notamment, ont abondamment eu recours aux esclaves africains pour le travail agricole et la construction des édifices publics et des routes, mais également pour la domesticité. Héritier du monde romain, l’empire byzantin a poursuivi cette pratique jusqu’au cœur du Moyen Age. Edifiés en grande partie sur le territoire de l’Empire byzantin, les empire arabes, à partir du VIIe siècle, ont continué ce transfert de populations africaines asservies jusqu’aux centres des nouveaux pouvoirs, vers Bagdad et Mossoul par exemple.

Le travail agricole était alors la principale activité assurée par ces esclaves, mais ils étaient également affectés aux tâches domestiques et aux harems. Les circuits d’approvisionnement de ces grands empires sont restés presque immuables durant plusieurs millénaires : par voie terrestre à travers le Sahara, le désert arabique, la haute vallée du Nil, puis à travers le Sinaï, l’Anatolie, les vallées du Tigre et de l’Euphrate, et encore par l’Asie centrale et les confins de l’Empire russe dès la fin du XVIIe siècle ; par voie maritime, par la mer rouge et le golfe persique à partir des côtes orientales de l’Afrique, voire de Madagascar pour la traite arabe.

Des chiffres
vivement
controversés

Cette pratique de très longue durée a survécu aux nombreux changements politiques et aux bouleversements religieux : du paganisme antique à l’islam, en passant par le christianisme tant grec que latin, l’esclavage des Africains s’est maintenu dans ces sociétés et a été alimenté par un commerce régulier en provenance d’Afrique orientale, de Zanzibar à l’Abyssinie, en passant par la région des Grands lacs. S’il est impossible de mesurer l’ampleur de la traite antique et byzantine, faute de sources fiables, des tentatives de chiffrage de la traite appelée musulmane (ou arabe) – terminologie qui ne fait pas l’unanimité – ont été effectuées. On estime qu’entre 7 et 12 millions de personnes ont été arrachées au continent du VIIe au XIXe siècle. Mais ces chiffres restent l’objet de vives controverses (lire « Conséquences sur l’Afrique »).

La traite intra-africaine, principalement fondée sur la mise en esclavage des prisonniers de guerre, a existé sur une période plus longue encore, dont il est extrêmement difficile de fixer la durée faute de sources. Sous des formes diverses, l’esclavage et le commerce des humains ont été des pratiques répandues dans la plupart des sociétés africaines bien avant l’arrivée des navigateurs européens et indépendamment des circuits des traites orientales. Des chiffres ont pu être avancés faisant de la traite intra-africaine – dont l’existence reste contestée par certains intellectuels africains – l’équivalent de la traite orientale, mais étalée sur une période beaucoup plus longue encore. Mais – différence essentielle –, alors que la traite orientale privait l’Afrique d’une partie de sa population, la traite intra-africaine maintenait intact le potentiel humain du continent.

Enfin, et là réside le cœur des controverses actuelles, la traite négrière coloniale européenne présente des caractéristiques radicalement nouvelles, à la fois qualitatives et quantitatives. A la différence des précédentes, elle fut massivement racialisée : seuls les Noirs d’Afrique en furent les victimes, au point de faire du mot « nègre » un synonyme d’esclave dans la langue française du XVIIIe siècle. Cette racialisation de l’esclavage a abouti au transfert d’une importante population africaine sur le continent américain et aux Antilles dont les descendants forment aujourd’hui une composante importante, voire majoritaire aux Antilles.

La traite coloniale, organisée par les Etats les plus structurés de l’Europe moderne, a fait l’objet d’une législation minutieuse (fiscalité, commerce, administration, sanitaire). Les archives publiques et privées abondent et ont permis aux historiens, depuis plus de trois décennies, d’analyser avec rigueur les mécanismes mis en œuvre par les armateurs, capitaines des navires, fournisseurs des marchandises destinées à l’achat des captifs sur les côtes d’Afrique, planteurs des colonies acheteurs de cette main-d’œuvre servile, administrateurs chargés de la gestion et de la défense des colonies... Il est admis que la traite européenne a prélevé en Afrique entre 12 et 13 millions d’êtres humains, toutes destinations confondues, dont environ un tiers de femmes. La mortalité au cours de la traversée a été très inégale selon les expéditions, mais le nombre de morts au cours des traversées – soigneusement consignés sur les registres de bord – s’est élevé à environ 15 % du total des captifs embarqués, soit entre 1,6 million et 2 millions de disparus en mer, faisant de l’Atlantique le « plus grand cimetière de l’histoire » ; auxquels il faut ajouter les victimes – presque aussi nombreuses – parmi les équipages. De l’ordre de 30 % au XVIe siècle, la mortalité des captifs est descendue à 12 % à la fin du XVIIIe siècle grâce à la diminution de la durée des traversées et à l’incontestable amélioration de l’hygiène et de l’alimentation des captifs, pour remonter à plus de 15 % au XIXe siècle pendant la période de la traite illégale.

Autre spécificité de la traite coloniale, sa durée fut beaucoup plus courte que la traite orientale et intra-africaine : elle s’est déployée de la fin du XVe siècle jusqu’aux années 1860. Le XVIIIe siècle représente à lui seul 60 % des expéditions, le XIXe siècle – période où la traite était pourtant devenue illégale – en assura près de 33 %, alors que les XVIe et XVIIe siècles assurèrent à peine 7 % du total. Mais l’intensité maximale de la traite européenne, qui lui donna toute sa spécificité historique, s’est en réalité concentrée sur une période beaucoup plus brève encore puisque 90 % des esclaves africains déportés vers les colonies européennes des Amériques et de l’océan Indien l’ont été entre 1740 et 1850, soit à peine plus d’un siècle. C’est bien ce caractère brutal, inscrit en un laps de temps très court, qui a profondément marqué les esprits et heurté les consciences de beaucoup de contemporains : entre 1780 et les années 1820, près de 100 000 Africains furent achetés chaque année, chiffre qu’aucune autre traite négrière n’a jamais atteint ni même approché.

La hiérarchie des puissances négrières est établie à partir des statistiques de la traite elle-même : le Portugal a effectué le transfert aux Amériques de plus de 4,6 millions d’esclaves. Ayant inauguré celle-ci dès le milieu du XVe siècle, il a assumé l’essentiel de la traite illégale au XIXe siècle. La Grande-Bretagne vient en deuxième position, avec plus de 2,6 millions de déportés, dont une partie furent vendus dans les colonies espagnoles, voire françaises malgré l’interdiction légale. L’Espagne, malgré l’immensité de son empire américain, n’arrive qu’en troisième place, surtout en raison de l’activité de Cuba au XIXe siècle, point de départ de bon nombre de navires de traite clandestine. Une grande partie des approvisionnements en esclaves des colonies espagnoles fut assurée par les Britanniques. La France occupait le quatrième rang, avec environ 1,2 million de déportés sur ses navires, dont près de 80 % furent destinés à Saint-Domingue (Haïti), premier producteur mondial de sucre à la fin du XVIIIe siècle.

La géographie de l’Europe négrière est bien connue : les grands ports négriers furent concentrés dans un triangle allant de Bordeaux à Liverpool et à la Hollande. Cette façade nord-ouest de l’Europe organisa plus de 95 % des expéditions négrières européennes. Par ordre d’importance, les grands ports négriers ont été Liverpool, avec 4 894 expéditions identifiées, suivi de Londres (2 704), Bristol (2 064), Nantes (1 714), Le Havre-Rouen (451), La Rochelle (448), Bordeaux (419), Saint-Malo (218)... Le cas du Portugal doit être signalé. Premier pays négrier, loin devant l’Angleterre et la France, ce pays eut une pratique différente : les circuits ne partaient pas systématiquement de Lisbonne, mais faisaient le commerce des esclaves entre le Brésil – de loin la principale destination des captifs – et les côtes de l’Angola, de la Guinée ou du Mozambique, à travers l’Atlantique sud.

Un aspect particulier du commerce négrier : le paiement des esclaves sur les côtes d’Afrique, auprès des royaumes côtiers qui s’étaient structurés autour de ce commerce lucratif, ne se faisait qu’exceptionnellement par des métaux précieux, et bien plus par des marchandises fabriquées : tissus, fers, vaisselle, armes blanches et à feu, alcools, bijoux... Ces marchandises dites de traite n’étaient pas – comme on l’a trop dit – de mauvaise qualité ou de piètre valeur : elles correspondaient à la demande des vendeurs qui n’auraient pas accepté longtemps d’être dupés par les Européens. En échange de captifs (le plus souvent à la suite de guerres ou de razzias), les rois africains qui contrôlaient la traite en amont obtenaient des instruments de prestige leur assurant un pouvoir souvent très étendu.

Les exigences
d’une clientèle
nombreuse

Néanmoins, et pour l’Europe l’essentiel était là, cet échange d’une force de travail destinée à ses colonies contre des productions elles-mêmes issues de l’activité manufacturières de ses villes et de ses campagnes était hautement profitable. Non seulement l’achat d’esclaves contribuait aux activités manufacturières les plus diverses et souvent éloignées des ports négriers eux-mêmes, mais ces esclaves vendus aux colonies étaient la main-d’œuvre indispensable à la production des denrées coloniales – sucre, café, cacao... – tant recherchées par une Europe en plein essor. Ces denrées coloniales, transformées sur le continent européen, étaient exportées loin des ports d’arrivée et rapportaient des profits importants : la France, alors grande exportatrice de sucre, équilibrait sa balance du commerce grâce à ses coloniesà esclaves.

De plus, et c’était alors capital, le « troc » d’esclaves contre des marchandises évitait toute sortie de métaux précieux d’Europe, à la différence du fameux commerce des comptoirs de l’Inde qui exportaient des tissus en Europe en les payant avec des pièces d’argent issues des mines du Pérou.

Sans entrer dans les controverses sur la rentabilité de la traite négrière – qui aurait généré des taux de profit de 8 à 10 % seulement –, on peut tout de même affirmer que c’est la totalité du circuit négrier qui doit être prise en compte : en amont, les activités développées par un flux continu d’armement de navires pour ce commerce, lourdement chargés de marchandises manufacturées, la construction navale, l’équipement et l’entretien des navires ; en aval, l’existence des colonies de la zone tropicale et leurs productions agricoles de très haute valeur aux yeux d’une clientèle de plus en plus nombreuses et exigeante.

Ces colonies furent non seulement sources d’immenses profits, tant pour les planteurs que pour les négociants des ports, mais elles étaient considérées comme les signes les plus visibles de la puissance des métropoles. Au XVIIIe siècle, les guerres franco-anglaises eurent toutes pour arrière-plan la rivalité pour la suprématie coloniale. Or, sans la main-d’œuvre acheminée par la traite négrière, ces colonies n’eurent été que terres vaines...

Ainsi, la traite négrière fut-elle au cœur de la richesse et de la puissance coloniales des grandes nations de l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles principalement. Sa violence en fit la cible principale de la contestation naissante du système colonial. Le mouvement antiesclavagiste et abolitionniste, d’abord structuré aux Etats-Unis au moment de la déclaration d’indépendance, puis en Angleterre et en France à la fin des années 1780, mit la suppression de la traite au premier rang de ses objectifs politiques. La première étape devait être son interdiction par un accord entre les grands pays ; de là découlerait une transformation des conditions mêmes de l’esclavage, ouvrant la voie à la suppression progressive de la servitude sans heurts et sans effondrement économique.

Pour le mouvement abolitionniste international, l’esclavage n’était qu’une conséquence du crime initial que représentait la traite – le crime absolu. Sa disparition aurait un double effet bénéfique : d’une part, l’extinction programmée de l’esclavage, remplacé par le salariat ; d’autre part, la fin du dépeuplement de l’Afrique...

Ce schéma, idéalisé à l’extrême par les plus fervents antiesclavagistes – l’abbé Grégoire et Mirabeau en France, Thomas Clarkson et William Wilberforce en Angleterre –, ne s’est en fait jamais réalisé sous cette forme. En France, la première abolition de l’esclavage, le 4 février 1794, a été imposée par l’insurrection des Noirs de Saint-Domingue (Haïti) à une Convention qui ne souhaitait certainement pas aller aussi vite. Or la suppression de la traite n’avait pas précédé cette abolition révolutionnaire. En Angleterre, où le mouvement abolitionniste était très puissant, la traite fut abolie par une loi en 1807, tout comme aux Etats-Unis.

En 1815, au congrès de Vienne, les puissances s’accordèrent pour mettre la traite négrière hors la loi. Pourtant, nulle part on ne vit s’ensuivre le dépérissement de l’esclavage. Il est vrai qu’une traite illégale maintint longtemps en place les circuits d’approvisionnement des grandes plantations du Brésil, de Cuba et même des Etats-Unis. Partout l’abolition de cette exploitation fut la seule façon de mettre un terme à une pratique que la seule interruption de l’arrivée des captifs africains ne menaçait pas.

Ainsi, les traites négrières ont été une des sources les plus violentes d’approvisionnement en esclaves. Il ne faut cependant pas diluer ce qui fit la spécificité de la traite coloniale : d’abord sa racialisation initiale, puis son organisation administrative par des Etats puissants qui avaient proclamé l’interdiction de l’esclavage sur leur propre sol, tant en Angleterre qu’en France, enfin, l’ampleur même du prélèvement humain opéré au détriment de l’Afrique, littéralement vidée de ses forces vives.

Opération coup de poing à Durban

jeudi 1er octobre 2009, par Philippe Rivière

On n’avait plus vu cela depuis les années 1990. Largement manipulées par le pouvoir blanc de l’apartheid, les violences politiques qui accompagnèrent de 1987 à 1994 le cheminement de l’Afrique du Sud vers la démocratie avaient vite disparu une fois Nelson Mandela installé à la présidence. Depuis, les conflits sociaux se jouaient le plus souvent dans des manifestations pacifiques et devant les tribunaux. Mais, au Kwazulu-Natal, tout cela vient de déraper.

C’est dans le camp de squatteurs de Kennedy Road, à Clare Estate dans la banlieue de Durban (province du Kwazulu-Natal), que se situe le noyau dur d’Abahlali baseMjondolo (ABM), l’un de ces mouvements sociaux mobilisant les résidents des bidonvilles pour des conditions de vie plus dignes [1]. Le 26 septembre, ce camp de sept mille habitants fut attaqué par une milice armée de bâtons, de couteaux et d’armes à feu. Toute la nuit, destructions méthodiques et tabassages en règle se poursuivirent, sans que la police n’intervienne. Au nombre d’une quarantaine, ces nervis revinrent les nuits suivantes continuer leurs opérations. La police, cette fois présente sur les lieux, n’intervint pas. « Les M’pondos ont envahi Kennedy. Kennedy appartient aux Zulus ! », criaient les attaquants, d’après les témoignages des résidents diffusés par ABM. Les logements des membres du mouvement ont été particulièrement visés. L’opération s’est soldée par « quatre morts, de nombreux blessés et des milliers de personnes déplacées [2] ».

Des intellectuels sud-africains, au nombre desquels l’ancien rapporteur des Nations Unies pour la Palestine John Dugard, ont signé une déclaration commune dans laquelle ils indiquent : « Il semble, malheureusement, que les efforts pacifiques d’Abahlali baseMjondolo pour organiser et mobiliser les communautés en faveur du changement et pour résister aux expulsions du camp de Kennedy Road menacent d’importants intérêts fonciers et politiques locaux. C’est vraisemblalement pour cette raison qu’ils se trouvent confrontés à une répression violente qui rappelle la période de l’apartheid. Nous sommes particulièrement choqués par les imputations de complicité de la police dans ces attaques [3]. »

Des cadres locaux du Congrès national africain (ANC, au pouvoir) sont ensuite venus prendre le contrôle du camp, et ont commencé à vérifier les cartes d’appartenance au parti, imputant la responsabilité des attaques aux membres d’ABM. Plusieurs des dirigeants de ce mouvement sont en fuite ; leur président, M. S’bu Zikode, a fait une déclaration vidéo dans laquelle il se déclare « exilé dans son propre pays [4] ».

A la veille de la Coupe du monde de football, la grande affaire de l’année 2010 qui devrait déverser sur l’Afrique du Sud les mannes du tourisme et les projecteurs des médias, il est probable que certains politiciens pressés cherchent à mettre au pas les pauvres des camps de squatteurs, qui entendent pour leur part profiter de l’événement comme d’une tribune pour leurs revendications.

Si l’on ne peut imaginer que cette attaque ait été décidée au plus haut niveau, l’épisode montre de façon alarmante le retour en politique de la « carte raciale », sur laquelle M. Jacob Zuma a appuyé son accession à la direction de l’ANC et à la présidence du pays, en endossant lors de la campagne, qui l’a opposé à M. Thabo Mbeki, les habits traditionnels de chef zulu.

L’instrumentalisation politique de tensions présentées comme « ethniques » (Zulus contre Xhosas, nationaux contre immigrés, etc.) reste le talon d’Achille d’une « nation arc-en-ciel » extrêmement inégalitaire et qui ne réussit pas à intégrer les plus pauvres de ses citoyens.

L'Essonne inaugure la délation par email

par Olivier Chicheportiche

Anonymat garanti, promet la police nationale du département... La fin justifie-t-elle les moyens ?

Sous pression, la police nationale doit améliorer au plus vite ses résultats afin de faire baisser les chiffres de la délinquance. L'objectif a été clairement affiché au plus haut niveau de l'Etat, Nicolas Sarkozy regrettant presque de ne plus être ministre de l'Intérieur...

Alors comment faire à moyens équivalents ? La police nationale du département de l'Essonne s'est creusé la tête et pense avoir trouvé la solution. Certaines villes surveillent leurs habitants à l'aide de caméras de surveillance, dans l'Essonne on appelle à la délation grâce à Internet.

Un site dédié vient d'être lancé. "Aidez la police nationale dans son action au service des citoyens. Vous pouvez transmettre vos renseignements (témoignage, photos, vidéos) à l'adresse suivante...". "Confidentialité garantie" assure le communiqué placardé dans des mairies et commissariats du département.

"Police d'une autre époque"

Appel à témoignage ou à civisme pour les uns, cette initiative ressemble plus à une incitation à la délation pour les autres, qui y voient le retour des pratiques nauséabondes d'une certaine police de l'Etat français pendant l'Occupation.

Car ce genre d'appel attire impitoyablement tous les frustrés, les jaloux, les faux témoignages et les calomnies. Mais pour la police départementale, appeler à la délation par email, "c'est vivre avec son temps" (sic).

"Pourquoi la police ne pourrait pas recevoir des informations par mail alors que tout le monde en reçoit (...) Est-ce qu'on aurait dit qu'il ne faut pas que la police utilise le téléphone parce qu'il va y avoir de la délation ?" ose affirmer Jean-Claude Borel-Garin, directeur départemental de la sécurité publique dans l'Essonne. "Il s'agit d'être plus réactifs, ce n'est pas de la délation".

Même les syndicats de police rejettent cette pratique. "C'est une police d'une autre époque et je ne vois pas comment nos collègues pourront faire et trier les bonnes ou mauvaises informations ainsi recueillies", a déclaré à l'AFP Jean-Claude Delage, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale.

Du côté des politiques, les avis divergent. Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République), maire de Yerres et connu pour ses positions conservatrices estime que"c'est une bonne initiative si c'est bien encadré". Cadre qui justement n'a pas été précisé par la police départemental...

Gérald Hérault, maire (PS) de Montgeron, craint de son côté "des effets pervers". Evoquant la loi du silence qui régnerait dans certains quartiers, Georges Tron, le député-maire (UMP) de Draveil, estime, lui, qu'il est "normal que les gens puissent témoigner sans représailles".

Les corbeaux n'ont pas fini de faire parler d'eux...

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septembre 29, 2009

End Game (Bildenberg)

http://www.endgamethemovie.com/

For the New World Order, a world government is just the beginning. Once in place they can engage their plan to exterminate 80% of the world's population, while enabling the "elites" to live forever with the aid of advanced technology. For the first time, crusading filmmaker ALEX JONES reveals their secret plan for humanity's extermination: Operation ENDGAME.

Jones chronicles the history of the global elite's bloody rise to power and reveals how they have funded dictators and financed the bloodiest wars—creating order out of chaos to pave the way for the first true world empire.



Nucleaire Jusqu'ici tout va bien

http://videos.sortirdunucleaire.org/

Ce film documentaire informe des dangers et enjeux du développement du nucléaire, il a été produit par l'Ecole Supérieure d'Audiovisuel de Toulouse (ESAV) et du Réseau “Sortir Du Nucléaire”.

Eau et nanotechnologies : nouveaux risques pour l’environnement et la santé

vendredi 25 septembre 2009, par Marc Laimé

A l’horizon des toutes prochaines années, des centaines de milliers de nanoparticules, vecteurs d’une « nouvelle révolution industrielle », vont être disséminées dans l’environnement, et dans l’eau… Afin de répondre aux questionnements de la Direction générale de la Santé, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a récemment publié deux rapports : l’un sur les nanoparticules manufacturées dans les eaux, en février 2008, et l’autre sur les nanoparticules dans l’alimentation humaine et animale, en mars 2009. Travaux dont les conclusions concordent avec ceux d’autres instances nationales et internationales, et appellent à la prudence.

Alors que la pollution des ressources en eau suscite déjà d’importants remous en France, la dissémination massive de nanoparticules dans l’environnement constitue un nouveau thème d’inquiétude, qui doit être pris au sérieux. Le gouvernement a demandé à la Commission nationale du débat public (CNDP) d’organiser une « grande consultation nationale », qui va se dérouler dans dix-sept villes françaises à partir du 15 octobre 2009. Une initiative que dénonce vivement l’association grenobloise « Pièces et main d’œuvre », qui pourfend les dangers des nanotechnologies depuis plusieurs années, n’y voyant qu’une pseudo-concertation destinée à légitimer une nouvelle fuite en avant de la technoscience. Le débat ne fait que commencer, mais les nanotechnologies pourraient conduire à revoir de fond en comble l’approche de la question de la pollution de l’eau.

L’Afssa avait été sollicitée par la Direction Générale de la Santé (DGS), afin de « faire le point sur les connaissances relatives aux nanotechnologies dans le domaine des eaux destinées à la consommation humaine ». Il lui avait notamment été demandé « d’identifier les produits concernés dans ce domaine, de quantifier leur utilisation et de procéder à une évaluation bénéfice/risque de l’utilisation de ces produits ».

En réponse, l’Agence a mené une expertise « basée sur une recherche bibliographique, complétée par l’audition de chercheurs spécialistes des nanotechnologies et d’industriels du domaine de l’eau, potentiels utilisateurs de ces technologies ». Les deux objectifs de ce travail étaient de « répertorier les traitements d’eau destinée à la consommation humaine mettant en œuvre des nanoparticules manufacturées, et de déterminer les capacités de ces nanoparticules à persister dans l’environnement et dans les filières de potabilisation d’eau ».

« Cette démarche a permis de réaliser un état des lieux des connaissances disponibles et des projets de recherche en cours dans ce domaine. Elle a également permis de formuler des recommandations quant à la mise sur le marché de produits issus de nanotechnologies et aux recherches à mener pour compléter les connaissances nécessaires à la réalisation d’une évaluation des risques sanitaires plus complète. »

Voir le rapport : « Eau et nanoparticules manufacturées ».

En mars 2009, l’Afssa publiait un second rapport intitulé « Nanotechnologies et nanoparticules dans l’alimentation humaine et animale. L’Afssa en appelle à la prudence ».

L’Agence s’interrogeait :

— Y a-t-il des produits contenant des nanoparticules dans les aliments ?

— De quels types de produits s’agit-il ?

— Quels risques et bénéfices engendrent-ils ?

(…)

« La problématique des nanotechnologies est large et peut concerner l’Afssa dans de multiples domaines : médicaments à usage vétérinaire, produits phytosanitaires, alimentation humaine et animale, emballages, procédés de traitement des eaux et exposition par voie orale (eau ou aliments) à des nanoparticules présentes dans l’environnement. Dans ces domaines, la majorité des applications seraient encore au stade de la recherche, et il n’y aurait pas véritablement de réalité commerciale. Seules certitudes, aucun procédé de traitement des eaux utilisant des nanoparticules n’a été mis sur le marché français et aucun médicament vétérinaire ou produit phytosanitaire relevant des nanotechnologies n’a été soumis à autorisation en Europe. »

Des connaissances encore insuffisantes Retour à la table des matières

« Bien que les perspectives technologiques ouvertes par les nanotechnologies semblent immenses, notamment dans le domaine de la santé, les connaissances sur la toxicité des nanoparticules manufacturées sont lacunaires.

En outre, de nombreuses questions restent à résoudre avant de pouvoir évaluer les risques et les bénéfices liés à ces composés. Ceci est notamment lié au fait qu’il n’existe pas de méthode permettant de mesurer et de suivre le devenir de nanoparticules manufacturées dans des matrices complexes (environnement, aliments, organisme, etc.). »

La prudence est de mise Retour à la table des matières

Considérant ces incertitudes, l’Afssa, de même que d’autres instances internationales, « a conclu à l’impossibilité d’évaluer l’exposition du consommateur et les risques sanitaires liés à l’ingestion de nanoparticules ».

En conséquence, l’Agence recommande « la prudence à l’égard de l’utilisation de nanotechnologies ou de nanoparticules en alimentation humaine et animale. Elle préconise également que la présence de ces substances dans l’alimentation fasse l’objet d’une déclaration systématique et d’une demande d’autorisation de mise sur le marché, dans le cadre d’une réglementation (à mettre en place) ».

Afin de compléter ses travaux, l’Afssa travaille à formaliser les besoins de recherche existants.

Consultation nationale sur les nanotechnologies Retour à la table des matières

Dans le cadre des engagements du Grenelle de l’environnement, le gouvernement a demandé à la Commission particulière du débat public d’organiser un débat public autour des nanotechnologies.

Ce débat va se dérouler sous la forme de réunions publiques organisées dans dix-sept villes de France du 15 octobre 2009 au 24 février 2010 (voir le site dédié à ce débat).

Appel au boycott Retour à la table des matières

Pièces et main d’œuvre, association grenobloise qui dénonce les dangers des nanotechnologies, vient d’appeler au boycott pur et simple des réunions organisées par la Commission particulière du débat public.

Il est vrai que les récentes consultations dédiées à l’EPR ou à la refonte de la station d’épuration d’Achères ont déjà suscité de nombreux remous…

Et Pièces et main d’œuvre d’enfoncer le clou :

« (…) Les nanotechnologies sont la prochaine révolution industrielle, après l’informatique, et la France ne négligerait pas un marché potentiel de mille milliards de dollars en 2015.

Seul détail à régler : le risque d’opinion, au cas où celle-ci, après les OGM, entendrait les critiques de ceux qui, à Grenoble, enquêtent sur les nanotechnologies depuis huit ans pour en dénoncer les malfaisances.

L’opinion, il y a des experts pour ça. La Commission nationale du débat public a été chargée par huit ministres d’organiser une tournée “participative” - dix-sept réunions publiques en France entre octobre 2009 et février 2010 – afin d’épuiser les opposants dans de stériles échanges, dont les conclusions décoreront sans doute les futurs budgets de Nano-Innov.

Loin de servir un quelconque débat démocratique sur l’opportunité sociale et politique d’investir dans les nanotechnologies, cette campagne vise à leur acceptabilité par la population.

“Faire participer, c’est faire accepter”, disent les experts en acceptabilité de France Telecom. »

Voir aussi les débats sur le site « Aujourd’hui le nanomonde ».

Quoi qu’on en pense, l’impact des nanotechnologies sur la pollution de l’eau fait désormais figure d’enjeu majeur pour la préservation d’une ressource déjà bien mal en point.

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Duel au sommet entre Pékin et Washington

jeudi 24 septembre 2009, par Martine Bulard

Lors du précédent G20 , le 2 avril 2009 à Londres, la Chine avait marqué son retour sur la scène mondiale par une déclaration fracassante contre le dollar et pour une monnaie réellement internationale, « déconnectée des nations individuelles » (voir « Pékin, le dollar et le G20 », 31 mars 2009). Cette fois, alors que se tient le sommet de Pittsburgh, les 24 et 25 septembre, c’est l’Amérique qui pointe du doigt la Chine, accusée de pratiques commerciales déloyales. M. Barack Obama, accusant les firmes chinoises de dumping, a même décidé d’imposer des droits de douane de 35 % sur les pneus en provenance de Chine. Les syndicats des groupes américains concurrencés par les produits chinois le réclamaient à cors et à cris.

La guerre du pneu est donc déclarée, immédiatement étendue à l’ensemble de l’automobile. Pékin fait valoir qu’en matière de subventions, Washington s’est montré particulièrement prodigue à l’égard de sa propre industrie automobile. Les dirigeants chinois menacent donc à leur tour de taxer les véhicules américains, alors que leurs propres fabricants connaissent des déboires à l’exportation (- 22 % de janvier à août 2009). L’affaire se réglera devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC)…

Mais, pendant les escarmouches, les affaires continuent : Washington fait marcher la planche à billets pour financer ses énormes déficits, tandis que Pékin achète des dollars, une arme de dissuasion financière que les dirigeants veulent garder en main… en espérant qu’elle ne leur explose pas à la figure. Le billet vert peut en effet s’effondrer. Il a d’ailleurs (re)commencé à plonger, mais, pour l’heure, le yuan lui demeure arrimé. Du coup, ce sont les autres monnaies (euro, yen..) qui grimpent ; ce qui pénalise leurs exportations et leur croissance. Comme on l’a dit à plusieurs reprises, les deux géants se tiennent par la barbichette ; mais chacun mène sa barque en fonction de ses intérêts et de sa vision du monde. Ainsi, Pékin multiplie les accords financiers contournant le dollar et augmente ses réserves d’or, qui atteignent 1 054 tonnes actuellement contre 400 en 2003.

Au total, l’expression « Chimérique » inventée par l’historien Niall Ferguson est certainement plus appropriée pour décrire les relations entre les deux grands que la formule « Chinamérique », à la mode dans les rédactions, et supposée traduire une volonté commune de diriger le monde (lire « Le fantasme de la “Chinamérique” », 29 juillet 2009).

En tout cas, Pékin arrive au G20 avec des performances économiques à faire rêver les Occidentaux. Malgré une demande américaine et européenne en régression, l’empire du Milieu affiche une croissance avoisinant les 8,5 % au troisième trimestre, et devrait terminer l’année avec un taux de 8,2 %, selon la Banque asiatique de développement (BAD). C’est le seul pays à obtenir de tels résultats, même si l’Inde connaît elle aussi une croissance positive (+ 6 %), de même que l’Indonésie (+ 4, 3 %).

Certes, il faut toujours se montrer prudent avec les statistiques nationales. Il reste que l’énorme plan de relance (4 000 milliards de yuans — 465 milliards d’euros) décidé en novembre 2008 s’est avéré efficace. « Personne ici ne parle d’un “retour à la normale sans emploi” » , ironise Keith Bradsher, qui établit un parallèle entre le rebond chinois et les « embardées américaines » (« China speeds to recovery as US lurches », International Herald Tribune, 19-20 septembre 2009). Selon lui, si, en début d’année, « les firmes ont réduit de 20 à 30 % le nombre de leurs salariés, actuellement elles en réembauchent 10 % ». En fait, la plus grande partie des mingong touchés par la crise ont vu leur salaire diminuer plutôt que leur emploi rayé de la carte (Lire Tristan de Bourbon, « La crise vue de Chine », Le Monde diplomatique, juin 2009).

De toute évidence, une partie des mesures prises pour relever la consommation des biens d’équipement ménager (voitures, réfrigérateurs, etc…), notamment à la campagne, a porté ses fruits. Il faut également souligner les premiers efforts destinés à bâtir un système de protection sociale : indemnités chômage pour les mingongs dans certaines provinces, pension retraite de 55 yuans par mois (5,3 euros) pour les ruraux, revalorisation du système public de santé…

Pour autant, le moteur de la croissance chinoise demeure l’investissement (45 % du produit intérieur brut). Le pouvoir a mis le paquet sur les énergies propres, les nouvelles technologies, la recherche, etc. Toutefois, le risque est grand de voir se former de nouvelles bulles immobilières ou se multiplier les projets douteux et peu utiles. Inquiet devant la surchauffe du crédit, le gouvernement a légèrement refermé le robinet des prêts à la rentrée. Mais, lors de la réunion du dernier Comité central du parti communiste chinois, qui s’est tenue du 15 au 18 septembre, le gouvernement a assuré qu’il « maintiendrait une politique souple » afin de ne pas casser la croissance. « Le parti communiste, a reconnu le président chinois, est confronté à une tâche difficile consistant à sauvegarder et améliorer le niveau de vie de la population et à maintenir la stabilité sociale. »

A quelques jours des festivités du soixantième anniversaire de la proclamation de la République populaire de Chine (lire, dans le numéro d’octobre 2009 du Monde diplomatique, en kiosques le 30 septembre, « Retour sur la Chine de la Révolution culturelle », par Solange Brand), le pouvoir craint toujours la montée du mécontentement social. Il a lancé une grande campagne contre la corruption des dirigeants locaux, souvent à l’origine des manifestations populaires.

Fait significatif, selon South China Morning Post (« Beijing rains on provinces’ parades with ban on marking anniversary », 17 septembre 2009), une directive a été envoyée aux autorités provinciales pour les inviter, « compte tenu de la crise, à faire preuve de retenue » dans les dépenses engagées à l’occasion du soixantième anniversaire, à éviter « la prodigalité et le gaspillage ». A Pékin, le gouvernement a transformé la capitale en forteresse assiégée, tandis qu’il a quasiment interdit l’accès des étrangers au Tibet et au Xinjiang.

Vers une « communauté de l’Asie de l’Est » ? Retour à la table des matières

Le nouveau premier ministre japonais Hatoyama Yukio entend redéfinir ses relations internationales (lire l’article d’Odaira Namihei dans Le Monde diplomatique d’octobre) pour que le Japon soit moins dépendant des Etats-Unis et plus serein dans ses rapports avec la Chine. Lors de sa rencontre avec M. Hu Jintao, les deux dirigeants sont convenus de « transformer les eaux troubles de la mer de Chine en une mer de fraternité », comme l’indique The Japan TimesHatoyama Proposes creating an Asian EU », 23 septembre 2009.) Il y a évidemment loin de la coupe au lèvres… Mais l’intention mérite d’être notée.

De plus, le leader japonais a proposé que les deux géants asiatiques soient les promoteurs d’une « Communauté est-asiatique sur le modèle de l’Union européeenne ». Le dynamisme de l’économie chinoise, qui tire la croissance asiatique et celle du Japon, explique, pour partie, cette nouvelle orientation à Tokyo.

Turkménistan : Ruhnama : Le livre sacré

Catherine Berthillier, grand reporter, est la première journaliste à avoir ramené des images non officielles du Turkmenistan, une des dictatures les plus dures au monde. Son carnet de route produit par Galaxy Press est diffusé ce soir dans Envoyé Spécial.
Entretien :


Il est très difficile d'avoir un visa pour le Turkmenistan, comment avez vous procédé ?
J'avais très peu de chance d'avoir un visa de journaliste et même un visa de touriste implique d'être accompagné par un "guide". J'ai donc choisi le visa de transit en expliquant que je voulais aller en Ouzbekistan. J'ai filmé en camera cachée, 22 h sur 24 durant les 5 jours que durait mon séjour.

Comment fonctionne la dictature de Niazov ?
C'est comme une secte. Le culte de la personnalité est incroyable : Saparmourad Niazov est en permanence à la télé,contrôle tout, il n'y a aucun media d'opposition. Au Turkmenistan, un tiers de la population a déjà été en prison où 20% des détenus meurent. L'endoctrinement est total, les jeunes turkmènes croient que Niazov est aussi puissant que Bush ou Poutine.

La situation sanitaire y est donc dramatique
Oui pas qu'en prison. Parmi les 200 000 Russes qui ont quitté le Turkmenistan après la prise de pourvoir de Niazov, 30 OOO étaient médecins. On voit réapparaitre des maladies comme la peste, le choléra mais les médecins n'ont pas le droit d'effectuer les vrais diagnostics.

Votre informateur sur place à qui vous avez laissé une camera a été arrêté. Ne craignez vous pas qu'il subisse le même sort qu'Ogoulsapar Mouradova (journaliste turkmène morte en prison il y a quinze jours)
C'est le risque mais j'espère que la diffusion de ce reportage fera pression sur le régime. Nous essayons par tous les moyens de faire libérer Annakurban Amanklytchev avec notamment RSF, Françoise Joly et Guilaine Chenu se sont associées à cette action.

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Microsoft SenseCam: bientôt tous des petits "Big Brothers" ?

Publié le 9 septembre 2009

Un des thèmes fondamentaux du "Web Squared" (nouvelle génération de l'Internet) est "l'ombre informationnelle" projetée par chaque composant du monde physique (y.c. les êtres vivants) sur son dual virtuel qu'est l'Internet. Cette "ombre informationelle" est composée des "empreintes numériques" (photos, textes, tags, etc...) que ces composants capturent puis déposent (i.e téléchargent) progressivement sur le réseau des réseaux, dans ses parties publiques ou privées, grâce à leurs senseurs toujours connectés.



Le projet de recherche Sensecam de Microsoft (que je découvre par cet article de Business Week) s'annonce comme un magnifique contributeur à cette "traçabilité parfaite"; en effet, on pourra tous dans quelques années porter ce petit pendentif en permanence autour du cou (cf. ci-dessus) afin qu'il puisse prendre des photos (très proches de ce que nous voyons avec nos propres yeux) à intervalles très réguliers ou lors d'évenements importants détectés par des senseurs sonores ou infra-rouges. Ces photos sont géo-localisées et situées dans l'espace puisque le gadget contient un GPS, un accéléromètre, etc.


Ensuite, les interfaces de communication idoines permettent le téléchargement de ces éléments pour mettre en sécurité .... ou publier le journal de sa vie.

Conclusion possible: dans 10 ans, nous portons tous autour du cou ... et notre vie privée n'existe plus!

Vous pensez: "il délire, Durand ... c'est impossible". Impossible, pourquoi ?

  • La taille du "bignou": laissez quelques générations de loi de Moore passer et vous pourrez l'avoir en piercing sur la partie du corps de votre choix (...) alors qu'il ne capturera plus seulement des photos mais de la vidéo HD...
  • Parce que tout le monde va penser "Moi, jamais! Je tiens trop à ma vie privée..."
Vous êtes bien sûr de ce deuxième point ? Qui aurait dit il y a dix ans que plus de 250 millions de personnes iraient étaler une bonne partie de leur vie privée à leurs "amis" sur Facebook ou leur signaler leur position géographique précise en temps réel via Google Latitude.... Nous publions tous une partie toujours plus importante de notre vie privée en échange de la valeur ajoutée que nous y percevons ou, du moins, croyons y percevoir.

D'ailleurs, ce genre de SenseCam est déjà en action dans le milieu professionnel: les policiers de Londres en sont par exemple déjà équipés depuis 2 ans.... Et puis, il y a eu la célèbre expérience de Justin Kan qui a diffusé sa vie en live pendant plusieurs mois, une caméra accrochée sur le front avant de lancer sa boîte Justin.tv sur ce thème du "Lifecasting"....


Donc, je délire... On en reparle dans 10 ans? D'ici là, coupez votre téléphone portable: comme "buvard" numérique de de votre empreinte géographique auprès de votre opérateur mobile, il n'y a franchement pas mieux.

La justice américaine se penche sur Windows Genuine Advantage

par Olivier Chicheportiche, ZDNet France. Publié le 7 septembre 2009

Une class-action contre Microsoft a été déposée dans un tribunal de Washington. Le 'passage en force' de l'outil anti-piratage en tant que mise à jour prioritaire n'est pas du goût des utilisateurs.

Encore des problèmes en perspective pour Windows Genuine Advantage (WGA), le dispositif en ligne de Microsoft visant à réduire le piratage massif de Windows XP. Rappelons que cet outil vérifie la légalité de la licence de l'OS en obligeant l'utilisateur à valider sa copie via une connexion Internet.

S'il ne le fait pas, Microsoft considère qu'il s'agit d'une copie illégale et bride alors certaines fonctions du système d'exploitation tout en multipliant les messages d'alerte sur le poste de l'utilisateur.

Critiqué depuis sa mise en oeuvre, WGA est aujourd'hui au centre d'une plainte collective aux Etats-Unis. Pour les plaignants, Microsoft est en tort car il fait passer WGA comme une mise à jour prioritaire sans expliquer précisément de quoi il s'agit. Est également visé, le composant programmé pour collecter des informations afin de les retourner vers Redmond.

Collecte d'informations

Si Microsoft souligne que ces informations sont anonymes, les plaignants en doutent. Ils estiment que WGA collecte et transmet une masse importante 'informations sensibles vers Microsoft, notamment l'adresse IP de l'utilisateur.

"Microsoft ne recueille et n'envoie aucune information qui pourrait être utilisée pour identifier ou contacter un utilisateur", rétorque la firme.

Les plaignants réclament la bagatelle de 5 millions de dollars de dommages et intérêts.Reste à savoir si les juges jugent cette plainte recevable.

Au centre de la contestation, WGA a également beaucoup fait parler de lui pour ses pannes. En août 2007, près de 12 000 utilisateurs de Windows, détenteurs pourtant d'une copie légale du système d'exploitation de Microsoft, ne sont pas parvenus à faire valider leur licence par le service de l'éditeur.

L'erreur était humaine, mais a laissé des traces dans les esprits...

Au Sud comme au Nord, de la grande transformation des années 1980 à la crise actuelle

par Éric Toussaint*
9 septembre 2009 , Liège (Belgique)

Les excès de quelques banquiers sans scrupules sont-ils responsables de la crise financière mondiale, comme le prétend le président Obama ou l’arbre cache-t-il la forêt ? Les données réunies par l’économiste Éric Toussaint montrent qu’au contraire la crise est l’aboutissement d’un long processus de transformation des règles économiques depuis les années 80. Le capital est toujours mieux rémunéré, le travail toujours moins. Après avoir dévasté les pays du Sud, cette logique détruit à leur tour les pays du Nord. La crise est donc systémique. Qu’on le veuille ou non, elle marque un paroxysme dans la lutte des classes. Faute de changer les règles de répartition des richesses, de vastes affrontements sociaux deviennent inévitables.

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Après s’être développée dans le tiers-monde, la pauvreté frappe désormais aussi l’Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale, les années 1950-60 sont marquées, au Nord, par une période de forte croissante économique (les « Trente glorieuses ») qui permet aux travailleurs d’obtenir par la lutte des avancées sociales importantes : nette augmentation du pouvoir d’achat, consolidation du système de sécurité sociale, amélioration des services publics en particulier dans l’éducation et la santé… L’État procède aussi à bon nombre de nationalisations, ce qui renforce son pouvoir d’intervention économique. Les populations profitent davantage de la richesse créée à l’échelle nationale et la part des salaires dans le revenu national augmente.

Dans le même temps, au Sud, alors que les pays latino-américains sont en phase d’industrialisation rapide, l’indépendance —au moins officielle— de la plupart des pays asiatiques et africains est proclamée. Certains d’entre eux ébauchent une véritable autonomie politique et économique : les uns, comme l’Inde, l’Indonésie et l’Égypte, tout en respectant le système capitaliste ; les autres, comme la Chine, Cuba et le Vietnam, optaient pour la rupture avec celui-ci. Mais la majorité des pays nouvellement indépendants sont en fait encore largement soumis aux autorités d’une grande puissance, souvent l’ancienne puissance coloniale.

La dette est l’un des plus puissants vecteurs de cette soumission : au moment où l’administration et l’armée des pays colonisateurs doivent quitter physiquement les pays ayant acquis leur indépendance, les gouvernements de ces derniers sont fortement incités à s’endetter massivement, les créanciers ignorant —voire encourageant— les détournements d’argent par les classes dirigeantes locales. Les pays du Sud, de plus en plus endettés, doivent produire de plus en plus pour exporter et récupérer les devises destinées aux remboursements. Ce faisant, ils se font concurrence entre eux en mettant sur le marché des biens primaires (coton, café, cacao, bananes, sucre, arachide, minerais…) dont a besoin l’économie des pays du Nord. Cette surproduction va se révéler dramatique quant à l’évolution des cours, d’autant que les pays du Nord connaissent à partir de 1973 la première grande récession depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les années 1980 ont marqué un bouleversement des rapports de force, tant entre pays les plus industrialisés et pays de la périphérie qu’entre capitalistes et salariés. C’est le résultat de la combinaison de plusieurs facteurs :
- 1. le coup de Paul Volcker, actuel conseiller économique de Barack Obama, qui augmenta brutalement les taux d’intérêt à partir de la fin de l’année 1979 quand il était directeur de la Réserve fédérale des États-Unis ;
- 2. le contre-choc pétrolier de 1981 qui mit fin à une politique de prix élevés des matières premières favorable aux pays de la périphérie qui en sont exportateurs (tous les prix des matières premières et des produits agricoles connurent une tendance durable à la baisse de 1981 jusqu’au début des années 2000) ;
- 3. l’offensive généralisée des gouvernements de Margaret Thatcher et Ronald Reagan contre les salariés, le tout dans un contexte de crise économique généralisée en 1980-1982.
Les rapports de force se sont nettement détériorés pour les pays de la périphérie ainsi que pour les salariés.

Acculé à rembourser de plus en plus avec des recettes en baisse, le Mexique, suivi plus tard par d’autres pays d’Amérique latine, doit stopper momentanément le paiement de la dette en août 1982 [1] : c’est la « crise de la dette », qui va toucher tous les pays du Sud au fil des ans. Le nœud coulant se referme autour du cou des peuples du tiers-monde. Par la suite, le stock de la dette extérieure publique des PED s’accroît rapidement.

Des transferts massifs s’opérèrent des pays de la périphérie vers les pays les plus industrialisés, notamment via le remboursement de la dette. De positif, le transfert net sur la dette devint négatif au milieu des années 1980 : les pouvoirs publics des pays en développement (PED) durent rembourser beaucoup plus chaque année que ce qu’ils recevaient comme nouveaux prêts de la part des créanciers, sans réussir pour autant à se désendetter. Au contraire, le stock de la dette ne fit que s’accroître.

C’est ce que montrent les deux graphiques ci-dessous pour l’ensemble des PED.

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Évolution des transferts nets sur la dette extérieure publique des PED
Source : Banque mondiale, Global Development Finance, 2008. Graphique réalisé avec l’aide de Sébastien Dibling et Damien Millet. La dette extérieure publique inclut la dette extérieure publique à long terme et les crédits du FMI.
Le transfert net sur la dette est la différence entre les prêts accordés et les montants remboursés pendant une année donnée.
Si le montant est positif, cela signifie que le montant emprunté par les autorités du pays a été supérieur au montant total des remboursements. Si le montant est négatif, cela signifie que le montant remboursé a été supérieur au montant total reçu sous forme de prêts.
Le graphique montre qu’entre 1985 et 2007, exception faite de 1993 et 1998, le transfert net fut négatif : tous comptes faits, les gouvernements des PED ont remboursé beaucoup plus que ce qu’ils ont reçu sans pour autant réussir à se désendetter, au contraire (voir plus bas).
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Evolution du stock total de la dette extérieure publique des PED (1970-2008)
Source : Banque mondiale, Global Development Finance, 2008. Graphique réalisé avec l’aide de Sébastien Dibling et Damien Millet.
Les PED ont transféré vers leurs créanciers l’équivalent de 7,5 plans Marshall (en milliards de dollars).
Plan Marshall pour l’Europe après la Seconde Guerre mondiale : 100 Mds $
Transfert net sur la dette extérieure publique pour la période 1985-2007 : -759 Mds $

L’augmentation du volume de la dette publique et des montants à rembourser affecta aussi durablement les pays les plus industrialisés, ce qui entraîna au Nord un transfert massif des revenus des salariés au bénéfice des capitalistes. En effet, les gouvernements remboursent les dettes qu’ils ont contractées auprès des banques privées et des autres investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension privés, « mutual funds ») en prélevant une part de plus en plus importante sur les impôts qui sont principalement payés par les salariés. Depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, les gouvernants néo- ou social-libéraux ont constamment réduit les impôts payés par les capitalistes, ce qui augmenta la part des impôts provenant des travailleurs dans l’ensemble des recettes fiscales servant à payer la dette.

Dans les pays les plus industrialisés (c’est vrai également dans les pays du Sud), le patronat multiplia les agressions contre les salariés afin de faire remonter substantiellement leurs bénéfices et, relayé par les gouvernements, il réussit à atteindre son objectif. C’est ce que montre très bien le tableau suivant. Le taux de profit, qui avait connu une tendance baissière au cours des années 1960 et 1970, recommença à augmenter de manière durable à partir de 1981-1982.

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Évolution du taux de profit aux États-Unis et en Europe entre 1960 et 2007
Le taux de profit en Europe est composé par le taux moyen de profit en Allemagne, en France et au Royaume Uni.
Le taux de profit est calculé selon le quotient entre l’excédent net d’exploitation nationale et le stock de capital net du pays.
Source : Elaboré par Nacho Alvarez et Bibiana Medialdea à partir de AMECO Commission européenne

De son côté, la part des salaires dans le produit intérieur brut connut une chute accentuée également à partir de 1981-1982 (la tendance baissière qui avait commencé en Europe avec la grande récession de 1974-1975 s’approfondit à partir de 1981). Inversement, la part des revenus empochés par les capitalistes augmenta.

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Évolution de la part des salaires en % du PIB aux États-Unis et dans l’Union européenne à 15, de 1960 à 2008
Source : Élaboré par Michel Husson à partir de Ameco, Commission européenne

Si on ajoute le Japon et les quelques autres pays industrialisés aux États-Unis et à l’Europe occidentale, on constate grosso modo le même type d’évolution. La masse des salaires en proportion du PIB commença à baisser à partir de 1974-1975. La baisse s’accentua brutalement à partir de 1982.

Comme le montre la courbe de Saez (voir graphique 5), la part du revenu national des États-Unis qui revient aux 10 % les plus riches a crû de manière impressionnante. L’accroissement est particulièrement brutal à partir du début des années 1980. Alors que le décile le plus riche s’accaparait 35 % du revenu national en 1982, sa part explose et atteint 50 % vingt-cinq ans plus tard, revenant ainsi à la situation qui précéda le krach boursier de Wall Street en 1929.

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Évolution de la part du revenu total allant aux 10 % les plus riches aux États-Unis entre 1917 et 2006
Source : Saez E. (2008), “Striking it Richer : The Evolution of Top Incomes in the United States”.

La grande transformation des années 1980 se manifesta également par la distance croissante qui sépare le taux de profit (qui augmente) du taux d’accumulation (qui baisse). Exprimé de manière simple : à partir de 1980, une part croissante des profits n’est pas investie dans la production, elle est consommée par les capitalistes ou est déviée vers la sphère financière en lien avec un comportement de rentier.

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Taux de profit et taux d’accumulation États-Unis + Union européenne + Japon
Taux d’accumulation = taux de croissance du volume de capital net
Taux de profit = profit/capital (base 100 en 2000)
Sources et données des graphiques : [Michel Husson->http://hussonet.free.fr/toxicap.xls°.

Une autre évolution complète la grande transformation : aux États-Unis, alors que la part des salaires diminue dans le produit intérieur brut, la consommation privée augmente fortement à partir de 1981-1982. Cela signifie deux choses :
- 1. les salariés financent de plus en plus leur consommation en s’endettant. Ce sont les 20 % de ménages les plus pauvres qui ont le plus augmenté leur endettement (de 90 % entre 2000 et 2007) : c’était le maillon faible du dispositif, le public naturel des subprimes ;
- 2. les capitalistes consomment de plus en plus en utilisant une part croissante de leurs profits dans des dépenses somptuaires. Mais ils s’endettent aussi. En effet, en masse de crédit, les 20 % les plus riches ont contribué à eux seuls à la moitié de la progression de la dette des ménages enregistrée entre 2000 et 2007. Les riches se sont endettés pour spéculer en Bourse ou dans d’autres secteurs comme l’immobilier tant que les prix étaient à la hausse.

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Part des salaires et de la consommation privée dans le PIB aux États-Unis
Sources et données : Michel Husson.
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Part des salaires et de la consommation privée dans le PIB dans l’Union européenne
Sources et données : Michel Husson.

Ainsi que le montrent les deux graphiques ci-dessus , aux États-Unis, la consommation s’est fortement accrue alors que la masse salariale a baissé. Au sein de l’Union européenne, la part des salaires a baissé de manière plus importante tandis que la consommation s’est maintenue. La différence entre les États-Unis et l’Union européenne en ce qui concerne l’évolution de la consommation tient au fait que si l’on excepte la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Irlande, l’endettement des ménages est resté nettement inférieur à celui des États-Uniens (même s’il progresse également). Donc il a financé la consommation dans une moindre proportion.

Le graphique suivant montre qu’aux États-Unis, ce sont les banques, les assurances et les autres investisseurs institutionnels qui ont connu une forte croissance de rentabilité tandis que le taux de profit du secteur industriel a moins progressé.

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Taux de profit des sociétés financières et non-financières aux États-Unis
Le taux de profit des sociétés non financières est calculé selon le rapport entre leurs bénéfices et le stock net de capital fixe de ces sociétés. Le taux de profit des sociétés financières se calcule de manière analogue.
Source : Elaboré par Nacho Alvarez et Bibiana Medialdea à partir de US Department of Commerce, BEA, National Economic Accounts.

En résumé, la grande transformation qui a commencé dans les années 1980 suite à l’offensive lancée par le Capital contre le Travail supposait une croissance économique dont les résultats étaient répartis de manière de plus en plus inéquitable. La croissance était soutenue par une accumulation de dettes dans le cadre d’une financiarisation de plus en plus poussée de l’économie. Tôt au tard, ce modèle d’accumulation devait entrer en crise lorsque le maillon le plus faible de la chaîne d’endettement cèderait (le marché des subprimes). Ce fut le cas à partir de la mi-2007.

Loin d’être un accident économique ou la conséquence des errements de quelques-uns [2], il s’agit de la suite naturelle de la logique qui prévaut dans le système capitaliste. De plus, comme le dit Michel Husson : « La finance n’est pas un parasite sur un corps sain. Elle se nourrit du profit non investi mais, avec le temps, elle acquiert un degré d’autonomie qui renforce ce mécanisme. Les capitaux libres circulent à la recherche d’une rentabilité maximale (la fameuse norme de 15 %) et ils réussissent, au moins temporairement, à l’obtenir sur certains segments. Les banques elles-mêmes captent une partie croissante des profits. Cette concurrence pour un rendement maximal élève la norme de rentabilité et raréfie un peu plus les lieux d’investissement jugés rentables, dégageant ainsi de nouveaux capitaux libres qui vont à leur tour partir à la recherche d’une hyper-rentabilité financière. Ce cercle vicieux repose encore une fois sur une répartition des revenus défavorable aux travailleurs et à la reconnaissance de leurs besoins sociaux [3]. »

Pour comprendre la crise qui a éclaté en 2007, il convient de ne pas s’arrêter à son détonateur. La cascade de faillites financières, si elle en est la partie visible, ne constitue pas la cause fondamentale de la crise.

Il y a 160 ans, Karl Marx a mis en garde contre une interprétation superficielle des crises capitalistes : « Les années 1843-1845 furent celles de la prospérité industrielle et commerciale, conséquences nécessaires de la dépression presque permanente de l’industrie dans la période de 1837 à 1842. Comme toujours, la prospérité lança bientôt la spéculation. Celle-ci surgit régulièrement dans les périodes où la surproduction bat déjà son plein. Elle fournit à la surproduction des débouchés momentanés. Elle hâte en même temps l’irruption de la crise et en augmente la violence. La crise elle-même éclate d’abord là où sévit la spéculation et ce n’est que plus tard qu’elle gagne la production. L’observateur superficiel ne voit pas la cause de la crise dans la surproduction. La désorganisation consécutive de la production n’apparaît pas comme le résultat nécessaire de sa propre exubérance antérieure mais comme une simple réaction de la spéculation qui se dégonfle [4]. »

La conclusion s’impose : la crise en cours trouve ses racines dans le système capitaliste en tant que tel, et pas simplement dans sa phase néolibérale.

Alors, comment en sortir ? Il y a plusieurs issues capitalistes à la crise car ce système ne s’effondrera pas de lui-même. L’issue recherchée aujourd’hui par les gouvernements en place implique un approfondissement de l’offensive du capital contre le travail : austérité ou baisse salariale, augment