19 janvier 2011

La couleur du phosphore vire au soleil couchant (Kai Wiedenhöfer : PhotoJournalist)

GAZA 2010 
GAZA 2010 - video

par Guy Lavigerie

Quatre-vingt-une photos couleur de grandes dimensions, dont trente-cinq paysages et quarante-six portraits et compositions (couples de frères, de sœurs, homme à l’enfant, femme à l’enfant…). Une particularité : paysages et sujets ont cessé de brûler, de fumer et de saigner. Ils portent les marques d’armes de destruction moderne.
Voici le vestige d’un hôtel-restaurant au nord de la ville. La lumière adoucie par le coucher du soleil donne à l’ensemble une unité de ton. Sable ocre-rouge, gris de la mer, bleu de certaines parois, de quelques carreaux de faïence et d’étroites colonnes, blanc rosé des murs au dehors et blanc des murs intérieurs. Pas de trace de vie. Des lieux béants comme un théâtre antique vide et ruiné, avec en toile de fond la mer paisible et grise. Au premier plan, un terre-plein circulaire avec une rare et rase herbe sauvage et verte tient le spectateur à distance de l’immeuble détruit.
Cette autre photo en plan large représente des maisons en ruine à Rafat. La destruction a mis en scène de larges plaques de béton effondrées dessinant une courbe convexe au premier plan du paysage.
Celle-ci donne à voir les vestiges d’une ancienne maison dans le quartier d’Al Salma. La scène est au soleil couchant. La courbe du premier plan est tracée dans la terre par le sillon de gros engins tracteurs.
Une autre maison en ruine dans le quartier d’Izbet Abed Rabbou : les pans de béton y sont suspendus ou encore debout. Certains supportent les couleurs orientales bleu, vert, rose, de cloisons tournées vers l’extérieur par le génie d’un obus destructeur.
Là une œuvre dont le titre désigne une maison proche de la frontière, dans le quartier de Chejaya. La formidable brisure des lignes de l’objet photographié l’emporte sur la réalité de la destruction qui souffla les dalles porteuses de colonnes en béton armé. Aux extrémités des colonnes, les fers lancent des appels au ciel. Vulcain est-il l’auteur de cet ouvrage ? Si ce n’est le dieu des matières fusibles, quelle force technologique a permis cet exploit ? Et pourquoi l’auteur de cette abstraction concrète n’en revendique-t-il pas les droits ?
Est-ce un portrait ou une composition ? On ne saurait comparer cette image au portrait, « effigie de buste grandeur nature » [1], du soldat américain Rick Yarosh, réalisé par Matthew Mitchell et exposé en août 2009 à la National Portrait Gallery de Washington. Le cas de Yachia Al-Adham, 23 ans, marié en mai après avoir été défiguré en janvier, les yeux et le nez détruits, offre-t-il alors un sujet si différent de celui qu’une photographe américaine réalisa [2] avec un autre jeune ancien soldat américain en Irak, aveugle et défiguré, posant en studio pour fixer une image officielle de mariage aux côtés de sa femme, jeune aussi, tournant vers l’objectif un regard plein d’effroi ? En effet, la photo ayant pour sujet Yachia Al-Adam diffère par le décor où la scène se passe, devant un mur de parpaings distordu, avec un dallage de terre cuite à même la terre d’enceinte de la maison ouverte. On voit le long du mur, derrière le jeune homme assis sur une chaise, des débris végétaux, une section de tube de plastique gris, un tissu vert ; et blanc un sac de nourriture provenant de l’aide internationale. Elle diffère aussi par l’absence de drapeau, par le costume que porte le jeune homme : sandales aux pieds nus, pantalon de survêtement en nylon, veste Nike, tee-shirt gris portant une inscription qu’on peut lire en partie. Elle diffère encore par le fait qu’il est seul au centre et qu’il tient entre ses jambes une canne rustique au pommeau largement recourbé.
Ici les vestiges d’une résidence de vacances autrefois utilisée par le gouvernement palestinien sur la côte. C’est une œuvre réellement picturale. Au premier plan, une première ligne de bris de brique rouge le long d’un mur de soutènement couvert de carreaux de faïence bleu piscine. Puis de nouveau une ligne rouge de débris de brique, une allée plantée de quatre palmiers assoiffés et jonchée de petits morceaux de béton. Au troisième plan un mur blanc marque la limite derrière laquelle, en perspective et au centre de la photo, deux hommes se tiennent debout sur une langue de béton, saillante parmi les ruines, sur le fond bleu du ciel. On pense à deux plongeurs en méditation.
Vu cette maison détruite dans le quartier d’Al Salam, en forme de vaisseau lunaire par la seule grâce de la bombe qui la sculpta ainsi, ou par le regard de l’enfant tête en l’air qui s’accroche à un fer de béton descendu du « mobile » suspendu au plafond.
Autre sujet, cette femme, Heba, 24 ans, comme une « Olympia » de Manet vous regarde si fermement dans les yeux, le visage ceint d’un voile aux tons harmonieux et doux mauve et vert, sur fond d’une tenture rouge. Seuls sont nus son visage, sa main gauche au premier plan à plat sur le tissu fleuri du lit, et la chair de sa cuisse estropiée contrastant avec le noir profond de sa tunique brodée. En appui contre le mur tendu de rouge, au fond à gauche, la forme grise d’une béquille médicale.
Les photos sont de Kai Wiedenhöfer, un photographe allemand influencé entre autres par August Sander. Il met en avant l’aspect documentaire de son travail. Certains, à Paris, ont vu dans ces photos un insupportable travail partisan et ont prétendu interdire l’expo au nom de leur combat violent contre l’antisionisme qu’ils confondent avec l’antisémitisme. Ils sont venus, ils n’ont rien vu, ils ont fait assaut d’inculture.


Guy Lavigerie est metteur en scène.

Notes

[1] « Le portrait d’un ancien soldat défiguré en Irak exposé dans un musée de Washington », LePoint.fr, 26 octobre 2009.
[2] Etait-ce en 2007, l’année où Libération publia la photo pleine page ?

Citizen Berlusconi (Documentaire)

 http://www.citizenberlusconi.com

Silvio Berlusconi est le premier nabab des médias à diriger les destinées d'une démocratie occidentale. Avec une surface financière nette estimée à 13 milliards d'euros, le chef du gouvernement italien contrôle 90 % de la télévision nationale. Il ramasse, directement ou indirectement, les droits d'auteur d'un quart de tous les livres publiés en Italie, et a la mainmise sur deux journaux nationaux (l'un tenu par son frère, l'autre par sa femme). Il contrôle également les principaux réseaux de distribution de la plupart des magazines et des films circulant en Italie et gère une manne de près de 60 % des ventes publicitaires de toute la télévision. En Italie, où la plupart des gens sont informés par le biais de la télévision, le contrôle des ondes hertziennes représente un atout politique inestimable. Pas très étonnant, dans ce contexte, de voir Berlusconi occuper le fauteuil politique le plus important d'Italie…
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8 janvier 2011

Coupures de presse : Twitter, salaires, populisme, retraites

Le Monde diplomatique

Révolution Twitter

Le mouvement de contestation des résultats officiels de l’élection présidentielle iranienne de juin 2009 a été présenté comme une « révolution Internet ». Dans The New Yorker (28 septembre 2010), Malcolm Gladwell estime que les nouveaux médias ne jouèrent guère plus que le rôle d’outils dans des mobilisations populaires qu’une patiente organisation militante avait rendues possibles.
Les militants étaient autrefois définis par leur cause, ils sont aujourd’hui définis par leur outil. Les combattants Facebook se connectent pour changer le monde. (…) Mais il s’agit d’une forme d’organisation favorisant les connexions faibles, qui nous permettent certes d’accéder à l’information, mais au détriment des connexions fortes, celles qui aident à persévérer face au danger. (…) Si [en 1955-1956] Martin Luther King Jr. avait tenté d’organiser le boycott de Montgomery via Internet, il aurait été laminé par la structure du pouvoir blanc. Et à quoi aurait servi un outil de communication numérique dans une ville où 98 %de la communauté noire se retrouvait chaque dimanche à l’église ? Ce qui fit le succès de King — la discipline et la stratégie — sont des choses que les médias sociaux ne peuvent pas procurer.
(Malcolm Gladwell, « Small Change. Why the revolution will not be tweeted », The New Yorker, 28 septembre 2010.)

Rayon de soleil salarial

Dans son édition du 14 octobre, le quotidien britannique The Guardian rassure ses lecteurs quant à l’évolution des salaires au sein des grandes banques de Wall Street.
JP Morgan, le groupe bancaire américain, a donné le ton à Wall Street hier en inaugurant la saison des résultats avec l’annonce d’une provision supplémentaire de 6,7 milliards de dollars pour les salaires et bonus de ses 237 000 salariés au troisième trimestre de l’année. La masse salariale de l’entreprise (…) atteint désormais 21,5 milliards de dollars. (…) Le Wall Street Journal a estimé que les salaires augmentaient plus vite que les revenus.
(Jill Treanor, « JP Morgan stashes £4.2bn for bonuses », The Guardian, 14 octobre 2010.)

Populisme

Dans un article publié sur le site (en espagnol) du cercle de réflexion libertarien Cato Institute, M. Héctor Naupari décrit l’une des préoccupations principales du Réseau libéral d’Amérique latine (Relial), dont il est vice-président : le populisme, qui ferait son retour dans la région, au Venezuela, en Bolivie et en Equateur notamment.
Le pouvoir corrompt, mais seul le populisme corrompt absolument. Il dévalorise le citoyen, jusqu’à le rendre dépendant des logiques d’assistanat. Celles-ci le transforment en serviteur reconnaissant qui, sans broncher, remet à d’autres ses libertés, ses droits et ses responsabilités — si difficiles à exercer — en échange des cadeaux de peu de valeur que le gouvernement populiste consent à lui allouer. Et, comme toutes les personnes dépendantes, ce drogué à l’assistanat en vient à demander toujours plus, il est prêt à tout pour obtenir sa « dose », et son état peut s’avérer très difficile à soigner.
(Héctor Ñaupari, « Populismo : Corruptor absoluto », El Cato, 14 octobre 2010.)

Retraites

Dans un entretien accordé à la chaîne latino-américaine Telesur le 5 octobre 2010, le gouvernement bolivien annonce une réforme des retraites différente de celle contre laquelle une (large) partie de la population française a manifesté en septembre et octobre.
Le ministre de l’économie de Bolivie Luis Arce a annoncé (…) que la nouvelle loi sur les retraites serait largement à l’avantage des travailleurs boliviens, qui vont pouvoir partir dès 58 ans, et non plus 65 ans (selon les dispositions de la loi antérieure, datant de 1996). (…) M.Arce a expliqué que les mineurs (…) pourront prendre leur retraite à partir de 56 ans.
(« Nueva ley boliviana de pensiones beneficiará ampliamente a trabajadores jubilados », Telesur, 5 octobre 2010.)

Algérie : Les années de sang et les complicités de la France

 Entretien avec Lounis Aggoun (1/2)

par Silvia Cattori*
 
L’indépendance n’a pas permis à l’Algérie de sortir de la violence. Loin s’en faut. Le pouvoir n’a pas été rendu au peuple, mais a été accaparé par un groupe, initialement choisi par la France pour protéger ses intérêts. Pour se maintenir, ce groupe n’a pas hésité à manipuler des islamistes et à plonger le pays dans un nouveau cycle de violence. Dans un ouvrage documenté, « La colonie française en Algérie. 200 ans d’inavouable », Lounis Aggoun dénonce un système élaboré par des Algériens avec le soutien de la France, puis des Etats-Unis, au détriment de tout un peuple.


Silvia Cattori : Votre ouvrage « La colonie française en Algérie. 200 ans d’inavouable » [1] est très impressionnant. 600 pages, denses, captivantes, s’appuyant sur une ample documentation, qui parlent avec empathie d’un peuple maltraité, mis à genoux. On comprend que c’est là le récit d’un homme meurtri par la souffrance de son peuple, résolu à se confronter à cette réalité brutale, à la vérité. Est-ce comme cela que vous le vivez ?
Lounis Aggoun [2] : Je ne souhaite pas mêler mes écrits au flot intarissable de contresens et de contrevérités qui font office de littérature sur l’Algérie. Comment ne pas être meurtri lorsqu’on est le témoin permanent du spectacle de son peuple martyrisé ? Comment ne pas être révolté ensuite de voir le tyran se draper de vertu et se présenter comme le garant de la liberté, le meurtrier, le violeur, le voleur, le voyou, en somme tout ce qui fait l’Etat algérien, venir quotidiennement nous asséner ses leçons de morale ? Il n’y a pas de juste milieu dans le drame algérien. Il y a d’un côté le territoire des colons (les nouveaux s’entend) et de l’autre celui des colonisés, qui vivent une réalité affreuse. Une fois que l’on a pris conscience de cela, pouvons-nous simplement vaquer à nos occupations ? J’ai beau essayer, je n’y arrive pas.
Silvia Cattori : L’histoire récente de l’Algérie, de ses relations avec la France, relève du mensonge permanent, dites-vous dans votre livre. La France, voulant préserver coûte que coûte ses intérêts stratégiques en Algérie, a-t-elle vraiment œuvré de façon à ce que, après 1962, l’Algérie ne puisse pas accéder à la pleine possession de sa souveraineté ? L’Algérie comptait-t-elle davantage pour la France, que d’autres anciennes colonies ?
Lounis Aggoun : Les choses ne se présentent pas de façon aussi manichéenne. Cela dit, l’œuvre faussement libératrice du général de Gaulle en Afrique est connue. Comment croire qu’il ait conçu en Algérie le projet contraire à celui qui était le sien dans le reste du continent ? Cela ne revient pas à dire qu’il souhaitait le malheur des Algériens. Loin s’en faudrait. Mais entre son projet, d’une Algérie indépendante entre les mains d’un pouvoir garant des intérêts français (cela, ce sont ses propres propos qui l’attestent) et la concrétisation (une dictature abominable qui a exacerbé toutes les turpitudes de l’ancien colon), il y a une marge et un fleuve de sang. Les dérives du pouvoir après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sont de la responsabilité des Algériens (quelles que soient les influences extérieures, qui sont réelles). Mais le mensonge originel (et il est colporté par ceux-là mêmes qui prétendent militer pour la vérité et l’histoire) consiste, un demi-siècle après, à nier qu’au départ il y a une volonté du pouvoir français de noyauter l’administration algérienne. Après, c’est une trivialité de dire que l’apprenti-sorcier a perdu le contrôle de sa créature diabolique. C’est tout cela que j’ai souhaité documenter dans cet ouvrage, en m’appuyant non pas sur des racontars mais sur les déclarations des plus hauts responsables concernés au sein de l’Etat français et du pouvoir algérien. La vérité est là, écrite par bribes. J’ai simplement réuni les bribes et la vérité émerge, aveuglante. Il suffit de vouloir la regarder en face, pour tenter de reconstruire le futur sur des assises saines ; ou détourner les yeux et continuer à fonder les relations entre les deux pays sur des sables mouvants. Les faiseurs d’opinion pourront continuer (je ne me fais aucune illusion) à prétendre que la France n’est pour rien dans le désastre algérien après l’indépendance et que ceux qui affirment le contraire ne sont que des excités immatures ; les faits sont accablants et la démonstration restera.
Silvia Cattori : L’affirmation que l’Indépendance a été suivie « d’une première décennie d’élimination des élites et de noyautage » met à mal la vision romantique qui avait cours dans les années 60-70, d’une Algérie socialiste triomphante, admirable, toute engagée dans le soutien des mouvements de libération, dotée de brillants diplomates, forte d’une remarquable politique étrangère ? Etait-ce une vision totalement erronée ? Pouvez-vous expliciter ?
Lounis Aggoun : Entre les envolées lyriques de Houari Boumédiène [3] sur la scène internationale et la réalité qu’il imposait au peuple algérien, il y a la différence entre le jour et la nuit. Et comme dans toute illusion, les déconvenues sont d’autant plus douloureuses que le rêve était beau. Quant aux brillants diplomates (et il n’est pas question de dire qu’il n’y en eut pas), ils n’ont servi que de caution à des politiques qui relèveraient du crime contre l’humanité si une justice internationale pouvait se pencher sur la question. Au demeurant, la réponse à votre question est simple : la qualité de cette administration peut aisément se mesurer au fait que l’un de ses plus éminents membres, Abdelaziz Bouteflika, est devenu président en 1999, près de quarante ans après avoir jeté les jalons de la dictature algérienne ; et qu’il poursuit son œuvre dévastatrice en ce moment même. Il faut toujours se méfier des histoires romantiques. C’est la vocation de l’élite de ne pas y sombrer. Or, des observateurs et les commentateurs de tous ordres continuent de colporter des sornettes qui justifient le maintien d’un pouvoir dont ils se prétendent les opposants.
Silvia Cattori : Vous avez sans doute des raisons qui vous permettent d’associer Ahmed Ben Bella à Boumediene et Bouteflika. Ben Bella, invité à la tribune de grands rassemblements, et fort applaudi, comme je l’ai constaté au Forum social européen (FSE) à Florence en Italie, en novembre 2002, demeure très estimé. Qu’a-t-il en commun avec eux ?
Lounis Aggoun : Ben Bella, c’est l’homme qui a confisqué la liberté aux Algériens. À ce titre, il endosse la plus lourde responsabilité dans le malheur de son peuple. Depuis qu’il a été déchu, je ne crois pas avoir entendu dans sa bouche un début d’autocritique. Au contraire, chaque fois qu’il intervient, c’est pour accabler les meilleurs cadres politiques de la Révolution et pour justifier le sort qui leur a été réservé (souvent leur meurtre). Qu’il fasse illusion dans les forums mondiaux est significatif de l’efficacité du travail des historiens et des journalistes. Quant aux organisateurs de ces forums, ils sont souvent ceux-là mêmes qui ont été bercés par l’aventure romantique que vous évoquez ; et ils ne souhaitent pas plus que les autres qu’on détruise leurs idoles. Ils sont nombreux dans la mouvance communiste qui, après s’être trompés en 1938 en soutenant Staline (avant de se ressaisir – une fois n’est pas coutume – dans la Résistance), puis en 1956 en votant les pouvoirs spéciaux à l’armée (ils soutiendront de la même façon une autre sale guerre en 1992, en prétendant vouloir sauver les Algériens d’eux-mêmes, et en relayant une politique proprement génocidaire, baptisée sans complexe « éradication »), ont cru se refaire une virginité en soutenant le pouvoir totalitaire qui s’installait en Algérie. Ils ont fait de ce soutien l’œuvre positive de leur vie. On aura alors beau les mettre aujourd’hui face à l’évidence, ils préféreront détourner les yeux.
Mais votre question mérite d’être élargie. Lorsqu’on découvre les affres du pouvoir actuel, les crimes du précédent paraissent en comparaison véniels (les 200 000 morts de la décennie 1990 sont un crime de masse ineffaçable, mais les menées destructrices à l’œuvre en ce moment auront à long terme des conséquences plus graves encore). Au vu de la décennie 1990, celle de 1980 avec Chadli paraît avec le recul somme toute assez douce. Et si l’on tient compte des affres de la décennie 1980 de Chadli, le règne de Boumediene paraît relever de l’âge d’or de l’indépendance algérienne. Connaissant les abominations du régime de Boumediene, l’ère de Ben Bella (où s’est pourtant fondée la dictature) paraît donc relever d’une époque de rêve. Outre que le temps apaise les malheurs engendrés par les pouvoirs successifs, cela traduit la descente inexorable aux enfers des Algériens. C’est cette réalité que j’ai aussi voulu retracer dans ce livre. Quant aux organisateurs de forums sociaux, il n’est jamais trop tard pour sortir de l’univers onirique où ils se complaisent et l’on peut espérer qu’ils cesseront de mêler leur énergie à celle des extrêmes qu’ils prétendent combattre…
Silvia Cattori : Tous les chapitres de votre livre sont passionnants et méritent débat. J’aimerais m’entretenir avec vous en particulier de ces événements que vous décrivez avec précision et qui, dès 1988, préparent le pire. Je crois que peu de gens savent ce qui s’est réellement passé tout au long de ces « années de sang ». Tout cela est terriblement accablant. Jusqu’à quel point le visage de l’Algérie a-t-il été bouleversé à jamais ? Quand pourra-t-on dire que tout cela appartient au passé ?
Lounis Aggoun : Un peuple en cage ; voilà ce que sont les Algériens aujourd’hui. Pour s’en échapper, des hommes et des femmes liquident tous leurs biens pour s’acheter un hypothétique passage en Europe. Sur des barques délabrées qui coulent sitôt en haute mer, ou sur des bateaux en courant le risque d’être jetés par-dessus bord par des équipages qui ne souhaitent pas avoir des ennuis avec les services d’immigration des pays où ils accostent. Si l’âme du peuple algérien s’échine à échapper à la furie, le paysage dans lequel évolue la population a été quant à lui totalement abîmé.
Les Algériens souhaitaient la liberté ; on les a plongés dans la dictature. Ils ont voulu imposer la démocratie en 1988 ; on les a plongés dans l’horreur. Aujourd’hui, ils ne connaissent que des ennemis : ceux-ci se bousculent devant chez eux pour s’accaparer les richesses (pétrole, gaz, minerais, …) que recèle leur sous-sol. Il y a aussi ceux qui vendent des armes au régime qui les assassine. Ceux qui voudraient les sauver de leur prétendue propension à la barbarie et qui viennent expérimenter sur eux l’arsenal de la terreur. Ceux qui les accusent de tous les malheurs du monde et qui, au nom de cela, s’arrogent le droit de les piller. N’oublions pas les médias et les élites occidentales qui désinforment à leur sujet quand elles s’expriment sur eux et qui se volatilisent lorsqu’il devient impératif de les défendre. Dans dix ans, on découvrira que les opérations qui se mènent aujourd’hui – par un gouvernement qui est reçu en grande pompe dans les salons occidentaux – relèvent de crimes contre l’humanité. Et l’on assistera alors non pas à la condamnation de ces crimes, mais à l’élaboration de nouveaux crimes plus abominables encore, qui empêcheront l’opinion occidentale de s’appesantir sur ceux d’aujourd’hui. Et aujourd’hui donc, naturellement, pour éviter que soient traités les crimes de la décennie 1990, le pouvoir est en train de tenter de corrompre la population dans ce qu’elle a de plus intime, ses ressorts sociaux. Et ce pays que je vous décris est dépeint dans les colonnes des médias français comme un Eldorado économique, un exemple de démocratie.
Silvia Cattori : Aujourd’hui, il est devenu clair pour vous que le Groupe islamique armé (GIA) était une émanation de la Sécurité militaire algérienne, une « organisation écran ». Cela était-il déjà clair pour vous dans les années 90 ?
Lounis Aggoun : Cela était clair pour les rescapés des massacres à l’instant même où ils enterraient leurs proches. Mais que vaut la parole d’un supplicié quand personne ne consent à l’écouter, et même à l’entendre ? Il suffit de ne pas se départir de ce qui est le propre de l’homme, la faculté à raisonner, pour savoir que si certains attentats étaient bien l’œuvre des islamistes radicaux, les plus emblématiques, ceux qui ont eu le plus grand retentissement en Occident, étaient bien trop bénéfiques pour le régime, et pour lui seul, pour ne pas être suspects : il était essentiel que l’on ne s’interroge pas sur l’identité de leurs véritables commanditaires. Mais que vaut de savoir, que vaut même que tout le monde sache si les seules paroles que l’on entende dans les médias français, aujourd’hui, 10 ou 20 ans après les faits, ressassent la même rengaine falsificatrice. Ceux qui, il y a quinze ans, affirmaient déjà que les émirs les plus sanguinaires, Djamel Zitouni et Ali Touchent par exemple, étaient des agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité) comptent parmi les grands responsables des services de sécurité français. C’est l’un de ces secrets de Polichinelle. Cela n’empêche pas les médias de faire comme si personne ne savait et de débiter des contresens à longueur de journal.
Silvia Cattori : Ceux qui sont au courant de ces pratiques secrètes relevant de la « stratégie de la tension », utilisées par les États à l’insu de leurs citoyens, [4] savent, ou peuvent immédiatement comprendre, que tout ce que vous décrivez et qui paraît appartenir à l’inimaginable est malheureusement bien réel, à savoir qu’une poignée de généraux algériens ont délibérément plongé leur propre pays dans le chaos dans le but d’en accuser le Front Islamique du Salut (FIS), [5], et que la « guerre d’éradication » contre les islamistes avait des mobiles cachés. Mais le grand public, qui est désinformé, qui ignore tout de ces stratégies machiavéliques, comment pourrait-il imaginer que les coupables ne sont pas les islamistes mais les généraux qui les manipulent ? Le peuple algérien sait-il ce qui se trame véritablement ?
Lounis Aggoun : D’abord, pour être viable, un gros mensonge doit se fonder sur une part de vérité. Des islamistes radicaux, il y en a eu en Algérie et il y en a toujours. Des islamistes désireux de plonger le pays dans la terreur, il y en a. Des islamistes qui souhaitent rééditer contre le colon intérieur les « exploits » de la génération de 1954, il y en a. Mais, comme dans toute société, ils sont une ultra-minorité, que les ressorts démocratiques existant auraient pu cantonner dans cette dimension marginale. Le pouvoir, dont les desseins détestables sont avérés, a planifié (il s’agit d’une préméditation et non pas d’une dérive) de se greffer sur cette minorité, qu’il a grossie de ses propres effectifs, pour pousser les islamistes non pas à la modération mais à la radicalisation. À titre d’exemple, le « majliss echoura » du FIS, son instance dirigeante, est passé à un moment sous le contrôle absolu du DRS ; certains de ses dirigeants sont aujourd’hui des ministres de Bouteflika ou des députés et offrent leur pays au pillage international. De tous les leaders de premier rang, seul Ali Benhadj était sans doute un homme sincère.
Comment échapper à la désinformation ? Les Algériens savent et ne sont pas dupes. Je ne parle évidemment pas des Algériens que les journalistes et les entrepreneurs français croisent dans les bars de l’Alleti ou l’Aurassi et pour qui la vie est belle. Je parle de l’Algérie profonde, l’Algérie du troisième collège. Quant aux Français qui souhaitent échapper à l’aveuglement, ils savent qui il faut lire et qui il faut écouter. J’ajouterais que « les Français de la France profonde » subissent aujourd’hui les mêmes coups de boutoirs de la part de l’Etat français et sont victimes au même titre que les Algériens. C’est pour cela que dire la vérité, entière, quand on la connaît, partout où l’occasion se présente, est une opération de salubrité publique, qui dépasse le cadre de l’Algérie. Car le monde entier prend un bien mauvais chemin, et ce qui est devenu le quotidien des Algériens risque fort de se « globaliser ». Et l’on accusera ensuite les Français de ne pas avoir été assez courageux pour parer des offensives contre lesquelles ils seront alors devenus impuissants…
Mais votre question doit être examinée avec plus de recul. Dans une manipulation, il ne faut pas confondre manipulateur et manipulé(s), tout comme il faut distinguer le désinformateur des personnes qu’il abuse. Il ne faut pas retomber dans ce travers algérien qui consiste à accuser la victime d’être victime. Une société reste complexe. Et si la grande masse consacre le peu d’énergie dont elle dispose pour s’en sortir, se dépêtrer de la glu où on l’a piégée, elle ne peut pas être accusée d’être mal informée, d’être mal avisée. Le tort en revient à ceux dont la vocation est de l’informer et de l’aviser. Je ne crois pas que le peuple aime qu’on lui mente. En tout état de cause, tous ceux que j’ai croisés à la suite de mes interventions m’ont demandé, sitôt leur lecture achevée, de leur en dire davantage et m’ont même parfois sermonné d’avoir atténué l’âpreté d’une information. Aucun parmi eux ne m’a jamais accusé d’en avoir trop dit. En revanche, la plupart des « gardiens des lignes éditoriales » qui m’ont sollicité pour écrire se sont empressés de me poser des garde-fous. M’ont reproché d’en dire trop, de décrire une vérité trop crue. En somme, ils me demandent de maquiller la vérité pour, pensent-ils, ne pas effaroucher le lecteur. Ignorent-ils que la moindre brèche dans une vérité empoisonne cette vérité et la tue ?
Silvia Cattori : Durant ces années de répression sauvage, François Mitterrand était au pouvoir en France. Vous ne semblez pas avoir apprécié les implications de son gouvernement dans ce dossier. Celui-ci a-t-il favorisé la politique de ces généraux algériens qui multipliaient les opérations sanglantes contre leur peuple ? Les a-il réellement considérés comme « le rempart contre l’islamisme radical du FIS » ?
Lounis Aggoun : L’alibi du « rempart contre le terrorisme » est commode. C’est une grosse ficelle pour masquer des rapts à grande échelle. La responsabilité de François Mitterrand est monumentale. Je l’ai démontrée. Mais Mitterrand est un homme et la politique est œuvre collégiale. Il a présidé des gouvernements de gauche, et des gouvernements de droite. De tous les hommes politiques qui l’ont entouré, ils ne sont pas nombreux à pouvoir se targuer d’avoir montré un sens de l’honneur concernant les relations avec l’Algérie. Si la responsabilité est partagée, celle de François Mitterrand crève tous les plafonds en ce sens qu’il avait le pouvoir d’agir dans un sens noble et il a systématiquement agi de façon détestable. Il y aurait des livres entiers à écrire sur la question…
Cela étant, les dangers de l’islamisme radical ne doivent pas être minimisés. Et bien des anciens leaders du FIS (ceux qui aspiraient à redonner au peuple algérien sa dignité, même au prix de contorsions culturelles discutables) endossent une lourde responsabilité pour avoir, par inadvertance, contribué à plonger le pays dans le chaos. Pire, 20 ans après les faits, ils se murent encore dans le silence et refusent d’apporter le témoignage qui pourrait aider les observateurs à comprendre mieux l’histoire récente de leur pays. En d’autres mots, ils refusent délibérément d’aider leur peuple à connaître la vérité qui lui permettrait de s’affranchir des tyrannies qu’il subit. Exemple parmi d’autres, il est plus qu’évident qu’Abassi Madani, leur chef, travaillait main dans la main avec le DRS. Ils sont nombreux à pouvoir apporter leur témoignage. Ils ne le font pas. Cette faute est encore plus mortelle que les conséquences de leur amateurisme d’il y a 20 ans.
Silvia Cattori : L’Elysée ne pouvait pas ignorer que les attentats qui faisaient des milliers de morts étaient contrôlés par les services secrets algériens. Quel intérêt avait la France à mettre un terme au processus de démocratisation en Algérie et à se servir de l’instrumentalisation de la menace islamiste ?
Lounis Aggoun : La réponse à votre question peut tenir en un livre. C’est même celui que je viens de faire publier. L’intérêt de la France et de François Mitterrand n’est pas de ces choses auxquelles on peut répondre ponctuellement par un oui ou un non. C’est affaire de dynamiques, d’engrenages, de realpolitik, de prédations économiques, de chantages, de préjugés, d’esprits de revanche mal consommé, de peur parfois, etc. Il ne faut d’ailleurs pas confondre l’intérêt de la France et celui de ses gouvernants. Chaque jour qui passe montre qu’ils sont mêmes antinomiques.
Silvia Cattori : Pour n’avoir pas accepté la poursuite du processus démocratique en Algérie, et avoir approuvé l’interruption par la force de l’accès au pouvoir du Front Islamique du Salut (FIS), les puissances occidentales ont donc permis aux généraux algériens d’ouvrir les portes de l’enfer ?
Lounis Aggoun : Encore une fois, les dynamiques et les engrenages à l’œuvre s’étalent sur des années, des décennies. Si l’on avait expliqué aux dirigeants français que l’interruption de la démocratie en Algérie en 1991 engendrerait la décennie morbide que l’on a connue, sans nul doute qu’ils auraient réfléchi à deux fois. Mais l’art d’un manipulateur est de faire que les décisions et les actes qu’il demande d’entériner ou de soutenir masquent les conséquences qui en découleraient. Une fois que les conséquences se révèlent, il est trop tard, il faut faire avec le réel, et éviter que les choses empirent, et donc soutenir une dictature qu’il suffit de présenter comme un rempart contre le pire.
Mais avant d’aller plus loin, je voudrais rétablir un fait. On prétend depuis 20 ans que la démocratie en Algérie va porter les islamistes au pouvoir. Il n’y a rien de plus faux. Les islamistes, au plus fort de leur mobilisation, c’est-à-dire à un moment où le régime a neutralisé toutes les forces démocratiques et aidé le FIS à se structurer, n’ont pas joui d’une popularité dépassant 30 %. En juin 1991, des élections législatives auraient dû porter au pouvoir une coalition démocratique. Les généraux algériens ont simulé une guerre civile qui a duré une nuit pour mettre fin au processus démocratique et éliminer le seul gouvernement qui ait œuvré dans l’intérêt du peuple algérien, le gouvernement Hamrouche. Sitôt le processus électoral interrompu (avec les applaudissements du pouvoir français), le DRS a désigné un gouvernement avec pour objectif de lancer un autre processus électoral dont l’objectif était de faire gagner le FIS et de justifier la fin de la démocratie que le peuple ne méritait pas. Six mois d’une gigantesque manipulation après, le général Larbi Belkheir, maître d’œuvre de cette opération, annonce cette victoire soigneusement planifiée des islamistes. On connaît la suite.
Silvia Cattori : Qu’en est-il, depuis la disparition de Larbi Belkheir et Smaïn Lamari, des relations entre le régime de Bouteflika et l’Elysée ? Et des actes que l’on attribue à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ? Qui se cache derrière ce nom ?
Lounis Aggoun : La réponse à votre question tient en une phrase : L’AQMI et le DRS sont une même organisation. Le reste est littérature. Les déboires de la France avec le pouvoir algérien viennent de ce que ses plus fidèles agents (Larbi Belkheir et Smaïn Lamari) sont décédés respectivement en 2010 et en 2007. La France se retrouve donc avec un interlocuteur qui n’est pas dans les mêmes dispositions à leur égard. Le maître actuel du régime, Toufik Mediene, préfère jouer d’autres cartes, américaine, chinoise, etc. C’est cette guerre souterraine qui se traduit sur le terrain par des enlèvements, et des humiliations à répétition infligées par l’AQMI (le DRS) à la France. Le pire, c’est que ni les hommes politiques, ni les journalistes, qui ont pratiqué le mensonge permanent, ne peuvent expliquer les vrais dessous. Et ce sont les experts-imposteurs habituels que l’on retrouve sur tous les plateaux de télévision. Des manipulateurs pour qui la vie des otages compte pour quantité négligeable.
Silvia Cattori : Vous revenez à maintes reprises sur le rôle de Jack Lang, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco, Jacques Attali. Pourquoi ces personnages-là, si prisés par nos médias encore aujourd’hui, sont-ils plus particulièrement blâmables ?
Lounis Aggoun : Ces hommes sont quelques-uns des bons conseillers du pouvoir de l’ombre en Algérie, autour de Larbi Belkheir. Ils sont donc, à des degrés divers, les architectes de l’œuvre de cet homme : la destruction de l’Algérie et le renvoi de son peuple dans les affres d’une colonisation pire que la colonisation, et qui n’ose pas dire ce qu’elle est…
A suivre…


 Silvia Cattori
Journaliste suisse indépendante, de langue maternelle italienne. Les années qu’elle a passées outre-mer, notamment en Asie du Sud-Est et dans l’Océan indien, en contact étroit avec le milieu de la diplomatie et des agences des Nations Unies, lui ont donné une certaine compréhension du monde, de ses mécanismes de pouvoir et de ses injustices. En 2002, elle fut témoin de l’opération « Bouclier de protection », conduite par Tsahal en Cisjordanie. Elle se consacre depuis à attirer l’attention du monde sur le sort subi par le peuple palestinien sous occupation israélienne.
Auteur de Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais (éd L’Harmattan, 1979).

Les articles de cet auteur
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[1] L’ouvrage de Lounis Aggoun, La Colonie française en Algérie. 200 ans d’inavouable, éditions Demi Lune, 2010, est disponible en français. Pour vous informer et pour soutenir notre réseau de presse, achetez-le à la librairie du Réseau Voltaire.
[2] Lounis Aggoun, journaliste indépendant, né en Algérie, vit aujourd’hui à Paris. Il a également coécrit avec Jean-Baptiste Rivoire « Françalgérie, Crimes et mensonges d’États », La Découverte, 2004, un livre qui révèle les dessous de la « sale guerre ».
[3] Houari Boumédiène, né en 1932, a exercé la fonction de président de la République algérienne du 19 juin 1965 jusqu’à sa mort le 27 décembre 1978.
[4] Cette stratégie est fort bien illustrée par les recherches de Daniele Ganser établissant que les attentats des années 80 en Italie étaient fomentés par les services secrets de la CIA et des armées secrètes de l’OTAN.
Voir : « Le terrorisme non revendiqué de l’OTAN », par Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 29 décembre 2006.
L’ouvrage du professeur Daniele Ganser, Les Armées Secrètes de l’OTAN, éditions Demi Lune, 2007, est disponible en français. Pour vous informer et pour soutenir notre réseau de presse, achetez-le à la librairie du Réseau Voltaire.
[5] Les élections municipales du 12 juin 1990 donnent une majorité absolue aux islamistes. Fin 1991, le pouvoir annule les élections municipales dont le premier tour a vu la victoire du FIS. C’est le début d’une guerre terrible.

Comment les banques peuvent servir la société

« Horizons et débats », 10e année, n° 39, 11 octobre 2010

La Banque au service de l’économie et de la société ; un modèle d’éthique économique, par Peter Ulrich / Seul un démantèlement des grandes banques peut prévenir un nouveau « sauvetage de banques », Interview de Joseph Stiglitz / « Ce serait un bienfait pour les deux peuples de la Palestine de respecter les dispositions du droit international humanitaire », par Erika Vögeli / Cyber-attaque contre l’Iran, par Eberhard Hamer / Renforcer la dignité des citoyens et des pays. Annotations concernant la décision sur les protocoles de mise en œuvre de la Convention alpine et concernant la rétrogradation du loup dans la catégorie des espèces de faune protégées / Attachement de la Suisse à l’indépendance et l’autodétermination, par Werner Messmer / Non aux adeptes de la mondialisation et aux internationalistes, par Oskar Freysinger / Consigne au Conseil fédéral : réduire le statut de protection du loup, propos de Ruedi Lustenberger / Conserver la Convention de Berne avec clause restrictive quant au loup, propos de Roberto Schmidt / Davantage de prévention, davantage de protection des troupeaux, propos de Christophe Darbellay / Revendications extrêmes rejetées, propos de Viola Amherd / Lorsque les citoyens agissent en commun, ils peuvent atteindre beaucoup de choses. L’exemple du vote populaire de Hambourg, par Burga Buddensiek / Notre pain quotidien, Mise en scène géniale du travail artistique avec la pâte, par Heini Hofmann.


Documents joints

 

« Horizons et débats », n° 39, 11 octobre 2010

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Le grand marché des cobayes humains (Reportage)

Derrière chaque médicament, il y a des milliers de cobayes humains qui en testent l'efficacité et les effets indésirables. Ces essais cliniques sont indispensables mais en Occident les volontaires se font rares et les règles éthiques deviennent de plus en plus strictes. Les grandes sociétés pharmaceutiques vont donc puiser dans l'immense réservoir humain de l'Est et du Sud. Particulièrement en Inde où les tests médicaux sont nettement plus rapides et meilleur marché qu'en Europe. Temps présent a enquêté entre Lausanne, Genève, Bombay et Delhi. Les géants pharmaceutiques délocalisent de plus en plus les tests de nouveaux médicaments. 

Avant d'avaler un médicament, peut-on savoir qui l'a testé et dans quelles conditions éthiques ? Malgré quelques progrès, ça reste très mystérieux. D'autant plus que les essais médicaux se pratiquent désormais à l'échelle planétaire : les multinationales de la pharmacie délocalisent de plus en plus leurs recherches cliniques dans les pays de l'Est et du Sud, là où les tests peuvent être menés plus facilement, plus rapidement et à moindre coût. Le champion mondial en la matière, c'est l'Inde qui a pour objectif avoué de devenir le plus grand centre planétaire des essais médicaux. Pour attirer les multinationales de la pharmacie, elle se vante de leur offrir des millions de volontaires pour leurs tests cliniques. Le gigantesque réservoir indien est attractif : on y trouve des patients qui souffrent de toutes de sortes de maladies, qui sont vierges de tout traitement médicamenteux et qui n'ont pas d'autres moyens d'accéder à des soins que de participer à des tests. Résultat : le business de la recherche clinique, associé au tourisme médical, est en plein essor. Mais les règles éthiques de base ne sont pas appliquées aussi rigoureusement qu'en Europe. Beaucoup de patients sont mal informés sur leurs droits et sur les médicaments qu'ils testent. D'après divers spécialistes, les contrôles des commissions d'éthique sont souvent déficients et les garde-fous insuffisants.

En mettant à disposition leur corps, les innombrables cobayes indiens prennent donc des risques pour leur santé mais sans forcément en tirer profit : l'immense majorité de la population n'a pas les moyens de s'offrir les médicaments que teste l'industrie pharmaceutique en Inde. Et les maladies dont souffrent les pauvres, la malaria ou la « fièvre noire », sont totalement négligées par les chercheurs occidentaux.



Le grand marché des cobayes humains 1/3
envoyé par Wakeup-. - L'info video en direct.


5 décembre 2010

«La vie privée, un problème de vieux cons?», un livre sur la société de surveillance et ses remèdes

par Thierry Noisette

Le livre de Jean-Marc Manach, cofondateur des Big Brother Awards et journaliste spécialisé dans l’impact des technologies sur la société, les questions de surveillance, de libertés, de vie privée et de sécurité informatique, expose les ressorts de la société de surveillance, mais aussi comment se défendre, tout en combattant les peurs et les raccourcis.
Cofondateur des Big Brother Awards et spécialiste de l’impact des technologies sur la société (voir entre autres ses articles naguère dans feu Transfert et surtout son blog Bug Brother, sous-titré "Qui surveillera les surveillants?"), Jean-Marc Manach avait cosigné en 2008 «Big Brother Awards. Les surveillants surveillés» (éditions Zones – on peut le lire en ligne).
Il a récidivé cette année en signant, cette fois seul, «La vie privée, un problème de vieux cons?» (FYP Éditions). Le point d'interrogation du titre le dit d'entrée, ce livre refuse la dichotomie trop rapide entre «ceux qui montrent leurs fesses sur Facebook, et ceux qui les reluquent», ou entre la génération des parents et celle des transparents (jolie formule d'un éditorialiste canadien)La vie Privee, un problème de vieux cons? De Jean-Marc Manach


Le livre refuse les peurs recuites autour des TIC (ainsi l'assimilation «facile et démagogique» de Facebook au fichier Edvige), tout en rappellant que l'identité numérique est un processus, qu'il faut apprendre à maîtriser, et que la vie privée n'est pas «un droit fondamental parmi d'autres, elle est la condition nécessaire à l'exercice des autres droits et libertés fondamentaux» (Antoinette Rouvroy).
Comme le pointe Jean-Marc Manach, «les 'vieux cons', ce sont ceux qui ont peur de cette forme de libération et qui, tout en ayant peur de Facebook et de l'internet en général, se fichent en revanche d'être vidéosurveillés, dotés de puces RFID, ou de voir leurs fichiers interconnectés, puisqu'ils n'ont 'rien à cacher'.» Un chapitre du livre s'adresse d'ailleurs à «ceux qui n'ont rien à cacher».

Société de surveillance 

Un autre chapitre, particulièrement nourri, «La société de surveillance est une réalité», porte sur les Edvige, Cristina, Stic, Judex, Hadopi et autres joies du fichage et du flicage, en France et ailleurs. Les plus angoissés se remettront (un peu) à la lecture d'un autre chapitre sur le contournement de la cybersurveillance, qui présente des «couteaux suisses de la vie privée».
Des outils bienvenus dans un monde où "on ne peut nullement faire confiance aux prestataires de services informatiques, ce que reconnaissait d'ailleurs, en décembre 2009, le P-DG de Google, Eric Schmidt, dans une déclaration qui a fait scandale: 'Si vous souhaitez que personne ne soit au courant de certaines choses que vous faites, peut-être que vous ne devriez tout simplement pas les faire."

Vu du ciel - La Fin du Pétrole

 Direct Link

La fin du pétrole, c’est la fabuleuse histoire d’une matière première qui, en à peine un siècle, a révolutionné la vie des hommes. Mais aujourd’hui, les réserves de pétrole s’épuisent. Dans sa course folle à toujours plus de production, l’Homme n’a pas su préserver cette énergie précieuse que la Terre a mis des millions d’années à lui offrir.

Pour raconter l’aventure du pétrole, Yann Arthus-Bertrand et son équipe sont partis aux Etats-Unis, pays le plus dépendant à l’or noir. En ce début du XXIe siècle, il est urgent de prendre conscience que les ressources en pétrole sont limitées.

C’est aujourd’hui qu’il faut agir et s’organiser, pour préparer la nouvelle ère qui s’annonce. Alors que toutes nos économies sont basées sur le cours du baril, demain, dans 20, 30 ou 100 ans, il faudra vivre sans pétrole.
Quelles en seront les conséquences ?
Quelles sont les solutions qui s’offrent à nous ?

Ce nouvel épisode de Vu du Ciel tente de répondre à ces questions. De la Chine au Bénin, en passant par l’Azerbaïdjan, la Belgique et le Canada, «Vu du Ciel» nous entraîne dans un tour du monde inédit, à la rencontre de l’or noir.

États-Unis : les lobbyistes ont acheté le Congrès

par Lindsay Renick Mayer

Si d’un point de vue démocratique, le Congrès des Etats-Unis est l’institution la plus corrompue du monde, il n’en est rien au plan pénal. C’est en toute légalité que des groupes d’intérêt ont dépensé 32 523 dollars par jour de session et par parlementaire pour acheter leurs votes. Ce qui ailleurs est jugé comme une activité criminelle est admis comme un simple business dans un pays qui refuse la notion d’intérêt général et fonde la représentativité parlementaire sur des coalitions d’intérêts particuliers.


Les « intérêts spéciaux » [1] ont versé plus de 3,2 milliards de dollars aux lobbyistes de Washington en 2008, plus que pour toute autre année ayant fait l’objet d’études, informe une ONG, le Center for Responsive Politics. [2] Ce chiffre représente une augmentation record de 13,7 % par rapport à 2007, où l’on avait déjà dépensé 7,7 % de plus qu’en 2006.
Le Centre calcule que les groupes d’intérêt ont dépensé en lobbying 17,4 millions de dollars par jour de travail parlementaire en 2008, soit en moyenne 32 523 dollars par jour et par législateur.
Sheila Krumholz, directrice du Centre, indique : « Le gouvernement fédéral distribue des milliards chaque jour ; cela représente un travail sûr pour les agents capables de décrocher une part du gâteau au profit des grandes sociétés et des secteurs d’activité. »
Les groupes d’intérêt des industries de la santé ont dépensé plus que tout autre secteur économique en lobbying fédéral. L’« investissement » de 478,5 millions de dollars leur vaut la palme pour la troisième année consécutive. Ils dépassent le secteur financier (avec compagnies d’assurances et immobilier), qui a déboursé 453,5 millions dans les activités de lobbying.
L’industrie des produits pharmaceutiques/santé a déboursé 230,9 millions de dollars, portant son total pour les onze dernières années à plus de 1,6 milliard. Elle est suivie, pour 2008, par le secteur très rentable des installations électriques, avec 156,7 millions ; puis les assurances, avec 153,2 millions, et enfin le pétrole et le gaz, avec 133,2 millions. Les groupes pro-israéliens, les entreprises de transformation d’aliments et l’industrie du pétrole et du gaz sont les secteurs qui ont le plus augmenté leur contribution au lobbying en 2008, en pourcentage par rapport à l’année précédente.
Le secteur financier, celui des assurances et les compagnies immobilières ont joué des coudes pour obtenir du Congrès une bonne part du paquet d’aide d’urgence de 700 milliards, approuvé fin 2008. La plupart des sociétés ayant réduit leur contribution au lobbying sont celles qui ont déposé leur bilan ou dont le contrôle est passé entre les mains du gouvernement fédéral, mettant un terme à leurs activités de lobbying.
« Bien que certains intérêts financiers, de compagnies d’assurances et de biens immobiliers, se soient retirés l’an dernier, ils ont encore distribué plus de 450 millions de dollars pour influencer les politiques de marché.
Cet argent peut acheter une bonne dose d’influence, c’est une fraction de ce que récolte en échange le secteur financier avec le programme gouvernemental d’aide d’urgence », fait remarquer Krumholz.
Les associations liées aux marchés financier et immobilier, ainsi que les regroupements de propriétaires immobiliers figurent parmi les organisations ayant le plus augmenté leurs dépenses de lobbying en 2008 : l’Association nationale des agents immobiliers de 25%, passant de 13,9 à 17,3 millions, l’Association américaine des banquiers quant à elle déboursé 9,1 millions de dollars en 2008, soit 47 % de plus qu’en 2007.
Parmi les autres groupes industriels ayant davantage fait circuler les pots de vin en 2008 figurent : le Conseil privé de l’équité ; l’Association des banquiers hypothécaires des États-Unis et la Table ronde des services financiers.
La Chambre de commerce des États-Unis reste le premier investisseur en lobbying pour l’année 2008, avec près de 92 millions, soit plus de 350 000 dollars par jour ouvrable, et une augmentation de 73 % par rapport à 2007. Les associations patronales dans leur ensemble ont augmenté leurs dépenses de lobbying de 47 % entre 2007 et 2008.
Certaines industries semblent avoir opéré des coupes sombres dans ce genre de dépenses, mais n’ont pas pour autant totalement renoncé à ces pratiques. La contribution des compagnies automobiles a diminué de 7,6 %, passant de 70,9 à 65,5 millions de dollars, un net changement par rapport aux années précédentes puisque les fabricants et distributeurs d’automobiles avaient augmenté ce type de dépenses de 21 % entre 2006 et 2007. Entre 2007 et 2008, l’Alliance des fabricants d’automobiles, qui avec les « trois grands de Détroit » (General Motors, Ford et Chrysler) a été auditionné par le Congrès pour demander de l’aide ; a rabaissé ses frais de lobbying de 43 %, soit un total passant de 12,8 à 7,3 millions de dollars. Seul Ford a légèrement accru ses dépenses, mais seulement de 8 % (de 7,1 à 7,7 millions).
Parmi les entreprises de lobby basées à Washington, Patton Boggs a fait état des revenus, en lobbying déclaré, les plus élevés pour la cinquième année consécutive : 41,9 millions de dollars, ce qui représente une augmentation de plus de 20 % par rapport à 2006. Parmi les clients les plus généreux de l’entreprise figurent Cerberus Capital Management, le fabricant de sucreries et d’aliments pour animaux Mars, le groupe de communications Verizon, les groupes pharmaceutiques Bristol-Myers Squibb et Roche, ainsi que l’Association américaine pour la justice (auparavant connue sous le nom d’Association des avocats plaideurs des Etats-Unis).

Mise à jour de Lindsay Renick Mayer (de Open Secrets.org)

On dirait une petite annonce : « Licencié et en quête d’emploi ? L’industrie du lobby a besoin de vous ! » Depuis que nous avons publié cet article sur OpenSecrets.org en janvier 2008, l’industrie du lobbying n’a cessé de croître, alors même que les autres entraient en récession, condamnant des centaines de milliers de citoyens états-uniens au chômage.
Cette croissance s’explique en partie, justement, par la récession économique : de nombreux cadres recherchent l’aide du gouvernement pour remettre leurs entreprises à flots. D’autres tirent simplement les avantages qu’offrent les nombreux parachutages de paquets gouvernementaux. Tant qu’il existera un gouvernement fédéral qui distribue des fonds, les agents du lobbying augmenteront leurs dépenses d’année en année pour gagner les faveurs de ceux qui fabriquent les lois.
Nous voyons ce genre de dépenses grimper d’année en année —plus de cent pour cent sur les dix dernières années—, et le regain d’activité qui a caractérisé le premier trimestre de 2009 indique que la tendance se maintiendra dans un avenir proche. Se basant sur les dossiers du Bureau des registres publics du Sénat, le Center for Responsive politics (CRP) a constaté, entre janvier et mars, une croissance du lobbying, par rapport à la même période de l’année précédente, de l’ordre de 2,4 millions de dollars.
Les syndicats professionnels, organisations et entreprises ont versé, pour le premier trimestre 2009, au moins 799,7 millions de dollars aux marchands d’influence au Congrès des États-Unis, contre 797,2 millions pour le même trimestre 2008. L’augmentation peut sembler dérisoire au regard des milliards investis chaque année dans cette activité, mais en cette époque de turbulences économiques, il est indéniable que cela représente un fort courant de revenus pour une seule industrie.
Ceci dit, les industries ayant fait les gros titres de la presse sur la question des fonds demandés ou reçus du gouvernement fédéral, ont diminué leurs frais de lobbying durant le premier trimestre 2009, par rapport à la même période en 2008.
Les bénéficiaires des liquidités distribuées en vertu du programme de sauvetage des actifs financiers du gouvernement fédéral (Troubled Asset Relief Program, TARP) ont distribué moins d’argent à leurs agents qu’au cours de tout autre trimestre en 2008, peut-être parce qu’ils ont dû faire face aux nouvelles règles restreignant leurs contacts avec les fonctionnaires publics en charge du programme d’aide urgente.
Le CRP a constaté que les bénéficiaires du TARP ont dépensé 13,9 millions de dollars au premier trimestre 2009, contre 20,2 millions de janvier à mars 2008 et 17,8 millions au dernier trimestre 2008. Tandis que le gouvernement distribue des milliards, ces sommes semblent dérisoires en comparaison des avantages que récoltent les corporations. [3]

Sources :

Project Censored / Red Voltaire / Center for Responsive Politics.
Traduction Réseau Voltaire.
Nous remercions les contributions de :
Étudiants chercheurs : Alan Grady et Leora Johnson.
Tuteur : John Kramer, Ph.D., Sonoma State University.


 Lindsay Renick Mayer
Les articles de cet auteur



Sur le même sujet, lire : « Ces intérêts privés qui gouvernent les États-Unis », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 28 avril 2004.


[1] Note du traducteur : un euphémisme qui désigne les groupes de pression qui exercent leur influence sur les pouvoirs publics : le Congrès, la Maison-Blanche et les tribunaux.
[2] Open Secrets.org, “Washington Lobbying Grew to $3.2 Billion Last Year, Despite Economy”, par Lindsay Renick Mayer Center for Responsive Politics.
[3] Pour en savoir plus long sur le fonctionnement du lobbying aux États-Unis et le trafic d’influences, consultez le blog du CRP, sur : http://www.opensecrets.org/news/

Hanoï, Vientiane, le retour des rois

par Xavier Monthéard

Au Laos, novembre a donné lieu à des réjouissances doubles : le festival annuel de Vientiane – boun that luang – s’est coulé dans la célébration des 450 ans de la capitale. L’anniversaire n’a guère attiré l’attention : petit Etat et petites ressources impliquent petite considération médiatique. L’événement n’est pourtant pas dépourvu de signification ; il est même le premier à inscrire l’ancien protectorat français (1893-1954) dans le « temps long » de l’histoire universelle.
Le Vietnam, pays frère avec lequel le Laos est lié par un accord d’amitié et de coopération signé en juillet 1977, a montré la voie : difficile de ne pas rapprocher les 450 ans de Vientiane des 1 000 ans de Hanoï, célébrés en octobre. On se souvient des temps forts de cet anniversaire, orchestrés dans la classique tradition communiste : une cérémonie d’ouverture tracée au cordeau, le 1er octobre, sur l’esplanade Lý Thái Tô ; le meeting et le défilé militaire rassemblant trente mille participants, le matin du 10, pour la procession vers le mausolée de Hô Chi Minh, suivie du salut au drapeau ainsi que du lâcher de ballons et de colombes ; la cérémonie de clôture, le soir même, au stade My Dình, avec spectacle son et lumière et feux d’artifice grandioses. Des foules énormes, dans le centre-ville, congestionnaient chaque soir un trafic déjà saturé en temps ordinaire. C’est peu dire que l’iconographie et les thèmes de cette manifestation, planifiée de longue date, jurent avec certaines des valeurs du régime.
Il peut paraître étrange, en effet, dans la capitale de la République socialiste du Vietnam, « Etat de droit socialiste du peuple, par le peuple et pour le peuple (...) dont la base est constituée par l’alliance de la classe ouvrière avec le paysannat et l’intelligentsia » (article 2 de la Constitution), de voir partout des portraits stylisés, rouges, de l’empereur Lý Thái Tô, lequel, dit-on, transféra en 1010 la capitale sur son site actuel, et la nomma Thang Long, « ville du dragon qui s’élève ». Imagine-t-on, en République française, Paris envahi d’affiches d’un Louis quelconque, ces Louis dont tout écolier apprend que la préoccupation n’était pas précisément de régner « par le peuple et pour le peuple » ?
Pareille contradiction n’a pas cours dans le Vietnam contemporain. La statue de Lý Thái Tô a été érigée en 2004, en bordure du très populaire lac Hoàn Kiêm. Elle est régulièrement fleurie et encensée, les Hanoïens lui vouant un culte similaire à celui de leurs génies nationaux. A ce fonds de croyances populaires, le Parti n’objecte pas que se greffent des résistants et héros patriotes. Il peut ainsi faire édifier en même temps deux statues, l’une représentant Hô Chi Minh et l’ancien président Tôn Dúc Tháng, et l’autre dédiée à Gióng, une figure légendaire – des bronzes de plusieurs mètres et dizaines de tonnes.

Revisiter l’histoire

Depuis la victoire des communistes en 1975, l’épopée historique du Vietnam ne commençait vraiment qu’avec la critique des errements féodaux au XIXe siècle. Puis elle se concentrait sur la lutte contre les colonisateurs français et les impérialistes américains, au XXe. Elle s’étoffe à présent de plusieurs siècles. Les dynastes des temps jadis sont présentés comme des modèles ayant garanti au pays son indépendance et sa continuité.
Les spécialistes sont quelque peu sceptiques devant les contorsions qu’un tel discours nécessite. Dans un colloque sur l’avenir de la ville tenu début octobre, l’historien Duong Trung Quôc y rappelait que Hanoï ne porte ce nom que depuis 1831. Supplantée comme capitale par Huê au XVIIIe siècle, périclitant au XIXe, elle ne doit qu’aux Français de recouvrer son ancien lustre, à partir de 1888. C’est même l’architecte Ernest Hébrard, ses plans d’urbanisme des années 1920 et son style indochinois qui enfantent le Hanoï contemporain. Olivier Tessier, maître de conférences à l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO), tout en soulignant que « la réintroduction du passé impérial n’est pas la moindre des figures de style du pouvoir », indique un point de levier dans le renouveau idéologique en cours : « Hanoï fut toujours une capitale essentiellement politique, car il n’y a pas de tradition urbaine vietnamienne : contrairement à la Chine, le pays n’a jamais disposé d’un réseau de villes. De son balcon, l’empereur voit les rizières, en quelque sorte. Du fait de l’absence de structures intermédiaires, l’empereur est censément perçu comme proche du peuple. L’image que le pouvoir vietnamien actuel veut renvoyer, défalquée du dogme communiste, est celle de la proximité : l’oncle Hô, comme jadis l’empereur, sont des gens simples, des hommes ordinaires, des passeurs. Le dirigeant est un individu normal. Selon le canon de la tradition méritocratique confucéenne, n’importe qui peut accéder aux fonctions les plus élevées. Une conception où le mérite produit du mérite, du moins en théorie. »

Identité au Laos, puissance au Vietnam

Différences de taille, d’histoire et d’ambitions obligent, les voisins frères ne revisitent pas leur passé de la même façon. Pour asseoir l’identité du Laos dans le temps long, il est nécessaire de surmonter une difficulté : la République démocratique populaire lao (RDPL) exalte depuis sa création – là encore, en 1975 – la lutte de libération nationale, qui légitime les anciens combattants-camarades et, par ricochet, le parti unique au pouvoir. Mais c’est le colonisateur français qui a soustrait ce qui deviendra le Laos à l’impérialisme siamois (thaïlandais) : pour des raisons militaires, culturelles et linguistiques, les Siamois considéraient les territoires situés à l’est du Mékong comme une dépendance. Les officiels laotiens d’aujourd’hui semblent donc vouloir démêler les multiples lignages royaux du pays pour retisser le lien ténu qui les attache au royaume du Lan Xang, indépendant des Siamois et puissant jusqu’au XVIIe siècle, et dont ils se présentent comme les héritiers. La manœuvre se heurte à quelques difficultés, que résume le chercheur danois Søren Ivarsson : « En termes de structures étatiques, la perception d’une histoire continue du Laos – s’étendant du royaume du Lan Xang jusqu’à l’Etat moderne – est perturbée par un problème majeur de discontinuité. D’abord, la division du Lan Xang en trois royaumes au début du XVIIIe siècle a marqué la fin d’une structure politique unifiée. Ensuite, de ces trois royaumes, seul celui de Luang Prabang a survécu en tant qu’entité politique avant d’être incorporé dans le Laos français [1].
Dans ces conditions, que les autorités insistent sur l’année 1560 comme date du transfert de la capitale à Vientiane, par le roi Setthatirat, prend tout son sens idéologique : le « problème majeur de discontinuité » est gommé ; à l’histoire récente est surimposée l’histoire ancienne. Pour cet anniversaire des 450 ans, la Banque centrale met en circulation un billet de 100 000 kips – nouvelle plus grosse coupure laotienne (environ 9 euros) – où figure en bonne place le roi Setthatirat. Jusqu’à présent, sur les billets de banque figurait en grand Kaysone Phomvihane, secrétaire général du Parti de 1955 à sa mort en 1992, dans un style iconographique propre aux régimes communistes. Le chercheur allemand Oliver Tappe, du Max Planck Institute for Social Anthropology, peut en conclure que « le nouveau billet de 100 000 kips illustre les tendances récentes des politiques d’identité nationale au Laos : une recherche d’ancêtres (banphabulut) dans le royaume historique du Lan Xang et un usage croissant de la royauté bouddhiste. (...) On y voit d’autres motifs : le dok champa, la « fleur nationale » du Laos, et le naga, divinité protectrice dans la tradition bouddhiste laotienne. Ce billet de banque présente une image allégorique de la nation laotienne, fondée sur le patrimoine culturel et politique d’une civilisation ethniquement lao et bouddhiste ».
Des coups de brosse ont également été donnés à la figure de Chao Anouvong, qui régnait au moment du sac de Vientiane par les Siamois en 1828. Le roi possédait une rue à son nom. Il a maintenant un parc. Le gouvernement lui a érigé une statue, puis a organisé une cérémonie mi-bouddhiste, mi-animiste à l’occasion du moulage de la tête, en présence du président de la République, M. Choummaly Sayasone. Si personne ne s’étonne que le Laos affirme de plus en plus sa bouddhéité (une imposante statue du Maître est en cours d’édification près du That Luang, le monument symbole du pays), le retour des rois s’opère sans que le sort du dernier monarque, Savang Vatthana, mort dans un camp d’internement en 1978, puisse encore être évoqué.
Beaucoup mieux assuré de sa continuité, en dépit des divisions Nord-Sud qui l’ont régulièrement marqué, le Vietnam, on l’a vu, retravaille lui aussi son histoire longue. Le faste des 1 000 ans de Hanoï témoigne d’une assurance nouvelle. Fort de succès diplomatiques récents, et notamment d’une présidence annuelle de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (en anglais, Asean) qui l’a placé au centre de l’attention des experts militaires en juillet et octobre ; encouragé par son dynamisme économique et les investissements étrangers massifs ; soutenu par une démographie favorable (43,3 % des 86 millions d’habitants ont moins de 25 ans), le gouvernement donne de la voix. Il a par exemple obtenu de la Thaïlande, pour la première fois, qu’elle annule la tenue sur son sol d’une conférence sur la violation des droits humains au Vietnam ; ou encore, à l’occasion du millénaire de la capitale, et grâce à un acharné travail de lobbying, il a acquis l’inscription d’une citadelle édifiée en 1805 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, célébrée en grande pompe le matin du 1er octobre. L’édifice peine pourtant à impressionner. Mais il faut se laisser convaincre que les fouilles menées depuis 2002 par l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences sociales du Vietnam ont mis au jour des vestiges d’une importance cruciale... Olivier Tessier les présente ainsi : « Du point de vue vietnamien, ces découvertes représentent, enfin !, si j’ose dire, les témoignages matériels irréfutables de la grandeur de l’histoire précoloniale, d’une histoire nationale produite et maîtrisée par les Vietnamiens eux-mêmes. Plus de mille ans d’histoire compressés dans cinq mètres d’épaisseur de terre. Les preuves matérielles de l’existence de Hanoï comme capitale politique et centre culturel du pays, d’un pays exclusivement rural. »
Ces festivités, voulues, organisées et vantées par le pouvoir, ont connu quelques couacs montant d’en bas. Ainsi à Hanoï, des débats sur les coûts des célébrations – 60 millions de dollars ? –, sur un accident pyrotechnique – vite étouffé – qui a coûté la vie à plusieurs personnes, sur le nombre décevant de visiteurs, en dépit des chiffres officiels constamment réaffirmés... mais peut-être plus encore sur la ségrégation de fait qui s’est opérée entre des officiels escortés et les gens ordinaires, privés d’accès aux endroits symboliques : car, pour le peuple, il y a la télévision. A Vientiane, où les voix critiques s’élèvent pourtant rarement, les travaux de la nouvelle porte d’entrée et l’aménagement d’un parc autour du That Luang ont été suspendus après des protestations de riverains. On ne touche qu’avec des pincettes au monument bouddhiste national.
Mais, si la fête pouvait sembler quelque peu forcée, on ne lui contestera ni l’adhésion populaire, ni les moyens d’imposer son discours : aucune proposition alternative ne concurrence ces affirmations identitaires, effectuées dans un contexte économique porteur. Le produit intérieur brut (PIB) de Hanoï croît de 11% en moyenne depuis dix ans ; le PIB par habitant y est passé de 900 dollars en 2000 à 1 760 dollars en 2010. La ville, dont la superficie a triplé en 2008 et qui compte à présent plus de 6 millions d’habitants, contribue à 18% du PIB national et à 20% du budget. Vientiane, quant à elle, s’enorgueillit d’avoir accueilli en 2009 les Jeux de l’Asie du Sud-Est (SEA Games) et d’être la capitale d’un pays à forte croissance économique, qui planifie 8 % de hausse par an jusqu’en 2015...
N’assiste-t-on pas à la (re)naissance d’entités politiques proprement asiatiques ? Qui s’étonnerait si, bientôt, le poète célébrait la ville aimée, Hanoï, avec les accents du Psalmiste : « Mille ans devant tes yeux sont comme le jour d’hier, qui a passé » ?

Notes

[1] Søren Ivarsson, Creating Laos. The Making of a Lao Space Between Indochina and Siam, 1860-1945, NIAS (Nordic Institute of Asian Studies) Press, Copenhague, 2008.

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