23 novembre 2011

L’impérialisme humanitaire au nom de la Justice Internationale : la croisade de la NED en Afrique

Par Julien Teil
pour http://laguerrehumanitaire-lefilm.tumblr.com

Lorsque la National Endowment for Democracy est crée en 1982, elle prévoit d’utiliser le prétexte des “droits de l’homme et de la démocratie” pour justifier ses activités. Elle va ainsi parvenir à sceller de très importants partenariats avec différentes associations de renommée internationale dans les années 90, comme par exemple avec la FIDH ( Fédération Internationale des Droits de l’Homme). La même décennie sera marquée par la participation des organisations de droits de l’homme, dont celles de la NED, aux premiers travaux qui conduiront à la naissance d’une cour de justice internationale permanente. Ces travaux démarrent en 1994 et aboutissent à l’adoption du statut de Rome en 1998. Mais seuls 121 pays sur 200 ratifieront les statuts de la Cour Pénale Internationale (CPI). Les ONG de la NED et de l’IEEDH (Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’Homme) s’engagent alors dans un véritable lobby afin de convaincre les pays méfiants à l’égard de la Cour Pénale Internationale. Par ailleurs, certains intellectuels ont à l’époque vivement critiqué ce projet, dénonçant une chose prévisible: Cette nouvelle cour de justice pourrait en définitive devenir un instrument supplémentaire des puissants contre les faibles. En cette fin d’année 2011 le comportement de la Cour Pénale Internationale et de son actuel procureur Luis-Moreno Ocampo, ne font que montrer la légitimité de ces inquiétudes. La crédibilité de la CPI est plus qu’atteinte, son fonctionnement contesté, mais par-dessus tout son impartialité. Elle a en effet, dans le cas libyen, pris position en faveur d’un camp dans une Guerre Civile et cela sur la base d’aucune preuve solide.


Le double jeu des Etats-Unis face à la CPI.
Après deux réunions de l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1995, un comité préparatoire (PrepCom) est crée afin d’élaborer les statuts de la future Cour Pénale Internationale. Ce comité se réunira plusieurs fois par an jusqu’en 1998 - année de l’adoption du Statut de Rome. Au nom de la lutte pour la reconnaissance de la responsabilité des auteurs de crimes, de nombreuses ONG ont participé à PrepCom notamment en se réunissant au sein d’une organisation : La Coalition pour la Cour Pénale Internationale.
Cette dernière regroupe aujourd’hui plus de 1000 ONGs qui, au delà d’avoir participé à PrepCom, poursuivent une activité de lobbying auprès des Etats qui n’auraient pas encore reconnus la Cour Pénale Internationale. L’organisation est administrée par un Comité exécutif rassemblant une vingtaine d’ONGs parmi lesquelles Amnesty International ; la FIDH ; Human Rights Watch ; mais aussi des organisations de la NED comme l’ Associacion Pro Derechos Humanos (APRODEH). L’organisation se dote également d’un Conseil Consultatif dont le président est Kofi Annan et de membres parmi lesquels Lloyd Axworthy (un des pères de la R2P - responsabilité de protéger) ; le Juge Richard Goldstone ; le Prince Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein de Jordanie ; etc.

Parmi les ONG ayant participé à PrepCom, certaines incarnent de façon évidente les intérêts des États-Unis que l’on peut résumer ainsi: Les États-Unis ne souhaitent pas ratifier certains statuts de la Cour Pénale Internationale et ainsi rester à l’abri de cette justice. Mais ils souhaitent néanmoins pousser les États du monde entier, et en particulier ceux du Sud et leurs concurrents stratégiques à se soumettre à cette justice et donc à reconnaître la Cour et le Statut de Rome. A la suite de l’entrée en vigueur, le 1er juillet 2002, du Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale , l’hostilité états-unienne s’exprime premièrement par un refus catégorique de toute coopération avec la Cour Pénale Internationale dans le cadre des possibles crimes américains commis dans la “lutte contre le terrorisme”. Cette volonté est formalisée par l’ American Service Members Protection Act (ASPA) signé le 2 Août 2002 par l’ex-président George W. Bush et garantit d’utiliser « tous les moyens nécessaires et appropriés pour libérer un citoyen américain détenu par la CPI ». Par ailleurs, les États-Unis tentent d’instrumentaliser la base légale de l’article 98 du Statut de Rome qui oblige une coopération des États signataires avec la CPI. Or les États-Unis n’entendent pas se soumettre à ceci et signent plus de 60 Accords Bilatéraux d’Immunité (ABI) afin d’exclure ses officiels et ex-officiels résidents dans les pays signataires de ces ABI de se rendre à la Cour Pénale Internationale dans le cadre d’un mandat d’arrêt.

Cette pratique est dénoncée par les mêmes ONG de la Coalition pour la Cour Pénale Internationale mais sans réel effet. En effet, les conséquences de la condamnation de la pratique états-unienne ne vont pas plus loin que les différentes condamnations concernant l’application partiale de la R2P (Responsabilité de Protéger) - qui n’a par exemple jamais été appliquée pour la protection du peuple palestinien. Les États-Unis se posent donc officiellement au dessus d’une justice internationale dont ils font par ailleurs la promotion auprès des États qui sont soient leurs adversaires stratégiques ; soient ceux vis à vis desquels ils ont des ambitions impériales.
Pour y parvenir, la NED et ses partenaires sélectionnent et forment des personnes à devenir des “défenseurs des droits de l’homme” et créent ainsi un véritable réseau de “société civile internationale”, ce à quoi on peut être assimilé le World Movement for Democracy de la NED. Les membre de ce réseau, bien qu’ayant une capacité d’action locale et indépendante, demeurent sous le contrôle de la NED et fournissent ainsi un support aux volontés impériales des États-Unis et de leurs alliés.

La Ned en Afrique

L’Afrique Sub-Saharienne est longtemps restée une zone d’influence francophone dont la France se servait pour poursuivre une politique post-coloniale de prédation des richesses (Uranium ; Pétrole ; Gaz). Mais au cours des années 90, les partenariats entre la National Endowment for Democracy et les ONG de droits de l’homme françaises se sont multipliés. Cette réalité peut être interprétée comme un manque de sérieux de la part des associations françaises dans la critique du néo-colonialisme mais en réalité c’est avant tout la question politique qui va influencer le travail et les réseaux des ONG de droits de l’homme en Afrique.

Un document daté d’Octobre 1998 peut attester de l’influence alors croissante de la NED en Afrique. Il s’agit d’un appel lancé par l’ONG Derechos Human Rights, une organisation financée par la NED en Amérique Latine. En réalité ce document a été écrit et publié par l’ Observatory for the Protection of Human Rights defenders (Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme). Cette organisation a été conjointement fondée par la FIDH et l’organisation mondiale contre la torture - une organisation présidée par l’ex-fonctionnaire français aux Nations Unies Yves Berthelot. Le contenu du document fait état de l’arrestation de plusieurs “défenseurs des droits de l’homme” en République Démocratique du Congo (RDC) :
  • Immaculé Biraheka

Immaculé Biraheka est la Directrice de l’organisation PAIF (Promotion et Appui aux Initiatives Feminines) basée à Goma, en République Démocratique du Congo (RDC). Cette organisation reçoit dés 1996 une bourse de la NED par l’intermédiaire de l’International Human Rights Law Group puis directement par la NED pour les années 2000, 2001, 2003, 2004, et 2005. Elle reçoit le Democracy Award en 2006, la récompense de la NED. Elle est officiellement arrêtée le 8 mai 1998 pour avoir rencontré Dave Peterson, le responsable de la NED pour l’Afrique depuis 1998.
  • Paul Nsapu

Paul Nsapu est l’actuel vice-président de la FIDH. Selon le Comité pour la Solidarité avec le Congo Kinshasa, il est arrêté en compagnie de Sabin Banza, le lundi 27 avril 1998 à la sortie d’un rendez-vous à l’ambassade de Belgique à Kinshasa. Ils sont alors respectivement président et vice-président de la Ligue des Électeurs (Elector’s League). Le président Laurent Désiré Kabila les accuse d’être des “espions au service de la Belgique et fomentant un complot pour le renverser”. La Ligue Des Électeurs est une organisation membre du réseau de la FIDH et du World Movement for Democracy (NED). Paul Nsapu est par ailleurs le coordinateur du Bureau National pour l’Observatoire et la Surveillance des Elections en République Démocratique du Congo.
Le 28 Octobre 2011, il est cette fois arrêté à Dakar alors qu’il y était attendu pour une conférence de presse où il devait présenter le dernier rapport de la FIDH et de l’Organisation Mondiale de la Torture. Il est cette fois arrêté en compagnie d’Alioune Tine, le président de la RADDHO.
  • Alioune Tine

Alioune Tine est connu pour être un violent opposant au président Wade. En effet, il multiplie depuis un certain temps ses voyages à l’étranger afin d’y obtenir le support des pays occidentaux. Il est par ailleurs le président de la RADDHO (Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme). La réunion fête cette année ses 20 ans et est financée par des ambassades (États-Unis , Suède, Pays-Bas, Royaume-Uni, Allemagne) ; des ONG et fondations (Human Rights Watch, Fondation Ford ; etc.) mais surtout par AEDH (Agir ensemble pour les Droits de l’Homme), un partenaire français essentiel de la NED en Afrique. Son récent voyage aux États-Unis afin de demander une “intervention occidentale” au Sénégal ne fait aucun doute quant à ses ambitions.
La NED et la France partent en croisade droits-de-l’hommiste.



En décembre 2009, le président de la NED Carl Gershman se rend en France afin de resserrer les liens de la NED avec la France. Il y rencontre par la même occasion François Zimmeray, l’ex-Ambassadeur pour les droits de l’homme de l’ex-Ministre des Affaires Étrangères Bernard Kouchner. Des rencontres avec AEDH, la FIDH et d’autres associations sont organisées.
  • AEDH développe des programmes internationaux dont CIVIK (Consolider, Impulser et Valoriser les Initiatives de la société civile au Kivu). Le Kivu est une province du Congo Kinshasa (RDC) théâtre d’affrontements réguliers. Ce programme est réalisé avec le soutien de la Commission Européenne et de la NED.
        
  • AEDH propose également un “Programme de formation pratique de jeunes défenseurs des droits de l’Homme en Afrique”. Mis en œuvre avec 7 associations partenaires de la NED et de la FIDH (RADDHO ; OCDH ; Groupe Lotus, etc.), le programme a formé près de cent jeunes qui rejoignent ensuite des équipes associatives locales et partenaires. Ce programme est quant à lui financé par la NED, le Ministère Français des Affaires Étrangères, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (lui même partenaire de la NED), etc.
Comme on le voit, la NED et le couple AEDH/FIDH qui représentent en réalité les deux pays membres de l’OTAN les plus impliqués dans la prétendue défense des droits de l’homme et la démocratie, ont su depuis un certain temps nouer d’étroits partenariats afin de former des individus qui donneront une influence à leur réseau de société civile internationale.
La NED et la CPI.
Il est difficile de mesurer avec précision l’influence de la NED dans le soutien à la Cour Pénale Internationale et à sa reconnaissance internationale (États-Unis exclus). Il y a néanmoins des grandes lignes qui se dégagent des rapports entretenus par les membres de la NED et la Cour Pénale Internationale.
Alioune Tine, le président de la RADDHO s’est personnellement investi dans les travaux PrepCom de la CPI de 1996 à 1998. Par ailleurs et sur un autre volet relatif à la CPI, il a participé à la médiation en Côte d’Ivoire sous l’égide du National Democratic Institute (NDI), l’organisation démocrate de la NED. En 2009, il avait également appelé à la saisine de la Cour Pénale Internationale pour les “crimes commis en Guinée”.

Luis-Moreno Ocampo , l’actuel procureur de la Cour Pénale Internationale dont les preuves publiques attestant des crimes contre l’humanité commis par la Jamahiriya arabe libyenne se limitent à des articles de presse et des déclarations d’associations liées à la FIDH où à la NED, a lui même co-fondé une organisation de la NED en Argentine. Il s’agit de l’organisation Poder Ciudadano qui vise à “promouvoir la responsabilité citoyenne et la participation à la vie publique”.




Plus généralement, le travail de lobby auprès de la Cour Pénale Internationale a été délégué à la Coalition pour la Cour Pénale Internationale ainsi qu’à l’IEDDH (Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’Homme). L’IEEDH est un projet qui fut initié par le parlement européen et son actuel vice-président Edward McMillan-Scott.
L’IEEDH est en réalité un instrument similaire à la NED pour l’Union Européenne et fonctionne sur le même modèle : c’est à dire en finançant des milliers d’organisations dans le monde. Au delà de s’attribuer un combat en faveur des droits de l’homme et de la démocratie, l’IEEDH favorise le travail de la NED en Europe et à l’international. Par ailleurs, son fondateur Edward Mc-Millan est un très bon ami de Carl Gershman, le président de la NED. Celui-ci le remercia chaleureusement pour son discours lors d’un séminaire de l’IRI (International Republican Institute) - la branche républicaine de la NED.
La Coalition pour la Cour Pénale Internationale quant à elle poursuit officiellement un travail de lobby pour pousser des pays comme le Salvador à ratifier le statut de Rome. Elle revendique certains succès comme la ratification du Sénégal ou l’organisation de sempiternels plaidoyés en faveur de la ratification du Statut de Rome par les pays du Sud.

La Cour Pénale Internationale est manifestement un outil de domination dont les propres principes ne sont pas respectés par ceux qui sont chargés de la conduire. Le cas libyen est gravissime et reflète de façon évidente l’incarnation du colonialisme contemporain qui entend utiliser les droits de l’homme comme principe colonisateur. La codification du droit d’ingérence dans la R2P (Responsabilité de Protéger), alliée à une cour de justice partiale et au conseil de sécurité des Nations Unies, empêchent la possibilité même de l’exercice des principes dont ils prétendent pourtant être les outils. La National Endowment for Democracy et leurs alliés quant à eux fournissent la substance essentielle sans laquelle ce système de domination moderne ne pourrait fonctionner. Et il ne s’agit pas simplement d’un système idéologique et virtuel mais également d’hommes formés à ces idéologies ainsi que de structures financées et soutenues diplomatiquement. Ceci met en lumière l’alliance de l‘“Impérialisme Humanitaire” avec la “Justice Internationale” et révèle qu’ils ne peuvent exister de manière strictement indépendante.

Connecter pour mieux Régner

Par Essakalli  
mercredi 16 novembre 2011 
Ecouter en mp3
pour http://www.agoravox.fr

La Silicon Valley est aujourd’hui le théâtre d’une guerre d’un genre nouveau. Une guerre numérique alimentée par la course à l’information ; information dont le contrôle assure le pouvoir, qu’en témoigne le siècle passé où la propagande a servi de base à la suprématie totalitaire.
A l’heure où le consommateur accueille à bras ouverts les dernières nouveautés issues des laboratoires d’Apple, exploite le potentiel de Facebook, ou profite des services gratuits de Google, le Processus est en marche. Il s’agit d’un processus d’intégration intensive et durable d’Internet à nos vies, faisant de nous des êtres interconnectés, à la fois émetteurs et récepteurs d’informations, en constante interaction avec notre environnement.
Les enjeux sont de taille et le changement inéluctable : consommation, mode de vie, loisirs et éducation sont à revoir. De là découle la nécessité d’une analyse dialectique et dynamique de notre rapport avec la technologie, plus précisément de la relation entre les géants du secteur de l’information globale et ses utilisateurs. 
 L’analyse sera limitée à trois leaders du marché : Facebook, Google et Apple. Ainsi, sur la base des différentes voies empruntées par chacune de ces firmes, il conviendra de s’intéresser à leurs perspectives d’avenir quant à cette lutte de pouvoir numérique, placée dans le cadre d’une véritable géopolitique de l’information.
1. Facebook, colosse aux pieds d’argile
1.1. Autrefois imité, maintenant concurrencé
Ayant posé les bases du Web social tel que nous le connaissons, Facebook a jusqu’à présent fait la course en tête des réseaux sociaux. Si Mark Zuckerberg peut se targuer d’avoir été pionnier dans le domaine, il ne sera pas pour autant leader intemporel.
En effet, depuis la création de la société en 2004, aucune entreprise concurrente n’a su faire de l’ombre à Facebook. Une raison à cela ? Trop de tentatives d’imitation sans réel désir d’innovation : concurrencer Facebook ne revient pas à créer un réseau social équivalent avec quelques nouveautés, mais consiste bel et bien à repenser les bases de ce système social. C’est là que Google+ entre en jeu.
Il est intéressant de noter par ailleurs que les réseaux sociaux thématiques (Flickr, Linkedin) ou encore limitatifs (Twitter) sont exclus de la liste des concurrents potentiels de Facebook, réseau social global.
1.2. Dynamisme forcé, image ternie
L’ouverture de Google+ au grand public en Juillet 2011 a marqué un tournant pour l’entreprise. Contesté sur son propre terrain, Facebook s’active et met en place durant l’été une série de nouveautés directement incorporées à l’interface de son site afin de combler les lacunes de son système et rattraper son retard par rapport à un Google+ embryonnaire certes, mais d’ores et déjà menaçant. La gestion des données personnelles et du partage d’information est reproduite, l’interface évolue au même moment où le contrôle de la vie privée est accru.
Ce lot de modifications chez Facebook bouscule encore une fois les habitudes des utilisateurs qui se retrouvent face à un site dont l’ampleur et la densité peut effrayer. L’opacité du système et la complexité de la gestion des informations personnelles, dont témoignent les procès de confidentialité à l’encontre du site, contribuent à la diabolisation de Facebook.
Les utilisateurs de Facebook sont donc enclins à migrer vers des solutions alternatives dès lors que ces dernières proposent des services équivalents capables de générer un flux d’activité comparable à celui de Facebook – À discuter.
1.3. Potentialité et évolution
Si les modifications récentes de Facebook et l’arrivée de nouveaux concurrents remettent en question la position dominante du site, il est encore trop tôt pour condamner le réseau social aux 800 millions d’utilisateurs.
En effet, Facebook développe son potentiel en se dotant peu à peu d’applications satellites à l’image de Yelp ou encore Spotify qui enrichissent grandement l’expérience utilisateur en proposant des services jusque là absent de la plateforme sociale.
Les revenus de la publicité sont aussi à prendre en compte : certes, Facebook reste loin derrière le leader du marketing internet Google, mais son taux de croissance est jusqu’à trois fois plus important que celui de son concurrent – l’écart se ressert.
Néanmoins, l’innovation reste au cœur de l’entreprise. Faire peau neuve et repenser l’idéologie du site pourrait redonner un nouveau souffle à Facebook, qui doit se détacher de cette image inquiétante de propriétaire de notre identité numérique. L’annonce de Facebook Timeline présage une modification stratégique pour l’entreprise, modification risquée au regard de l’aversion au changement des utilisateurs pour qui habitude est synonyme de sécurité.
L’attention doit dès lors être portée sur les besoins évolutifs des internautes. Adaptabilité et flexibilité seront de mise afin de répondre à leurs attentes – de ce point de vue, Google+ semble plus en phase avec les enjeux actuels et mériterait d’être plus connu.
2. Google+, si affinités
2.1. Google et le web social
Après l’échec du lancement d’Orkut en 2004 et plus tard de Buzz, Google entame enfin un virage social prometteur. C’est en juin 2011 que le géant du Web présente son dernier né : Google+.
Le travail effectué est remarquable : l’interface purifiée et simplifié du site sert de vitrine à ce qui s’avère être une plateforme sociale pour le moins complète. A une représentation fidèle de la vie sociale permise par le système de « cercles », vient s’ajouter une large panoplie de services dont la liste ne cesse de croître au fil des mises à jour : vidéoconférence, éditeur photo avancé ou encore page d’entreprises sont de la partie. Et Larry Page, PDG de Google annonce que ce n’est qu’un début.
C’est ainsi que Google parvient à se détacher des standards mis en place par Facebook pour proposer son propre réseau social auquel ne manque l’activisme des utilisateurs qui estiment inutile l’utilisation de Google+ en vue de la faible fréquentation du site.
2.2. La mise en place du premier Hub Internet : de l’intégration à l’homogénéisation
Google se doit de répondre à la demande, donner des raisons aux internautes de rejoindre son réseau et les inciter à faire partie de cette nouvelle expérience communautaire. Nouvelle ? Certainement. Car si Google+ n’en est aujourd’hui qu’à ses débuts, il convient de se placer dans une perspective dynamique où le potentiel de Google réside dans son pouvoir intégrateur.
A terme, le projet Google+ devrait rallier la plupart des services Google. Se plaçant dans une optique dialogique, le réseau social devrait pouvoir améliorer la qualité d’autres applications de l’entreprise, à l’instar de Maps, Youtube ou encore Gmail. Ainsi, Google+, en absorbant ces services pourra faire figure de plateforme multimédia complète disposant, contrairement à Facebook, d’une intégration, suivie d’une homogénéisation poussée et concentrée des besoins primaires de l’internaute d’aujourd’hui : musique, vidéo, documents, mails, contacts, navigation, recherche, etc – la liste est longue.
Reste à attirer les utilisateurs dans l’orbite du réseau. Pour cela, Google dispose de différentes solutions, plus ou moins contestées et contestables.
2.3. Stratégies de déploiement : concurrence, concurrences
Nul ne pourra reprocher à Google+ par exemple de s’être payé le luxe d’une publicité pour le moins voyante – une grande flèche bleue invitant à entrer dans le monde de Google+ - sur le site internet le plus consulté et la page d’accueil de la plupart d’entre nous : Google.com.
Néanmoins, l’entreprise pourrait adopter une politique concurrentielle plus agressive en profitant d’un effet de levier permis par sa position dominante de géant du Web et de la publicité numérique. Pour ce faire, Google pourrait favoriser les résultats de Google+ lors des recherches sur son site par exemple, ou encore, dans un cas extrême, rendre accessible la recherche Google, ainsi que l’ensemble des services du groupe, uniquement par le biais de l’interface de Google+. Effet garanti, certes, mais sanctions aussi : n’oublions pas que Google est déjà sous la surveillance des autorités de la concurrence.
Enfin, Android : ce système d’exploitation mobile signé Google ne cesse de se développer et de conquérir le cœur de plus en plus d’utilisateurs. L’intégration accrue de Google+ au cœur de ce système d’exploitation mobile dynamisera les deux entités qui profiteront d’avantages mutuels. Il viendra un temps ou l’écosystème développé autour des téléphones mobiles alimentera l’activité de Google+, et inversement. Sur ce terrain, Google se place en tant que concurrent direct d’Apple, avec ses millions de terminaux mobiles qui attendent au fond de vos poches la révolution du Web 3.0.
3. Apple : une longueur d’avance ?
3.1. Potentiel social, mais encore ?
Le Web social reste à portée de main pour Apple. En connectant tous ses appareils, Apple pourrait être à l’origine d’un réseau prenant appui sur les nombreux terminaux vendus, et qui bénéficie d’une culture communautaire longuement entretenue auprès des utilisateurs et autres fans de la marque. Ce dernier point met l’accent sur un déterminant essentiel de la course à l’information : la loyauté et la confiance des consommateurs envers la firme à la pomme est sans aucun doute un atout de taille dans cette rude compétition.
Si Ping ou encore Genius, deux services à caractère plus ou moins social, font pâle figure face aux géants du Web Social, Apple n’est pas pour autant dépassé dans la guerre de l’information. Il semblerait que l’entreprise ait plutôt une longueur d’avance dans le domaine. En effet, tandis que Facebook et Google se disputent la place du leader du Web 2.0, Apple fait cavalier seul vers la future et troisième révolution internet.
3.2. Convergence et interdépendance
Se focalisant jusqu’à présent sur le déploiement et la vente de ses terminaux — Ordinateurs portables, iPhones, iPad principalement — Apple se concentre tout autant sur l’amélioration de son matériel et de ses logiciels que sur la conquête du cœur des réfractaires à la marque.
Néanmoins, le dessein d’Apple est plus ambitieux : avant-gardiste et innovante, l’entreprise canalise ses efforts afin d’homogénéiser sa gamme de produit, autant sur le plan esthétique que logiciel. Cette convergence a été clairement annoncée lors de la présentation de Mac OS X Lion qui revendique avoir intériorisé l’expérience de l’entreprise acquise grâce à ses terminaux tactiles.
La stratégie d’uniformisation employée par l’entreprise transparait à la fois au travers de la mise en place d’iCloud, ou encore de logiciels tels que iMessage, Facetime ou autre, et présage d’une convergence poussée des différentes plateformes qui aboutirait à la création d’un écosystème Apple : c’est là que l’internet des objets pourrait effectivement voir le jour.
Si l’interaction entre appareils et la communication d’informations de façon intuitive, transparente et permanente font partie des enjeux de cette nouvelle ère, quelle place accorder à l’utilisateur dans ce nouvel environnement ?
3.3. Redéfinir les frontières entre l’homme et la machine
Siri. Loin d’être un simple gadget destiné à booster les ventes de l’iPhone 4S, cet assistant personnel marque le début du changement de l’expérience utilisateur.
Le mécanisme est simple et prenant : personnifier l’iPhone pour en faire un conseiller, un objet « intelligent », voire même un compagnon. Siri se place ainsi dans une optique d’optimisation de l’expérience utilisateur. Certes, Siri n’en est qu’à ses débuts et possède encore quelques défauts qui nuisent à son utilisation, mais son potentiel futur est énorme, d’autant plus que son implantation au cœur de tous les systèmes d’exploitation d’Apple ne saurait tarder.
L’entreprise se concentre de la même manière sur la façon dont l’utilisateur interagit avec ses appareils au quotidien : après l’expérience tactile apportée par l’iPhone, les travaux sur la 3D et les lentilles/écrans pourraient encore bouleverser nos habitudes.
Ainsi, il s’avère qu’Apple a fait le choix d’une intégration poussée de l’utilisateur au processus d’interdépendance qui se met en place entre les différents appareils de la firme. Dès lors, communication et uniformisation se conjuguent et se complètent afin d’asseoir les bases solides d’un futur où l’information est omniprésente et disponible à tout moment : la réalité se trouve alors augmentée. Il convient à présent de mettre en évidence les principaux enjeux et autres implications sous-jacentes aux transformations que connaît le monde d’aujourd’hui.
Conclusions et implications
En définitive, il apparaît que la guerre de l’information ne connaît pas d’issue certaine. Si Facebook et Google se livrent une rude concurrence pour le poste de leader du Web Social, notamment grâce à l’intégration de plus en plus poussée de services périphériques à leurs plateformes sociales, Apple est d’ores et déjà engagée sur la voie du Web 3.0.
Cependant, quel que soit le résultat de cet affrontement, de grands changements sont à prévoir : l’information est désormais partout, son intégration à la vie quotidienne est inéluctable. L’adaptation de notre monde, autant sur le plan politique, législatif ou encore économique, s’inscrit dans un processus d’évolution de long terme.

En ce qui concerne la consommation par exemple, la prédominance et l’accessibilité à l’information permettront l’adaptation de la production à la demande, ainsi qu’un pas en avant concernant la publicité ciblée, qui bénéficiera non seulement de plus de précision, mais aussi de l’instantanéité.
De même, la régulation de l’espace internet est à prévoir et des changements drastiques sont à mettre en place pour mieux contrôler les possibilités infinies offertes par le net.
Dresser une liste exhaustive des modifications à venir serait non seulement imprécis, mais surtout impossible en vue de l’ampleur du phénomène.
Néanmoins, une des grandes problématiques reste la relation entre ces leaders  de l’information et les gouvernements. Il convient dès lors de se demander si la puissance acquise par ses firmes sera absorbée, contrôlée voire intégrée aux appareils d’Etat, ou au contraire, l’indépendance relative de ces entreprise sera préservée, au quel cas le Pouvoir se verrait changer de mains. Ainsi, Apple, Google, Facebook, ou tout nouvel entrant sur le marché, peut être considéré comme un architecte du monde de demain, un monde où les frontières terrestres pourraient bien se voir remplacées par des frontières numériques. Après l’ère des nations, place à l’ère de l’information.
 

20 novembre 2011

Goldman Sachs - Les nouveaux maîtres du monde ? (Documentaire)

Par Lucas Armati
Pour http://television.telerama.fr

Comment Goldman Sachs, petite maison de courtage fondée en 1869 par un immigré allemand, est-elle devenue la banque d'affaires la plus puissante du monde ? La première chose que l'on apprend chez Goldman Sachs c'est que l'on ne doit pas parler de Goldman Sachs. Les anciens ont peur, les stagiaires se cachent. Depuis décembre 2006, les banquiers de Goldman Sachs savaient qu'une crise financière se préparait et ont largement tiré profit de cette précieuse information. Les Américains, eux, en ont subi les conséquences et commencent à se réveiller. Ce plongeon au coeur de l'une des plus grandes institutions de Wall Street permet de lever le voile sur les méthodes de la finance mondiale.

Plus les agissements des ban­­ques d'affaires mondia­les sont mis au jour, plus l'ahurissement le dispute à la colère. Mené comme une enquête policière, le do­cu­mentaire Les Nouveaux Maî­tres du monde ne déroge pas à la règle, malgré une cons­truction parfois un peu brouillonne. Son objet d'é­tu­de : la puissante banque d'affaires Goldman Sachs, au­trefois surnommée « la Tor­tue » pour sa prudence, et au­jourd'hui symbole d'un sys­tème amoral, voire illégal. Comment cette mue a-t-elle été rendue possible ?
S'appuyant sur les précieux témoignages de journalistes, politiques, financiers, le réalisateur Jean-Luc Léon revient sur la mise en place et le cynisme des méthodes employées - comme vendre des titres sur l'effondrement desquels on parie parallèlement. Mais le documentaire est le plus percutant quand il s'alarme de la quasi-impossibilité de faire marche arrière. Effectuées hors Bourse, de plus en plus de transactions échappent en effet à tout contrôle. Et l'influence de Goldman Sachs s'avère considérable : les campagnes électorales de nombreux politiques américains sont financées par la banque, alors que ses anciens lieutenants occupent des postes stratégiques, aux Etats-Unis et à l'étranger. Quelle fonction a donc occupée, de 2002 à 2005, Mario Draghi, le tout nouveau président de la BCE ? Vice-président européen d'une banque nommée Goldman Sachs...


Direct Link : ZSDP

EN COMPLEMENT :

Par Ibrahim Warde
août 2010 

pour http://www.monde-diplomatique.fr

Une réforme du système bancaire qui n’effarouche pas Wall Street

Les présidents américains passent, Goldman Sachs demeure

 Le 15 juillet, le Sénat américain a adopté ce qu’il est convenu d’appeler « la plus vaste réforme du secteur financier jamais opérée depuis la Grande Dépression ». La loi, plus modeste que le projet initial, représente un succès politique pour M. Barack Obama. Face à un lobby bancaire affaibli par la crise, ce dernier a su profiter des révélations sur les us et coutumes de Goldman Sachs.

Le jour même où la loi bancaire dite « Dodd-Frank » (du nom des élus démocrates Christopher Dodd et Barney Frank) était adoptée par le Sénat, survenait un autre fait qui s’en est presque trouvé éclipsé : l’accord entre l’agence fédérale censée gendarmer la Bourse, la Securities and Exchange Commission (SEC), et Goldman Sachs. Contre une amende de 550 millions de dollars, la banque d’investissement s’est dégagée d’une plainte pour fraude relative à un produit financier, « Abacus », qui lui avait permis de se prémunir contre la baisse des obligations liées à l’immobilier au moment où elle incitait ses clients à investir sur ce marché... La SEC, longtemps critiquée pour sa passivité, pouvait se targuer d’un coup d’éclat. Et Goldman Sachs a démontré l’étendue de son savoir-faire politique : elle a reconnu des « erreurs » dans la commercialisation du produit — sans que celles-ci remettent en cause l’équipe dirigeante. En somme, la banque d’affaires peut tourner la page. Apparemment importante, l’amende ne constitue que l’équivalent de deux semaines de ses profits. Ou encore 3 % de l’enveloppe des primes qu’elle a distribuées en 2009.

Maquillage des comptes grecs

 

Cette aptitude à jouer avec le pouvoir — ou à se jouer de lui — ne saurait étonner. Depuis le début des années 1990, une carrière politique de premier plan vient logiquement couronner le parcours de tout patron de Goldman Sachs (lire « Amitiés haut placées »). La consanguinité avec le monde politique explique l’implication de la banque dans les grandes manœuvres financières : celle-ci a joué un rôle aussi central qu’ambigu dans l’affaire des subprime et du sauvetage des banques ; elle a aidé la Grèce à maquiller ses comptes, précipitant la crise de l’euro ; elle aurait aussi, en spéculant sur les matières premières, provoqué une hausse artificielle des prix du pétrole. D’autre part, elle a su dégager, bon an mal an, des profits considérables, y compris après l’éclatement des bulles qu’elle a largement contribué à gonfler. Les recettes plantureuses des années grasses n’étonnaient pas. Mais, après l’effondrement du château de cartes et la purge qui a suivi, celles des années maigres ont fini par choquer l’opinion publique, qui s’est interrogée : le malheur des (très nombreuses) victimes de l’éclatement des bulles ferait-il le bonheur de Goldman Sachs ?

Fondée en 1869 par Marcus Goldman, un immigrant juif bavarois bientôt rejoint par son gendre Samuel Sachs, l’entreprise, spécialisée au départ dans le courtage de « papier commercial » (emprunts à court terme émis par des entreprises), reste longtemps tenue à l’écart d’un establishment financier presque entièrement wasp (white anglo-saxon protestant). Durement affectée par la crise de 1929, elle ne connaît son véritable essor qu’après la seconde guerre mondiale ; en 1956, la banque d’investissement joue un rôle crucial lors de l’introduction en Bourse du constructeur automobile Ford. Elle acquiert progressivement une réputation enviable, tant pour son professionnalisme que pour la capacité de travail de ses équipes, très soudées et imprégnées d’une forte culture d’entreprise. Dominée par des financiers à l’ancienne comme Sidney Weinberg ou Gus Levy, elle s’impose peu à peu face à l’establishment traditionnel, jusqu’à s’y fondre.

Goldman Sachs demeure cependant différente de ses concurrentes. La banque est connue pour être méthodique et prudente, et pour ne jamais participer aux opérations de prises d’intérêts « hostiles ». L’une de ses devises — « Se hâter lentement » — lui vaut le surnom de « tortue ». Contrairement à certaines de ses rivales, elle évite les dépenses somptuaires. Pour bien montrer que l’argent ne doit pas être le seul moteur des troupes, ses cadres sont moins payés que ceux de la concurrence, d’où une « frugalité » relative. Une autre de ses devises, « Long-term greedy » (« Avide sur long terme »), lui impose une approche patiente de l’investissement et implique qu’elle sache consentir à des sacrifices financiers, pourvu que ceux-ci lui assurent la fidélité sans faille de ses clients. La culture maison s’exprime dans les célèbres « quatorze commandements ». Le septième affirme justement : « Il n’y a pas de place chez nous pour ceux qui mettent leurs intérêts propres avant ceux de l’entreprise et ceux des clients. » Dans le club très fermé des banques d’affaires, les codes déontologiques et le respect de la parole donnée comptent encore (1).
Tous ces beaux principes sont progressivement mis à mal avec la déréglementation financière des années 1980. Le critère suprême devient celui d’une rentabilité toujours plus grande, qui ne peut s’obtenir qu’au prix de méthodes douteuses : effet de levier (achat spéculatif financé par l’endettement) dangereusement élevé ; détournement des quelques règles qui subsistent ; innovation à tombeau ouvert (2). C’est de cette période que datent la consanguinité avec le pouvoir (même si le discours officiel continue de célébrer le tout-marché), l’internationalisation et la folle course aux profits (3).

Lentement mais sûrement, la « tortue » devient une « pieuvre » qui entend réécrire à son avantage les règles de la finance — lesquelles vont quasiment tout permettre. A l’étranger, des conseillers sont recrutés à prix d’or au sein de l’élite politico-financière pour l’aider à tirer profit de la vague de déréglementation et de privatisations. En France, par exemple, c’est sur M. Jacques Mayoux, inspecteur des finances et auparavant président de la Société générale, directeur général de la Caisse nationale de Crédit agricole et président de Sacilor, que se fixe le choix de la banque. M. Charles de Croisset, inspecteur des finances, ancien président du Crédit commercial de France (CCF), administrateur de Bouygues, de Renault, de LVMH et de Thales, lui succède.

Un autre grand tournant intervient en 1999. Goldman Sachs passe au statut d’entreprise cotée en Bourse (4). Hier société de personnes, en commandite — dont le capital et les bénéfices appartenaient à des associés responsables sur leurs biens propres des risques pris par l’entreprise, dans laquelle ils étaient d’ailleurs tenus de réinvestir l’essentiel de leurs bénéfices —, « la Firme » devient une « société publique » (dont la valeur « établie par le marché » était de 3,6 milliards de dollars), les deux cent vingt et un partenaires de Goldman Sachs, détenteurs de 48 % du capital, empochant en moyenne 63 millions de dollars chacun (5)... C’en est fini de la discipline financière et de l’avidité « sur le long terme ». A l’heure de la financiarisation, le succès se jauge au nombre de dollars générés bilan après bilan. Goldman Sachs arrive en tête des banques de Wall Street pour la rentabilité (13,4 milliards de dollars de résultat net en 2009). Elle étale au grand jour les bonus de ses employés.

Le joueur qui connaît toutes les cartes

 

Dans le casino financier, la banque remplit plusieurs rôles : celui du croupier qui empoche une commission sur toutes les transactions ; celui du conseiller qui, contre espèces sonnantes et trébuchantes, élabore des stratégies et fournit des tuyaux à ses clients — gouvernements, investisseurs institutionnels ou flambeurs invétérés comme les hedge funds (fonds spéculatifs). Ses analystes et ses économistes comptent parmi les plus écoutés de la planète, et leurs déclarations influent souvent sur le cours des choses. Mais, à la table de jeu, Goldman Sachs apparaît surtout comme le joueur qui connaît les cartes de tous les autres : c’est lui qui place leurs paris, en plus des siens...

Le gros des bénéfices de la firme provient en effet du trading sur fonds propres. La banque place ses propres capitaux sur tous les marchés financiers, dans l’immobilier et dans le tour de table de sociétés à fort potentiel. Par ailleurs, depuis l’acquisition de J. Aron & Company en 1981, elle est devenue un poids lourd sur le marché des matières premières et influence de ce fait, sciemment ou non, la santé économique des producteurs comme des consommateurs du monde entier. Ni les affaires liées au marché pétrolier ni celles que réserve le réchauffement climatique (avec la mine d’or des « crédits de carbone ») ne lui échappent (6).
Les conflits d’intérêts sont inhérents à ce supermarché de la finance qui offre toute une palette de services et cherche en permanence à maximiser sa rentabilité. L’affaire Abacus, déclenchée par les courriels indiscrets du trader français Fabrice Tourre (lire « Ces mathématiciens qui font de l’or avec du plomb »), en est un exemple. Goldman Sachs s’est vu accuser par la SEC d’avoir trompé ses clients en leur vendant en 2007 des collateralized debt obligations (CDO), produits dérivés complexes adossés à des crédits immobiliers à risque (subprime), sans les informer qu’elle pariait dans le même temps sur leur chute. D’une part, la banque avait elle-même liquidé son portefeuille de subprime, ce qu’elle était en droit de faire. Mais, surtout, elle avait caché à ses clients qu’elle avait reçu du fonds spéculatif Paulson 15 millions de dollars pour effectuer ce montage. Mieux (ou pis), M. Henry Paulson, le spéculateur lui-même, aurait participé aux côtés des spécialistes de la banque à la sélection des crédits les plus susceptibles de se dégrader.

En d’autres termes, Goldman Sachs, consciente de l’imminence d’une crise des subprime, continuait d’inciter ses clients à parier sur une hausse de l’immobilier tandis que, en association avec un fonds spéculatif, elle misait sur une baisse, ce qui eut pour effet de précipiter la chute de ces titres. Les investisseurs, qui ne se doutaient pas de son double jeu, auraient perdu plus de 1 milliard de dollars dans l’aventure (7). Avant de concéder des « erreurs » et de payer une forte amende, la banque a nié, jugeant la plainte « sans fondement ». Le cas de la Grèce en fournit un autre exemple : l’établissement new-yorkais s’est fait rémunérer comme banquier-conseil du gouvernement de ce pays, tout en spéculant sur sa dette.
D’un point de vue légal, néanmoins, Goldman Sachs avait peut-être raison. Ce qui est immoral n’est pas forcément illégal. Il y a moins d’une vingtaine d’années, lors du scandale des caisses d’épargne, quelque mille cinq cents banquiers avaient purgé des peines de prison sur la base des lois dites anti-racketeering, autrefois mises en place pour combattre la Mafia et le crime organisé. Dorénavant, les banquiers jouissent d’un tout autre statut : un nouveau cadre légal et idéologique prévaut. De nombreuses pratiques (comme l’assurance de dettes connue sous le nom de credit default swaps, ou CDS) échappent à toute réglementation. Le principe du caveat emptor (« acheteur, méfie-toi ») l’emporte. Et Goldman Sachs répète à l’envi qu’elle n’a fait que répondre à la demande de ses clients, lesquels se trouvaient d’ailleurs être des investisseurs chevronnés tenus d’exercer une vérification systématique (due diligence). D’autant que tous les documents légaux contenaient avertissements et réserves d’usage.

Dans le monde de la haute finance, l’opacité résulte souvent d’un excès de transparence. Chaque produit s’accompagne d’une documentation de plusieurs centaines de pages souvent illisibles, que l’on est censé lire et comprendre — ce qui explique pourquoi certains investisseurs se fient aux notes d’agences de notation, lesquelles se trompent souvent. Comme le constate M. Rama Cont, directeur du Centre d’ingénierie financière à l’université Columbia, en évoquant les risques des titres émis par Goldman Sachs et notés AAA (la meilleure note), « l’information est disponible, mais chaque titre subprime est rédigé sur cinquante à soixante pages, et souvent différemment selon les juristes. Il eût fallu mobiliser du personnel adéquat pour éplucher les cinq mille sept cents pages du dérivé de dette Abacus (8) »...

Après avoir longtemps suscité l’admiration, le groupe souffre désormais d’un problème d’image. Au beau milieu d’une crise économique mondiale au déclenchement de laquelle elle a, avec les autres géants de Wall Street, largement contribué, la banque s’est octroyé des bonus jugés « obscènes ». D’autres scandales ou accusations ont surgi, incitant à se demander si, pour elle, la traversée relativement heureuse de la tourmente financière n’était pas due à l’ubiquité de ses anciens. Il est désormais de bon ton, y compris parmi ceux qui avaient bénéficié de ses largesses, de la critiquer. MM. Barack Obama et Gordon Brown, Mme Angela Merkel ont eu des mots relativement durs envers une entreprise qui pourrait un jour leur adresser une offre d’emploi.

L’affaire Goldman Sachs aura néanmoins rendu possible la réforme du système financier des Etats-Unis. La loi Dodd-Frank est assurément claire sur les grands principes : empêcher l’effondrement des grandes institutions financières et leur sauvetage par les contribuables, minimiser la spéculation des banques sur leurs fonds propres, imposer plus de transparence au marché des produits dérivés échangés de gré à gré, et enfin protéger les consommateurs contre les pratiques prédatrices et usuraires. En revanche, ses deux mille trois cents pages paraissent moins satisfaisantes s’agissant de la mise en pratique d’un tel programme. Même si les chiffres de la Chambre de commerce des Etats-Unis sont sans doute exagérés à dessein, la loi Dodd-Frank impliquerait la rédaction par dix agences gouvernementales différentes de cinq cent trente-trois nouvelles régulations, soixante enquêtes et quatre-vingt-quatorze rapports, dans un délai de trois mois à quatre ans...
Le lobby bancaire se battra sur tous ces terrains. Il mise sur la disparition progressive de la rancœur publique envers les institutions financières pour retrouver toute sa liberté d’antan. Là encore, Goldman Sachs saura jouer sa partie.

Ibrahim Warde
Professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomacy (Medford, Massachusetts). Auteur de Propagande impériale & guerre financière contre le terrorisme, Agone - Le Monde diplomatique, Marseille-Paris, 2007. 
(1) Charles D. Ellis, The Partnership : The Making of Goldman Sachs, Penguin Books, New York, 2009.
(2) Cf. Suzanne McGee, Chasing Goldman Sachs : How the Masters of the Universe Melted Wall Street Down... And Why They’ll Take Us to the Brink Again, Crown Business, New York, 2010.
(3) Lire « Les assises du système bancaire ébranlées par la déréglementation », Le Monde diplomatique, janvier 1991.
(4) Lisa Endlich, Goldman Sachs : The Culture of Success, Simon and Schuster - Touchstone, New York, 2000.
(5) Nomi Prins, It Takes a Pillage : Behind the Bailouts, Bonuses and Backroom Deals from Washington to Wall Street, Wiley, Hoboken, 2009.
(6) Matt Taibbi, « The Great American Bubble Machine », Rolling Stone, New York, 5 avril 2010.
(7) Lire « Des Français qui gagnent », Le Monde diplomatique, juillet 2010.
(8) Sylvain Cypel, « Les “conflits d’intérêts” d’Abacus », Le Monde, 4 mai 2010.

17 novembre 2011

La Googlisation est dans l’Entonnoir

Par Hubert Guillaud
pour http://www.internetactu.net

Pour conclure le dossier sur la société de la requête, il semblait important de montrer que les réflexions sur Google sont assez nourries en France et qu’elles ne se résument pas, loin de là, au pamphlet de Jean-Noël Jeanneney, comme l’estimait Geert Lovink.


La publication de L’entonnoir, aux éditions C&F, réunissant plusieurs contributions de chercheurs provenant essentiellement des sciences de l’information et de la communication, est un condensé de quelques-unes des nombreuses interrogations qui agitent l’univers de la recherche quand on évoque Google. Il nous a semblé intéressant de vous en livrer l’introduction qui donne un bon aperçu de la richesse de son contenu, notamment en questionnant la notion de la pertinence du moteur ou en analysant le discours que porte Google sur lui-même.

Comme le dit Hervé Le Crosnier, éditeur et préfacier de l’ouvrage : “La formation du citoyen du vingt-et-unième siècle passe par le décryptage des processus de condensation des méga-entreprises du web, non pour les mettre de côté, ce qui est impossible, il faut et il a toujours fallu des filtres à information pour éviter la noyade, mais plus simplement pour les mettre “à leur place”.” Comprendre Google, décoder les projections mentales de l’entreprise et nos propres représentations, sont nos premières armes pour donner place au recul critique nécessaire pour comprendre l’évolution de la société de la connaissance.

 

Introduction à l’Entonnoir

 

Depuis leur avènement au milieu des années 1990, les moteurs de recherche commerciaux ont pris une place de choix dans les habitudes des internautes. Le succès rencontré par ces outils n’a cessé de se renforcer et oblige à l’analyse. La position hégémonique du moteur de recherche Google dans le paysage français et occidental, son positionnement particulier et le changement de modèle qu’il a imposé dans la recherche d’information en ligne en font un dispositif qui mérite d’être interrogé.

Cet ouvrage cherche à passer au-delà du fonctionnement intrinsèque des services de Google pour mettre en débat les valeurs qu’ils promeuvent et les pratiques dont ils font l’objet. Dans l’entonnoir de Google se joue à la fois la contraction de “tout le web” dans un champ de recherche unique, devenu indispensable, et la construction d’un discours auto-justificatif et moralisateur qui en retour inonde tout le web. Double circulation en entonnoir. Nous souhaitons au long des divers articles qui composent cet ouvrage rendre compte de phénomènes distincts et pourtant connexes.

Pour une partie des usagers, la méconnaissance des outils de recherche tend à objectiver les résultats fournis par Google. Ce phénomène nous semble lié à l’intelligibilité des typologies et techniques documentaires, des techniques (algorithmiques) stochastiques et à la surcharge informationnelle. De l’autre côté, nous avons des usagers désorientés par la déconstruction/reconstruction de leur univers documentaire. En cause la versatilité des services, des sources, des interfaces d’interrogation, rythmée par les rachats et les fusions d’entreprises et par l’évolution des techniques. Aussi, même si chacun des textes de l’ouvrage peut être lu indépendamment des autres, l’ensemble est agencé selon un fil rouge, une certaine progression entre une perte d’intelligibilité (flou cognitif) et une perte de repères (flou sémiotique).

Nous avons organisé les articles proposant les résultats de recherches en sciences de l’information et de la communication des universités françaises en trois parties : les pratiques, les méthodes et l’analyse du discours de Google. De l’usage de l’outil Google à la volonté de pouvoir de l’entreprise Google Inc.
Nous ouvrons l’ouvrage par une démonstration du flou cognitif des usages dans l’appréhension des outils de recherche d’information par le public estudiantin. Public intéressant à observer, puisqu’il constitue un échantillon parmi les personnes acculturées aux moteurs de recherche, qui plus est placées dans une situation d’acquisition de méthodologie de travail. Ceux qui arrivent à l’université de nos jours font un usage banalisé des moteurs commerciaux en ligne. À partir d’une enquête menée auprès d’étudiants de première année, Brigitte Simonnot cherche à cerner les représentations des outils chez ce public. L’enquête, comme d’autres menées ailleurs, montre la position hégémonique qu’occupe le moteur Google, plébiscité pour sa facilité d’usage et son côté intuitif. Cependant, le recours fréquent aux moteurs n’amène pas les étudiants à questionner les fondements d’une démarche informationnelle aboutie et n’améliore pas leurs connaissances info-documentaires. Il leur donne surtout une illusion d’autonomie dans ce domaine. Illusion entretenue par un manque d’intelligibilité des outils de recherche et des ressources documentaires. L’illusion constitue-t-elle un frein à la connaissance ? Les formations dispensées à l’université méritent d’être repensées pour promouvoir et approfondir les compétences info-documentaires et offrir aux étudiants des catégories permettant de mieux gérer, évaluer et maîtriser la densité d’information, d’acquérir une meilleure autonomie et ne pas laisser le moteur régler la sélection des sources à leur place.

Autre public dont l’observation peut se révéler charnière, celui d’une catégorie essentielle de spécialistes de l’information : les journalistes. Ils ont fait la part belle à la communication marketing du moteur dans leurs colonnes. Ils ne sont pas non plus les derniers à utiliser les moteurs de recherche dans leur activité professionnelle. Nicolas Pélissier et Mamadou Diouma Diallo interrogent la place grandissante qu’occupent les moteurs dans les pratiques journalistiques. Ils constatent la montée en puissance des sources électroniques par rapport aux sources traditionnelles – orales et imprimées – dans cette profession. À partir d’une série d’entretiens menés avec des journalistes d’un grand quotidien français, les auteurs évoquent des pratiques d’enquêtes de plus en plus sédentaires où les réseaux télématiques, qu’il s’agisse d’internet ou du téléphone, prennent une part grandissante. Chez les journalistes avec lesquels ils se sont entretenus, Google occupe une place de choix, mais, paradoxalement, ces professionnels de l’information semblent prendre peu de recul par rapport à leurs usages du moteur. Une fois de plus le flou cognitif s’installe et les formations des journalistes devraient prendre en compte cet aspect pour doter les futurs professionnels d’éléments méthodologiques et éthiques plus poussés dans ce domaine.

Au chapitre des méthodes, nous retrouvons au cœur la question de la formation. Alexandre Serres et Olivier Le Deuff font directement écho aux besoins de formation évoqués dans les deux précédents textes. Les auteurs interrogent principalement l’intelligibilité des moteurs de recherche, le flou cognitif dans lequel peuvent être plongés les utilisateurs. Mais plus généralement, ils soulignent qu’une formation aux outils de recherche doit s’appuyer plus largement sur le développement de la culture informationnelle. Les auteurs relèvent plusieurs “confusions sémantiques” induites par les moteurs qui participent à un “brouillage” des notions info-documentaires. Confusion entre les différentes approches de la pertinence : pertinence thématique ou topicale (relevance), pertinence-système calculée par agrégation ou conjonction de mesures statistiques, et pertinence-utilisateur, c’est-à-dire adéquation à un besoin d’information en contexte. Confusion entre mesure d’audience (affluence et fréquentation des sites) et influence. Confusion enfin entre autorité et popularité. Face aux enjeux sociopolitiques soulevés par les nouveaux infomédiaires machiniques que représentent les moteurs de recherche, ils plaident pour une nouvelle approche de la formation documentaire dans les universités et la mise en œuvre d’un véritable travail de réflexion sur la didactique de l’information.

Pour poursuivre sur cette voie, Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot et Éric Boutin se penchent sur le fameux algorithme PageRank du moteur. Inspiré à l’origine par des indicateurs scientométriques, cet algorithme s’en est ensuite éloigné pour s’adapter à l’évolution des ressources en ligne. L’application de tels indicateurs à des corpus de documents aussi hétérogènes que ceux que l’on trouve sur le web visible pour évaluer leur pertinence documentaire par rapport aux requêtes des internautes ne va pas sans poser question. Les auteurs soulignent l’instrumentalisation du concept de pertinence par le moteur et son détournement au profit d’une logique marchande. Des situations de flou et d’ambiguïté s’installent, comprises entre une vision appauvrie de la réalité documentaire et une fuzzy search contrôlée. À l’origine de ces situations, des cultures informationnelles diverses et des pratiques documentaires variées qui relèvent d’un paradigme qui pourrait être celui de la sérendipidité. Pour réduire leurs propos, les usagers ont ou n’ont pas la possibilité ou la capacité de subjectiver leur recherche, du moins ne savent pas ou peu se défaire de l’”objectivation” imposée par les outils de recherche du web.

Ces pratiques et réflexions méthodologiques rencontrent un discours diffusé avec insistance par Google Inc. Nous passons de l’usage technique des ressources au positionnement économique et idéologique de l’entreprise. Les visées de celle-ci dépassent la promotion pour se placer comme référent dans l’imaginaire des usagers. C’est la construction d’un discours qui organise le flou sémiotique, au travers des mots, des concepts, de la communauté des usages et des implicites de l’interface qui sont passés au crible dans la troisième partie du livre.

Après avoir appréhendé les usagers des moteurs de recherche, souligné le flou cognitif qu’ils semblent entretenir et la nécessité de formation à une culture informationnelle capable de rendre intelligibles les outils de recherche d’information, Philippe Dumas et Daphné Duvernay rendent compte d’une dialectique entre usagers et concepteurs des moteurs. Le flou est ici dans la co-construction, à la fois cognitive et sémiotique : qui se sert de qui, en toute connaissance de cause ou par mimétisme ? Les repères sont brouillés ou du moins difficiles à démêler. Les auteurs procèdent à une analyse du googling, usage banalisé du moteur de recherche, en s’appuyant sur les travaux de Patrice Flichy définissant l’imaginaire technique. Dans une approche anthropologique, ils décortiquent certains mythes qui entourent Google et qui participent à la popularité du service qu’ils qualifient de postmoderne. Selon eux, par son cycle incessant d’innovations, le moteur transforme les internautes en usagers-concepteurs, ce qui est emblématique d’une nouvelle culture.
L’usager ne connaît du moteur que son interface, dans lequel il se perd comme sujet, comme avalé par le moteur. Avec Le grand avaleur (The Big Swallow), Jacques Araszkiewiez apporte une contribution riche et inédite par le biais d’une analyse sémiologique de l’interface du moteur de recherche Google. S’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau et de Georgio Agamben, il mobilise le concept de dispositif socio-technique pour le caractériser. Son analyse sémiologique de la page d’accueil du moteur et de certains éléments des pages de résultats l’amène à qualifier l’énonciation du moteur de “voix moyenne”, entre le “je” et le “il”, “à mi-chemin entre l’actif et le passif”. Il discute à partir de cet exemple l’hypothèse de Georgio Agamben selon laquelle de tels dispositifs sociotechniques agiraient par des processus de désubjectivation. Enfin, l’auteur souligne qu’avec le web, les médias comme dispositifs ne sont plus seulement des représentations métaphoriques du monde mais ont une dimension métonymique, jetant en cela un flou sur notre réel.
Nouvelle culture, innovation ininterrompue, Céline Masoni-Lacroix et Paul Rasse montrent que le discours de la société Google pour introduire l’innovation, oscille entre culture d’entreprise et valeurs culturelles universelles. En étudiant le corpus des pages de rubrique du site Google, les auteurs dégagent les métaphores récurrentes. Le discours de Google s’appuie à la fois sur des valeurs politiques (notamment la démocratie) et économiques dont il joue à contre-pied pour finalement mettre en exergue deux sentiments : la croyance et la confiance, qui sont dès lors érigées en valeurs. Beaucoup reconnaissent que la société de Mountain View a imposé un nouveau modèle économique des services commerciaux du web. Ce texte tente de démontrer qu’elle cherche aussi à imposer un nouveau modèle en matière de communication d’entreprise. Comme l’expose John Battelle en 2005 dans son ouvrage La révolution Google. Comment les moteurs de recherche ont réinventé notre économie et notre culture, les deux créateurs de l’entreprise étaient réticents à l’origine vis-à-vis de la publicité classique. Ils ont inventé leur forme de communication. Cependant, le discours affiché sur le site de Google procède d’une rhétorique publicitaire masquée faite de glissements de sens, un flou sémiotique bien entretenu.

L’ouvrage que vous tenez dans vos mains ou dont vous consultez une version électronique, propose un regard souvent original mais toujours critique sur les moteurs de recherche commerciaux, les discours qui les accompagnent et les valeurs qui les sous-tendent. Il aborde sous un angle différent l’analyse de ces dispositifs, et ouvre de nouvelles questions sur la façon de les étudier.

Les sciences de l’information et de la communication proposent en général des approches holistiques des dispositifs de médiatisation, des rapports contenu-contenant et de la distorsion apportée par les usages, en ce qu’ils éclairent des intentions cachées. C’est au crible de cette approche scientifique que les universitaires réunis ici veulent analyser le phénomène Google. Après les discours de glorification, souvent repris par les médias de masse, après les dénonciations, voici venu le temps des analyses. Nous espérons que ce livre offrira aux étudiants, aux chercheurs, aux professionnels de l’information, depuis les journalistes jusqu’aux bibliothécaires, des outils pour mieux comprendre et décrypter ce qui se joue derrière le flou entretenu par les moteurs de recherche.

Mais un livre vraiment sérieux ne saurait se contenter d’une approche strictement universitaire. Les auteurs de nouvelles, notamment les auteurs de science fiction, savent aussi produire des analyses au travers de la force des situations. Il s’agit d’une respiration nécessaire et quand les éditeurs nous ont proposé de publier la nouvelle enGooglés (Scroogled) publiée dans la revue Radar en 2007 par Cory Doctorow, auteur souvent primé et coresponsable du blog Boing-Boing, nous avons évidemment accepté ce bol d’air. La déconstruction du discours de Google par le biais de la SF, loin de nous effrayer, nous incite à continuer l’étude académique pour que toute la société puisse éviter que n’advienne le cauchemar décrit dans la nouvelle.


Gabriel Gallezot & Brigitte Simonnot

Gabriel Gallezot est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, enseignant à l’URFIST (Unité Régionale pour la Formation à l’Information Scientifique et Technique). Il est membre du laboratoire I3M (Information, Médias, Milieux, Médiations). Gabriel Gallezot est co-fondateur de l’Archive Ouverte (@rchiveSIC). 

Brigitte Simonnot est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paul Verlaine-Metz. Elle est membre du Centre de Recherche sur les Médiations. Ses travaux portent sur l’analyse des dispositifs d’accès à l’information et leurs usages, notamment dans le domaine de la formation.

Bilan des exportations d’armes (FRANCE)

Par Marion Boucharlat
pour http://owni.fr

“La crise n’entame pas la dynamique générale” affirmait mercredi le général Philippe Pontiès, porte-parole adjoint du ministère de la Défense, lors de la présentation du rapport sur les exportations d’armement en 2010. “Avec 5,12 milliards d’euros de prises de commandes en 2010, la France se maintient au quatrième rang des exportateurs mondiaux d’armement” se félicite Gérard Longuet, ministre de la Défense, dans un communiqué. Les prises de commande en 2010 sont pourtant en net recul par rapport à l’année précédente, faisant de 2010 la plus mauvaise année depuis 2006.





En 2009, elles plafonnaient à 8,1 milliards d’euros. Comme le montre notre visualisation, plusieurs importantes commandes ont été enregistrées en 2010, notamment avec l’Inde, la Malaisie, l’Arabie Saoudite et le Kazakhstan. Ils se concentrent dans les domaines aérien et supra-aérien, maritime, balistique, d’interception et brouillage des communications. (Cliquez sur l’image pour voir afficher l’ensemble des pays et des commandes).


Légende : les points beige correspondent aux commandes entre 1 et 50 millions, les points rouge aux commandes supérieures
Sur le globe, la région du Proche et Moyen-Orient réunit la majorité des commandes, pour un montant de 1,2 milliards en 2010, loin devant l’Asie du Sud (802 millions) et l’Union européenne (541 millions).


Un Moyen-Orient en pleine ébullition révolutionnaire depuis le début de l’année 2011. Le général Pontiès du ministère de la Défense et Bernard Valéro, porte-parole du Quai d’Orsay, ont assuré que les autorisations d’exportation pour les pays où la répression faisait rage, Syrie et Yémen en tête, étaient gelées, sans toutefois être en mesure de le confirmer pour Bahreïn.
Depuis 2006, la France a livré du matériel militaire pour une valeur de plus de 6,2 milliards d’euros aux pays de la région, principalement à l’Arabie Saoudite et aux Emirats arabes unis. En 2010, le montant des livraisons (en gris clair sur le graphique ci-dessous) s’élevait à 1,6 milliards d’euros.


Plusieurs indices permettent de mesurer les exportations de matériel militaire. Seules les prises de commande font l’objet d’un traitement détaillé dans le rapport du ministère. La catégorie de l’armement exporté est donnée, sans préciser ni le nombre de contrats, ni le matériel précis concerné.


Visualisation réalisée par Marion Boucharlat. Vous pouvez télécharger le poster en haute définition.

15 novembre 2011

Hotel Sahara (Reportage)

http://www.hotelsahara.de
(Allemagne, 2008, 52mn)
ZDF




Direct Link : DP , FSO , WP


Bettina Haasen (*1969) a étudié les langues africaines et les sciences politiques à l’université de Hambourg et à Paris. Entre 1997 et 2001 elle a travaillé en tant que productrice pour la boîte de production EGOLI Films à Berlin. 

Ses premières réalisations de films documentaires sont récompensées en 1999 avec le Prix FIPRESCI (du meilleur premier film à IDFA) pour son film «Entre 2 mondes». Entre 2001 et 2004 elle a travaillé pour la coopération allemande au Niger. A son retour en Allemagne, elle a réalisé «La tente de l’inconnu» (IDFA, Lussas, Thessalonique), puis «Shadows of the Desert» (43’ & 52’ pour SWR/Arte), «Irene Dische–Ma Vie» (43’, ZDF/Arte). HOTEL SAHARA est son premier documentaire long-métrage. Actuellement Bettina Haasen vie en tant qu’auteure indépendante à Berlin.



La liberté de circulation n’est pas un droit universel, mais est réservé à un petit cercle de privilégiés. Parce que l’univers de la migration me préoccupe depuis bien longtemps, il me tenait à cœur de montrer son développement par le prisme du film documentaire. Dans ce monde des migrants tel que je l’ai découvert, les personnages déchirés sont sur le qui-vive en permanence ou emprisonnés dans une immobilité non désirée. C’est un espace irréel, de transit qui accueille des personnes d’issues du Ghana, du Cameroun, du Togo, du Nigeria et autres pays d’Afrique. «Nouadhibou» en Mauritanie est la dernière escale avant la destination, tant rêvée, tant prisée: l’Europe. Un dernier obstacle les sépare de leur rêve, ce petit bout d’océan atlantique à traverser. Au début, cette obsession du départ à n’importe quel prix me fascinait. Cependant, pourquoi tant d’hommes et de femmes risquent tous les jours cette traversée dont  l’issue est entièrement aléatoire au péril leur vie ? «Le grand gendarme européen» FRONTEX (Agence Européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle) vient d’avouer son échec dans la lutte contre l’immigration clandestine. Le flux s’avère non seulement incontrôlable, mais de plus les efforts des aventuriers pour éviter les brigades de FRONTEX au cours de la traversée rend le périple encore plus dangereux. Seule une minorité arrive sur les îles Canaries, à peine 1000 km de distance des côtes mauritaniennes.

Quatre années de recherche ont précédé les premiers tournages. J’ai tenté de comprendre, de découvrir les nuances du monde du transit, en rencontrant les migrants et tous les acteurs. Quels sont les visages derrière les stéréotypes, les statistiques et les images de naufragés qu’on voit sans cesse, depuis 2001 dans les médias ? Que veut dire être déjà en route mais pas encore arrivé ? Comment définir cette vie «entre deux» ? Une vie en attente. En stand-by. J’avais l’intention de trouver un langage au niveau de l’image mais aussi sonore qui pourrait traduire cet état de transit, de capter cette ambiance morbide que j’ai pu observer lors de mes repérages. Nous connaissons tous le besoin plus ou moins fort de pouvoir se réinventer autrement, ailleurs, en mouvement, afin de satisfaire nos rêves.
Pendant les années de repérages dans des lieux de transit j’ai pu rencontrer des destins et biographies multiples. Ces rencontres m’ont confrontée avec ma propre définition de la liberté de mouvement. Les personnes que j’ai pu rencontrer ont toutes un point commun: une sensation d’invulnérabilité et la conviction qu’il n’y a plus rien à perdre.

HOTEL SAHARA est synonyme d’un lieu qui héberge des existences disloquées, entre le désert et l’Atlantique, des vies qui se sont installées dans une sorte de faille temporelle et qui ne s’attachent à rien, sauf à leur rêve.

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14 novembre 2011

Ormuz, détroit de la peur

Par Philippe Leymarie
jeudi 10 novembre 2011
pour  http://blog.mondediplo.net

Et si l’Iran, qui en est le principal riverain, fermait le détroit d’Ormuz ? La crainte d’un blocage de cette voie d’eau stratégique, par laquelle transite 40 % du pétrole exporté du Proche-Orient, ressurgit à chaque montée de tension à propos de l’Iran : c’est à nouveau le cas après la déclaration du président israélien Shimon Pérès, le 5 novembre dernier, selon laquelle la perspective d’une option militaire contre l’Iran pour l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire se rapproche. Et après la publication le 8 novembre du rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) évoquant de « sérieuses inquiétudes concernant une possible dimension militaire du programme nucléaire » de Téhéran, alors que de son côté le président français Nicolas Sarkozy assurait le 9 novembre à une délégation à Paris du Congrès juif mondial vouloir accentuer les pressions sur l’Iran, « Israël n’ayant n’a pas de meilleur partenaire pour sa sécurité que le gouvernement français ».
Sur Israël-Infos, Gerard Fredj relève que le numéro un français a reçu mercredi « durant quatre vingt onze minutes » cette délégation du Congrès juif mondial, conduite par son président Ronald Lauder, ainsi que Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives (CRIF), désireux d’obtenir de M. Sarkozy l’assurance qu’il inciterait les pays occidentaux à agir rapidement pour empêcher l’Iran de parvenir à assembler une bombe nucléaire. Selon Richard Prasquier, Nicolas Sarkozy aurait effectivement assuré qu’il « pousserait » à un renforcement des sanctions internationales contre Téhéran, qui rendraient difficiles les transactions de la Banque centrale iranienne et les exportations de pétrole. En revanche, le président français aurait insisté sur les « conséquences lourdes » d’une intervention militaire destinée à frapper les sites nucléaires iraniens.
Deux mentions récentes de ce qui pourrait se passer autour de ce passage d’Ormuz, long de 63 km et large de 40 km, avec deux rails de navigation de 3 km de large essentiellement situés dans les eaux omanaises - détroit qui relie la mer d’Oman au Golfe arabo-persique, et voit passer chaque année deux mille quatre cents pétroliers, au long de la côte iranienne [1]. Pour Kaveh L. Afrasiabi, professeur de science politique aux universités de Téhéran et Boston, « l’Iran peut couper le détroit d’Ormuz pratiquement à tout moment, et cela mettrait un coup d’arrêt à l’exportation des quelque 6 millions de barils de pétrole embarqués chaque jour [2] ».

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Le détroit d’Ormuz
Philippe Rekacewicz 
 
Comme une éventuelle intervention militaire israélienne contre les implantations nucléaires en Iran « nécessiterait, pour avoir des chances de réussite, d’effectuer des frappes sur une douzaine de sites, certains dans ou autour de secteurs peuplés, avec une forte probabilité de faire de nombreuses victimes civiles », cela déclencherait selon lui « un tsunami de colère populaire » dans le pays, qui conduirait les responsables politiques iraniens à lancer des représailles aussi dures que possible contre les intérêts américains et israéliens, avec notamment un blocage d’Ormuz.

« Rhétorique incendiaire » 

 

Cet intellectuel, réputé proche du président Ahmadinejad, estime – comme d’autres experts de politique étrangère en Iran – que l’exécutif américain ne fait rien pour apaiser ce qu’il appelle la « rhétorique incendiaire » d’Israël : « C’est sans doute parce que le président Barack Obama est trop occupé par d’autres problèmes, mais cela peut constituer une erreur grave et coûteuse. »
« La pose de mines dans le Golfe arabique, surtout dans le détroit d’Ormuz, est la principale menace à prendre en compte », considère de son côté Ahmed Al Attar, un commentateur emirati, spécialiste des questions de défense et d’énergie. Il rappelle qu’en 1988, la frégate américaine Samuel B. Roberts avait heurté une mine iranienne, et avait été presque perdue. « L’installation de champs de mines à grande échelle entraverait considérablement le trafic de pétrole et l’ensemble du commerce maritime dans le Golfe, et serait difficile à contrer, quoique pas impossible, estime-t-il. Mais la pose de mines, ou l’utilisation de missiles, affecterait également le commerce pétrolier de l’Iran, autant sinon davantage que celui de ses ennemis. L’aviation et la marine iraniennes seraient rapidement annihilées ; les forces armées se retrouveraient sans couverture air, aux prises avec des attaques aériennes répétées. Et il serait vite l’heure d’abandonner la partie… »

Durant la guerre Iran-Irak des années 1980, des tankers avaient été bombardés par la chasse iranienne dans le Golfe persique. Les prix du brut avaient explosé, tout comme les tarifs d’assurances. L’Iran peut être tenté d’agiter la menace de sa « marine de guérilla » – constituée notamment d’escadrilles de vedettes rapides – et d’une éventuelle fermeture du détroit, au cas où Israël, les Etats-Unis ou l’Europe iraient trop loin dans les sanctions, ou dans des projets d’attaque de ses installations nucléaires.

Le dernier incident sérieux dans la région remonte au 5 janvier 2008. Des vedettes rapides iraniennes s’étaient faites menaçantes contre une petite escadre de l’US Navy, de passage dans le détroit : des bâtiments américains qui rasaient, semble-t-il, la côte iranienne. L’ancien président George W. Bush était alors attendu dans la région. L’incident, qui n’avait pas débouché sur une poursuite ou un tir, avait permis en revanche à la diplomatie américaine de battre le tam-tam auprès des pays du Golfe en faveur d’une coalition anti-iranienne, et au président lui-même de se poser en garant de la libre circulation dans le golfe et le détroit.

La perspective d’une option militaire 

 

Les présidents américain et français ont profité du récent sommet du G20 à Cannes pour dénoncer le programme nucléaire militaire iranien, et agiter la menace de nouvelles sanctions, tandis qu’en Israël on débattait gravement d’une possible expédition punitive des forces armées, dans la foulée d’une déclaration du président israélien. Shimon Pérès [3] avait estimé le vendredi 5 novembre que la perspective d’une option militaire contre l’Iran pour l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire se rapprochait, et suscité une avalanche de débats et commentaires dans la presse israélienne.
Il semble admis, une semaine plus tard, que ce nouvel accès de fièvre était essentiellement verbal, à usage politique, dans l’attente de la publication d’un rapport « favorable » de l’AIEA ouvrant la voie à un nouveau train de sanctions internationales.

Au contraire de l’Egyptien Mohamed El Baradei, qui faisait preuve d’une certaine indépendance, même s’il a peut-être eu une tendance pan-islamique à minorer les tentatives iraniennes pour se doter de l’arme atomique, le Japonais Yukiya Amano – son successeur à la tête de l’AIEA – semble parfaitement en phase avec Washington (qu’il a consulté quelques heures avant de sortir son rapport), et avec Israël (qui a aussitôt clamé que ce rapport confirmait et même légitimait ses inquiétudes répétées). Selon Téhéran, qui ne compte pas changer de politique, ce rapport est fabriqué à l’aide d’éléments communiqués opportunément par des services secrets occidentaux, et ne reflète pas la réalité.

Sur un plan technique, on relève dans la lettre confidentielle TTU, spécialisée dans les questions de défense [4], « qu’à partir de la fin de l’année, l’aviation israélienne n’aura plus à demander la permission aux Etats-Unis pour survoler l’Irak et mener d’éventuelles attaques contre les installations nucléaires iraniennes ». La clause dans l’accord militaire entre l’Irak et les Etats-Unis signé en novembre 2008, incluse sous la pression du premier ministre chiite Nouri al-Maliki, qui a institué une zone interdite de vol au-dessus du territoire irakien en vue d’empêcher des raids israéliens contre l’Iran, arrive en effet à expiration à la fin 2011, après le départ officiel des troupes américaines d’Irak. Or, rappelle TTU, le plus court chemin vers l’Iran pour l’aviation israélienne passe par l’Irak. Par ailleurs, les vives tensions de ces derniers mois entre Israël et la Turquie excluent un passage par ce dernier pays [5].

Ne pas délaisser le Golfe 

 

Plus généralement, si l’ex-président Bush rêvait de remodeler le Proche-Orient, c’est ce même Proche-Orient avec ses évolutions politiques récentes qui, en attendant, contraint l’exécutif conduit par Barack Obama à redéfinir la posture stratégique des Etats-Unis dans le Golfe. Dans un dossier de la revue Diplomatie (juin-juillet 2011) sur « la géopolitique des Etats-Unis : la fin d’un empire ? », Anthony Cordesman, titulaire d’une chaire de stratégie au Center for Strategic and international Studies (CSIS), conseille au gouvernement américain - auquel il n’est pas hostile ! - de ne pas délaisser le Golfe, qui doit rester une priorité absolue pour les Etats-Unis (comme pour la plupart des pays dépendants du pétrole proche-oriental), quitte à laisser à l’Inde, la Chine, et la Russie le « grand jeu » dans l’Asie du Sud, et à « oublier » ou presque l’Afghanistan, le Pakistan, etc., en évitant en tout cas d’y contrarier les fragiles équilibres actuels.

Cordesman, qui dresse un tableau inquiétant des failles et zones de fracture au Proche-Orient, dans des pays qui étaient jusqu’ici des partenaires privilégiés des Etats-Unis (Egypte, Tunisie, Yémen, Bahrein), suggère par exemple :

- de traiter l’Iran comme s’il était déjà une puissance nucléaire potentielle, de ne pas compter sur une opération israélienne, ni sur une évolution favorable du régime, et d’examiner avec les pays du sud du Golfe un possible dispositif de défense antimissiles, en leur offrant une garantie globale de sécurité ;
- de s’appuyer sur le nouvel Irak, comme gardien du trublion iranien, en y maintenant dans la mesure du possible une présence militaire significative, en continuant à former son armée à la contre-insurrection et au contre-terrorisme, etc. ;
- de rassurer les petits riverains du sud du Golfe (Koweït, Bahrein, Qatar, Oman) quant au maintien des installations militaires américaines actuelles ;
- de maintenir une présence navale et aérienne forte dans le Golfe, pour dissuader toute action iranienne sur le détroit d’Ormuz, le Golfe persique, le Golfe d’Oman, l’océan Indien ;
- de considérer l’Egypte et la Jordanie comme des « partenaires critiques » pour la sécurité à l’ouest du Golfe, en mer Rouge,etc. ;
- de développer des programmes de formation, équipement, etc. des armées locales, pour éviter aux forces américaines d’apparaître en première ligne (le fameux « leadership from behind » qui fait florès ces temps-ci) ;
- et aussi de maintenir un partenariat stratégique avec les grands alliés extérieurs au théâtre que sont notamment la Grande-Bretagne, la Turquie, ou la France.

Notes

 

[1] Une base française interarmées permanente a été créée en 2009 à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis, aux approches du détroit, face à l’Iran.
[2] Voir son autre article dans Asia Times, « False bells on Iran’s nuclear program ».
[3] Le même Shimon Pérès avait contribué à faire d’Israël une puissance nucléaire dans les années 1960, avec l’aide technique de la France.
[4] 9 novembre 2011 – n° 821.
[5] En septembre 2007, lorsqu’elle a attaqué un site nucléaire dans le nord de la Syrie, ses appareils avaient largué accidentellement des réservoirs de carburant sur le territoire turc.

4 novembre 2011

Le club des incorruptibles (Reportage)

Par http://videos.arte.tv
(France, Norvege, 2010, 53mn)
ARTE F




Direct Link : DP , WP

Nuhu Ribadu au Nigéria, Fabio de Pasquale en Italie, Helen Garlic en Grande-Bretagne et Juan Carlos Cubillo au Costa-Rica sont des magistrats spécialisés dans la lutte anti-corruption. Leurs enquêtes longues, difficiles, voire périlleuses (corruptions liées à l'exploitation pétrolière, affaires Berlusconi, scandale de British Aerospace...), demandent ténacité et sang froid. Ils font partie du Network, ce réseau international d'entraide crée par Eva Joly en 2005, réunissant une vingtaine d'entre eux à travers le monde. Filmés au plus près, ils témoignent ici de leur métier, des dossiers dont ils ont la charge, de leur sentiment de solitude, des pressions et des menaces dont ils peuvent faire l'objet. Leurs paroles, placées sous le signe de la justice et de l'éthique, éclairent d'une franche lumière le sens du mot "corruption" à l'échelle des puissants.

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