13 mars 2013

Opération marketing pour Xi Jinping

Par Martine Bulard
01/03/2013
Source : http://blog.mondediplo.net
English  Marketing operation for Xi Jinping

On ne peut pas dire que M. Xi Jinping soit resté inactif entre le 14 novembre, où il a été porté à la tête du parti communiste chinois (PCC), et le 10 mars, où il est officiellement nommé président de la République, lors de la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire (ANP) [1],. Il a multiplié les voyages en province et les discours sur les sujets les plus divers : pauvreté en zones rurales, inégalités, droits des migrants, corruption, justice, éthique des communistes, pollution, sans oublier les questions militaires...

Le nouveau leader s’est ainsi attaché à sculpter une image d’homme populaire, simple et volontariste. Il était jusqu’alors peu connu du grand public, à la différence de sa femme Peng Liyuan (49 ans), chanteuse de l’Armée populaire de libération (APL), vedette régulière des galas du nouvel an chinois à la télévision officielle. Célèbre dans tout le pays, elle lui apporte d’emblée une touche glamour, plutôt inattendue chez les dirigeants chinois. Mais il lui en faut plus.

M. Xi Jinping a donc pris son bâton de pèlerin, calculé chacune de ses sorties, joué des caméras, manié les symboles. Son premier déplacement s’est effectué dans le sud du pays, réputé pour son dynamisme et son innovation — à la manière de Deng Xiaoping, qui avait lancé les réformes et ouvert le pays lors d’un périple dans la région, à la fin des années 1970. En se mettant délibérément dans les pas de ce dernier, le secrétaire général du PCC entend montrer sa volonté « d’approfondir les réformes », comme il l’a déclaré, sans toutefois en préciser les contours. Il s’est ensuite rendu auprès des militaires affirmant haut et fort sa volonté de prêter attention à l’armée et lui fixer un cap clair. Pour son troisième voyage ultra médiatisé, il s’est rendu dans un village rural du Hebei, l’une des provinces les plus pauvres du pays. Enfin, en plein nouvel an chinois, il a rendu hommage aux migrants (mingongs), ces ruraux venus travailler dans les villes se pliant à des conditions de travail et de vie souvent très difficiles.

Rompu au marketing, il a fait nommer des personnalités très populaires à la Conférence consultative politique du peuple chinois qui compte 2 337 membres [2] et qui se réunit un jour avant l’ANP : le prix Nobel de littérature Mo Yan ; l’ancien joueur de basket de la NBA Yao Ming ; l’acteur Jackie Chan... Succès assuré. Mais le rôle de la docte Conférence sera-t-il valorisé pour autant ? Rien n’est moins sûr.
L’ANP entérine également la constitution du gouvernement dirigé par M. Li Keqiang, vice premier ministre exécutif dans le précédent. De toute évidence, la nouvelle équipe a du pain sur la planche. Les dossiers à traiter d’urgence sont nombreux.

- Corruption. Il s’agit là de l’une des questions les plus sensibles. M. Xi ne prend pas de gants pour souligner l’urgence d’un plan d’attaque, parlant du « combat du tigre et des mouches » : « les problèmes de corruption, a t-il déclaré, mettent un mur entre notre parti et le peuple, et nous allons perdre nos racines, notre force vitale et notre force tout court ». [Xinhua, 11 janvier]
Depuis le Congrès, plusieurs responsables ont été mis sur la touche : le secrétaire adjoint de la province du Sichuan, qui avait été propulsé au Comité central du PCC, a été démis de ses fonctions pour avoir fricoté avec le groupe Borui (hôtellerie, pharmacie, construction...) et empoché de sérieuses commissions. Le cas n’est pas unique. La traque, souvent menée avec l’aide des réseaux sociaux, est prise au sérieux par les fonctionnaires et les cadres communistes. La presse officielle et les microblogs regorgent d’exemples de biens immobiliers soudainement vendus, de voitures officielles un peu moins luxueuses...

A la veille du nouvel an, période de fêtes dans tout le pays, M. Xi a appelé les responsables à modérer leurs dépenses et à faire preuve de « frugalité ». Appel immédiatement compris comme une directive politique et des « millions de repas d’affaires [dans les restaurants de luxe] ont été annulés » si l’on en croit le quotidien hongkongais South China Morning Post (9 février). Toujours sous l’œil des internautes. Le (futur) président de la République semble déterminé à entreprendre un grand nettoyage, sans pour autant remettre en cause bien des positions acquises, y compris au plus haut niveau de l’Etat. A la veille du Congrès, il avait été envisagé que les dirigeants nationaux et provinciaux déclarent leurs revenus et leur patrimoine au début de leur mandat. La proposition a été enterrée... Faut-il y voir un signe prémonitoire ?

- Inégalités. C’est le deuxième gros dossier de la nouvelle équipe. Lors de son déplacement dans le village rural du Hebei, M. Xi est passé de maison en maison, a mangé une pomme de terre cuite au feu de bois, tandis que les caméras de la télévision s’attardaient sur le délabrement des maisons, la misère des habitants. Quelques jours plus tard, ses rencontres avec les paysans et les migrants de Lanzhou au Gansu ont été sous le feu des projecteurs. « Il faut, a-t-il dit alors, que les dirigeants passent plus de temps avec les populations afin de mieux comprendre leurs problèmes et de travailler résolument à développer les régions restées à l’écart. [3] »

En tout cas, pour la première fois depuis dix ans, l’agence officielle Xinhua a publié le dernier indice de Gini (de mesure des inégalités) qui frôle les 0,5 — soit l’un des plus hauts du monde. Dans la foulée, le gouvernement sortant a dévoilé les trente-cinq points d’une future réforme pour « une nouvelle redistribution des revenus » : hausse du salaire minimum devant représenter 40 % du salaire moyen, augmentation des traitements des fonctionnaires du bas de l’échelle dans les zones rurales, hausse des dépenses publiques pour l’éducation et la santé... Le calendrier de la mise en œuvre n’a pas encore été fixé. Mais la nouvelle équipe ne pourra pas différer trop longtemps les initiatives, tant le mécontentement est grand et le risque d’explosion sociale prégnant.

- Droits des migrants. Ils sont plus de 253 millions dans tout le pays. Or en Chine, les droits sociaux (faibles mais néanmoins essentiels) sont attachés au lieu de naissance, notés sur un houku (sorte de passeport intérieur) et non au lieu de vie. Les migrants n’ont donc pas les mêmes avantages que les urbains notamment pour le logement, la santé, l’inscription des enfants à l’école. Si la première génération, trop heureuse d’avoir un travail et portée par l’espoir de rentrer un jour au village, a accepté la situation, il n’en va pas de même pour la seconde. Plus éduquée, plus sûre d’elle-même et apte à faire jouer la concurrence entre les entreprises à la recherche de main-d’œuvre, elle s’avère plus revendicative. Du côté du patronat, le besoin d’un personnel plus qualifié le pousse à essayer de fidéliser les salariés. Cela pourrait se traduire par une égalisation des droits et une réforme en profondeur du houku, qui pour les riches et pour certains cadres qualifiés n’existe déjà plus.

- Pollution. L’épais brouillard qui s’est abattu sur Pékin a révélé l’ampleur de la dégradation. Il suffit d’avoir expérimenté un voyage en voiture au-delà du cinquième périphérique pour comprendre que la saturation menace, malgré les restrictions de circulation. Les usines polluantes autour de la capitale et le chauffage au charbon (pourtant interdit dans Pékin) ont fait le reste. Moins spectaculaires, la contamination et la raréfaction de l’eau entraînent également des conséquences humaines désastreuses. L’ancienne équipe avait commencé à s’attaquer à la tâche, avec notamment la fermeture de certaines unités de production, la construction de transports en commun, le financement de recherche sur le moteur électrique et les nouveaux matériaux... . Mais lentement. Trop lentement. Celle-ci ira-t-elle plus vite ? Impossible de répondre. En revanche, elle a reconnu publiquement le problème en faisant publier la liste de quatre cents « villages cancer », où la maladie s’est propagée et la mortalité envolée. Des analyses de terres y sont lancées. Des taxes pénalisant l’émission de carbone sont dans les tuyaux.

- Réforme politique. Pas encore président, M. Xi a déjà insisté à plusieurs reprises sur les bienfaits d’une justice qui protége les faibles contre les forts : « Le contrôle de l’application de la loi devrait être renforcé, toute ingérence [des pouvoirs] illégale éliminée, tout protectionnisme local et départemental empêché, et toute corruption pénalisée. » (« Xi stresses judicial indenpdance », Xinhua, 24 février). Et d’émailler son discours de référence à l’« Etat de droit » — expression jusqu’alors quasiment jamais utilisée par les dirigeants. S’il insiste sur l’indépendance de la justice, il l’assortit d’un « aux caractéristiques chinoises », dont les contours restent encore flous. La séparation de la justice et de l’Etat ne semble pas à l’ordre du jour. Toutefois, la fermeture des camps de travail, toujours si sombrement actifs, a été annoncée. Ce qui peut augurer d’un réel tournant.

Dans le domaine strictement politique, on perçoit peu de signes d’ouverture, si ce n’est une volonté de placer les dirigeants sous la vigie des citoyens et des internautes... Au moins tant que cela n’entrave pas les objectifs du pouvoir. Hier absente, l’opinion publique commence à peser, à l’instar de la campagne contre la corruption locale ou contre la pollution (Lire Cholé Froissart, « Visage de la démocratisation chinoise », blog Planète Asie du Monde diplomatique, 12 décembre 2012.). Pour le PCC, l’avantage est double : prendre le pouls de la population afin d’éviter les débordements incontrôlés et rester maître du jeu, puisque la censure peut s’abattre à tout moment.

Toutefois, un début de progrès démocratique pourrait voir le jour dans les très grandes entreprises, marquées par un flot continu de grèves et par le discrédit du syndicat maison. Foxconn, le sous-traitant d’Apple et premier employeur privé de Chine, a annoncé haut et fort dans la presse anglo-saxonne, qu’il organiserait des élections « libres » dans ses usines (Lire « Foxconn plans Chinese Union vote », Financial Times, 3 février 2013, ). Sans doute cherche-t-il avant tout à calmer les consommateurs occidentaux qui mettent en cause ses méthodes archaïques et inhumaines d’exploitation des ouvriers. Mais, cela reflète également le rejet par les salariés du syndicat unique — la Fédération des syndicats de toute la Chine (All-China Federation of Trade Unions, ACFTU), véritable émanation du Parti communiste — qui choisit les représentants des travailleurs en coopération avec les directions d’entreprises (publiques ou privées). Chez Foxconn, le dirigeant syndical qui s’appelle Chen Peng n’est autre que l’ancien directeur de cabinet du grand patron du groupe taïwanais Terry Gou... Inutile de dire qu’il était peu revendicatif. _A la veille du Congrès, le dirigeant communiste du Guangdong Wang Yang promettait d’organiser de telles élections dans trois cents grandes entreprises de la province, conscient qu’il valait mieux avoir de vrais interlocuteurs pour négocier que d’être contraints d’éteindre des incendies. Il espérait alors bénéficier d’une promotion au sein du PCC ; il est resté à la porte. M. Xi le laissera-t-il expérimenter cette démarche pour éventuellement en tirer des leçons plus générales ?

- Mer de Chine. La fin de règne du président Hu Jintao a été marquée par la multiplication des incidents, notamment avec les Philippines autour du récif de Scarborough [4], mais aussi avec le Vietnam autour des îles Spratleys et avec le Japon à propos des îles Senkaku/ Diaoyou. L’affirmation de la puissance maritime chinoise, tout comme la montée des nationalismes de part et d’autre, ont ravivé les querelles régionales, largement attisées par les Etats-Unis qui cherchent à contenir le rôle de Pékin en Asie. Longtemps discret, M. Xi a fini par mettre en garde Washington contre toute intervention dans ce que Pékin considère comme des problèmes bilatéraux.

Devant l’armée, il a tenu un discours aussi musclé qu’étonnant autour de ce qu’il nomme le « rêve chinois » de régénération du pays. « Ce rêve, a t-il précisé, peut être considéré comme le rêve d’une nation forte, et pour les militaires, c’est le rêve d’une armée forte. Nous devons atteindre le grand renouveau de la nation chinoise, et nous devons assurer l’union entre un pays prospère et une armée forte. » De quoi plaire aux nationalistes chinois dont une partie considère que l’ancien président Hu était beaucoup trop mou, face à Washington et Tokyo.

- Corée du Nord. Cela fait des années que la République populaire démocratique de Corée (RPDC) et ses velléités nucléaires donnent des sueurs froides aux dirigeants chinois. Pékin voit d’un mauvais œil l’arrivée d’une puissance nucléaire sur ses marges et redoute que Tokyo s’en serve comme prétexte pour relancer ses projets. Pour la première fois, la Chine a condamné le dernier essai nucléaire de Pyongyang et réclamé des sanctions aux côtés de Washington et de Moscou. Les pressions plus ou moins discrètes, dont les restrictions dans les livraisons de pétrole, comme l’avait indiqué le spécialiste chinois Shen Dingli dans Le Monde diplomatique dès novembre 2006, se sont avérées inefficaces. Aujourd’hui, l’entêtement nord-coréen « décrédibilise la diplomatie chinoise », explique-t-il dans Foreign Policy. Pourtant Pékin ira t-il au-delà de la simple condamnation verbale, au risque de déstabiliser son voisin réfractaire ? M. Xi est resté d’une discrétion exemplaire.

- Cyberespionnage. Ces derniers mois, les relations avec les Etats-Unis se sont détériorées, en raison des condamnations verbales de l’ancienne secrétaire d’Etat Hillary Clinton dans les conflits en mer de Chine et, plus récemment, à cause de l’accusation de cyberespionnage. Les révélations de Mandiant, au sujet d’une société de cybersécurité, ont mis le feu aux poudres. Une unité de l’armée chinoise, connue sous le numéro 61 398 coordonnerait l’activité de « hackers », ayant recours à 1 000 serveurs localisés dans une dizaine de pays afin de s’approprier aussi bien des données économiques que techniques ou militaires un peu partout dans le monde. Quelle est la part de vérité dans ces révélations qui fleurent bon la guerre froide ? Evidemment les dirigeants chinois démentent, faisant valoir qu’en matière de cybertechonologie, les Etats-Unis et le Pentagone n’ont rien à envier à la Chine et son armée. Le récent rapport des deux spécialistes américains Keneth Liberthal et Peter W. Singer appelle à se débarrasser des mentalités de guerre froide pour instaurer un dialogue et un code de bonne conduite (Lire « Cybersecurity ans US-China Relations », Brookings, février 2013).

Entre l’affirmation par Pékin de son émergence sur la scène mondiale et la volonté américaine de reprendre la main dans le Pacifique, les relations entre les deux premières économies mondiale connaissent un tournant. Mais aucune des deux n’a intérêt à l’affrontement. En tout cas, c’est à Moscou que M. Xi effectuera sa première sortie en tant que président de la République.

Notes

 

[1] L’Assemblée nationale populaire se tient du 3 au 10 mars.
[2] Elle comprend des membres du PCC (40 %) des huit « partis démocratiques » officiellement reconnus (parmi lesquels le Comité révolutionnaire du Guomindang de Chine, la Ligue démocratique de Chine, l’Association pour la construction démocratique de la Chine, l’Association chinoise pour la Démocratie, le Parti démocratique paysan et ouvrier de Chine, la Ligue pour l’Autonomie démocratique de Taiwan...), des personnalités sans parti.
[3] China daily, Pékin, 6 février 2013.
[4] Lire Stephanie Kleine-Ahlbrandt, « Guerre des nationalismes en mer de Chine, Le Monde diplomatique, novembre 2012.

9 mars 2013

Le gaz de schiste : bulle spéculative ou solution miracle ?

Par Alfredo Jalife-Rahme
06/03/2013
Source : http://www.voltairenet.org
English    Shale gas: bubble solution or miracle?

Un peu partout dans le monde, des voix s’élèvent pour dénoncer le mythe du gaz de schiste. Outre la bulle spéculative qu’elle est en train de produire, cette escroquerie ne sera pas sans lourdes conséquences pour les États-Unis. En effet, l’Administration Obama s’est auto-persuadée que le pays se dirigeait vers une indépendance énergétique durable.

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Avec un beau graphique, c’est très convainquant.
 
Il n’y a pas de débat sur le gaz de schiste ; s’agit-il d’un miracle de la technologie US, comme nous le crient sur tous les toits les médias anglo-saxons, ce qui relèverait d’un exploit prométhéen, ou bien d’une vulgaire bulle spéculative gonflée par les tenants de la gouvernance financière, thèse défendue par le centre de réflexion géostratégique DeDefensa.org, qui a son siège à Bruxelles ? [1]

Or ce débat a tout lieu d’être, puisque c’est de sa conclusion que dépend la nouvelle place imprenable à laquelle aspirent les USA : puissance énergétique globale capable de rivaliser avec la Russie et l’OPEP, si la manne gazière se confirme, ou tentative publicitaire piteuse pour retarder la décadence de la jadis superpuissance unipolaire ?

Un ami banquier haut placé qui demande à garder l’anonymat est d’avis que le fracking (la fracturation de la roche à 4 000 m de profondeur, grâce à une énorme quantité d’eau) est une autre opération d’intox, car ce n’est absolument pas viable. Il ajoute que les investissements en fracking sont un gouffre, et que les liquidités générées par la vente de pétrole ne suffisent pas à financer la croissance nécessaire à cette nouvelle industrie, parce que les puits ouverts par fracking s’épuisent très vite ; pour une production soutenue à un certain niveau, il faut ouvrir constamment de nouveaux puits. C’est indispensable et ne suffira guère qu’à maintenir un niveau de production donné.

« Ce procédé n’offre pas les avantages de la production traditionnelle de pétrole, qui a été source prodigue de liquidités nettes, servant à l’expansion de la production ou à l’investissement dans d’autres secteurs. Non, le fracking dévore toutes les ressources ; il lui faut des emprunts gargantuesques, et un jour, cela provoquera une crise. Au final, cela s’avèrera être tout juste une nouvelle manœuvre de Wall Street pour attirer les petits investisseurs, qui cherchent désespérément des placements rentables, et se jetteront sur le miroir aux alouettes. »

Le raisonnement est fort convaincant, d’autant plus qu’Aubrey McClendon, fondateur de Chesapeake Energy, le plus grand producteur de gaz naturel aux US, vient de se voir obligé de démissionner, par ses investisseurs, faute de produire des bénéfices, tandis que l’entreprise s’est gravement endettée ; c’est un effondrement financier qui découle de la chute des prix du gaz naturel, et du manque de liquidités [2].

De son côté, le site DeDefensa.org annonce la fin du mythe de la révolution par le gaz de schiste d’ici à 18 ou 24 mois au grand maximum. Il a déjà créé une rubrique « shalegas-gate » et considère la production de puits comme « l’arme de destruction massive » [qui viendra à bout des USA], en revenant sur le retentissant échec de Chesapeaky Energy. Bref, les EUR (estimated ultimate recovery), dividendes finaux estimés, ont été très surestimés [3].

Les pétrogéologues et géophysiciens indépendants qui ont dénoncé le mirage des EUR ont bien entendu été évacués des grandes conférences internationales sur le thème Pétrole et Gaz. Mais la chasse aux sorcières n’a pas suffi à faire taire les sceptiques, et le New York Times a été contraint d’avancer l’idée que peut-être les chiffres de l’industrie gazière étaient manipulés [4].

On a assisté à une énorme production de gaz naturel aux États-Unis ces dernières années, ce qui a rendu possible une analyse affinée de la production des puits perforés, et l’on découvre que la production a été bien inférieure aux pronostics.

Le géologue Arthur Berman, qui a travaillé pour Amoco (société pétrolière de Chicago, l’ex-Standard Oil) pendant 25 ans, a analysé trois domaines historiques : Barnett, Fayetteville et Haynesville ; il dévoile l’hyperinflation que connaissent les EUR, et que l’on cache aux investisseurs éblouis à souhait par les banquiers, et qui ne connaissent rien aux subtilités du gaz de schiste.

Aux antipodes, on a un rapport de l’Agence Internationale pour l’Énergie —qui a été plusieurs fois surprise à mener des opérations de désinformation— qui annonce tout de go que les grandes exploitations de gaz associée au pétrole à Eagle Ford, Utica, Marcellous et Bakken doivent permettre aux USA de devenir le premier producteur de pétrole en 2017, avant l’Arabie saoudite [5].

Mais DeDefensa cite à son tour l’ingénieur géologue texan Gary Swindell, qui divise par deux la production des fabuleux puits d’Eagle Ford [6].

Et l’agence britannique Reuters quant à elle émet des doutes sur le fabuleux secret de l’Utah, les champs miraculeux d’Utica [7].

Quoiqu’il en soit, et malgré les faits probants, l’industrie gazière dédaigne les experts isolés qui osent s’en prendre à l’infaillibilité de l’AIE.

Pourtant, comme le souligne DeDefensa l’agence gouvernementale US Geological Survey a publié en août 2012 un rapport qui corrobore les découvertes des sceptiques, qui accèdent désormais au rang de réalistes [8]. En fait, DeDefensa, fort pessimiste, doute des capacités techniques à l’œuvre, et non plus seulement des chiffres allègrement empilés par le chef de l’AIE, Fath Birol, l’économiste discutable qui a annoncé le 12 novembre 2012 qu’en 2017 les US seraient le premier producteur mondial de pétrole.

Le gaz de schiste fera donc sans doute partie du panier énergétique états-unien, mais ce ne sera pas un perturbateur du jeu géopolitique, car les USA n’exporteront pas de GNL (gaz naturel liquéfié). La Russie ne va pas se voir menacée sur le marché européen, et les projets australiens de gaz naturel liquéfié pourront être menés à leur terme.

Qui plus est, le gaz de schiste ne sera pas bon marché, de sorte que ses prétentions à révolutionner la donne stratégique vont peut-être faire du Mexique néolibéral (représenté par un gouvernement incapable de recul) le dindon de la farce.

Traduction
Maria Poumier
Source
La Jornada (Mexique)
#La Jornada (Mexique)

[1] DeDefensa.org est le site internet de la revue DDE Crisis, disponible sur abonnement 22, rue du Centenaire, B-4624 Fléron, Belgique. Tél. : + 32 4 355 05 50, Fax : + 32 4 355 08 35.
[2] « Breakingviews : SEC goes where Chesapeake board feared to tread », par Christopher Swann, Reuters, 1er mars 2013. « La SEC a assigné à comparaître l’ex-patron de Chesapeake », AFP, 1er mars 2013.
[3] « Gaz de schiste : à la “bulle” nul n’échappera... », I, II, III, DeDefensa.org, 16 novembre 2012, 11 et 16 janvier 2013.
[4] Le 26 juin 2011, le New York Times a mis en ligne quantité de documents officiels posant de sérieux doutes sur les espoirs mis dans le gaz de schiste.
[5] World Energy Outlook 2012, Agence Internationale pour l’Énergie, 12 novembre 2012.
[6] Cité in « $8 Natural Gas : We’re Right On Schedule », par Richard Finger, Forbes, 14 octobre 2012)
[7] « Insight : Is Ohio’s "secret" energy boom going bust ? », par Edward McAllister et Selam Gebrekidan, Reuters, 22 octobre 2012.
[8] Variability of Distributions of Well Scale Estimated Ultimate Recovery for Continuous (Unconventional) Oil and Gas Resources in the United States, U.S. Geological Survey Oil and Gas Assessment Team. Document téléchargeable.

Conflits fonciers en terres cambodgiennes

Par Philippe Revelli
22/02/2013
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
English    Cambodian land conflicts land

« Carnet de route » est le sixième épisode du cycle TERRES. Au Cambodge, suite à l’adoption en 2001 de la Loi sur la propriété foncière, 56 % des terres arables sont passées aux mains de sociétés privés. Les minorités, spoliées de leurs terres et de leurs habitats, se mobilisent pour la défense de leurs droits. A Phnom Penh, les politiques partielles de relogements n’améliorent en rien la situation des déplacés. De plus, l’avancée de projets immobiliers au cœur de la capitale conduit à l’expulsion, souvent violente, des populations les plus démunies.

Fukushima deux ans après

Par Pierre Fetet
24/02/2013
Source : http://fukushima.over-blog.fr
English Two years after Fukushima

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L’ACRO édite une excellente analyse de la situation à Fukushima deux ans après le début de la catastrophe nucléaire. Une vue d’ensemble où tous ces points sont abordés : contamination, décontamination, responsabilité de l’exploitant, populations touchées, pollutions fluviales et marines, etc. à partir du formidable travail de collecte d’informations effectué quotidiennement sur le site de l’association à la page : « La catastrophe de Fukushima au jour le jour ». Une base de données incontournable pour les historiens contemporains !
Voici quelques extraits de la synthèse.
 
______________________
 
 
Fukushima, deux ans après, retour à l’anormal
ACRO, 23 février 2013
 
(extraits)
 
Les autorités japonaises rêvent d’une catastrophe réversible : le gouvernement a engagé un immense programme de « décontamination » et a promis un retour à une partie des 160 000 personnes qui ont quitté leur habitation pour fuir les dangers de la radioactivité. Dans d’autres zones, non évacuées, mais aussi contaminées de 8 régions du Japon, ce sont les municipalités qui ont la charge des travaux qui consistent à laver, frotter, couper les herbes, arbustes, gratter la terre… Pour les zones évacuées, le gouvernement a lancé des appels d’offres et ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience, mais pouvant mobiliser une large main d’œuvre, qui ont été retenues. L’une d’entre elles avait la charge du génie civil lors de la construction des réacteurs de la centrale de Fukushima. Comme toujours, ce sont des sous-traitants qui font les sales travaux.

(…)

Seul l’appât du gain intéresse les compagnies retenues, qui n’ont subi aucune sanction. Personne n’a été sanctionné suite à cette catastrophe. Les cadres dirigeants limogés de TEPCo, l’exploitant de la centrale accidentée, se sont recasés dans des filiales et la compagnie espère toujours pouvoir continuer à exploiter son autre centrale nucléaire. On retire le permis de conduire à un chauffard, pas à un exploitant du nucléaire. TEPCo, s’accroche à ses 7 réacteurs de sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa, sur la mer du Japon, dans la province de Niigata, même si deux d’entre eux sont situés sur une faille sismique qui a été requalifiée en faille active suite aux révisions des critères de sûreté. Les autres, à eau bouillante, de la même technologie que ceux de Fukushima, nécessitent des investissements massifs et des années de travaux de remise aux normes durcies par la nouvelle autorité de sûreté. TEPCo n’a pas renoncé non plus à ses réacteurs non accidentés de Fukushima, même s’ils ont été noyés par de l’eau de mer corrosive lors du tsunami de mars 2011 et même si les autorités locales n’en veulent plus. Des milliers de travailleurs y sont exposés à des doses inutiles pour tenter de les remettre en état de marche.

(…)


Pour les populations touchées par la catastrophe la vie est toujours anormale. Les déplacés volontaires ne bénéficient de quasiment aucune aide. On ne sait même pas combien ils sont, nombre d’entre eux n’allant pas s’enregistrer sur le nouveau lieu de vie. Pour ceux qui sont restés par force ou par choix, la vie dans les territoires contaminés est difficile. L’alimentation est toujours un sujet d’inquiétude. Les enfants ne jouent presque plus dehors et prennent du poids. Pour les réfugiés, qui ont dû évacuer sur ordre des autorités, la vie est aussi difficile dans le logement provisoire, souvent exigu. Comment refaire sa vie quand on ne sait pas combien de temps cette attente va durer, quand on ne sait pas si l’on pourra rentrer un jour chez soi ? Pour les agriculteurs, l’espoir de retrouver une ferme est très mince.

(…)


La mer continue à se contaminer sans que l’on n’y puisse rien. Les infiltrations d’eau souterraine polluent le rivage sur le site de la centrale et le lessivage des sols par les eaux de pluie entraîne une augmentation de la contamination des sédiments dans l’embouchure des fleuves. C’est particulièrement flagrant dans la Baie de Tôkyô où la contamination croît de jour en jour. Le pire est peut-être à venir : TEPCo est contrainte d’injecter d’énormes quantités d’eau pour refroidir les combustibles fondus des réacteurs 1 à 3 de la centrale de Fukushima daï-ichi. Cette eau se contamine, s’infiltre dans les sous-sols des bâtiments réacteur et menace de déborder dans la mer. TEPCo la pompe donc continuellement, la décontamine très partiellement et la réinjecte. Mais de l’eau souterraine s’infiltre aussi, se contamine et augmente les stocks. La compagnie ne sait plus où mettre les cuves pleines d’eau contaminée sur son site. Elle n’a d’autre perspective que de la rejeter en mer à plus ou moins longue échéance, après une décontamination plus poussée, promet-elle, mais toujours partielle. La station de traitement, prévue pour septembre 2012, ne fonctionne toujours pas.

(…)


Quant aux habitants évacués, ils n’en peuvent plus. Ils ne croient plus à un retour à la normale. De nombreux habitants, surtout ceux avec de jeunes enfants, se sont résignés et ne rentreront jamais. Quelle sera leur vie quand les indemnités s’arrêteront ? Quel sera leur état de santé à long terme ? Il y a déjà, officiellement, trois cas de cancer de la thyroïde avérés chez les enfants de Fukushima, qui ont subi une intervention chirurgicale. 7 autres cas suspects sont en cours d’analyses complémentaires. Cela ne va qu’empirer, le pic du nombre de cas étant apparu 4 à 5 ans après les rejets massifs à Tchernobyl.

(…)

 
Lire l’article en entier
 
 
Qu’est-ce que l’ACRO ?
 
Créée à la suite de la catastrophe de Tchernobyl en 1986, l'ACRO (Association pour le Contrôle de la Radioactivité de l'Ouest) est une association d'information et de surveillance de la radioactivité, dotée d'un laboratoire d'analyse et agréée de protection de l'environnement. L'association publie une revue trimestrielle d'information, l'ACROnique du nucléaire, organise des conférences publiques et tente de répondre à de nombreuses demandes de renseignements.
 
 
 
Photo d'entête : Prise de vue panoramique au niveau arasé de l'unité 4 (source)

15 février 2013

La CIA, procureur, juge et bourreau

Par Philippe Leymarie
Source : http://blog.mondediplo.net
14/02/2013
english  CIA, prosecutor, judge and executioner

Il est le vrai « seigneur des drones », l’homme qui a la haute main sur la « kill list », et sur les assassinats ciblés : John Brennan, conseiller à la Maison Blanche pour le contre-terrorisme — que le président américain Barack Obama veut nommer nouveau chef de la Central Intelligence Agency (CIA), en remplacement du général David Petraeus — devait s’expliquer à nouveau, ce mardi 12 février, devant la commission du renseignement du Sénat, mais à huis clos, sur les engagements en cours en Tunisie, Libye et au Mali. La ratification de sa nomination par le Sénat reviendra à re-légitimer l’usage des drones et des assassinats ciblés, une procédure utilisée dans le secret, sur un mode souvent préventif qui néglige les dégâts humains et politiques. Pourtant, cette nomination signera sans doute également la fin du processus de militarisation de la CIA...
Même si la nomination de John Brennan devrait finalement être entérinée, sa première audition, jeudi 7 février, a été houleuse. Vétéran de la CIA (il y a passé vingt-cinq ans) avant de devenir le « M. drone » de la Maison Blanche ces quatre dernières années, Brennan a subi un feu roulant de critiques :
  • Dans une rare manifestation d’unité politique, les membres démocrates et républicains de la commission du renseignement ont exprimé leur colère envers le manque de transparence de la politique du renseignement menée depuis des années par les présidents des deux bords.
  • Le sénateur indépendant Angus King, par exemple, a estimé que — dans les assassinats ciblés — la CIA joue à la fois le « rôle de procureur, de juge et de bourreau » et a proposé une instance externe de contrôle pour valider les opérations de ce genre.
  • A la veille de la première audition au Sénat de John Brennan, NBC News a révélé la teneur d’une note controversée du ministère de la justice permettant au gouvernement des Etats-Unis de tuer en toute légalité l’un de ses ressortissants lorsqu’il représente « une menace imminente d’attaque violente » de type terroriste. Ce document a notamment essuyé le refus du président Barack Obama de le rendre public.
  • Selon certains sénateurs républicains, il avait soutenu la torture en son temps, et dirigé — après avoir quitté la CIA — l’entreprise Analysis Corporation, soupconnée d’avoir trempé dans des interrogatoires menés dans les prisons secrètes de la CIA, où la torture était pratiquée.

En dernier ressort 

 

John Brennan a fait front durant son audition, ayant recours à une série d’arguments :
  • « Les Etats-Unis sont toujours en guerre contre Al-Qaida et les forces qui lui sont associées » (la mention faite à Al-Qaida, responsable notamment des grands attentats anti-américains de 2011, induit que « la fin justifie les moyens »).
  • A propos du rôle multiforme de la CIA, dans la désignation comme le « traitement » des cibles, Brennan a fait valoir que les conditions de la lutte antiterroriste sont « spécifiques » [1].
  • « Sénateurs, je vis tout ceci nuit et jour, je me couche le soir inquiet en pensant que je n’en ai pas fait assez ce jour-là pour être sûr d’avoir suffisamment protégé le peuple américain. »
  • Les forces américaines font « extraordinairement attention » à préserver les civils, les victimes « collatérales » de ces frappes de drones sont « bien plus rares que la plupart ne l’imaginent ».
  • Les assassinats ciblés ne sont « menés qu’en dernier ressort, pour sauver des vies ».
  • Il ne « s’agit pas de punir des terroristes pour des actes passés ».
  • Brennan défend la nécessité du secret pour la protection de la défense nationale, même s’il affirme « comprendre les désaccords » avec ce programme d’éliminations ciblées par des drones, cette opposition étant « saine, et une composante nécessaire à la vie démocratique ».
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Un pilote et un opérateur de charge dans une « salle contrôle et récupération » de drones
Image de General Atomics Aeronautical
 
La commission du renseignement, au Sénat, n’a d’ailleurs pas été virulente, selon le correspondant du Monde à New-York, Sylvain Cypel [2] : pas question de communiquer au public tout ou partie des 6 000 pages de « mémos » communiquées au dernier moment aux sénateurs-enquêteurs ; aucune mention faite à la notion « d’imminence » d’une menace, invoquée pour justifier une frappe préventive contre un individu ou un groupe, ni sur le nombre de « signature strikes » (assassinats décidés sur la seule foi « d’indices concordants »), ni sur le nombre des « victimes collatérales », ni sur les conséquences politiques des frappes.

Valeurs américaines 

 

Pour emporter la décision de la commission, John Brennan a cependant été contraint de reculer sur plusieurs points :
  • La question de la transparence : il admet que la CIA a été « trop refermée sur elle-même » et reconnaît que le grand public n’a pas assez été mis au courant de la mise en place de ses programmes secrets.
  • La torture : s’il a refusé de qualifier ainsi le waterboarding (interrogatoire avec simulacre de noyade), prétextant qu’il n’est « pas juriste », Brennan a affirmé que la méthode était illégitime, infructueuse et « non conforme aux valeurs américaines ».
  • La mise en œuvre des drones par la CIA : s’il est désigné à la tête de la centrale de renseignement, Brennan mettrait fin aux missions d’assassinats ciblés « qui peuvent être menées par les militaires » (la CIA ne serait plus en pointe dans ce domaine, mais conserverait néanmoins cette capacité, si on comprend bien l’agent spécial Brennan).
D’ailleurs, la militarisation de la CIA — engagée sous le général Michael Hayden (2006-2009), puis poursuivie par Leon Panetta (2009-2011) et le général David Petraeus (2011-2012) — pourrait connaître un coup d’arrêt avec la nomination de John Brennan, comme le souligne l’édition du 13 février de la lettre confidentielle Intelligence Online.

Bouchées doubles 

 

Pour l’heure, l’utilisation des drones sur la zone Afghanistan-Pakistan semble plus fréquente que jamais : selon le bilan diffusé par l’U.S. Air Forces Central Command, cinq cent six missiles ont été tirés par des drones en Afghanistan au cours de l’année écoulée. Soit quarante-deux par mois, avec un pic lors du dernier trimestre, où cent soixante-treize missiles ont été tirés (soit cinquante-quatre par mois). « On dirait que le président Obama, désormais réélu, est décidé à mettre les bouchées doubles pour éliminer tous les cadres identifiés des groupes terroristes », souligne Philippe Chapleau sur Lignes de défense.

Sur les quatre mille quatre-vingt-deux armes délivrées au titre d’Enduring freedom et de l’ISAF (opération de l’OTAN), entre janvier et fin novembre, mille trois cent trente-six l’avaient été par des drones. A quoi s’ajoute une quarantaine de frappes de drones au Pakistan voisin. « Va-t-il ajouter à son tableau de chasse des responsables africains de groupes islamistes ? », se demande notre confrère, pour qui ce n’est pas impossible : « Les cibles ne semblent pas manquer au Sahel. En outre, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujoa) est désormais considéré comme un groupe terroriste et donc une cible légitime des drones et opérateurs US [3] ».

En janvier 2012, vingt-six Warrior, cinquante-quatre Reaper et cent soixante et un Predator armés figuraient dans le parc américain. Depuis plusieurs années, l’US Air Force forme plus de pilotes ou opérateurs de drones que de pilotes de chasse [4]. Le parc est également en cours de renforcement, puisqu’une nouvelle génération de drones « Avenger » est en cours d’acquisition : ces machines, les plus lourdes mais aussi les plus furtives des « sans pilotes », d’une valeur de 15 millions de dollars l’unité, pourront voler pendant vingt heures à vingt mille mètres d’altitude, et transporter jusqu’à 1,3 tonne de munitions.

Armes sans risques ?


La problématique des drones n’est pas simple. Exemple, avec ce qu’écrit cette semaine la lettre confidentielle TTU (n° 878) : « Face aux nombreuses réactions des Eglises, des associations pacifistes et des partis dʼopposition à lʼannonce que le ministère de la défense avait la ferme intention dʼéquiper la Bundeswehr avec des drones de combat, le ministre allemand de la défense, Thomas de Maizière, très remonté, a vivement répondu à ceux qui estiment que ces systèmes dʼarmement font baisser le niveau dʼinhibition dʼengagement dans un conflit.
« Ceux qui critiquent les drones de combat nʼont quʼun seul type dʼengagement en tête, cʼest-à-dire des tirs en régions étrangères dans des guerres qui ne disent pas leur nom », a-t-il affirmé, en rappelant que ce type dʼengagement était exclu par le gouvernement fédéral et que tout engagement armé était précisément encadré par la Constitution et soumis à lʼapprobation parlementaire.
Le ministre allemand a aussi rappelé quʼ« un pilote dʼavion qui tire un missile ne voit pas plus sa cible que sur un écran ». Il a enfin rejeté lʼargument que des armes « sans risques » conduisent à abaisser lʼinhibition de lʼengagement :
« Je ne comprends pas lʼargument selon lequel il serait préférable dʼutiliser une arme qui mette en danger ses propres troupes, plutôt quʼune qui protège la vie de ses soldats », a-t-il asséné, en ajoutant que lʼarc et la flèche avaient précisément été inventés pour toucher lʼadversaire tout en se protégeant. »

Pour aller plus loin : 

 

- David E. Sanger, Obama – Guerres et secrets, Belin, Paris, 2012.
- Océane Zubeldia, Histoire des drones, Perrin, Paris, 2012.
- Nick Turse, Tom Engelhardt, Terminator planet, Dispatch Books, Lexington, 2012.

Notes

 

[1] Ainsi, le membre du commando des Seals qui avait tiré sur Oussama Ben Laden, lors de l’assaut mené contre sa demeure en 2011, vient de révéler au magazine Esquire que lui et ses camarades avaient l’ordre implicite de tuer immédiatement le chef du mouvement terroriste.
[2] « CIA : John Brennan défend les assassinats ciblés par drones », Le Monde, 8 février 2013.
[3] Les deux drones Predator en voie d’installation à Agadès, au nord du Niger, après accord en janvier dernier avec les autorités de ce pays, ne semblent cependant pas armés, au moins pour le moment.
[4] Lire laurent Checola et Edouard Pflimlin, « Danse avec les drones », Manière de voir n° 126, « L’armée dans tous ses états », décembre 2012.

Malices au Mali : l’ancien colonisateur protège aussi l’Uranium

Par Trifou
Source : http://gen4.fr
16/01/2013
english  Tricks in Mali: the former colonizer also protects the Uranium

Bien sûr, la situation au Nord-Mali était devenue insupportable aux thuriféraires de la démocratie, bien sûr l’ancien colonisateur en – léger – retrait de la situation depuis 1958 1 évoque assez hypocritement des liens “d’amitié” et un soi-disant mandat obtenu d’on ne sait quel dirigeant d’opérette 2, bien sûr les Djihadistes armés imposent au Nord du pays une “Salafisation” radicale 3 et parfois brutale ; les motifs d’une intervention militaire Française dans cette région du Sahel ne manquent donc pas, mais il est cependant indispensable d’en rajouter un que les médias Français évoquent beaucoup moins : l’Uranium.

L’Uranium extrait au Niger à une portée de canon des zones réclamées pas les Islamistes

 

L’Uranium alimentant les centrales nucléaires Françaises 4 est principalement extrait 5 des mines d’Arlit et d’Imouraren, situées à 300 Km à peine de la frontière séparant Niger et Mali et susceptibles d’être un jour ou l’autre “annexées” par les combattants Islamistes venus du Nord.

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Il y aurait beaucoup à dire sur les conditions d’exploitation de ces gisements par les Français de COGEMA puis d’AREVA mais d’autres s’en sont magnifiquement chargé bien avant nous ; retenons simplement que cette prospection n’était ni convenablement rétribuée – le minerai étant rétribué à la moitié environ de sa valeur au gouvernement Nigérien – ni proprement récupéré car les témoignages de pollution chimique 6, radioactive et d’épuisement des nappes phréatique locales 7 sont aussi cohérents qu’accablants pour l’exploitant.

Malice au Mali : l'ancien colonisateur protège également l'Uranium
Une partie de la mine à ciel ouvert d’Arlit (Niger)

Il faut rappeler que l’enlèvement régulier de salariés d’Areva par des “insurgés”, qu’ils fassent partie des “innombrables” Touaregs locaux 8 ou des intrus Islamistes venus du Nord est en partie motivé par des comportements méprisants à l’égard des populations locales aussi bien que par l’attrait de compensations financières relativement faciles à obtenir en échange de la libération desdits otages.

Les prospections uranifères de Faléa : un gisement de stature “mondiale”

 

Mais revenons au Mali : l’essentiel du gisement Uranifère d’Arlit s’épuisant 9 et le gisement d’Imouraren n’étant pas encore exploité à sa capacité nominale, les Français recherchaient une alternative Uranifère qu’ils semblent avoir récemment découvert à Faléa, à l’extrême Ouest du Mali.

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Située à plus de 2000 km à l’Ouest des mines d’Arlit et très près de la frontière Sénégalaise 10, les prospections Uranifères effectuées dès les années 1970 par COGEMA assisté d’experts géologues du BRGM 11 et d’experts locaux avaient déjà révélé les capacités impressionnantes de ce gisement.

L’ambassadeur de France à Bamako aurait révélé en 2011 qu’Areva était “déjà choisi” par les autorités Maliennes pour exploiter ce gisement

 

Selon une organisation locale de protection de l’environnement 12, nonobstant les récents déboires financier du géant Français du nucléaire, ce dernier se serait déjà vu théoriquement attribuer le contrat d’exploitation, aux dires de l’ambassadeur Français au Mali.

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Si la mine de Faléa se situe à l’autre extrémité du Mali par rapport aux territoires colonisés par les Jihadistes 13 son exploitation n’en serait pas moins fragilisée par des troubles s’étendant dans le pays, facilités par l’immensité des territoires et la perméabilité de frontières symboliques et hétéronomes 14 que l’immensité de cette partie du continent Africain 15 favorise bien malgré elle.

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La “ceinture” Sahélienne s’étend du Sénégal à Djibouti


Sources :

- Guerre au Mali : sécuriser notre approvisionnement en uranium, S. Lhomme sur rue89, 15113

- La guerre de l’ Uranium au Mali ? Avec EELV !, zebuzzeo, 16113

- War for uranium, blog de superno, 15113

- Mali – A deux pas des combats, Areva et sa mine d’uranium d’Imouraren, mise en service fin 2013 au Niger, 6e producteur mondial d’uranium, filpaccgt, 13113

- Pourquoi la France entre en guerre au Mali, rue89, 12113 (lire également les commentaires)

- Sahel : Uranium, néocolonialisme et islamisme, lce-algerie, 51111
- Le Niger, pays stratégique pour Areva, Le Monde, 16910
- Le dossier de la CRIIRAD sur les pollutions radioactives constatées autour des mines d’uranium, 2010

- Scandale de l’uranium au Niger et Un scandale nommé COGEMA, Belbéoch, 2005
- Dossier des exploitations d’Uranium, beyond nuclear, 2008 (données sur la pollution des aquifères)


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  1. Il s’agit bien évidemment de la France qui a occupé le pays de 1891 à 1958
  2. L’actuel “Président” intérimaire a été installé par l’homme qui tire les ficelles en coulisse, le Capitaine Sanogo (lui-même “formé” aux USA)
  3. Radicalisation qui n’est pas forcément si mal perçue par les habitants des régions “envahies”, voir ici
  4. Ainsi qu’une partie des unités de production électronucléaires situées à l’étranger mais alimentées par les minerais exploités par Cogema / Areva
  5. Les mines Nigériennes représentant environ 30% de la production mondiale Uranifère actuelle
  6. Phosphates et nitrates
  7. L’extraction des Uranifères consomme énormément d’eau, sur un gisement de cette ampleur l’estimation est fixée à plusieurs dizaines de milliers de m3 par journée d’exploitation
  8. 5 otages ayant été mystérieusement enlevés puis libérés par ces populations en 2008
  9. 70% de l’Uranium d’Arlit aurait été extrait ainsi que les indispensables ressources aquifères locales connexes qui s’épuisent à la même vitesse
  10. Rappelons que quelques 300 militaires Français stationnent toujours à Dakar
  11. Bureau (Français) de Recherches Géologiques et Minières
  12. l’Association des Ressortissants et Amis de la Commune de Faléa
  13. Le Jihadiste est le croyant pratiquant l’effort et la lutte, un combat souvent symbolique et moral mais parfois armé – la Chari’a – une obligation visant à conquérir les territoires infidèles pour étendre la zone d’influence Islamique
  14. Les frontières des Etats de cette zone ayant été souvent dessinées par des non-Africains !
  15. La “ceinture Sahélienne” s’étend ainsi au Sud du Sahara sur une bande de près de 5000 km du Sénégal (Ouest) à Djibouti (Est)

3 février 2013

Les infos dont on parle peu n°17

Source : http://www.info-libre.fr
02/02/2013



Mes liens:
Infos internationales
France
Économie
Santé
Environnement


Qui gouvernera Internet ?

Par DAN SCHILLER
Source : http://www.monde-diplomatique.fr
02/2013
english :  Masters of the Internet

En France, le fournisseur d’accès à Internet Free reproche au site de vidéo YouTube, propriété de Google, d’être trop gourmand en bande passante. Son blocage, en représailles, des publicités de Google a fait sensation. Free a ainsi mis à mal la «neutralité d’Internet » – l’un des sujets discutés en décembre à la conférence de Dubaï. La grande a!aire de cette rencontre a cependant été la tutelle des Etats-Unis sur le réseau mondial.


Habituellement circonscrite aux contrats commerciaux entre opérateurs, la géopolitique d’Internet s’est récemmentétalée au grand jour. Du 3 au 14 décembre 2012, les cent quatre-vingt-treize Etats membres de l’Union internationale des télécommunications (UIT, une agence affiliée à l’Organisation des Nations unies) s’étaient donné rendez-vous à Dubaï, aux Emirats arabes unis, pour la douzième conférence mondiale sur les télécommunications internationales.

Une rencontre où les diplomates,abreuvés de conseils par les industriels du secteur, forgent des accords censés faciliterles communications par câble et par satellite.

Longues et ennuyeuses, ces réunions sont cependant cruciales en raison du rôle déterminant des réseaux dans le fonctionnement quotidien de l’économie mondiale.

La principale controverse lors de cesommet portait sur Internet : l’UIT devaitelle s’arroger des responsabilités dans la supervision du réseau informatique mondial, à l’instar du pouvoir qu’elle exerce depuis des dizaines d’années sur les autres formes de communication internationale ?

Les Etats-Unis répondirent par un «non» ferme et massif, en vertu de quoi le nouveau traité renonça à conférer le moindre rôle à l’UIT dans ce qu’on appelle la «gouvernance mondiale d’Internet». Toutefois, une majorité de pays approuvèrent une résolution annexe invitant les Etats membres à «exposer dans le détail leurs positions respectives sur les questions internationales techniques, de développement et de politiques
publiques relatives à Internet».

Bien que «symbolique», comme le souligna le New York Times (1), cette ébauche de surveillance globale se heurta à la position inflexible de la délégation américaine, qui refusa de signer le traité et claqua la portede la conférence, suivie entre autres par la France, l’Allemagne, le Japon, l’Inde, le Kenya, la Colombie, le Canada et le Royaume-Uni. Mais quatre-vingt-neuf des cent cinquante et un participants décidèrent d’approuver le document. D’autres pourraient le signer ultérieurement.

En quoi ces péripéties apparemment absconses revêtent-elles une importance considérable ? Pour en clarifier les enjeux, il faut d’abord dissiper l’épais nuage de brouillard rhétorique qui entoure cette affaire. Depuis plusieurs mois, les médias occidentaux présentaient la conférence de Dubaï comme le lieu d’un affrontement historique entre les tenants d’un Internet ouvert, respectueux des libertés, et les adeptes de la censure, incarnés par des Etats autoritaires comme la Russie, l’Iran ou la Chine. Le cadre du débat était posé en des termes si manichéens que M. Franco Bernabè, directeur de Telecom Italia et président de l’association des opérateurs de téléphonie mobile GSMA, dénonça une «propagande de guerre», à laquelle il imputa l’échec du traité (2).


Fronde antiaméricaine

Ou que l’on vive, la liberté d’expression n’est pas une question mineure. Où que l’on vive, les raisons ne manquent pas de craindre que la relative ouverture d’Internet soit corrompue, manipulée ou parasitée.
Mais la menace ne vient pas seulement des armées de censeurs ou de la «grande muraille électronique» érigée en Iran ou en Chine.

Aux Etats-Unis, par exemple, les centres d’écoute de l’Agence de sécurité nationale (National Security Agency, NSA) surveillent l’ensemble des communications électroniques transitant par les câbles et satellites américains. Le plus grand centre de cybersurveillance du monde est actuellement en cours de construction à Bluffdale, dans le désert de l’Utah (3).

Washington pourchasse WikiLeaks avec une détermination farouche. Ce sont par ailleurs des entreprises américaines, comme Facebook et Google, qui ont transformé le Web en une «machine de surveillance » absorbant toutes les données commercialement exploitables sur le comportement des internautes.

Depuis les années 1970, la libre circulation de l’information (free flow of information) constitue l’un des fondements officiels de la politique étrangère des Etats-Unis (4), présentée, dans un contexte de guerre froide et de fin de la décolonisation, comme un phare éclairant la route de l’émancipation démocratique. Elle permet aujourd’hui de reformuler des intérêts stratégiques et économiques impérieux dans le langage séduisant des droits humains universels. «Liberté d’Internet », «liberté de se connecter» : ces expressions, ressassées par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et les dirigeants de Google à la veille des négociations, constituent la version modernisée de l’ode à la « libre circulation ».

A Dubaï, les débats couvraient une myriade de domaines transversaux. Au programme, notamment, la question des rapports commerciaux entre les divers services Internet, comme Google, et les grands réseaux de télécommunication, tels Verizon, Deutsche Telekom ou Orange, qui transportent ces volumineux flux de données. Crucial par ses enjeux économiques, le sujet l’est aussi par les menaces qu’il fait peser sur la neutralité du Net, c’est-à-dire sur le principe d’égalité de traitement de tous les échanges sur la Toile, indépendamment des sources, des destinataires et des contenus. Le geste de M. Xavier Niel, le patron de Free, décidant début janvier 2013 de s’attaquer aux revenus publicitaires de Google en bloquant ses publicités, illustre les risques de dérive. Une déclaration générale qui imposerait aux fournisseurs de contenus de payer les opérateurs de réseaux aurait de graves conséquences sur la neutralité d’Internet, qui est une garantie vitale pour les libertés de l’internaute.

Mais l’affrontement qui a marqué la conférence portait sur une question tout autre : à qui revient le pouvoir de contrôler l’intégration continue d’Internet dans l’économie capitaliste transnationale (5) ?

Jusqu’à présent, ce pouvoir incombe pour l’essentiel à Washington. Dès les années 1990, quand le réseau explosait à l’échelle planétaire, les Etats-Unis ont déployé des efforts intenses pour institutionnaliser leur domination. Il faut en effet que les noms de domaine (du type « .com»), les adresses numériques et les identifiants de réseaux soient attribués de manière distinctive et cohérente. Ce qui suppose l’existence d’un pouvoir institutionnel capable d’assurer ces attributions, et dont les prérogatives s’étendent par conséquent à l’ensemble d’un système pourtant extraterritorial par nature.

Profitant de cette ambiguïté originelle, les Etats-Unis ont confié la gestion des domaines à une agence créée par leurs soins, l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA). Liée par contrat au ministère du commerce, l’IANA opère en qualité de membre d’une association californienne de droit privé, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), dont l amission consiste à « préserver la stabilité opérationnelle d’Internet ». Quant aux standards techniques, ils sont établis par deux autres agences américaines, l’Internet Engineering Task Force (IETF) et l’Internet Architecture Board (IAB), ellesmêmes intégrées à une autre association à but non lucratif, l’Internet Society. Au vu de leur composition et de leur financement, on ne s’étonnera pas que ces organisations prêtent une oreille plus attentive aux intérêts des Etats-Unis qu’aux demandes des utilisateurs (6).

Les sites commerciaux les plus prospères de la planète n’appartiennent pas à des capitaux kényans ou mexicains, ni même russes ou chinois. La transition actuelle vers l’« informatique en nuages » (cloud computing), dont les principaux acteurs sont américains, devrait encore accroître la dépendance du réseau envers les Etats-Unis. Le déséquilibre structurel du contrôle d’Internet garantit la suprématie américaine dans le cyberespace, à la fois sur le plan commercial et militaire, laissant peu de marge aux autres pays pour réguler, verrouiller ou assouplir le système en fonction de leurs propres intérêts. Par le biais de diverses mesures techniques et législatives, chaque Etat est certes à même d’exercer une part de souveraineté sur la branche «nationale » du réseau, mais sous la surveillance rapprochée du gendarme planétaire. De ce point de vue, comme le note l’universitaire Milton Mueller, Internet est un outil au service de la «politique américaine de globalisme unilatéral (7) ».

Leur fonction de gestionnaires a permis aux Etats-Unis de propager le dogme de la propriété privée au coeur même du développement d’Internet. Quoique dotée, en principe, d’une relative autonomie, l’Icann s’est illustrée par les faveurs extraterritoriales accordées aux détenteurs de marques commerciales déposées. En dépit de leurs protestations, plusieurs organisations non commerciales, bien que représentées au sein de l’institution, n’ont pas fait le poids face à des sociétés comme Coca-Cola ou Procter & Gamble.

L’Icann invoque le droit des affaires pour imposer ses règles aux organismes qui administrent les domaines de premier niveau (tels que « .org », « .info »). Si des fournisseurs nationaux d’applications contrôlent le marché intérieur dans plusieurs pays, notamment en Russie, en Chine ou en Corée du Sud, les services transnationaux – à la fois les plus profitables et les plus stratégiques dans ce système extraterritorial – restent, d’Amazon à PayPal en passant par Apple, des citadelles américaines, bâties sur du capital américain et adossées à l’administration américaine.

Dès les débuts d’Internet, plusieurs pays se sont rebiffés contre leur statut de subordonnés. La multiplication des indices signalant que les Etats-Unis n’avaient aucune intention de relâcher leur étreinte a progressivement élargi le front du mécontentement. Ces tensions ont fini par provoquer une série de rencontres au plus haut niveau, notamment dans le cadre du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), organisé par l’UIT à Genève et à Tunis entre 2003 et 2005.

En offrant une tribune aux Etats frustrés de n’avoir pas leur mot à dire, ces réunions préfiguraient le clash de Dubaï. Rassemblés en un Comité consultatif gouvernemental (Governmental Advisory Com mittee, GAC), une trentaine de pays espéraient convaincre l’Icann de partager une partie de ses prérogatives. Un espoir vite déçu, d’autant que leur statut au sein du GAC les mettait au même niveau que les sociétés commerciales et les organisations de la société civile. Certains Etats auraient pu s’accommoder de cette bizarrerie si, malgré les discours lénifiants sur la diversité et le pluralisme, l’évidence ne s’était imposée à tous : la gouvernance mondiale d’Internet est tout sauf égalitaire et pluraliste, et le pouvoir exécutif américain n’entend rien lâcher de son monopole.


Revirement de l’Inde et du Kenya

La fin de l’ère unipolaire et la crise financière ont encore attisé le conflit interétatique au sujet de l’économie politique du cyberespace. Les gouvernements cherchent toujours des points de levier pour introduire une amorce de coordination dans la gestion du réseau. En 2010 et 2011, à l’occasion du renouvellement du contrat passé entre l’IANA et le ministère du commerce américain, plusieurs Etats en ont appelé directement à Washington. Le gouvernement kényan a plaidé pour une «transition » de la tutelle américaine vers un régime de coopération multilatérale, au moyen d’une « globalisation » des contrats régissant la superstructure institutionnelle qui encadre les noms de domaine et les adresses IP (Internet Protocol). L’Inde, le Mexique, l’Egypte et la Chine ont fait des propositions dans le même sens.

Les Etats-Unis ont réagi à cette fronde en surenchérissant dans la rhétorique de la « liberté d’Internet ». Nul doute qu’ils ont aussi intensifié leur lobbying bilatéral en vue de ramener au bercail certains pays désalignés. A preuve, le coup de théâtre de la conférence de Dubaï : l’Inde et le Kenya se sont prudemment ralliés au coup de force de Washington.

Quelle sera la prochaine étape ?

Les agences gouvernementales américaines et les gros commanditaires du cyber-capitalisme tels que Google continueront vraisemblablement d’employer toute leur puissance pour renforcer la position centrale des Etats-Unis et discréditer leurs détracteurs. Mais l’opposition politique au « globalisme unilatéral » des Etats- Unis est et restera ouverte. Au point qu’un éditorialiste du Wall Street Journal n’a pas hésité, après Dubaï, à évoquer la «première grande défaite numérique de l’Amérique (8) ».


NOTES :

(1) Eric Pfanner, « Message, if murky, from US to the world », The New York Times, 15 décembre 2012.
(2) Rachel Sanderson et Daniel Thomas, «US under fire after telecoms treaty talks fail », Financial Times, Londres, 17 décembre 2012.
(3) James Bamford, «The NSA is building the country’s biggest spy center », Wired, San Francisco, avril 2012.
(4) Herbert I. Schiller, «Libre circulation de l’information et domination mondiale », Le Monde diplomatique, septembre 1975.
(5) Dwayne Winseck, «Big new global threat to the Internet or paper tiger : The ITU and global Internet regulation », 10 juin 2012, http://dwmw.wordpress.com
(6) Harold Kwalwasser, « Internet governance », dans Franklin D. Kramer, Stuart H. Starr et Larry Wentz (sous la dir. de), Cyberpower and National Security, National Defense University Press - Potomac Press, Washington-Dulles (Virginie), 2009.
(7) Milton L. Mueller, Networks and States : The Global Politics of Internet Governance, The MIT Press, Cambridge (Massachusetts), 2010.
(8) L. Gordon Crovitz, «America’s first big digital defeat », The Wall Street Journal, New York, 17 décembre 2012.

Dan Schiller
Professeur de sciences de l’information et des bibliothèques à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign.

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