6 juin 2011

G20-G8, ou la passion des faux problèmes

Par par Frédéric Lordon
pour  http://blog.mondediplo.net

On ne pourra pas dire que le G20-G8 n’a pas d’idées : il en a au moins deux. Une idée théorique (variable) et une idée pratique (fixe). Une idée théorique affichée pour mieux dissimuler l’idée pratique inavouée. À vrai dire, l’idée pratique n’est pas neuve, elle est maintenant d’un robuste classicisme et comme une marque de fabrique en train de se patiner : tout faire pour ne rien avoir à faire – contre la déréglementation financière – et envoyer des leurres en tous sens. C’est simplement l’idée théorique – le leurre – dont elle se sert comme d’un paravent qui est régulièrement renouvelée, sans doute pour éviter la lassitude du public et mieux donner l’air de la grande activité. Quelques effets d’apprentissage suffisent pour se faire à l’idée que les « sujets » poussés sur le devant de la scène du G20-G8 sont claironnés en exacte proportion de ce qu’ils sont inoffensifs. En 2009, l’« idée théorique » veut que bonus et paradis fiscaux soient coupables de tout. On annonce de terribles représailles. Que la réalité accompagne le fantasme n’a jamais été le souci dominant de M. Sarkozy : il suffit que les choses soient dites. Au demeurant, tous ses collègues jugent également opportun le double choix et de la voie de garage et de ne la parcourir qu’en mots… En 2010, place à la « guerre des monnaies » – et il faudrait être vraiment mauvais coucheur pour ne pas être d’accord avec le G20 qui aime la paix. L’année 2011 connaît un raffinement certain du « modèle ». Le principe général de ne rien faire est évidemment maintenu – c’est tout de même l’idée ! –, son opérationnalisation sous la forme d’un sujet bien périphérique a abondamment fait ses preuves, on n’en changera donc pas, mais cette année un réel effort est fait pour promener le public encore plus loin que d’habitude. En 2011, la « théorie » propose : « excès de liquidité » et « déséquilibres globaux » (global imbalances). Triple bénéfice d’une posture avantageuse mêlant la technicité et la hauteur de vue – les « déséquilibres globaux » présentent tout de même autrement mieux que ces petites histoires crapoteuses de listings et de paradis fiscaux –, de l’affichage d’un objectif de « rééquilibrage global » rigoureusement inatteignable, et (par conséquent) de la certitude d’une diversion sans espoir aucun de se refermer jamais !

Pourquoi y a-t-il des bulles (et puis des crises) ? Réponse G20-G8 : parce qu’il y a excès des liquidités déversées sur les marchés. Mais au fait, d’où viennent ces liquidités en excès qui, par bulles et crises interposées, font parfois un peu dérailler la mondialisation ? Eh bien… de la mondialisation même ! C’est là qu’est l’os.

La politique monétaire de la Réserve Fédérale ? 

 

Dans l’élégante chorégraphie des Retournés – comprendre : tous les valeureux qui, ayant chanté les louanges du système pendant deux décennies, ont assisté médusés à son effondrement et compris qu’il était temps d’en dire rétrospectivement un peu de mal s’ils voulaient survivre au ridicule – le passage brutal du Greenspan-licking au Greenspan-bashing aura été un morceau de bravoure. Car les mêmes qui s’étaient pâmés si longtemps à célébrer l’homme-qui-parle-à-l’oreille-des-marchés n’ont rien trouvé de mieux que d’en faire immédiatement leur tête de turc, conformément d’ailleurs à un réflexe type de la pensée libérale qui cherche des coupables pour mieux éviter de mettre en question les structures. Dans la galerie des affreux, Kerviel, trop grossièrement crapuleux, a été laissé aux journalistes, mais Greenspan, un banquier central tout de même, voilà qui permettait de se mettre du bon côté du doigt accusateur tout en conservant la hauteur de vue du discours de « la politique monétaire ». Le génie aussitôt transmuté à l’état de cloche est donc passé du pinacle au pilori au motif que sa politique économique, elle-même révisée de « brillante » à « nulle », était déclarée responsable de tout, notamment de « l’excès de liquidité » – qui fait les bulles.

Mais c’était ne pas voir d’abord que la politique monétaire étasunienne, loin d’avoir la souveraineté qu’on lui a spontanément prêtée était bien plutôt à l’état d’automate asservi, et contrainte de créer un environnement de crédit susceptible de soutenir à tout prix la dépense des ménages quand le revenu de ces derniers était comprimé par toutes les tendances structurelles – actionnariales et concurrentielles – de la « mondialisation » même. C’était ne pas voir non plus combien la relance monétaire permanente était devenue la seule solution disponible pour éponger les crises successives d’une finance spéculative congénitalement instable depuis que toutes les forces en ont été libérées par… la mondialisation. Si bien que le rattrapage de chaque crise préparait immanquablement la suivante, le flot de liquidité ayant pour seul tâche d’identifier le nouveau compartiment de marché où aller reprendre la nouba : marchés émergents, valeurs technologiques, produits dérivés de crédits immobiliers, etc. Pour hors-norme que soit la crise ouverte depuis 2007, elle n’a pas été traitée par d’autres moyens – avec pour seule perspective, la reconduction à terme des mêmes effets…
Mais c’est que la contradiction est logée au cœur même de la mondialisation financière : le système bancaire privé continue de devoir être porté à bout de bras par les banques centrales, la chose est spécialement vraie des banques grecques, espagnoles, irlandaises et portugaises (qui à elle seules absorbent actuellement les deux tiers des concours de liquidités de la Banque centrale européenne…) ; quant aux Etats-Unis ça n’est pas pour rien que depuis 2008 la Réserve fédérale a vu son passif multiplié par deux… Ce sont les crises financières mêmes qui forcent les réponses de la politique monétaire vouées à reproduire les crises – et ceci du fait du maintien obstiné des structures de la libéralisation financière. Supposé le retour à la normale, rien ne permet de penser que les conditions monétaires faites à la finance privée deviendraient sensiblement plus restrictives. Sans doute, comme après chaque grande « ouverture des vannes », les taux d’intérêt remonteraient-ils graduellement à des niveaux moins inhabituels, mais pas au point de menacer sérieusement la profitabilité des institutions financières.

Car, sans en être des rouages totalement asservis, et conservant une certaine autonomie formelle, les banques centrales actuelles n’en sont pas moins parties au complexe d’ensemble du capital financier : elles en défendent les structures, tiennent la libéralisation des marchés de capitaux pour une évidence doublée d’une vertu, se sont systématiquement opposées aux tentatives même modestes d’en limiter l’étendue, ont conduit depuis le milieu des années 1980 des politiques anti-inflationnistes et pressé sans relâche les gouvernements à l’orthodoxie des finances publiques, c’est-à-dire fait basculer la monnaie-finance dans ce que Keynes appelait un « régime de créanciers », enfin se sont posées à chaque crise comme la Providence seule capable de sauver le système… et de le faire repartir pour un tour. En définitive, les banques centrales n’entrent avec la finance privée que dans des conflits secondaires et lorsque cette dernière, aveuglée par ses intérêts les plus bornés, en vient à faire sauter le système qui fait pourtant sa prospérité. Plaise au ciel donc, si les bénéficiaires immédiats du système sont trop bêtes pour ne pas menacer de ruiner le système, qu’il se trouve dans le paysage un agent plus rationnel et plus puissant qu’eux pour prendre le point de vue du système lui-même et veiller à sa conservation…

Des taux d’intérêt dédoublés pour asphyxier la finance 

 

Rouages particuliers, jouant certes leur partition à elles hors de toute « commande » formelle, mais néanmoins en conformité avec les réquisits supérieurs de l’ensemble, les banques centrales sont donc spécialement mal placées pour entrer dans une stratégie d’attrition de la finance par restriction de la liquidité. Elles le sont d’autant plus que leur seul instrument en cette matière, le relèvement des taux d’intérêt, auraient des effets collatéraux catastrophiques sur l’économie réelle – qui n’y est pour rien ! Est-il pour autant certain, abstraitement parlant, que les banques centrales ne puissent rien en cette matière ? Non, pourvu du moins qu’elles se dotent des outils adéquats. Il est bien vrai que les banques centrales, à supposer qu’elles le veuillent – clause d’importance… –, se trouveraient prises dans un conflit d’objectifs lié au fait de vouloir poursuivre deux finalités contradictoires (la stabilité financière et la croissance économique) avec un seul instrument (le taux d’intérêt). Quitte à ré-enfoncer un clou déjà tapé, on pourrait suggérer à nouveau [1] de résoudre assez simplement ce conflit par rétablissement de la parité entre les objectifs et les instruments, plus précisément en envisageant un système de taux d’intérêt dédoublés, dont l’un, disons le taux d’intérêt « productif » ou « économique » serait réservé au refinancement des crédits dirigés vers les agents de l’économie réelle, et l’autre, le taux d’intérêt « spéculatif » s’appliquerait au refinancement des crédits dirigés vers les opérations financières. Faire le départ de ces deux sortes d’opération est largement à la portée de l’appareil statistique de la banque centrale qui collige tous les documents comptables bancaires, les banques de second rang étant alors refinancées à un coût global formé au prorata de leurs diverses catégories de crédit. Rien n’interdirait plus de pouvoir tenir le coût du crédit à l’économie au niveau le meilleur pour un objectif composite de croissance et d’inflation (des biens et services) et d’élever aussi haut qu’on veut le taux d’intérêt « spéculatif » pour affamer les marchés de capitaux et tuer l’inflation des actifs financiers – et elle seule.

Deux objections surgissent immédiatement. En premier lieu, le crédit n’est pas le seul carburant des marchés – où se déversent également toutes les épargnes collectées par les diverses catégories d’investisseurs institutionnels. Mais enfin nul n’a jamais cru à la silver bullet, cette unique balle en argent tueuse à coup sûr du vampire, et c’est un arsenal qu’il faut déployer pour en finir avec la libéralisation financière [2] : gagner sur la part « crédit » du flot global qui alimente les marchés ne fera sans doute pas tout, mais ce sera déjà quelque chose. On dira ensuite que l’abattement de toutes les frontières de la finance autorise des liquidités créées à l’autre bout du monde, par une banque centrale qui ne l’entendrait pas de cette oreille, à venir s’investir sans restriction sur nos marchés (ou « nos » renvoie à la circonscription qu’on voudra : celle d’un marché national ou d’un marché régional). Il faut donc redire que, sauf à poursuivre la chimère d’une re-régulation financière globale (à l’échelle de la planète) et qui ne serait pas qu’un inoffensif filet d’eau tiède (à l’image des misérables proposition du comité de Bâle), la re-régulation « sérieuse » ne s’envisage qu’à l’échelle régionale… c’est-à-dire dûment complétée par un appareil de protections adéquates (sous la forme de stricts contrôles des mouvements de capitaux et des filiales d’institutions financières non résidentes autorisées à opérer) pour désarmer les stratégies d’« arbitrage réglementaire » [3] et parer à la contamination par une finance du dehors qui sera restée à l’état sauvage – c’est-à-dire à l’état actuel.

Il reste que l’idée des taux d’intérêt dédoublés aurait de quoi intéresser même les banquiers centraux d’aujourd’hui, pas spécialement ravis de se trouver pris en otage par le secteur bancaire privé qui lui force la main à son secours en situation de crise grave. Mais l’inconséquence n’est pas la chose du monde la moins partagée, et les banques centrales qui ne veulent pas se trouver tous les quatre matins en situation de prêteur en dernier ressort contraint ne veulent pas non plus des outils qui leur permettraient d’éviter de l’être…

Les excédents des Émergents, entre souvenir de la mondialisation passée et effets de la mondialisation présente 

 

Mais l’excès de liquidités a-t-on dit n’est pas le fait que des banques centrales. D’où vient-il alors ? Si l’on met de côté la collecte ordinaire des épargnes dans les pays du Nord, dont les volumes globaux n’ont pas significativement varié en moyenne période, l’explosion des accumulations de liquidités réinvesties sur les marchés est venue pour l’essentiel de la polarisation des soldes commerciaux, au profit des pays émergents… et comme un pur produit des tendances présentes de la mondialisation. C’est ici que la scène du G20-G8 prend l’allure d’une foire aux intérêts particuliers – mais tous bien fondés !
Car les pays du Nord auront du mal à venir faire la leçon aux Émergents pour avoir accumulé de colossales réserves de change – dont on imagine mal qu’elles puissent rester oisives, et qui, cherchant logiquement à s’employer, reviennent se déverser sur les marchés de capitaux. On leur fera en effet difficilement la leçon car, permises par leurs excédents commerciaux, ces accumulations de réserves sont aussi marquées de la mémoire cuisante des crises de 1997-1998, et ont été délibérément constituées pour faire face à l’éventualité de nouvelles attaques spéculatives. C’est que ces pays (Thaïlande, Corée, Hong Kong, mais aussi Brésil, Russie, etc.) ont eu à connaître de près les joies de la mondialisation financière et se souviennent encore des désastres qui avaient suivi des retournements brutaux de la hot money, flots de capitaux courts, exclusivement spéculatifs, qui les avaient fuis avec le même excès qu’ils avaient mis à les investir. L’élévation fulgurante des taux d’intérêt rendue nécessaire pour défendre des parités en plein effondrement avait ruiné leur croissance, et c’est précisément pour se prémunir contre ce genre de nuisance que ces pays ont fait le choix d’amasser des réserves, seul moyen de soutenir avec quelque chance de succès une guerre spéculative sur le marché des changes.

Pour des économies durablement marquées par de tels événements, les seules solutions rationnelles consistent soit en une suspension ad hoc des règles de la mondialisation financière, par exemple au travers de dispositifs de contrôle des flux entrants – et c’est bien l’option choisie notamment par le Brésil, qui voit de nouveau affluer des capitaux fuyant les marchés sinistrés du Nord… mais toujours susceptibles de repartir aussi soudainement qu’ils sont entrés –, soit s’armer préventivement pour cogner une spéculation capable des revirements les plus brutaux. Les G20-G8 pourront tenter de négocier tout ce qu’ils voudront : les échaudés ne se laisseront pas avoir deux fois.

Et puis il y a la Chine. En matière d’excédents commerciaux et de recyclage de réserves accumulées, le fait est qu’elle se pose un peu là. Cependant, ici encore on voit mal les effets possibles de la supplication. Lui demander de moins exporter ? Mais elle a vitalement besoin d’un taux de croissance très élevé pour tenter de « tenir » par le développement matériel un territoire immense sur lequel le contrôle politique devient de plus en plus difficile ; et, en l’absence des institutions (notamment salariales) d’un authentique marché intérieur, ce seront les exportations qui, pour un moment encore, feront le travail. Mais l’ironie goûteuse de cette affaire chinoise vient tout de même des lamentations de ceux qui ont crée eux-mêmes les raisons de se lamenter : il ne faut pas s’étonner en effet que la Chine amasse de colossaux excédents quand les dogmes du libre-échange et de la concurrence non distordue ont installé les conditions de l’échange le plus distordu possible entre économies à standards socio-productifs parfaitement inégaux. Le G20-G8 veut s’attaquer aux « déséquilibres globaux » ? Qu’il commence donc par envisager quelques mesures protectionnistes tempérées et bien ciblées qui viendraient corriger les phénoménales distorsions sociales et environnementales que le commerce international laisse proliférer au nom du « libre-échange » – mais autant rêver Noël en juin. À défaut, attendons avec stoïcisme que le processus de constitution du marché intérieur et de montée en gamme de l’industrie chinoise résorbe de lui-même les excédents – plus que deux ou trois petites décennies, courage.

Mieux oublier la re-régulation financière 

 

Entre les excès de liquidité imputables aux banques centrales – et que celles-ci ne corrigeront pas de sitôt faute d’en avoir et les instruments appropriés et la volonté réelle –, ceux auxquels les échaudés des précédentes crises financières ne renonceront pas plus facilement, et le tranquille quiétisme qui nous abandonne à la dynamique longue du système socio-productif chinois, la résorption des global imbalances n’est pas pour demain. Et – du point de vue du G20 en tout cas – c’est tant mieux ! Car tout le temps que ça dure, on a au moins des raisons d’en parler, c’est-à-dire de ne pas parler d’autre chose. On n’allait pas tenir cent-sept ans les populations avec ces histoires de paradis fiscaux, mais la guerre des monnaies, le nouveau Bretton Woods (sans espoir) ou la correction des déséquilibres globaux, voilà qui est parfait pour occuper les esprits un moment. Et les dissuader surtout de se souvenir que les excès de carburant ne font de dégât que s’il y a un moteur pour les absorber et tourner en sur-régime. Le moteur ce sont les structures de la finance libéralisée. Celles dont le G20 a accepté de parler en 2008-2009 – là, ça aurait été un peu gros de faire l’impasse… – mais qu’il s’est aussitôt empressé d’oublier. De ce point de vue, l’inertie européenne est tout à fait impressionnante – et l’inertie française plus encore si on la met en rapport avec les propos martiaux qui annonçaient l’arraisonnement définitif de la finance depuis Toulon. À part un projet de directive sur les fonds d’investissement (hedge funds et private equity) d’une parfaite innocuité et un peu de meccano institutionnel pour créer des régulateurs spécifiques (assurances, marchés de capitaux, banques) mais sans stratégie de régulation mordante ni pouvoirs réels : rien !

Le paradoxe veut que les intentions les plus consistantes de re-régulation financière viennent finalement des Etats-Unis, intentions seulement cependant, car, pour volumineux qu’il soit, le texte du Dodd-Frank Act, n’a en l’état aucune portée opérationnelle. Sa transcription en directives précises est laissée au bon soin des diverses agences parties au dispositif global de régulation (Fed, SEC, CFTC, etc.)… mais à des horizons qui, pour certaines de ses dispositions peuvent aller jusqu’à 2019. Entre temps, on peut compter sur le zèle combiné du lobby de la finance et des Républicains libéraux pour vider le texte de sa substance, avec d’ailleurs pour principal motif de leur lamento que les dispositions étasuniennes sont bien plus contraignantes que celles de la régulation (?) européenne, et que les banques (et les traders) ne manqueront pas de fuir vers l’accueillante Europe, menace comme d’habitude légèrement surjouée mais qui, incidemment, dit tout de même quelque chose sur la réalité, ou plutôt l’irréalité, de la volonté européenne en cette matière. Aux yeux de la finance étasunienne, la vraie terre de liberté c’est donc l’Europe – et les populations européennes seront certainement ravies de se savoir à l’avant-garde…

Les faux problèmes… qui ramènent aux vrais 

 

Les enseignements à tirer des impasses de la re-régulation financière « mondiale » valent a fortiori à propos de la mondialisation tout court. La chimère de la coordination mondiale n’a jamais été autre chose que l’asile du mauvais vouloir. Il n’est que de voir les admirables progrès qu’elle aura accomplis depuis quatre ans… et de prolonger les tendances.

L’institutionnalisation (sérieuse) du capitalisme ne s’envisage que sur des territoires politiquement clos par un principe de souveraineté (quelle que soit son échelle). Car sans la force politique, seule à même de faire tenir debout des institutions, la question de l’enforcement comme disent les anglo-saxons, c’est-à-dire du pouvoir de rendre des règles contraignantes exécutoires, reste sans solution. Que ces territoires de souveraineté soient de la plus grande extension possible, au-delà de l’échelle nationale, il est très légitime de le désirer, à supposer qu’on sache trouver le point d’équilibre entre le volontarisme-créateur et l’illusion qui fait prendre son désir pour la réalité. L’Union européenne tombe-t-elle sous cette catégorie d’un territoire politique outre-national possible ? En son état actuel, non à l’évidence. Est-il symétriquement exclu qu’elle y tombe jamais à horizon raisonnable ? Pas davantage. La crise pourrait-elle être l’opportunité de ce progrès ? Sans doute – à la condition cependant d’un événement politique que son ampleur qualifierait indiscutablement comme révolution : liquidation des élites politiques, économiques et médiatiques libérales, annulation des traités, authentique constituante, reconstruction à neuf des institutions européennes, soit le comble même du rêve éveillé… dont les prodromes se font pourtant connaître chez les manifestants d’Athènes, les uncut de Londres, les indignados de Madrid, ceux de la Bastille, en attendant (rêvant) un mouvement de contagion qui réunirait tous les peuples européens pour un coup de pied au cul de format continental. Auquel la décomposition endogène de la construction monétaire européenne, telle qu’elle s’opère sous nos yeux, pourrait venir donner un bel élan.

Il reste que les misérables petites combines destinées à faire oublier le désastre de la mondialisation financière finissent par se retourner contre leurs auteurs mêmes. Car tous les leurres lancés les uns après les autres pour en éloigner y ramènent ! Vouloir escamoter les problèmes de la mondialisation proprement financière en occupant le terrain avec les « déséquilibres globaux », créateurs d’excès de liquidités, reconduit fatalement aux impasses de la mondialisation lato sensu. Car les déséquilibres et les excès en question en sont les produits les plus caractéristiques. Si c’est sur leur résorption que le G20-G8 compte pour ramener la finance mondialisée à la modération, il va lui falloir envisager une correction à beaucoup plus large échelle que celle dont il pensait faire l’économie… évidente contradiction à laquelle le G20-G8 n’est nullement décidé à céder, et d’où l’on tire une mesure de sa foncière hypocrisie.
Par construction, l’espace de la mondialisation comme espace dépolitisé, à dessein soustrait à toute autorité politique formelle, comme l’atteste incidemment la substitution de la « gouvernance » au gouvernement, est un espace de purs rapports de force, éventuellement tempérés par le pouvoir d’un hégémon capable de faire régner un ordre – son ordre. La négociation n’a pas d’autre d’espoir que de fortuites convergences d’intérêts. Pour le reste, les structures « dures » qui pourraient contrebattre les effets spontanés des mécanismes de la mondialisation, d’une part ne signifieraient rien d’autre qu’une forme ou une autre… de démondialisation (par des limites formelles mises au libre-échange, par une re-régulation financière sérieuse), et d’autre part sont hors de portée d’une chimérique « communauté » mondiale, fut-elle limitée aux vingt du G éponyme, précisément parce qu’elle n’est pas une communauté – politique. Les sommets successifs peuvent bien continuer s’ils le veulent de nous bahuter d’oubli délibéré en faux problèmes, les faux problèmes viennent immanquablement rappeler les vrais. Et le réel insiste.

Notes

 

[1] Voir « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », avril 2008.
[2] Id.
[3] C’est-à-dire les déplacements d’activités et les relocalisations de certaines opérations en fonction des conditions réglementaires les plus favorables.

31 mai 2011

Place Tahrir, quatre mois plus tard

Par Alain Gresh
pour http://blog.mondediplo.net

Vendredi 27 mai. Il est midi, Le Caire s’éveille. Les appels à la prière s’élèvent dans chaque rue, dans chaque mosquée, rassemblant les fidèles. Les rues sont presque vides, mais des jeunes avec des drapeaux convergent par petits groupes vers la place Al-Tahrir. Un service d’ordre jeune examine les pièces d’identité, fouille les personnes qui entrent dans le périmètre de manifestation. Depuis 24 heures, les rumeurs les plus folles courent dans la ville : que les baltagias, ces milices de l’ancien pouvoir, s’apprêtent à attaquer ; que les banques ont reçu des ordres de vider les distributeurs de billets ; que des troubles vont éclater... Le conseil supérieur militaire a fait savoir qu’il ne tirerait pas sur la foule, mais qu’il ne pouvait assurer la sécurité ! Trois jeunes artistes qui, hier, affichaient pour la manifestation ont été arrêtés.

Assurer la sécurité n’est pas une mince affaire sur cette immense place délimitée par de nombreux bâtiments plus ou moins prestigieux : l’immense Mougama’, haut lieu de la bureaucratie et de l’administration du Caire ; le siège de la Ligue arabe ; l’hôtel Nile Ritz Carlton en pleine réfection ; le siège du Parti national démocratique (PND), l’ancien parti officiel dissous, qui porte encore les traces de l’incendie qui l’a ravagé durant la révolution ; et, au fond, le musée du Caire, bien protégé pour que les pillages du mois de janvier ne puissent se reproduire. Sans parler des immeubles d’habitations dont les propriétaires observent avec intérêt, affichant parfois des banderoles de soutien aux manifestants. Nombre de journalistes ont retrouvé l’appartement de Pierre, que la révolution a rendu célèbre, puisqu’il a permis d’assister, du neuvième étage, à ce qui se passait « en bas ».

La prière n’est pas encore terminée et plusieurs milliers de manifestants l’effectuent sur la place, sous la conduite du cheikh Mazhar Chahin. A côté d’eux, nombre d’autres ne la font pas mais respectent les pratiquants. Ici, malgré la chaleur accablante, tout le monde se côtoie dans la bonne humeur, hommes et femmes, jeunes et vieux. Des filles cheveux au vent forment des groupes avec des filles voilées. On aperçoit même quelques femmes avec le niqab qui manifestent pour la démocratie. Nombre de jeunes se font peindre les joues aux couleurs du drapeau égyptien, à la manière des supporteurs de football.

C’est après la fin de la prière que le nombre de manifestants grandit, plusieurs dizaines de milliers de personnes. Dans une atmosphère détendue, se déroule le rassemblement dont les promoteurs souhaitent qu’il soit le début d’une « deuxième révolution ». Les marchands de jus d’orange ou de mangue alternent avec ceux qui proposent les mille et un symboles de la révolution, des casquettes aux couleurs du pays, des drapeaux, des images des martyrs. Un vieil homme propose une brochure sur la torture, tel autre un journal socialiste révolutionnaire. Des familles se promènent avec leurs enfants, brandissant le drapeau égyptien. « Je suis égyptien » s’affiche sur les tee-shirts comme sur les badges, signe d’une fierté retrouvée. La chaleur cède petit à petit alors que s’accumulent les nuages et que quelques gouttes de pluie rafraichissent l’atmosphère.

Sans atteindre, loin de là, le niveau des grandes manifestations de février, cette mobilisation reflète une sourde inquiétude. Dans de nombreuses villes d’Egypte, d’Alexandrie à Suez, d’importants rassemblements ont également eu lieu, exprimant les mêmes craintes. Mais lesquelles ? Et pourquoi les forces qui avaient combattu ensemble se divisent-elles ?

Hosni Moubarak reste la figure haïe, celle dont on demande le procès, voire l’exécution. Il est le symbole de la corruption, de l’autoritarisme, de la violence contre les manifestants. Il est aussi celui de la trahison nationale : « Ô Moubarak, ô traitre, prends un appartement en Israël », scande un groupe. Mais, même s’il est présent, l’ancien président est déjà un homme du passé et ne peut plus servir, comme en janvier-février, de ciment aux opposants.

Pour la première fois, les Frères musulmans ont dénoncé un appel à la manifestation et refusé d’y participer. « La révolution nous appartient et les Frères musulmans nous ont abandonnés », « Les révolutionnaires sont là, où sont les Frères ? », crient des groupes. La jeunesse de l’organisation a, elle, appelé à descendre dans la rue et, dans certaines villes, notamment à Suez, les Frères sont aussi présents (« Brotherhood divided over Friday’s protests », AlMasryalyoum.com, 26 mai). Mais la direction dénonce les manifestants comme contre-révolutionnaires et cherchant à diviser l’armée et le peuple. Et ce refus reflète le désarroi qui touche le mouvement : quels objectifs fixer ? Vers où se diriger ?

Si plusieurs tribunes se côtoient, celle des organisateurs affiche clairement les mots d’ordre : « Report des élections » (les législatives sont prévues pour septembre) ; « pas de loi adoptée unilatéralement » ; « jugement juste et public des symboles du régime précédent » ; « pas de tribunal militaire pour juger des civils » ; « Libération de tous les manifestants arrêtés ».

Les organisateurs ont aussi avancé l’idée d’adopter une nouvelle Constitution avant la tenue des élections. Mais cette revendication soulève quelques problèmes, en raison du fait que, lors d’un référendum en mars, près de 80 % des votants ont voté pour de simples amendements de la Constitution et pour que la future Constitution soit totalement réécrite par une commission nommée par le Parlement élu. Revenir sur cette décision serait porter un coup à la démocratie, au premier vote à peu près transparent tenu en Egypte depuis plus d’un demi-siècle.

Les manifestants semblent l’avoir compris, qui mettent plutôt l’accent sur la nécessité de se débarrasser des responsables restés en poste (notamment ceux de la presse), de juger les criminels et les responsables de la mort de manifestants. Un homme brandit une pancarte, « Le peuple veut le procès du démon », avec un dessin de Moubarak derrière les barreaux. Récupérer l’argent de la corruption. Une grande banderole demande : « Où passent les ressources du canal de Suez ? », exprimant l’idée répandue que la corruption se poursuit et que, si on l’arrêtait, on pourrait financer les besoins du pays.

Des groupes défilent sous un grand drapeau égyptien qui les couvre, en criant que rien n’a changé : la répression est toujours là, les martyrs doivent être vengés. Deux groupes représentent les supporteurs des deux grands clubs de football, Ahly et Zamalek, parfois très jeunes. Ils ont joué un rôle actif durant les manifestations qui précédèrent la chute de Moubarak, faisant bénéficier les manifestants de leur longue expérience d’affrontement avec la police — la jeunesse des Frères musulmans a joué un rôle équivalent.

Les mots d’ordre qui affirment l’unité des chrétiens et des musulmans sont nombreux : « La religion est à Dieu et la patrie est à tout le monde », proclame une banderole, reprenant le grand mot d’ordre de 1919, quand les Egyptiens unis contre l’occupation britannique luttaient pour leur indépendance. « Nous sommes tous égyptiens », affirment aussi les jeunes.

La participation est très mélangée socialement, les étudiants côtoyant des jeunes pauvres (et d’ailleurs, beaucoup d’étudiants sont aussi pauvres), des employés comme des ouvriers. Chacun vient avec ses revendications, les étudiants demandant à se débarrasser des anciennes autorités universitaires, les employés exigent la transparence, les ouvriers le salaire minimum, les journalistes plus de libertés. « Réponds-nous, maréchal [Tantawi, le dirigeant du conseil militaire], où est le changement ? La torture est toujours là ; la corruption aussi ; les journaux n’ont pas changé », scande un groupe particulièrement dynamique.

Et c’est sans doute l’enjeu essentiel : poursuivre le changement, ne pas laisser s’installer un régime Moubarak sans Moubarak. Un manifestant brandit une pancarte : « Si nous arrêtons de rêver, alors mieux vaut mourir, mourir, mourir. » Mais, sur la place Tahrir, on n’en est pas là. Le rêve n’est pas près de s’évanouir. Et les jeunes, armés de balais et de pelles, nettoient la place où ils se donnent rendez-vous vendredi prochain.

Nouveau cycle de l’université populaire

 

Révoltes et révolutions arabes Samedi 18 juin 2011

5, rue Basse des Carmes, 75005 Paris
(Maubert Mutualité)
01 43 29 05 65 / iremmo.sg@gmail.com

Suite au succès du premier cycle de l’université populaire du 13 et 14 mai, l’iReMMO organise - en partenariat avec le blog Nouvelles d’Orient - une seconde journée.

— 10h30 - 12h30 : « Place du soulèvement de 2011 dans l’histoire du monde arabe », par Elizabeth Picard, directrice de recherches au CNRS.
— 14h - 16h : « Ce que change le réveil arabe dans la géopolitique du Proche-Orient », par Alain Gresh, animateur du blog Nouvelles d’Orient.
— 16h30 - 18h30 : « L’islamisme et le printemps arabe », par François Burgat, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO).

Participation : 20 euros (12 euros étudiants & demandeurs d’emploi)

Le nombre de places étant limité, l’inscription est obligatoire : iremmo.up@gmail.com ; seules seront prises en compte les inscriptions payées par chèque (ordre de iReMMO) et envoyées à l’adresse suivante :
iReMMO (UP), 5 rue Basse des Carmes, 75005 Paris.

Résistance à Jérusalem-Est

Par Dominique Vidal et Michel Warschawski.
pour http://blog.mondediplo.net

Pour la première fois — depuis vingt mois qu’elle se déroule — la manifestation du vendredi contre la colonisation juive à Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, s’est tenue dans un autre quartier : celui de Ras Al-Amoud.

Depuis des années, cette zone de la Jérusalem arabe a vu aussi s’implanter une petite colonie, dite Maale Zeitim, tout aussi illégale. Celle-ci comptait jusqu’ici 110 appartements. Or, viennent de s’y ajouter dix-sept autres, à la suite d’un étrange échange. Baptisés Maale David, ces nouveaux logements sont en effet installés dans les deux bâtiments de l’ancien quartier général de la police israélienne pour la Cisjordanie, rénové à cet effet. De son côté, l’organisation de colons Elad a financé la construction du nouveau QG dans la fameuse zone E1, à proximité de Maale Adoumim, dont l’annexion définitive rendrait littéralement impossible la transformation de Jérusalem-Est en capitale d’un Etat palestinien [1].

C’est pour protester contre ce nouveau fait accompli que, ce vendredi après-midi, plusieurs centaines de manifestants juifs et arabes, de toutes générations et de sensibilités visiblement diverses — dont de nombreux porteurs de kippa — ont bloqué, deux heures durant, l’entrée de Maale Zeitim.
Au son des tambours, ils se sont livrés à un véritable concours de slogans comme : « L’occupation est un crime, libérez la Palestine », « Pas de nouvel Hébron à Jérusalem », « Ras Al-Amoud, ne désespère pas, l’occupation s’achèvera », « Voleurs, voleurs, foutez le camp de ces maisons », « Dans votre intérêt, sortez de cette cage », « Réveillez-vous, le fascisme est déjà là », « Colons, prends garde, Dieu ne t’absoudra pas », « Il n’y a pas de sainteté dans une ville occupée ».

Après un temps d’observation, la population du quartier s’est jointe au sit-in. Tandis que toutes les voitures passant dans la rue klaxonnaient à qui mieux mieux, les shebab (jeunes), juchés sur des camions, drapeaux palestiniens déployés, défiaient les enfants des colons. Un rappeur arabe a régalé l’assistance de ses rimes humoristiques...

Un temps débordés, les gardiens de la colonie et les quelques policiers présents sur place ont fini par appeler des renforts pour « libérer » les colons. Et c’est avec une soudaine et brutale violence qu’ils ont déplacé les manifestants assis devant l’entrée, tirant les uns par les bras ou les jambes, sans hésiter à jouer du taser. Les policiers municipaux se sont notamment acharnés sur la jeune organisatrice de l’initiative, à qui ils ont cassé un bras, et sur son frère, blessé à la tête à coups de matraque.

Il y a quelques jours, le premier ministre Benjamin Netanyahou exhortait le Congrès américain avec ces mots : « Jérusalem ne doit jamais être divisée. Jérusalem doit rester la capitale unifiée d’Israël. Je sais que c’est une question difficile pour les Palestiniens. Mais je crois qu’avec de la créativité et de la bonne volonté une solution peut être trouvée. »

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Occupation israélienne à Jérusalem-Est
Carte : Philippe Rekacewicz, 2007.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Dominique Vidal, 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.
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Manifestation du vendredi 27 mai à Ras Al-Amoud
Photo : Do. Vi. 2011.

 

Notes

 

[1] Lire Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, « Comment Israël confisque Jérusalem-Est », Le Monde diplomatique, février 2007.

26 mai 2011

FRANCE : TCHERNOBYL BIS REPETITA ?

Par la  CRIIRAD

FRANCE : La contamination de la France métropolitaine dès le 22 mars 2011 a été cachée à la population.
La CRIIRAD saisit le Premier ministre et l'ASN d'une demande d'enquête.
25/05/2011

 

La CRIIRAD publie ce jour la carte qui prouve que la France a été contaminée dès le
22 mars 2011 : les masses d’air contaminé par les rejets radioactifs de la centrale
nucléaire de FUKUSHIMA DAIICHI sont arrivées 2 jours avant la date indiquée par
l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) ; elles ont affecté les
trois quarts de la France (et non pas le seul sommet du Puy-de-Dôme) ; l’activité
de l’iode 131 particulaire était plus de 20 fois supérieure à celle annoncée pour le
24 mars.


La France métropolitaine n’a pas été touchée 48 heures après l’Europe septentrionale mais simultanément. Pour établir sa cartographie, la CRIIRAD s’est basée sur les chiffres de l’IRSN et de certains exploitants, chiffres qui ne figurent pas sur le site CRITER où se trouve, de sourceofficielle, « l’ensemble des résultats de la surveillance spécifique du territoire français (métropole et DROM-COM) effectuée par l’IRSN dans le cadre du suivi de l’impact à très longue distance des rejets radioactifs de l’accident de Fukushima » mais sur le site du Réseau National de Mesure de l’environnement (RNM), curieusement délaissé au profit du premier en pleine gestion de crise.


La CRIIRAD a saisi ce jour, le Premier ministre, M. François FILLON, et le président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, M. André-Claude LACOSTE, d’une DEMANDE D’ENQUETE sur la chronologie des faits et les différents niveaux de responsabilités. Placé sous la tutelle conjointe de cinq ministères, l’IRSN intervient, en effet, comme appui technique du gouvernement et de l’ASN pour toutes les questions relatives à la radioprotection et à la surveillance radiologique du territoire français. Sur financement public, il est notamment chargé de « rendre compte de la réalité des contaminations de l'environnement et des risques associés ».


PLUS D’INFORMATION


· Lire le courrier adressé au Premier ministre
· Lire le courrier adressé au Président de l’ASN
· Afficher la carte de France de la contamination de l’air par l’iode 131 particulaire le 22 mars 2011.
· Lire l’extrait du rapport de la CRIIRAD relatif à l’impact des rejets radioactifs de FUKUSHIMA DAIICHI sur la France / Chapitre relatif à la contamination de l’air et à l’analyse critique des informations officielles.
· Visionner la consultation des résultats relatifs au 22 mars 2011. Site RNM : http://www.mesure-radioactivite.fr/public/


 Document CRIIRAD – Corinne CASTANIER

La protection de la vie privée absente de l’e-G8 : oubli ou rejet ?

Par http://www.cnil.fr


A l’heure où s’ouvre à Paris l’e-G8, la CNIL regrette l’absence de tout régulateur des données personnelles et de la vie privée ainsi que des associations de défense des libertés ou des consommateurs alors même que ce thème figurerait au programme.
Des questions essentielles touchant aux libertés fondamentales, aux enjeux du traçage des personnes, au droit à l’oubli, ne seront donc pas évoquées. Aucune contradiction, aucun débat, ne seront donc organisés en la présence des responsables des plus grandes entreprises du web.
Et pourtant, les questions ne manquent pas :
  • Qui portera les valeurs de la vie privée à l’ère du numérique devant les chefs d’Etat réunis à Deauville pour le G8 ?
  • Qui défendra le modèle européen de protection des données et de la vie privée alors que la révision de la directive européenne est en cours et que ce modèle est fortement remis en cause par des intérêts commerciaux ?
  • Les entreprises représentées à l’e-G8 sont-elles les mieux placées pour proposer des avancées en la matière ?
  • Lors de cet événement où tout s’achète, combien coûte la protection de la vie privée ? Apparemment pas grand-chose !

25 mai 2011

La quatrième révolution (Documentaire)

Par http://videos.arte.tv
(Allemagne, 2010, 83mn)
SR


Dans diverses régions de la planète, le film va à la rencontre de personnes qui, à des titres divers, mènent des actions concrètes pour rendre possibles l'abandon des énergies fossiles et du nucléaire et le passage aux énergies renouvelables. Un entrepreneur explique par exemple comment on peut concevoir un immeuble de bureaux qui ne coûte que deux euros par an et par m² en dépense énergétique. Voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes, turbines à biogaz, ces techniques ont déjà des applications pratiques et efficaces. Et les problèmes de stockage ou d'échange d'énergies seront de mieux en mieux résolus, assurent des experts comme Hermann Scheer, député allemand, Prix Nobel alternatif 1999 et auteur entre autres de L'autonomie énergétique (Actes Sud, 2007).
Soucieux de donner la parole à tous, le réalisateur de ce film - qui a fait le plus d'entrées en salles en Allemagne en 2010 dans la catégorie documentaires - a également recueilli l'avis de Fatih Birol, économiste en chef à l'Agence internationale de l'énergie, dont le siège est à Paris. Pour lui, les partisans des énergies renouvelables sont des naïfs. Par leurs propos, la plupart montrent pourtant qu'ils ont parfaitement conscience des enjeux autres qu'écologiques de leurs projets et savent que l'opposition des grands groupes énergétiques internationaux sera féroce. Plus que jamais, il est clair que la "quatrième révolution" sera politique et ne se fera que si nous le voulons vraiment.

Etats-Unis, république des avocats

Par Alan Audi.
pour http://www.monde-diplomatique.fr

 Des juristes enviés autant que détestés

Clearstream, Kerviel, amiante : il n’est pas rare, dans l’actualité française, que les grands procès supplantent la politique. Aux Etats-Unis, poste avancé de la judiciarisation de la vie publique, les avocats — que leurs honoraires placent en haut de l’échelle sociale — forment une classe à part. Souvent démocrates, ils comptent au nombre des rares privilégiés que les républicains n’hésitent pas à fustiger.


« L’aristocratie américaine est au banc des avocats et sur le siège des juges. » L’observation d’Alexis de Tocqueville n’a rien perdu de sa justesse. Alors que l’élection d’un avocat d’affaires au poste de président de la République française fait figure d’exception, aux Etats-Unis, rien n’est moins étonnant que l’abondance d’avocats dans les plus hautes sphères du pouvoir. Dans l’entourage du président Barack Obama (lui-même ancien professeur de droit), les juristes ont ainsi la part belle : Mmes Hillary Clinton (secrétaire d’Etat), Janet Napolitano (ministre de la sécurité intérieure) ou Valerie Jarrett (proche conseillère), MM. Cass Sunstein (lui aussi conseiller), Joseph Biden (vice-président), Leon Panetta (directeur de la Central Intelligence Agency, CIA), Eric Holder (ministre de la justice), Kenneth Salazar (ministre de l’environnement), entre autres. On a souvent évoqué le réseau de la faculté de droit de Harvard (Harvard Law School), dans lequel M. Obama puise une grande partie de ses équipes, mais le phénomène ne se limite pas au gouvernement : les avocats représentent 59 % des élus du Sénat et 40 % de ceux de la Chambre des représentants (1).

Ce n’est pourtant pas une profession très populaire. On l’accuse souvent de paralyser les initiatives les plus ordinaires par peur d’un éventuel procès et d’obliger chacun à s’assurer contre tout risque potentiel — dans l’hypothèse où un plaideur tenterait de le ruiner —, ce qui explique en partie le coût élevé de certains actes médicaux. Dans un livre à charge publié il y a deux ans, Philip Howard relatait par exemple l’histoire d’une fillette de 5 ans qui, à l’école maternelle, dans un moment de colère, jeta livres et crayons par terre avant de déchirer le papier peint de la classe. Aucune maîtresse, aucun maître n’intervint, par crainte d’enfreindre une loi interdisant de toucher les enfants. En définitive, on appela la police, qui emmena l’enfant... menottes aux poignets (2).

Le rôle prépondérant des avocats dans la société américaine s’explique notamment par la primauté, au sein des pays de common law, de la règle du « précédent » (3), laquelle place les professionnels capables de déchiffrer « ce que dit la loi » au centre de la procédure judiciaire. Là encore, Tocqueville avait vu juste : « Nos lois écrites sont souvent difficiles à comprendre, mais chacun peut y lire ; il n’y a rien, au contraire, de plus obscur pour le vulgaire, et de moins à sa portée, qu’une législation fondée sur des précédents. Ce besoin qu’on a du légiste en Angleterre et aux Etats-Unis, cette haute idée qu’on se forme de ses lumières, le séparent de plus en plus du peuple, et achèvent de le mettre dans une classe à part. Le légiste français n’est qu’un savant ; mais l’homme de loi anglais ou américain ressemble en quelque sorte aux prêtres de l’Egypte ; comme eux, il est l’unique interprète d’une science occulte (4). »

La porte d’entrée vers cette « classe à part », c’est la faculté de droit (law school), où les étudiants analysent les précédents judiciaires au cours d’un apprentissage largement axé sur l’étude d’arrêts. Les law schools américaines exigent presque toutes de leurs postulants qu’ils aient effectué quatre ans d’études universitaires avant de pouvoir commencer leur première année de droit. Après trois années d’études de droit, les élèves obtiennent un diplôme de juris doctor leur permettant de postuler au barreau de l’Etat dans lequel ils comptent exercer. Les meilleurs élèves des meilleures facultés — Yale, Harvard, Stanford, Columbia et quelques autres — peuvent espérer couronner leur parcours d’une ou deux années d’exercice auprès d’un juge, ce qui augmente leurs chances d’être recrutés par les grands cabinets ou d’accéder à la haute administration (ministère de la justice, département d’Etat, Maison Blanche...). Pour ceux qui ne parviennent pas à intégrer cette noblesse d’Etat, le parcours qui suit la law school peut s’avérer rude.

Le coût des sept années d’études semble exclure d’emblée une part importante des étudiants. Près du tiers de ceux qui se lancent termineront leur cursus en ayant emprunté plus de 120 000 dollars (100 000 euros). C’est pourquoi les jeunes diplômés choisissent les voies qui leur permettront de rembourser leurs dettes au plus vite (5). L’hésitation entre une carrière dans le service public (6) et une autre dans un cabinet privé ne dure jamais très longtemps : la seconde option assure une rémunération trois ou quatre fois supérieure pour un avocat en début de carrière.

Se forger une
image de « dur » 

 

Alors qu’en France il existe encore des avocats indépendants qui travaillent sur des dossiers dits sensibles, aucun juriste américain n’envisage de réussir sans s’associer à l’un des grands cabinets, lesquels comptent souvent de deux cents à mille avocats. Les juristes les plus influents du secteur privé ont presque tous fait carrière dans ce type de structure. Alors que les cabinets d’affaires garantissent des revenus conséquents — les associés des plus prestigieux d’entre eux touchent en moyenne 1 million de dollars par an —, les avocats qui se destinent à la politique choisissent plutôt de commencer par un poste de procureur (prosecutor). Parmi les dizaines d’exemples récents, citons MM. Rudolph Giuliani, ancien maire républicain de New York et candidat à l’investiture de son parti à la Maison Blanche en 2008, et John Kerry, sénateur démocrate du Massachusetts et candidat à la présidence en 2004. Dans un cas comme dans l’autre, cette expérience leur a permis de séduire un certain électorat de droite, notamment en se forgeant une image de « dur » (qui n’a sans doute pas suffisamment convaincu dans le cas de M. Kerry, battu par M. George W. Bush). Celle-ci correspond au modèle véhiculé par des séries télévisées comme « Law and Order » (7) et conforté par la tendance des procureurs à donner des conférences de presse triomphantes, amplifiées par la presse à sensation. Le prestige dont ils jouissent est d’autant plus frappant qu’ils font souvent face à des avocats commis d’office, auxquels la défense des indigents ferme les portes de la profession...

Impossible de parler du rôle des avocats dans la politique aux Etats-Unis sans mentionner la sous-catégorie, typiquement américaine, des trial lawyers. Au sens strict, il s’agit d’un avocat qui plaide (par opposition à un avocat d’affaires qui négocie, par exemple) ; mais, en pratique, ce terme désigne le nombre relativement restreint de juristes spécialisés dans les procès civils intentés contre les entreprises : droit des consommateurs, responsabilité des fabricants, fautes professionnelles des médecins ou des hôpitaux... Il s’agit fréquemment d’actions en nom collectif (class actions) regroupant plusieurs plaignants. L’ancien candidat à la présidence John Edwards en est un exemple type. Dans quel autre pays un homme politique pourrait-il, sans contradiction apparente, revendiquer l’image (soigneusement travaillée) d’avocat au service des faibles tout en ayant tiré de ce métier une fortune personnelle de plusieurs dizaines de millions de dollars ?

Ce paradoxe tient peut-être à la possibilité d’obtenir, au-delà des dommages et intérêts qui compensent le préjudice subi par la victime (comme en droit français), des dommages et intérêts punitifs (punitive damages) qui sanctionnent la faute de l’auteur du délit. Leur montant, souvent livré à l’appréciation d’un jury populaire, peut s’élever à des millions de dollars, là où des juges seraient plus circonspects. Les avocats des demandeurs aux Etats-Unis peuvent donc préférer souvent travailler gratuitement, à condition d’avoir ensuite un pourcentage (de l’ordre du tiers) des montants éventuellement perçus par le plaignant. Le Parti républicain (soutenu par les compagnies d’assurances) et les milieux d’affaires dénoncent régulièrement ce système, en particulier les actions en nom collectif, tandis que le Parti démocrate défend, lui, le statu quo. Dans ces conditions, ce dernier a récolté, en 2009-2010, 96 % des donations électorales de l’American Association for Justice (anciennement Association of Trial Lawyers of America) (8)...

Le financement privé des élections a donc ouvert de juteuses perspectives aux trial lawyers qui savaient en profiter. Un comté du Massachusetts a ainsi lancé douze actions en justice quand le portefeuille de son fonds de pension fut affecté par la baisse des cours de la Bourse. Rien d’étonnant... à ceci près qu’il a été représenté par un cabinet dont les avocats avaient fait soixante-huit donations séparées à la campagne du trésorier du comté. Un cas de figure assez banal, somme toute (9), qui illustre la formule de l’éditorialiste Michael Kinsley : le scandaleux à Washington n’est pas l’illégal, mais le légal.

Un tel mélange des genres est favorisé par le fait que, aux Etats-Unis, les procureurs et les juges sont élus dans la plupart des cas au suffrage universel direct. Il est arrivé aux premiers, devenus ensuite gouverneurs, de mener campagne en diffusant des spots de publicité les représentant en train de déambuler dans une galerie de portraits où figure leur tableau de chasse, c’est-à-dire les condamnés qu’ils ont fait exécuter. Tocqueville avait imaginé les dangers inhérents à ce mode de désignation : « On s’apercevra un jour qu’en diminuant ainsi l’indépendance des magistrats, on n’a pas seulement attaqué le pouvoir judiciaire, mais la république démocratique elle-même. »

Le juge Brent Benjamin, président de la Cour suprême de Virginie-Occidentale, n’avait pas cru bon de se désister lors d’un litige mettant en cause une entreprise ayant contribué à sa campagne. En juin 2009, la Cour suprême des Etats-Unis considéra qu’il avait eu tort, compte tenu du montant du don reçu (3 millions de dollars, soit plus que le total de l’ensemble des autres donateurs). Les hauts magistrats ont ainsi confirmé que des aides financières moins importantes, ou moins ostentatoires, n’auraient pas nécessairement altéré les rapports entre un justiciable et ses juges.

Alan Audi.

Avocat, New York.
(1) « 110th Congress lawyer-legislators : U.S. House of representives », www.abanet.org
(2) Philip K. Howard, Life Without Lawyers : Liberating Americans From Too Much Law, Norton, New York, 2009. Sur le même sujet, lire Serge Halimi, « Marée judiciaire sur les Etats-Unis », Le Monde diplomatique, octobre 1993.
(3) En interprétant la loi, le juge peut créer un précédent susceptible d’être invoqué dans d’autres affaires.
(4) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Flammarion, Paris, 1999.
(5) Cf. Commission de remboursement et d’annulation de la dette de l’American Bar Association (ABA), « Lifting the burden : Law student debt as a barrier to public service », ABA, Chicago, 2003.
(6) C’est la voie que choisirent dans les années 1970 des centaines de jeunes avocats qui contribuèrent aux combats de Ralph Nader ; mais aussi celle, moins médiatisée, empruntée par tous ceux qui chaque année font le choix de devenir public defender (commis d’office).
(7) Série connue en France sous le titre « New York - Police judiciaire », « New York - Unité spéciale » ou « New York - Section criminelle ».
(8) « American Assn for Justice », Opensecrets.org.
(9) Cf. Mark Maremont, Tom McGinty et Nathan Koppel, « Trial lawyers contribute, shareholder suits follow », The Wall Street Journal, New York, 3 février 2010.

Panne d’ordinateurs à Bogotá

Par Maurice Lemoine
pour http://www.monde-diplomatique.fr

Le 10 mai, a été publiquement présenté à Londres l’ouvrage The FARC Files : Venezuela, Ecuador and the Secret Archive of Raúl Reyes (Les dossiers des FARC : le Venezuela, l’Equateur et les archives secrètes de Raúl Reyes), publié par le « prestigieux » International institute for strategic studies (IISS). Ce « document » reprend pour partie les informations supposément trouvées dans les trois ordinateurs portables, les deux disques durs externes et les trois clés USB saisis par l’armée colombienne, le 1er mars 2008, en territoire équatorien, après le bombardement qui coûta la vie à Raúl Reyes, numéro deux et « ministres des affaires étrangères » des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Sur ordre du président colombien Álvaro Uribe et de son ministre de la défense Juan Manuel Santos, une partie du contenu de ce matériel informatique censé appartenir, appartenant ou appartenant partiellement à Reyes a été obligeamment filtrée à l’époque vers un certain nombre de médias influents – The Wall Street Journal, The New York Times (New York), El País (Madrid), etc. – par le vice-ministre de la défense Sergio Jaramillo. Comme le fait à présent l’IISS, de nombreux journalistes ont alors utilisé ces informations « de première main », authentifiées par une expertise d’Interpol (1), pour dénoncer les liens financiers, politiques et militaires des gouvernements vénézuélien et équatorien avec les « narcoterroristes » de la guérilla. Ainsi, en présentant le travail de l’IISS, le brillant analyste britannique Lockhart Smith a-t-il déclaré, avec le plus grand sérieux : « Il est important que le public connaisse les détails de ces relations qui, autrement, auraient été cachées pour toujours  (2).  »

Si le ridicule tuait, on aurait à déplorer la mort de Smith, des autres dirigeants de l’institut londonien et des innombrables bouffons médiatiques qui, sur la base de ces soi-disant preuves, ont relayé la basse politique de Bogotá (et de Washington) contre Caracas et Quito. En effet, le 18 mai, soit huit jours après la présentation du « document » de l’IISS, les neuf juges de la Cour suprême de justice (CSJ) de Colombie ont, par la voix de leur président Camilo Tarquino, déclaré que les informations obtenues à partir des ordinateurs de Reyes sont « nulles et illégales » (3). Cette décision a comme origine le procès intenté à l’ex-député d’opposition Wilson Borja (Pôle démocratique alternatif ; PDA), accusé, sur la base de prétendus courriels trouvés dans ces archives électroniques, d’entretenir des liens avec les insurgés (4).

Pour la CSJ, les « preuves » sont illégales, car récupérées par des militaires colombiens « exerçant des pouvoirs de police judiciaire dont ils ne pouvaient se prévaloir », au cours d’une opération menée en Equateur, sans l’autorisation ni la participation des autorités de ce pays (#39). Mais, et surtout, la Cour a contesté l’existence d’e-mails dans les fameux ordinateurs, les documents présentés comme tels se trouvant dans les fichiers statiques d’un traitement de texte (Word) et non dans un logiciel permettant de démontrer qu’ils ont été envoyés ou reçus (#40). En d’autres termes : n’importe qui a pu les rédiger et les introduire dans les ordinateurs a posteriori.
Ce jugement ne surprendra guère tout lecteur attentif de l’expertise ambiguë d’Interpol qui, tout en confirmant l’ « authenticité » des documents trouvés dans le matériel saisi, signale, sans trop s’étendre sur la question que, entre le 1er mars et le 3 mars 2008, « l’accès aux données n’a pas été effectué conformément aux normes reconnues internationalement » (conclusion n°2b, page 31) et que, par ailleurs, des milliers de fichiers ont été créés, modifiés ou supprimés, après être tombés entre les mains de l’armée, puis de la police colombiennes (#85 à #90, pages 32 et 33).

La publication à Londres de l’ouvrage de l’IISS a permis à nombre de médias de s’offrir une flambée de titres alléchants : « On insiste sur le lien entre les FARC et le gouvernement de Hugo Chávez » (BBC Mundo, Londres, 10 mai) ; « Chávez a demandé aux FARC d’assassiner des opposants » (Nuevo Herald, Miami, 11 mai). La déclaration de la haute juridiction de Bogotá étant difficile à passer sous silence, ces mêmes paladins de l’information, pour rester cohérents face à leurs lecteurs, en ont soigneusement sélectionné les attendus. Ainsi, sous le titre « La Cour suprême colombienne estime que l’information de l’ordinateur de Raúl Reyes n’a pas de validité légale », El País (19 mai) insiste sur le caractère irrégulier de la saisie du matériel informatique – ce qui, dans l’absolu, ne remet pas en cause la véracité de son contenu. En revanche, un silence pudique recouvre les passages dans lesquels la CSJ conteste précisément la nature de ce « contenu ».

Pour des raisons économiques et géopolitiques, mais aussi pour faire oublier l’image du ministre de la défense qu’il a été (5), le président Santos, prenant le contre-pied de son prédécesseur Uribe, se montre tout miel avec le Venezuela. Ainsi, sa ministre des affaires étrangères María Angela Holguín a-t-elle refusé de commenter la sortie du rapport de l’IISS, se contentant d’un conciliant : « Je souhaite [qu’il] ne fasse pas un bruit qui, d’une manière ou d’une autre, nuise au chemin que [le Venezuela et nous] empruntons. J’en ai parlé au ministres des affaires étrangères [vénézuélien Nicolás] Maduro et nous avons décidé de tourner la page et de regarder vers l’avenir  (6).  » On aimerait la croire. Mais, chassez le naturel, il revient au galop ! Tandis que le procureur général de la nation Alejandro Ordóñez annonçait qu’il allait contester la décision de la CSJ, le président Santos, le 20 mai, à Cartagena, devant la presse, a déclaré que « les preuves générées par l’information contenue dans les ordinateurs du chef guérillero (…) ont été recueillies correctement  (7 » (il n’a pas ajouté que c’est lui qui, en son temps, les a fait communiquer aux médias et à l’IISS, mais tout le monde le sait).
Vous avez dit double jeu ?
Maurice Lemoine
 
(2) BBC Mundo, Londres, 10 mai 2011.
(3) Déclaration dont le texte scanné est consultable sur Scribd.com (en espagnol).
(4) Le 4 octobre 2010, le procureur général de la République Alejandro Ordóñez a utilisé les dossiers tirés des ordinateurs de Reyes pour obtenir la destitution de la sénatrice libérale Piedad Córdoba, médiatrice dans la libération de dix-sept otages des FARC depuis 2007. Outre Mme Córdoba, ce matériel a permis d’inculper quatorze opposants – journalistes, militants des droits humains, parlementaires ou ex-parlementaires – accusées de collaboration avec la guérilla.
(5) La justice colombienne a entre les mains plus de 3 000 cas de « faux positifs » (citoyens lambdas assassinés par l’armée et présentés comme des guérilleros morts au combat).
(6) Agence France Presse, 10 mai 2011.
(7) El Espectador, Bogotá, 20 mai 2011.

Signes politiques

Par Collectif des Graphistes au Travail (lecgt)
pour http://blog.mondediplo.net

Le 28 mai 2011 se déroulera une grande manifestation en soutien à l’initiative « D’ailleurs nous sommes d’ici » pour lutter contre la montée du racisme en France et pour exiger la régularisation des sans-papiers. Un collectif de graphistes a décidé de s’y associer, et présente une sélection d’affiches sur ce thème.
Ces images sont vendues sous forme de cartes postales au profit de la mobilisation et seront portées bien haut pendant la manifestation. Certaines d’entre elles sont inédites, d’autres ont déjà été utilisées dans des contextes différents, mais toutes gardent leur actualité dans la France de 2011. C’est l’occasion de revenir sur le lien entre graphisme et politique.

On connaît mal le graphisme et son histoire. Cette très riche discipline artistique est ignorée non seulement du grand public, mais aussi des partis politiques, associations ou syndicats dont les archives regorgent pourtant d’images fortes, des constructivistes russes aux Ateliers populaires de Mai 68, de John Heartfield à Roman Cieslewicz, de Gerd Arntz à Grapus.
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« Travailleurs unis »
Atelier populaire, ex-Ecole des Beaux-Arts, Paris, 1968.
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« Battez les Blancs avec le triangle rouge »
El Lissitzky, 1920.
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« Le chœur des industriels de l’armement : une solide forteresse est notre Genève »
John Heartfield, photomontage pour la revue AIZ, 1934.
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« Sans titre »
Roman Cieslewicz, 1975.
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« Pictogrammes »
Gerd Arntz, projet ISOTYPE (International System Of TYpographic Picture Education), 1930.
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« Radio Lorraine cœur d’acier »
Grapus, CGT, 1979.
Avec l’essor des multinationales de la pub, puis l’apparition de l’ordinateur – qui démocratise les outils de conception graphique –, les organisations politiques ont désormais le choix : soit elles produisent leurs affiches en interne, de manière plus ou moins amateur (quand elles n’ont pas de moyens), soit elles s’adressent à des « pros », c’est-à-dire... à des agences de pub qui leur font payer très cher des images lisses accompagnées de slogans convenus.
Les « graphistes auteurs », de leur côté, se sont généralement désintéressés de la politique et produisent – en vase clos – des images et des supports graphiques pour un petit secteur culturel de pointe. Images qui tournent en boucle sans perturber la marche du monde, au sein de festivals et de revues de graphisme dont l’audience reste confidentielle.
Il est essentiel de retrouver ce lien entre les forces du mouvement social et l’art graphique. Non pas une relation de client à prestataire de service, mais un vrai travail de création collective où le politique rencontre le poétique. Non pas une stratégie du « coup », mais un compagnonnage sur la durée, comme l’ont connu par exemple John Heartfield avec le PC allemand, Emory Douglas avec les Black Panthers, ou encore Ne pas plier avec l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information, et la solidarité des chômeurs et travailleurs précaires).
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« The Black Panther »
Emory Douglas, 1970.
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« Liberté – Egalité - Fraternité »
Ne pas plier, affiche pour l’Association pour l’emploi, l’information, et la solidarité des chômeurs et travailleurs précaires (APEIS), 1992.
Face aux moyens gigantesques (en termes d’argent, d’espace et de compétences) dont dispose la pub, qui modèle un imaginaire consumériste et individualiste, il nous paraît vital de résister à cette standardisation du symbolique et de proposer une alternative. L’histoire n’est pas finie, celle des signes politiques continue.
A consulter sur la Toile
- D’ailleurs nous sommes d’ici.
Les affiches
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« Income gap » (Ecart de revenus)
Luba Lukova, Etats-Unis, 2008.
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« Privé de »
Anne-Marie Latrémolière, Les Graphistes associés, 1996.
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« Sans titre »
Elsa Maillot, 2011.
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« Sans titre »
François Miehe, 2011.
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« Sans titre »
Soraya Babaie, école d’art Maryse Éloi, 2011.
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Affiche lauréate du concours « Etudiant, tous à Chaumont » sur le thème « Derrière la révolte des banlieues »
Baptiste Alchourroun, 2006.
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« Il n’y a pas d’étranger »
Pascal Colrat, RDC, 2008.
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« Immigration jetable, non »
Les chats pelés. Affiche pour le collectif « Uni-e-s contre l’immigration jetable », 2006.
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« Liberté de circulation »
Les chats pelés. Affiche réalisée pour le GISTI, 1999.
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« Sans titre »
Nous travaillons ensemble (collectif). Affiche créée pour une exposition photographique sur la frontière entre Etats-Unis et Mexique, 1991.
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Affiche éditée par le collectif « Votation citoyenne »
Thierry Sarfis (réalisation Olivier Cabon, Thotm), 2010.
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« Précis de conjugaisons ordinaires »
David Poullard, 2006.
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« Sans titre »
Formes vives, 2010.
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« Sans titre »
Boris Séméniako, 2007.
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« Affiche éditée par le Collectif des maires d’Ile-de-France soutenant les propositions du Collège des médiateurs des sans-papiers »
Michel Quarez, 1998.
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« Affiche dorée à chaud éditée à l’occasion du bicentenaire de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen »
Grapus, 1989.
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« Seul, nous n’allons nulle part »
Formes vives. Illustration pour la revue Vacarme, 2010.
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« Sans titre »
Boris Séméniako, 2011.
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Affiche réalisée pour l’association Survie
Sébastien Marchal, 2010.


 

ARTE Reportage - Syrie-Liban , Géorgie , Rwanda

http://videos.arte.tv
(France, 2011, 42mn)
ARTE


Syrie-Liban, histoires de disparus
Depuis plus de deux mois, le régime syrien tente d’étouffer un mouvement de contestation sans précédent. Les disparitions se multiplient.
Plus de 8000 personnes auraient déjà été interpellées et jetées en prison. Une situation qui pousse les populations à venir se réfugier de l’autre côté de la frontière, au Liban.
Les témoignages sont inquiétants. Attaques à l’arme lourde, assassinats, enlèvements… Rien ne semble arrêter la répression. Or, ces pratiques sont bien connues au Liban, un pays sous contrôle militaire syrien pendant près de 30 ans.
A Beyrouth, des centaines de familles attendent toujours le retour de leurs proches, disparus sous la domination syrienne. Plus de 600 Libanais seraient ainsi détenus secrètement dans les geôles syriennes.
Installées sous une tente plantée en plein centre ville, ces familles mènent un combat pour la vérité. Elles exigent de Damas la libération d'un père, d'un mari ou d'un fils.

Géorgie : la terre promise des Boers
Tout commence en 2010, lors d’un voyage en Afrique du Sud du ministre géorgien de la Diaspora. La Géorgie peine à se nourrir et dépendrait, à plus de 80 % de denrées importées. Le gouvernement espère que les Boers contribueront à atténuer ce problème en investissant dans l’agriculture locale et en s’installant en Géorgie, riches d’un savoir-faire à transmettre.
Un projet qui paraît irréel et qui suscite beaucoup de scepticisme. Mais 90 fermiers boers ont visité les contreforts sud du Caucase ces 6 derniers mois. Les Boers, cette minorité blanche, commencent à se sentir à l’étroit en Afrique du Sud.
Le climat d’insécurité - 3.000 de ces fermiers auraient été tués depuis la fin de l’Apartheid, en 1994 - et la réforme agraire, qui a fait suite à la fin de l’Apartheid leur font craindre un scenario identique à celui du Zimbabwe voisin, où les fermiers blancs sont expropriés.
Pour François et Juanita Venter, Piet et Marty Kemp, la Géorgie est providentielle. Chacun paie son billet d’avion, coûteux, pour ce voyage entre la pointe sud de l’Afrique et Tbilissi. Une preuve de leur réel intérêt. Un grand pas qu’ils s’apprêtent à faire, un gouffre sépare ces Boers des paysans géorgiens, culturel, linguistique, technique, les climats et conditions de culture sont très différents. Mais le gouvernement géorgien leur offre des conditions très attrayantes : des conseils pour l’achat et le choix de leur future ferme, une fiscalité très faible, une terre vendue à prix cassé, à condition d’employer un certain nombre de Géorgiens sur leur exploitation…

Rwanda : le lac de l’espoir ?
Le lac Kivu, à l'ouest du Rwanda, présente une spécificité unique au monde : ses eaux profondes contiennent une énorme quantité de gaz dissout dans ses eaux profondes.
Ce phénomène de stockage des gaz a été découvert dans les années 40. Aujourd’hui, le gouvernement Rwandais a investi 20 millions de dollars dans l’exploitation de ces ressources naturelles. Grâce à l’extraction du méthane, le pays compte développer son économie en se plaçant au premier rang de producteur d’électricité de la région. L’objectif : devenir un pays émergent d'ici 2020. Si ces 300 km³ de dioxyde de carbone et ces 60 km³ de méthane comportent bien des dangers, ces ressources naturelles mais qui peuvent aussi être profitables…

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